Giovanni Monastra : Vers une science holistique ouverte


09 Aug 2018

Le titre est de 3e Millénaire

« Que l’homme se conçoive comme une créature de Dieu ou bien comme singe arrivé implique deux attitudes très divergentes envers la réalité ; il obéira dans l’un ou l’autre cas à des impératifs très différents ».

(Arnold Gehlen)

« Le concept de Totalité doit aussi être introduit dans le domaine de la physique, comme dans celui de la biologie, afin que nous puis­sions formuler les lois de la nature ».

(Max Planck)

Le désir de connaître, de voir au-delà de certaines limites, naquit de l’étonnement ressenti par nos lointains ancêtres au spectacle de la nature qui les entourait. Il en est ainsi aujourd’hui encore. Car même lorsque la connaissance est satisfaite, il reste toujours l’étonnement. La science, l’une des formes de la connaissance humaine, ne fait pas exception à la règle : en dépit de toute tentative pour expliquer l’univers dans ses détails, et du désenchantement qui s’ensuit, la stupeur réapparaît tôt ou tard, comme en témoignent les paroles et les écrits des plus grands scientifiques de notre époque. Tout cela, à notre avis, est un bien, parce que cela incite l’homme à poursuivre sa recherche, à travers un processus peut-être sans fin, dont il sera bon d’aborder ici au moins quelques aspects.

Comme le prouvera notre longue conversation avec Roberto Fondi, la science moderne présente à la fois un « masque » et un « visage », celui-ci étant très différent de celui-là. Mais le visage est souvent négligé, ou à peine esquissé, par ceux qui étudient le phénomène de la science moderne pour en comprendre essence et valeur, structure et devenir. Cela se produit peut-être parce qu’on est facilement hypnotisé par l’aspect extérieur, auquel on finit par attribuer une réalité autonome, exprimant l’intégralité du phé­nomène. Mais une analyse objective ne peut pas faire abstraction de cette double manifestation de la réalité que nous allons examiner.

D’une part en effet, le « masque » revêt à coup sûr une certaine impor­tance, et il faut l’étudier (de manière critique) pour connaître les traits sous lesquels l’entité science moderne se présente, savoir comment elle est com­munément reçue et comprendre avec quels outils elle travaille. D’autre part le « visage », c’est-à-dire les vraies nature et forme de la science moderne, parce que caché précisément, réclame une analyse courageuse et en pro­fondeur, capable de saisir l’essence même du phénomène abordé. Il incombe à ceux qui entreprennent ces études, dont les nombreuses affini­tés avec la « sociologie de la connaissance » sont évidentes, d’éviter les juge­ments extrêmes ou les fuites dans l’irrationnel, qui interdisent une vision d’ensemble équilibrée. Il faut s’efforcer d’apporter de la clarté là où il y a ambiguïté et contradiction, sans par conséquent accorder la moindre place à de faciles formules polémiques ou à un antiscientisme plus émotif que rationnel, susceptible de nuire gravement à l’efficacité du discours glo­bal. En partant de ces prémisses, on peut observer que l’aspect le plus évi­dent de la science, son masque, consiste à se présenter comme le royaume de l’objectivité, laquelle tend à nous montrer le monde tel qu’il est, sans intrusions de la subjectivité humaine ou, du moins, avec des intrusions très limitées si l’on compare la science à d’autres domaines du savoir. Cette fiction — car il ne s’agit que d’une fiction — reste malheureusement fer­mement enracinée comme vérité incontestable dans la conscience tant de l’homme de la rue, conditionné par les innombrables revues de vulgarisa­tion scientifique qui prolifèrent, que du chercheur au niveau le plus superficiel.

Si nous voulions donner un tour systématique à notre propos, nous pour­rions dire que la science, sous l’angle de sa structure, a présenté longtemps les caractères suivants, clairement imprégnés de positivisme :

1) Unité de la science : il n’existe qu’une seule science, la science moderne. Elle englobe des disciplines plus ou moins rigoureuses sur le plan de l’exactitude, c’est-à-dire de la quantification des phénomènes, si bien que les moins précises doivent être ramenées (réduites…) aux plus préci­ses, donc à la physique. Les formes de réductionnisme ont souvent ten­dance à envahir de nouveaux secteurs, cherchant à se les incorporer.

  1. Accumulation progressive : la science progresse en additionnant au fur et à mesure les connaissances acquises sur le monde physique.

  2. Précision et stabilité dans le temps des termes et des concepts scienti­fiques : on estime que ces éléments sont, comme chez Kant, des a priori immuables.

  3. Réalisme : il existe un monde réel unique, dont la science possède la clé d’accès ; elle est capable d’en fournir la description la meilleure entre toutes, exacte et vraie absolument.

  4. Séparation : il y a une distance énorme entre science et non science, une différence qualitative profonde.

  5. Distinction entre faits et théories : données observables et énoncés théoriques sont deux choses radicalement différentes.

  6. Base expérimentale et rationnelle des théories : théories et hypothèses naissent de l’observation expérimentale de la réalité physique, avec des procédures linéaires et rationnelles.

  7. Structure déductive : elle caractérise les théories, qui sont contrôlées en déduisant les comptes rendus d’observation des postulats théoriques.

La prétention de fonder la connaissance et l’action humaines sur quel­que chose de « solide », d’« objectif », etc., est réapparue récemment avec la sociobiologie, notamment sous ses formes les plus extrêmes, en raison des retombées qu’a cette science sur la « conception de la vie », puisqu’elle tend à englober tous les autres domaines, du droit à la sociologie, de l’éco­nomie à la pédagogie [1].

Puis il y a le vrai visage, important pour saisir, précisément, cette pro­blématique : il nous montre que la science, toute la science, n’est pas un phénomène aseptisé, que l’homme considérerait comme « de l’extérieur », mais qu’elle est intrinsèquement liée à la subjectivité humaine, conden­sant, manifestant et véhiculant en mode subliminal, parfois à l’insu des « acteurs », désirs, besoins, aspirations, conceptions. La science se nourrit en définitive d’idées extrascientifiques, qui sont bien plus actives — malgré les illusions des derniers représentants du positivisme — qu’on ne vou­drait le faire croire. Le grand biologiste organiciste Ludwig von Bertalanffy écrit à ce sujet : « Toute théorie de grande ampleur implique une vision du monde » et, à son tour, « tout développement important de la science change la vision du monde et devient philosophie naturelle ou métascience » [2]. Et l’embryologiste Bernhard Dürken a pu affirmer, pour sa part, qu’il « existe une étroite relation réciproque entre les théories scientifiques et la pensée générale qui domine dans une époque donnée (…) la science n’est en rien privée de prémisses extrascientifiques » [3].

L’origine et les conséquences d’une théorie scientifique excèdent donc le seul domaine de la science. Il ne peut pas en être autrement puisque, pour citer encore Bertalanffy, « en raison de la nature même des choses, un modèle (en quelque recherche scientifique que ce soit) est dans un pre­mier temps le résultat d’une vision ou d’une intuition, et ne résulte jamais d’une simple addition de faits » [4], contrairement à ce que croient encore les empiristes. Il y a déjà deux siècles, Goethe, polémiquant avec les savants, matérialistes, de son époque, soutenait qu’« une expérience, et même plu­sieurs expériences reliées entre elles, ne prouvent rien » [5].

Mais il faut faire un pas de plus pour avoir un cadre plus organique de la science. On peut se référer à ce sujet aux travaux d’un célèbre épisté­mologue et historien des sciences américain, le physicien Thomas Kuhn, professeur à l’université de Princeton, dont les analyses fondamentales sur la structure et le devenir de la science restent à notre avis les meilleures pour démolir les mythes d’inspiration rationaliste et positiviste, encore florissants en milieu scientifique bien que masqués derrière des reconnais­sances purement formelles des limites intrinsèques à la connaissance scien­tifique du monde. Même si sur certains points Kuhn est débiteur de la réflexion d’autres philosophes et épistémologues — parfois connus, comme Alexandre Koyré, parfois non, comme Ludwig Fleck, auteur d’un essai [6] qui annonce bon nombre des idées soutenues dans La structure des révo­lutions scientifiques —, il est certain qu’il a su formuler excellemment sa pensée, la distinguant ainsi profondément, dans l’ensemble, de celle de tous les autres auteurs.

Pour Kuhn la science en général, et plus spécialement les diverses disci­plines comme la biologie, la physique, la chimie, l’astronomie, etc., aux différents moments de leur histoire ont été, et sont encore définies et qua­lifiées sous tous leurs aspects théoriques et méthodologiques par une essence bien précise : le « paradigme ». Dans l’acception kuhnienne, ce terme pos­sède une double signification : d’une part « il représente tout l’ensemble de croyances, de valeurs reconnues et de techniques qui sont communes » [7] à un groupe de savants ; de l’autre — mais c’est l’aspect le moins intéressant pour nous — il incarne certains « modèles » et « exemples » utiles aux chercheurs pour résoudre les problèmes qui se présentent et qui peuvent être scientifiquement énonçables à l’intérieur de leur champ théorique.

Le paradigme est donc partiellement philosophique et suppose une conception du monde sous-jacente (croyances, valeurs, etc.), donc un élé­ment prélogique et globalisant qui excède le cadre scientifique. A titre de comparaison, nous pourrions rappeler le cadre métaphysique qui influence la science de chaque époque, dont parle Koyré, et les « idéaux d’ordre naturel », compris comme « critères de rationalité et d’intelligibilité » qui, selon Stephen Toulmin [8], déterminent quelles questions scientifiques nous posons, et définissent pour nous les faits et leur signification. Il est inté­ressant de souligner qu’un philosophe comme José Ortega y Gasset, éga­lement attiré par la morphologie des cultures, eut l’intuition d’un tel schéma : en amont de toute analyse de la réalité, il y a un noyau a priori, qui oriente et qualifie l’étude entreprise [9].

Kuhn fait également remarquer qu’une connaissance scientifique, qui doit être intérieurement cohérente, ne se concrétise pas le moins du monde par la seule accumulation de données. Observation et expérience ont uni­quement pour fonction de délimiter les frontières à l’intérieur desquelles la science peut exister, mais ne la génèrent pas. D’autant plus, précise Kuhn, qu’« un élément apparemment (…) arbitraire est toujours l’un des éléments formatifs » [10] d’une discipline, à la base de laquelle on trouve donc, dans le passé comme actuellement, bien autre chose qu’une procédure asepti­sée, rationnelle et impersonnelle. Sous l’angle qualitatif, la science contemporaine n’est pas supérieure à celle des siècles passés : seul le point de vue progressiste de l’homme moderne peut lui faire croire qu’il est en possession d’une conception plus « scientifique ». Aujourd’hui comme hier, identique est le processus par lequel une théorie naît et s’impose.

Toute prétention à l’angélisme, de la part de certains chercheurs « naïfs », est donc irrecevable. Kuhn écrit à ce sujet : « (…) ces conceptions de la nature qui furent courantes en leur temps n’étaient dans l’ensemble, ni moins scientifiques ni davantage le produit de l’idiosyncrasie humaine que celles qui sont courantes aujourd’hui. S’il faut appeler mythes ces croyances actuellement dépassées, alors les méthodes qui ont pu conduire à ces mythes, les raisons qui ont fait tenir ceux-ci pour vrais sont bien sembla­bles à celles qui conduisent aujourd’hui à la connaissance scientifique. Si, au contraire, il faut les ranger dans la catégorie des sciences, la science a alors contenu des ensembles de croyances absolument incompatibles avec ceux qui sont les nôtres. Face à cette alternative, l’histoire doit choisir la seconde possibilité : les théories dépassées ne sont pas par principe contraires à la science parce qu’elles ont été abandonnées » [11].

Le progressisme linéaire est donc mis à mal dans le secteur même où il semble enregistrer ses plus grands triomphes. La vieille théorie de George Sarton, qui affirme que l’histoire de la science est la seule à présenter une progression cumulative et peut ainsi servir à mesurer le progrès de l’hu­manité, est fausse. A l’illusion d’un développement linéaire de la science, de l’Antiquité à l’époque moderne, Kuhn oppose l’idée plus réaliste d’une série de cercles fermés, incommensurables entre eux, se différenciant en fonction de facteurs profonds, les paradigmes : l’astronomie ptolémaïque et l’astronomie copernicienne, la physique aristotélicienne puis newtonienne et enfin einsteinienne, les sciences naturelles selon Linné et selon Darwin, l’alchimie et la chimie de Lavoisier, ou encore la géométrie pythagoricienne et la géométrie euclidienne, à l’antinomie desquelles Arturo Reghini consacra un essai très intéressant [12], etc.

L’une ne dérive pas de l’autre, mais naît à travers une révolution, qui est fondamentalement intérieure et qui comporte un profond bouleverse­ment dans l’observation de la nature : « Les savants voient des choses nou­velles et différentes même quand ils regardent avec les instruments tradi­tionnels dans les directions où ils avaient déjà regardé auparavant » [13] : les faits s’avèrent imprégnés de théories et, par conséquent, ne peuvent pas être totalement distingués de celles-ci. Significations et contenus différents entrent donc dans la relecture des mêmes données antérieures, qui se révè­lent changeantes au fil du temps. C’est ainsi que des concepts fondamen­taux comme la « masse », le « temps », l’« espace » ont des sens très diffé­rents pour Newton et pour Einstein. Pour le premier la masse se conserve, immuable ; pour le second elle se convertit en énergie. Cela explique que, même si l’on continue aujourd’hui, dans le cadre de la physique relati­viste, de parler parfois de lois « newtoniennes », celles-ci, en dernière analyse, ne sont plus telles en tant que leurs concepts de base — parmi lesquels précisément « temps », « espace », « masse » — ont désormais une tout autre signification.

La transformation radicale de la notion de « temps », en particulier, acquiert, comme le montre Fondi, une importance essentielle dans une nou­velle vision de la nature vivante et de son « devenir ».

Après une « révolution » advient une sorte de « réorientation de la Gestalt visuelle », un saut d’une dimension à l’autre, c’est-à-dire d’un paradigme à l’autre, qui peut impliquer des conceptions tantôt organicistes, tantôt mécanistes [14], tantôt dialectico-matérialistes, etc. Incidemment, nous vou­drions souligner que même sur le plan de la simple accumulation de données, il n’y a pas de progrès nécessaire durant toute l’histoire de la science, car il y a en effet « autant de pertes que de gains dans les révolu­tions scientifiques » [15]. De façon analogue, Arthur Koestler a pu écrire : « Le progrès dans la science comme dans l’art n’est ni régulier ni absolu ; encore une fois c’est une progression en un sens limité, dans certaines direc­tions, pendant un certain temps ; ce n’est pas une belle courbe, c’est une ligne brisée, grattée, griffonnée » [16]. Dès 1925 le mathématicien et philo­sophe Alfred Whitehead avait fait remarquer, au sujet des connaissances en matière de physique, qu’« en 1500 l’Europe en savait moins qu’Archimède, qui était mort en 212 av. J.-C. » [17]. L’idée d’une accumulation pro­gressive et constante de données, de l’Antiquité à nos jours, est elle aussi erronée. L’affirmation de nouveaux paradigmes, point focal d’une révolution, qui marque la fin de la « science normale » prérévolutionnaire, com­porte aussi de nouvelles délimitations du champ de la recherche (comme on le verra au cours de l’entretien), avec l’abandon subséquent de certains secteurs et de leurs données propres. Pour le passé, on peut prendre comme exemple la naissance de la chimie moderne, qui mit de côté de nombreuses connaissances de l’alchimie, qu’il serait pour le moins excessif de qualifier, in toto, de « bric-à-brac ». Il n’est donc pas certain qu’on puisse parler de progrès de la connaissance, même au sens où l’entend Imre Lakatos [18].

Par ailleurs, cette œuvre d’effacement d’un milieu propre de la scène du monde, de son domaine spécifique de recherche et d’expérimentation, comporte aussi, comme contrepartie, le fait que « la science normale sup­prime souvent des nouveautés essentielles, parce que celles-ci bouleversent nécessairement ses axiomes fondamentaux » (Kuhn), mettent en crise ses paradigmes. La définition des limites de ce qui importe, de ce qui vaut, en dernière analyse de ce qui est scientifique, contraint à nier le droit de citoyenneté, à l’intérieur de sa propre citadelle, non seulement au passé mais aussi à l’avenir. Pensons seulement au refus dogmatique actuel d’ac­cepter l’existence des phénomènes paranormaux ou extrasensoriels.

Il est fatal qu’il en soit ainsi. Mais dans cette rigidité réside précisément la cause des révolutions. Lorsqu’un paradigme ne parvient plus à répondre aux problèmes qui surgissent durant la recherche sur la réalité physique qu’il a circonscrite, la crise éclate. La communauté des chercheurs, donc le groupe de scientifiques qui partagent un paradigme, se brise ; souvent les plus jeunes refusent ce qui leur est enseigné et cherchent de nouvelles voies plus satisfaisantes, susceptibles d’offrir une réponse aux problèmes inédits qu’il n’est plus possible d’éluder. C’est la phase de la « recherche extraordinaire », pendant laquelle a lieu la gestation de nouveaux paradigmes.

Mais, cohérent avec son modèle, Kuhn ne se berce pas d’illusions ratio­nalistes : il affirme explicitement que le vrai déclic qui pousse un scientifique à adopter un nouveau paradigme, abandonnant l’ancien, est un acte de « foi » ou de confiance intuitive, donc un fait étranger aux canons du rationalisme (ce qui ne signifie pas que ce fait soit dépourvu d’une ratio­nalité spécifique, différente de celle couramment entendue). En effet, n’im­porte quel démenti donné par la réalité au paradigme précédent se révèle en soi insuffisant. Si nous voulions prendre un exemple actuel, il suffirait de parler du refus des darwiniens de reconnaître l’insuffisance de leur para­digme face aux acquis les plus récents de la science, sur lesquels Roberto Fondi s’arrête longuement.

Dans l’ensemble, de l’examen des idées de Kuhn émerge un cadre très intéressant, qui rappelle les thèses de Spengler sur la « morphologie » qua­litative de la science [19], et qui détruit toutes les bases de la vision positi­viste de la science. Ayant pris ce modèle comme fil conducteur de notre analyse, nous devons cependant en préciser les limites et faire part des réserves avec lesquelles nous l’adoptons. La critique fondamentale vient du fait que ce modèle se ressent par trop d’une certaine fatalité et d’une certaine rigidité ; il paraît aussi, dans certains cas, un peu abstrait.

Il nous semble par exemple peu convaincant d’absolutiser le concept de « science normale » et d’en institutionnaliser l’existence sur la base de l’affirmation pure et simple de paradigmes scientifiques à une période donnée. Bien que valable dans une large mesure, ce critère, parfois, ne considère pas d’éventuels courants souterrains, même quand ils revêtent une indiscutable dignité scientifique. Ce qui mène naturellement à une simplification excessive de l’histoire de la science, souvent bien plus complexe qu’on ne le croit. C’est aussi dans le même sens, nous semble-t-il, que vont certaines critiques faites à Kuhn par Feyerabend, Laudan et Shapere [20], critiques d’ailleurs elles-mêmes assez discutables sous de nombreux aspects, fût-ce pour des motifs différents et opposés.

Ces réserves mises à part, il est certain que Kuhn a su descendre très profond avec son analyse épistémologique (bien plus efficacement que tant d’autres travaux sur le sujet), en identifiant les sujets réels du microcosme « science » et en attribuant à chacun le rôle qui lui revient effectivement, sans mystifications grossières. Son modèle nous semble donc pertinent pour interpréter la crise actuelle de la science, de la biologie à la physique, de la médecine aux sciences naturelles, crise d’ailleurs admise désormais par de nombreux scientifiques, qui cependant n’en voient pas, souvent, les causes réelles.

* *

L’impression de relativisme gnoséologique qui se dégage de la présen­tation de l’épistémologie de Kuhn nous oblige à aborder brièvement le pro­blème de la connaissance scientifique et de ses contenus réels (on trouvera d’autres approfondissements au cours de l’entretien).

Une approche intéressante du problème a été fournie par Ludwig von Bertalanffy. Celui-ci part d’une considération de fond : la relativité des catégories cognitives, tant sur le plan culturel que sur le plan biologique. Cette position s’accorde très bien, on le voit, avec le cadre que nous avons tracé jusqu’à présent. Pour l’aspect culturel, Bertalanffy se réfère aux théo­ries de Benjamin Whorf, formulées dans les années cinquante et, pour l’es­sentiel, toujours valables. Selon ce linguiste, « ce qu’on croit généralement, à savoir que les processus cognitifs de tous les êtres humains possèdent une structure logique commune qui opère antérieurement à la communi­cation par le langage et indépendamment de celle-ci, est erroné » [21]. En effet, les schèmes linguistiques délimiteraient et définiraient le champ de perception de chaque être humain, ainsi que sa pensée sur la réalité qu’il observe. Par conséquent, des peuples présentant des structures linguisti­ques très différentes auront aussi des conceptions du monde très différentes, comme le prouve une simple comparaison entre les langues indo-européennes et celles de certaines tribus peaux-rouges : la notion de temps, par exemple, omniprésente dans les langues indo-européennes, est prati­quement absente des langues des Amérindiens, qui vivent dans un éternel présent.

De ce cas et d’autres cas analogues examinés, Whorf conclut qu’espace, temps et matière au sens newtonien ne sont pas des a priori communs à tous les hommes, mais dérivent de la culture et du langage. Les formes de l’intuition (espace et temps) et les catégories de l’intellect (substance, causalité, etc.), définies par Kant, ne revêtent donc pas un caractère uni­versel. Ceci vaut aussi pour les formalisations mathématiques les plus raf­finées, qui sont, au moins partiellement, liées à un contexte culturel. A ce sujet — notons-le en passant —, il serait nécessaire de reconsidérer le rôle homogénéisant joué par la science occidentale à l’égard des peuples étrangers à notre aire linguistique et culturelle, surtout lorsque cette « science » s’est imposée sans révisions critiques, situation qui implique obli­gatoirement pour les peuples colonisés un détachement, un déracinement, éventuellement subtil et non perçu, par rapport à leur plus profond substrat linguistique et psychologique.

A côté du relativisme culturel précédemment envisagé, qui diversifie les approches du monde et offre un pluralisme fécond et stimulant, il existe un relativisme d’ordre biologique, qui a été mis en lumière par le grand naturaliste Jakob von Uexküll, le vrai fondateur de l’éthologie.

En résumé, ce dernier affirme que « tout organisme vivant se coupe une part dans le grand gâteau de la réalité, part qu’il peut percevoir et devant laquelle il peut réagir en fonction de son organisation psychophysique, c’est-à-dire en fonction de ses organes récepteurs et actifs » [22], lesquels définissent et délimitent aussi le monde environnant, mais à un niveau situé au-dessous du niveau culturel. « Tout organisme isole, à partir des multi­ples objets qui l’entourent, un petit nombre de caractéristiques auxquelles il réagit et dont l’ensemble forme son ‘milieu’ (Umwelt). Rien d’autre n’existe pour cet organisme » [23]. Dans le dernier chapitre d’un précieux petit livre [24], Uexküll a fourni des exemples éclairants et sympathiques des rapports entre une structure naturelle unitaire, en l’occurrence un chêne, et différents individus : un bûcheron, une fillette, un renard, une chouette, une fourmi, une guêpe.

Sous l’angle biologique également, les catégories kantiennes trahissent leur simplisme, dicté par l’intention idéologique tournée vers la recherche de l’uniformité, dans un monde qui se présente en fait comme complexe et différencié. C’est ainsi, comme le montre bien Uexküll, que la percep­tion du temps, même au niveau dont nous parlons, n’est pas de type newtonien, puisqu’elle dépend de l’état général, physiologique, de l’individu, qui souvent « ressent » le temps comme autre qu’un écoulement homo­gène et uniforme (et ceci vaut pour les espèces vivantes, au sein desquelles il y a des organismes qui connaissent des successions lentes d’images, et d’autres des successions rapides, comme pour les êtres humains, dont les perceptions du temps peuvent varier beaucoup d’un individu à l’autre). Nous avons donc un double relativisme dans le domaine de la connais­sance du monde : un relativisme à base linguistique et culturelle (songeons ici aux thèses de von Humboldt et de Spengler), et un relativisme à base psychobiologique.

Bertalanffy tire de tout cela une conséquence logique : « Il semble ainsi bien établi que les catégories de la connaissance dépendent d’un côté de facteurs biologiques, de l’autre côté de facteurs culturels (…) Notre orga­nisation psychophysique spécifiquement humaine détermine essentiellement notre perception (…) La linguistique [25], et les catégories culturelles en géné­ral, ne changeront rien aux potentiels de l’expérience sensorielle. Cepen­dant elles changeront la perception, c’est-à-dire les traits de la réalité expé­rimentale qui sont le point de mire (mis en évidence), et ceux qui sont sous-estimés » [26] ; c’est pourquoi, dans le domaine scientifique par exemple, « les aspects et les perspectives auxquels on applique les mathématiques » dépendent « du contexte culturel » [27]. Ces considérations, toutefois, n’amè­nent pas Bertalanffy à se retrancher derrière un subjectivisme gnoséologique, éventuellement soutenu par une conception utilitariste du langage. Bien au contraire, il rejette en bloc, et à juste titre, une telle position.

« Tant qu’il s’agit d’expérience, écrit-il, les catégories de la perception déterminées par l’organisation biophysiologique des espèces en question ne peuvent être totalement ‘inexactes’, fortuites et arbitraires. Elles doi­vent plutôt, dans un certain sens et jusqu’à certaines limites, correspon­dre à la ‘réalité’ (…) sa perception doit permettre à l’animal de faire son chemin dans le monde. Ceci serait impossible si les catégories de l’expé­rience, l’espace, le temps, la substance, la causalité étaient entièrement trompeuses » [28].

En somme, si ce que chaque individu perçoit, à quelque espèce qu’il appartienne, ne présentait pas suffisamment de relations avec la réalité physique, il lui serait tout simplement impossible de survivre, et toute action efficace lui serait interdite. Il faut donc conclure qu’entre l’image du monde, transmise par nos sens et filtrée par notre structure culturelle, et le monde en soi, il y a un rapport d’isomorphisme, du moins jusqu’au niveau nécessaire au maintien de la vie. Sous cet angle, par conséquent, et pour nous limiter aux capacités cognitives et aux sens humains, on peut dire qu’il n’existe aucune approche préférentielle de la réalité, qui permet­trait une connaissance totale, l’accès à la Vérité absolue, selon l’aspira­tion naïve des positivistes. Si l’on procède avec une méthodologie correcte, on obtiendra plutôt différentes vues du monde, plus ou moins complexes, articulées et riches de contenus, en fonction de la perspective, c’est-à-dire du « point de vue » métaphorique où l’on se place pour observer la réalité, en soi unique, mais multiforme dans son rapport avec notre appareil cogni­tif, qui peut donc nous fournir des « vérités » partielles.

Ce relativisme pluraliste, qui ne débouche pas sur un subjectivisme anar­chique puisqu’il est inclus dans une conception unificatrice et synthétique à un niveau supérieur, confère à toute connaissance humaine sa dignité et sa valeur, ce qui permet d’éviter aussi bien certaines sous-estimations absurdes que des réductionnismes arrogants (comme le fait de ramener tout savoir à la physique, faussement réputée « la plus véridique »). En respectant les diverses perspectives, on garde une approche diversifiée et féconde du monde environnant, au sein de laquelle la science occupe une place, nous offrant une perspective sur le monde médiatisée par des ins­truments, c’est-à-dire par la technique. Cette perspective est autre que celle obtenue directement au moyen de notre système perceptif, ouvert sur ce que Portmann appelait le monde « ptolémaïque » ou, si nous voulons, lié à la sphère d’un certain type d’immédiateté propre à l’homme (il en existe d’autres) ; mais elle ne lui est pas qualitativement supérieure. De plus en plus « dé-anthropomorphisée », la science, aujourd’hui, s’ouvre au monde « copernicien », délimitant, dans la totalité du « réel », son espace propre et spécifique.

* *

L’esprit qui informe tout l’entretien est la recherche des fondements d’une nouvelle conception scientifique de la nature.

Dans cette recherche de constantes, règles, paramètres, qui soustraient le monde du vivant au hasard aveugle et insatisfaisant postulé par de nom­breux évolutionnistes et au fidéisme aussi peu convaincant des « créationnistes », Fondi emprunte un chemin du plus haut intérêt, utile également pour libérer la pensée scientifique de lieux communs paralysants et falla­cieux. En effet, comme l’a écrit Pierre-Paul Grassé, zoologiste à la Sorbonne, il y a un faux dilemme, celui du hasard ou du surnaturel, « auquel les biologistes de l’aléatoire essaient en vain d’acculer leurs adversaires. Ni hasard ni surnaturel, mais des lois qui régissent les êtres vivants, lois dont la recherche est le but, la raison d’être de la Science qui, en cette affaire, doit avoir le dernier mot. Affirmer, même avec une assurance olym­pienne, que la vie, les êtres vivants sont nés par hasard et ont évolué de même, est une supposition gratuite, que nous estimons erronée et en désac­cord avec les faits » [29]. C’est précisément cette inconsistance théorique qui a rendu très difficiles et rares les études sérieuses sur l’origine de la vie, au point qu’il y a quelques années Portmann pouvait écrire à juste titre que « l’énigme de l’origine de l’homme, de même que celle relative aux origines en général, n’a pas encore été résolue » [30]. Outre le fait qu’il pro­pose, en développant ses argumentations, de nouveaux paradigmes, Fondi introduit avec aisance le lecteur, même non spécialiste, dans l’univers com­plexe de la science (physique quantique, théorie de la relativité, généti­que, paléontologie, zoologie, sociobiologie, embryologie, etc.), fournis­sant ainsi un précieux fil d’Ariane à tous ceux qui veulent s’orienter dans le labyrinthe interminable des données de la science contemporaine et com­parer aussi les principales positions épistémologiques qui s’affrontent actuellement. Fondi nous offre aussi de suggestifs aperçus d’histoire de la science, présentant ainsi une lecture à contre-courant par rapport à l’his­toire aseptisée que véhiculent les manuels du monde scientifique « officiel », manuels dont le rôle mystificateur a bien été analysé par Kuhn.

En ce moment d’énième crise (irréversible ?) du rationalisme, ce livre ne propose ni évasions mystiques ni philosophismes fumeux, souvent accompagnés de faiblesses suspectes pour un panpsychisme informe et ambigu. Fondi, tout au contraire, critique les entités absolument inintelli­gibles sur le plan scientifique, « avec lesquelles on veut expliquer l’inconnu grâce à l’inconnaissable ». L’ouvrage offre en fait l’image d’une nouvelle rationalité limpide, intégrée à tout un horizon de valeurs fondatrices, ce qui devrait — espérons-le — réduire à néant une fois pour toutes les inter­prétations erronées et les accusations absurdes adressées à la pensée antiévolutionniste, trop souvent jugée sans les nécessaires « distinguos ». C’est ainsi que, récemment encore, le généticien Giuseppe Montalenti, se réfé­rant à l’ouvrage Dopo Darwin (Rusconi, Milano, 1980), persiste contre toute raison à accuser Fondi, co-auteur du livre en question (l’autre étant Giuseppe Sermonti, avec lequel Fondi est en désaccord sur plusieurs points, comme il s’en explique dans l’entretien), d’en appeler à des entités extra-scientifiques, sans savoir proposer une théorie capable de remplacer les théories actuelles. « Ces antiévolutionnistes — écrit Montalenti — n’of­frent donc aucune alternative scientifique à l’interprétation darwinienne des phénomènes biologiques, mais font tout retomber dans le mystère, c’est-à-dire dans l’incontrôlable » [31]. C’est ignorer les nombreuses pages de Dopo Darwin où Fondi trace, fût-ce à grand traits, la configuration, déjà bien mieux dessinée dans le présent livre, d’une nouvelle image de la nature en accord avec les théories de la physique actuelle, un secteur dont de nombreux biologistes, encore attachés à la physique mécaniste désormais dépassée, ignorent malheureusement les découvertes des qua­rante ou cinquante dernières années, pourtant très importantes pour une biologie théorique vraiment adaptée à notre époque.

Il ne s’agit donc pas d’un refus des connaissances scientifiques actuel­les, mais seulement d’un rejet des vieilles données clairement discutables [32] et d’un désir de donner au tout une forme nouvelle. Comme l’affirmait le grand histologiste et anatomiste Louis Vialleton, « les causes physico-­chimiques ont bien le rôle que leur attribuent les mécanistes, mais l’ordre de leur succession, la nature et les résultats de leur intervention sont réglés à l’avance par l’organisation de l’être qui en est le siège » [33]. En effet, d’un point de vue aristotélicien, l’organisation du type « intervient comme forme ou comme cause finale » [34], conformément à une conception où être et devenir, dans la nature, s’entrecroisent au lieu de s’exclure mutuellement.

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Cette allusion à Aristote nous permet de passer maintenant à l’un des thèmes fondamentaux (pour ne pas dire le plus important) de l’entretien : l’organicisme. Le philosophe grec peut être considéré comme l’un des plus grands et des plus profonds théoriciens de l’organicisme, et ce n’est pas un hasard si Fondi se réfère souvent à sa pensée, que seule une critique superficielle peut qualifier de « dépassée ». En fait, comme l’ont montré les plus récentes recherches de nature historique et scientifique, Aristote fut le véritable fondateur de théories éminemment… « modernes ».

J. Campbell, par exemple, voit en lui le créateur de la « théorie de l’in­formation » : « Nous pouvons dire qu’Aristote vit à l’œuvre dans la nature le principe de l’information, qui spécifie les formes qu’assume la matière, de sorte que les choses sont littéralement informées par une idée et s’ef­forcent de la réaliser (…) Le message d’Aristote est encore étonnamment actuel et stimulant, même après tant de siècles. Sous certains aspects les progrès, non seulement de la biologie, mais aussi de la physique et de la logique modernes, n’ont pas diminué l’importance de ce qu’il a affirmé, mais ont au contraire révélé à quelle profondeur et à quelle finesse parve­naient ses réflexions, et tout cela sur la base de ses écrits qui ne sont guère plus que des notes de lecture » [35]. D’autres chercheurs partagent l’opinion de Campbell : B. Goodwin, M. Delbruck, E. Russel, pour qui « la biolo­gie doit retrouver sa tradition précartésienne, aristotélicienne » [36], E. Ungerer [37], etc.

La tradition scientifique aristotélicienne, si superficiellement critiquée par les scientifiques progressistes, mériterait en effet une analyse atten­tive en mesure de lui restituer sa vraie fonction, au-delà des lieux communs passivement acceptés par le grand nombre. S’il est vrai qu’un certain « aris­totélisme » — propre à quelques épigones du Stagirite, au Moyen Age et pendant la Renaissance — est discutable en raison de son adhésion acritique et aveugle aux enseignements et théories du Maître, alors qu’il aurait fallu distinguer le noyau de sa pensée, particulièrement précieux, de cer­tains aspects critiquables et souvent marginaux —, il est tout aussi vrai que, correctement comprise, la méthode aristotélicienne s’est démontrée un excellent instrument pour parvenir à de nouvelles découvertes et connaissances scientifiques, aptes à corriger également le patrimoine trans­mis par Aristote. Tout cela a d’ailleurs déjà été démontré par les historiens de la science les plus honnêtes.

Ernst Cassirer, par exemple, a rappelé qu’on doit précisément à un « par­fait aristotélicien » du XVIIème siècle, le médecin anglais W. Harvey, la description exacte de la circulation sanguine, connaissance qu’il obtint en appliquant de façon cohérente les enseignements méthodologiques du Maître, et non les modèles mécanistes comme beaucoup le croient encore [38]. La chose avait été soulignée précédemment par E. Radl, qui vit en Harvey « le meilleur disciple d’Aristote ».

Nous pouvons aujourd’hui continuer cette tradition prestigieuse, sans tomber dans une « scolastique » néo-aristotélicienne, mais en développant, en actualisant et en enrichissant les points décisifs de la pensée du Stagirite. Nous retournons ainsi à l’organicisme (ou holisme, du grec holon : entier), qu’illustrèrent déjà, dans le domaine scientifique, Paracelse, Kepler, Linné, Cuvier, puis, au XXème siècle, Whitehead, Bertalanffy, Uexküll, Ungerer, pour ne citer qu’eux, à leur tour suivis, aujourd’hui, par des scien­tifiques comme Karl Pribram en neuropsychiatrie, Rémy Chauvin en étho­logie et zoologie, Wolfgang Hagemann en botanique. A ce sujet, on doit à ce dernier, qui s’inspire ici de certaines thèses de Wilhelm Troll, une atta­que en règle contre les théories du réductionnisme cellulaire et l’affirma­tion nette que l’organisme élémentaire doit être identifié à toute la plante et non à la cellule [39].

La forme la plus générale de l’organicisme peut être définie par cinq principes fondamentaux : 1) le tout est plus que la somme de ses parties ; 2) la totalité détermine la nature de ses parties ; 3) les parties ne peuvent pas être comprises lorsqu’on les considère isolément, sans référence à la totalité ; 4) les parties sont dynamiquement reliées entre elles dans une interaction et une interdépendance incessantes ; 5) en conséquence, l’approche analytique, atomiste, caractéristique de la physique newtonienne classique, se révèle inadéquate pour comprendre la vie dans son ensemble ou dans ses différentes expressions animales et végétales.

Concrètement, par exemple, un biologiste ne peut pas comprendre les aspects spécifiques d’un organisme vivant en le découpant en morceaux et en étudiant ces morceaux séparément les uns des autres. La conception mécaniste et réductionniste s’interdit donc toute possibilité de connaître vraiment la nature vivante. L’analyse en laboratoire, faite sur les diffé­rents éléments d’un organisme (cellules, tissus, organes) afin d’éliminer tout facteur de trouble dû à l’action d’autres éléments, finit en réalité par ignorer la spécificité du vivant, qui s’exprime dans l’interaction systémi­que, et qui n’est compréhensible que par une approche globale, holiste.

Un autre trait de l’organicisme, typique de ses courants les plus rigou­reux, consiste à affirmer qu’une totalité, même après avoir été étudiée, ne peut pas être expliquée dans les termes propres à ses parties : car ce qui est entier est premier par rapport à ses composantes, comme l’a ample­ment démontré, pour les organismes vivants, la recherche embryologique au début du XXème siècle. Le tout, par conséquent, réclame une approche scientifique spécifique, pour laquelle il est indispensable de disposer d’une terminologie adaptée, afin de définir non seulement le tout, mais aussi ses propriétés, inexistantes dans les différentes parties et non déductibles de l’étude de ces parties. En définitive, le holisme refuse toute forme d’explication par le hasard (le tout est réglé par des lois et tend vers une fin immanente) et tout réductionnisme, c’est-à-dire l’assimilation du vivant au non-vivant, du complexe à l’élémentaire, de la forme à la matière et, plus généralement, de la biologie à la physique, surtout sous les formes « classiques » de celle-ci.

Conception qualitative de la réalité, l’organicisme reconnaît la hiérar­chie dans la nature : il n’annule donc pas les différences dans un tout col­lectif et niveleur, mais les valorise au contraire, dans la mesure où il considère différents plans d’existence et, par conséquent, envisage des tota­lités à des niveaux multiples (les holons d’Arthur Koestler), chacune étant incluse dans une totalité d’ordre supérieur, de sorte que se forme une hié­rarchie tant de « structures » que de « fonctions ». Sous ses formes les plus complètes, le holisme voit tout le cosmos comme une réalité différenciée en niveaux qualitatifs distincts, mais qui interagissent, tant horizontale­ment que verticalement (holisme absolu, dynamique et interactionnel). Il est donc logique que l’organicisme refuse tout nivellement, soit inter-spécifique (exemple : la conception zoomorphique de l’homme), soit intra-spécifique (exemple : l’égalitarisme). Toute théorie réductionniste repose en effet sur une image « robotique » de l’homme, d’origine clairement méca­niste. Elle postule : la réactivité primaire de l’organisme (le comportement est une réaction à des stimuli extérieurs, comme l’affirme par exemple Skinner) ; la recherche d’un état de repos de la part du vivant (théorie de l’équilibre) ; l’importance fondamentale des critères utilitaristes dans la détermination du comportement animal et humain (« efficientisme » et économisme).

Selon le holisme, au contraire, l’organisme, en tant que totalité, possède une activité primaire, autonome, qui se manifeste dans le jeu, la créati­vité, etc., et qui, en tant que réalité dynamique, engendre des états psycho­logiques perpétuellement instables, phénomène bien connu des éthologistes : « Le comportement ne tend pas seulement à alléger les états de tension, mais aussi à en construire », écrit Bertalanffy, car la vie nie l’entropie psychologique, à savoir la relaxation complète et permanente (privation sensorielle), source d’ennui, voire de troubles mentaux. L’exis­tence, enfin, d’un univers symbolique (la culture), n’en déplaise au réduc­tionnisme de la sociobiologie, dément formellement les thèses de l’utilita­risme comportemental.

En conclusion, il ne nous paraît pas excessif d’affirmer que la lutte pour la conservation de la totalité organismique fait partie de l’essence même de la vie ; c’est une lutte qui se déroule contre la menace permanente repré­sentée par des facteurs de désagrégation (lésions, maladies, mort) desti­nés à entamer ou à détruire la totalité en la ravalant au rang de parties non corrélées. A ce sujet, Emil Ungerer a défini cinq facteurs d’ordre caractéristiques de la vie organique, qui s’expriment dans le domaine des fonc­tions, de la morphologie, de la morphogenèse, du rapport du vivant intégré à son milieu, et qui devraient aujourd’hui être approfondis dans une étude spécifique, à la lumière des connaissances les plus récentes qui four­nissent de nouveaux apports à une vision « intégratrice » de la vie.

A ceux qui objectent que suivre l’analyse mécaniste et atomiste est plus naturel et plus logique pour les modernes procédures scientifiques, nous répondons, avec Bertalanffy, que cela tient à ce que « notre mode de pensée [moderne, N.D.L.A.] est manifestement inadapté aux problèmes de tota­lité et de forme. C’est donc seulement par un grand effort que des traits holistiques (par rapport à des traits élémentaires) peuvent y être inclus, bien qu’ils ne soient pas moins ‘réels’ » [40]. En définitive, il s’agit donc, encore une fois, de changer l’approche de fond, de renverser une certaine manière — sclérosée — d’observer le monde, trop unilatérale et trop limi­tée, trop « faible » aussi pour affronter les défis de la recherche moderne.

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Nous avons précédemment souligné que l’un des traits de l’organicisme consiste à refuser de réduire le complexe au simple, à l’élémentaire. Un débat animé et intéressant se développe d’ailleurs depuis quelque temps autour de ce point. On a longtemps estimé que la raison pour laquelle l’homme, en observant la nature, la trouvait « complexe », ne venait pas d’une effective complexité intrinsèque au monde physique (abstraction faite de la signification à lui attribuer), mais de l’ignorance et des limites humaines, incapables de saisir directement l’essence profonde de la nature, c’est-à-dire son élémentarité et son uniformité. Et celles-ci furent élevées au rang de dogmes, créant ainsi, du moins dans la communauté scienti­fique, une espèce de vaste suggestion collective.

René Guénon, qui a étudié très attentivement et très intelligemment la mentalité moderne, a souligné la nature totalement irréaliste des résultats auxquels est parvenue une large part du savoir contemporain, en raison précisément de cet illégitime « besoin de simplification ». Guénon écrit à ce sujet : « C’est en vertu de ce besoin, appliqué au domaine scientifique, que certains philosophes ont été jusqu’à poser, comme une sorte de ‘pseudo-principe’ logique, l’affirmation que ‘la nature agit toujours par les voies les plus simples’. Ce n’est là qu’un postulat tout gratuit, car on ne voit pas ce qui pourrait obliger la nature à agir effectivement ainsi et non autrement ; bien d’autres conditions que celle de la simplicité peu­vent intervenir dans ses opérations et l’emporter sur celle-là, de façon à la déterminer à agir par des voies qui, à notre point de vue du moins, appa­raîtront souvent comme fort compliquées. A la vérité, ce ‘pseudo-principe’ n’est rien de plus qu’un vœu exprimé par une sorte de ‘paresse mentale’ : on souhaite que les choses soient aussi simples que possible, parce que, si elles l’étaient en effet, elles seraient par là même d’autant plus faciles à comprendre » [41]. Il faut ajouter que cela s’accorde bien avec la menta­lité utilitariste courante, qui voit dans la simplicité la voie préférentielle (la moins coûteuse !) pour parvenir au but.

Ce point de vue permet donc lui aussi de voir transparaître le paradigme de fond qui a donné naissance au courant hégémonique de la science moderne. Celle-ci, précisément fidèle aux prémisses indiquées plus haut, aurait notamment pour but de dissiper les brumes de la complexité, en dévoilant la dimension (élémentaire) du monde. Mais tout cela, répétons-le, doit aujourd’hui faire face à la critique des milieux les plus ouverts de la communauté scientifique. On commence par accepter l’assertion de Whitehead : « Le monde qui nous entoure est complexe, composé de détails » [42].

Il y a quelques années, un illustre scientifique, Freeman Dyson, avait déjà vu dans la biologie moléculaire « classique » l’une des expressions typi­ques du courant élémentariste. Les chercheurs de cette discipline, il est vrai, se sentent confortés par le fait (discutable) que « leurs grands succès viennent de la réduction du comportement complexe des êtres vivants au comportement, beaucoup plus simple, des molécules dont sont constitués les êtres vivants eux-mêmes. Leur discipline se fonde sur la réduction du complexe au simple, des mouvements d’un organisme — qui apparaissent, à l’observation, finalisés — à des mouvements purement mécaniques de ses parties constitutives. Pour le biologiste moléculaire, la cellule est une machine chimique » [43].

En somme, pour ces chercheurs le modèle de référence reste, en défini­tive, celui du mécanisme, que Dyson, organiciste cohérent, juge faux et inapte à résoudre les problèmes actuels de la science. A son tour, Rémy Chauvin, élève de Grassé, mettant en relief la programmatique présente dans la nature, c’est-à-dire l’information qui règle les processus biologiques, et nous donnant de nombreux et stupéfiants exemples de complexité dans le comportement des vivants [44], démolit, sur le versant éthologique, toute prétention de trouver une uniformité fondamentale, cette simplicité méca­nique qui n’est que le fruit de la pensée artificialiste et abstraite. Enfin, un biochimiste australien, Michael Denton, s’appuyant sur les données les plus récentes de la biologie moléculaire et d’autres disciplines, a opposé aux thèses réductionnistes les plus courantes et les plus répandues une per­ception typologique et donc structurellement complexe de la nature, domi­née par l’ineffaçable énigme de la Perfection (the puzzle of Perfection) [45].

En présence de ces critiques, auxquelles on pourrait en ajouter bien d’autres [46], les réductionnistes ont réagi tantôt en niant l’intérêt d’une réflexion théorique sur les fondements de la science (!), tantôt en cher­chant à renforcer une idée erronée, à savoir l’identification entre complexité et chaos, désordre, incertitude. Idée erronée parce que le mot « complexe » dérive, par son étymologie, du latin complectere, qui signifie embrasser. Ce mot réfère donc à une pluralité d’éléments étroitement corrélés. Com­plexe est synonyme de composé, diversifié, « agrégé », et aussi, sous un cer­tain angle, de compliqué : des termes qui doivent être compris dans un cadre unitaire, où les différences, loin de disparaître, conservent leur sta­tut, même si, à un niveau supérieur, elles peuvent être transcendées par une synthèse unificatrice constituée par l’ordre général du phénomène com­plexe examiné, c’est-à-dire par « l’ordre dynamique caractéristique de tout le processus », comme l’écrit Brian Goodwin [47]. La matrice organiciste de la complexité et sa corrélation avec la notion d’ordre, dont elle représente même la dimension animatrice, sont donc évidentes. L’ordre sans com­plexité, en effet, devient plat nivellement, réalité amorphe, sans vie.

Nous sommes donc peut-être confrontés à une série de glissements épis­témologiques, typiques de la phase de « recherche extraordinaire », au sens où l’entend Kuhn. Mais cette recherche extraordinaire, elle, n’est certes pas une nouveauté.

Si l’on se penche sur les derniers siècles d’histoire de la science, on note la présence ininterrompue d’une recherche anticonformiste, menée par des savants insatisfaits de certaines vérités officielles, qui cachent une réalité sur laquelle on n’a pas encore enquêté. Comme le soulignait le biologiste suisse Adolf Portmann, « très souvent de sérieuses questions non résolues sont présentées comme éclaircies par l’exposition unilatérale d’un point de vue déterminé » [48] ; creuser ces contradictions, dans « des domaines habituellement négligés », tout spécialement de nos jours en s’aidant de nouvelles découvertes révolutionnaires, c’est donc œuvrer pour une pro­fonde transformation future.

Parmi les grands noms de la recherche anticonformiste, on peut men­tionner Goethe (aujourd’hui réhabilité comme naturaliste pour ses con­tributions remarquables à la connaissance scientifique), les représentants de la « morphologie idéaliste » [49] comme Uexküll, Troll, Portmann, Vialleton, Frieling ; et, dans des disciplines parfois très éloignées entre elles, des auteurs souvent cités dans cet ouvrage : von Bertalanffy, Olivier Costa de Beauregard, Bavink, Heitler, Fantappié, Piccardi, Albert Dalcq, Thompson D’Arcy, Arnold Gehlen. Des scientifiques qui, à coup sûr, ne sont pas d’aimables « plaisantins ».

Lorsqu’on examine certaines études et certains résultats obtenus par ces hommes, on découvre un monde englouti que la science moderne — inspirée de Bacon, Galilée et Newton — considère avec suspicion ou rejette avec dédain, tout en ne pouvant nier cependant la valeur et la dignité scientifiques des chercheurs en question, ce qui est manifestement contra­dictoire. Ce sont précisément quelques-uns de ces auteurs qui offrent des points fermes aux propositions scientifiques de Fondi.

Que cette « recherche » n’ait d’ailleurs pas mené à une « révolution » au sens de Kuhn, mais plutôt à la naissance de courants souterrains et alter­natifs (négligés par l’analyse kuhnienne) par rapport au courant hégémo­nique de la « science normale », n’entame pas les considérations dévelop­pées jusqu’ici. En effet, aux époques où ont travaillé bon nombre de ces chercheurs, le paradigme mécaniste, atomiste, déterministe de la science moderne n’avait pas encore épuisé toutes ses possibilités ni montré ses lacu­nes, au sein d’une société fortement imprégnée de positivisme et donc favo­rable à une orientation bien précise et unilatérale des études et des recherches.

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Un autre exemple fascinant, en raison de ses multiples implications, est fourni par la recherche sur la « forme » (ou le « schème », comme disait Whitehead), parallèle, sous bien des aspects, à la recherche sur la com­plexité. Il est intéressant de souligner que dans bon nombre de ces recherches, les mathématiques redeviennent loi, règle cristalline et intem­porelle, au lieu de servir à niveler les qualités. Comme l’a rappelé Peter Saunders, si l’essence des phénomènes vivants est d’ordre qualitatif, alors les mathématiques, pour rendre service à la biologie, doivent savoir saisir cet aspect, sans prétendre le quantifier [50]. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la surestimation du concept de force, aisément quantifiable sur le plan mathématique, au détriment de celui de forme, dérive de ce que René Thom a défini comme un anthropocentrisme naïf, induit par la pratique quotidienne : notre action sur les objets au moyen de la force musculaire [51]. Mais cette simplification appauvrit la réalité et la prive d’un aspect essentiel et chargé de sens, qui avait déjà, en son temps, fasciné Goethe [52].

La forme, a écrit Dalcq, « est à la fois profondément matérielle et hau­tement spirituelle. Elle ne peut exister sans un soutien matériel et ne peut être exprimée sans le secours d’un principe surnaturel quelconque. La forme pose un problème qui fait appel aux meilleures ressources de notre intelligence » [53]. Son étude, poursuit Dalcq, nous oblige à conclure en faveur de « la primordialité d’un Ordre, d’une Idée, d’une Structure organisatrice » [54] dans tous les phénomènes biologiques. Autre exemple : dans un domaine très spécialisé (la biologie du développement des insectes), un chercheur hollandais qui travaille à la Duke University, H.F. Nijhout, analysant les schémas de coloration des ailes de papillons, en est arrivé à la conclusion que les différents dessins alaires, présents en des genres et espèces divers, peuvent être rapportés à « un seul archétype ou modèle-base [qui] … ne doit pas être considéré comme un schéma ancestral de coloration » [55], dont seraient dérivées, par mutations successives selon l’optique darwinienne, les formes actuelles, mais comme un « schéma idéal » découvert par induction analytique. Il est évident que tout cela contredit le conformisme évolutionniste, hostile à toute forme, même timide, de pla­tonisme ou d’aristotélisme.

Pour sa part, René Thom soutient que « c’est à l’idée de structure idéale, à l’Urbild goethéenne, que la biologie doit retourner, si elle veut un jour attaquer de front le problème de la morphogenèse » [56] qui est, affirme-t-il, « le problème central de la biologie » [57]. Or ce problème, et ce n’est pas un hasard, est ignoré par l’idéologie darwinienne, qui se croit renforcée par l’apport réductionniste de la biologie moléculaire. D’une telle étude pourraient pourtant venir des intuitions éclairantes sur le devenir de l’espèce, comme dans le cas de l’énigme des « sosies australiens », difficile à résoudre pour les darwiniens et sur laquelle s’est penché Arthur Koestler [58]. Mais aborder de façon concrète et décidée ce problème signi­fie se libérer, comme nous en avertit A. Sibatani, des « limites de tous les modes de pensée » [59] qui pèsent aujourd’hui sur le naturaliste. Et quand on observe le panorama de la science moderne, on voit que ces limites sont très nombreuses mais de moins en moins défendables. Un évolutionniste modéré comme G. Dover a récemment souligné combien il est dangereux, étant donné les réactions irritées des chercheurs darwiniens, d’avancer des critiques contre les axiomes de la théorie de l’évolution, qui « depuis long­temps s’est érigée en nouvelle théologie. [Ainsi] à de rares exceptions près personne ne prend sérieusement en considération le vrai point faible métho­dologique de la théorie de la sélection naturelle, à savoir précisément la facilité excessive avec laquelle elle explique trop de choses » [60].

De son côté, Douglas Hofstadter fait justement remarquer : « Diverses théories s’opposent au sujet de l’origine de la vie. Mais elles échouent toutes sur la question la plus centrale de toutes, à savoir : ‘Quelle a été l’origine du code génétique et des mécanismes de décodage (ribosomes et molécules d’ARN de transfert) ?’ Pour le moment, à défaut d’une réponse, nous devrons nous contenter d’une impression d’émerveillement et de révérence. Et cette impression d’émerveillement et de révérence est peut-être plus satis­faisante que ne le serait une réponse, tout au moins pour l’instant » [61]

Nous ne nous arrêterons pas sur la « recherche extraordinaire » en physique, dont Fondi nous propose une présentation critique détaillée et à propos de laquelle le lecteur peut consulter des auteurs comme R. Oth [62], Raymond Ruyer [63], Paul Davies [64] et Gary Zukav [65], tandis qu’au sujet du retour des théories « catastrophistes » dans l’explication de certains mystères de l’histoire de la Terre on pourra se rapporter très uti­lement au récent ouvrage de Henry Bauer [66], qui a d’ailleurs donné lieu à un débat très animé dans les colonnes de la prestigieuse revue scientifique anglo-saxonne Nature.

Nous ferons plutôt brièvement allusion, en suivant le même fil conduc­teur, à un autre secteur de la science, la médecine, en évoquant les théo­ries, typiquement organicistes, de Luigi Speciani, Larry Dossey et Alex Comfort, trois spécialistes de ce domaine. Le premier a formulé une impec­cable critique de la médecine moderne [67], affectée d’une conception robo­tique et quantitative de l’homme, donc réductionniste et anti-humaine, cri­tique qui trouve d’ailleurs de singulières convergences avec les idées sou­tenues par d’autres scientifiques comme George Engel, Stanislas Grof, Abram Maslow, Jules Grossman, dont les domaines respectifs de compé­tence sont tous proches des études sur le psychisme [68].

L’alternative proposée par Speciani consiste en une « révolution » de la vision du malade par le médecin, à l’intérieur d’une conception organi­ciste et globalisante qui se rattache parfois, sans les complexes de la men­talité progressiste, à la grande sagesse du passé, du monde indien et grec jusqu’à Paracelse, sagesse bien plus sensible à la totalité de l’être vivant, réalité quantitative mais aussi qualitative. Peut-être est-ce justement à cause de cette faiblesse « ontologique » — maintenant admise — de la médecine moderne, qu’on assiste depuis quelques années à de multiples formes d’in­térêt, y compris chez les médecins, pour les anciennes techniques médicales (autrefois méprisées !), orientales surtout, comme l’acupuncture, dont on reconnaît l’efficacité [69], sans pour autant comprendre toujours la conception de l’homme » qui les fonde. Par ailleurs, en raison de préjugés répandus et qui ont la vie dure — préjugés de type « horizontaliste » et « sensiste » magistralement analysés par Sorokin dans ses études [70] sur la mentalité moderne — il est inévitable que la profonde anthropologie spirituelle propre à ces anciennes sagesses soit parfois réduite et rabaissée au niveau immédiatement inférieur, le niveau psychique, avec lequel elle finit par être confondue.

Autres recherches intéressantes : celles menées par deux médecins amé­ricains que nous avons déjà cités, Alex Comfort et Larry Dossey. Le pre­mier a trouvé dans la nouvelle physique d’Archibald Wheeler et de David Bohm un puissant soutien pour ses propres études sur le psychisme et en a mis en relief l’analogie avec la pensée alchimique, afin de démolir la vision mécaniste et matérialiste de la vieille médecine du XIXème siècle, toujours en vigueur. En tant que psychiatre, il a d’ailleurs fini par considérer qu’une large part de l’angoisse existentielle contemporaine est une conséquence directe du rationalisme du siècle dernier [71]. Dossey, pour sa part, s’est appuyé de manière cohérente sur certains principes de la physique la plus récente, tout en se référant lui aussi, et de manière parfois inexacte, aux doctrines traditionnelles, d’Orient plus spécialement, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives et abordant des sujets jusque-là négligés par la science médicale moderne. C’est ainsi que Dossey a analysé le rapport existant entre la conception du temps et la santé, la relation esprit-corps, l’interac­tion étroite et intrinsèque entre l’être humain et le cosmos ; pour lui, il est « insensé de séparer l’homme de l’univers, en tentant de l’analyser comme s’il était un insecte extrait de son milieu et fixé avec une aiguille sur une table de dissection dans un laboratoire de biologie » [72].

Cette conception rappelle, sous certains aspects, les théories et les étu­des d’un grand chimiste italien, Giorgio Piccardi (mort en 1972), qui dirigea l’institut universitaire de Chimie et Physique de Florence. Ses recher­ches ont démontré qu’il y a corrélation régulière entre les phénomènes chi­miques et le cosmos : les différentes forces cosmiques (phénomènes solai­res, champs magnétiques, etc.) influencent en effet, indépendamment de toutes les autres conditions expérimentales classiques (température, pres­sion, etc.), tel ou tel aspect des réactions chimiques. C’est ainsi par exem­ple que ces influences font varier la vitesse de floculation et de sédimenta­tion des suspensions colloïdales — au nombre desquelles figurent, soulignons-le, le sang, la lymphe et le cytoplasme —, avec d’évidentes réper­cussions sur l’état de santé et les conditions générales du corps humain.

Bien que présenté de manière synthétique, ce panorama scientifique se révèle très significatif de l’atmosphère générale dans laquelle s’insère orga­niquement la « recherche extraordinaire » menée par Roberto Fondi sur le plan théorique (chose à ne pas négliger en ces temps d’inflation expéri­mentale), dans sa double fonction de critique et de proposition.

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On a presque toujours adressé à ceux qui critiquent l’évolutionnisme l’accusation de « créationnisme », en entendant par ce terme le fait de faire appel, de façon naïve et antiscientifique, à des entités surnaturelles, au Dieu qui crée le monde à partir de « rien » et dont l’action résout tous les problèmes posés par l’investigation et l’explication rationnelles de la nature. Fondi, lui aussi, a eu droit à cette accusation, bien que dans son cas elle ne soit pas du tout motivée. Cette critique, évidemment, va de pair avec l’accusation de succomber à un préjugé anthropomorphique, qui amène à voir la formation de la réalité physique comme un processus réglé par un artisan intelligent (Dieu, projection de l’homme) placé en dehors de la nature. On transférerait ainsi l’action purement humaine au monde bio­logique. Les évolutionnistes, en revanche, se considèrent comme les repré­sentants d’une forme de pensée beaucoup plus scientifique et objective.

On sait que d’après leurs conceptions la nature se serait formée à tra­vers un processus de mutation (élément fortuit) et de sélection, opéré par le milieu, des mutants les plus aptes (élément déterministe, nécessité). Selon eux, cette vision serait libérée de tout préjugé anthropomorphique, puisqu’elle décrirait un processus tout à fait différent de l’action humaine.

Mais ces derniers temps on s’est aperçu, chez les darwiniens « révision­nistes », que dans l’idée, propre au darwinisme classique, d’« adaptation » des organismes vivants au milieu, adaptation produisant une condition d’in­tégration fonctionnelle optimale, demeurent des scories « théologiques », « providentialistes », typiques de la mentalité anthropomorphique. C’est ainsi que Lewontin (et avec lui Jacob) affirme qu’il n’y a pas d’adapta­tions optimales, mais seulement des ajustements « à la va-vite » : loin de nous offrir un ordre harmonieux, l’œuvre de l’évolution ne nous fourni­rait qu’un amas de structures rafistolées, à savoir les divers organismes vivants (vus aussi bien comme unités que sous l’angle de leurs parties) : résultat vraiment médiocre, comme si tout cela était l’œuvre d’un méta­phorique et maladroit bricoleur, sans projet et sans adresse, qui se sert de ce qu’il trouve à disposition.

Après cette progressive autopurification, pouvons-nous donc affirmer qu’il n’y a aucune trace d’anthropomorphisme dans le darwinisme ? Non, puisque le préjugé anthropomorphique, justement reproché aux créationnistes, réaffleure à la base, dans le modèle général actuellement proposé.

En effet, au-delà d’une fin, d’une intention, d’un projet, du hasard et de la nécessité, concepts qui diversifient apparemment les théories en pré­sence, il y a un commun dénominateur fondamental, constamment main­tenu, qu’il s’agisse de théories théistes, c’est-à-dire créationnistes dans une mesure plus ou moins grande, ou de théories matérialistes, mécanistes, dialectiques, etc. : le tout est toujours considéré comme postérieur aux parties et dérive d’une union (peu importe qu’elle soit due à des forces naturelles ou surnaturelles), qui s’est réalisée dans le temps, de ces parties extrinsèquement reliées entre elles.

Plotin déjà faisait remarquer que dans les modèles créationnistes fina­listes, fondés sur un « projet », il y a une totalitas post partes. Et, comme l’a écrit Emanuele Sameck Lodivici, « même en cas d’absence de morceaux ou de moyens précédant l’œuvre achevée, c’est comme si cette œuvre était le résultat d’un emboîtement de pièces où l’on distingue aisément la tota­lité finale et les parties qui se sont ajoutées fonctionnellement au tout comme des moyens en vue d’une fin. Le tout est alors le résultat d’un assemblage de parties, même si les parties comme telles n’existaient pas avant, mais sont seulement vues rétrospectivement quand l’œuvre est terminée » [73]. Ce procédé, où les morceaux (lisons ici : les atomes, les structures, les corps, etc.) sont fondamentaux, premiers, n’est-il pas typique de l’action humaine courante sur la matière ? Cette méthodologie de la fabrication n’est-elle pas un exemple d’anthropomorphisme, plus ou moins déguisé ? Il importe peu, dès lors, que le tout soit ordonné ou chaotique, parfait ou rafistolé, voulu ou fortuit : il ne s’agit ici que de la nature des forces qui ont produit la réalité physique, en agissant de l’extérieur : soit la divinité démiurgique, soit le hasard ; non des fondements du processus global commun à toutes les théories fabricatrices, à savoir l’essence cachée de ces forces. A cette pensée anthropomorphique on peut opposer, en sui­vant Plotin [74], une vision de la formation de la nature où la totalité est antérieure et supérieure aux parties, où le tout, la structure globale, règle et dirige chaque processus, selon une perspective clairement holiste et orga­niciste. Cette perspective, on la retrouvera tout au long du livre de Fondi, mais toujours appuyée sur des données de fait et enrichie par des corres­pondances significatives avec les toutes dernières découvertes de la physique.

Les prochaines années nous diront si cette synthèse insolite, interdisci­plinaire mais non réductionniste, d’anciennes connaissances, de holisme, de physique relativiste et de « nouvelles sciences », du prémoderne et du postmoderne, sera ou non le mélange explosif capable de libérer la science contemporaine de la chape de plomb conformiste qui pèse sur elle, contribuant ainsi à ouvrir la voie vers un possible avenir archaïque [75], hier encore impensable.

Mais, indépendamment de l’issue de ce processus, il nous semble que l’alternative scientifique proposée par Roberto Fondi garde, en soi, toute sa valeur, en raison de la richesse de ses contenus, de l’ouverture d’esprit dont elle témoigne. Elle enseigne qu’on peut s’approcher de la réalité sans prétendre la forcer à entrer dans des schémas rigides et trompeurs, et prouve qu’il est possible de fournir des réponses logiques et cohérentes à de nom­breuses questions face auxquelles la science « normale » actuelle reste muette.

Giovanni MONASTRA

(Extrait de La Révolution organiciste – entretien sur les nouveaux courants scientifiques)

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1 Cf. Yves Christen, L’heure de la sociobiologie, Albin Michel, 1979.

2 Ludwig von Bertalanffy, Il sistema uomo (trad. it. de Robots, Men and Minds. Psychology in the Modern World, New York, 1967), ISEDI, Milano, 1971, p. 76.

3 Bernhard Dürken, Biologia dello sviluppo e olismo (trad. it. de Entwicklungsbiologie and Ganzheit, Leipzig-Berlin, 1936), Sansoni, Firenze, 1943, p. 6.

4 Ludwig von Bertalanffy, Op. cit., p. 157.

5 Johann Wolfgang von Goethe, Teoria della natura (trad. it. partielle de Die Schriften zur Naturwissenschaft, publié par R. Matthaei, W. Troll et L. Wolf, Weimar, 1949), Boringhieri, Torino, 1968, p. 33.

6 Ludwig Fleck, Entstehung und Entwicklung Biner wissenschaftslichen Tatsache, Basel, 1935. D’Alexandre Koyré, signalons : Du monde clos à l’univers infini, Gallimard, 1973 et Influence of Philosophic Trends on the Formulation of Scientific Theories, in P. Frank (ed.), The Validation of Scientific Theories, Boston, 1954.

7 Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983, p. 238. Sur le sens et la genèse du terme « paradigme », voir aussi, du même auteur : The Essential Ten­sion, Chicago, 1977.

8 Cf. Stephen Toulmin, The Philosophy of Science, London, 1953 et Foresight and Understanding, Bloomington, 1961.

9 José Ortega y Gasset, La idea de principio en Leibniz, Madrid, 1979.

10 Thomas Kuhn, Op. cit., p. 21.

11 Thomas Kuhn, Op. cit., p. 19.

12 Cf. Arturo Reghini, Per la restaurazione della geometria pitagorica, Atanor, Roma, 1978.

13 Thomas Kuhn, Op. cit.

14 Mécanisme : « théorie philosophique qui ramène la vie à un ensemble d’organes fonction­nant comme les rouages d’une machine », dit le Petit Larousse (N.D.T.).

15 Thomas Kuhn, Op. cit.

16 Arthur Koestler, Janus. Esquisse d’un système, Calmann-Lévy, 1979, pp. 165-166.

17 Alfred N. Whitehead, La scienza e il mondo moderno (trad. it. de Science and Modern World, Cambridge, 1926), Boringhieri, Torino, 1979, p. 24.

18 Cf. Imre Lakatos, Criticism and the Growth of Knowledge, Cambridge, 1970.

19 Cf. Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, Gallimard, 1948.

20 Cf. Paul Feyerabend, Contre la méthode, Seuil, 1979 ; Larry Laudan, Progress and Its Problems, Berkeley-Los Angeles, 1977 ; Dudley Shapere, The Structure of Scientific Revo­lution, in Philosophical Review, 73, 1964, pp. 383-394.

21 Ludwig von Bertalanffy, Théorie générale des systèmes, 2ème éd., Dunod, 1980, p. 227.

22 Ludwig von Bertalanffy, Op. cit., p. 232.

23 Ludwig von Bertalanffy, Op. cit., p. 233.

24 Jakob von Uexküll, I mondi invisibili (trad. it. de Streifzüge durch die Umwelten vom Tieren und Menschen, Berlin, 1934), Mondadori, Milano, 1936, pp. 228-238.

25 Erreur probable du traducteur. Il faut lire « Les catégories linguistiques, et les catégories culturelles en général, etc. » (N.D.T.).

26 Ludwig von Bertalanffy, Théorie générale des systèmes, op. cit., p. 240.

27 Ludwig von Bertalanffy, Op. cit., p. 242.

28 Ludwig von Bertalanffy, Op. cit., pp. 243-244.

29 Pierre-Paul Grassé, L’évolution du vivant. Matériaux pour une nouvelle théorie transformiste, Albin Michel, 1973, p. 181.

30 Adolf Portmann, Biologia e antropologia, in I Propilei. Grande storia universale (trad. it. de Propyläen. Weltgeschichte, hrsg. von Golo Mann und Alfred Heuss, Frankfurt-Berlin, 1960-1964, vol. IX : Biologie und Anthropologie), Mondadori, Milano, 1968, vol. IX, p. 652.

31 Giuseppe Montalenti, Il darwinismo oggi, in Scientia, 118, I-VIII, 1983, p. 18.

32 Dans sa recension de Dopo Darwin, Roberto Vacca a eu raison d’écrire que ce livre « est stimulant parce qu’il oblige à repenser de façon critique de nombreuses idées que nous avons tous tendance à accepter comme vraies alors qu’elles ne sont que des hypothèses » (Tuttolibri, 15, 1980, p. 19). La même opinion a été exprimée récemment par l’anthropologue Piero Messeri, professeur à l’université de Florence (in Seminario di scienze antropologiche, Firenze, 3, 1981, pp. 5-13).

33 Louis Vialleton, L’origine des êtres vivants. L’illusion transformiste, Plon, 1929, pp. 324-325.

34 Louis Vialleton, Op. cit., p. 325.

35 Jeremy Campbell, L’uomo grammaticale (trad. it. de Grammatical Man. Information, Entropy, Language and Life, New York, 1982), Comunità, Milano, 1983, p. 310.

36 E.S. Russel, Article paru dans la revue Archeion (1932) et repris dans B. Fantini (ed.), La macchina vivente, Longanesi, Milano, 1976, p. 112.

37 Voir par exemple l’excellent essai d’Emil Ungerer, Fondamenti teorici delle scienze biologiche (trad. it. en un seul volume de : Die Erkenntnisgrundlagen der Biologie, Konstanz, 1941, et de Die Wissenschaft vom Leben, der Wandel der Problemlage der Biologie in den letzten Jahrzehnten, Freiburg-Miinchen, 1966), Feltrinelli, Milano, 1972, pp. 42-49 ; et d’Aristote, Les parties des animaux, De la génération des animaux.

38 Cf. Ernst Cassirer, Les systèmes post-kantiens. Le problème de la connaissance dans la philosophie et la science des temps modernes, Presses Universitaires de Lille, Lille, 1983.

39 Wolfgang Hagemann, Vergleichende Morphologie und Anatomie. Organismus und Zelle, ist eine Synthese möglich ?, in Ber. Deutsch. Bot., 95, 1982, pp. 45-46.

40 Ludwig von Bertalanffy, Théorie générale des systèmes, op. cit., p. 250.

41 René Guénon, Le règne de la quantité et les signes des temps, Idées/NRF, 1970, p. 104.

42 Alfred N. Whitehead, Il modi del pensiero (trad. it. de Modes of Thought, New York, 1938), Il Saggiatore, Milano, 1972, p. 192.

43 Freeman Dyson, Turbare l’universo (trad. it. de Disturbing the Universe, New York, 1979), Boringhieri, Torino, 1981, p. 286.

44 Cf. Rémy Chauvin, La biologie de l’esprit, Rocher, Monaco, 1985.

45 Cf. Michael Denton, Evolution : a Theory in Crisis, Bethesda, 1986.

46 Cf. l’ouvrage collectif publié par G. Bocchi et M. Ceruti (ed.), La sfida della complessità, Feltrinelli, Milano, 1985.

47 Brian Goodwin, in La sfida della complessità, op. cit., p. 256.

48 Adolf Portmann, Le forme viventi (trad. it. de Aufbruch der Lebensforschung, Zurich, 1965), Adelphi, Milano, 1969, p. 4.

49 La morphologie idéaliste a été un intéressant courant scientifique, fondé par des biologistes et des naturalistes, principalement allemands, qui avaient été influencés par la conception goethéenne de la nature. Ils étaient donc hostiles à toute théorie biologique d’inspiration mécaniste ou faisant intervenir le hasard. Au centre de leur vision antidarwinienne du monde visant, on trouve l’idée de métamorphose, c’est-à-dire d’une série de transformations où se manifeste, avec des modalités extérieurement différentes, une essence pérenne. Au-delà de Goethe lui-même, cette conception se ressent d’influences platoniciennes, aristotélicien­nes et plotiniennes : elle a donc été marquée par le patrimoine « classique » d’une philoso­phie organiciste de la nature. Pour une documentation générale, cf. Jakob von Uexküll, Theoretische Biologie, Berlin, 1926 ; Heinrich Frieling, Das Leben. Wesen, Werden, Sinn, Stuttgart, 1949 ; Wilhelm Troll, Gestalt und Urbild, Leipzig, 1941 et Das Problem des Schönen, in Walter Heinrich (hrsg.), Die Ganzheit in Philosophie und Wissenschaft, Othmar Spann zum siebzigsten Geburtstag, Wien, 1950.

50 Peter Saunders, La matematica nella biologia, in Rivista di Biologia, 77, 3, 1984, p. 340.

51 Cf. René Thom, Paraboles et catastrophes. Entretiens sur les mathématiques, la science et la philosophie, Flammarion, 1983, pp. 112-113.

52 Sur cette problématique, on consultera avec profit : Jean Gebser, Abendländische Wandlung, s.d. (trad. it. : Trasformazione dell’Occidente, Casini, Roma, 1952).

53 Albert M. Dalcq, La forma e la moderna embriologia, in L.L. Whyte (ed.), Aspetti della forma (trad. it. de Aspects of Form, London, 1968), Dedalo, Bari, 1977, p. 133.

54 Albert M. Dalcq, Art. cité, p. 158.

55 H.F. Nijhout, Gli schemi di colorazione delle ali delle farfalle, in Le Scienze, 161, 1982, p. 71.

56 René Thom, Darwin, cento anni dopo, in Rivista di Biologia, 76, 1, 1983, p. 21.

57 René Thom, Art. cité, p. 17.

58 Arthur Koestler, Janus, op. cit., pp. 211 et suivantes. On appelle « sosies australiens » dif­férentes espèces de marsupiaux d’Australie et de Tasmanie (« loups », « écureuils », « fourmi­liers », « taupes », etc.) qui présentent des ressemblances morphologiques impressionnantes avec les espèces analogues de mammifères placentaux. Cette constance de modèles, de struc­tures, dans des écosystèmes différents, parmi des espèces très éloignées entre elles qui se sont formées séparément, a amené certains chercheurs à reconnaître la présence, immanente au devenir de l’espèce, d’un nombre limité de thèmes formateurs dans l’évolution, ce qui con­tredit l’idée darwinienne d’un hasard lié au seul utilitarisme et considéré comme à l’origine de toutes les structures vivantes.

59 Anuiro Sibatani, Le due facce della biologia molecolare : rivoluzione e scienza normale, in Rivista di Biologia, 74, 3, 1981, p. 293.

60 Gabriel Dover, Le forze dell’evoluzione, in « KOS », I, 5, 1984, p. 130.

61 Douglas Hofstadter, Gödel, Escher, Bach. Les Brins d’une Guirlande Éternelle, Inter-Éditions, 1985, p. 614.

62 Cf. Reinhard Oth, Gott auf dem Prüfstand, Bern-München, 1982.

63 Cf. Raymond Ruyer, La gnose de Princeton, Fayard, 1978.

64 Cf. Paul Davies, God and the New Physics, London, 1983 et Superforce, London, 1984.

65 Cf. Gary Zukav, The Dancing Wu Li Masters, New York, 1980.

66 Cf. Henry H. Bauer, Beyond Velikovsky, Urbana and Chicago, 1984.

67 Cf. Luigi O. Speciani, L’Uomo senza futuro, Mursia, Milano, 1976.

68 Signalons seulement à titre d’exemple, important en raison de la revue où il est paru, l’article de George Engel, The Need for a Medical Model ; a Challenge for Biomedicine, in Science, 196, 1977, pp. 129-136.

69 Citons, toujours comme exemples, deux articles publiés par une revue de pharmacologie de réputation internationale, respectivement consacrés aux médecines traditionnelles chinoise et indienne : Deng Quang-Sheng, Yin and Yang meet Western Pharmacology, in « TIPS » (Trends in Pharmacological Sciences), VI, 12, 1985, pp. 453-455 et Urmila M. Thatte et Sharadini Dahanukar, Ayurveda and Contemporary Scientific Thought, in « TIPS », VII, , 1986, pp. 247-251.

70 C f . Pitrim Sorokin, Social and Cultural Dynamics, Boston, 1957.

71 Cf Alex Comfort, Reality and Empathy, New York, 1984. On trouve des considérations analogues dans l’intéressant article de Harold J. Morowitz, Rediscovering the Mind, in Psychology Today, août 1980.

72 Larry Dossey, Spazio, tempo, medicina (trad, it. de Space, Time and Medicine, Shambala Publ., Dallas, 1982), Mediterranee, Roma, 1983, p. 158.

73 Emanuele Sameck Lodovici, La gnosi e la genesi delle forme, in Rivista di Biologia, 74, 1-2, 1981, p. 62.

74 Plotin, Ennéades, IV, X-XI.

75 De arkhè : origine, principe, mais en un sens qui n’est pas seulement temporel.