Michel Camus : Visages immobiles de Raymond Abellio, Un grand livre dantesque


12 Nov 2014

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 12. Janvier-Février 1984)

La patience est la vertu des meilleurs lecteurs de Raymond Abellio. Ils auront attendu plus de trente ans pour lire ces jours-ci Visages immobiles, troi­sième et dernière œuvre du cycle romanesque annoncée en 1949 dans Les yeux d’Ezéchiel sont ouverts. L’œuvre centrale, la Fosse de Babel, a vu le jour en 1962. Tryptique d’un seul tenant tant il s’agit bien d’un seul roman de mille cinq cents pages. Œuvre monumentale mais étrangère au roman fleuve en mode d’ampleur, puisque Raymond Abel­lio est avant tout le romancier de l’intensité. Les lecteurs, n’ayant pas eu la bonne étoile de poursui­vre l’aventure de son œuvre à son heure, ne doivent surtout pas sauter des Yeux d’Ezéchiel à Visages immobiles. La Fosse de Babel, fruit du précédent et germe du suivant, est un passage obligé. D’où la nécessité de lire ces trois livres-là dans le sens génétique de leur devenir.

Dans Visages immobiles, la fosse de Babel n’a plus de fond, elle est devenue insondable. Cet abîme, qui est celui du dehors, appelle l’abîme du dedans : voici les yeux d’Ezéchiel désormais sans visage. Imaginez l’étincelle d’un regard sans yeux et sans visage, ce n’est pas une fiction, c’est autre chose. Car il y a deux romans dans le dernier roman d’Abellio : le roman secret du huitième jour, celui de l’homme intérieur, celui qu’il faut méditer entre les lignes et qui juge celui qui le médite, et l’autre, celui-ci dramatique, l’immense roman du terrorisme poli­tique à l’échelle planétaire. Un terrorisme claire­ment plus avancé, donc moins aveugle que le brûlant fanatisme des jeunes kamikazes islamiques à Bey­routh. Un terrorisme aussi glacé que la dernière marche de l’enfer. Un terrorisme intellectuel et technologique envisageant froidement la destruction massive et forcément statistique de millions d’êtres humains.

Notre monde actuel est là avec, du côté de l’intérieur de l’intérieur, sa lumière invisible à l’œil nu et, dehors, apparemment dehors, ses fabuleuses épaisseurs de ténèbres. New York est au cœur du drame. New York dressé sur du cristal de roche troué comme un fromage de gruyère. Le sous-sol de New York arqué au-dessus d’un gouffre, une sorte de bulle géante de gneiss avec ses fissures, ses roches radioactives, son eau pure et son lac abyssal. De New York à Paris, dans les deux sens, les protago­nistes d’un complot absolument inhumain, les com­plices manipulés, les témoins involontaires de ce monde souterrain, les personnages secondaires, tous vont voir leur destin lié au secret de la machination criminelle (que nous ne dévoilerons pas) qui se trame dans les entrailles de Manhattan. Le suspens est entretenu par la série des récits digressifs qui, de l’Angola au Brésil, finissent par converger fatale­ment vers New York.

Sont mises en situation les données les plus spectaculaires de notre fin de siècle qui ressemble à s’y méprendre à la fin des temps : conflit Est-Ouest par pays interposés, révolution du lumpenproléta­riat, montée de la puissance occulte de la Chine, germination des futures guerres raciales, mondia­lisme de la Trilatérale, politique subversive du Pentagone et de la C.I.A., destin paroxystique du peuple juif, utilisation secrète d’ordinateurs sophisti­qués nourris par des logiciels astrologiques permet­tant de prévoir ici ou là les grandes catastrophes collectives, détournement d’Uranium 235 pour fabriquer des bombes atomiques artisanales, techni­que d’orientation des radiations naturelles ou des émissions de formes, expériences parapsychologi­ques, techniques de voyance et de télépathie, armes biologiques, déchéance des idéologies et déchaîne­ment des individus paranoïaques… Telle est la matière première, la matière romanesque inédite, le tissu événementiel, démentiel mais « réel », du dernier roman de Raymond Abellio.

Visages immobiles est le grand roman, le seul roman de notre époque dans ses hauteurs prophéti­ques et ses abîmes diaboliques comme dans ses champs d’action et de vision les plus inouïs. Il n’y a pas de confusion entre la réalité et la fiction, il y a entre elles un perpétuel état de fusion. Tel person­nage, Domenech par exemple, ancien militant de­venu prêtre et qui renonce à la prêtrise pour devenir mercenaire en Angola, c’est de la fiction. Mais Dominique de Roux en Angola, c’était une réalité. Abellio mélange les deux comme si réalité et fiction étaient réversibles. Défi lancé à l’impossible : la fiction colle à la réalité géopolitique et en décolle par son prophétisme.

Et sous le thème du terrorisme, on retrouve lamême confrontation — poussée, d’un roman à l’autre, toujours plus loin —, débat qui était déjà le moteur de Montségur (la toute première œuvre d’Abellio publiée récemment aux Éditions de l’Age d’homme), l’affrontement irréductible des hommes de puissance et des hommes de connaissance. Blocage dont le seul dénouement, la seule porte de sortie est la conversion de l’homme de puissance en homme de connaissance, sinon la destruction tantôt des uns tantôt des autres. D’où la stature hors du commun des personnages clefs du cycle romanesque et, d’un livre à l’autre, leur intensification archéty­pale. Ils ont les uns, de plus en plus de « pouvoirs ». Ils sont, les autres, de mieux en mieux connaissants. Les uns se frottant aux autres pour s’éprouver et se grandir, ceux-ci dans la clandestinité, ceux-là dans l’invisible. Quelques-uns des personnages des Yeux d’Ezéchiel et de la Fosse de Babel, que leur destin conduit à s’accomplir dans Visages immobiles, sont des « êtres terminaux » beaucoup plus avancés qu’ils ne l’étaient naguère, ce qui n’est pas peu dire. Par un effort créateur surhumain, Abellio réussit à les pousser plus loin dans leurs hauteurs inaccessibles et leurs profondeurs insondables. Après le détache­ment positif du saint, voici le détachement négatif du terroriste. Les extrêmes se touchent et, dans l’absolu, les extrêmes ne font qu’un.

Et l’homme intérieur dans ce tourbillon d’événe­ments ? C’est ici qu’intervient le personnage cen­tral : Dupastre alias Abellio. Dupastre, comme dit Abellio, prend part sans prendre parti. En lui, l’homme intérieur est immobile. Il est le moyeu autour duquel la roue tourne de plus en plus précipitamment. C’est en lui que Dupastre réconci­lie, par un miracle de justesse, ses vocations oppo­sées de romancier et de philosophe. Et l’homme extérieur chez Dupastre ? De plus en plus impas­sible, l’homme de chair et de sang, l’intellectuel et l’artiste, tout ce qui constitue le support de la transcendance qui l’habite, Ce Dupastre là traverse le pire pour atteindre le meilleur. Se mesurant au plus nihiliste des nihilistes froids, Pirenne, plus vertigineux que jamais ; affrontant la pesanteur tellurique de New York et le magnétisme troublant d’une jeune voyante, Marie-Hélène, il en vainc les vertiges. Ses amours qu’il appelle celles du troisième âge sont d’une délicatesse infinie. C’est dans l’aven­ture amoureuse qu’il médite sur l’amour, sur la fin et la finalité du couple. C’est dans l’action romanesque qu’il médite sur le roman du huitième jour. C’est dans la vie qu’il médite sur la mort, une vie d’autant plus palpitante que la mort y est toujours présente. Chez lui, la sensation se transforme instantanément en perception consciente. Et la conscience, que son retour sur soi intensifie, revirginise le monde le plus ténébreux pour le transfigurer et en dévoiler l’énigme infinie.

Si le conflit entre le romancier et le philosophe trouve sa résolution dans l’œuvre elle-même qui appartient à un genre plutôt rarissime à notre époque, celui du roman métaphysique, il n’en reste pas moins vrai que persiste un autre conflit plus fondamental encore, celui de l’art et de la sagesse : d’un côté le créateur de formes et, de l’autre, le visionnaire de la divinité sans nom et sans visage, l’absolu sans forme. C’est là le sens du roman du huitième jour, celui de la circoncision de la conscience enfin ouverte à l’abîme infini de l’homme intérieur, l’abîme d’une plénitude sans vertige. Tout se tient dans Visages immobiles. Il faut avoir lu la Structure absolue pour bien comprendre que Drameille-Lucifer et Pirenne-Satan sont les « deux pôles d’écartèlement » de Dupastre qui les incarne pour mieux les fondre en lui au cœur de l’intensité dont le feu froid l’illumine.

On reconnaît un grand écrivain à la simplicité magique de son style, à son pouvoir d’évocation, à son souffle visionnaire, à son génie des formules aussi frappantes que des aphorismes, à la richesse de ses dialogues, à ses mots justes, à son aisance, car la spontanéité seconde du style d’Abellio lui fait atteindre le grand art dont le secret est justement l’art sans art… Il y aurait beaucoup à dire sur l’architecture de son roman, sorte de cathédrale extrêmement subtile et complexe qu’on ne peut embrasser d’un seul coup d’œil, dont on ne peut à la fois faire le tour de l’extérieur et méditer à l’inté­rieur. C’est une œuvre dantesque à plusieurs niveaux de lecture comme dans la Divine Comédie. Sans compter que nos dix heures de lecture ne pourront jamais intégrer ses dix ans d’écriture !

À l’heure où le terrorisme international sème la mort en frappant presque toujours impunément dans l’ombre, à l’heure où la peur pousse les Terriens à s’anéantir aveuglément les uns les autres, à l’heure où l’information est savamment manipulée pour entretenir le feu de l’angoisse dans la vision du mourir qui n’a rien à voir avec la mort, on verra dans Visages immobiles que le pire n’est jamais que le visage du meilleur (comme le disait Jean Carteret du Gardien du seuil) et que l’homme des derniers temps est destiné à « vivre réellement toute sa mort », mieux que sa mort si le dernier mot de la mort est une sorte de don absolu de l’Amour.

Si Visages immobiles n’était qu’un chef-d’œuvre, ce qu’il est, il ne serait jamais qu’un chef-d’œuvre parmi d’autres ; mais l’essentiel n’est pas là, il est dans le cœur du lecteur que le coup de bâton du maître Zen pourra brusquement réveiller. Il suffit parfois d’un maître livre comme celui d’Abellio, voire d’un maître mot bien frappé. Mais nous ne pouvons pénétrer le secret de cet éclair que si nous nous laissons pénétrer par lui.

Bibliographie des ouvrages cités :

La Fosse de Babel, Gallimard 1962
Visage immobiles, Gallimard 1983
La Structure absolue, Gallimard 1965
Montségur, l’Age d’homme 1983

 


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