Vimala Thakar : Vivre une vie vraiment religieuse


25 Feb 2017

Les cinq ou six jours où nous serons ensemble, nous partagerons ce temps de vie au niveau verbal grâce aux échanges et aux dialogues, au niveau non-verbal grâce au silence, et nous partagerons aussi la présence de chacun au niveau non mental.

J’espère que tous ceux qui sont assis dans cette pièce sont non seulement initiés à la langue anglaise mais qu’ils ont une bonne maîtrise de celle-ci afin de comprendre les nuances des mots ainsi que les expressions anglaises, et de sentir les spécificités de celle-ci. Ainsi, durant cinq jours, puis-je vous demander de penser en anglais, de sentir en anglais de sorte que la conscience baigne et s’immerge dans la personnalité de cette langue. Cela ne suffit pas de parler ici en anglais et de penser, une fois à l’extérieur, dans les langues indiennes lourdement chargées de nombreuses connotations intellectuelles et émotionnelles.

Ma deuxième demande est que vous ayez une impitoyable honnêteté envers vous-même alors que nous participons à cette recherche commune sur le thème « Vivre une vie vraiment religieuse ». Une recherche nécessite, n’est-ce pas, une réceptivité inconditionnelle, une vive sensibilité ainsi que le sens de la retenue. Rechercher n’est pas de la curiosité. La curiosité se situe au niveau verbal. La curiosité peut provoquer une argumentation sèche et logique et l’autorité peut s’y glisser de manière clandestine. Dès lors, la communication est arrêtée et le dialogue n’a pas lieu. Nous sommes venus ici ensemble avec la responsabilité sacrée d’un dialogue, d’un partage de vie.

Ma troisième demande serait que personne ne se sente blessé par l’analyse qui aura lieu ici, durant les sessions où nous serons ensemble. C’est pourquoi on a utilisé le terme d’impitoyable honnêteté ou d’impitoyable vérité envers soi-même et envers les autres façons de comprendre.

Suis-je en Vie ?

Le thème qui nous intéresse maintenant est celui de « Vivre une vie vraiment religieuse ». La première question que je voudrais me poser est : « Suis-je vivante ? »

Ce n’est que pour une personne vivante que la question d’être ou non vivante devient pertinente. Sommes-nous en vie ? Et, qu’entendons-nous par l’expression « être en vie » ?

La terre est vivante, les montagnes, les arbres sont vivants. Quelle est la différence entre leur façon d’être en vie et celle d’un humain qui se dit vivant ?

Avons-nous besoin des critères cliniques médicaux pour savoir si on est vivant ? Qu’une personne respire, que son corps soit chaud, qu’il y ait de l’élasticité dans le corps et une capacité à se mouvoir ? Est-ce cela, pour nous, être vivant ? Ou bien y a-t-il des implications plus profondes quand une personne, un être humain dit « Je suis en vie » ? Quel est le signe ou, si je peux être pardonnée, quels sont les critères pour nous dire vivants, et que voulons nous dire par vivants ?

Nous sommes nés, nous avons été élevés, nous avons été nourris afin d’assurer la croissance du corps physique. Nos cerveaux et nos esprits sont conditionnés, entraînés, équipés pour acquérir des connaissances sur les modèles de comportement socioéconomiques, politiques et culturels. On nous aide à devenir compétents dans le maniement de ces modèles de comportement organisés, structurés, standardisés. Ainsi, nous trouvons un travail, entrons dans les affaires, avons une famille et manifestons ces modèles, exprimons ces schémas dans le mouvement des relations – est-ce cela vivre ? Nous devrons nous le demander profondément car le sujet est absolument fascinant. Il nécessite d’explorer les principes de la vie. Ce questionnement devient nécessaire parce que nous désirons découvrir ce qu’est une vie vraiment religieuse.

La religiosité

Religion est un mot qui implique de rester uni aux racines de la vie, à sa matrice, à la réalité fondamentale, à la source de vie. C’est le sens du mot anglais « Religion ». La religiosité, c’est rester immergé dans la source de votre vie pendant que vous évoluez dans les relations à tous les niveaux : physique, verbal, mental. Si vous revenez à la langue sanskrite, le mot est Dharma ou dans le langage Bouddhiste, c’est Dhamma.

« Dhaaranat Dharma Iti ». Cette vitalité, cette énergie vitale, ce nectar qui soutient la vie, qui nourrit la vie, est Dharma. Dharma est ce principe, cette énergie vitale, l’essence qui assure la vie en nous. Évidemment, la source de la vie, sa racine, son essence est quelque chose qui ne peut pas être organisé, standardisé, structuré.

Je me demande si vous avez remarqué que la vie cosmique qui nous entoure est un phénomène non-structuré. Il y a des interrelations, des relations interplanétaires rythmées, mais il n’y a pas de structure. Il y a un ordonnancement sans que ce soit organisé. Il n’y a pas la rigidité d’un système. Il y a la musique du rythme. La danse et l’interaction d’innombrables énergies dans le champ du cosmos, sont des phénomènes beaux et majestueux, mais la standardisation, l’organisation, la structuration n’y sont pas possible.

Il me semble donc que la religiosité doive requérir le courage et l’intrépidité de ne permettre à aucun modèle de comportement sensuel, verbal ou mental, structuré, organisé, standardisé, de faire de moi une victime. Les êtres humains, j’espère, ne se sentent pas satisfaits lorsqu’ils sont transformés en robots programmés au nom de l’économie, de la politique, de la religion et de la culture. S’ils sont convertis en consommateurs passifs de modèles de comportement, de codes de conduite préétablis, de normes et de critères rigides, alors un profond courant d’insatisfaction commence à ronger l’être, s’il reste encore un être humain. S’il vous plait, voyez avec moi qu’être vivant ce n’est pas être un robot programmé.

La religion, ses implications traditionnelles

Donc, nous avons abordé un thème qui est extrêmement sérieux. Il nous sera demandé de soutenir ce sérieux au moins pendant une semaine afin d’examiner de près les différents aspects de ce thème. De manière générale, nous avons conscience que le mot religion est le plus souvent utilisé pour décrire le modèle organisé de comportement d’une communauté. La religion Hindou par exemple, c’est la façon de se comporter en Hindou, sur le plan éthique, culturel, social, économique, politique, etc… De la même manière, il y a les modèles de la religion Musulmane, de la religion Chrétienne, de la religion Sikh, Juive ou autres. Vous savez que le mot religion est associé à ces modèles de comportement, aux étiquettes culturelles, aux conventions éthiques et ainsi de suite. Mais il me semble que c’est mal utiliser le mot.

Nous devons permettre à ce mot de parler de lui-même. Si vous regardez la racine latine d’où vient ce mot, ces différents modèles de comportement, bien qu’ils semblent avoir été mis en place avec de minutieux détails, ne pourraient pas être appelés religions. Il ne peut pas s’agir de règles ou de conduites culturelles ou morales. La religion ne peut pas avoir de structure. Elle ne peut avoir de modèle par lequel on entraîne et on éduque les gens, pas plus que certains modèles de comportement, certains codes de conduite devenus nécessaires pour vivre en tant que membres de la société.

Il y a une structure globale appelée économie, contrôlée, régulée, modulée par la technologie, l’électronique, la science nucléaire. Une structure globale est appelée politique. Les structures économique et politique ont donc la suprématie. L’éducation a été structurée et modélisée. Ces conditionnements, entraînements et compétences dans la gestion de ces systèmes et modèles structurés peuvent être nécessaires, mais la religion n’est pas une activité sociale. La religion ne peut pas être une étiquette culturelle ou une formalité. S’il vous plaît, voyez avec moi que vivre dans une société ne doit pas se faire au prix de la liberté, de la liberté intérieure. On ne peut pas nous demander le sacrifice d’accepter d’être conditionné psychologiquement, ni celui d’accepter l’autorité de personnes, de personnalités, de systèmes ou de structures.

L’esclavage psychique ou l’asservissement est plus désastreux que toute autre forme d’esclavage. Cet enchaînement psychique est beaucoup plus dévastateur que toute autre forme d’enchaînement.

La découverte personnelle de la réalité

Mes amis, les mots qui précèdent proviennent d’une tristesse et d’une douleur profondes. Que se passe-t-il dans le monde et en Inde ? La victimisation de l’être humain, l’obligeant à accepter l’autorité, celle de l’État, celle des structures économiques. De nos jours, il y a l’autorité de la libéralisation et de la globalisation. Et puis, il y a l’autorité des diplômes et des titres universitaires.

Ainsi, y a-t-il un domaine de la vie humaine, un endroit dans la vie des êtres humains, où l’on puisse demeurer totalement inconditionné, où l’on n’ait à accepter l’autorité d’aucun concept, système ou l’autorité de symboles représentant ces concepts ? Il y a des domaines où le conditionnement est nécessaire et l’on doit admettre cela. Mais n’y a-t-il aucun domaine dans la vie d’un être humain où il puisse y avoir une liberté inconditionnelle et absolue ? L’être humain n’est-il pas libre de découvrir entièrement par lui-même la nature de la vérité et le sens de la vie ? La découverte personnelle du sens de la vie, de la nature de l’ultime Réalité est la seule chose qui peut unir l’être humain à la source de la vie. Une telle découverte personnelle provient du développement personnel complet, interne et externe, une rencontre intime et directe avec l’Êtreté de la vie, dénuée de toutes théories, systèmes ou structures. Une telle perception est un ravissement, une telle découverte est félicité. Elle permet à la compréhension, résultant de cette rencontre et de cette découverte, d’affluer dans notre vie. C’est l’expression de la liberté intérieure.

La liberté doit être vécue du matin jusqu’au soir. Quoique vous fassiez : se brosser les dents, se laver le corps, dormir, chaque chose que l’on fait peut être une expression de la liberté intérieure. Et seul un être humain intérieurement libre peut être en relation aux autres ou avec les autres. Il est évident que les relations humaines ne peuvent pas être des répétitions, des répétitions mécaniques de systèmes et de modèles. C’est pourquoi le mot informatisation, robotisation des êtres humains, a été intentionnellement utilisé, si les systèmes, les structures, les codes et les modèles s’étendent jusqu’au domaine psychique de la vie. Tant que les systèmes et les modèles développés dans la vie sociale restent sainement utilisés, on peut le comprendre. Mais lorsqu’ils s’étendent jusqu’au royaume intérieur de votre conscience et que vous devez mettre les chaînes des conditionnements sur celle-ci, alors vous bannissez la religiosité de vos vies.

Ce matin, on a ressenti le besoin de poser les cartes sur la table telles quelles.

Comment comprend-on les mots religion et religiosité ? Nous les développerons étape après étape dans les cinq prochains jours. Mais, par-avant tout, nous devons avoir une perception globale de ce thème. Une vie vraiment religieuse demande que la personne soit vivante, demande qu’elle aime être en vie, et non pas une personne ballotée, manipulée. Une vie vraiment religieuse demande une personne qui aime la liberté de vivre. Si nous avons peur de la liberté, si nous craignons la vie, alors nous pouvons nous imaginer qu’il y a une sécurité dans les systèmes, les structures, les modèles, les codes de conduite. On doit nous dire ce qu’ils sont, on doit nous apprendre comment les approcher, les adopter, les gérer.

Est-ce que j’aime la Liberté ?

Alors, voulons-nous vivre ? Aimons-nous la liberté ? Avons-nous l’humilité d’être vulnérables au mystère de la vie ? Parce que la vie est imprévisible. La vie est un flux de changements sur la matrice de quelque chose d’immuable. Au niveau physique, au niveau mental, dans le monde du dedans aussi bien qu’extérieurement, dans le monde du dehors, il y a un tourbillon de changement qui va jusqu’aux limites de l’espace et du temps. Dans notre propre corps le changement est à l’œuvre chaque jour, bien que nous ne puissions pas nous en rendre compte. Au niveau du métabolisme, le changement suit son cours et avec le changement, la croissance, les goûts changent, les besoins et les demandes psychologiques évoluent. Il y a une beauté dans ce flux de changement dans lequel nous sommes. Nous-mêmes, nous sommes des produits de la civilisation et de la culture humaine, où les corps et les esprits ont été conditionnés.

C’est donc notre condition, vivre dans ces formes limitées et conditionnées, entourés par ce formidable élan de changement continuel : naissance, croissance, décadence et mort, émergence et dissolution, changement des saisons, changement dans toute chose.

N’avez-vous pas vu comment le contexte de vie en Inde, la psychologie ont changé au cours des deux dernières années ?

Nous devons vivre au milieu de ces changements et tenir bon, rester reliés à nos racines, à la source. Quelle merveilleuse opportunité que d’être né dans une forme humaine qui a évolué de façon éloquente et est devenue consciente d’elle-même. Cette opportunité existe pour favoriser la connaissance, pour connaître et comprendre les choses qui nous entourent, ne pas rester au niveau des perceptions et de l’instinct animal, mais être capable d’analyser, de synthétiser, de tirer des conclusions, de transformer des expériences concrètes en concepts abstraits, de créer des symboles représentant ces concepts. C’est une merveilleuse occasion, un immense héritage dans le domaine du conditionné qui provient de cette conscience consciente d’elle-même, de cette énergie qui a pris forme humaine et est contenue dans celle-ci ; c’est aussi l’opportunité de pouvoir explorer la nature de la liberté, la nature de la réalité, la tendresse de l’amour et de la compassion.

Est-ce que je désire une véritable religion ?

Ce matin, nous essayons de différencier ce que nous appelons généralement religion, ce que nous acceptons naïvement comme religion, les implications de cette acceptation, le consentement à l’autorité, de ce qu’est la vraie religion, pour reprendre votre expression.

La vraie religion sera unique pour toute l’humanité. Les modèles de comportements seront nombreux, conditionnés par la race, par les particularités géographiques de la région, par les besoins de la société agricole, industrielle, postindustrielle. Nous devrons donc différencier les religions ainsi nommées, ainsi que les cultes que l’on a appelés religion, de la religion qui peut être commune, et qui l’est dans la mesure où votre amie peut l’observer, à toute l’humanité. Quelle est la différence entre la façon d’être en vie de la terre, des arbres, des montagnes et des êtres humains ? Bien sûr, les arbres ne sont pas mobiles, les montagnes non plus alors que les êtres humains le sont.

C’est une évidence. Et en dehors de ça ? Posons-nous la question quand nous sortirons de cette pièce. Quelle est la spécificité de notre façon d’être en vie ? Derrière les signes techniques, médicaux-cliniques, quelle est la capacité singulière propre aux seuls êtres humains ? La conscience de soi. Utilise-t-on cette conscience de soi ? Est-ce que c’est la source de notre perception et de nos réponses ? Est-ce que la conscience de soi est la caractéristique qui distingue les êtres humains et leur façon d’être en vie ? Quelle est cette conscience de soi ? En tout cas, à quoi servent la conscience et cette opportunité, pour vivre, pour être en relation ? Qu’est-ce que l’acte d’être en relation ? Est-ce la projection d’un modèle ? Est-ce la verbalisation d’un système ? Est-ce un effort pour soutenir des structures ? Qu’est-ce que la relation, la relation humaine ? Nous posons-nous ces questions ?

Rechercher est une responsabilité sacrée. Avec ces éléments d’introduction sur le thème, quittons-nous pour revenir cet après-midi, après avoir quelque peu approfondi.

Vous, qui êtes venus ici pour la première fois, vous ne savez peut-être pas que la personne que vous rencontrez a passé plus de quarante années à voyager, a rencontré des personnes qui se considèrent elles-mêmes comme des chercheurs, et elle a eu des dialogues et des discussions avec elles. Et après ces quarante ans passés autour du monde, elle a perçu que les gens ont peur de se poser les questions fondamentales. Ils ont peur des questions basiques. Ils ont peur de la liberté. Ils ont peur de la vie. Ils désirent la sécurité face à la vie, face au caractère imprévisible de la vie. Ils veulent être guidés. Ils veulent même être commandés. Ils veulent être contrôlés. Ils aimeraient être récompensés ou punis.

Vous savez, elle a vu que les gens ont peur de la liberté. Ils se sentent perdus lorsqu’ils ne sont pas entourés de contraintes, lorsqu’ils ne sont pas commandés. Quand personne n’a besoin d’eux, et ne les réclame, ils se sentent perdus. L’amour de l’argent, l’amour du pouvoir, l’amour du confort, le plaisir sexuel et sensuel, voilà la réalité. L’amour de la vie ? La gratitude envers la vie, du fait d’être en vie, de sentir que c’est une bénédiction d’être vivant, c’est très rare. L’amour de la Vie est très rare !

La religion n’est pas un code de conduite culturel. Ce n’est vraiment pas une activité sociale, croyez-moi. Alors, voulons-nous de la religion ? Avons-nous besoin de la vraie religion comme nous avons besoin de nourriture, de vêtements, d’abri, de travail, de sécurité économique ? Parce que nous ne serons pas capables de vivre religieusement à moins qu’il y ait à l’intérieur de nous ce besoin fondamental.

(Extrait Vivre une vie vraiment religieuse Traduit par Annie Grippari & Patrick Delhumeau). Emprunté au site Français consacré à Vimala et son œuvre