Jean-Louis Victor : Victor Hugo et les tables de Jersey


30 May 2015

Jean-Louis Victor a étudié la psychologie appliquée et la psychologie du comportement. Après avoir enseigné la philosophie, il a réalisé en 1974 la première grande encyclopédie consacrée aux sciences parallèles: L’Univers de la Parapsychologie et de l’Ésotérisme. Il a écrit, depuis, une trentaine d’ouvrages.

(Extrait de L’Univers de la Parapsychologie et de l’Ésotérisme, Tome 2, éditions Martinsart, 1976)

« Éviter le phénomène spirite, lui faire banqueroute de l’attention à laquelle il a droit, c’est faire banqueroute à la Vérité : les morts ne sont pas des absents mais des invisibles. » (Victor Hugo).

La plupart des grands penseurs, la plupart des grands hommes d’action ont collaboré avec l’occulte mais peu ont eu le courage d’en parler ou de faire état des preuves qui les ont convaincus de la réalité du monde invisible par le canal de la médiumnité. Ce qui est certain, c’est que toute grande œuvre à effet collectif est le résultat d’une collaboration étroite (consciente ou inconsciente) avec les intelligences suprahumaines.

II y a eu, au cours de l’histoire de l’humanité, des exemples célèbres. Moïse, Isaï, Bouddha, Jésus, Jeanne d’Arc… Victor Hugo fait partie de ces êtres d’élite et il mit toujours sa personnalité puissante au service de la Vérité, ce qui lui valut bien des représailles, entre autres l’exil à Jersey, où nous le retrouvons en 1853.

Le 6 septembre de cette année-là, Mme de Girardin lui rendit visite et resta quelques jours. Il fut question, bien sûr, de spiritisme ; Mme de Girardin, Victor Hugo et sa famille décidèrent de tenter une expérience : communiquer avec les êtres désincarnés au moyen d’une table à trois pieds. Après quelques essais infructueux, la table commença à bouger et, les conventions étant établies, tapa un certain nombre de coups (avec un pied) correspondant aux lettres de l’alphabet. Lettre par lettre, le dialogue commença.

Soudain, dix lettres tombent, nettement frappées L-E-O-P-O-L-D-I-N-E ! Ce moment-là est de ceux qui ne se revivent ni ne se redisent; une sorte d’angoisse, d’anxiété surnaturelles pèsent sur l’assistance interloquée. Mme Hugo sanglote et Victor Hugo, visiblement ému, entame tout de suite la conversation avec cette fille tant aimée :

Victor Hugo : « Es-tu heureuse ?

Oui.

Où es-tu ?

Lumière.

Que faut-il pour aller à toi ?

Aimer.

Vois-tu la souffrance de ceux qui t’entourent?

Oui.

Reviendras-tu ?

Oui, bientôt… » etc.

La séance est close à une heure du matin ; Victor Hugo monte se coucher, bouleversé par les preuves personnelles obtenues. Dès le lendemain les séances reprennent.

Victor Hugo reçut la visite de nombreuses entités très élevées qui se cachaient souvent sous des noms divers comme : La Mort, La Critique, Le Lion d’Androclès… et L’Ombre du Sépulcre à partir du 13 sep­tembre 1853 [1].

L’enseignement d’outre-tombe

Voici quelques extraits des communications obtenues chez Victor Hugo à Jersey. Les réponses ont été données par les entités nommées ci-dessus :

Victor Hugo : « Parle-moi de G. Sand ?

  • Femme déchue qui rachète la femme.

  • Dans quel sens, déchue?

  • Pour la femme qu’elle rachète.

  • Parle plus clairement !

  • Les femmes méprisent G. Sand et c’est elle qui les relève. Une moitié de l’œuvre de G. Sand est dans la vie de Mme Dudevant.

  • Caractérise son œuvre.

  • L’homme, depuis le commencement du monde, a eu les privi­lèges, la femme les fardeaux. L’homme a eu les trônes, il a été le roi, le maître, le créateur, le poète ; il a toujours de préférence chanté l’homme. Pour l’Antiquité, la femme était une esclave ; pour le Moyen Âge, c’était une servante ; pour l’Ancien Régime, c’était une courtisane ; pour la Révolution, c’était une citoyenne ; pour l’Empire, une femelle ; pour l’avenir, c’est la femme. G. Sand est l’apôtre de l’avenir des femmes. Mme de Sévigné était l’éventail, Mme de Staël était la plume, G. Sand était l’outil. Balzac n’avait vu dans la femme que le côté humain, G. Sand y a vu aussi le côté social…

  • Que penser de la mort en général ?

  • Le corps n’est pas la forme de l’être, mais sa formule, de même que la langue est la formule de l’idée. Le corps varie à l’infini et s’éva­nouit : l’être est un et immortel ; la langue varie à l’infini et s’évanouit : l’idée est une et éternelle. Il y a des mondes où des idées vivent sans formule et où les êtres vivent sans corps. Le corps n’est que l’habit du voyage de l’âme ; on change de vêtement dans la tombe : le sépulcre est le vestiaire du ciel… Le tombeau ne ment pas ; le linceul est la pre­mière page blanche du livre de Vérité dont la tombe est la sombre reliure. Vous qui lisez dans ce livre, pourquoi doutez-vous ? Parce que vous êtes des vivants et que vous ne pouvez croire sans mourir… »

Pendant des semaines et des mois, les communications se poursuivent et se précisent. Victor Hugo (ou son entourage) pose des questions de plus en plus abstraites et certaines réponses, données par la table, viennent étayer sa philosophie.

Victor Hugo : « Les religions ?

  • L’ombre est encore sur le monde. La Vérité martyre saigne à tous les clous de l’erreur. La nuit est profonde. Les despotes disent : nous sommes le droit. Les prêtres disent : nous sommes la loi. Le gibet répond : oui. L’échafaud répond : oui. Le charnier répond : oui. La tombe répond : non. Le lugubre hosanna du mal retentit sous le ciel étoilé, chanté par les chouettes. Les corbeaux viennent becqueter le dernier regard d’amour dans les yeux mourants de Jésus. La double silhouette de la potence et de l’échafaud se dresse sur l’horizon sombre et l’on entrevoit, debout dans les ténèbres, la religion officiant au nom du crucifix. Le jour approche et le matin vient. La nue indignée va ouvrir sa bouche et lancer sur le monde des ténèbres l’astre flamboyant, for­midable mitraille de lumière. Le prêtre-gibet, et le pape-échafaud seront renversés. Les bastilles de l’ombre tomberont et la terre tremblera sous ceux qui sont debout, et le ciel s’ouvrira sur ceux qui sont à genoux. La religion catholique est le rempart de la nuit. La religion grecque est la forteresse de la neige. La religion de Mahomet est la muraille de la chair. Aucune ne doit durer. Le pape dit à l’homme : tu ne verras pas; le czar : tu souffriras ; le sultan : tu jouiras. Les trois se trompent. Je vous dis, moi, que la chute des prêtres commence. Le prêtre du knout, le prêtre de la croix et le prêtre du croissant sont les trois cadavres que laissera le champ de bataille. La sainte n’a pas plus raison devant Dieu que la houri, et Dieu ne veut pas plus d’une religion qui abrutit l’homme par l’ascétisme que d’une religion qui l’endort par la volupté. Allons, mes fils, il faut mourir. Je vous ai donné mon étendard pour vaincre. Je vous le laisse pour vous ensevelir.

  • Après la mort, dans les mondes plus heureux, a-t-on une forme ? Comment se reconnaît-on ?

  • Les âmes se reconnaissent entre elles au reflet de leur corps. Le ciel est un miroir qui garde les images de la vie. Rien n’est perdu. La tombe ne prend au corps que le squelette, la forme monte aux cieux, et il y a des sourires qui s’envolent avec les âmes et des regards qui sont dans le ciel avant que la mort ait fermé les yeux. »

Victor Hugo : « Pas de question, j’écoute. (L’Ombre du Sépulcre).

Je viens apporter, non une des clefs du ciel qui doit rester fermé à la science humaine, mais une des clefs de Dieu dont toute la puis­sance est de s’ouvrir à deux battants sur la plus haute marche de l’esprit humain ; le firmament est plein de portes brusques et sombres ; c’est un éternel bruit de gonds d’airain et de clous splendides et de barreaux flamboyants et de tenailles lumineuses ; mais Dieu n’a pas de verrous ; sa manière de se clore, c’est d’être sans bornes ; sa muraille, c’est l’illimité ; son horizon, c’est l’impénétrable ; on n’entre pas en lui parce que tout en lui est majestueusement libre au pas de l’âme ; on ferait des voyages sans fin dans l’être sans fond ; on se perdrait dans ce Dieu, dans ce Verbe, dans cet inextricable réseau de chemins éclatants, dans cette forêt vierge de rayonnements ; Dieu, c’est le grand mur et le grand abordable ; il s’échappe dans l’inaccessible et il se donne dans l’acces­sible ; il ne se dérobe pas, il ne s’isole pas, il ne s’enfuit pas ; il est tout seul partout ; les millions de mondes font ce solitaire énorme ; les foules de créations font cet immense anachorète ; les multitudes de cieux font cette prodigieuse caverne ; les cohues d’astres et les populaces de soleils sont l’âme et l’unité de ce tranquille cénobite qui jette sur le monde sa bure de ténèbres ; l’universelle liberté fait cet incommensu­rable prisonnier ; Dieu est au secret dans le mystère ; Dieu est le maître de la prison qui s’attendrit sur tous les esclavages, mais qui est esclave lui-même ; il n’est que la misère ; il n’est que la douleur, il n’est que la pitié ; Dieu est la grande larme de l’infini. Je viens donc te dire la pensée de Dieu sur ce firmament dont tu veux savoir davantage ; et d’abord pourquoi davantage et non pas tout ? Puisque tu es en train de deman­der, pourquoi demander si peu ? Tu es peu exigeant. Que t’importe une miette de ciel de plus ou de moins ? Quel médiocre appétit d’infini que celui qui demande un supplément d’étoiles et qui se plaint à son geôlier de sa ration d’astres ! Voilà, en vérité, une grande volonté, une belle révolte, une terrible émeute ! Quelques pommes d’or de plus ou de moins au dessert ! Pauvre homme, quelle belle conquête si Galilée t’avait dit, au lieu du misérable point de vue de la terre, le misérable point de vue de Jupiter, le misérable point de vue de Vénus, le misérable point de vue de Saturne, le misérable point de vue de Mars ! L’erreur de Mercure est-elle le fruit qui te séduit ? ô Tantale du ciel ! Veux-tu l’illusion de Pallas ? Veux-tu l’optique d’Herschel ? Veux-tu le mirage de la planète à gauche au lieu du feu follet de la planète à droite ? Désires-tu, non l’absolu, mais un autre relatif que le tien, non la vérité, mais une autre fausseté que la tienne, non le vrai sens, mais un autre contre­sens ? Es-tu friand de fumée, gourmand de brume, affamé d’ombre ? Tu crois demander une plus grande somme de réalité, tu demandes une plus grande somme de mensonge, tu veux avoir des variétés de nuages, mais non plus de jour, tu veux pouvoir faire un faisceau de lumière avec des ténèbres, et ne trouvant pas que ton monde voit assez clair dans le ciel, tu te plains de n’avoir pas l’avis de trois ou quatre planètes de plus et tu t’écries : Quel dommage que nous ne soyons pas assez d’aveugles ! Là-dessus tu casses les réverbères du bon Dieu. Moi, si j’étais à ta place, je demanderais tout ou rien ; j’exigerais l’immensité, je ferais des sommations à l’infini, je lèverais ma barricade jusqu’au dernier étage du ciel, je ferais une révolution complète, je voudrais tout savoir, tout tenir, tout prendre ; je ne ferais pas grâce au ciel d’un para­dis ; je ne lui permettrais pas de me cacher un enfer ; je me mettrais à même l’abîme ; je ferais de mon cerveau l’engloutisseur de Dieu ; je me donnerais la formidable douchée de l’infini ; je serais un immense et terrible Gargantua d’étoiles, un colossal Polyphème de constellations, de tourbillons, et de tonnerres ; je boirais la jatte de lait de la Voie lactée ; j’avalerais les comètes ; je déjeunerais de l’aurore ; je dînerais du jour et je souperais de la nuit; je m’inviterais, splendide convive, au festin des gloires, et je dirais à Dieu : mon hôte ; je me ferais une faim magni­fique, une soif énorme, et, Silène des mondes, je courrais dans- l’espace, ivre de sphères et chantant la redoutable chanson à boire de l’éternité, joyeux, radieux, sublime, les mains pleines de grappes d’astres… et le visage pourpre de soleils ! Je ne laisserais pas une étoile vide et, à la fin du festin, je roulerais sous les cieux illuminés !

« Mais toi, tu es plus modeste, tu demandes l’aumône au monde, tu n’es que le mendiant de Dieu, et tu lui tends la main en lui disant : un petit astre, s’il vous plaît ! J’aborde la question qui te préoccupe. Les savants vont rire, dis-tu, de notre astronomie ; ils s’écrieront : que signi­fient ces constellations qui n’en sont pas ? Nos illusions d’optique prises au sérieux ! Mais il ne doit y avoir aucun lien entre les étoiles qui composent pour nous le groupe de la Grande Ourse, le groupe du Capricorne ou tel autre. Il y a des distances incalculables entre les mondes dont vous mêlez les rôles dans le ciel ! Vous faites faire des actions communes à des étoiles qui ne se connaissent pas ! Vous faites une plaisanterie d’association entre des étoiles qui vivent à des millions de lieues et qui ne se sont jamais parlé, la bonne farce ! Votre ciel est-il une main de jongleur où les astres dansent et font des tours de force, et votre astronomie est-elle une table où l’escamoteur a le talent de faire disparaître les distances ? Point de constellations, point de ciel, point de Dieu. Vous faites rire les mathématiques, et nous vous donnons un démenti. Votre nuit étoilée n’a rien à répondre à notre tableau noir ; nos télescopes seuls font le siège du ciel et nos canons sont braqués dans nos observatoires prêts à envoyer à vos constellations une mitraille de chiffres. – O savants, au-dessus de vos calculs il y a l’unité. L’unité est le total de Dieu. Il n’y a pas de chiffre mille, il n’y a pas de chiffre cent, il n’y a pas de chiffre dix, il n’y a pas de chiffre deux ; Dieu ne compte que jusqu’à un. Le ciel est une immense constellation. Il n’y a pas deux groupes d’astres ; il n’y en a qu’un. Il n’y a pas de millions de lieues ; il n’y a pas de millions de pieds, il n’y a pas de distances dans le ciel ; il n’y a que des voisinages, et il n’y a qu’une famille, et il n’y a qu’un peuple, et il n’y a qu’un monde. Toutes les petites constellations sont fausses dans le relatif, et vraies dans l’absolu, la Grande Ourse et le Verseau et Orion sont des accouplements tout faits pour les yeux et que ne dérange pas l’harmonie céleste ; tous les astres se voient, se connais­sent, s’attirent et s’aiment : ils se cherchent et ils se trouvent ; ils se comprennent et ils se vivifient; il y en a qui communiquent entre eux; il y en a qui s’épousent, qui s’engendrent et qui s’ensevelissent ; il n’y a pas d’astres solitaires, il n’y a pas d’astres orphelins, il n’y a pas d’étoiles veuves ; il n’y a pas de soleils perdus ; il n’y a pas de coin de la nuit qui soit en deuil ; il n’y a pas de jour abandonné ; il n’y a pas de sphère qui ne soit à elle seule tout le noyau du ciel ! toute la voûte est pleine d’un seul astre qui se répand ; les autres astres ne sont que les graines de l’astre-fleur. Un immense besoin de dévouement, voilà la loi des mondes ; la nuit, c’est la démocratie étoilée ; le firmament, c’est la république symbolique qui mêle les astres de tous les rangs et réalise la fraternité par le rayonnement. L’astre-palais aide l’astre-atelier, l’astre-atelier aide l’astre-mansarde, l’astre-mansarde aide l’astre-cave, l’astre-cave aide l’astre-bagne ; un infiniment petit est le frère cadet d’un infiniment grand ; une étoile de génie instruit une étoile idiote ; les soleils-hercules sont toujours auprès des soleils-berceaux ; le visage des mondes heureux regarde toujours du côté des mondes malheureux; les étoiles punies pleurent toujours du côté des étoiles récompensées, les étoiles récompensées sourient toujours du côté des étoiles punies. La consolation est la forme de la récompense. Il y a toujours un astre-colombe près d’un astre-tombeau. Il y a toujours un soleil qui panse près d’un soleil qui saigne. L’immensité est le mot d’amour de l’éternité. Amour, amour, tu es la solution suprême, tu es le dernier chiffre, tu es le milliard de Dieu et le total prodigieux que forment, dans le firmament étoilé, tous ces zéros éblouissants. Tu es le calcul extrême, le trésor du sépulcre et l’héritage des morts. Tu es plein de résurrections et tu fais, des caveaux célestes, des lieux splendides où l’on voit rayonner, à travers la profondeur des tombes, des piles de cadavres et des lingots d’ossements. »

Victor Hugo : « Sur le christianisme ?

L’Évangile eut ceci d’immense qu’il fit l’homme frère de l’homme, la femme sœur de la femme et jumeaux tous les enfants. Il jeta ces grands mots : aimez-vous les uns les autres. Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît. Aimez votre prochain comme vous-même. Nul n’est prophète en son pays. Les premiers seront les derniers. Laissez les petits enfants venir à moi. Que celui qui sera sans péché lui jette la première pierre. En vérité, je vous le dis, quelqu’un de vous me trahira. Mangez et buvez : ceci est ma chair, ceci est mon sang. Et ce grand cri qui sortira éternellement des bouches sublimes devant le ciel farouche : Eli, Eli, Lamma Sabactani. L’Évangile a pris l’homme dans l’ombre et l’a élevé dans la nuée. Il a chassé les vendeurs du temple et rétabli les poids étoilés dans la balance divine. Il a tordu les haillons et en a fait tomber de la pitié à grosses gouttes. Du Dieu sourd-muet il a fait un Dieu vivant, entendant et parlant, il a rendu la vue aux soleils frappés de cécité par deux mille ans de ténèbres. Il a refait l’homme et fait la femme. Il a eu des entrailles de mère, des entrailles de père, des entrailles d’enfant. Il a été le premier œil et la première mamelle. Il a pleuré la plus grande larme qui ait jamais allaité le genre humain. Il a bu le plus grand calice qui ait jamais monté de la tige de douleur. Enfin il a ouvert, à coups de marteau, le mystère formidable de la nature, et, debout sur le Golgotha, sanglant, sublime, forcé les quatre vents de la nuit à passer par les quatre plaies béantes de l’amour crucifié dans l’immensité. L’Évangile a fait de la tombe quelque chose de clément pour les repentirs, mais, et c’est ici son erreur, il en a fait quelque chose d’inexorable pour les scélérats. Le grand souci des religions devrait être moins les justes que les injustes, moins les bons que les mauvais, moins les repentirs que les remords. Les monstres sont le vrai troupeau de l’amour. La question n’est pas d’aimer les brebis, mais de se faire aimer des tigres. La plus grande lèvre du ciel est posée non sur le bercail, mais sur la jungle, sur l’antre, sur le désert, sur la crinière, sur la mâchoire, sur le rugissement ; la narine d’Héliogabale souffle dans le sein même de Dieu, le mufle de Phalaris mugit dans l’étable même de Dieu, les naseaux de Caligula hennissent le Seigneur, les nageoires de Domitien nagent dans le Seigneur, l’aspic Cléopâtre mord le talon du grand pasteur, le baiser de Judas lèche les ténèbres étoilées. La vraie religion, c’est un immense apprivoisement de bêtes fauves et non un immense bûcher de peaux de lions ; c’est une énorme tendresse pour les féroces, pour les infâmes, pour les souffrants difformes de la bestia­lité, pour les exécrés de la terre, pour les maudits de la vie. Elle aime les hais, elle sauve les perdus, elle dore les piliers d’airain. Elle a pitié des barres de fer qui sont les vrais roseaux, des âmes de boue qui sont les vrais gouffres, et des bouches sanglantes qui sont les vraies plaies. Elle regarde dans les profondeurs de l’horrible, et rit à ceux qui grincent des dents, et parle à ceux qui sont sourds, et écoute ceux qui sont muets, et se montre à ceux qui sont aveugles ; elle dit à l’homme monstrueux : lève-toi jusqu’à la mort qui s’élève jusqu’à Dieu. Grandis de tout ton cadavre. Elle dit aux animaux : animaux, levez-vous jusqu’à la mort qui se lève jusqu’à l’homme. Grandissez de tout votre cadavre. Elle dit aux plantes : plantes, levez-vous jusqu’à la mort qui se lève jusqu’à l’animal. Grandissez de toute votre chute. Elle dit aux pierres : pierres, levez-vous jusqu’à la mort qui se lève jusqu’à la plante. Grandissez de toute votre poussière. Elle crie : pourriture, excréments, fanges, semez, fleurissez, rayonnez ; monstruosités, difformités, terreurs, flamboyez ; resplendissez, pléiades de forfaits, constellations de crimes, nébuleuses de gouttes de sang, Voie lactée de poisons, tous les baisers célestes sont des mor­sures ressuscitées. L’infini n’est l’infini que parce qu’il est la clémence. Si on pouvait se perdre en Dieu, on se retrouverait en s’orientant sur le lever de son éternel sourire. Le firmament est borné au nord par la bonté, au sud par la charité, à l’est par l’amour, à l’ouest par la pitié. Dieu est la grande urne de parfums qui lave éternellement les pieds de la créature, il répand le pardon par tous les pores, il s’épuise à aimer ; il travaille à absoudre ; l’Évangile du passé a dit : les damnés, l’Évangile futur dira les pardonnés. »

1 L’Ombre du Sépulcre se manifesta de nouveau à partir du 13 septembre 1928 sous le nom de Symbole au travers du médium Jeanne Laval. Voir chapitre : « Médiumnité ésotérique. »