Radha Burnier : Vérité et illusion


13 Aug 2011

(Revue Le Lotus Bleu. Avril 1980)

Partout où se trouve la vie, il y a conscience. Même quand il n’y a qu’une vague connaissance, cette connaissance est la conscience à l’œuvre. Dans les formes inférieures de vie, il n’y a qu’une vague connaissance de ce qui existe à l’extérieur, mais la croissance au cours de l’évolution permet aux créatures d’être de plus en plus conscientes. Différents facteurs interviennent dans la connaissance et chacun d’eux doit être développé. Ces facteurs sont la netteté de perception, la plénitude de la compréhension, la clarté et la profondeur. Connaître davantage implique le développement de tous les éléments de perception. Les formes inférieures ne sont conscientes que vaguement de ce qui existe à l’extérieur. Même un bébé humain, dont la conscience ne fonctionne pas encore pleinement, n’a que peu de connaissance, mais grâce au processus évolutif ou au passage de l’enfance à la maturité, les objets qui l’environnent apparaissent eux-mêmes avec des contours plus nets. Les types supérieurs d’animaux ont une connaissance sensitive très nette de l’environnement, du fait que leurs sens sont hautement développés. L’être humain a aussi des organes sensoriels affinés, mais normalement il n’est pas conscient de tout son environnement avec la même acuité que le sont les animaux parce que le nuage de pensées et de préoccupations qui se trouve dans son mental l’empêche d’utiliser au mieux sa capacité de prendre conscience du monde objectif.

Ce n’est pas la capacité de mieux percevoir les objets et l’environnement qui distingue l’homme et le place plus haut dans l’échelle de l’évolution, puisque les animaux utilisent mieux que lui leurs sens. Ce n’est pas simplement non plus sa capacité de penser et d’employer son intellect. Ce qui caractérise l’humain, c’est son pouvoir d’avoir conscience des réalités non matérielles et non pas simplement de l’existence objective. Pour un mental humain, les mots tels que liberté, joie, amour et vérité ont une signification parce que ces valeurs sont comprises comme existantes en réalité. Un être humain qui ne peut pas comprendre profondément la signification de tels mots et qui ne fait que percevoir les objets extérieurs, matériels, n’est guère sur le chemin qui conduit à la pleine stature humaine. D’autre part, plus un individu a pleinement conscience des valeurs non matérielles, non visibles que nous avons mentionnées — la vérité, la beauté, l’amour, la liberté, etc…, — plus il manifeste les qualités humaines.

La civilisation est le propre du plan humain de l’existence. Elle n’est pas primordialement une structure fondée sur les exploits matériels, tels la construction de temples, de gratte-ciel, de satellites, etc… La grandeur des civilisations repose sur le fait qu’elles sont l’expression extérieure de la conscience intérieure qu’elles ont des réalités, telles que la beauté, la droiture et l’altruisme. La civilisation grecque a exprimé à un haut degré l’expérience de la beauté faite par des êtres humains. La civilisation hindoue a exprimé d’une façon prééminente la valeur que le peuple hindou attribuait à l’expérience de la liberté spirituelle (Moksha), de la vérité (Satya) et de la droiture et du devoir (Dharma). D’autres grandes civilisations ont également montré qu’elles étaient conscientes des réalités intérieures.

Dans l’Inde ancienne, on affirmait que la suprême réalité était l’intelligence ou la conscience sans les limitations, les imperfections, les obstacles qui existent au niveau ordinaire du fonctionnement journalier de l’intelligence. Une telle conscience dans sa pureté est l’être absolu ou l’existence absolue et aussi la félicité absolue. En d’autres mots, l’être absolu —, la forme suprême de l’existence — n’est pas matérielle, mais est connaissance, intelligence ou conscience, quel que soit le nom qu’on aime lui donner. On admettait que les pouvoirs supérieurs de la conscience qui sont non seulement félicité, mais aussi amour, plénitude, liberté, etc. sont inhérents à elle-même. Cette Vérité peut être démontrée par un exemple qu’une personne d’une intelligence moyenne peut facilement comprendre. Parce que le bonheur est la véritable nature de la conscience et qu’il est inhérent à elle, tout ce qui vit et, par conséquent, tout ce qui a conscience, exprime instinctivement le bonheur. Un être humain qui n’est pas heureux dit : « Pourquoi ne suis-je pas heureux ? Que se passe-t-il ? Comment puis-je être heureux ? », mais personne ne dit, dans la situation opposée : « Pourquoi suis-je heureux ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Comment pourrais-je devenir malheureux ? » Chacun regarde le bonheur comme un état naturel et cherche le bonheur s’il l’a perdu, à la suite de quelque action ou des circonstances.

La vérité, la beauté et l’amour sont aussi des attributs naturels de la conscience. Pour autant qu’un être humain soit conscient de ces valeurs, il exprime ce qui est fondamental dans sa propre nature. Ces valeurs non matérielles, intangibles et pourtant réelles, ne peuvent pas être connues comme des objets qui sont extérieurs ou comme les images d’objets extérieurs qui ont été stockés dans le mental. Un arbre est vu comme un objet extérieur, différent de la personne qui le voit, différent de la conscience qui se considère elle-même comme le voyant. En regardant un tel objet, il y a toujours une division ou un abîme entre l’objet, l’arbre, etc. et le sujet qui est l’être humain. L’objet extérieur est aussi reflété dans le mental sous la forme d’une image. Cette image est la mémoire. Elle est également vue par la conscience. Un être humain qui voit la forme d’un arbre, non pas effectivement à l’extérieur, mais comme une image, comme un souvenir, comme un concept dans son mental, ressent encore la division entre ce qu’il voit et lui-même, le voyant. Mais les réalités intangibles, sous la forme des valeurs que nous avons évoquées, ne peuvent pas être connues comme quelque chose d’extérieur. Le bonheur qui est vu comme un concept n’est pas la connaissance du bonheur. Connaître le bonheur implique que le bonheur qui est inhérent à la nature propre de la conscience jaillisse et soit expérimenté de plus en plus parfaitement. Le véritable progrès humain est le développement qui conduit à un état de perfection de toutes les beautés intérieures et de tous les pouvoirs de la conscience.

La recherche concernant la nature et le sens profond de valeurs telles que la beauté, la vérité, l’amour a été entreprise par les hommes et les femmes les plus avancés. Cette recherche est ardue parce que voir des objets intangibles n’est pas la même chose que percevoir des objets extérieurs. Il y a peu ou pas de doute en ce qui concerne la réalité d’un objet extérieur comme un arbre parce que ce qu’un individu voit peut être confirmé parce ce que les autres voient. Mais il est difficile de distinguer entre la réalité et l’illusion quand il s’agit de valeurs non matérielles qui doivent être révélées en tant qu’expérience intérieure.

D’un certain point de vue, tout ce qu’un individu expérimente est pour lui une réalité. Dans un rêve, une personne peut éprouver une grande frayeur et être poursuivie par des ennemis. Si le rêve dure, les ennemis, la poursuite et la peur qui s’ensuit sont tout à fait réels, si réels que ses cheveux peuvent se dresser sur sa tête et qu’il peut se mettre à transpirer. Mais quand il s’éveille, ce qui était une réalité quelques instants auparavant, n’apparaît plus que comme une simple fantaisie et seuls les objets de son expérience de veille — son lit, sa chambre, etc. — apparaissent comme réels. Comparé aux objets et aux événements de son expérience de veille, le rêve paraît irréel ou illusoire ; mais quand on ne fait pas de comparaison, le rêve en lui-même est réel. Par conséquent, on peut logiquement dire qu’il y a différents degrés de réalité et que celle-ci est relative. A la lumière d’une plus grande réalité, la réalité inférieure paraît illusoire.

La Bhagavad Gita déclare que ce qui est lumière pour l’ignorant — l’ignorant des choses spirituelles — est obscurité pour le sage et ce qui est obscurité pour ceux qui ne savent pas est lumière pour ceux qui savent. Pour l’homme du monde, les nombreux désirs mondains, de même que les objets désirés sont essentiels. La nécessité de les obtenir lui paraît aussi claire que la lumière du jour, alors que pour le sage cette recherche est obscurité, sottise et ignorance. Et ce que le sage sait très clairement, c’est-à-dire que la vie non matérielle a une valeur impérissable, n’existe pas du tout en tant que réalité dans la conscience de l’homme du monde. Par conséquent, ce qui est lumière pour le sage est obscurité pour l’insensé.

Il est important de comprendre que les actions d’un individu dépendent de la réalité qu’il voit. Dans la philosophie védique, cela est illustré par une analogie bien connue. Supposons qu’un homme aperçoive à un endroit mal éclairé un objet sinueux, ondulé qu’il prend pour un serpent. Il pourra en résulter plusieurs types de réaction. S’il est enclin à la timidité, il pourra être terriblement effrayé dès qu’il voit le serpent. C’est à peine s’il pourra penser comment y échapper et comment il devra agir pour assurer sa sécurité. S’il a un tempérament différent, sa réaction émotionnelle, mentale et physique sera elle aussi totalement différente. Un homme qui a des tendances agressives sera incité à la violence à la vue du serpent. Au lieu de songer à s’échapper, il se demandera comment il pourra détruire l’animal et son attitude physique sera celle de quelqu’un qui veut détruire l’objet de sa crainte et non pas l’éviter. Il pourra y avoir de nombreux autres types d’actions physiques, mentales et émotionnelles à la vue du serpent. Dans tous ces cas, ce n’est pas le serpent qui occasionne la peur, la violence ou quelque chose de ce genre, mais la tendance intime de l’individu. Le penchant naturel que l’on appelle en sanscrit Vasana prend la forme de la crainte et de la violence.

On peut imaginer plusieurs autres types de réaction à la vue d’un serpent, mais si subitement une lumière est projetée qui montre que l’objet sinueux n’est pas un serpent, mais une corde, les différentes formes d’action ou plutôt de réaction dont nous avons parlé deviennent impossibles et ne seront pas justifiées. Personne ne sera effrayé en voyant une corde ou ne songera à fuir une corde, pas plus qu’on ne pensera à la détruire ou à la tuer ! ! Toutes ces activités n’étaient possibles que lorsque la corde paraissait dans la conscience être un serpent. L’action change immédiatement quand on s’aperçoit, au moment où il y a plus de lumière, que l’on s’est trompé et que l’on a eu une illusion. Par conséquent, il est extrêmement important de voir juste.

Le Bouddha a déclaré que le sentier octuple qui conduit à la libération de la souffrance doit commencer par une vision juste ou une vision intérieure. Aussi longtemps que l’humanité prendra les réalités inférieures et les illusions pour la Vérité et la réalité ultime, les actions de l’homme seront automatiquement perverties.

La souffrance et la douleur de l’humanité proviennent du fait que presque tous les hommes ont l’illusion que le pouvoir, l’argent, la gloire et le plaisir sont des réalités. Même une brève pensée montre que ces derniers sont extrêmement décevants en ce qui concerne les bénéfices qu’ils sont censés conférer. Il n’y a aucune certitude et certainement aucune permanence quant à leur possession. Et cependant, il est étrange de constater que tout le monde considère ces choses comme réelles et qu’elles méritent qu’on y consacre sa propre vie et son énergie. Dans la poursuite fiévreuse de telles fantasmagories, les gens assombrissent la terre avec des guerres, la pauvreté, l’ambition, la désillusion, la jalousie, l’envie, la cruauté et l’isolement. Toute action provenant d’un tel conditionnement, même celles qui apparaissent comme étant relativement bonnes, est folie du point de vue de la perception spirituelle parce que seule une nouvelle dimension de la vision conduit à la Sagesse.

Comme nous l’avons dit précédemment, chaque individu désire naturellement le bonheur. Si une personne jouit d’un bonheur occasionnellement, par intermittence dans sa vie, et que plus tard, par suite de changement de circonstances, il bénéficie d’un bonheur plus constant, il dira que ce dernier est plus réel. De même si un amour dure, on dira qu’il est plus réel qu’un amour qui change rapidement. Telle est la vérité qui ressort d’un sonnet de Shakespeare qui dit notamment que « L’amour qui s’altère n’est pas l’Amour ». Essayant d’encore mieux comprendre ce fait, on aura conscience que l’amour ou le bonheur qui ne change pas, qui ne diminue pas, qui n’est jamais détruit, est beaucoup plus réel ; c’est le bonheur que nous appellerions absolument réel.

Par conséquent, il est clair que quand l’amour ou le bonheur sont très temporaires, ils apparaissent moins réels par rapport à ceux qui durent plus longtemps. Le rêve apparaît illusoire parce que l’expérience est temporaire, comparée à la réalité de l’état de veille. Ce qui dure est à son tour non réel, comparé à la durée absolue. Par conséquent, le temps est un facteur dans l’expérience de la réalité. Ce n’est pas en fait une question de durée, c’est plutôt la question de savoir si le temps a un impact sur la conscience et pour quelle durée. Quand le temps affecte l’amour (ou le bonheur) dans une large mesure, il dure moins, il se termine rapidement et est, par conséquent, moins réel. Quand le temps affecte moins l’amour, le bonheur, etc. alors ceux-ci durent plus longtemps et, par conséquent, sont plus réels. Mais quand le temps ne peut pas du tout affecter une chose, la nature intemporelle de la chose la rend absolument réelle. Un amour et un bonheur intemporels ont, par conséquent, la réalité de l’absolu. Dans les Upanishads et dans les autres grandes œuvres philosophiques, la réalité ultime a été décrite comme intemporelle, impérissable, inchangeable, etc. La logique de ces déclarations peut être comprise en observant notre expérience courante.

Le temps est la mesure d’une nature chronologique. La mesure dans l’espace et la mesure de chaque autre genre affectent l’expérience de la réalité. Ce n’est qu’en transcendant toute mesure qu’il y a connaissance de la vérité. Le mot Mâyâ qui est familier à la plupart des gens, est dérivé du sanscrit Mâ, « mesurer ». Mâyâ est généralement traduit par illusion parce que tout ce qui a trait à la mesure est illusoire et relatif. Seul ce qui est hors de la mesure, l’illimité, est absolu. Dans l’enseignement du Bouddha, tel qu’il est donné dans « La Lumière de l’Asie » d’Edwin Arnold, on trouve les mots : « N’essaye pas de mesurer avec des paroles l’Incommensurable, ni de plonger la corde de la pensée dans l’Impénétrable ».

Cette phrase souligne le fait que la Vérité ne peut jamais être mesurée en terme de temps, d’espace ou de forme, étant donné que la pensée met invariablement une frontière à ce qu’elle saisit. La pensée ne peut pas atteindre ce qui est la vérité, le réel absolu. Imaginer une vérité suprême sous la forme d’un concept de Dieu qui entrerait dans le giron de la pensée et qui se laisserait décrire, serait pure ignorance. M. J. Krishnamurti, de nos jours, se réfère parfois à ce qui est au-delà de la pensée, au-delà du penseur et au-delà de l’objet de la pensée, comme à quelque chose d’immensurable. Les Upanishads parlent également de ce qui est inapprochable par la pensée et par les mots. Quand La Voix du Silence parle du « mental, destructeur du réel », elle répète cette vérité — connue de tous ceux qui sont illuminés — qu’il y a des choses qu’on ne peut mesurer.

A part le temps, la réalité comporte d’autres facteurs. Reprenons le même exemple du bonheur. Si une personne n’est capable que d’être vaguement heureuse, heureuse d’une manière insipide, et si plus tard elle expérimente un bonheur profond qui la meut, qui la remue et qui submerge tout son être, elle dira que la grande réalité réside dans le plus profond et le plus intense bonheur. Cela est vrai également de l’amour et des autres attributs tels que la beauté qui sont inhérents à la conscience. Un amour profond qui remplit le cœur est plus réel qu’un amour très superficiel qui ne fait aucune différence fondamentale entre quiconque. Par conséquent, la profondeur, l’intensité, une grande énergie sont les caractéristiques du « plus réel ». La vérité a la profondeur, l’énergie et l’intensité de la passion créatrice.

Un autre aspect de la réalité est qu’elle est complète, qu’elle est plénitude, qu’elle est pureté. Reprenons ici aussi l’exemple courant d’un homme qui est, disons, heureux en compagnie de sa femme, mais dont le bonheur est fréquemment troublé par les tourments de la jalousie. Dans ce cas-là, le bonheur est altéré : il n’est pas pur et sans mélange. En comparaison, un bonheur qui n’est pas accompagné de souffrance, de jalousie, de peur ou de quelque chose de semblable, qui n’est pas touché et qui n’est pas terni par la suspicion et le doute, est beaucoup plus réel, parce qu’il est total, pur et complet. L’expérience de la beauté et d’autres grandes valeurs aussi est plus réelle quand elle est totale, quand le tout n’est pas terni par l’adjonction d’autres choses. Ici aussi, ceux qui ont lu les Upanishads et les écrits des mystiques et des sages sauront que l’expérience de ceux qui voient la vérité a en elle cette qualité d’intégrité et de pureté. La réalité absolue, Brahman, est décrite dans les Upanishads, comme la plénitude, l’intégrité, la pureté absolue, etc.

Ces attributs que nous venons de mentionner ne sont pas des fantaisies mystiques, mais sont logiques, correctes. Quand tout est clair en ce qui concerne ceci, alors on peut comprendre ce qu’on doit faire afin de voir la vérité. Nous devons rappeler ici l’importance de voir la vérité parce que nos actions physiques, mentales et émotionnelles résultent de ce que nous voyons ; quand une personne voit un serpent, elle peut agir avec frayeur, violence ou avoir d’autres réactions, mais quand il y a plus de lumière et quand elle voit une corde, alors toutes ses réactions précédentes manquent de pertinence et elle les abandonne.

A ce propos, il est important de comprendre que les deux faces de la réalité ne peuvent pas être « expérimentées » en même temps. Une personne ne peut pas voir au même moment le même objet comme étant un serpent et une corde. Personne ne peut vivre les incidents d’un rêve et parallèlement les réalités de la conscience de veille. Le rêve doit cesser pour qu’une personne puisse avoir cette dernière conscience. Pour que la réaction change, il faut que la vision du serpent fasse place à celle de la corde. Ceux qui cherchent le spirituel ont le plus souvent l’impression qu’ils peuvent s’accrocher à toutes les choses du monde et en même temps avoir les choses spirituelles. Cela est impossible parce que la croissance en spiritualité correspond à un éveil à une nouvelle dimension de la réalité. La Voix du silence dit : « Le soi de matière et le Soi de l’esprit ne peuvent jamais se rencontrer. L’un doit disparaître, car il n’y a pas place pour les deux ».

Pour employer une phrase courante, on ne peut servir en même temps Dieu et Mammon. Parce que cette affirmation n’est considérée que comme une injonction venant de l’extérieur, les gens ne sont pas convaincus de sa véracité et continuent à imaginer qu’ils peuvent tirer des bénéfices de Dieu et de Mammon en même temps ; ou bien, ils s’attendent à ce que Dieu démontre qu’il peut donner des bénéfices supérieurs et, s’il y a suffisamment de preuves, alors ils seront prêts à renoncer aux avantages inférieurs ! Mais l’éveil spirituel ne se produit pas de cette manière-là.

Le mental doit renoncer aux mondanités, c’est-à-dire à tout ce qui appartient au monde, inconditionnellement et sans faire certaines réserves pour sa prétendue sécurité.

Par mondanité, il faut entendre l’attachement aux réalités inférieures. Comme nous l’avons déjà dit, la vérité est hors du temps, immuable, profonde, créatrice, unité et pureté. Pour la trouver, il faut renoncer à tout ce qui n’est pas vérité. C’est continuer de vivre un rêve illusoire que de désirer acquérir et conserver des choses temporaires et fugitives qu’il s’agisse de biens matériels, d’opinions, de systèmes ou de théories ainsi que de poursuivre des expériences superficielles, comme la sensualité et toutes les sortes de stimulation. M. J. Krishnamurti déclare qu’on doit se libérer du connu ; le connu c’est l’expérience, le désir et l’activité confinés dans le champ de la pensée. Le connu est l’esclavage du mental qui tue le réel. La fin de ce rêve qu’est la libération du connu est la libération de l’attachement à l’expérience et au désir de conserver ce que l’on a déjà connu. Ce n’est que lorsqu’on balaye un tel désir ou un tel accomplissement que l’on s’éveille à une réalité différente et plus grande, la vérité.

Des déclarations paradoxales ont été faites concernant cette renonciation totale et inconditionnelle. Dans La Voix du Silence, on trouve des phrases telles que : « Il faut abandonner le soi au non-soi, l’être au non-être ». « Abandonne la vie si tu veux vivre ».

On ne peut pas plus imaginer l’inconnu, l’incommensurable, la vie éternelle qu’on ne peut concevoir, durant un rêve, ce qu’est la vie à l’état de veille. Par conséquent, la voie pour trouver la vérité est de rejeter la contre-vérité.

Ce que nous avons dit jusqu’ici a été mentionné d’une façon concise dans les enseignements du yoga. L’état du yogui est un état de plénitude et d’harmonie. Le mot yoga a souvent été traduit par « unité » dans le sens d’unification de l’âme à l’esprit universel. « Harmonie » et « plénitude » sont les significations essentielles du mot. Mais, dans les Yoga Sutras, il est dit que cet état est la continuation de sa propre condition naturelle, cette condition naturelle étant celle dans laquelle la conscience manifeste pleinement tout ce qui lui est inhérent.

D’après le yoga, le mental souffre de certaines incapacités sérieuses qui sont des barrières à la réalisation de la plénitude et de l’harmonie. La première de ces incapacités est Avidya, l’ignorance de la véritable nature de l’existence. C’est l’aveuglement par rapport à la vérité des choses. Quand il y a aveuglement ou ignorance, alors le monde est vu autrement qu’il n’est, l’apparence est prise pour la réalité, de même qu’une personne prend une corde pour un serpent.

Nous supposons tous que les formes extérieures des choses nous montrent ce qu’elles sont réellement. La plupart des individus ne voient même pas clairement l’aspect extérieur des choses, parce que l’utilisation des organes sensoriels interfère avec les activités du mental. Les yeux d’un individu peuvent regarder une magnifique plante qui fleurit dans un jardin et ne pas la voir s’il est tourmenté par quelque problème et si son mental est occupé d’une manière quelconque. Si quelqu’un lui demandait : « Voyez-vous cette magnifique plante ? », il pourrait rester muet. Mais quand un individu voit ce qui est devant lui, il présume que la forme qu’il voit est la réalité. De très nombreux problèmes dans le monde sont le résultat de cette étrange illusion. Nous pensons, par exemple, au problème des races qui est sérieux même maintenant dans de nombreuses parties du monde. Les êtres humains considèrent que leur corps et la couleur de leur peau sont d’une telle importance qu’il en résulte de terribles cruautés et des effusions de sang.

Imaginer que nous sommes nous-mêmes le corps est aussi une illusion. Nous avons examiné la logique des relations entre la réalité et le temps. Ce qui est temporel est irréel, comme notre propre expérience le démontre. Le corps est sujet à la mort et, par conséquent, n’est pas le soi réel. Pour sauver le corps, pour lui accorder un confort qui n’est pas nécessaire, des aliments qui ne sont pas sains, un style de vie, des ornements, etc., une activité acharnée, aussi bien physique que mentale, prend place dans les cerveaux de millions d’êtres humains. Comme nous l’avons déjà vu, l’essence de l’être humain est la faculté de prendre conscience des valeurs intangibles. Une valeur telle que la beauté peut être exprimée dans une forme périssable, mais la beauté elle-même est impérissable. S’attacher à la forme par laquelle la vérité se manifeste plutôt que de s’intéresser à la vérité elle-même, à sa signification intérieure, c’est Avidya, l’ignorance, l’aveuglement.

Pour se libérer d’Avidya, il faut faire preuve d’une constante vigilance et appliquer avec diligence notre énergie et notre attention en rejetant l’irréel. On doit se souvenir qu’il y a de nombreuses variétés de choses réelles et irréelles et que la discrimination doit être faite entre le vrai et le faux, l’important et ce qui ne l’est pas, l’utile et l’inutile, la vérité et le mensonge, l’égoïsme et l’altruisme. La négation, le rejet de l’irréel ne doit pas intervenir dans un moment dramatique. Elle doit être faite constamment, dans la vie de tous les jours quand le mental désire courir après le temporel, le superficiel, le fragmentaire ou s’attacher à eux. Quand, voyant un bel objet, une pensée surgit qui a pour résultat qu’on déclare « Je veux cela », on doit se rendre compte que l’on poursuit le temporel, car on ne peut posséder que la forme dans laquelle la beauté se manifeste. Or, toutes les formes sont transitoires. La beauté elle-même n’est pas transitoire mais réelle, mais on ne peut pas la posséder. Par conséquent, la pensée « Je veux cela », « Je veux conserver cela » est une expression de l’ignorance. Un individu qui cherche sérieusement la vérité doit réaliser cela.

Pour se libérer de l’ignorance et de l’aveuglement, il faut observer calmement la vie. Dans La Lumière sur le Sentier, on peut lire :

II.9 « Observe avec attention toute la vie qui t’environne ».

II.10 « Apprends à regarder avec intelligence dans le cœur des hommes. »

II.11 « Observe avec une attention suprême ton propre cœur ».

A ces mots, s’ajoutent les commentaires suivants :

« Etudie le cœur humain, afin de comprendre ce qu’est le monde dans lequel tu vis et dont tu veux faire consciemment partie. Considère la vie sans cesse mouvante et changeante qui t’environne, car elle est constituée par les cœurs des hommes et, à mesure que tu comprendras leur constitution, tu deviendras capable, par degrés, de percevoir le sens le plus large de la vie ».

En observant soigneusement, il est possible d’apprendre à voir toute la beauté et s’émerveiller de la création et cependant de ne pas prendre les formes extérieures pour la réalité. Plus on observe, sans arriver à des conclusions sur ce que l’on voit, maintenant le mental et le cœur complètement ouverts, plus il y a de possibilités de contacter l’essence sous-jacente, la vérité des choses. Un arbre n’est pas seulement la forme, la couleur, la texture, le mouvement, mais il a en lui quelque chose qui ne peut être décrit. Chaque être humain également est un aspect indescriptible de la conscience totale. Parce que la vie bouge et change constamment, chaque conclusion par rapport à la vie telle qu’elle s’exprime dans l’être humain, dans un ami, dans un ennemi, dans un enfant, est une illusion parce que la conclusion est toujours en-deçà de la vie changeante et mouvante. Quand il y a observation méditative et tranquille, alors chaque chose vous apporte le mot de la réalité qui est en elle, l’essence profonde inchangeante. La Lumière sur le Sentier nous dit qu’« Aucun homme n’est ton ami, aucun homme n’est ton ennemi, mais tous sont tes instructeurs ». Pour celui qui a renoncé à la superficialité, tout ce qui existe parle de la vérité et montre la vérité.

Ne pas regarder au-delà de ce qui est superficiel et temporel désempare le mental et le charge de la conscience du « Je ». Se regardant lui-même, l’individu s’identifie avec toutes les superficialités — son corps, ses émotions, ses pensées —. Son corps également, comme les formes extérieures des autres individus, ne représente pas l’essentiel de ce qu’il est. Mais le mental, accoutumé à identifier rapidement les formes extérieures comme étant la réalité, agit de même par rapport à lui-même. Par conséquent, une personne sent qu’elle est ses pensées, ses sentiments et ses souvenirs, alors que ceux-ci sont le plus souvent triviaux et passagers. Même ses peines, ses maux, ses plaisirs, etc. ont une importance passagère et disparaîtront dans l’oubli quand le corps et le cerveau mourront. Toutes ces choses sont considérées comme réelles bien qu’il n’y ait aucun doute quant à leur nature transitoire.

Mme Blavatsky a écrit que ce qu’une personne appelle « elle-même » n’est qu’une série d’expériences tissées ensemble par la mémoire. De ce stock de souvenirs naît le désir de certaines choses et la répulsion pour d’autres choses. Le « Je » est toujours secoué entre les paires d’opposés : l’espoir et la déception, l’honneur et le déshonneur, le plaisir et la souffrance. Mais quand il n’y a pas attachement et identification de soi-même avec les séries de pensées, de mots et d’actions transitoires, alors on est libre de l’attraction et de la répulsion.

La conscience du « Je » est la plus marquée et la plus évidente forme d’aveuglement. Elle rend l’univers entier très petit en proportion de soi-même et, par conséquent, distord toutes les choses et les met sens dessus dessous. Le Je cherche continuellement à se soutenir et à se construire. Par conséquent, il demande des compliments et des louanges et il en jouit. D’autre part, il rejette la critique de tout genre. Le désir de continuité qui est la caractéristique la plus marquée du Je s’exprime lui-même par la soif de la célébrité, par des phantasmes quant à l’existence future et les joies du paradis, quant aux fantaisies sur les choses admirables qui seront faites dans des incarnations futures et quant aux autres projections du mental d’un même genre. Chaque être humain craint la pensée de l’absence de continuité dans la forme qu’il connaît ou une forme modifiée.

Ainsi, les enseignements du Yoga soulignent que de l’aveuglement naît la conscience du Je et de celle-ci tous les désirs, les répulsions, les paires d’opposés, ainsi que l’aspiration à la continuité de l’existence.

Avant que la conscience du Je soit dissoute, il doit y avoir introspection, écoute et observation extérieure. En faisant l’introspection, on réalise que le Je n’apparaît que quand il y a mouvement de ce Je à l’intérieur de soi-même. Ce mouvement peut prendre la forme d’une pensée, d’un désir, d’une motivation. Ces mouvements peuvent être de surface et, par conséquent, être décelés aisément ou être subtilement déguisés et inexprimés. Même lorsqu’une motivation ou une pensée inexprimée existe, derrière elle se trouve le Je. Un état temporaire de quiétude n’est naturellement pas assimilable à l’élimination de la conscience du Je, bien que de tels moments de quiétude soient utiles. Des conditions temporaires de silence peuvent être obtenues par un choc, par des drogues, par une maladie, par paresse ou par d’autres causes. Confondre de tels états provoqués avec la libération de l’égoïsme amènerait la désillusion. La mise en silence du Je doit se produire naturellement parce qu’on a compris que ces états découlent de l’aveuglement et de l’ignorance.

Les anciens enseignements parlent de la nécessité du discernement et de l’absence du désir sur le chemin de la vérité. L’observation de soi-même dont nous avons parlé, ainsi qu’une réflexion soutenue sur toute la question de la réalité et de l’illusion est un processus par lequel on apprend à ne plus désirer, en faisant preuve de discrimination. Soutenir une telle pensée libère le mental des trivialités et des superficialités. Ceci nous aide également à pénétrer plus profondément dans la nature de la réalité. L’ancienne tradition nous invite aussi à essayer de maintenir l’amitié, la sympathie, le cœur ouvert en essayant de pénétrer la vérité. On ne réalise pas souvent que la sympathie est une science d’harmonie et une forme de connaissance. Celle-ci est souvent regardée comme un acquis mental de faits et d’informations. Mais la sympathie, elle, a pour résultat qu’une personne voit une chose d’une manière différente. Un enfant peut être laid, méchant et difficile, stupide ou déficient. Pour l’étranger ces déficiences se présentent sous une lumière froide et objective. La mère de l’enfant, elle, au contraire, peut savoir que ces défauts existent dans sa progéniture, mais sa sympathie et son amour lui permettent de connaître quelque chose de son enfant que l’étranger ignore. Le Dr. Besant a parlé de ceci en ces termes : « … ce qui n’apparaitra jamais dans l’argumentation, dans la controverse, dans le raisonnement intellectuel naîtra quand notre cœur, notre amour, auront éveillé notre nature spirituelle. Car l’amour est plus profond que l’intellect, l’amour est plus grand que l’intelligence ; la nature amoureuse et la nature divine sont si étroitement mariées qu’il ne faut pas longtemps pour que l’homme qui aime son frère aime Dieu ». Ce que la mère est capable de connaître est une partie des attributs divins qui sont cachés dans la vie et la conscience de l’enfant.

Il est, par conséquent, important dans la recherche de la vérité et de la réalité de ne pas obscurcir son propre mental par la suspicion, la rancune et autres réactions de ce genre, mais de préserver la tranquillité qui est née d’une disposition amicale et sympathique. Cela s’applique non seulement aux rapports avec d’autres êtres humains, mais à toutes les formes de vie ; et, selon les enseignements occultes, il n’y a rien qui ne contienne la vie ; il n’y a rien qui ne soit que matière. La terre, les pierres, les montagnes, tout est animé par la vie. Le cœur doit apprendre à être en harmonie avec tout.

Se connaître soi-même et apprendre à s’oublier sont des aspects du travail que nous devons faire dans notre recherche de la vérité. Regarder en soi équivaut à accroître la connaissance du soi ; en regardant la vie extérieure et en voyant sa beauté, on oublie son soi. Quand il n’y a pas de Je, pas de désir personnel, pas de motivation ou de besoins, les nuages se lèvent et le soleil de la vérité commence à luire.

Radha BURNIER