Frédéric Lionel : La vérité, l’humanisme et la liberté


17 Mar 2018

Le mystérieux miroir de la pure vérité

Il est dit que le monde est le mystérieux miroir de la pure vérité. Contemplons le reflet qu’il nous renvoie en évitant d’embuer sa surface par nos craintes, nos a priori et nos idées préconçues.

Faisons abstraction de tout conditionnement intellectuel, familial, social ou religieux, pour voir les choses telles qu’elles sont en leur essence. Ce n’est guère facile ! La confusion joue avec les données des problèmes que les hommes voudraient résoudre. On les classe en catégories en les déta­chant de leur contexte initial et, ayant ainsi apparemment mis de l’ordre dans le désordre, on pro­pose et on impose de fausses solutions.

Le trouble et la confusion règnent en ce monde et le pourquoi de cette confusion, de ce trouble, ainsi que la peur qu’ils engendrent, nous conduit a cette vue d’en haut qui englobe le passé, le pré­sent et l’avenir. L’homme est le fruit du passé, il existe dans le présent, et ses actions conditionnent l’avenir. Il s’ensuit que l’âge nouveau sera ce que nous le ferons et, dès lors, il faut assumer nos responsa­bilités. Pour ce faire, contemplons sans parti pris les reflets que nous renvoie le mystérieux miroir du monde, en nous élevant pour bien les distinguer, afin de les relier pour découvrir la trame sur laquelle les Parques tissent le destin de l’humanité.

Si les événements et les différentes péripéties évoquées dans les chapitres qui suivent ne se pré­sentent pas dans un ordre chronologique, c’est qu’indépendamment de leur déroulement histo­rique, ils témoignent d’une constante évolution dont il importe de saisir le sens. Elle se poursuit, mais l’ignorance des hommes leur fait prendre des initiatives qui n’en tiennent pas compte et se retour­nent, alors, contre leurs auteurs.

Distinguer le fil qui établit la relation conduit d’une chose à toutes les autres, à l’instar du fil réunissant des perles pour en faire un collier. L’homme parle du sens de l’histoire et non de celui de l’évolution, ce qui est commode pour remettre sa responsabilité entre de chimériques mains, négligeant de se soumettre aux lois de la Vie. Prétendre connaître l’histoire et prétendre se plier à ses impératifs, sans réaliser que c’est l’homme qui les détermine, c’est nier l’évidence, ce qui est d’autant plus regrettable que l’histoire est le journal illustré de son devenir.

Si par ignorance, ambition ou inconscience les initiatives de l’homme s’opposent à la Loi de la Vie, son dynamisme renverse les obstacles. Guerres, révolutions, épidémies, catastrophes ne sont que les conséquences de l’imprévision des individus, pour les forcer, grâce aux expériences acquises, à découvrir leur démesure et leur déraison.

« Ce n’est pas ma volonté que je fais, mais la volonté de mon Père », a dit Jésus. La volonté du Père est l’expression de la Loi et, dès lors, elle s’inscrit dans les fastes de l’histoire.

Lorsque des hommes bien inspirés s’intègrent au mouvement évolutif, naissent les civilisations qui épanouissent les facettes de leur génie originel.

Toute œuvre humaine se dégrade et, aujourd’hui, par l’action d’hommes qui se disent civilisés, se multiplient les symptômes de la décadence. Elle pourrait ne pas être inéluctable, car partout dans le monde se manifeste une aspiration dont certains excès sont certes regrettables, mais qui prouvent la vigueur d’une quête essentielle, celle de comprendre le sens du périple terrestre.

Même aux heures les plus sombres l’espoir est permis, puisqu’une sève inépuisable, celle de la Vie, pulse et agit dans le creuset du monde. L’homme conscient, l’homme vivant et intelli­gent peut, par son action, tant visible qu’invisible, lorsqu’elle s’exerce en parfaite symbiose avec les forces vives de la nature, ordonner harmonieusement ce qui semble dérangé. Il peut œuvrer en plein accord avec sa vocation humaine et associer ses forces créatives a celles qui s’exercent dans le Cosmos. Telle est sa prédestination !

Pour nous en convaincre, explorons en ce cycle qui s’achève, le cheminement dont notre civilisa­tion est l’aboutissement.

L’Occident se cherche sans se connaître, sans réaliser sur quels postulats il peut appuyer sa mar­che en avant. Les idées s’affrontent, se heurtent et, parfois, se concilient, mais le doute habite les esprits. Le doute peut déboucher sur une voie de vérité, à condition d’échapper au despotisme des idées qui cristallisent des opinions, influençant l’action des hommes.

« La plus grande recherche humaine, a suggéré Kant, est de connaître ce que l’on doit faire pour devenir un homme. »

En dédaignant cette vérité première, des réactions se font jour et elles se traduisent par l’échafaudage de théories et de doctrines qui prétendent se suffire à elles-mêmes. En un siècle qui a vu la libération de l’énergie atomique, l’homme persiste à se référer à des projections mentales qui se sont révélées fausses, mais auxquelles il veut croire, à défaut du courage néces­saire à leur abandon.

L’erreur de départ, dont théories, doctrines et systèmes sont le reflet, découle d’une ambiguïté entre le sens à attribuer à deux mots nullement synonymes : exister et être. En fait, la réalité de l’Être se manifeste dans l’existence, puisque l’homme est un Être qui donne existence, en son corps, à une série de mécanismes physiques, affectifs, cérébraux, qui doivent permettre l’expression de la Vie qui l’anime.

Il faut donc qu’il veille à ce que son existence se déroule dans des conditions favorisant le fonc­tionnement harmonieux de son organisme, tout en prenant conscience que ses moyens d’expression doivent refléter ses aspirations essentielles. Le bien-Être, qui diffère du bien-exister, conditionne l’épa­nouissement de ses facultés et, par voie de consé­quence, conduit à la maîtrise de son destin.

Faute d’admettre cette « individualité », l’hom­me pratique une politique incohérente sur tous les plans de son activité. Elle n’est plus adaptée à l’époque des savants actuels qui cherchent à englo­ber le mystère que porte l’homme en lui, en une formule qui rendrait compte d’une Réalité univer­selle qu’il incorpore.

Au rythme présent de l’évolution, s’impose une ordonnance plus conforme aux aspirations de géné­rations qui récusent l’organisation stérilisante basée sur l’efficacité et la rentabilité. Elle ne peut éclore que par une mutation fonda­mentale des mécanismes de pensées, donc, par une véritable révolution psychologique.

La « Renaissance » occidentale est à ce prix. Elle dégagerait une vocation humaine donnant un sens à l’existence et enchanterait une génération qui se cherche, encline à fuir le vide qui l’habite en s’ima­ginant, trop souvent, pouvoir le combler par la drogue, la violence ou l’abdication.

Les aînés se doivent de la détromper. Les inter­dits manquent d’efficacité, mais l’expérience d’une longue évolution dégage des vérités intangibles. Détaché du temps et de l’espace, chacun peut se rendre compte que des divisions insensées de la Grèce antique nous ne retenons rien, sauf le senti­ment de leur inutilité. En revanche, nous captons avec fierté les effluves subtiles d’une civilisation dont la nôtre est issue. Ainsi un enseignement se dégage et doit être médité.

Nous retenons en notre âme les divines propor­tions que l’art grec nous révèle. Nous nous rappe­lons que l’esprit pythagoricien illumina le ciel de l’Attique cinq siècles avant la naissance de Jésus.

Nous admirons les temples antiques ou ce qui en reste, en imaginant les fastes des sanctuaires où la Religion élaborait ses mystères, pour donner aux hommes recueillis un avant-goût des béatitudes célestes. Nous ne saurions être ce que nous sommes, sans nous référer aux sommets de réalisations humaines qui forment notre patrimoine sacré.

Puissions-nous l’enrichir !

Humanisme et liberté

Grandioses et tragiques, sublimes et sordides sont les sommets et les abîmes de l’épopée humaine, dont il convient de dépasser l’aspect kaléidoscopi­que, pour découvrir une Réalité qui le transcende.

Vienne un homme de génie, il pourrait dans un langage clair et limpide, adapté au rythme de notre époque, révéler le sens profond et la magie d’une Tradition qui comporte la quintessence d’une lon­gue, très longue expérience humaine. Il s’emparerait alors de l’universelle angoisse en la transformant en l’espoir d’un avenir lumineux.

La Tradition est, avant tout, le lien qui unit hier à aujourd’hui. Elle est la Loi qui trace l’itinéraire, plongeant ses racines dans ce qui a été pour aller vers ce qui sera. Tout l’existant porte l’empreinte de l’évolution, étant le fruit du passé et la semence de l’avenir. L’évolution manifeste une énergie vitale et universelle, une sève inépuisable qui semble obéir à une idée rectrice, puisque des formes toujours mieux adaptées remplacent celles qui s’évanouis­sent dans l’éternité des temps.

La Tradition n’est donc pas une doctrine. Elle n’est pas un système et se retrouve aussi bien sur les hauts plateaux du Tibet, que dans la masse imposante des Pyramides, aussi bien dans les pierres levées burinées par l’âge, qu’au cœur du sanctuaire de l’Église de la Nativité.

Riche de ses enseignements, notre cycle tour­menté donna naissance à l’un de ses fleurons, l’humanisme ! Un humanisme nullement compris comme ensemble de tendances intellectuelles ou philosophiques, mais comme un développement ayant l’homme pour objet. A ce titre, l’humanisme est une découverte intérieure de la mesure de l’homme, de sa raison, de son devenir.

Il implique l’harmonie et la conscience d’une universalité rendant arbitraire toute classification stérilisante, qui escamote soit l’imbrication des phénomènes les uns avec les autres, soit les rela­tions qui les rendent tributaires les uns des autres. L’humanisme ne peut exister que lorsque la pleine liberté permet l’expression de la plus grande originalité exaspérée jusqu’au génie. Il est l’expres­sion de la « Liberté-Principe » qui s’affirme dans toutes les libertés exprimées à tous les stades, sou­mises, comme il se doit, aux notions essentielles que l’homme doit respecter s’il ne veut pas violer sa propre nature, qui reflète fidèlement l’Ordre Sou­verain, l’Ordre Cosmique.

En plaçant la charrue devant les bœufs, c’est-à-dire, en cherchant à conclure avant de démontrer le bien-fondé de la conclusion, on pourrait affir­mer que la mission de l’Occident fut et reste la manifestation d’un humanisme qui fait de l’homme la mesure de toute chose, puisqu’il est, en son corps, le miroir d’une ordonnance transcendantale.

Avoir, en notre siècle, préféré la démesure à la mesure, n’est pas en soi la preuve d’une démission, car nombreux furent les sommets suivis de doulou­reux plongeons caractérisant une civilisation en dents de scie, dont de nombreux aspects reflètent, néanmoins, le génie de l’homme.

Les raisons d’une visible décadence hantent les esprits. Les causes, souvent de nature subtile, méri­tent grande attention. Aussi faut-il procéder par étapes et ne pas se baser sur de fausses notions qui risquent d’empêcher une approche objective.

Si les prémices d’un âge nouveau se dessinent, il ne tiendra sa promesse que grâce aux énergies spirituelles intégrées aux données de la science et de la technique moderne. Dans l’orgueilleuse pensée que la science aurait réponse à tout, l’homme négligea l’esprit. Il fait, aujourd’hui, son entrée fracassante au cœur même des hypothèses les plus avancées de la recherche fondamentale. La science aborde les brûlants rivages de la métaphysique en escamotant la matière et en plongeant dans le monde de l’infiniment petit, qui défie la logique rationnelle.

Rien ne reste devant l’observateur qu’un tour­billon d’énergie qu’il est lui-même et, confronté au principe d’incertitude que la physique moderne érige en postulat, il est forcé de modifier radicale­ment sa vision du monde, ainsi que celle qu’il avait de lui-même. Il se rend compte, ou devrait se rendre compte, que l’âge du Verseau verra la symbiose de la science et de l’Éternelle Sagesse, trop longtemps méconnue. Il se doit de prendre conscience que la civilisation qui est sienne, fait suite à d’autres civilisations aux réalisations stupéfiantes, et que celle des Pha­raons a profondément influencé l’aventure spiri­tuelle de l’Occident.

Deux courants véhiculèrent les grands thèmes de l’initiation égyptienne. L’un est représenté par Moïse qui guida les tribus d’Israël vers la Terre Promise et leur confia l’Arche d’Alliance, censée contenir l’essence de la Tradition. L’autre par Pythagore, suivi de penseurs helléniques qui pui­sèrent, eux aussi, dans le trésor de la Sagesse révélée de l’ancienne Égypte.

Survoler les sommets et les abîmes de l’épopée humaine doit permettre de dégager l’essentiel d’une expérience dont la compréhension pourrait éviter de nombreux déboires aux humains qui errent sur les routes de l’existence. Garder vivantes les don­nées d’une Tradition qui reflète cette expérience, c’est ériger des poteaux indicateurs aux carrefours des routes que parcourent les humains.

Rebroussons donc chemin pour découvrir l’Égypte, centre rayonnant d’une civilisation dont les réalisations artistiques ou symboliques parlent un langage qui défie le temps. Ses pyramides sont la clef d’une géométrie spirituelle. Ses mythes rendent accessibles l’inconnaissable, son astrologie révèle les liens qui unissent l’homme du Cosmos et l’alchymie née sur son sol a grandement favorisé l’éclosion de la science moderne. Ces exemples, parmi d’autres, illustrent la richesse d’un patrimoine trop souvent relégué au caveau des oubliettes. Il n’est guère possible d’approfondir ses multiples aspects. Essayons, cependant, de nous élever pour contempler notre monde d’en haut, ne serait-ce que pour dégager l’Essentiel d’une trans­mission initiatique, en donnant au terme initiation le sens d’un nouveau début. Une approche, même succincte, du pourquoi et du comment du périple humain sur Terre pourrait, en fonction du passé atavique, fournir des indications précieuses et, à ce titre, mérite attention.

A certains tournants de l’histoire, on s’aperçoit que les héritiers légitimes d’un patrimoine dédaigné, se trouvent déposés sur la rive et rejetés du cou­rant sans qu’il y ait eu, de leur part, manquement grave, mais incompréhension. Grisés par les promesses de la science triom­phante, ils oublièrent que le langage d’une tradition millénaire diffère de celui des foules devenues indifférentes à cette tradition.

L’aspiration à puiser dans les richesses de la caverne d’Ali Baba, cependant, demeure, quoique souvent inconsciente, parce que, comme le constate André Labarthe : « La phénoménologie immédiate ne livre du Réel qu’un monde fictif dont la fré­quentation quotidienne aveugle. »

Il faut donc dépasser la phénoménologie immé­diate pour apercevoir ce qu’elle cache. En consé­quence de quoi il y a lieu d’abandonner tous les a priori pour aborder les problèmes de notre temps en toute objectivité.