Gabriel Monod-Herzen : Vie et oeuvre de Sri Krishna Prem


14 Apr 2009

SRI KRISHNA PREM yogi et théosophe par Gabriel Monod-Herzen

(Revue Le Lotus Bleu. Mai-Juin 1966)

Ceci est le récit de l’existence d’un homme qui eut deux vies, et de celles que beaucoup d’entre nous ont rêvé.

Le 10 Mai 1898 naissait à Cheltenham, Ronald Henry Nixon. Son père, expert en porcelaines chinoises, faisait le commerce de la verrerie et de la porcelaine. Sa mère était christian scientist : elle fit de son fils un végétarien, ce qui lui fut fort utile lors de ses voyages.

Quand il eut fini ses études secondaires, le jeune Nixon obtint son admission au King’s College de Cambridge, dans la section des sciences. Il ne devait pas en profiter immédiatement en raison de la guerre de 1914-1918: engagé dans l’aviation, il passa toute l’année 1917 en France ; mais il ne semblait pas avoir d’avenir dans l’armée : l’extrême franchise de ses réponses déplaisait à ses chefs.

Ses dons pour les langues semblaient médiocres, car un séjour d’une année entière en France ne lui avait fait rien apprendre en français.

A sa démobilisation, il prit sa place à Cambridge, cette fois dans la section des lettres (the mental and moral sciences Tripos) ; une subtile transformation avait commencé à se produire en lui, dont c’était la première manifestation. Si les langues modernes n’avaient pas d’attrait pour lui, par contre, il maîtrisa le latin et le grec. Il se convainquit bientôt que l’enseignement universitaire de la philosophie comportait d’inacceptables lacunes du côté de la pensée orientale. Il fut très attiré par le bouddhisme et la théosophie: La Doctrine Secrète d’H.P. Blavatsky devint une de ses lectures favorites et devait le rester pendant toute sa vie.

Il nouait à cette époque quelques amitiés durables. Au cours d’une vente de livres, suivant la mort d’un écrivain, un jeune étudiant en médecine, le voyant feuilleter des ouvrages d’alchimie, fut tout à coup frappé par cette pensée : « Cet homme est celui qui résoudra les problèmes de ma vie ». Nous verrons combien cette intuition était vraie : je tiens ce récit de l’intéressé lui-même ; il s’appelait Alexander.

Le résultat des études et des réflexions de Nixon sur le bouddhisme l’ont amené à se rendre compte que l’image classique du Bouddha méditant n’avait aucunement le désir de représenter le Prince Siddhârta devenu religieux; mais bien, et uniquement, d’évoquer la silhouette d’un homme ayant atteint la suprême Libération : l’image possédait une vérité intérieure indépendante de sa valeur historique.

En 1921, Nixon obtint le 2nd Class Honour Degree et se préoccupa tout de suite de l’utiliser pour partir pour l’Inde, seul pays où il pensait pouvoir trouver son gourou. On venait de créer une Université à Lucknow : il y obtint un poste de lecteur puis celui de Professeur dans la section anglaise. A son arrivée, il fut reçu par le Recteur, M. G.N. Chakravarti, qui le logea dans la maison des hôtes.

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Cet éminent bengali était lui-même théosophe, ami personnel d’Annie Besant; il avait représenté la Société Théosophique au Parlement des Religions à Chicago, rendu célèbre par le fameux discours de Swami Vivekananda et il était le gourou de Bertram Keightley, qui fut un des fondateurs de la Loge Unie des Théosophes. Sa femme, Monica, descendante, comme lui, d’une grande famille du Bengale, était célèbre par son élégance et le charme de ses réceptions ; elle était également théosophe et amie de Mme Besant.

Très vite, Ronald Nixon trouve dans la vie indienne son véritable milieu ; il cesse alors de fréquenter ses compatriotes. Parlant plus tard de cette époque, il disait en souriant avoir adopté la vie hindoue en bloc « superstitions comprises ». La famille Chakravarti l’adoptant comme un fils lui fait une place dans leur propre maison.

Un jour Mme Chakravarti dit à son mari : « Maintenant que nos enfants sont grands, je désire me consacrer de plus en plus complètement aux questions spirituelles ; je vous serais reconnaissante d’inviter à faire un séjour chez nous les personnes intéressantes passant à Lucknow ». A la fin de l’année Mme Chakravarti déclare que l’expérience avait suffisamment duré : « car, dit-elle à son mari, j’ai trouvé mon gourou: c’est vous ». Mr. Chakravarti lui répondit : « Puisque vous me faites cette demande, à laquelle vous savez que l’on ne peut pas répondre non, je puis vous dire maintenant, que, depuis 25 ans, je pratique le yoga ».

Ainsi Monica Chakravarti devint-elle disciple de son mari, ce qui est considéré dans l’Inde comme une circonstance exceptionnellement heureuse, mais extrêmement rare. Cela ne changeait rien à la vie extérieure de la famille. La ville de Lucknow est située au pied de l’Himalaya, bien ouverte vers le Sud et protégée du vent du Nord, ce qui en fait pendant l’été une fournaise. La famille Chakravarti s’en allait alors dans la petite ville de montagne d’Almora où les soirées restent fraîches et d’où l’on peut voir s’élever, à quelques cinquante kilomètres de distance, les glaces du Trisul et de la Nanda Devi.

Nixon s’était mis à apprendre l’hindi avec ses parents adoptifs; pour l’exercer, ils avaient choisi de lui faire lire à haute voix la Srimat Bhaghavata : il s’agit d’une vie de Sri Krishna en de nombreux volumes. Cette lecture n’était pas seulement un exercice de prononciation : il s’agissait surtout de bien comprendre les termes de la philosophie mystique du Nord de l’Inde. Au cours de ces soirées de lecture et d’exégèse, Nixon découvrit que c’était presque toujours Mme Chakravarti qui répondait à ses questions avec une simplicité et une ferveur qui révélaient en elle une profonde expérience vécue de la présence divine. Plus tard, Sri Krishna Prem décrira cela, en disant que l’on avait auprès d’elle l’impression que Sri Krishna était dans la pièce voisine, invisible mais tout proche. Il n’y avait pas de doute : le gourou que Nixon cherchait depuis son départ d’Angleterre était depuis longtemps à ses côtés. Il demanda à Mme Chakravarti de l’accueillir comme disciple, ce qu’elle accepta, mais à une condition : c’est qu’il ne quitterait jamais le sentier sur lequel il allait s’engager, comme le font trop souvent les occidentaux partis à la découverte de la voie spirituelle et qui papillonnent d’un maître à l’autre pour n’aboutir nulle part.

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En 1926, Mr. Chakravarti atteint l’âge de la retraite et doit, par conséquent, quitter son poste de Lucknow. A cette époque existait à Bénarès la première Université Hindoue, fondée par Annie Besant, qui vivait pauvrement en marge de l’enseignement officiel; cela lui permit d’accueillir Ronald Nixon. Pour ce dernier, le changement de résidence était en même temps l’abandon de toutes ses ambitions professionnelles. Excellent professeur, aimé de ses élèves comme de ses collègues, Nixon avait devant lui une belle carrière toute tracée en restant dans l’enseignement officiel. Si l’ésotérisme hindou l’intéressait tellement, il pouvait, comme le faisait le juge Sir John Woodroffe de Calcutta, qui était en train de publier la plus complète et la plus profonde étude des Tantras qui ait jamais été faite, poursuivre ses recherches sans quitter sa chaire.

Bénarès ne pouvait offrir au professeur Nixon qu’un emploi inférieur à tous points de vue à celui qu’il avait à Lucknow. Il l’accepta, néanmoins, sans hésitation et profita de son séjour dans la ville sacrée pour apprendre le sanscrit. Il continua de vivre avec le Dr. Chakravarti qui s’était fait construire une maison en dehors de l’Université.

En effet, une nouvelle et grave décision devait être prise par la famille Chakravarti. Des menaces très sérieuses du côté pulmonaire avaient rendu nécessaire le départ de Mme Chakravarti pour la montagne, alors que l’état du cœur de son mari l’empêchait de l’y accompagner. La séparation, était donc inévitable. Elle voulut lui donner une forme en plein accord avec leur commun idéal spirituel et c’est avec l’autorisation de celui qui était son Gourou et son mari, qu’elle se rend à Brindaban, ville consacrée à Sri Krishna, aux bords du Gange, auprès du guide spirituel d’une importante communauté de sannyâsins vichnouïtes : elle prononce devant lui les vœux du sannyasi, revêt pour la vie la robe ocre et devient Sri Yashoda Maï . Peu de temps après — c’était en 1928 — Nixon suit son exemple et devient Sri Krishna Prem Vairagi.

Il m’a longuement parlé lui-même de ce séjour dans la ville sainte qui fut rempli d’un bonheur rayonnant. Enfin, il avait dépouillé le vieil homme et pouvait consacrer chaque instant à la gloire et à l’amour de Sri Krishna. En compagnie de nombreux pèlerins il mendiait sa nourriture dans la ville puis allait au bord du fleuve sacré chanter, jusqu’à l’épuisement de ses  forces, des poèmes en l’honneur du Divin Berger.

Chaque année Sri Yashoda Maï descendait voir son mari à Bénarès ; ne voulant pas vivre dans une maison, elle avait loué un house-boat (maison en bois construite sur un bateau) qu’elle faisait attacher au bout du jardin de Mr. Chakravarti.

Entre temps la vie des deux sannyasis avait connu à Almora des difficultés imprévues. Sri Yashoda Maï y avait loué une maison dans l’espoir de pouvoir s’y consacrer entièrement à la vie mystique. Hélas! les hommes en décidèrent autrement…

Suivant la règle monastique, Sri Krishna Prem parcourt chaque jour la ville pour mendier sa nourriture et celle de son gourou. Déjà Sri Yashoda Maï  jouissait d’une réputation de sainteté, et l’on imagine la curiosité qu’y ajoutait la présence d’un disciple anglais auprès d’elle ! en peu de temps, deux cents demandes d’horoscopes et de talismans arrivèrent chaque jour, dans leur « retraite », aussi Sri Yashoda Maï décida de quitter Almora pour une localité plus retirée.

Pendant ces années de probations, la conception de l’idéal spirituel avait subi chez Sri Krishna Prem une complète transformation, tout en restant fidèle à sa direction primitive. A l’image statique du nirvana bouddhique, s’était substitué peu à peu l’image d’une divinité ardemment vivante, pénétrante et inspirant chaque acte de la vie la plus ordinaire au point de lui donner son sens et sa valeur. Quand il pensait à Sri Krishna, Sri Krishna Prem se rappelait le passage de la Bhagavad Gîta (VII, 8, 9) :

« Je suis la saveur des eaux, fils de Kounti, le rayonnement du Soleil et de la Lune, le Mot sacré dans les Védas, le son dans l’éther et la virilité dans les hommes, le pur parfum de la terre et l’éclat du feu, la vie dans tous les êtres et la ferveur des ascètes. »

Il va du reste, avoir bientôt l’occasion de se consacrer très matériellement au culte de ce dieu vivant. On vient de proposer à Sri Yashoda Maï un terrain qui lui convient parfaitement à Mirtola, à 22 km. d’Almora, sur le chemin du pèlerinage au lac tibétain du Mansarovar. Elle peut alors y réaliser son rêve, qui est d’élever un temple à Sri Krishna, qui soit en même temps une habitation pour elle et son disciple. Cet édifice, commencé en 1930, fut consacré l’année suivante: l’endroit fut nommé Uttara Brindaban, c’est-à-dire : Brindaban d’en haut.

La plus jeune des filles de Sri Yashoda Maï , vint vivre auprès d’elle et devait prononcer peu après les vœux de sannyasi; elle devint disciple de Sri Krishna Prem.

C’est à cette époque, en 1936, que mourut Mr. Chakravarti. Sa femme perdait ainsi, à la fois, la présence physique de son instructeur et celle du compagnon de toute sa vie : ce fut un choc profond qui ébranla sa santé déjà compromise.

Pourtant, cette séparation fut un bien pour elle. Son respect et son affection pour son Maître étaient si grands, qu’elle faisait de lui l’expression complète de son idéal et par là, s’arrêtait à lui dans son aspiration vers le Divin. Cet obstacle levé par le destin, une étape nouvelle allait commencer.

L’état de santé de Sri Yashoda Maï ayant beaucoup empiré, on décida de faire venir un excellent médecin militaire britannique qui se trouvait alors dans le voisinage. C’était, sous l’uniforme d’un commandant de l’I.M.S., l’ancien camarade de Cambridge : Alexander. Quand il eut terminé l’examen de sa patiente, il montrait un visage soucieux, Sri Yashoda Maï soulevant du doigt sa robe de sannyasi, dit à Alexander : « Vous savez ce que ce vêtement signifie: vous pouvez donc être sûr que l’idée de la mort n’a rien qui puisse m’impressionner ni même m’être désagréable. Mais comme c’est un événement qui implique, pour moi, la nécessité de prendre une série de décisions pratiques, je vous prie de me dire combien de temps j’ai encore à vivre ? »

Alexander lui répondit: « Six mois sûrement, un an peut-être, certainement pas deux ».

Sri Yashoda Maï, en finissant de me raconter cette anecdote, ajoutait pour conclure, en montrant Alexander vêtu à son tour de la robe ocre et assis à ses pieds : « Il y a douze ans qu’il m’a fait cette prophétie ».

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En 1942, ma position dans les Services de la France Libre m’ont obligé à quitter Pondichéry et pourtant à rester dans l’Inde: j’ai immédiatement pensé à profiter de cette circonstance pour faire la connaissance de Sri Krishna Prem, que je ne connaissais que par ses œuvres et par ses lettres à mon cher ami Dilip Kumar Roy, qui, depuis vingt ans vivait à l’Ashram de Sri Aurobindo. C’est avec une lettre de lui que j’arrivai à Mirtola.

Ma rencontre avec Sri Krishna Prem eut un caractère assez surprenant parce qu’elle fut le commencement immédiat d’une intime amitié. Ce fut si net, que tous ceux qui en furent les témoins ont pensé que ce jour-là nous ne nous étions pas trouvés, mais retrouvés. Pour ceux que cette explication sur le plan intérieur ne satisferait pas, j’ajouterai qu’il y avait plusieurs bonnes raisons extérieures pour nous rapprocher : tous deux nous étions d’origine européenne, de formation et de métier universitaires, tous deux nous avions quitté l’Europe pour trouver notre gourou dans l’Inde, et nous l’y avions effectivement rencontré ; par contre, lui s’était assis pour toujours aux pieds du Maître, alors que j’avais cru devoir m’efforcer d’appliquer les enseignements du mien à la vie dans le monde extérieur. Le fait que nous ayons trouvé auprès de deux êtres humains différents la voie la plus directe vers le Divin, ne changeait certes rien à l’unité de notre but et ne pouvait en rien nous séparer. Du reste, Sri Aurobindo a plusieurs fois exprimé, en particulier dans ses lettres à D.K. Roy, sa haute appréciation des qualités spirituelles de Sri Krishna Prem et celui-ci, ayant fait un voyage dans l’Inde du Sud, fut reçu plusieurs jours à l’Ashram de Pondichéry.

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La vie à Uttara Brindaban était caractérisée par la parfaite unité de son aspect extérieur et de sa réalité intérieure.

Intérieurement, elle s’exprimait par les actes du culte quotidien, par la discipline individuelle de chacun, par ce prolongement pratique du sentiment mystique réalisé dans la discipline monastique. De toutes les obligations qu’elle comportait, la plus visible, et peut-être la plus stricte, était le régime alimentaire. Il était, naturellement, rigoureusement végétarien, ne comportant même pas d’œufs, excluant rigoureusement toutes boissons fermentées, mais permettant, avec une grande modération, de fumer du tabac. Le rituel du temple était fort simple, car la communauté n’était pas riche ; mais ceci avait été prévu par Sri Krishna lui-même qui dans sa Gîta (IX, 26) dit :

« Une feuille, une fleur, un fruit, de l’eau qui me sont offerts avec dévotion, je les accepte avec joie, pieuse offrande d’un cour qui s’efforce vers moi. »

Chaque soir, nous étions tous réunis dans la chambre de Sri Yashoda Maï,  auprès de qui se couchait son chien fidèle. Sri Krishna Prem faisait la lecture à haute voix : c’était alors La Voix du Silence de H.P. Blavatsky ; lecture faite à l’indienne : chaque phrase étant longuement séparée de la suivante, pour nous permettre de prendre profondément conscience de l’écho éveillée en nous par chacune. Parfois, une remarque était faite, une demande d’explication. Les interventions de Sri Yashoda Maï étaient brèves, totalement impersonnelles et pourtant pénétrées d’ardeur mystique.

La vie extérieure comportait quelques visites peu nombreuses, surtout lorsqu’il s’agissait d’européens : un système de filtrage amical, mais ferme et efficace, étant pratiqué à l’étape d’Almora, grâce à la présence dans ce village d’un couple ami : le biologiste Boshi Sen et sa femme, d’origine américaine, née Gertrude Emerson. Par contre, les sadous, pèlerins se rendant au Tibet, étaient régulièrement accueillis. Un groupe de paysans du village voisin se considérant comme des « disciples laïcs », offraient régulièrement leur travail à la communauté.

Car tout le monde travaille à Uttara Brindaban, chacun mettant les aptitudes que lui donne son métier au service de tous ceux qui désirent en user. Sri Yashoda Maï, qui avait reçu une excellente éducation secondaire, faisait la classe aux marmots du village, leur enseignant à la fois les rudiments de l’instruction élémentaire et ceux d’une hygiène quotidienne ; de plus, et tant que sa santé le lui a permis, elle fit elle-même la cuisine pour tous. Le Dr Alexander, devenu Sri Haridas, soignait, dans un petit dispensaire, les paysans malades, ayant Sri Krishna Prem comme infirmier. Les paysans s’occupaient des champs appartenant à la communauté d’où celle-ci tirait une bonne partie de sa nourriture. Sri Yashoda Maï, quand elle avait reçu de son disciple Nixon la totalité de ses biens, avait soigneusement conservé la bibliothèque : celle-ci était logée dans une maison séparée d’Uttara Brindaban. Quant à Sri Krishna Prem, il enseignait : si le professeur Nixon était mort, sa consécration au rayonnement de la Connaissance ne s’était jamais arrêtée. De nombreuses questions lui étaient posées par des correspondants répartis dans toute l’Inde et au-delà. De cette abondante correspondance et des lectures du soir sont nés trois livres qui parurent tout d’abord par fragments, dans la Revue de la Loge Unie des Théosophes, de Bombay : The Aryan Path.

Le premier est le plus court, il s’intitule : La Recherche de la Vérité ; c’est en même temps l’acte de foi d’un chercheur et ce qu’il peut y avoir de plus élevé dans les conseils d’un instructeur à ceux qui l’écoutent.

Les deux ouvrages suivants sont des commentaires de deux textes d’une importance capitale : le premier s’intitule : Le Yoga de la Bhagavad Gîta, et le second : Le Yoga de la Kathopanishad. Comme ces titres l’indiquent, l’un et l’autre volume envisagent le texte sous l’aspect du Yoga : pour la Bhagavad Gîta cela n’est que naturel, puisque chaque chapitre du livre fameux contient l’affirmation que la Gîta est une des Ecritures du Yoga. On sait que ce poème est le plus répandu dans l’Inde de tous les textes sacrés, de telle sorte qu’il se trouve être l’entrée naturelle dans la tradition hindoue. Le commentaire de Sri Krishna Prem est strictement hindou dans la distribution de ses parties et dans son inspiration ; mais sa forme littéraire, son style, sont pénétrés d’humour britannique et d’une irrévérence souriante pour les académiciens officiels : ils rattachent l’auteur à des lignées célèbres d’écrivains d’outre-manche. Cette apparente légèreté n’empêche pas cet ouvrage d’avoir une importance fondamentale : c’est la base véritable de toute une conception de la pratique spirituelle. Son retentissement dans l’Inde fut considérable.

Le Yoga de la Kathopanishad est un traité plus technique. On pourrait dire qu’il contient une anatomie et une physiologie de la conscience humaine dont le mécanisme est décrit dans ses mouvements les plus subtils, particulièrement dans ses rapports avec le mystère de la mort et de la renaissance.

Malgré leur importance, ces profonds travaux n’empêchaient par les habitants d’Uttara Brindaban de se promener autour de chez eux. Sri Krishna Prem m’emmena un jour au fond de la vallée voisine où s’élève, parmi les cèdres odorants, le vieux temple de Dandeshwar ; là, tandis que j’étais prié, très aimablement, de rester à la porte, il pénétrait jusqu’au sanctuaire pour s’y recueillir quelques minutes. Pourtant ses yeux bleus, sa physionomie très britannique, ne laissaient aucun doute sur sa race européenne : mais la robe du sannyâsi garantissait son droit.

Cette vie féconde, très bien réglée, continua jusqu’au jour où s’accomplit un évènement depuis longtemps attendu : le retrait hors de notre monde de Sri Yashoda Maï.

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C’était en 1944: Sri Krishna Prem connut alors la solitude des sommets. Tout naturellement l’Ashram devint le sien et il eût à porter la lourde responsabilité d’être un gourou. Pour employer les termes hindous, on peut dire que c’était là, pour lui, le début d’un nouveau dharma, la manifestation d’un nouveau karma : ce que l’on peut résumer en disant qu’un nouvel homme venait de naitre.

Neuf ans plus tard, donc en 1953, je lui faisais ma seconde et dernière visite. Entre temps, nous nous étions rencontrés à Calcutta, à Puri, à Pondichéry, et nous n’avions pas cessé de correspondre. En arrivant à Uttara Brindaban, en voyant apparaître au sommet du sentier la haute silhouette de mon ami, j’eus l’impression très nette de le trouver intérieurement grandi et transformé.

La vie même de la communauté avait évolué. Sa fondatrice n’était plus là ; devant l’entrée du temple, un petit monument avait été élevé pour contenir ses cendres. Sa fille, Moti Rani, avait aussi quitté ce monde après avoir reçu l’ordination. La vie de ceux qui restaient s’était dépouillée de ce qui n’était pas essentiel. Mentalement et matériellement, on accueillait plus facilement les visiteurs, la chaleur humaine était plus grande qu’auparavant. Tout cela n’était que formes extérieures ; mais je savais par expérience qu’elles ne pouvaient être que l’expression fidèle d’un changement intérieur et j’en eus bientôt une preuve surprenante.

Sri Krishna Prem me fit lire un ouvrage, très court, qu’il avait commencé dix ans plus tôt: c’était un commentaire de ces Stances de Dzyan, qui sont le cœur même de La Doctrine Secrète de H. P. Blavatsky.

Je fus profondément ému par la profondeur de ce commentaire, et tout autant par son extraordinaire originalité que par la beauté de son style : jamais, dans les autres livres de Sri Krishna Prem, je n’avais trouvé une aussi parfaite unité entre l’inspiration et la forme verbale. Or, le texte n’était pas terminé : le dernier quart des Stances n’était pas examiné.

Quand je lui en ai demandé la raison, il parut extrêmement embarrassé et me dit qu’il ne terminerait pas ce commentaire. Je me suis permis de lui faire remarquer avec une certaine vivacité, que son texte, complété, rendrait aux lecteurs de la Doctrine Secrète, un immense service, en leur montrant, dans ce livre, des profondeurs qu’ils ignoraient. Comme je plaidais cette cause avec chaleur, il me regarda longuement en silence, et me dit enfin : « Je ne peux pas terminer ce travail, car l’homme qui l’a commencé n’existe plus ». Il ne me restait plus qu’à copier ce que je trouvais essentiel dans cet ouvrage et à, l’emporter comme un trésor avec le regret de ce qui lui manquerait toujours, regret tempéré par une petite phrase que j’avais cru être une consolation affectueuse : « Je ne terminerai pas ce commentaire, mais je le referai peut-être ».

Je me trompais dans mon interprétation.

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Un an environ après mon départ, Sri Haridas disparaissait à son tour. En 1955, Sri Krishna Prem remet dans les mains d’un jeune disciple britannique toute l’administration de la propriété. Une période d’intense concentration et d’épanouissement s’ouvre alors. Quelques années plus tard, Sri Krishna Prem m’a fait le plus beau des cadeaux en m’annonçant qu’il avait recommencé et terminé son Commentaire des Stances de Dzyan, et que mon affectueuse insistance avait été pour quelque chose dans sa décision.

Le livre doit paraître aux Editions Théosophiques d’Adyar vers le mois de juin 1966, sous le titre de L’Homme, Mesure de Toutes Choses.

Le 14 novembre 1965, Sri Krishna Prem quittait le monde terrestre à l’Hôpital de Naïni Tal. Le corps fut remonté vers Uttara Brindaban. Là où la route s’arrête, plus de cent villageois attendaient, qui réclamèrent le droit de porter le corps pendant plusieurs kilomètres qui restaient à parcourir jusqu’au temple de Dandeshwar où s’élevait un bûcher de cèdre pour la crémation. Les cendres furent apportées près du temple élevé par Sri Yashoda Maï. Un ami hindou fit graver sur le mausolée cette épitaphe :

« Pour moi il était la preuve tangible de l’intangible et donnait à la vie profondeur et dignité ».

Si je pouvais me le permettre, pensant à cette vie dédiée sans une hésitation vers un seul idéal, j’ajouterais à cette phrase ces mots : « Il fut l’incarnation de la fidélité ».

A l’heure actuelle, de nouveaux disciples vont arriver à l’Ashram pour parcourir sous l’inspiration de sa mémoire la Voie qu’il a montrée.

Gabriel MONOD-HERZEN

L’OEUVRE ÉCRITE DE SRI KRISHNA PREM par Gabriel Monod-Herzen

(Revue Le Lotus Bleu. Novembre 1968)

Si l’on prend le mot « œuvre » dans son sens le plus large, l’œuvre d’un yogi n’est autre que son yoga, sa vie même.

Mais il arrive que des yogis aient consacré une partie importante de leur vie à un enseignement écrit : c’est le cas de Sri Krishna Prem.

Je ne parlerai pas ici de sa correspondance, malgré sa grande importance, parce que, en général, elle n’était pas destinée au public.

J’ai eu l’occasion ici même de dire comment ce sage, né anglais, devenu indou, avait en somme vécu deux vies en une seule existence terrestre. Quand on pense que la première fut celle d’un brillant étudiant en lettres, puis d’un professeur universitaire d’anglais extrêmement doué pour écrire, il est difficile de croire qu’il n’a pas été pendant cette époque l’auteur de poèmes ou d’articles, mais rien n’en est resté ; de telle sorte que son œuvre écrite se confond avec ce qu’il écrivait comme yogi et qui ne comprend que quatre ouvrages.

Deux caractères, apparemment opposés, frappent dans cette œuvre : d’une part, la nature impersonnelle des sujets traités, qui sont des réponses à des questions posées par des disciples ou des sympathisants et surtout des commentaires de textes inspirés. Dans aucun cas on ne sent le travail choisi d’avance intelligemment et artistiquement composé, et qui peut, même s’il n’a pas été fait pour cela, apporter un renom à son auteur. D’autre part, tout y est admirablement écrit, avec un humour très britannique, une pénétration admirable et un sens poétique atteignant, notamment dans le dernier ouvrage, une intensité bouleversante. Ajoutons que si l’orthodoxie de Sri Krishna Prem, qui était un sannyasi régulièrement ordonné d’une secte Vaishnava extrêmement stricte, ne peut jamais être mise en doute, elle s’exprime avec une totale liberté d’images et de pensée, sans hésiter à s’écarter des plus fameux commentaires de ses prédécesseurs, quand le soin de la vérité lui paraît l’exiger.

Sri Krishna Prem ne fit jamais rien pour répandre sa pensée ou le récit de ses expériences, mais dans le milieu universitaire et théosophique où il avait vécu comme professeur, on avait assez vite pris de l’intérêt pour ses réactions aux doctrines indoues : ceux qui ne pouvaient pas venir le voir lui écrivaient et les questions se ressemblaient souvent. Tant et si bien que, pour éviter des répétitions, Sri Krishna Prem écrivit ses réponses à chaque sujet principal sous forme de courts articles que des revues diverses ont publiés. C’est leur ensemble qui forme le premier volume de ses œuvres. Il contient des réponses claires et profondes aux problèmes qui se présentent au disciple dès ses premiers pas. Problèmes élémentaires ? Non, car de leur solution dépend l’orientation des efforts suivants et souvent le succès même de toute l’entreprise.

Ces réponses ont le double souci de ne pas dépasser l’expérience de l’auteur, quand elles affirment un fait, et de s’appuyer sur des autorités incontestables pour la compléter chaque fois qu’il s’agit d’atteindre aux aspects les plus élevés.

En quelques années, cette union d’une expérience personnelle en progrès constant, avec la méditation des textes inspirés, en a fait naître une compréhension originale, faite d’une constellation d’interprétations nouvelles de leur éternelle vérité. Il était naturel de grouper ces « darshan », ces points de vue, autour du texte qui les avait fait naître : il en est résulté trois ouvrages : le Yoga de la Bhaghavat Gita, le Yoga de la Kathopanishad et l’Homme, mesure de toutes choses.

LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ

Dans ce recueil, la technique de la vie spirituelle, son application dans la vie, ses incidences intellectuelles, sont tour à tour prises sous le feu du regard intérieur de l’auteur et s’éclairent d’une façon nouvelle. Mais deux sujets l’emportent sur tous les autres : la dévotion (bhakti) et le gourou, qui occupent la moitié du volume.

L’approche de la voie mystique chez Sri Krishna Prem est caractéristique : on ne peut pas aimer ce que l’on ne connaît pas, dit-il, il faut donc qu’une connaissance indirecte — donnée par les livres ou par « l’enseignement de ceux que l’instinct du cœur accepte comme maîtres » — soit d’abord acquise, et qu’elle fasse surgir la flamme de l’amour divin. Alors, alors seulement, le gourou, le Maître intérieur s’éveille : il est le Seigneur, et quand l’amour que le disciple lui a voué s’étend à tous les êtres, parce que en tous il reconnaît l’unique Divinité, le but est atteint.

Le rôle de l’instructeur humain est aussi présenté sous une forme inhabituelle, Sri Krishna Prem insiste sur le fait que le gourou extérieur n’est pas nécessaire, qu’il vaut mieux, au début du sentier, n’en pas avoir, afin de se bien pénétrer de cette vérité fondamentale que c’est le disciple qui doit parcourir la Voie, lui-même et par lui-même ; et que c’est seulement quand il a acquis le détachement et la maîtrise de soi que cet instructeur humain devient souhaitable, car désormais il n’apparaîtra plus comme un surhomme providentiel se chargeant de tout le travail que le disciple doit faire, mais comme le témoin véridique, celui qui indique et soutient.

Certains lecteurs, qui ne connaissaient pas Sri Krishna Prem, ont pu voir là un acte d’orgueil. Quand on sait avec quel respect, quelle dévotion, Sri Krishna Prem considérait son gourou, une telle interprétation est impossible et l’on se rend compte que cette attitude était en fait l’enseignement que cet instructeur lui-même avait donné à ce disciple exceptionnel. C’est un message d’en haut qui nous est donné là, la transmission directe d’une vérité spirituelle, peut-être la plus importante pour le jeune disciple. Et l’on voit, en repensant à l’ensemble du livre, qu’en réalité, il pénètre tout ce volume qui est essentiellement une exhortation constante à l’éveil du maître dans notre cœur.

LE YOGA DE LA BHAGAVAT GITA

Ce volume a paru en même temps que le précédent, ses chapitres avaient été publiés dans The Aryan Path, revue de la Loge Unie des Théosophes dans l’Inde.

Quand on compare les traductions européennes de la Gita avec le texte, on est frappé par l’oubli systématique par les traducteurs des titres des chapitres qui, tous, précisent que ce texte est « une écriture de yoga ». Oublier ce caractère essentiel du livre, c’est risquer gravement de ne comprendre ni son sens, ni sa valeur.

Sri Krishna Prem a choisi l’attitude opposée : il ne donne pas la traduction du poème (dont il recommande les versions anglaises d’Annie Besant et Bhagavan Das, d’une part, et d’autre part, de W.P.D. Hill), son œuvre étant un commentaire vers par vers, centré sur l’idée que le texte entend montrer quelles sont les voies que la conscience humaine peut parcourir pour atteindre le Divin et s’unir à lui.

Que le combat de Kouroukshetra soit historique, que les personnages mis en scène par le poète aient existé, est possible, mais parfaitement secondaire. Les événements fournissent un simple support, presque un prétexte, aux exposés qui, partant de l’abattement qui saisit Ardjouna devant le terrible devoir qui l’attend, aboutit au renoncement à la libération spirituelle elle-même, après avoir parcouru seize aspects différents de ce détachement qui est le moyen tout puissant d’atteindre à cette libération. Le sujet du poème, c’est le yoga, la voie et les moyens de l’union spirituelle. Le texte apparaît comme un guide où chaque lecteur peut trouver un passage correspondant à sa propre nature ; c’est ainsi, d’une part, un acte d’amour du poète vers son Dieu, mais aussi de ce Dieu vers l’homme, puisqu’il prend toutes les formes, offre tous les aspects, pour se rendre accessible : IX. 29 : « je suis le même pour tous les êtres ; nul ne m’est haïssable et plus cher » ; IX. 23 : « ceux qui sacrifient avec foi, même à d’autres divinités, sacrifient pourtant à moi… » IX. 26 : « Une feuille, une fleur, un fruit, de l’eau, qui me sont offerts avec dévotion, je les accepte avec joie, pieuse offrande d’un cœur qui s’efforce vers moi ».

LE YOGA DE LA KATHOPANISHAD

Ce volume a paru quelque temps après les deux premiers, vers 1942. C’est une traduction du texte de la célèbre Upanishad et son commentaire détaillé. Les interlocuteurs sont un jeune brahmane et la Mort. Celle-ci, liée par la promesse de répondre, se trouve obligée de révéler à son disciple l’état de ceux qui sont « passés au-delà ». Ici Sri Krishna Prem n’hésite pas à s’opposer à la très grande majorité des pandits — sans parler des indianistes — qui croient que cette expression désigne les morts ; par une analyse pertinente du texte, il montre qu’il s’agit de ceux qui sont passés au-delà de l’état ordinaire de l’homme, de ceux qui ont atteint la suprême libération. Les deux derniers chapitres du texte, le dernier en particulier, confirment cette interprétation en affirmant que cet enseignement donné par la Mort est « un enseignement complet du yoga » (V. 18) après avoir insisté sur ce que les libérés sont aussi passés au-delà de la mort.

Ainsi l’Upanishad retrouve sa jeunesse éternelle, la valeur sacrée de son enseignement qui prolonge et détaille celui de la Gita en précisant ce que l’on pourrait appeler la structure intime de la conscience et sa vie. Traité souvent technique, ce livre s’adresse à ceux qui ont déjà passé la première porte, celle qui ouvre sur le sentier intérieur. Il restait à élargir l’horizon de cet enseignement, à passer de l’individuel au cosmique pour faire sentir comment la libération n’est pas une évasion hors des misères humaines, mais une union avec l’œuvre universelle du divin créateur : c’est à cela que Sri Krishna Prem a consacré son dernier ouvrage : Man, the measure of all things.

L’HOMME, MESURE DE TOUTES CHOSES

Ce titre platonicien marque la seconde rédaction — définitive — d’un commentaire des Stances de Dzyan.

Ces vers sont l’un des quatre textes inspirés qui sont au cœur de la théosophie — les trois autres étant La Lumière sur le Sentier, La Voix du Silence et Aux Pieds du Maître (ce dernier n’étant accepté que par une partie des Sociétés Théosophiques actuelles).

Les Stances de Dzyan sont le cœur même de l’œuvre fondamentale d’H.P. Blavatsky, La Doctrine Secrète, qui n’en est qu’un commentaire. Cet ouvrage considérable est constamment cité par les théosophes, mais le respect qui l’entoure est tel qu’aucun d’entre eux n’a jamais osé proposer une autre interprétation des Stances qui sont à sa base. Et pourtant il est dit dans La Doctrine Secrète elle-même que tous les textes sacrés sont symboliques et, pour cela, peuvent et doivent être étudiés sous des points de vue différents.

Sri Krishna Prem avait une double raison d’admirer La Doctrine Secrète.

D’une part, son gourou, Sri Yashoda Maï, avait été, dans sa vie séculière, une grande amie d’Annie Besant, présidente de la Société Théosophique d’Adyar, et avait une profonde admiration pour l’œuvre d’H.P. Blavatsky. D’autre part, Sri Krishna Prem avait trouvé dans les Stances de Dzyan l’écho de ses propres expériences intérieures, le complément d’autres textes inspirés. C’est ce point de vue de l’expérience spirituelle directe qu’il a suivi constamment dans son commentaire.

Les stances sont réparties en deux séries, la première décrivant la création du monde, la seconde celle de l’homme : cosmogenèse et anthropogenèse. Mais ces expressions doivent être prises ici dans leur sens intérieur, comme des références précises non pas à des phénomènes cosmiques ou biologiques (bien que la possibilité d’un accord entre elles et ces faits ne soit nullement exclue), mais à des états de conscience. Encore une fois, ce dernier terme doit être compris dans toute son extension : conscience universelle, cosmique et divine, tout d’abord, et ensuite, à titre de projection partielle, conscience humaine individuelle.

Dans sa première version de son point de vue, Sri Krishna Prem avait commenté la première série de stances et la moitié, environ, de la seconde. Il s’était alors arrêté, parce que sa propre évolution intérieure lui découvrait de nouveaux horizons dont la description exigeait une reprise de toute l’œuvre. C’est de lui-même que je tiens ces détails, et je ne puis oublier la fin de notre entretien, alors que j’insistais pour savoir pourquoi il ne terminait pas son commentaire ; après un assez long silence, il me dit : « La raison ? c’est que l’homme qui avait écrit cela n’existe plus ».

Depuis, les demandes de quelques amis lui ont fait reprendre tout ce travail. Son disciple Sri Madhava Ashish y a collaboré. Mais il faut voir dans cette collaboration bien plus que ce que l’on entend habituellement par ce mot. Sri Krishna Prem a voulu qu’elle soit l’expression matérielle d’une véritable transmission spirituelle : il a placé la signature de son disciple avec la sienne, sur ce volume, mais en demandant formellement, en dépit du travail qu’il avait fait sur le texte, que le volume consacré à l’anthropogenèse soit signé par son disciple seul, et c’est ce qui sera fait.

Dans le volume dont nous parlons, la création du monde est décrite comme un éveil progressif de l’immensité, réceptacle de tous les passés, source de tous les devenirs, sorte d’inconscient cosmique.

Par une gradation d’une délicatesse extrême, l’éveil se prépare, puis se fait, et le jeu du monde éclate avec sa richesse, ses combats, son ignorance et ses injustices, et pourtant pénétré, au plus profond de son être, par un désir, une impulsion constante vers la conquête d’une liberté qui le ramènera, conscient, près de sa source. Et ce chemin « tracé parmi les étoiles », c’est celui qui s’offre à notre conscience.

En effet, parmi les êtres innombrables, surgit l’homme : en lui, par lui, le chemin du départ va devenir celui du retour ; le cycle va se fermer, et de la lutte douloureuse du monde divisé par son ignorance il tendra vers la paix de l’unité créatrice. Cette dernière partie de l’ouvrage paraîtra, comme nous venons de le dire, sous le nom de Sri Madhava Ashish et sous le titre de « l’Homme, fils de l’Homme ».

Déjà, comme nous l’avons dit, c’est au milieu de cette partie des stances que Sri Krishna Prem avait interrompu sa première étude. Cette fois l’interruption est d’un autre ordre, semble-t-il, mais ce n’est peut-être qu’une apparence : n’est-ce pas encore une fois un progrès de son être intérieur, l’union suprême de son être avec Celui qui fut le seul but de sa vie, qui, en le faisant passer au-delà des limites de cette existence passagère, a remplacé la parole écrite par l’expérience totale ?

G. MONOD-HERZEN.

(Revue Le Lotus Bleu. Avril 1980)

Un nouveau commentaire sur les Stances de Dzyan : « L’HOMME COMME MESURE DE TOUTES CHOSES », par SRI KRISHNA PREM et SRI MADHAVA ASHISH. Traduction française par Odette Pétrequin. Ed. du Rocher. Presses de la Cité. Paris. 1980.

Tous les théosophes savent que le grand ouvrage d’H.P. Blavatsky, La Doctrine Secrète, est un commentaire des Stances de Dzyan, texte court et difficile qui est aussi un résumé initiatique puisque, comme tous ses semblables, il traite de la formation du Monde, en tant que manifestation du Divin transcendant, et de celle de l’Homme, en tant que lien entre ces deux termes de l’Être.

Il s’est produit pour ces Stances un fait extraordinaire, du moins dans la tradition hindoue. En effet, chacun des grands textes initiatiques de l’Inde, les Brahma Sutra, et surtout la Bhagavad Gita y sont les sujets d’innombrables commentaires. On exagère à peine en disant que chaque gourou en a fait un et que la plupart de leurs disciples s’y sont au moins essayés. Or, à ma connaissance, pas un seul théosophe, asiatique ou européen, n’a fait un second commentaire des Stances de Dzyan. Cela s’est produit pourtant.

Sri Krishna Prem a commencé ce travail en utilisant avec sa profonde connaissance de la sagesse hindoue, son intimité avec les auteurs grecs et latins qui furent la gloire d’Alexandrie, de Rome et d’Athènes. Et c’est Platon qui lui a fourni le titre de son commentaire, pour bien indiquer combien l’origine humaine du commentaire, en rendant le texte proche de nous-même, permet d’en pénétrer un aspect de haute valeur.

Ce commentaire a été fait par Sri Krishna Prem pour lui-même : c’était sa propre méditation enregistrée. Elle ouvrait des aperçus vers de tels horizons que la rédaction s’interrompit : l’arrêt dura plusieurs années.

Elle reprit assez récemment, grâce à la présence de Sri Madhava Ashish, et l’œuvre s’est terminée.

Elle paraît en traduction française, faite par une disciple française, Odette Pétrequin, à qui plusieurs voyages dans l’Inde ont permis d’être d’une entière fidélité au texte.

Attachement au texte des Stances, liberté d’interprétation symbolique, font ressortir l’unité spirituelle de l’expérience des Sages qui, de tous pays et en tous temps, nous ont offert leur aide sur la Voie de la Libération. A notre époque, c’est H.P. Blavatsky dont l’œuvre maîtresse a fait renaître l’inspiration nécessaire. A son commentaire des Stances de Dzyan s’ajoute maintenant celui qui paraît en français : aucune lecture n’est plus profondément profitable que celle qui met en parallèle ces deux aspects complémentaires qui s’enrichissent réciproquement et par la-permettent aux théosophes de mieux apprécier les richesses que la Doctrine Secrète leur offre.

Gabriel MONOD-HERZEN


Une des deux petites-filles du célèbre écrivain américain Emerson.

On trouvera de très belles lettres de Sri Krishna Prem dans l’ouvrage que Sri Dilip Kumar Roy lui a consacré et qui vient de paraître : Yogi Sri Krishna Prem, B.V. Bhavan, Chowpatty, Bombay, 1968.

The Search for truth and other essays, Calcutta, 1938 (17 essais), précédés d’une notice biographique du Dr. R.D. Alexander. Cet ouvrage n’a pas été réimprimé. En 1939, une brochure de 43 pages a été publiée à Allahabad, contenant le premier essai du volume précédent et un article inédit : « Initiation into Yoga » qui a donné son titre à cette brochure, réimprimée en 1964 Calcutta

The Yoga of the Bhagavat Gita, London 1938, les trois éditions suivantes ont paru à Londres chez John M. Watkins.

The Yoga of the Kathopanishad, Allahabad, 1943. Les éditions suivantes ont paru à Londres, chez John M. Watkins.

Man, the measure of all things, Theosophical Publishing House Adyar, Madras.