Jean E. Charon : Vers l’humain du double plan rationnel et intuitif


01 Jan 2012

(Revue 3e Millénaire. No 6 ancienne série. Janvier-Février 1983)

Il n’aura fallu, à l’homme, que quelques siècles pour passer de l’être intuitif à l’humain rationnel. Quelques siècles de matérialisme, de scientisme, pour s’écarter du sentier où il était constamment en harmonie avec la terre, les plantes, les animaux et le cosmos. Aujourd’hui, dans nos civilisations, dites avancées, l’homme coupé de toutes ses racines est comme en exil. Ce troisième millénaire verra-t-il l’équilibre se faire entre ce rationalisme nécessaire et cette intuition indispensable ? Si oui, alors l’homme aura atteint le but suprême, devenir un Homme accompli.

Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un esprit nouveau.

EZECHIEL

Il serait grand temps qu’on commence à réhabiliter l’Homme de la Préhistoire. Bien sûr, nul ne prétend vouloir contester les progrès de la connaissance accomplis au cours des 30 ou 40000 dernières années. Sans aucun doute, nos frères et sœurs de l’âge de pierre ne connaissaient ni l’atome, ni le sol de la Lune. Mais ceci justifie-t-il que, comme pour mieux marquer encore à quel point le « grand homme » que nous sommes aujourd’hui se différencie de notre ancêtre du Paléolithique, nous éprouvions pour la plupart comme un malin plaisir à représenter ce dernier tel une brute hirsute et farouche, au regard torve et à la canine inquiétante, tout dégouttant du sang de ses chasses, traitant comme des bêtes une horde affamée et errante de femmes et d’enfants ? Certes, bien des préhistoriens contemporains se sont efforcés de rectifier cette image ; mais notre « homme des cavernes » reste malgré tout, pour la majorité d’entre nous, un être sanguinaire et ignorant [1] .

Pas si primitif  que ça !

L’Homme est avant tout, nous le rappelait Pascal, un être pensant ; c’est sans doute ce qui le distingue le plus de l’animalité. Il nous intéresserait donc, pour nous faire une représentation plus exacte de notre ancêtre du Paléolithique supérieur, de chercher à mieux connaître la forme et le contenu de la pensée humaine il y a quelques dizaines de millénaires. Mais, pour une telle recherche, nous ne disposons malheureusement que de bien rares vestiges. Certains de ceux-ci apparaissent cependant, au cours de leur étude minutieuse, de plus en plus instructifs : nous pensons, par exemple, aux dessins préhistoriques inscrits sur les murs de certaines cavernes, comme celles de Lascaux, en Dordogne. Les études les plus récentes [2] des dessins rupestres des cavernes paléolithiques s’accordent généralement pour proposer un tout nouveau visage à l’Homme de notre Préhistoire. Les cavernes contenant ces dessins ne seraient nullement, comme on l’a cru longtemps, les refuges de peuplades apeurées se dissimulant dans les ténèbres afin d’éviter d’être la proie d’animaux sauvages, et s’adonnant là à des rites magiques pour se protéger et favoriser leurs chasses en peignant sur les murs de leurs obscures cellules les animaux qu’ils souhaitaient abattre. Tout comme vous et moi, découvrent nos préhistoriens, nos lointains ancêtres aimaient le soleil et le grand air ; c’est donc en plein jour que se déroulait habituellement leur vie, et ils avaient d’ailleurs l’embarras du choix pour décider librement des régions tempérées et giboyeuses d’une vaste planète (encore pratiquement vide d’humains) leur paraissant les plus propices pour « vivre leur vie ». Ils se rendaient parfois aussi dans les cavernes, c’est vrai : mais celles-ci étaient destinées à un tout autre usage que l’habitat. Les cavernes étaient, selon les recherches actuelles, des lieux à caractère sacré, un peu à l’image de nos églises et nos cathédrales ; là se déroulaient un certain nombre de rites et cérémonies de type religieux, et notamment les « initiations ».

Initiation et langage symbolique mythique

« On comprend par initiation, écrit Mircea Eliade [3], l’un des meilleurs spécialistes de la pensée préhistorique, un ensemble de rites et d’enseignements oraux qui poursuit la modification radicale du statut religieux et social du sujet à initier… A la fin de ses épreuves le néophyte jouit d’une tout autre existence qu’avant l’initiation : il est devenu un autre… C’est l’initiation qui confère aux hommes leur statut humain ; avant l’initiation on ne participe pas encore pleinement à la condition humaine… C’est une expérience existentielle fondamentale puisque, grâce à elle, l’homme devient capable d’assumer pleinement son mode d’être.

La majorité des épreuves initiatiques, poursuit Eliade, impliquent d’une façon plus ou moins transparente une mort rituelle suivie d’une nouvelle naissance… Mais cette vie nouvelle est conçue comme la véritable existence humaine, car elle est ouverte aux valeurs de l’esprit. »

Cette initiation est la rencontre de l’humain avec le sacré, avec un monde de valeurs radicalement différentes de celles qu’on rencontre dans l’espace-temps, c’est-à-dire dans le monde dit « extérieur ». Au cours de l’initiation l’humain prend conscience de son monde intérieur, c’est-à-dire des racines profondes qui le relient à toute la nature cosmique.

Il semble que nos frères et sœurs des temps reculés, comme d’ailleurs les rares peuples archaïques encore aujourd’hui à l’abri de la civilisation, croyaient que sans cette greffe de l’initiation cet arbre qu’est l’être humain ne pouvait donner de bons fruits.

Mais, et c’est là le point sur lequel nous souhaitons attirer l’attention, le « langage » de l’initiation n’est pas le langage « ordinaire » utilisé entre les membres d’une communauté d’hommes et de femmes, fût-ce même une communauté préhistorique. Le langage qui permet de vivre ce passage par une mort et une nouvelle naissance est le langage symbolique des mythes. Pour bien comprendre ce qu’est ce langage mythique (encore appelé langage intuitif), il faut précisément le comparer au langage ordinaire, qu’on désigne généralement comme rationnel. Pour guider son action vis-à-vis du monde extérieur l’Homme vivant en société va s’appuyer sur ce qu’on peut globalement nommer sa Culture.

La Culture est l’ensemble des connaissances acquises et mises en commun par les membres d’une société d’humains, en tel lieu et à telle époque, pour faciliter la communication entre les membres de cette société et leur action concertée sur le monde extérieur. Le langage rationnel fait partie de la Culture, on le nomme la langue : celle-ci est fabriquée d’un certain nombre de mots associés à des concepts, de manière à ce que tous les individus composant la société puissent interpréter sans ambiguïté (au moins « en gros ») la signification des paroles et des gestes du langage. C’est en s’appuyant sur un tel langage rationnel que s’est accomplie la presque totalité de ce qu’on a coutume de désigner, un peu conventionnellement, comme le « progrès » humain, mesurable notamment au développement de la science et de la technique. Mais, encore une fois, ce langage rationnel basé sur la Culture ne s’adresse qu’au monde extérieur, en fait il « construit » le monde extérieur en lui octroyant son « objectivité », au point que nos contemporains ont tendance à confondre ce monde extérieur décrit par le langage rationnel avec le monde tout court, c’est-à-dire l’Univers dans sa totalité.

Les sociétés primitives, pour leur part, n’avaient cependant pas manqué de relever le caractère un peu « artificiel » de ce monde extérieur, dont ils parlaient (tout comme nous) au cours de leurs échanges rationnels avec le reste du groupe. Artificiel il l’était, ce monde extérieur rationnel, puisque construit à partir des conventions sur lesquelles, comme nous l’avons dit, repose tout langage rationnel, conventions rendues nécessaires pour permettre aux différents membres de la société de « se comprendre » sans ambiguïté. On dit encore, pour cette raison, que le langage rationnel est celui des processus de la pensée consciente. Or le primitif ressentait instinctivement, beaucoup plus que nos contemporains, ses liens inconscients (c’est-à-dire innés) avec un autre monde, un monde avec lequel chaque parcelle de sa chair se sentait solidaire, son monde intérieur, le monde de son inconscient. Quoi de surprenant d’ailleurs à ce que cet Homme du Paléolithique ait été beaucoup plus sensible que nous à ces attaches inconscientes : n’oublions pas que, selon les estimations actuelles, l’être humain pense et parle depuis trois millions d’années, et on est donc en droit de s’attendre à ce que, au Paléolithique supérieur, c’est-à-dire il y a environ 30000 ans, l’humain ait au cours de sa déjà longue existence enfin pris conscience de l’importance fondamentale de ses liens cosmiques, bien plus profonds que ceux l’associant par son langage conscient rationnel au monde artificiel édifié par sa Culture : un peu comme l’iceberg découvrirait enfin que sa partie émergée est peu de chose vis-à-vis de sa partie plongeante, qui le rend solidaire de tout l’Océan.

Et, pour traduire encore par des mots et des symboles ses relations avec la totalité du Réel cosmique (c’est-à-dire avec son monde « intérieur »), l’Homme du Paléolithique va « inventer » le langage symbolique des mythes, le langage intuitif. Celui-ci a, comme le langage rationnel, sa cohérence interne (il n’est pas irrationnel). Mais les mots et les symboles n’ont plus, comme dans le langage rationnel, une signification précise et non ambiguë, ils ne sont plus là que pour solliciter la propre imagination de l’auditeur ou du spectateur, pour que celui-ci aille lui-même rechercher au fond de ses données inconscientes des résonnances, généralement traduites par des émotions et non par une « compréhension » intellectuelle. Ces émotions sont le signe d’une sorte de « vibration » de ses attaches profondes avec le Réel, ce Réel avec lequel il est indissolublement lié. Les peuples archaïques de notre époque savent bien que ce langage mythique (intuitif) entre chacun d’eux et le Réel n’est nullement un aspect « superfétatoire » de leur vie vécue ; c’est au contraire un aspect essentiel ; et ils conservent, bien mieux que l’Homme du béton et de l’automobile que nous sommes devenus, le souvenir vivace d’un état béatifique de l’humanité des origines et d’une époque où l’homme savait, à travers son langage intuitif de communion cosmique, mener une existence exempte d’anxiété, dans une sécurité instinctive empruntée en grande partie à sa vie animale antérieure, au cours de centaines de millions d’années d’évolution du Vivant. Cet homme ancien entretenait alors avec les animaux des relations d’amitié et de familiarité, il était capable de « dialoguer » avec eux dans un langage qu’on appelle d’ailleurs encore, chez les peuples archaïques actuels, le langage des animaux.

C’est donc ce langage symbolique mythique que traduisaient les dessins rupestres des cavernes paléolithiques. Comme le note Jean Lerède [4], « l’ensemble des figurations animales rupestres de la Préhistoire dégage une inoubliable impression de jeunesse, de fraîcheur, de légèreté, et aussi de fougue, de dynamisme, de vitesse, de force vitale, tous caractères qu’accentuent encore certains détails de l’exécution : extrême rapidité du trait, absence d’une figuration quelconque de l’espace (ce sont des figures de liberté qui transcendent l’espace et le temps) ». Visiblement, on devine chez les auteurs de ces dessins une volonté de suggestion créatrice, c’est-à-dire le souhait de faciliter aux « initiés » l’accès vers le monde intérieur. Le chemin initiatique commençait par un long parcours (les dessins sont parfois à plusieurs centaines de mètres de l’entrée des cavernes) dans les ténèbres, illustrant la mort symbolique et le retour à la matrice tellurique de la Terre-Mère, aussi bien que le retour à la matrice de la mère réellement humaine. Ce « regressus ad uteruni » était le prélude nécessaire à un recommencement, à une nouvelle vie, qui s’ouvrait au regard du néophyte quand on lui découvrait brusquement, dans une ambiance de musique, de danses et de chants, les immenses compositions rupestres éclairées par ces lampes de pierre alimentées à la graisse animale, dont on retrouve encore des vestiges au fond des cavernes paléolithiques, sur le sol, au pied des compositions picturales.

La chute et le langage intuitif oublié

Malgré les immenses avancées de la connaissance, conduisant à cette « maîtrise » du monde extérieur dont nous sommes si fiers, grâce à la Science actuelle et son langage rationnel, n’est-on pas enclins à nous demander si cet énorme développement de la Culture ne nous a pas fait « oublier » ce langage intuitif qui prévalait au début de l’humanité ? Ce langage qui est cependant seul à permettre à notre pensée de s’ouvrir vers une dimension essentielle, celle de notre appartenance « corps et âme », qu’on le veuille ou non, à un Réel cosmique ? Hélas, trop d’indices nous démontrent que, avec le temps qui passe, et fortifié en grande partie dans cette opinion par sa « brillante » Culture, l’Homme choisit toujours plus l’avoir de préférence à l’être. Nous ne sommes plus capables de maîtriser notre ego, notre Moi ; nous confondons celui-ci, qui se limite à notre petite personne, avec notre Ame, qui traduit l’ensemble des liens nous rendant solidaires de toute l’évolution cosmique.

Et le mythe de la « chute », tel qu’il se trouve notamment dans l’Ancien Testament, n’est-il pas destiné à mettre en garde l’humain contre les conséquences désastreuses entraînées par la perte de la connaissance intuitive, c’est-à-dire la connaissance directement « ressentie » (et non pas comprise intellectuellement) par tout notre corps, comme il en est d’une émotion ?

Souvenons-nous : dans le jardin du Paradis, où l’homme et la femme sont nés tous deux du limon de la terre (c’est-à-dire dans le prolongement naturel de toute l’évolution, du minéral au Vivant), il y avait deux arbres particuliers, celui de la connaissance du Bien et du Mal et celui de la Vie éternelle. Ces arbres n’étaient pas dissimulés, ils étaient au contraire (nous disent les Ecritures) en plein milieu du jardin de l’Eden. Tant qu’Adam et Eve se contentaient de « vivre » dans l’ombrage de ces deux arbres, au milieu de l’Eden, ils étaient promis à une évolution « paradisiaque », participant harmonieusement au développement de l’Univers. Mais Dieu les avait mis en garde : ne vous laissez pas séduire par la connaissance du Bien et du Mal (la Culture), au point de consommer abusivement les fruits de l’arbre du même nom, car alors vous serez éloignés de la vie harmonieuse de l’Eden. Cependant, en dépit de l’avertissement, nos « chers parents » ont cédé à la tentation, ils ont goûté de manière excessive au fruit défendu : et toute l’humanité a alors connu la « chute ».

Comme pour tous les mythes, il ne faut pas trop se hâter pour interpréter ce langage symbolique. Le langage mythique, encore une fois, doit rester un langage énigmatique, analogue à celui des rêves, car comme ceux-ci il concerne notre Inconscient, il n’est que la source d’une suggestion créatrice que chacun de nous doit ressentir émotivement comme une résonnance inconsciente, qui transcende les simples mots du langage ordinaire. Le langage mythique, dès qu’il se prétend « rationalisable », c’est-à-dire explicatif, devient dogme ; et, loin d’être alors le fil d’Ariane qui peut nous guider au niveau de l’évolution cosmique, il devient simple superstition, il perd toute sa valeur de langage intuitif s’adressant à l’Inconscient de chacun de nous, en fait il devient langage rationnel. Pas plus qu’on ne peut prétendre « expliquer », c’est-à-dire interpréter de façon rationnelle, un choral de Bach ou une symphonie de Beethoven, on ne peut s’estimer en droit de fournir la « vraie » interprétation du langage intuitif du mythe. Se porter à l’écoute du mythe c’est, d’abord, exiger pour un moment le « lâcher prise » de la raison, pour laisser émerger en nous une émotion indicible.

Il n’en reste pas moins que, personnellement, le mythe de la « chute » me laisse le goût d’un abus qu’aurait fait l’humanité d’une « consommation » de langage purement rationnel (le langage du choix « culturel » des concepts de Bien et de Mal) ; et cela au détriment du langage intuitif (l’arbre de Vie), qui nous permet de « sentir » notre appartenance profonde à un Réel infini et éternel, un Réel qui nous rend proche les uns des autres quelles que puissent paraître les distances qui semblent nous séparer dans l’espace et le temps.

Langage intuitif et Science contemporaine

Je suis physicien et je travaille dans un secteur de recherche (les théories dites de « grande unification ») qui exige de pousser à ses extrêmes la « rationalité ». Je suis, en quelque sorte, complètement et professionnellement « imbibé » de langage rationnel. Et je n’aurais pas réussi à faire le moindre pas véritable en avant dans la Physique tellement « sophistiquée » de notre époque s’il n’en avait pas été ainsi.

Mais, curieusement, c’est cette pointe extrême de la Physique qui paraît aujourd’hui nous aider à découvrir (ou plutôt retrouver) l’importance d’un autre langage que le langage rationnel : non pas pour permettre aux physiciens de « mieux se sentir dans leur peau » (la Physique n’est guère sensible à ce genre d’argument), mais bel et bien pour autoriser « rationnellement » la Physique à poursuivre sa progression. En d’autres termes, arrivée au fait de ses performances, la raison découvre la nécessité de l’imaginaire, de l’intuitif.

Ceci serait une trop longue histoire à conter pour qu’on aborde ici ce sujet « sur le fond » [5]. Mais on peut en indiquer quand même les deux principales étapes.

D’abord la Physique a pris conscience, au cours des récentes années, que son langage « rationnel » n’atteignait pas un Réel « objectif », mais construisait simplement des approximations successives (indissociables de nos préjugés et de nos mécanismes de pensée) d’une réalité à jamais inaccessible, et qu’on doit donc nommer « ce qui est inconnaissable par voie purement rationnelle ». Ceci a marqué de manière très significative les limites de tout langage rationnel vis-à-vis de son ambition de décrire « ce qui est » : la Science ne fait que construire mentalement son image du monde extérieur au moyen de « modèles » valables seulement « ici et maintenant ».

Cet état de fait, à son tour, a incité les physiciens à analyser encore un peu plus en profondeur la « maladie » inhérente à tout langage purement rationnel. Stéphane Lupasco, avec Bachelard et quelques autres [6], nous avait proposé depuis déjà quelques années la « béquille » pour permettre à la rationalité scientifique d’aller un peu plus loin, en ouvrant au moins une fenêtre sur le paysage où elle ne pouvait pas se rendre. Le rationnel doit « nommer » par des définitions et des concepts les objets de la réalité extérieure (l’espace-temps) qu’il prétend représenter. Il dira, par exemple : « ceci et blanc » ; et le mot « blanc » prendra tout son sens en l’opposant à son contraire, le noir. Mais, découvrent tout à coup les physiciens (et les logiciens), si on veut vraiment parler de la totalité des attributs d’un objet quelconque, c’est-à-dire exprimer « ce qu’il est », il ne faut pas simplement lui reconnaître des attributs « définis » tels que « blanc » ou « noir », déduits de mon observation actuelle (attributs actualisés), car un tel objet possède encore, et de manière contradictoire (c’est-à-dire de façon « complémentaire » de l’attribut « blanc » vis-à-vis du Tout), l’attribut « non-blanc » (ce qui est naturellement très différent de la simple distinction des contraires blanc et noir). L’objet concerné « est » donc blanc de manière actualisée, mais il « est » aussi non-blanc de manière potentielle, c’est-à-dire qu’il comprend aussi l’ensemble infini des attributs possibles, sauf l’attribut « blanc ». Il « est » l’un plus l’autre ; et, comme l’actuel et le potentiel sont ici contradictoires, il va falloir deux (et non pas un seul) langages pour situer entièrement cet objet par rapport au Réel [7].

Et c’est ici que le langage intuitif de nos « primitifs » vient à nouveau pointer son nez ; et là où l’attendait le moins, chez la Science, chez les «      civilisés » champions du rationnel. Pour aller « au fond des choses » (et c’est l’ambition de la Science), il faut adjoindre au langage rationnel une langue plus large, s’adressant directement à l’Inconscient de l’observateur, un langage qui fait inévitablement appel à son imagination personnelle en lui disant : cet objet que tu vois n’est pas entièrement contenu dans toutes les affirmations rationnelles que tu lui attribues, aussi nombreuses soient-elles ; cet objet « est » aussi l’émotion que tu vas ressentir quand je te parlerai de lui dans le langage symbolique intuitif, celui constitué du déroulement imagé de l’expression mythique, par exemple. Un tel langage intuitif ne fournit aucune « explication rationnelle » de ce qu’« est » véritablement l’aspect du Réel auquel tu t’intéresses, c’est un langage qui rappelle finalement celui de l’Art, un langage qui parle au cœur de chacun de nous (c’est-à-dire à l’imaginaire personnel) beaucoup plus qu’à la raison collective.

Sommes-nous, avec la Science elle-même, à une époque de transition où la pensée de l’Homme retrouve la voie bio-évolutive qui le lie à un Réel transcendant la simple « approximation » de l’espace et du temps ? L’Homme contemporain, pressé d’angoisse et de solitude dans le cadre étriqué de ce « meilleur des mondes » auquel il a lui-même donné naissance, aspire-t-il aujourd’hui ardemment à un autre langage capable de le rapprocher de ses sources véritables ? Le troisième millénaire va-t-il donner naissance à ces hommes et à ces femmes « du double plan » (à la fois rationnels et intuitifs) dont nous parle Jean Lerède avec tant de chaleur ? Le Nouvel Age n’appelle-t-il pas chacun de nous à une « initiation psychobiologique », au cours de laquelle il nous faudra laisser « mourir » le vieil homme qui est en nous, pour renaître à un regard nouveau ? Ne nous faut-il pas méditer encore-sur l’affirmation de Pascal, sans doute un peu trop oubliée à notre époque : « Les deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison » ?


[1] Voir, par exemple, la récente imagerie proposée par le film « La Guerre du feu ».

[2] Je suggère aux lecteurs qui s’intéressent à la pensée primitive de consulter l’excellent ouvrage récent du canadien Jean Lerède : Les Troupeaux de l’aurore, Editions de Mortagne, Boucherville, Québec (1980).

[3] M. Eliade, Naissances mystiques, Gallimard, Paris (1959).

[4] Jean Lerède, op.cit.

[5] J’ai donné un exemple de cet « appel du pied » que fait actuellement la Physique de pointe vers le langage intuitif dans mon article récent de la revue « Troisième Millénaire », sept. 1982, L’Univers, mon Univers.

[6] Voir article de Stéphane Lupasco dans la revue « Troisième Millénaire » n° 2 (mai 82), ou encore Jean E. Charon, L’Etre et le Verbe, Ed. Planète (1965), réédit. Editions du Rocher, Paris. Aussi Gaston Bachelard, La Philosophie du Non, PUF (1962).

[7] On notera que les physiciens, dans cette approche des phénomènes, sont ni plus ni moins contraints d’abandonner le fameux principe logique dit du « tiers exclu » : un phénomène physique « est » à la fois A et non-A.