Henri Hartung : Le Vedanta non-dualiste : L’Investigation intérieure


21 Jul 2017

(Extrait de L’Iris et le Lotus 1985)

« De même qu’un objet en or a toujours la nature de l’or, un être né de Brahman possède toujours la nature du Brahman. La relation de cause à effet entre la terre et la jarre, est la même entre Brahman et le monde phénoménal ». Il y a comme un goût de l’être qui se dégage d’une telle formulation. Est-ce le ton sur lequel elle est prononcée, l’ambiance du pays, le raccourci permanent de la naissance et de la mort ? Peu importe, ce qui compte c’est de me laisser absorber par cette possibilité d’éternité. J’ai bien la tentation de décrire ces visages, ces silences, ces paysages mais je sais bien, aussi, que ce n’est pas cela qui est important. Pourtant, sans eux, l’essentiel se révélerait-il ? Il me faut tout reprendre au point de départ, ne suis-je pas ici confronté à cette Tradition primordiale ? Recherche de l’original, voie tracée pour me permettre de répondre à la question « Qui suis-je ? ».

Si je cherche à « expliquer » mon acceptation immédiate de l’expression vedântique, pourtant en opposition à vrai dire totale avec ce que j’entends depuis mon enfance, il me semble pouvoir écrire que c’est par le biais de deux assertions qui ont été pour moi comme une révélation. J’emploie à dessein ce dernier terme, car il ne s’agit nullement de l’aboutissement d’une longue recherche, mais de la saisie soudaine d’une réalité qu’auparavant je n’avais jamais imaginée. Je la reçois avec la même évidence qu’adolescent je recevais le premier rayon du soleil levant qui apparaissait avec soudaineté derrière les lignes sombres de la montagne. Je possède, « quelque part » en moi, la nature du divin ; je dispose d’un « outil » de perception me permettant, ici et maintenant, de me fondre en elle ou, pour le moins, de m’en approcher.

Suis-je « plus » important quand je prends, entouré de collaborateurs, bien sûr éminents, une décision dont les conséquences vont rejaillir sur de nombreuses personnes ou lorsque, solitaire, devant ma maison campagnarde, je coupe du bois en prévision de l’hiver ? Dans le premier cas, je suis un personnage considérable ; cela signifie-t-il que, dans le second, je le suis moins, je ne le suis pas du tout et que, même, à défaut d’être considérable je ne suis même pas considéré ? Mais par qui ? et pourquoi ? Qu’est-ce, d’ailleurs, que l’importance ? le dictionnaire indique « qui importe », mais la définition se termine ainsi : « se donner des airs importants, voir avantageux ». Dans le jeu anglais du monopoly, il est important d’avoir un hôtel à Picadilly. Justement, c’est un jeu. Social ? politique ? financier ? les trois à la fois ? La vie, ma vie, est-elle un jeu ? Un paraître » ? Alors, il « importe » de se bien placer, c’est-à-dire de « jouer » un rôle « important ». Comment expliquer à des joueurs invétérés qu’ils jouent ? Aujourd’hui, je connais la réponse : c’est impossible. La parade est prévue de toute historicité : celui qui ne joue pas manque de sérieux. S’obstine-t-il ? Il est fou et, pour parodier un poète qui, lui, était raisonnable, la folie, il y a des maisons pour cela. Donc, quelque part, pour aborder un tel sujet, je suis fou. Oui, mais encore une fois, fou au nom des règles du monopoly. Et s’il y en avait d’autres ?

L’Inde des vaches sacrées : un fantasme puéril ; l’Inde de la pauvreté : un scandale économique ; l’Inde de la mousson : un déferlement climatologique ; l’Inde me répond positivement à cette interrogation et m’offre tout naturellement sa règle à elle, celle de sa Sagesse et de sa Sainteté.

D’accord, mais je sais bien qu’il y a nombre d’Indiens qui jouent au monopoly. Sans doute, mais proportionnellement pas plus qu’il n’y a d’Occidentaux engagés sur une voie spirituelle ! Et je sais que ce ne sont pas ces Indiens là qui témoignent du génie de leur Tradition.

C’est celle-ci qui proclame dans ses textes les plus anciens, qui imprègnent de nos jours encore la sensibilité hindoue : « il est au monde une chose bien peu commune, car la grâce du Seigneur en est la dispensatrice, c’est la naissance en un corps humain » (Shankara). Pourquoi ? « Simplement », en tant que femme, en tant qu’homme, nous sommes porteurs du divin. « Celui qui s’est élevé jusqu’à la condition humaine et qui, cependant, est assez stupide pour ne pas se consacrer entièrement à son émancipation, celui-là commet un crime envers lui-même, en poursuivant des fins illusoires, il consomme sa propre perte ».

Shankara, dans « le plus beau fleuron de la discrimination », — Viveka — cûdâ — mani — (verset 4) ne prend aucune précaution oratoire pour dire ce qui est. Je reprends ici la formulation centrale des Upanishads qui se saisit de l’intérieur plus qu’elle ne se commente : « Tat twam asi », « Cela, toi tu l’es », le Soi, l’Absolu supra-personnel, toi, en tant qu’individu, tu l’es. Il ne convient pas de tendre vers cette Unité puisqu’elle est, mais d’écarter les obstacles qui nous empêchent de voir cette évidence. Et si nous ne consacrons pas notre existence à une telle réalisation, nous nous perdons dans les illusions. Ce que Georges Vallin qualifiait de « coïncidence entre la transcendance intégrale de l’Absolu et son immanence intégrale à la manifestation » m’est en quelque sorte imposée, bien au-delà des concepts dont je m’efforce avec maladresse de l’habiller, par la présence de Ramana Maharshi. Si, en tant que personne, je suis porteur de l’Absolu, une possibilité m’est donnée de dépasser la dualité entre un Créateur inaccessible et une créature pécheresse. Le sage d’Arunachala énonce cette « vérité avec sérénité : « Posez-vous la question Qui suis-je ?… Le corps et les fonctions ne sont pas Moi… le mental et ses fonctions ne sont pas non plus Moi… D’où alors mes pensées s’élèvent-elles ? Elles agissent dans l’intellect et c’est en prenant conscience d’elles que l’individualité de l’homme fonctionne… Cette individualité, c’est l’ego, ce que les gens appellent communément l’intellect. Mais ce n’est pas le Moi, ce n’est que son enveloppe… Alors Qui est ce Moi ? Il n’était pas conscient durant le sommeil mais il n’en existait pas moins… Il est donc pur substratum, non qualifié, des états de veille, de rêve, de sommeil. Il est ce qui reste lorsqu’on a rejeté tout ce qu’il n’est pas. C’est le Soi, l’état Sat — Chit — Ananda ». Sat : Être pur ; Chit : conscience totale ; Ananda : Béatitude.

Je me trouve effectivement en présence d’un être pur, d’une Conscience totale, d’une béatitude. Personne ne me le démontre. Qui, d’ailleurs, pourrait le faire ? Mais je vois et je sais. Comment ? Encore une question. Je ne me la pose pas au moment même. Plus tard, j’y répondrai rationnellement en disant qu’une Force subtile, émanant du Maharshi, avait touché « quelque chose » au plus profond de mon être. Ne sommes-nous pas tous des Maharshis ?

La connaissance n’est pas une idée, un concept, c’est la nature de l’être. Si vous enlevez la Plénitude de la Plénitude, ce qui reste, c’est la Plénitude. Tout en moi me permet d’être, je dispose d’un « outil » adapté à une telle quête : l’intuition. Mais voilà, encore une notion vidée, à mes yeux d’Occidental, de sa substantique moelle. En fait, entendons-nous une fois de plus sur le sens réel des mots, il s’agit ici d’une intuition immédiate et fulgurante, je l’appelle spirituelle, qui a peu à voir avec l’intuition vitale des philosophes modernes. Elle s’harmonise avec une recherche intérieure que je retrouverai dans toutes les Traditions et que Ramana Maharshi, en représentant rigoureux de l’Hindouisme, appelle « Atmâ vichara » ou « investigation sur le Soi ». Il parle aussi de « viveka », « discrimination » ou même d’introspection analytique. « Aucune science n’est nécessaire pour établir la Vérité », répète inlassablement Ramana. Oui, aucune science extérieure de l’homme, comme une projection externe de son intelligence. Au contraire, une recherche interne, tournée vers le dedans, dans le silence pacifié de toute l’individualité. Pourquoi écouter ? lire ? voir ? Seul Atmâ est, c’est tout.

Je suis aujourd’hui persuadé, en voyant tant et tant d’Occidentaux rebutés par ce message, que mon immersion immédiate au sein d’une telle Vérité, s’explique par mon ignorance préservatrice des théories occidentales. Marqué à dix-sept ans par René Guénon, projeté, ensuite, si je peux m’exprimer ainsi, en « présence » de Ramana Maharshi, l’idée de lire Aristote, Kant ou Sartre ne me vient même pas à l’esprit. Et cette formule veut bien dire ce qu’elle dit. Plus tard, quand je retrouve la « culture » de l’Occident, c’est naturellement que je lis Platon, Eckhart et… Guénon. Mais l’inutilité décisive de tous ces philosophes qui, comme Aristote, Kant et Sartre, « pensent la pensée », comme me le fait souvent remarquer Jacques Masui, s’impose à moi comme une évidence. Car ce double message hindou, je suis Cela et je possède le moyen de réaliser cette Unité de ma personne, débouche normalement et sur un constat et sur une méthode.

D’abord, la primauté de la réalisation sur la spéculation, la spiritualité, non seulement est vivante, mais elle l’est pour moi, ici et maintenant.

Ensuite, il existe des moyens — la Voie — pour la préparer ou plus exactement, pour me préparer à cette Union avec l’Absolu. Selon la définition donnée par René Guénon de l’initiation, ce qu’il définit comme la « qualification » s’exprime ici par l’adhésion intime au message ; c’est ce qu’il appelle « une certaine aptitude ou disposition naturelle » à saisir la Vérité ; quant au « rattachement à une organisation traditionnelle » elle passe dans l’Hindouisme par le lien avec un guru ; enfin, « le travail actif » s’il est aussi varié qu’il y a de sensibilités humaines multiples, il n’en est pas moins rigoureusement précisé.

Je viens de m’exprimer sur cette Vérité traditionnelle. Certes, il y a de nombreux points de vue et il serait abusif de parler du Vedânta comme étant la seule expression de cette Tradition. Mais ce qui est essentiel, c’est qu’alors même qu’il peut s’agir de cheminements différents de cette Voie de la connaissance, comme la Voie d’amour ou la Voie de l’action, ils restent imprégnés par la notion de détachement vis-à-vis du monde de l’ego. Cette sensibilité, naturelle, marque l’ensemble de la démarche spirituelle de l’Inde et si elle est évidente chez Ramana Maharshi, elle ne l’est pas moins chez le swami Ramdas, connu comme bhakti, ou chez Ananda Moy.

Cherchez, et le guru vous trouve, disent souvent les brahmanes, en réponse aux demandes de chercheurs occidentaux. Manière humoristique de rappeler que le problème de la direction spirituelle ne se limite pas au « choix » d’un guru, c’est-à-dire d’un guide sur la Voie, d’un maître. L’état intérieur du disciple est tout aussi essentiel et c’est la raison pour laquelle de nombreux textes sacrés hindous parlent de l’interférence nécessaire entre le conducteur et celui qui est conduit.

Il n’en demeure pas moins que « le guru est absolument indispensable » rappelle Patrick Lebail qui cite un passage de la Katha Upanishad : « Nul ne peut aboutir, qui n’ait pas été enseigné par autrui ; sa conception n’est pas affaire de logique. Pour qu’elle soit correcte, un autre doit l’enseigner » (1.2.8 et 9). Pour traverser l’océan agité de l’existence humaine, que je vois représenté sur de nombreuses colonnes des temples par des centaines de vagues ondoyantes sur lesquelles voguent de solides voiliers, le guru est le seul « maître à bord », le seul soutien sérieux, le seul garant de la Libération ultime. Dans d’autres ouvrages, il est par contre spécifié, notamment dans le Yoga-Vâsishtha, que le guru n’est jamais « plus » — comment le pourrait-il ? — que la manifestation du Soi et que pour chaque être humain, le Soi est ce qui lui est de plus proche.

Ramana Maharshi exprime à la fois ces deux aspects, car ils sont en réalité complémentaires : « La réalisation est le résultat de la grâce du guru, beaucoup plus que des lectures, des méditations… » (« Enseignement » paragraphe 12) [1,a] « Qui est le maître ? Il n’est pas autre chose que le Soi, en définitive. Selon le degré d’évolution spirituelle, le Soi se manifeste parfois sous forme de maître physique, en chair et en os ». [1,b] Si cette question se pose il convient de chercher à y répondre. C’est encore Ramana qui nous éclaire, même si ce n’est pas toujours facile à admettre : « le guru est nécessaire aussi longtemps qu’il y a légèreté » (« Enseignement », par. 71. Ne pas oublier que guru signifie lourdeur !) L’attitude intérieure de celui et de celle qui se veulent disciples est aussi importante que la présence de celle et de celui qui se trouvent dans la situation du maître. De toute façon les uns et les autres s’attachent à la Voie, et à la voie seule, ou alors les problèmes qu’ils se posent, ou qu’ils posent, ne sont pas d’ordre spirituel.

Il ne faut pas confondre légèreté et faiblesse. Il y a les limitations inhérentes à certains freins individuels que les intéressés entretiennent parfois au lieu de les combattre : c’est le rôle sacrificiel du guru de rappeler inlassablement les conditions nécessaires à un cheminement spirituel harmonieux. Mais existent aussi les limitations générales de la nature humaine, la faiblesse de celle-ci en une période cyclique particulièrement défavorable à la prise en considération, avec tout le sérieux voulu, de la vie intérieure : « Comme l’homme est incapable de s’aider lui-même à cause de sa faiblesse, il recherche davantage de force sous la forme d’un guru ». [1,c]

L’occidental formé par Guénon retrouve-t-il dans ces définitions hindoues du maître spirituel ce « rattachement à une organisation traditionnelle régulière », condition nécessaire de l’initiation ? Ce « lien » organisationnel ne se pose nullement, dans l’Hindouisme, comme au sein des religions monothéistes. Il y a un préalable infranchissable c’est que personne ne devient hindou, comme il est possible, par exemple, de se convertir au Christianisme ou à l’Islam. Comment serait-il, en effet, réalisable de choisir sa caste ? De plus, la transmission spirituelle n’a jamais pris, en Inde, la forme ou les formes dont parle Guénon à propos du Soufisme.

Les deux conséquences de l’acte initiatique, qui peuvent aussi en constituer la définition, la « seconde naissance » ou pénétration dans un autre univers que celui limité au corporel et au mental, et la « régénération » de la plénitude de la condition humaine, marquent le « commencement » — initium — de la Voie. Ce que je viens d’analyser dans les pages précédentes permet de constater que la transmission initiatique est ici représentée non par « une organisation traditionnelle régulière », mais par le guru. Si bien que la question à vrai dire typiquement moderne et suscitée par l’éloignement ambiant vis-à-vis de tout ce qui intéresse l’Esprit, de savoir si l’organisation est vraiment régulière, se transforme en l’interrogation suivante : suis-je en présence d’un « vrai » guru ? J’ai déjà longuement abordé ce « problème » à propos de la voie. En Inde, la réponse est ce qu’elle est. Pour ma part elle a été immédiate, venue du dedans, d’une zone dont ma raison ignorait jusqu’à l’existence. Mais, je sais aussi qu’une destinée qui me submerge chaque jour de reconnaissance — mais à Qui ? — me place non devant un sage ou un saint, bien avancé sur le chemin, mais « le » Sage et « le » Saint de notre époque : Bhagavan Sri Ramana Maharshi.

Mais alors, que cela soit un tel guru, ou un autre, le seul fait de se trouver en sa « présence » est-il une initiation ? Là aussi, c’est la Tradition hindoue qui répond et à trois niveaux. Le premier est le « darshan », ou « vision », du guru. Le pèlerin est pénétré par l’émanation du sage et il peut aussi se dire que, selon la formule de Ramana, « darshan implique drashtâ, le voyant. Cherchez ce dernier et vous découvrirez que la vision est incluse en lui » [2]. Le second, « satsanga », ou association avec les sages. Deux mots modernes s’adaptent à ce point de vue. La participation, le chercheur participant à un rythme sacré qui est celui de tout ashram traditionnel, et l’environnement. Comme dans de nombreux cas, cette dernière expression est devenue, à notre époque, totalement profane, alors qu’elle recouvre la notion essentielle d’espace intérieur et qualificatif. La fréquentation des sages c’est, d’abord, l’éloignement de tout ce qui se refuse au sacré : agitation, projets, bruit, vulgarité, surcharge d’objets… et d’idées. C’est ensuite l’absorption dans une ambiance où, à la limite, chaque geste, chaque parole, la place de chaque chose, deviennent un rituel, en tant qu’ils se trouvent reliés à l’essentiel.

Le troisième, « mauna », le silence, l’un des trois attributs du sage, avec bâlya, l’état d’enfance et pânditya, la connaissance théorique. Il s’agit très exactement du regard silencieux du maître, qu’il est possible de qualifier de transmission directe. Mais les textes sacrés hindous qui l’évoquent, insistent sur la nécessaire confiance du disciple. Une fois encore, il ne faut pas centrer toutes les recherches sur le guru mais se préparer soi-même à recevoir. D’où la remarque suivant laquelle, si vous cherchez « bien », c’est le guru qui vous trouve. « Animé d’un sentiment de profonde vénération, le disciple s’avance vers son guru… et le supplie de partager avec lui les trésors de Sa propre sagesse » [3]. Il est sans doute encore plus directement lié à mon propos de noter la réponse du Maharshi à cette réflexion sur l’initiation. En effet, marqué par Guénon, Arthur Osborne lui a posé directement la question du lien entre l’initiation, telle qu’elle est définie dans « Aperçus sur l’initiation », et son « enseignement » qui, dans la grande majorité des cas, était silencieux. Sont-ils de même nature ? Agissent-ils de la même manière sur ceux qui en bénéficient ? La réponse de Ramana est aussi directe que simple et je ne vois rien, pour ma part, qui en empêche la généralisation, en tout cas, bien sûr, au sein de l’Hindouisme. Oui, effectivement, il y a transmission d’une influence spirituelle à travers le regard et le silence. C’est la forme ultime du sâdhana, c’est-à-dire des moyens de réalisation spirituelle. Or Guénon résume son approche sur ce point lorsqu’il écrit : « L’initiation n’est en réalité rien d’autre que la transmission initiale de l’influence spirituelle à l’état de germe, c’est-à-dire, en d’autres termes, le rattachement initiatique lui-même » [4]. Osborne comprend qu’à travers le regard que pose sur lui le Maharshi, « le guru extérieur sert à éveiller (awake) le guru intérieur » qui siège dans le cœur » [5]. C’est pourquoi, aussi, le sage hindou qualifie ce silence d’« éloquence suprême »… « l’éloquence incessante » [6,a]. Ou encore : « C’est l’émission vocale qui fait obstacle à l’autre voix, celle du silence… la Vérité est exposée par le silence » [6,b]. L’échange de silence est plus chargé de lumière que la succession des plus beaux discours, car l’ego peut en être absent. Ainsi, « Mauna, le silence, est-(elle) l’initiation — dikshâ la meilleure et la plus puissante » [6,c]. il est vrai que Ramana indique qu’il y a plusieurs sortes de dikshâ « par la parole, par le regard, par le toucher, et par d’autres moyens encore » [6,d], mais l’« upadesha » la plus éclatante est celle du silence et toutes les autres en dérivent et tout, un jour, pour chacune et pour chacun de nous, doit finir dans le silence.

Puis-je écrire cela parce que, pour moi, le silence fût celui du Maharshi ? Mais alors, pourquoi le Vedânta non-dualiste rappelle-t-il si régulièrement la réalité de la Voie du silence ? Et le Vedânta n’est-il pas, littéralement, la fin du Vêda, le but dernier de la connaissance traditionnelle ? Dans un entretien, 19 septembre 1979, Sri Nisargadatta Maharaj, dit à un visiteur qui lui annonçait son retour à l’ashram de Tiruvannamalai : « Mon prasâd (grâce, message, don ; également nourriture), le voici ayez purna, nishta purna (une dévotion totale et inébranlable) en votre guru Ramana Maharshi, quoi qu’il puisse arriver. Qu’il y ait pluie ou soleil, joie ou peine, vie ou mort, votre foi doit rester égale. Vous n’avez besoin d’aller nulle part ni d’aller voir d’autres Saints. Il est votre Guru » [7] Ces paroles s’adressent à une personne qui n’avait pas connu Ramana de son « vivant ». Mais Qui dit qu’il est « mort » ? N’a-t-il pas, juste avant de « mourir » physiquement, prononcé ces paroles : « Je ne m’en vais pas. Où donc irais-je ? ». Et si, toujours des « si » projetés sur nos lèvres par le manque de confiance, ce n’est pas un réalisé vivant que je rencontre ? Cherchez, le guru vous trouvera et, dès lors, il sera votre Guru.

Encore faut-il aller de l’avant sur la Voie. C’est la troisième notion liée à l’initiation, celle du travail actif sur soi-même. Si l’influence spirituelle vous est transmise et que vous avez eu la qualification de la reconnaître, que vous l’ayez longuement cherchée ou non, elle n’est en vous qu’à l’état de « germe ». Chacun reste responsable de la germination…

Dans ce domaine, le cheminement peut prendre plusieurs aspects qui dépendent, pour chacun, des indications données par le guru. Concernant les instructions spirituelles données par le Maharshi, celles en tout cas que j’ai reçues et dont je cherche, depuis trente sept années à être le témoin, elles se situent sur plusieurs plans. Mais, avant de les évoquer, je dois rappeler que le sage de Tiruvannamalai exerçait réellement une fonction de présence, représentant dans une expression pure et rigoureuse, la fulgurance de la Vérité. Il se situait au-delà de tout enseignement cérémonial, tout en assistant quotidiennement au rituel vedântin de l’ashram. Sa position, même en Inde elle est considérée comme exceptionnelle, relève de la Voie de la Connaissance — jnâna mârga — sommet spirituel du point de vue de l’advaita, c’est-à-dire de la doctrine métaphysique du non-dualisme. Une seule instruction, mais la plus élevée : « Méditation ou investigation permanente, ininterrompue de façon à fondre le mental dans le Soi ». Quand j’écris « seule » éducation, cela signifie qu’elle était dispensée sur un mode universel, plutôt que sous la forme d’indications individualisées. C’est la raison pour laquelle Ramana disait ne reconnaître aucun disciple, tous les visiteurs étant à ses yeux égaux. Mais il savait bien, aussi, que cette « discrimination » n’est pas à la portée de tous et il acceptait tout-à-fait différentes pratiques qui « poursuivies avec assiduité et en toute sincérité conduisent automatiquement dans la Voie de l’investigation du Soi » [8]. Ayant déjà beaucoup insisté sur cette ultime démarche, sur cette Paix de la non-dualité par l’identité essentielle de l’ego — aham — et de l’Absolu transpersonnel — Atmâ — qui imprègne toujours, en tant qu’elle demeure leur noyau, l’ensemble des expressions de la spiritualité hindoue, il m’est maintenant possible de signaler ces autres activités. Elles servent en quelque sorte de cadre traditionnel au chercheur et complètent ainsi son cheminement initiatique.

Bien sûr, il serait puéril d’imaginer que le port d’un sari pour les femmes ou d’un dhoti pour les hommes, est un support de réalisation, en tant que vêtements nationaux indiens. Il n’en demeure pas moins que le message de la Tradition hindoue est né, et surtout se maintient, en Inde. L’ambiance du pays joue ici un rôle qui n’est pas négligeable et l’acte du pèlerinage peut y être décisif.

Le voyage actuel à l’ashram du Maharshi est d’autant plus significatif sur ce plan, qu’il permet de se rendre en un lieu dont je peux écrire qu’il est deux fois sacré et que son espace intérieur recèle une force subtile susceptible de mettre à mal l’ego le plus actif… Il y a d’abord la montagne d’Arunachala, dans les grottes de laquelle le jeune Venkataraman, qui n’était pas encore connu sous le nom de Maharshi, a vécu de longues années. C’est un mont sacré, que mentionne déjà comme tel Shankara, au neuvième siècle de notre ère, présenté comme une manifestation visible de Shiva, symbole de la transformation intérieure des êtres. C’est là que se replie, en des temps où elle est menacée par l’opacité matérialiste, la spiritualité vivante, afin d’apparaître à nouveau, au moment voulu. Il s’agit d’une « cime resplendissante du ciel sur la terre » et Ramana recommandait à chacun d’en effectuer le tour, en laissant la montagne sur sa droite. C’est le giripradakshina ou circuit de la colline. Je sais bien n’être pas, après l’avoir effectué, dans le même état intérieur où je me trouvais avant. Réalité de cette géographie du sacré. Cette marche de quatorze kilomètres commence à l’Ashram. La route passe devant un petit temple consacré à Ganesh, le Dieu à tête d’éléphant, symbole de l’unité du microcosme et du macrocosme, de cette union des deux natures de l’être humain. Vers le couchant, le petit village d’Adiannamalai, animé par des bandes d’enfants rieurs poursuivant quelques buffles tranquilles, symbolise-t-il le monde du devenir et de l’obscurité. l’Occident ? Symétrique, par rapport au sommet d’Arunachala, de l’immense édifice sacré de Tiruvannamalai, le temple d’Adi Annamalai qui disparaît presque sous les hautes herbes et les lianes enlacées. Longeant encore quelques tombeaux de saintes personnes qui ont vécu ici, le chemin revient au levant, où se dresse la majestueuse construction du temple d’Arunachaleswara. Est-il, à son tour, l’image du monde de l’immutabilité essentielle et de la Lumière, l’Orient ? Quoiqu’il en soit, sa construction répond à des impératifs à la fois géographiques et géométriques qui symbolisent la réalité profonde du monde et la place que l’homme y occupe. La perfection de ses lignes, l’enchevêtrement de ses formes sacrées, les yantras, liés aux quatre points cardinaux, transportent bien au-delà des limitations humaines alors même que la foule bruyante, paisible et vive sans que jamais personne ne vous bouscule ou simplement vous touche, rappelle la force de l’existence et la puissance de ses représentations sacrées. Les jambes serrées par une fatigue qui me paraît insupportable, je me sens marcher vers un ailleurs qui n’est aucunement le fruit de mon imagination, encore moins celui de ma raison. Le circuit s’achève, plus lentement que le jour qui s’estompe rapidement. Je me rapproche de l’ashram sur une route moins fréquentée. Il devrait être malaisé de distinguer les contours de la montagne sacrée. Mais elle est là, comme illuminée par sa seule présence, symbole concret d’une force intérieure qui fait de mon moi absorbé un être vivant.

A cette réalité intemporelle, se joint une autre présence spirituelle. Ramana Maharshi a vécu ici durant toute la première moitié de notre siècle. Son corps y est enterré mais ce n’est pas une simple formule d’ajouter que son Esprit submerge les visiteurs de ce haut lieu traditionnel. Bien au-delà de sa forme physique, son pouvoir silencieux n’a pas diminué. Comme vous le ressentez, pour certains c’est un vécu immédiat, pour d’autres une plus lente pénétration, « il est partout », comme aiment aussi le dire ceux qui veillent au rythme de la communauté.

Il est difficile, et probablement vain, de disserter rationnellement sur la force transformatrice d’un pèlerinage à l’Ashram du Maharshi. Que se passe-t-il pour le voyageur ? Une « daily routine » semblable à celle de toutes les communautés spirituelles hindoues ? Un recentrage sur l’essentiel, imposé par la frugalité de l’existence et son absence apparente d’événements extérieurs ? Une nourriture adaptée à la recherche intérieure ? Le bruit lancinant de la cloche agitée avec conviction par le brahmane célébrant tout au long de la journée les cérémonies rituelles ? Il n’y a pas une réponse à de telles interrogations.

Cependant, dès mon premier voyage, impression confirmée par mes séjours ultérieurs, que l’ambiance de ce lieu me libère du poids du monde que l’éducation occidentale a posé quelque part en moi.

Symboliquement, le dhoti est moins lourd qu’un complet veston. Mais si je réfléchis à ce qui m’arrive réellement sur place, je dois distinguer deux aspects complémentaires.

Le premier, c’est la force du questionnement : « Qui suis-je ? ». Vraiment, il ne s’agit aucunement d’une formulation intellectuelle comme peut en donner l’impression une présentation « philosophique ». Non, ici l’affaire est d’importance. Je suis Qui ? Les personnes rencontrées, venues souvent de l’autre bout du monde, comme le porteur d’eau et le mendiant voisin, vous mettent en demeure de tomber le masque. Inconvenant d’éluder, aussi provoquant que de garder ses souliers dans le grand hall où se trouve le tombeau du Sage. Analyse spectrale de mes insuffisances qui n’apparaissent d’ailleurs pas comme susceptibles d’être mal jugées, mais tout simplement comme incongrues, comme surajoutées. Surtout, comme inutiles. Je marche sur le sable, évitant quelques cailloux. Je m’assieds et me relève indéfiniment. J’écoute le silence jusqu’au point de l’entendre.

C’est moi, cela ?

« Cela » ?

Le second, mais que vient faire ici ce rythme pédagogique ? Enfin, l’autre aspect, c’est la puissance incoercible de la réponse. « Je suis Cela ». Simplement, oui très simplement en découvrant la Paix indicible de mon cœur. Il n’est pas, il n’est plus menacé. C’est toujours une personnalité qui se rend en pèlerinage au pied de la montagne de Shiva, de son incarnation sur terre. Et une personnalité, elle est cernée de toutes parts : d’autres personnalités l’encerclent, la jaugent, l’égratignent quand elles ne la blessent pas, quand elles ne la tuent pas. Mais si c’est moi qui me tue ? Les encerclants, les jaugeants, les égratignants, les blessants, les tuants disparaissent aussi soudainement, d’ailleurs, qu’ils étaient apparus. Enfants de ma propre création. Je me situe dans l’Harmonie et me voici hors d’atteinte. Parce qu’il n’y a plus rien à atteindre en moi ? Bien sûr que non ricane l’angoisse prête à revenir. Mais parce qu’un instant de silence absolu me permet de ne plus entendre le bruit seulement comme gémissement de mon âme. Je ne suis pas « que » Cela, mais je suis Cela.

Une preuve de la réalité de ces mots — pauvre Occidental sourd au destin du monde et qui court sans arrêt après ses propres preuves, comme le plus banal des procureurs généraux — je la trouve, plutôt je la découvre, subjugué, dans la vivante manifestation d’une filiation. Quel lieu ! quelle Tradition ! pour accueillir un « disciple » de Ramana, qui n’a jamais reconnu de disciples ! J’ignore s’il est un « jivan-mukta », un délivré vivant. Le Maharshi ne souligne-t-il pas que, dans un tel domaine, nul ne peut comprendre un état qu’il n’a pas lui-même atteint ? Mais je sais, en le voyant, je sais, en l’entendant, à quel point il est loin sur la Voie, très loin.

Pourquoi le nommer ?

Il vit seul, ou presque seul, depuis plus de quarante années. La notoriété est un mythe puéril. Il marche sur la montagne sacrée, il reste de longs moments immobile et silencieux, puis, prépare ses repas et dort. Tel le sage chinois, coupant du bois et nettoyant sa chambre. Il parle peu mais, quand il s’exprime, c’est avec précision et humour. Que dit-il ? Rien que je ne sache et, pourtant, heureusement, je n’ai jamais « appris » grand-chose : ici, il faut désapprendre. « Concentrez-vous sur le Soi. » « Tout ce que vous avez à faire est de trouver la source du Je. » Mais qui a jamais trouvé un trésor, ou plus simplement de quoi manger, sans chercher ? Alors, « cherchez la source du Je, posez-vous encore et toujours la question « Qui suis-je ? ». Cela n’est pas nouveau, mais pourquoi voulez-vous que cela le soit ?

Il importe avant tout d’avancer, de s’interroger, de se colleter à sa réalité interne. Dans le monde ? Hors du monde ? En Europe ? Dans l’Inde du Sud ? Même si celle-ci est porteuse de tant de forces, je réponds sans hésiter : peu importe. Soyez bien là où vous êtes. Ici et maintenant. Mais sans oublier pour autant qu’une pareille recherche — sans elle que deviendrais-je ? — se prépare, se développe, s’approfondit.

La simple contemplation, je signifie précisément par ces deux mots le fait de s’absorber naturellement, la simple contemplation d’une photographie du Sage relève d’une alchimie transformatrice qui a objectivement valeur initiatique. Se mettre dans les conditions favorables pour une pareille approche est d’une grande importance. Ceux qui connaissent l’ordonnance de la « pûja » hindoue, ce que Ramana lui-même appelle « la pratique du culte traditionnel » et qui est un acte de vénération, peuvent la célébrer dans un lieu consacré à la prière et à la méditation. Il est tout-à-fait possible de la faire dans un endroit protégé d’un appartement si un lieu sacralisé n’est pas proche de votre habitation. Ce qui compte, comme le souligne avec beaucoup de justesse Patrick Lebail, c’est de « se laisser pénétrer, sans tentative analytique, par un acte de nature poétique ». Votre individualité se dissout dans l’objet de votre vénération. Une photographie du Maharshi, une autre, éventuellement de celui ou de celle que vous considérez comme un maître, des substances naturelles comme de l’eau, des parfums, des feuillages, un peu de riz et des fleurs, beaucoup de fleurs imprégnées de santal. Des invocations, des tracés dans l’air, avec la main, de diagrammes sacrés et la mise à disposition de soi-même. Vous vous donnez ainsi la possibilité de vous « laisser pénétrer », comme un enfant le ferait, par l’Inconnaissable. Présence de Ramana Maharshi. « La pûjâ journalière, telle qu’elle est prescrite dans les Dharma-Shâstras, est toujours une bonne chose. Elle produit en effet une purification mentale » [9]. Si vous ne pouvez ni organiser, ni participer à une pûjâ, l’assise en silence en face d’un portrait de Ramana, ou du Sage que vous vénérez, peut se révéler comme une attitude favorable à la dissolution de vos agitations mentales et à la pacification de votre individualité. La transformation s’élabore ainsi, je le répète, simplement. Mais je retrouve ici la notion fondamentale de l’état d’esprit dans lequel vous vous trouvez en adoptant un tel comportement.

Il en va de même lors d’une autre pratique intimement liée au cheminement traditionnel hindou : la récitation d’un mantra.

La première définition de ce mot le fait apparaître comme essentiellement lié à la Tradition hindoue. Celle-ci repose sur le Veda, nom donné aux écrits fondamentaux de l’Hindouisme. Le mot lui-même vient de la racine vid : connaître, et signifie la connaissance traditionnelle. Comme le souligne Vivekananda, « l’ensemble des vérités supra-sensorielles, sans commencement ni fin et auquel on a donné le nom de Vedas, existe de toute éternité » (cité par le swâmi Nityabodhânanda, « Actualité des Upanishads », éditions de La Colombe, 1963). Ces textes sont appelés shruti, « ce qui fut entendu », leur contenu étant considéré comme venant d’une audition directe et leur forme étant la versification. C’est pourquoi ils sont aussi appelés mantra, « énonciation védique versifiée ». Partant de ce point de vue transhistorique, il est facile de comprendre que la répétition — en sanskrit japa — de telles formules sacrées ne peut rester sans effet sur ceux qui les récitent. L’insistance est portée sur la force transformatrice de certains mots, leur effet subtil relevant alors exactement de l’initiation. Nous sommes ici confrontés au mystère de l’alchimie intérieure de la personne, l’énergie du mantra se résorbant dans le cœur des récitants. Il est aussi possible d’écrire que le mot sacralisé est vrai, justement parce qu’il est sacré, donc qu’il relève de notre nature divine et qu’à ce titre il correspond à la réalité et se réalise comme tel. Et cela parce que le mantra reçu traditionnellement est ce qu’il représente et permet une assimilation entre le récitant et le ou les mots récités. Le Maharshi, en quelques mots simples, parle du mantra. « Qu’est-ce qu’un mantra ? Vous vous concentrez sur les sons du mantra, La répétition de celui-ci finit par exclure toute autre pensée. Seule demeure dans le champ de votre conscience le mantra japa, qui lui-même laisse la place au Soi infini, le mantra lui-même. Le mantra n’est qu’un support pour permettre d’atteindre finalement le Soi… » [10,a].

Je viens de faire le rapprochement entre la pratique du mantra et l’initiation, comme je l’avais souligné préalablement à propos du rôle du guru. C’est pourquoi se pose la même question que pour le choix de ce dernier : quel mantra utiliser et en quoi est-il une « garantie » d’évolution intérieure ? La réponse ne peut être plus précise : « le mantra qui a été appris autrement que de la bouche d’un guru autorisé est sans aucun effet, parce qu’il n’est pas « vivifié » par la présence de l’influence spirituelle dont il est uniquement destiné à être le véhicule » [11].

Quand à Ramana, il est encore plus bref : « N’y a-t-il aucun profit à répéter des mantras que l’on a recueillis incidemment ?

« — Non, Il faut en avoir reçu l’initiation » (« Enseignement » verset 7 p. 11). [10,b]

N’importe qui ne peut pas subitement répéter n’importe quoi à n’importe quel moment. La transmission est à nouveau ici d’une grande importance. Plus exactement, elle est nécessaire. Beaucoup d’Occidentaux ont eu le privilège de « recevoir » un mantra d’une personne « autorisée » et selon certaines conditions, il leur est parfois possible de le transmettre à leur tour. Leur rôle est alors celui d’un témoin dont l’individualité doit nécessairement s’effacer devant ce témoignage qui devient en quelque sorte le support du support qu’est le mantra. Le lien informel qui se crée entre transmetteur et bénéficiaire s’affirme comme garantie initiatique. Mais il est clair que ce qui se passe alors ne saurait supprimer l’ensemble des « conditions » sur lesquelles j’ai déjà beaucoup insisté et qui concernent d’une part, la Voie choisie et, d’autre part le travail sur soi-même. Si celui-ci n’est pas persévérant et global par une attention permanente à Qui je suis, autant ne pas évoquer un cheminement spirituel. Deux nouvelles réponses du Maharshi peuvent illustrer ce propos.

A un visiteur qui lui demandait si la non-dualité pouvait être réalisée en ayant recours à un mantra, il répond :

« Oui.

N’est-ce pas une méthode inférieure ?

Vous a-t-on dit de pratiquer le japa ou vous a-t-on demandé de discuter de sa place dans la hiérarchie des méthodes ? » [12,a]

A un autre qui lui faisait remarquer que beaucoup de gens pratiquent la pûjâ ou le mantra « d’une manière purement mécanique » et les obligations religieuses « machinalement », et qu’il serait préférable « de chanter à haute voix des mantras en se concentrant sur leur sens », il dit :

« — Heu ! Heu ! » [12,b].

Non ! Il n’y a pas, il n’y aura jamais de parfait manuel du « petit initié ».

Le seul objectif proclamé de l’investigation intérieure du Vedânta est de retrouver la source du « Je suis » et de prendre ainsi conscience du Soi. Si le chercheur doit s’appuyer sur des forces apparemment extérieures à lui, un environnement traditionnel, un guru, une récitation régulière de formules sacrées, c’est bien parce que ce cheminement se heurte à une difficulté majeure : la prédominance du moi et sa conséquence la plus évidente : l’agitation mentale. L’ensemble des moyens pratiques proposés par l’Hindouisme vedântin a donc un seul but : la suppression de cette turbulence. Encore faut-il être au clair sur l’origine de celle-ci car, sinon, comment la combattre ?

Le Vedânta répond que ce « grouillement » de pensées est causé par l’ignorance de notre véritable nature. Tout ce qui contribue à masquer celle-ci doit donc disparaître.

Or, quel est le frein principal ? La pensée que je fais ceci, que j’agis, que mon moi non seulement est réel sur le plan qui est le sien mais également qu’il est ma seule réalité. Je m’accroche alors à ce qui m’arrive, vivant dans la réminiscence de ce que j’ai vécu et dans le désir de traverser à nouveau certaines expériences agréables et d’éviter celles qui l’étaient moins. Mon existence devient ainsi de suite de « sensations » liées à une succession d’« expériences ». Même une action ancienne peut faire surgir à mon niveau de conscience telle et telle pensées qui constituent, au fur et à mesure qu’elles se renforcent les unes les autres à l’occasion de nouvelles expérimentations, une véritable tornade. Exactement comme une succession de petits ruisseaux, finit par constituer un fleuve majestueux. Ces tourbillons — vritti — se composent de vasanas, qui sont des latences, dans la mesure où la plupart restent cachées, pour surgir brusquement de notre subconscient. Je pense aussi les définir en les qualifiant de tendances mentales héréditaires, ou constituées par nous-même, imprégnées en nous comme un vêtement s’imprègne de l’odeur de l’encens. Ce véritable ouragan psycho-mental, sans cesse entretenu, et souvent renforcé, par des engagements récents, représente un frein considérable à notre concentration sur notre nature divine. En effet, en vertu même de son caractère potentiel, cette bourrasque de pensées est pratiquement incontrôlable et elle nous submerge au moment même où nous pensons atteindre à un certain calme. C’est pourquoi vasana signifie aussi mémoire, l’existence de la grande majorité des humains n’étant qu’une suite de décharges mentales, liées à ce qu’ils ont vécu et à ce qu’ils vivent.

Et pourtant, alors même qu’elles nous gênent, parfois douloureusement, nous nous appliquons à les renforcer d’une part, en ne sachant pas comment les évacuer de notre conscience et d’autre part, en en ajoutant d’autres par de nouvelles activités décentrées par rapport à notre nature divine. Ainsi certains textes vedântins soulignent-ils l’engrenage continu entre latences — conscience — actes — latences. Nul ne peut prétendre mettre fin à ce mécanisme psychique par la seule lecture de sa description. Et c’est là l’ultime message de l’Hindouisme non-dualiste : oui, vous pouvez, vous devez dire « Cela, toi tu l’es », mais vous pouvez aussi, vous devez aussi vous donner tous les moyens pour devenir effectivement qui vous êtes. Donc pour dépasser ce stade de la turbulence mentale en vous situant résolument hors de sa portée. Un homme n’arrête pas le flux et le reflux de l’océan sur ses rivages agités. Mais il peut s’installer sur un rocher, à l’abri, et contempler ce spectacle en spectateur. Formule clef, de Shankara, et qui devrait nous aider à chercher ce rocher, à le rejoindre et à nous y installer.

Pour ma part, j’ai fini par découvrir que mon rocher ne se situait pas dans une baie isolée, mais bel et bien au milieu du monde. Est-ce parce que j’habite non loin d’un étang qui porte ce nom, son écoulement méridional se dirigeant vers la Méditerranée alors que ses eaux septentrionales s’écoulent vers la mer du Nord ? Celui qui l’a ainsi baptisé prenait sans doute l’Europe Occidentale pour l’ensemble de la Planète. Tandis que mon roc à moi, justement parce qu’il n’est plus « le mien », occupe véritablement le Centre de celle-ci. Temple intérieur, que pourrait-il exister en dehors de Lui ? Rien, bien sûr, puisqu’alors mon ressenti est global, celui d’une harmonie sans fin, sans bruit, sans réalité autre que sa propre harmonie. Mon corps est toujours là. Mes pensées aussi sont présentes, mais elles sont devenues autres, comme retenues par un immense filtre qui ne peut plus ne pas en arrêter certaines. Ce n’est que bien après que je cherche à définir cette purification, mais trop tôt, néanmoins, pour ne pas en tronquer son aspect naturel. Et pour ne pas en chercher des explications rationnelles radicalement inadaptées. Il me faut inventer, non il faut me laisser trouver, aussi, par un autre langage.

Je rentre chez moi

Je rentre en moi

Pourquoi donc étais-je sorti ?

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1 « L’Enseignement de Ramana Maharshi » Éditions Albin Michel, 1972 : a. paragraphe. 12 ; b. par. 71 ; c. par. 263.

2 « L’enseignement de Ramana Maharshi » ouvrage cité, paragraphe 259.

3 Shankara, « Le plus beau Fleuron de ta discrimination » éditions Adrien Maisonneuve, 1946, Verset 34, p. 9.

4 René Guénon, « Initiation et réalisation spirituelle », les éditions traditionnelles, 1952, p. 45.

5 Arthur Osborne, « The look that pierced », The Mountain Path, vol. 15, n° 1, janv 1978, p. 10.

6 « L’enseignement de Ramana Maharshi », ouvrage cité : a. par. 17 ; b. par. 65 ; c. par. 381 ; d. par. 452.

7 Sri Nisargadatta Maharaj, « Graines de Conscience », les éditions les deux Océans, 1983, p. 111.

8 « L’enseignement de Ramana Maharshi », ouvrage cité, par. 327.

9 « L’enseignement de Ramana Maharshi », ouvrage cité, par. 504.

10 « L’enseignement de Ramana Maharshi », ouvrage cité : a. par. 426 ; b. par. 7.

11 René Guénon, « Aperçus sur l’initiation », les éditions traditionnelles, 1946, p. 59.

12 « L’enseignement de Ramana Maharshi », ouvrage cité : a. par. 49 ; b. par. 208.