Vers une autre matière entretien avec Brian Josephson


06 Mar 2015

(Extrait de la revue Autrement : La science et ses doubles. No 82. Septembre 1986)

Prix Nobel a trente-trois ans pour sa découverte de la supracon­ductivité (un comportement électronique inattendu dans les métaux), Brian Josephson a également sidéré le monde scientifi­que par des prises de position ingénues sur les phénomènes psi au fameux colloque de Cordoue, il déclare tranquillement que la télépathie ou la clairvoyance s’expliquent par… l’existence du corps astral au colloque de Tsukuba, on cite avec un effare­ment rétrospectif son analyse des mêmes phénomènes comme résultant du couplage à la conscience cosmique du cerveau humain en état… supraconducteur.

On comprendra que Josephson irrite de tout son prix Nobel si l’on sait que ce scientifique non aligné est également un adepte du système « méditation transcendantale » (m.t.®) de Maha­rishi Mahesh. ce dernier finance des recherches autour de la « science de l’intelligence créatrice » (s.i.c. (sic)) auxquelles Josephson contribue dans le domaine des modèles biologiques informatisés. Un savant double, donc, si ce n’est triple, dont le propos permettra d’emblée de surfer avec la vague de la new science…

Où se situe selon vous la jonction entre l’ordre fondamental de la matière, tel que le formule la physique quantique, et les extensions possibles de la conscience ?

Brian Josephson. Je pense que la conscience humaine peut être reliée à une forme d’être plus éle­vée. Cet état opère réellement une sorte de transformation du champ de conscience. Dans cette perspec­tive, la description quantique me paraît porter sur l’un des degrés vers ce plan plus élevé de l’être. Ce qui se passe réellement dans la nature n’est pas perceptible à des niveaux de conscience infé­rieurs… Permettez-moi une analo­gie entre l’expérience mystique et les mathématiques : la connais­sance mathématique n’est pas accessible tant que le système nerveux n’a pas été entraîné à percevoir et à déchiffrer ses symboles ou ses concepts. De la même façon, le système nerveux n’accède pas à l’expérience mysti­que tant qu’il n’a pas été formé à atteindre des plans plus élevés. Les scientifiques devraient accep­ter le fait que, pour avoir accès à un état supérieur de conscience, il faille en apprendre le « lan­gage ». Bien peu en conviennent naturellement. Mais ils devraient le découvrir logiquement.

La méditation est un de ces langages ?

Oui, parmi d’autres. Mais il y a beaucoup d’ignorance et de confu­sion dans l’esprit des gens, con­cernant l’expérience de médita­tion. Peu d’individus comprennent réellement comment on parvient à se hisser du plan de la matière au plan de la transcendance [1].

Qu’entendez-vous exactement par : états de conscience élevés ou infé­rieurs ?

Il est vrai que ces termes peuvent être source de malentendu. Je ne veux pas dire que l’esprit d’un mystique est supérieur à celui d’un scientifique. Je veux dire qu’ils ne se développent pas dans la même direction. On pourrait parler plus justement de cons­cience hautement sensible et de conscience fortement rationnelle, par exemple. Cette nuance impli­que que quelqu’un, à la sensibilité hautement développée par la médi­tation, percevra des phénomènes que le « non-méditant » ne perce­vra pas. Mais le méditant n’a pas pour autant accès à la connais­sance scientifique.

Y a-t-il une continuité entre votre pre­mière découverte, qu’on appelle cou­ramment l’effet Josephson, et les recherches que vous poursuivez avec Maharishi Mahesh ?

La découverte de l’effet supracon­ducteur s’inscrivait dans le champ de la physique quantique, qui est pour beaucoup « l’ultime théorie », celle qui fournit un résultat pour n’importe quelle expérience imaginable. Seulement la conception de l’expérimentation en physique quantique est très formelle. Il y a beaucoup d’hypothèses qui ne peu­vent pas être testées à travers elle. C’est donc un champ limité.

Dans notre recherche actuelle avec Maharishi, nous utilisons des algo­rithmes informatiques inhabituels pour simuler des processus de développement liés au concept d’intelligence créatrice. À savoir la caractéristique universelle du vivant qui tend à changer et à se transformer selon certaines voies pour atteindre un résultat qui lui sera, à plus ou moins long terme, bénéfique.

Ce que nous parvenons à démon­trer, par ordinateur interposé, c’est qu’il y a un conflit potentiel entre la généralité de la connaissance et sa précision. L’apprentissage de l’exactitude se fait au détriment de l’appréhension d’objectifs plus vas­tes ou plus nombreux. Or c’est en intégrant, au contraire, les systè­mes d’évaluation dans une struc­ture plus large que ce conflit potentiel se résout.

En étudiant ainsi tous les phéno­mènes où les processus biologi­ques impliquent l’intelligence, nous apercevons le lien entre évé­nements du domaine de la cons­cience et phénomènes du plan matériel.

Autre conscience, autre matière alors ?

Dès que l’on atteint des plans plus subtils de conscience, on peut opé­rer par fonctionnement psychique sur le plan matériel. Cela ne veut pas dire que l’exploration délibé­rée des pouvoirs psychiques soit nécessairement une bonne chose, pas plus que l’exploitation sans discernement des découvertes de la physique. Si la science peut aider à développer les dons psychi­ques, il faudrait veiller à ce qu’ils ne puissent être asservis à une quelconque volonté égoïste. Qu’ils soient utilisés pour créer davan­tage d’harmonie dans le monde. Les effets des pouvoirs psychiques sur le plan matériel sont une chose, mais je crois que leur impact peut être beaucoup plus important sur la conscience des individus. Cela peut transformer les états d’esprit, les comporte­ments. Je découvre moi-même cer­tains résultats… (sourire). Non que je puisse prédire les événements par voyance ou tordre du métal à distance. Mais je constate que l’humeur ou l’attitude d’une per­sonne se modifie, que son dévelop­pement de conscience prend une autre tournure… Bref, je crois que l’utilisation des dons psychiques de l’homme pourrait, en ce sens, être d’un grand avantage pour l’humanité.

Qu’arriverait-il, selon vous, dans notre monde matériel, si l’être humain développait un niveau supérieur de conscience ?

Il se produirait… une absence de conflits. La nature serait plus amicale, j’imagine. Certains désas­tres ne se produiraient pas, ou nous affecteraient de façon bien moindre. On ignore les véritables équilibres impliqués dans ces phé­nomènes. Les forces en jeu s’affrontent aveuglément tant que l’on n’a pas mesuré leurs influen­ces respectives. Évidemment, il est difficile de prévoir quand se produira la prise de conscience collective. Lorsqu’on se rapproche d’une transition, il y a beaucoup de turbulences.

Croyez-vous que nous sommes pro­ches d’une transition importante ?

Il y a un changement. Je le vois. Beaucoup plus de gens qu’aupara­vant perçoivent la valeur d’une modification de leur état de cons­cience. À côté de cela, il existe de fortes influences négatives, qui agissent avec prédilection sur le plan matériel. Elles se traduisent notamment dans le comportement des hommes politiques.

Et les scientifiques ?

La plupart des scientifiques, pour le moment, n’acceptent pas la dimension spirituelle de l’homme. Ils en attendent la preuve physi­que. Or, tant qu’ils chercheront dans des directions matérielles quelque chose qui ne se découvre qu’à un certain niveau de cons­cience, leurs réalisations demeu­reront incomplètes.

Comment, vous-même, parvenez-vous à équilibrer les pôles sensibles et rationnels dans votre recherche ?

Une part de l’activité scientifique est incluse dans la conscience cos­mique. Cette conscience mène vers des sphères toujours plus élevées le conscient « inférieur » de l’indi­vidu, en restreignant les processus mentaux. En d’autres termes, trop de cogitation obscurcit l’intelli­gence, la méditation la clarifie.

Par exemple, les idées scientifi­ques qui ont cours actuellement dans le domaine qui m’intéresse seraient de nature à empêcher une véritable compréhension dans ma recherche parce qu’elles repo­sent sur une trop grande élabora­tion mentale. Les axes de recher­che que j’ai choisis ne peuvent être maîtrisés sans la méditation que je pratique. Dans le domaine du vivant, par exemple, la notion d’extension de la conscience cor­respond à une manifestation essentielle.

Cette pratique de la méditation a-t-elle modifié votre perception de l’espace et du temps ?

À vrai dire, je ne suis pas vrai­ment engagé dans cette direction. En revanche, le concept de … mon identité a changé. (Long silence.) Un des effets de la méditation est de réduire notre identité spécifi­que. On s’identifie graduellement à des plans plus subtils, où la vie est autre. Il est vrai aussi que l’espace-temps est perçu différem­ment selon que l’on se trouve dans un monde intérieur ou un monde extérieur. Cette différence modifie profondément notre identité.

Cette transformation se traduit-elle également dans la composition du corps humain ?

Il existe un grand nombre d’aper­çus à ce sujet dans différentes traditions mystiques et des recherches neuro-physiologiques sur la méditation ont apporté des réponses intéressantes. Je ne me prononcerai pas ici en tant que scientifique car ce n’est pas mon domaine d’investigation ; mais je pense que le prâna, par exemple, cette énergie lumineuse qui pénè­tre le méditant, peut transformer la chimie interne de l’individu.

Que pensez-vous de l’hypothèse de réincarnation ?

Sur le plan des preuves scientifi­ques, l’apport de Ian Stevenson me paraît incontestable. Et dans la mesure où, en état de méditation, en rêve et dans d’autres états, la conscience voyage hors du corps, pourquoi n’en serait-il pas de même à la mort et après ?

Êtes-vous proche d’une religion ?

Je me sentirais assez proche de l’hindouisme tel que les Upanis­hads le dessinent. Il me semble trouver dans la méditation cette émancipation qu’évoquait Ein­stein : « (…) Un des mobiles les plus puissants qui poussent vers l’Art et la Science est le désir (…) d’échap­per aux chaînes des désirs indivi­duels éternellement changeants. »

propos recueillis par Joanne Esner Journaliste

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1 Sans réduire à cela la pensée du Pr Josephson, il est bon de rappeler que dans le jargon de la « M.T. », « transcender » signifie expérimenter un état physiologique et mental libre de tout « stress ».
[N.D.L.R.]