Henri Hartung : La voie initiatique


20 May 2017

(Extrait de L’Iris et le Lotus 1985) 

Parfois, évoquant l’importance de la voie, de cette voie royale qui conduit à la Connaissance de soi-même, j’entends rétorquer que c’est demeurer dans le dualisme que de distinguer ainsi l’objectif, le chemin et le pèlerin. Bien sûr. Mais, si un chercheur se met en route c’est bien parce qu’il n’a pas encore trouvé. Sinon ce n’est plus un chercheur. Picasso disait : « je ne cherche pas, je trouve »… Chacun de nous doit bien tenir compte de sa réalité et rien n’est plus ambigu que de contester un cheminement sous le prétexte qu’il se situe dans la dualité, qu’il a d’ailleurs pour but de transcender.

Si je me sens concerné par la non-dualité et la réalisation de mon être, je constate que ce ne sont que les Traditions spirituelles qui en parlent. Or, toutes insistent sur l’importance décisive de la démarche individuelle. Pour reprendre deux termes centraux de la Franc-maçonnerie, il s’agit de la primauté de l’opératif sur le spéculatif. Bien malheureusement pour les philosophes modernes, même ou surtout « nouveaux », il s’agit de transformer sa manière d’être et non de discuter avec intelligence de telle et telle théories.

Lao-Tseu n’a écrit qu’un seul traité, mais son nom est déjà en lui-même symbolique, le Tao-Te-King ou « Livre de la Voie et de la Rectitude ». Il est vrai que le mot chinois Tao se traduit par Voie et signifie aussi le Principe suprême. Mais le Te « est ce qu’on pourrait appeler une spécification du Tao par rapport à un être déterminé, tel que l’être humain par exemple : c’est la direction que cet être doit suivre pour que son existence, dans l’état où il se trouve présentement, soit selon la Voie, ou, en d’autres termes, en conformité avec le Principe » [1]

Cette citation de René Guénon éclaire ce que je cherche à définir dans ce chapitre. Pour celui qui ressent comme nécessaire de se réaliser pleinement, il y a une « direction à suivre » pour s’accorder avec le Principe et cette orientation dépend de « l’état où il se trouve présentement ».

Il n’est donc pas étonnant que les Taoïstes, lorsqu’ils énumèrent les étapes du cheminement spirituel, commencent par citer le travail du lettré et du savant, considérés d’ailleurs l’un et l’autre comme constituant une phase préparatoire. Vient ensuite la sagesse, l’ultime phase étant la Voie. Ce qui m’a toujours touché dans ces énumérations orientales, que l’occidental « cultivé » considère parfois comme étant naïves, c’est l’importance première qui est toujours accordée à la transformation de la personne. Rabelais le savait bien lorsqu’il préconisait « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine », mais ce conseil, souvent cité dans les copies comme preuve d’une bonne culture cultivée, n’est qu’exceptionnellement pris réellement en considération. L’enseignement français dans ce domaine est le contraire de ce que je peux appeler une éducation traditionnelle destinée à préparer les jeunes à s’engager un jour sur la Voie. En donnant une valeur quasi exclusive à l’intelligence, à la raison, à la mémoire, donc à toutes les caractéristiques du mental, il étouffe lentement mais sûrement toute sensibilité à ce qui, dans l’être humain, relève d’une autre nature.

Cette centration de la formation moderne sur la psyché entraîne bien évidemment un éloignement du pneuma. C’est vraiment le règne souverain de l’âme au détriment de l’Esprit. Cela explique, me semble-t-il, l’incompréhension générale devant cette notion de voie et les engagements qu’elle suppose.

Je prends comme nouvel exemple, après celui du Taoïsme, le Bouddhisme. Son fondement traditionnel est aujourd’hui bien connu : il s’agit des quatre vérités. Tout ici-bas est souffrance : « Voici, ô moines, la sainte vérité sur la douleur : la naissance, la vieillesse, la maladie, la mort, chacune d’elle est douleur, ainsi que l’union avec ce que l’on n’aime pas et la séparation d’avec ce que l’on aime… » S’il y a ainsi douleur, c’est à la suite des origines interdépendantes… « s’il y a mort , c’est parce qu’il y a vieillesse, s’il y a vieillesse, c’est parce qu’il y a naissance… » chacune des causes de la souffrance étant ainsi liée l’une à l’autre jusqu’à la source ultime qui est la « non-connaissance ». La cessation de la douleur passe donc par la suppression de l’ignorance, celle-ci concernant la participation de l’être humain à l’Universel et l’illusion d’une individualité livrée à ses seuls moyens corporels et mentaux. Quant à la quatrième vérité, les bouddhistes l’appellent le Sentier aux huit embranchements ou la Voie conduisant à la destruction des origines interdépendantes.

Or, et c’est ici que je cherche à comprendre l’absence de résonance de cette quatrième vérité à l’époque actuelle, les huit articles caractérisant cette Voie peuvent être écoutés, mais rarement entendus. Pourquoi ? Partagés en trois divisions, ils se rapportent respectivement à la sagesse — vues justes, volonté parfaite — à la moralité — parole, action, moyens d’existence corrects, effort parfait — et à la concentration — attention et méditation parfaites. Chaque sujet est à son tour longuement développé. Ainsi, à propos des moyens d’existence, les textes sacrés précisent-ils qu’il convient de ne pas « dormir le jour et rôder la nuit », le gain de notre subsistance ne devant se faire que « par des moyens qui ne sont ni directement, ni indirectement, susceptibles de causer de la souffrance à autrui ». Une fois nouvelle, tout dépend de l’état d’esprit avec lequel nous abordons ces préceptes. Le plus souvent, ils seront perçus comme des leçons de morale données de l’extérieur et dont l’origine reste floue. En fait évoquer une question de moralité, c’est renvoyer à trois notions qui s’imposent de suite à notre réflexion. D’abord, l’idée de règle, donc de normes édictées sous forme de loi morale. Ensuite, l’idée d’obligation, donc de devoir. Enfin, le concept de valeur, d’idéal. La plupart du temps, je me trouve placé dans un environnement, qui prend plus souvent que nous l’imaginons l’aspect d’un univers absurde. Il en est ainsi, c’est la loi. Sans doute évoque-t-elle une espérance « valable » mais elle ne m’en est pas moins imposée. Dans ma jeunesse, par mes parents et, d’une manière générale, les adultes. Plus tard par mes professeurs, instructeurs divers et « supérieurs » hiérarchiques. Vraiment, tout cela est extérieur à moi et ceux-là même qui me l’imposent sont fort loin, constat banal, de respecter ces règles pour eux-mêmes. Ne pas tuer, voler, mentir mais, en définitive pour le service de qui ? de la tranquillité d’une société dont l’injustice est tout sauf morale ?

Cela change du tout au tout si je comprends ces indications de l’intérieur. Ce n’est plus un code de moralité publique reposant sur une immoralité notoire, mais une manière d’être transformatrice de toute ma personne. Si je suis conscient non seulement de l’Un, mais aussi d’en faire partie intégrante, le non-respect de certaines normes authentiquement vécues par tous ceux qui m’ont précédé sur la Voie, donc porteuses, à plus ou moins long terme, de sagesse et de sainteté, m’apparaît alors comme contraire à toute recherche d’harmonie. Je ne subis pas une loi, je ne suis pas contraint à faire mon devoir, je travaille sur moi-même. Pas du tout la même chose. La Voie est ainsi ouverte à ceux qui cherchent délibérément à se transformer, à tous ceux, dans la terminologie du suprême sentier bouddhiste, qui « désirent la délivrance de cette mer des existences successives, si terrible et difficile à traverser. À ceux aussi qui participent à la recherche de la Divine Sagesse en égrenant le Rosaire des Pierres Précieuses… »

Les Hindous ont le mot sanskrit margâ pour désigner la Voie. Et c’est une expression, au sein de leur Tradition, aussi importante et aussi utilisée que dans le Taoïsme et le Bouddhisme. Il faudrait la compléter par des notions comme celles d’upa desha, instruction spirituelle [2], et satsanga, association avec des sages et nécessité de sauvegarder une certaine ambiance de vie. Mais, au sein de l’Hindouisme, les trois formes principales prises par margâ recouvrent l’ensemble des sensibilités humaines : jnâna-margâ — voie de la connaissance — bhakti-margâ — voie de l’amour — karma-margâ — voie de l’action. Les querelles sur la supériorité de l’une d’elles sont aussi vaines que celles qui s’élèvent à propos des avantages et des inconvénients supposés de telle ou telle religion. Elles correspondent à des moments différents de la vie d’une même personne et à l’état où le chercheur se trouve au moment où il commence son travail. Pour les uns, chez qui la faculté spéculative domine, la recherche prend la « forme » d’une vision de la Réalité. Les supports de cet approfondissement intérieur sont, à la fois successivement et simultanément, l’étude des ouvrages sacrés, la méditation et ce que Ramana Maharshi appelle Atmâ-vichara, l’investigation sur Atmâ, le Principe suprême. Il s’agit d’une analyse interne à soi-même, poussée jusqu’à l’extrême limite. Dans son style concis, décapant, le Sage hindou précise la finalité de cette jnâna-margâ : « La voie de la Connaissance consiste à plonger à l’intérieur de nous-mêmes, sans proférer le mot je sinon pour nous demander d’où ce je provient. Méditer sur « ceci n’est pas je » ou « je suis Cela » peut être une aide, mais comment ces questions en elles-mêmes peuvent-elles former matière à réflexion ? [3].

L’aboutissement ultime de cette investigation est l’état de jivan-mukta, délivré vivant, comme l’a justement été, au vingtième siècle, le Maharshi. Onze siècles avant lui, ce fut la situation de Shankarâchârya, qui la décrit en ces termes, traduits et commenté par René Guénon : « Le Yogi (celui qui a réalisé l’union), dont l’intellect est parfait, contemple toutes choses comme demeurant en lui-même (dans son propre Soi, sans aucune distinction de l’extérieur et de l’intérieur), et ainsi, par l’œil de la Connaissance (expression qui pourrait être rendue assez exactement par intuition intellectuelle), il perçoit (ou plutôt conçoit, non rationnellement ou discursivement, mais par une prise de conscience directe et un assentiment immédiat) que toute chose est Atmâ » [4].

Pour d’autres, ce qui prévaut dans leur nature, c’est le lien avec l’harmonie de l’existence ; c’est la beauté, plus que la Sagesse, le subjectif, non l’objectif. La bhâkti-margâ, c’est la voie de l’Amour. Cette approche peut sembler plus proche de l’expérience occidentale pétrie d’expressions mystiques. Je citerai un grand sage hindou, contemporain de Ramana Maharshi, et dont l’authenticité spirituelle rejoint celle du guru de Tiruvannamalai. Ainsi parle le Swami Ramdas : « Que toutes nos émotions soient des émotions d’amour. La vie est sèche et insipide si elle n’est point remplie d’amour… toutes les créatures sont des formes de votre Bien-Aimé. Grâce, Amour et Béatitude sont synonymes. Tous les trois sont une en votre Bien-Aimé et vous êtes Lui. Dansez de joie ! » [5]

Ce qui caractérise cette voie, c’est la confiance, l’abandon en Dieu et l’instauration d’un dialogue subtil avec Lui. Mais un échange transformateur car un grand amour qui ne bouleverse pas une existence, n’en est tout simplement pas un.

Pour certains, enfin, la Voie s’appelle l’action : karma-margâ. Je peux constater ici la prise en charge, en tant que soutien d’une réalisation intérieure, des évènements existentiels. Ce qui confirme ce point de vue, est le rapprochement entre les deux mots karma et kâla, qui signifie le temps. L’importance attachée ici aux conditions temporelles est une différence notable avec les deux précédentes démarches. Les supports diffèrent aussi. Ils seront d’une part le travail, en tant que véhicule de réalisation et, d’autre part, le sacrifice. En effet, s’engager dans l’action de cette manière traditionnelle, a peu de points communs avec ce que le monde moderne entend généralement par ce mot. D’abord parce que la notion de métier est envisagée ici sous l’aspect de l’art et non de la seule compétence. Ensuite, parce que l’objectif en étant ce qu’il est, l’attachement, si passionnellement développé de nos jours, aux résultats, n’est plus de mise. Ceci permet, mais par rapport aux critères contemporains, et non intrinsèquement, de parler d’action sacrificielle, c’est-à-dire radicalement détachée du fruit des œuvres. Ce passage d’une attente de la réussite extérieure, économique, politique, sportive, à un désintéressement profond des suites d’une action, qui n’en est pas moins engagée avec l’être total, attention, intelligence, énergie, marque le sens du travail effectué d’une façon essentielle. C’est ce qu’explique ainsi le Maharshi :

« Il n’y a pas de conflit essentiel entre la vie active et la sagesse.

Que voulez-vous dire ? Qu’on peut par exemple continuer l’exercice de sa profession et parvenir à la sagesse ?

Pourquoi pas ? Mais dans ce cas ce n’est plus l’ancienne personnalité de l’homme qui poursuit sa vie active, car la conscience s’est trouvée peu à peu transférée vers ce centre spirituel qui est au-delà des petitesses du moi ». [6]

Ainsi, chacun a-t-il sa méthode spirituelle préférée. Comme autant de chercheurs situés sur la circonférence d’un cercle et se dirigeant vers le Centre, leurs premiers pas peuvent être fort éloignés les uns des autres. Mais, ensuite, ils se rapprochent au fur et à mesure de leurs cheminements respectifs, pour se confondre quand l’objectif est atteint.

« Thomas lui dit : Seigneur, nous ne savons où tu vas ; comment en saurions-nous le chemin ? Jésus répondit : Je suis le chemin, la vérité et la vie. » [7] Le message du Christianisme, exprimé ici par Jean, se situe ainsi d’emblée sur le plan de cette recherche essentielle sans laquelle il n’est d’« existence que perdue » [8]. Le choix de l’homme reste entier, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même, car c’est au cœur même de ses décisions que le Christ est présent. Il est intéressant de constater que se retrouve ici la distinction des trois voies, même si toute comparaison me paraît sans grande signification. Quels sont donc ces trois chemins, souvent présentés, d’ailleurs, plutôt comme des étapes différentes, qui correspondraient alors à des états d’approfondissement de l’être, que comme des Voies parallèles qui seraient, comme les margâ, adaptées à des caractéristiques variées des individus.

Pour devenir un homme parfait, certains textes pourtant officiels utilisent même le mot gnostique [9], il convient en premier lieu de s’abstenir du mal — voie purgative — en second lieu de faire le bien — voie illuminative — pour enfin vivre constamment Jésus en soi — voie unitive.

La Voie purgative ne devrait intéresser que les débutants dont sainte Thérèse d’Avila décrit avec précision les sentiments. Ainsi, dans la première demeure du Château de l’âme, ceux qui se mettent en route emportent avec eux « mille affaires qui absorbent leurs pensées » et gardent de nombreuses attaches avec le monde profane. Aussi les premières pièces du Château sont-elles basses et fort mal fréquentées par des animaux malfaisants, symbolisant les passions humaines, qui empêchent de pénétrer plus avant dans la demeure. C’est le moment où se développe une sorte de lutte entre les deux natures, piété et vie mondaine s’interpénétrant. La pratique de la prière et de la méditation permet cependant de gagner la seconde demeure où, sans avoir définitivement rompu avec les sollicitations du monde, le chrétien en constate de plus en plus la fragilité. Ainsi, de pièce en pièce, arrive-t-il en des lieux où « il est à l’abri des morsures des bêtes venimeuses » [10].

Dans cette lutte contre notre ego, contre ce renforcement de notre individualité qui nous empêche de devenir une Personne, l’adversaire le moins aisément réductible, nous savons bien que c’est l’orgueil. Quel grand sage chrétien n’a pas essayé de nous éclairer sur la façon de le dissoudre ? Pour n’en donner que deux exemples, je comparerai ce que Saint-Benoît et saint Bernard appellent symboliquement une échelle, le premier de l’humilité, le second de l’orgueil. Chacun de leurs douze degrés, les barreaux de l’échelle, ascendants de l’humilité et descendants de l’orgueil, se correspondent. Ainsi le premier degré de l’échelle descendante de l’orgueil, décrit par saint Bernard, « la curiosité » est-il équivalent du douzième degré de l’échelle ascendante de l’humilité, de Saint-Benoît, « la modestie dans le maintien ». Le curieux a le regard « errant, l’âme exposée à toutes les impressions » face à « la tête baissée et l’âme recueillie » d’un maintien modeste. Successivement sont ainsi rapprochés, mais en sens inverse l’un de l’autre, les degrés ascendants de l’humilité avec ceux, descendants, de l’orgueil.

Quel chemin ! et que ses limites sont bien tracées.

C’est un travail sévère sur soi-même, comme les deux textes cités en témoignent, qui permet de s’affermir et d’entrer dans la Voie illuminative, ainsi qualifiée car elle permet la pratique des vertus chrétiennes. C’est alors la troisième demeure du Château de Sainte Thérèse, où ceux qui y pénètrent « ont un grand désir de ne pas offenser Dieu, d’éviter les péchés, de se réserver des heures de recueillement. Tout est bien réglé en eux : leurs paroles, leurs habits, le gouvernement de leur maison, si ils en ont une à conduire ».

Un état d’esprit centré sur l’essentiel, entraînant une difficulté de plus en plus grande à se satisfaire du monde profane.

Échelle de l’humilité — Saint Benoît

Échelle de l’orgueil — Saint Bernard

Modestie dans le maintien.

12

1

Curiosité

Réserve dans les paroles, parler doucement, humblement, gravement.

11

2

Légèreté d’esprit, mots brefs, mordants, flux de paroles.

Retenue dans le rire.

10

3

Vaine joie, vessie prête à crever.

Silence de celui qui sait, écouter se taire intérieurement.

9

4

Jactance, ne laisse pas parler, ruisseau

de futilité.

Fuir toute singularité.

8

5

Cherche à se singulariser.

Perte de sa propre estime.

7

6

Arrogance.

Acceptation de la dernière place.

6

7

Présomption, se mettre en avant.

Ouverture de l’âme à l’Abbé.

5

8

Défense de ses péchés.

Obéissance héroïque, patience.

4

9

Confession feinte, exagération de ses fautes.

Obéissance parfaite, humble.

3

10

Rébellion, mépris de Dieu.

Renoncement à sa volonté propre.

2

11

Liberté de pécher.

Crainte de Dieu, perpétuel souvenir de ses enseignements. Dieu en moi comme perpétuel témoin.

1

12

Habitude de pécher, oubli de toute crainte de Dieu. Dieu n’est plus.

Chacun connaît les vertus morales, dont les quatre principales sont appelées cardinales — force, justice, prudence, tempérance — et les trois vertus théologales — « Mais nous, parce que nous sommes les enfants du jour, soyons sobres, revêtons la cuirasse de la foi et de la charité, et prenons pour casque l’espérance du salut » [11]. Mais qui, je n’écris pas pratique, mais travaille ces qualités dans la mesure, justement, où l’approfondissement de telles questions mettent ceux qui l’effectuent dans la disposition de vivre réellement une harmonie intérieure ? Pas en tant qu’obligation morale, même si le mot est utilisé par les théologiens, mais comme support de transformation personnelle.

Comment peut-on faire l’économie d’une telle réflexion ?

Pour ne retenir qu’un exemple, celui de la prudence, qui ne comprend qu’il s’agit de tout autre chose qu’une précaution raisonnée conduisant à ne pas dire cela, à ne pas se montrer ici ou là, en vue de l’obtention ou du maintien d’une charge flatteuse ou rémunératrice ? Se montrer prudent, au sens chrétien du terme, c’est ne rien faire qui soit susceptible de compromettre un certain état d’esprit, une certaine manière d’être. Son mécanisme, longuement décrit dans de nombreux traités spirituels, se décompose en trois temps : une profonde délibération, appelée aussi examen de conscience, qui rappelle fort l’investigation hindoue. Toujours les mêmes interrogations : « Ici et maintenant, je suis Qui ? je fais quoi ? ». Puis, une consultation de ceux et de celles qui nous ont précédés sur la Voie. Enfin, la prise de décision qui, au fur et à mesure que le cheminement se poursuit, devient de moins en moins rationnelle et de plus en plus dictée de l’intérieur par une saisie immédiate de ce qui est juste. En fait, c’est en constatant un tel processus que se dégage le sens profond de cette notion d’« être sur la route », en reconnaissant, sans qu’un jugement y soit assorti, que certains font ce travail et d’autres pas. Avoir de la discrimination, c’est-à-dire, savoir « séparer » (discriminatio — séparation), en acceptant, bien sûr, les conséquences, deux éléments de nature différente. C’est ce que je constate quotidiennement comme le fruit d’une sensibilité spirituelle que peu de personnes possèdent spontanément. Au contraire, l’ambiance moderne conduit à « aménager » même ce qui ne peut l’être : imprudence porteuse de ce que beaucoup s’habituent à appeler des dérapages… S’adresser à d’autres, aînés ou non, mais dont la réalité spirituelle s’impose quelque part à nous. Cet acte, pourtant de simple déférence, se heurte à un amour-propre mobilisé d’une manière permanente… Enfin, se décider clairement, le proclamer et le vivre, comportements que les modernes ont en horreur, mais je ne crois pas que cela soit une sainte horreur… Ici aussi, quelle Voie, et que ses frontières sont bien délimitées !

La Voie unitive est le nom que le christianisme donne à la partie du chemin qui est la plus proche du but : union intime avec Dieu. Les actes, selon la distinction classique de Saint Thomas, ne sont plus « modo humano », mais « ultra humanum modum » [12]. Nous sommes dans le domaine du « supra-humain », de l’Universel ou, en termes religieux des « dons du Saint Esprit qui donnent à nos facultés la souplesse d’obéir aux inspirations de la grâce ». [13]

« Ihdinâ-ç-çirata-1 mustaquîm »

« Conduis-nous sur la Voie droite »

Ce verset est extrait de la sourate l-fatihâh qui est récitée, chaque jour et cinq fois par jour, par des millions de musulmans, au moment des prières rituelles. Les mots, ainsi, prennent une singulière résonance quand ils sont prononcés aussi régulièrement et dans des conditions qui nécessitent chaque fois une préparation — les ablutions — un lieu réservé — la mosquée ou un endroit préservé que les croyants aménagent avec respect, soit dehors, où ils limitent une place avec des pierres, soit dans leurs demeures — des gestes traditionnels et la récitation de formules sacrées. Cet ensemble a un objectif précis : au lever du jour, à midi quand le soleil est au zénith, au milieu de l’après-midi, au coucher du soleil et quand la nuit est totalement tombée, avant de s’endormir, le croyant, en se tournant vers la Kaaba, à la Mecque, se sépare du monde profane et se situe face à Dieu. Comment manifester plus concrètement, et cela pour l’ensemble du monde musulman, la réalité du cheminement spirituel ? Et comment démontrer plus précisément que ce chemin est beaucoup plus qu’humain puisqu’il s’impose par une action qui est rupture par rapport au développement de la journée ?

L’islam est souvent symbolisé par la main de Fatma dont les cinq doigts représentent les cinq piliers sur lesquels reposent cette Tradition. A la prière, que je viens d’évoquer, s’ajoutent le jeûne pendant toute la durée du mois de ramadan, l’aumône, le pèlerinage aux lieux saints de Médine et de La Mecque et, cité toujours comme le premier d’entre eux, la profession de foi : « la ilâha ill-Allâh, wa Muhammad rasoul Allah » — « Il n’y a pas Dieu si ce n’est Dieu et Mahommet est le Prophète de Dieu » Murmurée dans l’oreille du nouveau-né comme dans celle du mourant, récitée en toutes occasions exceptionnelles ou quotidiennes, cette formule règle le rythme de l’existence des musulmans qui replacent ainsi, à tout moment, ce qu’ils sont, ce qu’ils disent, ce qu’ils font sous le regard d’Allah. « Non », il n’y a rien en dehors de Dieu ; « Oui », son Envoyé a reçu les prescriptions — le Coran — qui permettent de diriger notre vie sur la voie droite.

Il est tout-à-fait important de remarquer que les trois autres piliers sont tout aussi concrets que les deux premiers. Un mois sur douze, le jeûne du ramadan, même s’il n’est pas présenté comme une ascèse, n’en est pas moins une épreuve physique et un ancrage spirituel dans l’essentiel. Ce n’est plus le rythme journalier des « affaires », nourriture comprise, mais celui, dénudé, du croyant brusquement seul face à lui-même. Comme le souligne Nadjm oud-Dine Bammate, « Dans le silence du corps, la vie intérieure se fait vigilante… les soucis des gains et des pertes, les conditionnements du prestige ou de l’ambition sont dépouillés ou du moins simplifiés… la définition de la qualité humaine… s’effectue selon un pôle de référence transcendant, comme à la verticale, et non pas à l’horizontale selon une géographie terrestre » [14].

Ce n’est guère facile de comprendre en profondeur le sens d’un tel événement. En tout cas, les Occidentaux, pourrais-je écrire les Chrétiens ? n’y voient en général qu’« une semi paralysie de l’économie », réaction bien matérialiste ou alors ils insistent sur les « festins » qui marquent la fin du jeûne, au coucher du soleil. Comme toujours, toute généralisation est dangereuse. Parmi les travailleurs musulmans, en France « ce n’est pas une fête » [15], et cela d’autant moins que, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des pays intéressés, les horaires de travail ne sont pas modifiés. Le jeûne absolu, sans une goutte d’eau ni la moindre nourriture de trois heures du matin à vingt-deux heures, selon l’horaire d’été français en 1983, nécessite un engagement de toute la personne : « Quand tu dois une dette à ton frère, affirme un algérien, Lunis, à Belleville, tu la rembourses ; c’est pareil pour Dieu ». Difficile de ne pas penser à ceux pour qui la Voie est inutile ! Difficile aussi de ne pas imaginer que c’est le comportement de milliers de Lunis qui permettent à des chrétiens de plus en plus nombreux de prendre conscience d’un Islam différent de celui qu’imagine l’ethnocentrisme européen. Ainsi du conseil des églises du Maroc, représentant anglicans, catholiques, orthodoxes et protestants qui, à l’occasion d’un jeûne récent publiait le message suivant « aux chrétiens d’Europe » : « le ramadan peut être une occasion privilégiée, pour les non-musulmans, de découvrir la dimension spirituelle de ceux qui ne sont trop considérés que comme des travailleurs immigrés. Pour comprendre le sens et la portée du ramadan, il est important de savoir que, pour un musulman, le jeûne n’est pas une pénitence, mais qu’il représente un mois de lutte et d’effort » [16].

Il est clair que le pèlerinage, qui se prépare souvent pendant des années, et l’aumône, qui se pratique avec régularité, sont tout aussi consistants par rapport au comportement humain. Personne ne peut alors s’étonner que l’ensemble de ces préceptes, que dans un autre vocabulaire la tradition islamique qualifie de el-imâr, la foi, el-islâm, la soumission à Dieu, et el-ihsân, la vertu, relève du domaine de la shariyah, la « route » ?

Une question qui se pose à tous ceux qui se sentent interrogés par la réalité de ce cheminement spirituel est celle du rôle de la volonté. D’un côté, même au travers de la lecture des textes consacrés à la Voie, il est difficile de ne pas prendre conscience du rôle de la décision humaine. D’un autre côté, cette notion d’intention apparaît comme distincte d’un acte volontariste. Problème apparemment aussi insoluble que celui posé par l’existence du bien et du mal, que celui soulevé par la coexistence de la prédestination et du libre-arbitre.

« Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. » Quelque part résonne chez beaucoup d’entre nous cette sentence biblique qui tendrait à démontrer l’inutilité de nos efforts. Mais, il serait tout aussi normal d’interpréter ces quelques mots comme un encouragement à produire, au contraire, le plus grand travail possible sur soi-même. Là-dessus, nouvelle réminiscence, le « chemin de Damas ». « Quand Celui qui m’avait mis à part dès le sein de ma mère… a trouvé bon de révéler son fils en moi… » [17]. Que puis-je faire, si je ne suis pas « mis à part » et si Dieu « trouve bon » de ne pas se révéler à moi ?

Cette sorte d’inutilité de mon propre vouloir est encore soulignée par de nombreux récits qui sont, en général, porteurs d’une certaine idée de fatalité. Une telle illumination intérieure cela arrive, puisque je peux en lire le récit, mais pas à moi. Marcel Proust, après une promenade fatigante, se voit offrir par sa mère une tasse de thé et une petite madeleine. « Mais à l’instant même où la gorgée mêlée de miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. » [18]

E. M. Cioran écrit : « Et les derniers seront les premiers ». « C’est au Collège de France, le 30 janvier 1958, au cours de Puech sur l’évangile selon Thomas, que cette rengaine, tombée au milieu d’un commentaire érudit, me plongea dans un état étrange. L’aurais-je entendu en pleine agonie, qu’elle ne m’aurait pas remué autant ». Dans le même ouvrage : « Plotin n’a connu que quatre extases. Ramana Maharshi, une seule. Qu’importe le nombre ! S’il faut plaindre quelqu’un c’est celui qui n’en a jamais pressenti aucune, et qui en parle par ouï dire » [19].

Les expressions sont multiples pour décrire cette rencontre fulgurante avec ce « quelque chose » tellement difficile à qualifier avec des mots. Rencontre de la petite enfance ou de l’adolescence, de la force de l’âge ou du crépuscule de l’existence, liée à une joie ou à une peur, il me faudrait plutôt écrire à un immense bonheur ou à une angoisse poignante. Un amour qui vous fait frissonner, une douleur non supportable, une séparation, la mort et la naissance.

Mais toujours la « vision » d’une réalité autre qui s’impose comme « la » réalité, qui nous porte et que nous portons.

Est-ce aussi cela, une conversion ? André Frossard l’écrit : « Entré à dix-sept heures dans une chapelle du quartier latin à la recherche d’un ami, j’en suis sorti à dix-sept heures quinze en compagnie d’une amitié qui n’était pas de la terre. Entré là sceptique et plus encore qu’athée, indifférent… je suis ressorti quelques minutes plus tard catholique, apostolique, romain, porté, soulevé, repris et roulé par la vague d’une joie inépuisable » [20].

Paul Claudel se rend, le 25 décembre 1886 à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël : « Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents… J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et alors se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni à vrai dire la toucher » [21].

Dix années plus tard, le 16 juillet 1896, à des milliers de kilomètres de Notre-Dame de Paris, dans le sud de la péninsule indienne, un jeune hindou de dix-sept ans, en excellente santé, vit une rupture décisive. Il la décrit ainsi : « J’étais seul dans une des pièces du premier étage… je fus pris soudain d’une violente peur de la mort… Le choc causé par la peur de la mort forçait mes pensées à l’observation intérieure, et je me répétais mentalement : Maintenant que la mort est là, que signifie-t-elle ? Qu’est-ce que c’est que mourir ? C’est ce corps là qui meurt !… Mais suis-je mort par cette mort de mon corps ? Mon corps est-il moi ? Il est silencieux et inerte, mais je sens la pleine force de ma personnalité, et j’entends même la voix du Soi au fond de mon être. Je suis donc un esprit qui transcende le corps. Le corps meurt, mais l’esprit, transcendant le corps, ne peut être touché par la mort. Ce qui veut dire que je suis un esprit immortel » [22]. Cet adolescent, nombreux sont aujourd’hui ceux qui le connaissent sous le nom de Ramana Maharshi, témoin d’une Réalité intérieure vécue.

Philip Kapleau décrit avec minutie, ferveur et humour le combat contre soi-même, le seul qui devrait mériter notre attention, des méditants pratiquant Za-Zen. Longues journées d’intense concentration, de dépassement d’un corps douloureux, de recherche « acharnée » pour répondre au « Qui suis-je ? » : « Et brusquement, le roshi (celui qui dirige la méditation), la chambre et tous les objets ont disparu dans une éblouissante illumination et je me suis senti plongé dans un indicible ravissement. Pendant un instant, j’ai été seul, moi seul ai existé » [23].

Pour terminer ces citations, en voici une, très récente : « Je suis un journaliste dont la capacité à prendre des notes et à poser les bonnes questions s’est évaporée il y a des années sur une plage ensoleillée de l’Espagne, lorsque je pris soudain conscience que l’ensemble du monde était vivant… Je vis la terre respirer, je sentis ses rythmes et je découvris une partie manquante de moi-même. Ne trouvant de confirmation ni dans le New-York Times ni dans le New Republic, mais seulement dans une littérature que j’avais jusqu’ici évitée, la considérant comme religieuse (c’était alors une simple épithète pour moi) ou parfaitement bizarre, je commençai la longue et lente dérive hors du courant principal, en direction de rivages qui n’ont pas encore trouvé de nom » [24].

Un américain fortement marqué par le Zen et un autre pour qui toute recherche spirituelle était bizarre ; un hindou ; quatre « écrivains » français contemporains. Profanes ou religieux, occidentaux ou orientaux, jeunes ou moins jeunes, toutes celles et tous ceux qui ont vécu cette seconde d’éternité où ils ont « vu » et « su », en dehors de toute érudition, Qui ils étaient, utilisent tous deux qualités de mots pour la décrire. Pour me limiter aux exemples précédents, mais beaucoup d’autres pourraient être donnés, ce sont des expressions qui caractérisent les premières la soudaineté de l’expérience et les secondes le bonheur ineffable dont elle était porteuse.

D’abord : « à l’instant même… je tressaillis… ; comme un éclair ; me plongea ; je suis ressorti quelques minutes plus tard… ; en un instant… ; je fus pris soudain… ; et brusquement… je pris soudain conscience » ; Ensuite : « Un plaisir délicieux… j’avais cessé de me sentir médiocre… ; un sentiment précieux de contentement… ; un état étrange… ; soulevé, porté, repris et roulé par la vague d’une joie inépuisable… ; une telle force d’adhésion, un tel soulèvement de tout mon être… ; je sens la pleine force de ma personnalité ; plongé dans un indicible ravissement, rivages qui n’ont pas encore trouvé de nom ».

Comme le dit Thomas dans son évangile — logion VIII, 9 — « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ! »

Pour mieux entendre, néanmoins, rien n’empêche de réfléchir. A bien étudier ces témoignages, il convient de les pondérer sur deux plans distincts qui se situent respectivement en amont et en aval de l’expérience décrite.

Celle-ci était-elle préparée ? Comment, ensuite, a-t-elle été intégrée ? Dans ces deux domaines, les réponses sont fort différentes. Sans vouloir pour autant porter un jugement et faire des comparaisons, je suis frappé par des comportements pour le moins variés. Cela, d’autant plus que j’ai rencontré plusieurs de ces témoins et qu’ils ne se ressemblent guère !

Il m’est d’abord impossible de ne pas remarquer que les quatre français cités sont, et se veulent, avant tout écrivains. « Une conversion, quand on la narre et qu’on est déjà un écrivain, vous a une autre allure dans le cadre de Notre-Dame de Paris — et un jour de Noël — qu’un jour quelconque, dans une église champêtre » [25]. La différence principale ne réside cependant pas dans l’aménagement d’un vécu intérieur mais plutôt dans sa préparation. Événement inattendu pour tous, sauf pour Kapleau qui le prépare longuement en tant qu’objectif de son travail spirituel. Mais là où la diversité approche de l’opposition, c’est quand je regarde ce qui s’est passé après l’événement décrit. Kapleau « libre comme un poisson nageant dans un océan d’eau fraîche », continue son travail sur la Voie. Ramana Maharshi, renonçant à tout et vêtu d’un seul doti, se retire sur la montagne sacrée d’Arunachala où, pendant des années, il ne prononcera pas un seul mot. Par contre, j’ignore s’il y a eu dans l’existence de Proust un avant et un après « la petite madeleine ». Quand à Claudel et Frossard, au delà d’une vie publique connue, que puis-je écrire ?

Arrivé à ce point de mon analyse, la question posée sur le rôle de la volonté se présente de la manière suivante. Il arrive que certaines personnes touchent soudainement cette seconde nature de l’homme. En une occasion d’ailleurs toujours précise, en un tel lieu et à tel moment, l’individualité est submergée par l’être essentiel. C’est un moment qui est fondamental pour ceux qui le vivent, mais qui peut ne pas être pris en considération. D’une part, elle n’est pas souvent décrite dans le style dont je viens de donner plusieurs exemples. Comme j’ai à plusieurs reprises entendu Karlfried Graf Dürckheim le dire, « beaucoup plus de personnes qu’on ne croit sont touchées par l’être. Elles ont une petite expérience, mais ne se rendent pas compte de ce qui est arrivé et n’en font rien » [26]. D’autre part, nos contemporains sont fort mal préparés à ce type de nouvelle. Ils prennent rarement au sérieux de pareils récits, suivant en cela l’exemple de la grande majorité des ecclésiastiques qui se méfient de ce qui leur apparaît comme des phénomènes mystiques. Qui de nous ne se souvient pas, jeune enfant ou adolescent, d’avoir vécu une petite, parfois toute petite expérience, et d’avoir été sévèrement remis à sa place en tentant maladroitement de la raconter ? Or, il est tout-à-fait capital pour la réalité de notre construction d’être humain non seulement de ne pas négliger un tel vécu, mais d’en faire un point de départ et d’approfondissement. Ainsi, qu’elle se situe avant ou après, la volonté joue dans un pareil processus un rôle éminent. Encore faut-il préciser de quelle volonté il s’agit.

En somme, admettre l’impérative nécessité de l’acte volontaire dans un cheminement spirituel, tout en refusant ce qui de près ou de loin ressemblerait au volontarisme, c’est adopter la même attitude que celle que je propose au début de cet ouvrage par rapport au problème du bien et du mal. Insoluble au niveau de la seule raison, il ne se pose plus quand la globalité de la personne est prise en compte. D’une manière ou d’une autre, je prends conscience que je suis porteur du divin, que mon être est constitué de deux natures. Généralement, ce constat précède toute décision dictée par la volonté car pourquoi, et comment, vouloir ce que l’on ignore ? Cette conscientisation provient d’une expérience soudaine, d’une rencontre, d’une lecture, souvent, de nos jours, d’un « manque », d’un malaise devant l’absurdité apparente du monde comme devant l’impossibilité des « thérapeutes » psychologues, philosophes, savants, sans parler des enseignants ou des responsables politiques, sociaux, « culturels », de supprimer angoisses et peurs humaines. Pressentiment d’une « autre » réalité, vision d’un « ordre » différent que celui qui relève de l’économie et de la chose publique. Je peux alors me donner les moyens d’approfondir et même de réaliser cette prémonition. Certaines personnes le font, d’autres pas. L’acte, au départ, est de toute évidence volontaire.

Comment peut-il ainsi être volontaire, alors que rien n’arrive jamais « à l’insu de votre Père ! Les cheveux même de votre tête sont tous comptés » [27].

Attribuer une limite au Principe de toutes choses serait le priver de son caractère Infini et Parfait. Ainsi, est-il omniscient, universel et à ce titre Il connaît toutes choses que l’être humain perçoit comme se situant dans le passé, le présent, le futur. Notamment, ce futur Lui est connu, donc il est prédestiné. Mais, sur le plan de notre individualité, notre volonté est aussi réelle que nous, c’est-à-dire illusoire par rapport au Principe mais tout-à-fait indubitable au niveau humain. Sinon, il n’y aurait aucune possibilité de liberté, donc aucun « moyen » de retrouver l’être essentiel en partant de l’existentiel. L’homme peut demeurer au niveau de sa nature humaine, incapable alors de la dépasser. Mais, s’il reconnaît en lui sa double nature, il peut s’engager sur la Voie de leur Union. Cet acte de volonté n’est pas pour autant du volontarisme car il ne se dirige pas vers une finalité fixée sur le plan de sa volonté, mais sur celui de son être. Le volontarisme humain fait ainsi place au passage d’un état d’être à un autre et c’est bien cela le cheminement spirituel. Le volontarisme considère l’action qu’il décide d’entreprendre comme un moyen d’atteindre « ses » objectifs, fixés par lui en tant qu’individu libre. Le spirituel place sa décision volontaire, par exemple de suivre une Voie, comme une attitude symbolique par rapport à la détermination spirituelle de toutes choses. C’est-à-dire qu’il ne veut pas, mais qu’il accepte ce qui est, sa volonté initiale devenant une manière d’être, passage du fini à l’Infini, réconciliation de ses deux natures. En termes métaphysiques, « il ne s’agit de rien moins que d’une nécessité logique : il faut que la subjectivité (de l’homme) accepte de retourner l’orientation de son vouloir, de refuser toutes les consolations pour parvenir au détachement qui la mettra en harmonie avec la Transcendance » [28]. Affirmer celle-ci, c’est se forcer volontairement à y croire, mais la contempler, c’est se fondre en elle en abandonnant ce qui n’est pas totalement elle. C’est en cela qu’il y a Voie et qu’il y a processus dynamique de transformation, qu’il y a réalisation spirituelle. La volonté, individuelle, immanente se mue en Volonté cosmique, transcendante donc en Connaissance. L’individu est alors bien différent d’une créature enfermée dans son pouvoir humain. Il devient réellement puissance divine et quitte sa condition d’« homme » pour celle qu’Origène appelle « Homme homme », ce retournement débutant par sa « décision » d’engagement, décision volontaire, pour aboutir à l’aspiration de tout ce qui est l’individualité, donc aussi la volonté, dans l’Unité principielle. Je ne chemine pas pour être mais, étant, je chemine.

Dans ce domaine spirituel de la Voie, où il est difficile d’être plus précis, comme je viens d’essayer de le démontrer, j’ai vécu les méfaits dissolvants de la récupération. Rentrant, il y a trente-sept années, de l’Ashram de Ramana Maharshi, mes récits comme mes interrogations étaient écoutés, mais je n’étais quand même pas entendus…, avec intérêt et surprise. Encore endolorie, meurtrie, bouleversée par les événements de la deuxième guerre mondiale, la société s’ébrouait, ignorant encore jusqu’au sens du mot croissance. Dans les librairies, il fallait épeler le nom de Guénon, en dehors de quelques rares spécialistes, le Zen était inconnu et le Yoga fort peu pratiqué. C’était une situation qui avait au moins le mérite d’être claire et de nombreuses personnes, dont je faisais partie, qui avaient vécu de l’intérieur les horreurs des combats, des bombardements de villes, de la déportation et de la résistance, étaient souvent fascinées par le message traditionnel du non-agir et de la Paix intérieure. Au moins, était-il possible de parler, d’échanger, de se poser avec sérieux les vraies questions, je veux dire celles qui intéressent la naissance et la mort des êtres humains et non pas celles liées à leur aménagement provisoire sur terre.

Aujourd’hui, il est surprenant de rencontrer des auditeurs authentiquement attentifs et, à l’occasion de la moindre réunion, il n’y a pas un seul participant qui ne pratique pas le Yoga, le Zen, telle méditation particulière quand ce ne sont pas toutes ces pratiques à la fois. L’homme politique le plus modeste médite, et les plus connus évoquent longuement dans leurs discours la primauté de l’Esprit. Les repas mondains parisiens bourdonnent de citations orientales et le guru remplace le psychanalyste. Le monde moderne est mûr pour l’aliénation ultime aux faux prophètes et aux mages mystérieux.

Trop d’ouvrages, dont plusieurs sont excellents, traitent de ce « nouvel âge » pour en reprendre ici toutes les caractéristiques. Mais, comme il est impossible aujourd’hui d’aborder les questions soulevées par l’existence d’un cheminement spirituel, de la Voie, sans se trouver en présence de cette ambiance généralisée « spiritualisante », je me dois de situer cette tendance pour ceux qui, même quantitativement peu nombreux, ressentent en eux-mêmes l’impérative nécessité de s’engager en profondeur sur la route royale de la Connaissance.

Beaucoup de textes, et aussi d’associations nouvellement fondées, se référent au verseau. Jean Sendy [29] évoque un « âge ingrat, coincé en sandwich entre l’Age d’Or perdu des Gémeaux et l’âge d’or promis du Verseau ». Cette notion de fin d’un monde est omniprésente chez tous ceux qui n’acceptent pas que la crise moderne ne puisse être qu’un épisode économique et politique. Une phrase, à ce sujet, est toujours citée : « Ce qui arriva aux jours de Noé arrivera de même à l’avènement de fils de l’homme : dans les jours qui précédèrent le déluge, on mangeait et on buvait, on se mariait… et les hommes ne s’avisèrent de rien, jusqu’au moment où vint le déluge qui les emporta tous… Alors, deux hommes seront dans un champ ; l’un sera pris, l’autre laissé… » [30]. Quel lecteur de Guénon ne ferait pas un rapprochement avec le Kali-Yuga ou « âge sombre », ou encore avec l’Atlantide ? Mais ce qui importe, c’est notre « ici et maintenant » et ce que nous y faisons pour ne pas « être pris ». Cette interrogation ne devrait pas être absente de toute cette agitation autour d’un moment historique redouté et, au lieu de développer une nouvelle grande peur, mais cette fois-ci de l’an deux mille, nous devrions, chacun où il se trouve, nous préparer intérieurement à traverser des « épreuves » que tout, et pas seulement les textes sacrés, laisse prévoir. Des enfants sont nés la veille de la disparition de l’Atlantide, des femmes et des hommes travaillaient à l’instant précis où le déluge a débuté. Des enfants naissent aujourd’hui, des hommes et des femmes travaillent, aux champs et dans les villes. Que faisons-nous ? Et qui peut oublier que « La Voie est, en ce monde comme le fil d’une lame », « Le Sentier étroit, acéré comme le fil d’un rasoir », comme le rappellent, avec les mêmes mots, les Traditions judaïque et hindoue ?

Oui, que faisons-nous ? Mais aussi, comment situons-nous notre recherche intérieure dans l’ensemble de notre vie ? Sur ce point, que j’ai déjà évoqué, il me semble important de souligner l’incompatibilité entre les critères traditionnels et ceux du monde moderne. Lutte éternelle, depuis que les hommes sont devenus majoritairement ce qu’ils sont de nos jours, entre « la règle et l’esprit ». Toujours le principe gnostique : « être dans le monde mais pas du monde ». Cela n’est pas facile car témoigner de certaines valeurs dans une société qui en révèrent d’autres, est un moyen efficace de ne pas se rendre l’existence facile ! Tellement moins commode, en tout cas, que de se fondre dans la culture dominante ou de se couper entièrement de ses contemporains… Il est intéressant de constater que beaucoup de ceux qui pensent, parfois en toute bonne foi, vivre « l’âge cosmique » [31] ou qui se sentent « enfants du Verseau » [32], restent néanmoins très à l’aise dans une société qui est pourtant aujourd’hui ce qu’elle est. Aucun sentiment d’« étrangeté » dont l’existence est en général liée au point de vue gnostique. Par contre une impression d’adaptation habile à une modernité qui se montre chaque jour en mesure de digérer n’importe quelle idée neuve… ou très vieille, mais rajeunie par un vocabulaire « dans le vent ». « Boom des techniques de groupe, explosion occulte, vague psychique, prolifération des groupes de recherche spirituelle, déferlement des sectes, ruée vers l’âme, tels sont quelques-uns des termes manipulés dans nos mass média pour décrire cette quête de valeurs intérieures dans laquelle les sociétés occidentales semblent s’engager massivement. » [33] Que ce déferlement soit heureux par le coup d’arrêt qu’il contribue à donner à l’économisme triomphant et à l’organisation financière, donc hiérarchique, des différentes classes sociales, c’est un fait. Mais qu’il soit pour autant qualifié de spirituel, c’est une autre question. Que les scientifiques — les dieux modernes — commencent à s’interroger [34] sur les limites de leur savoir, peut sans doute les rendre plus ouverts au point de vue spirituel. Mais y voir une recherche de l’illumination intérieure n’est-ce pas une déviation supplémentaire de la culture dominante ? Que les psychologues, du moins un petit nombre d’entre eux, découvrent dans un « au-delà de l’humain, comme une transition, une préparation plus élevée (que la psychologie classique), transpersonnelle, transhumaine, centrée sur le cosmos plutôt que sur les besoins et l’intérêt humain » [35] est une indication que leur incompréhension pourrait s’atténuer. Mais y déceler une « voie » de réalisation spirituelle ne relève-t-il pas de l’illusion ?

S’efforcer de saisir dans cet ensemble le « bon grain » et le séparer de l’ivraie, est une œuvre difficile, nécessitant une qualité spécifiquement traditionnelle, la discrimination, et une attention de tous les instants. Certaines analyses peuvent faciliter le travail [36], mais un bien plus grand nombre le complique… Néanmoins, ce problème est singulièrement concret et chacun peut être appelé à lui donner une réponse personnelle. Si, dans un tel domaine, la précipitation est dommageable, l’hésitation et la lenteur ne valent guère mieux. Alors, sur le point de se décider, parce qu’il y a en nous une aspiration qui n’attend pas, elle, comment « choisir » ? Comment s’engager concrètement sur la Voie ? Les réflexions qui suivent, sur ce que celle-ci n’est pas et sur ce qu’elle est, ou peut être, ont pour objectif de faciliter la distinction entre un chemin et une impasse.

Le premier critère permettant de distinguer une Voie traditionnelle est mis en relief par la question de l’importance, ou même de la nécessité, de la publicité. Ce point ne devrait intéresser vraiment que les publicistes, les responsables commerciaux et quelques sociologues. Ceux-ci y voient un phénomène culturel et s’imaginent qu’en l’étudiant ils comprendront mieux leur époque. Si j’évoque cet aspect de la vie moderne c’est uniquement parce que la démarche spirituelle ne saurait se vendre comme un produit de consommation courante. Les hommes politiques ont déjà franchi le pas et une candidature est lancée de nos jours exactement suivant les mêmes règles que celles qui déterminent la promotion de tel et tel objet. Mais quand il s’agit de notre vie intérieure, l’utilisation de ces procédés est un premier critère de méfiance. Cela n’est tout simplement pas possible.

Une première raison à cette impossibilité est qu’il ne peut y avoir engagement sur la voie que si celui ou celle qui s’engage y est intérieurement préparé. C’est pour cela que les textes sacrés disent que c’est la voie qui choisit le pèlerin et non l’inverse. Il est également possible de souligner le fait que chacun rencontre qui il doit rencontrer au moment où une telle rencontre a un sens profond. Comment peut-on envisager de jouer avec une réalité de cette nature par l’intermédiaire d’une pression psychologique étudiée et mise au point par des spécialistes de la « motivation » ? Autant l’information peut être significative, autant la publicité pour telle pratique spirituelle plutôt que telle autre, ne peut avoir d’utilité que pour ceux qui la font. Et comment le motif pourrait-il alors être autre que quantitatif ? Donc anti-traditionnel.

Vivant depuis des années dans un Centre spirituel, je constate, et je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup d’exceptions en dehors de celle qui confirme la règle, la différence essentielle qui existe entre des visiteurs venant à la suite d’échanges, de réflexions et de partage avec des personnes qui sont déjà venues, et ceux qui viennent pour avoir lu dans un journal une proposition de stages. Il n’est pas question d’une publicité, mais chaque association est libre d’annoncer ce qu’elle souhaite et cela peut prendre l’allure extérieure d’une action de propagande. Comme il y a une soif d’expériences nouvelles, beaucoup de gens sont comme les moines gyrovagues stigmatisés par saint Benoît, et courent leur vie durant d’ashrams en couvents, de centres en associations, « sans cesse errants, jamais stables ».

Ce qui fausse également toute démarche publicitaire, c’est que, pour se soumettre à la loi du genre, elle est nécessairement « agréable ». Quel hôtel annonce dans son dépliant qu’il donne au nord sur la ligne de chemin de fer et au sud sur l’autoroute ? La promesse de l’illumination en tant de séances… et à tel prix relève de la méconnaissance profonde de ce qu’est une transformation intérieure.

Non, il n’y a pas de publicité d’ordre spirituel. Je voudrais en apporter une autre preuve. Deux mots sont sous-jacents à toute action publicitaire, les adjectifs nouveaux et scientifiques. Aucun des deux n’a sa place sur le plan qui nous intéresse. Le culte du progrès indéfini, de l’accumulation, de génération en génération, d’un savoir constituant la civilisation et conduisant à des nouveautés, chaque fois supérieures aux précédentes, sont autant de notions admises qui aboutissent à la supériorité indiscutée de tout ce qui est moderne. Indiscutée. Mais que répondrait le conducteur d’une voiture de série gagnant son usine ou son bureau depuis sa cité dortoir, si lors d’une de ces enquêtes qu’aiment tellement nos contemporains, il lui était demandé quel apport il a retiré de l’habileté aztèque, de la dialectique socratique et de la clairvoyance inca ? Comment est-il encore possible, en cette fin du vingtième siècle, d’évoquer un progrès matériel et moral, ce sont les seuls qui sont mentionnés, au milieu d’une situation économique et politique telle qu’elle est réellement ? Et plus les solutions préconisées sont nouvelles, plus les conditions de l’existence quotidienne sont compliquées, difficiles et surtout privées de sens. Une publicité pour une voie nouvelle, une pratique nouvelle, c’est au fond l’annonce d’un chaos lui aussi nouveau parce que pire encore que celui qui le précède. La réalité est tout autre : « Le développement de toute manifestation (donc celui de l’état humain) implique nécessairement un éloignement de plus en plus grand du principe dont elle procède ; partant du point le plus haut, elle tend forcément vers le bas et, comme les corps pesants, elle y tend avec une vitesse sans cesse croissante… Cette chute pourrait être caractérisée comme une matérialisation progressive, car l’expression du principe est pure spiritualité » [37]

De toute évidence, la référence à la Tradition, ancienne par définition, et l’effacement de l’individualité devant ce passé, sont deux éléments qui se « vendent » fort mal !

Quand au mot scientifique, a-t-il sa place dans un travail intérieur ? Il faut bien évidemment distinguer le cheminement personnel des scientifiques, des méthodes liées à la science et de la mentalité moderne. Ce sont là des éléments qui, tout en étant proches, peuvent être différents. Mais peut-on aller jusqu’à dire que la recherche scientifique débouche sur le spirituel ? Un moment de silence, les chants védiques à l’aube, dans un ashram hindou qui a su préserver son rythme traditionnel, une méditation communautaire Za-Zen, l’invocation de la prière du cœur dans un couvent chrétien, le dhikr célébré autour d’un Sheikh çoufi, sont-ils analysables et quantifiables ?

Mais aussi l’instant privilégié, resté souvent secret, d’une personne soudain confrontée avec un « en-deçà » de Béatitude, de Force, d’harmonie et de silence. Car la spiritualité n’est pas abstraite : elle est vivante et elle est vécue d’une manière qui, pour n’être pas démontrable par équation, n’en est pas moins réelle.

Aussi, pour reprendre une autre remarque de René Guénon, est-il « vraiment étrange qu’on demande de prouver la possibilité d’une connaissance au lieu de chercher à s’en rendre compte par soi-même en faisant le travail nécessaire pour l’acquérir » [38]

Mais, justement, un tel travail ne peut s’effectuer que porté par une aspiration intérieure. Or, celle-ci faisant de nos jours souvent défaut, l’information de tel ou tel groupe spirituel doit se transformer en publicité attirante pour retenir l’attention du plus grand nombre possible d’adeptes. Cela signifie alors que le qualitatif passe par le quantitatif et que le spirituel se dissout dans des considérations financières, culturelles ou même politiques : le budget, l’organisation, le pouvoir, la réputation du groupe et de son « chef ».

Le deuxième critère selon lequel la voie n’est pas réellement un chemin conduisant à la Délivrance, est le culte de la personnalité. J’ai été touché, en vivant quelques jours à l’ashram de Ramana Maharshi, de constater qu’il ne « faisait » absolument rien pour être reconnu. Il était possible de séjourner à Tiruvannamalai sans reconnaître le Sage et s’il recevait, en sens inverse si je puis dire, des marques de respect accentuées, il ne s’en apercevait guère. « Dieu ou le maître spirituel ne peuvent à aucun moment s’illusionner sur les génuflexions, les saluts et les prosternations. Ils voient si l’ego est encore là, ou s’il a disparu. » [39]

L’attitude intérieure de ceux qui sont, ou se disent, des maîtres spirituels, est déterminante. Il y a la Voie, que chacun d’eux représente selon sa sensibilité propre mais dans le strict respect de l’enseignement traditionnel, mais il y a aussi la personne qui donne souvent des preuves éclatantes qu’elle est toujours une individualité attentive à son ego. Il n’y a pas, ici, à se tromper et ceux qui entrent dans ce processus subtil de soumission ostentatoire ne peuvent qu’en assumer les conséquences. Mais il n’en est parfois pas moins fascinant de constater l’adhésion totale d’adultes à des personnages sans grande consistance intérieure, mais de toute évidence habiles à jouer aussi bien des mécanismes émotionnels que de ceux liés à l’amour-propre, à la jalousie et à la volonté de puissance de ceux qui les suivent. Il n’est pas possible, de nos jours, d’occulter cette question, quand le spectacle est quotidien de ce charisme, revu et corrigé par les méthodes de manipulation psychologiques les plus « modernes », et qualifié, de surplus, de spirituel. Ayant connu l’humilité absolue de Ramana Maharshi et la simplicité, également totale, de René Guénon, les mises en scène de trop de pseudo gurus, jusque dans leur façon de parler, de marcher, de s’habiller ou de manger, me seraient sujets d’amusement si je ne constatais pas en même temps, les ravages qu’ils suscitent auprès de gens crédules. Mais que faire ?

Le message spirituel a une résonance et une force qui ne nécessitent aucun filtre construit par l’intelligence ou les sentiments. Il est, et chacun en fait ce qu’il en fait. Le reste est comédie humaine. Pour éviter ce piège, il reste que chacun de nous doit être sur ses gardes car il est exceptionnel que la Voie ne soit pas, à un moment ou à un autre, annoncée par une personne, décrite et expliquée par elle. Est-ce une véritable transmission ou une manière, après tout comme une autre…, de jouer un rôle et d’exercer un pouvoir ? Arthur Koestler avait au moins, dans le Yogi et le commissaire, pressenti ce qui est devenu l’alternative majeure de cette fin de siècle : le guru ou l’ordinateur. Je sais bien que, près de quarante années plus tard, la question a été réglée par la création d’un ordinateur-guru : « Entouré de statuettes bouddhistes, d’encensoirs, Benda Kagawa, dans le quartier d’Asakusa, à Tokyo, médite huit heures par jour assis devant son ordinateur, qui lui distille des images de Bouddha défilant en dégradés de couleurs sur fond de musique indienne. L’ordinateur, dit-il, concentre la plus grande connaissance technique. Bouddha incarne la plus vaste expérience humaine. L’un combiné avec l’autre, c’est mieux que d’aller au temple » [40]. Ultime piège du monde moderne pour « récupérer » le spirituel, la drogue n‘y ayant pas suffisamment réussi et la psychologie humano-illuminative s’avérant vraiment trop peu performante… ? Le problème reste entier, dans le mystère de l’ici et maintenant de ceux qui s’interrogent sur la Voie à suivre.

Tout ce qui est humain, à un moment ou à un autre, s’organise. C’est la loi de toute communauté et il n’y a pas d’exception, même quand l’objectif que se fixe un groupe est de nature spirituelle. Il y a néanmoins une différence essentielle entre deux organisations dont l’une est profane et l’autre ne l’est pas. Cette distinction entre les deux représente le troisième élément susceptible de révéler l’authenticité d’une Voie.

Si les normes de l’organisation s’avéraient les mêmes dans les deux cas, l’interrogation devrait se poser aussi nettement qu’elle devrait l’être devant une information muée en publicité et un maître muté en leader. Or, dans ce domaine, qu’il soit politique, économique mais aussi social, familial ou religieux, il y des habitudes que la mentalité moderne considère comme normales alors qu’elles ne le sont que dans le cadre d’une société matérialiste ignorante de toute finalité spirituelle. Ainsi en est-il de la place même de l’organisationnel qui tend à oublier que ce sont des femmes et des hommes qui sont organisés ; de la mise en place de structures hiérarchiques porteuses de comportements diversifiés dont l’injustice intrinsèque ne peut plus être analysée en raison, justement, de cette hiérarchie qui interdit certaines expressions ; du contrat entre les membres qui sous-tend comme normal les notions purement illusoires en tant que telles, de récompenses, de punitions d’une part, de soumission et de contrôle, d’autre part ; de la distribution arbitraire de l’argent entre les différents acteurs de l’institution.

Une analyse de celle-ci, qui devrait être naturelle et permanente, l’est si peu qu’il faut lui donner des noms savants pour que les uns s’efforcent de la pratiquer et les autres en empêchent sa réalisation. Depuis des décennies, je vois organisateurs, psychologues, sociologues, s’acharner à trouver des « modèles organisationnels » permettant de redécouvrir la dimension humaine des entreprises, quels que soient leurs objectifs. Mais presque tous mettent le même acharnement à « oublier » l’épaisseur spirituelle de l’être humain. Là se trouve l’explication majeure de l’échec continu de toutes ces théories profanes. En somme, pour résumer ces réflexions en deux mots, toute organisation profane repose sur la répartition du « pouvoir » et toute communauté spirituelle est attentive à l’« autorité » intérieure de ses membres. René Guénon précise avec son habituelle rigueur, que le mot « pouvoir évoque presque inévitablement l’idée de puissance et de force, et surtout d’une force matérielle, d’une puissance qui se manifeste visiblement au dehors et s’affirme par l’emploi de moyens extérieurs ; et tel est bien le pouvoir temporel. Au contraire, l’autorité spirituelle, intérieure par essence, ne s’affirme que par elle-même, indépendamment de tout appui sensible, et s’exerce en quelque sorte invisiblement » [41].

Aussi toute organisation spirituelle qui imiterait les schémas hiérarchiques, donc inégalitaires, répressifs et sans fraternité, des institutions « du » monde constituerait par là-même autant de freins à l’épanouissement intérieur de ses membres.

Il y a différence de nature entre la rigueur, dans l’enseignement comme dans la pratique de la réalisation personnelle, et la dureté, liée à une hiérarchie classique et à ses conséquences diverses. De même qu’il y a une opposition totale entre la transparence des normes de références d’un groupe centré sur la vie intérieure et la liberté apparente d’expression au sein des grandes organisations sociales, politiques et… religieuses.

La priorité à la connaissance et à l’amour n’est pas irréelle pour ceux dont l’objectif est justement la Connaissance et l’Amour. Cela se sait. Cela se voit. Mais cela, aussi, s’apprend, et là réside la nécessaire présence de centres initiatiques ayant justement pour fonction d’assurer ce cheminement difficile qui caractérise toute transformation intérieure. Ce rôle suppose un refus sans nuance des formes d’adaptations modernes ou d’atténuations de toutes sortes au message éternel de la sagesse et de la sainteté.

Il me faut répéter ici que le spirituel est le spirituel, qu’il est donc marqué par l’esprit, que son but est de s’identifier à Lui et non à toutes sortes de théories et pratiques modernes relevant de la raison humaine et de la « science » psychologique et corporelle. Il est essentiel que cela soit « dit » et incarné dans une organisation précise, certes, mais avant tout fraternelle. [42]

Aussi, derrière une apparence parfois semblable, surtout dans le domaine de la morale et de la spiritualité, la réalité peut être tout à fait différente. À tous ceux qui écoutent et qui voient de se déterminer comme on dit au mieux de leur conscience.

S’ils prennent une instruction spirituelle, ou même une simple information, pour la manifestation d’un pouvoir temporel, ils passeront à coté d’une possibilité de croissance. Et s’ils prennent une forme précise de pouvoir pour une indication spirituelle, ils ne passeront pas à côté d’une possibilité d’aliénation.

Le simple fait qu’une telle confusion reste possible et que la responsabilité de la méprise demeure la nôtre, montre bien l’intérêt d’une recherche rigoureuse de notre part sur ce sujet.

J’ai entendu Nadjm oud-Dine Bammate dire que lors de l’une des expériences spirituelles les plus intenses vécues par lui, ce n’était qu’en termes d’odeur et de parfum qu’il pouvait en parler. Orientaux et Occidentaux se rejoignent pour déclarer que se dégage un parfum subtil d’un être qui se trouve dans la proximité de l’Esprit. Symboliquement, il est ainsi permis de constater qu’une odeur, disons une ambiance, caractérise la Voie et qu’il est illusoire de ne point la prendre en considération. C’est le quatrième critère permettant de distinguer l’authenticité d’une Voie. Je sais bien que l’histoire traditionnelle est parsemée de querelles entre les tenants de tendances différentes et depuis la fameuse rencontre entre Lao-Tseu et Confucius, que de dialogues, souvent difficiles, entre géants spirituels. Mais les querelles peuvent se situer sur le plan, beaucoup moins lumineux, de l’incompréhension psychologique, de l’amour-propre, de la concurrence affective et même financière. Il y a là un élément qui ne saurait tromper et comme pour les points précédents, chaque adulte est en mesure de refuser un climat par trop délétère. Rien ne l’empêche, au contraire, de rechercher « le parfum agréable » auquel se réfère la liturgie catholique et qu’apprécient tant les Çoufis. Sagesse et sainteté existent, elles ne sont pas, l’une et l’autre, de simples mots. Elles marquent donc, et en dehors de toute discussion, un groupe dont les membres sont engagés sur le chemin. À l’occasion des événements de la vie ordinaire, comme lors de circonstances plus exceptionnelles, il y a comme un rythme spirituel, où l’essence et l’existence coïncident, où le cosmique et l’humain se rejoignent. Rien de tendu, d’artificiel ; rien de triste non plus. Un sage triste est un triste sage. Une attention certaine aux autres, une écoute qui n’a rien de méthodologique, une fraternité qui n’oublie pas l’exigence, mais je devrais plutôt analyser les attitudes contraires, puisqu’il s’agit de souligner ce qui n’est pas juste dans certains cheminements individuels ou collectifs. Alors ce sera une absence de vigilance vis-à-vis des frères et sœurs sur la voie, une indifférence à tout ce qui n’est pas directement utile, un comportement fixé sur l’individualité, la boursouflure du petit « moi » qui peut aller jusqu’au mépris, à la menace ou, en tout cas, à la manipulation. L’individualisation de la recherche, comme le rejet de toute priorité spirituelle, portent en eux l’obscurité d’un monde et l’angoisse des hommes. Pourquoi alors accepter de vivre en enfer, si l’atmosphère qui règne au sein de certaines sectes ou de groupes est objectivement infernale, alors même que l’objectif proclamé est le paradis ?

Un dernier élément d’appréciation sur les groupes se présentant comme une voie de réalisation, est la place accordée à la transformation personnelle de leurs membres. C’est un point décisif, car un cheminement qui ne se concrétiserait pas dans un vécu ne servirait pas à grand-chose. Passage du spéculatif à l’opératif. Il est évident que si cette mutation intérieure n’est pas absolument prioritaire, la voie n’est pas alors la Voie.

Autrement dit, si je récapitule les cinq caractéristiques qui font qu’il n’y a pas réellement de chemin spirituel, il est possible d’écrire que c’est quand le travail intérieur de ceux qui s’y sont engagés est sacrifié au bénéfice : d’une propagande destinée à augmenter le nombre des adeptes ; du responsable du groupe ressenti comme un chef d’une organisation qui, de moyen, se transforme en but ; le tout se développant dans une ambiance très « humaine » par les tensions qu’elle crée, les rôles qu’elle suscite, les inégalités et les frustrations qu’elle ne peut éviter. Il n’y a de mutation globale de la personne qu’au travers d’un engagement profond et surtout débarrassé, bien sûr petit à petit, des agitations angoissées d’un ego qui se veut souverain original alors qu’il n’est que copie.

Il est vrai qu’une recherche communautaire est dans presque tous les cas une nécessité, l’homme et la femme modernes étant trop mal préparés par leur environnement à ce retournement intérieur sans lequel il n’y a pas d’Unité de leur personne. Mais, pour conclure ce dernier point de ce que la Voie n’est pas, il me faut souligner d’une part qu’un regroupement d’êtres humains qui se sont fixés une finalité de cette nature n’a en aucun cas à adapter ses relations et ses structures à celles du monde profane. D’autre part, rien, absolument rien, n’obligeant spirituellement les membres de telles communautés ni à cet activisme à la mode, ni à ces manifestations spectaculaires de dévotion et de soumission, si de pareils comportements sont néanmoins acceptés, peut-être même encouragés, ce sera là une indication supplémentaire pour ceux qui savent encore entendre et voir.

S’il est indispensable de souligner ce que n’est pas la Voie, il ne l’est pas moins d’indiquer ce qu’elle est. Cette nécessité est dictée par deux caractéristiques de notre époque qui, c’est le moins que je puisse en écrire, ne facilitent guère le départ, d’abord, sur le chemin et la poursuite, après la mise en route, de ce que beaucoup de textes appellent le voyage initiatique. Le premier point est le scepticisme profond de nos contemporains et ce sentiment, complexe parce que radicalement contradictoire, qu’en même temps tout est possible et rien ne peut plus être réalisé. S’il est juste et important de se montrer prudent, de ne se confier qu’à des personnes spirituellement « solides », il est tout aussi approprié à un travail intérieur d’être confiant et généreux. J’indiquais, parmi les éléments contraires à une recherche authentique, cette tendance de certaines personnes, brisées quotidiennement par un pouvoir temporel quelconque, au sein de la société moderne profane, de récuser instinctivement des indications dictées pourtant par le seul intérêt de leur démarche interne. C’est régulièrement pour moi une véritable douleur de sentir physiquement que je ne suis pas entendu par des auditeurs qui construisent d’évidence leur propre enfer. C’est bien dans une telle situation qu’il faut se laisser pénétrer par cet abandon du fruit des actes dont parlent, uniformément, les maîtres de toutes les Traditions.

Le second point, déjà évoqué, lui aussi, dans cet ouvrage, est la généralisation déliquescente de la maîtrise spirituelle. Cet aspect pourtant fondamental de la condition humaine, se dissout, à notre époque dans une espèce de « n’importe qui, n’importe quoi ». L’heure des faux prophètes a sonné, et bien sonné. D’ailleurs, le véritable drame de notre fin de siècle, n’est pas tellement la généralisation de ces pseudo-maîtres. Il y a toujours eu des acteurs choisissant la société comme scène de leurs exhibitions. Mais c’est le fait que des gens par ailleurs ni plus ni moins maltraités par la vie, dans leur corps, leur intelligence et leurs sentiments, les suivent aveuglément et cela souvent au mépris total du simple bon sens. Ainsi, un vocabulaire psychologique se voulant original et n’étant que pédant, un habillement plus ou moins folklorique, un rituel vidé de toute sacralisation, complété, naturellement, par un sens aigu de la bonne gestion, apparaissent aux yeux de certains, qui éclateraient de rire si leur voisin se livrait au quart de la moitié de ces simagrées, comme les preuves les plus indiscutables de sagesse et de sainteté. C’est ici, oui vraiment ici, qu’il importe, de ne pas se tromper. Rien ne nous interdit d’avoir des points de repère afin de ne pas nous laisser abuser au moment où nous nous engageons. Ils concernent à la fois la finalité, l’histoire, les structures et d’une manière générale ce que j’ai appelé l’ambiance de la voie, mais aussi le comportement de ceux et de celles qui y occupent une place responsable. Et, de même que j’ai présenté cinq aspects négatifs, je vais essayer de dégager cinq critères positifs avec l’espoir qu’ils aideront certains lecteurs à se situer devant ce problème clef d’une véritable réhabilitation du spirituel à notre époque.

Le premier critère, qui devrait s’imposer d’évidence, est la simplicité. Tout ce qui complique est spirituellement faux. C’est la révélation « tranquille » du petit saint Placide : « La vie intérieure est une vie qui est intérieure », ou encore « prier, c’est passer ta vie à passer dans Ma vie » et « les vœux et la règle sont faits pour être observés, et l’office pour être vécu » [43]. C’est la découverte de Siddharta selon laquelle « La Sagesse n’était en somme qu’une prédisposition de l’âme, une capacité, un art mystérieux qui consistait à s’identifier à chaque instant de la vie avec l’idée de l’Unité, à sentir cette Unité partout, à s’en pénétrer comme les poumons de l’air que l’on respire » [44]. C’est le message d’Almustafa : « C’est lorsque vous donnez de vous-même que vous donnez réellement » [45], et celui de l’Ancien Goéland, Chiang : « Le paradis n’est pas un espace, c’est simplement d’être soi-même » [46].

Je répète souvent une phrase entendue il y a bien longtemps et dont la réalisation quotidienne serait une belle définition de la Voie : « Être sur le chemin, ce n’est pas faire ordinairement des choses extraordinaires, mais extraordinairement bien des choses ordinaires ».

Un travail intérieur commence nécessairement par un désencombrement et toutes les indications données, toutes les actions prescrites doivent y contribuer.

Reflet de la lune sur la surface ridée de l’étang

Le roseau n’attend rien

Le paysage change-t-il

de l’éclosion printanière au bruissement estival

des couleurs de l’automne à la blanche immobilité hivernale

L’œil du cœur dans la forêt qui s’éveille.

Le deuxième élément de la Voie est qu’elle soit reliée. Une route qui est présentée sur la carte comme conduisant à Paris ou à Venise doit nécessairement aboutir aux quais de la Seine ou au Grand Canal. Sinon elle ne conduit ni à Paris ni à Venise. Une voie spirituelle dont l’aboutissement est la Connaissance de l’Être mène à l’Être ou elle n’est pas une voie spirituelle.

Ce constat, en fait, est rarement perçu d’une manière aussi simple que celle avec laquelle il est énoncé. Ce lien avec un message spirituel considéré historiquement comme ancien est rarement, aujourd’hui, accepté facilement. Pourtant, c’est bien là le sens du mot Tradition, qui vient du verbe latin tradere, « transmettre ». L’individualisme à vrai dire excessif des modernes, les conduit à penser que ce qui compte c’est justement l’individu avec ses idées et ses humeurs. Mais, j’ai insisté sur ce point, que serait cette « nature » humaine, livrée à elle-même, s’il n’y avait pas de « lien » avec la « nature » divine ? Justement, elle serait ce que nous voyons autour de nous qu’elle est devenue : incertaine, angoissée, en tout état de cause incapable de trouver l’harmonie et la Paix. L’expression traditionnelle, dans sa diversité formelle et son Unité essentielle, telle qu’elle figure au début de ce chapitre, est là pour témoigner et de la nature divine de l’homme et de la possibilité de la découvrir en soi, ici et maintenant.

L’être humain n’a pas besoin d’autre chose, mais en a besoin totalement, son orgueil dût-il en souffrir. Des remarques individualisées, des uns et des autres, poètes ou philosophes, des théories psychologiques ou sociologiques, des pratiques dites psycho-sociologiques peuvent être utiles, dans certains cas même, nécessaires. Mais à aucun moment elles ne sauraient être confondues avec un chemin traditionnel, tracé de génération en génération par des sages et des saints qui commençaient toujours par respecter leur propre environnement spirituel. La prétention d’apporter un message nouveau n’a pas ici sa place et, parodiant Placide je peux écrire qu’une vie traditionnelle est une vie qui est traditionnelle. Si vous pouvez pénétrer sur l’un de ces chemins dont les guides respectent le tracé et s’inspirent de ceux qui les ont précédés sans le moindre souci d’originalité, de recrutement et de gloire personnelle, alors, comme le dit avec humour Sri Nisargadatta Maharaj , « si vous le pouvez, comprenez que vous avez de la chance » [47].

Le troisième critère d’une Voie est l’activité qui y règne. Une route directe, si je puis m’exprimer ainsi, et dont l’aboutissement est connu par les récits de ceux qui, l’ayant empruntée, ont atteint le But. Encore faut-il marcher ! Et si possible pas trop lentement car la distance à parcourir est immense et le temps compté.

René Guénon a toujours insisté sur cet aspect. Il y voit l’origine de la différence entre le mysticisme où « l’individu se borne à recevoir simplement ce qui se présente à lui » et l’initiation où « c’est à l’initié qu’appartient l’initiative (les deux mots ont la même origine : commencer) d’une réalisation qui se poursuivra méthodiquement, sous un contrôle rigoureux et incessant, et qui devra normalement aboutir à dépasser les possibilités mêmes de l’individu comme tel » [48]. Ce n’est pas le lieu de traiter ici de l’état de la question mystique-initiation, mais je veux néanmoins noter que le « simplement » n’est peut-être pas aussi simple qu’il ne le semble à Guénon.

Mais l’important ici, c’est l’aspect actif de la Voie initiatique et sur ce plan la rigueur implacable de Guénon a permis à de nombreux Occidentaux de redécouvrir la force et la bénédiction d’une Voie traditionnelle, comme elle a d’ailleurs dû en décourager d’autres de s’y engager.

En somme, les trois conditions généralement admises pour authentifier la Voie, correspondent aux trois premiers critères que je propose. La première, « une certaine aptitude ou disposition naturelle » [49 ,a] permettant à l’homme de percevoir, d’abord, puis de reconnaître, ensuite d’accepter et enfin d’approfondir « l’identité essentielle de l’homme avec son Principe ». Cela ne peut se réaliser que dans la simplicité retrouvée de l’Être désencombré de théories, comparaisons, raisonnements, en un mot de bagage culturel. C’est reconnaître que bagage c’est en latin l’impedimenta, c’est-à-dire l’encombrement !

La deuxième condition « n’est autre que le rattachement à une organisation traditionnelle régulière » [49,b]. C’est ce que j’appelle une « Voie reliée » et cet aspect de la recherche spirituelle est d’autant plus important que nous vivons dans un monde délié, séparé de tout Principe. Il est visible de nos jours que tous les chemins qualifiés de spirituels ou même d’initiatiques ne conduisent pas toujours à l’harmonie intérieure de ceux qui les suivent. Il est ainsi fondamental de se donner les meilleurs moyens de ne pas se tromper de direction. Un peu comme un automobiliste engagé sur une autoroute et qui se tromperait en arrivant à l’un de ces gigantesques échangeurs, aboutirait à des kilomètres du lieu où il se rendait, de même le pèlerin peut se retrouver très loin du but recherché. C’est la définition même d’une déviation et l’impossibilité d’utiliser ce que tout initié peut appeler des « moyens de reconnaissance ». Ceux-ci, mots, signes extérieurs et conventionnels, « situation » intérieure des personnes sont, sur une Voie reliée, comme autant de poteaux indicateurs indiquant la direction juste.

La troisième condition est, toujours suivant les irremplaçables précisions apportées sur ce sujet par Guénon, « le travail intérieur par lequel, avec le secours d’adjuvants ou de supports extérieurs s’il y a lieu et surtout dans les premiers stades, ce développement (des possibilités que l’individu porte en lui) sera réalisé graduellement, faisant passer l’être, d’échelon en échelon… …jusqu’au but final de la Délivrance » [49,c]. C’est la voie active. Le pèlerin n’attend pas que la Grâce l’inonde, il se prend en charge, il travaille sur lui-même en une intense recherche. Je consacrerai la deuxième partie de cet ouvrage à cette dernière, indiquant seulement ici que de nos jours elle peut apparaître comme ardue aux représentants d’une société gavée matériellement et peu enclins aux efforts rigoureux et continus. Mais ignorants aussi de la joie prégnante dont elle est porteuse.

Deux autres aspects caractérisent la Voie. Celle-ci, n’est suivie qu’exceptionnellement dans la solitude, même si les mutations essentielles sont toujours personnelles, intérieures et silencieuses. Pour reprendre le symbolisme de la croix, chaque chercheur tend à se situer à l’intersection du plan horizontal et de la verticale. Dans la vie quotidienne ces figures géométriques sont incarnées par des êtres humains : ceux et celles qui cherchent à nos côtés, d’une part, ceux et celles qui nous guident et « garantissent » en quelque sorte que la Voie suivie est droite, reliée et active, d’autre part. Aussi, le quatrième critère est-il le partage : voie partagée.

Il s’agit en fait de vivre une véritable fraternité avec des femmes et des hommes qui ont choisi — dans un langage plus spirituel qui ont été choisis par — la même Voie. Oui, des compagnons de route, notion qui avait encore un sens quand le voyage entrepris réunissait tous ceux qui l’entreprenaient en même temps et les regroupait au sein d’une équipe qui dépassait certaines tendances de ses membres pour mieux tendre vers un but unique : l’arrivée sain et sauf à l’étape assignée.

Cet aspect de la recherche intérieure se situe à deux niveaux.

D’une part, un élément spirituel représenté par le partage démultiplié d’une force subtile. Lorsque deux personnes se réuniront en mon nom, disait le Christ, je serai présent. Qui n’a pas vécu en groupe une retraite silencieuse, qui n’a pas partagé avec d’autres une méditation immobile, qui ne s’est pas entendu réciter une formule sacrée portée par un grand nombre de voix, ne peut se faire une idée de la puissance de tels « adjuvants et supports extérieurs ». L’union des participants à des rites semblables se situe à un niveau qui dépasse celui de simples rapports, mêmes amicaux. La meilleure preuve en est que leurs « résultats » sont d’autant plus accentués que selon les cas le silence est total, l’immobilité absolue ou les mots répétés toujours les mêmes ce qui, chaque fois, est une forme pour le moins inhabituelle de relations humaines…

D’autre part, un élément de ce que Dürckheim appelle la psychothérapie initiatique. S’il est vrai qu’un cheminement intérieur ne peut ignorer la psychologie, puisqu’une initiation, ou seconde naissance « est proprement ce qu’on peut appeler une régénération psychique » [50] cela ne signifie aucunement que cette reconstitution s’effectue avec des méthodes « profanes » comme celles qui se généralisent notamment en Amérique et en Europe. Elle est au contraire une intégration en quelque sorte vers le haut de ce que Georges Vallin appelle « l’étage inférieur de l’ego ». Le partage entre ceux qui suivent une Voie ne ressemble pas aux manifestations habituelles de groupes et ceux qui ne se donnent pas les moyens d’enlever de leurs bagages ce que la société moderne nomme les ambivalences humaines sécrètent, en même temps qu’ils croient aller de l’avant, une sorte de contre-marche.

Je ne nie pas, en écrivant ces mots, la réalité individuelle et sociale des chercheurs de la Connaissance et l’extrême difficulté d’authentique régénération psychique. Je dis que l’échange et l’approfondissement en commun sont précieux, nécessaires même dans la grande majorité des situations, quand ils sont directement inspirés par le caractère spirituel du but recherché. Et que, pour cette raison majeure, ils respectent l’autre en s’efforçant prioritairement de ne pas lui faire de mal. Suivant en cela le conseil éternel de la Sagesse, tel qu’il est exprimé par Sri Nisargadatta Maharaj à l’un de ses visiteurs :

« Question : La personnalité est tellement ancrée en moi, comment puis-je la faire se dissoudre ?

Maharaj : Découvrez la signification du Soi. Essayer de la comprendre je vous prie. Avant que la connaissance « je suis » ait apparu en vous vous étiez absolument sans attachement. Dès que cette connaissance a point en vous, vous vous êtes attaché à tout ce qui vous entourait. Seul le faux « je » est attaché. Les choses arrivent, tout simplement, mais le faux « je » s’attribue le mérite de les avoir faites. Vous êtes le connaissant, non pas l’entité agissante. Je vais vous donner un conseil : ne faites rien qui puisse nuire à quelqu’un — c’est tout. Vous pouvez ne rien faire qui soit agréable aux autres ou qui leur fasse du bien, mais faites attention à ne nuire à personne. Et cela aussi fait partie du champ de la conscience. Au-delà il n’y a rien. » [51]

C’est tout.

Le cinquième élément d’appréciation de la voie est la manière dont la direction spirituelle s’y exerce. Voie dirigée.

La réalisation spirituelle ne fait qu’exceptionnellement l’économie d’une direction. Ici aussi, une telle remarque en 1985, si elle est spontanément comprise par ceux qui savent ce que signifie cette sorte de conduite, inquiète par contre les femmes et les hommes qui reprennent à leur compte la fière devise : « Ni Dieu, ni maître ». Fière mais irréelle, puisque Dieu est en chacun de nous sous forme de maître intérieur. Il convient donc de savoir ce que l’on veut et de se montrer cohérent et rigoureux afin d’atteindre l’objectif fixé.

C’est le rôle de la Voie de frayer un passage vers ce but et c’est la fonction de certaines personnes d’être des guides. Mais une telle responsabilité, quand elle est assumée traditionnellement, c’est-à-dire suivant des règles millénaires d’ordre spirituel, n’a aucun point commun avec le comportement de ceux qui « dirigent » le monde moderne.

Spirituellement, le maître ou le guru « dans sa fonction propre, ne doit pas être considéré comme une individualité (celle-ci disparaissant alors véritablement, sauf en tant que simple support), mais uniquement comme le représentant de la tradition même, qu’il incarne en quelque sorte par rapport à son disciple, ce qui constitue bien exactement ce rôle de transmetteur » [52].

Même si une personne ne s’engage pas elle-même sur la Voie, elle ne peut nier le rôle de ferment joué, à toutes les époques par ceux qui sont appelés des maîtres spirituels. Le sujet, d’ailleurs, a été souvent traité, fait significatif, au cours de ces dernières années. J’ai eu le privilège de rencontrer plusieurs de ceux que je nomme aussi des géants spirituels et je reste quotidiennement tourné vers deux d’entre eux, Ramana Maharshi et René Guénon. C’est également avec ferveur que j’ai partagé, dans les années soixante, le travail de Jacques Masui sur « le maître spirituel » [53].

Sans reprendre l’ensemble de cette magistrale analyse, je peux simplement écrire ici que, plus le transmetteur incarne la Voie en tant qu’elle est manifestation de la Tradition suivie, moins ses caractéristiques « humaines » n’ont d’importance. Loin d’aboutir à une sorte d’inhumanité glacée, c’est tout au contraire la transparence d’un état spirituel intérieur qui s’impose alors et suscite par là même, mais bien sûr seulement dans le meilleur des cas, un type d’échange spécifique débarrassé d’amour-propre, de passions, de fantasmes, de désirs… et même de concepts.

Qui peut douter que c’est là une relation privilégiée, en tout cas pour celle ou celui qui bénéficie ainsi d’une direction spirituelle ? Mais pour le guide aussi car, comme le disent les Chinois, chaque situation vécue est toujours la meilleure pour un approfondissement personnel.

Ici et maintenant, encore et toujours.

À l’un de ses interlocuteurs, Sri Ramana Maharshi répond :

« Qui est le maître ? Il n’est pas autre chose que le Soi, en définitive. Selon le degré d’évolution spirituelle, le Soi se manifeste parfois sous forme de maître physique, en chair et en os. Le maître, c’est celui qui vous apprend quelque chose » [54,a].

Une autre fois, il dit : « le gourou est unique. Il n’est pas physique. Tant qu’on est faible on a besoin d’être aidé par de la force » [54,b].

Ainsi n’est-ce nullement par une analyse raisonnable des « qualités » prêtées à un maître que peut véritablement s’établir ce lien subtil qui l’unit à ceux qui lui font confiance. Il se passe là une relation d’une nature totalement inconnue des spécialistes de groupes, Naturellement, cet autre type d’échange se situe au-delà des caractéristiques, aussi bien négatives que positives, que je viens d’énoncer, mais sans les supprimer. Il est clair, au contraire, qu’il ne peut s’instaurer que si l’ensemble des autres critères est en « ordre » et dans ces différents domaines une étude objective du comportement du guide est non seulement possible mais souhaitable.

Alors subsiste une interrogation : à force de décortiquer les avantages et les inconvénients de telle voie par rapport à telle autre, de tel responsable comparé à tel autre, ceux qui agissent ainsi ne finissent-ils pas par oublier de se regarder eux-mêmes ?: « Maintenant encore, que vous l’appeliez Cheik, Guru, Père, Rabbi, Abba, Staretz, Lama, Murshîd ou Rôshi, ou d’un autre nom encore, et même si vous ne l’appelez pas du tout, et même si vous ne le savez pas, votre Maître est là. Il vous attend avec patience et sympathie. Il suffit que vous manifestiez votre qualité de disciple possible pour qu’aussitôt il se présente. Là où il y a un disciple, le Maître arrive. Ce qui est difficile, finalement, ce n’est pas de trouver un Maître : c’est de devenir disciple. » [55]

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1 René Guénon, « Exotérisme islamique et Taoïsme », NRF, les éditions Gallimard, 1973, page 13.

2 Il n’est pas inutile de préciser l’origine du mot : de upa : proche, et dêsha : endroit. Remettre au bon endroit, se recentrer.

3 Ramana Maharshi, « Ulladu narpadu » (en tamoul), « Sad-Vidya » (en sanskrit), « La Connaissance de l’Être », traduction Henri Hartung, Sri Ramanasraman, Tiruvannamalai, verset 29, p. 13. Diffusion française : les éditions traditionnelles, 11 quai St Michel, Paris, 1ère édition 1950, 4ème éd. 1972.

4 René Guénon, « L’homme et son devenir selon Vedânta », les éditions traditionnelles, 1974, p. 185.

5 Swami Ramdas, « Ainsi parle Ramdas », les éditions Anandarshram, 1978, p. 97.

6 Paul Brunton, « L’Inde secrète », les éditions Payot, 1949, p. 160.

7 Évangile selon saint Jean, XIV, 5, 6.

8 Emmanuel Mounier, « Œuvres complètes », les éditions du Seuil, tome III, p. 114.

9 Ad, Tanquerey, « Précis de théologie ascétique et mystique », les éditions Desclée, 1923, p. 400.

10 Sainte Thérèse de Jésus, « Château intérieur » 1577. Première et deuxième demeures. « Œuvres complètes », Éditions du Seuil, 1949.

11 Saint Paul, « Première épître aux Thessaloniciens » V, 8.

12 Saint Thomas d’Aquin, « Le livre des sentences », III sent. d. 34, q I, a, 1. Il est possible de traduire simplement par « humain » et « supra humain ».

13 A. d. Tanquerey, ouv. cité, p. 816.

14 Nadjm oud-Dine Bammate, « René Guénon et l’actualité de la pensée traditionnelle », actes du colloque de Cerisy-la-Salle, les éditions de Baucens, 1977, p. 86.

15 « Le Ramadan à Paris : Ici, ce n’est pas une fête », Le Monde, 24 juillet 1980.

16 « Jeûne et désir spirituel », Le Monde, 24 juillet 1980.

17 Saint Paul, « Épître aux Galates », I, 15.

18 Marcel Proust, « A la recherche du temps perdu » Pléiade, Gallimard, 1954, vol. 1, page 45.

19 E. M. Cioran, « Écartèlement », NRF, Gallimard 1979, p. 74 et 95.

20 André Frossard, « Dieu existe, je L’ai rencontré », Fayard 1969, p.12, 13.

21 Paul Claudel, « Ma conversion », 1909.

22 Arthur Osborne, « Ramana Maharshi et le Sentier de la Connaissance de soi », éd. V. Attinger, pages 13, 14.

23 Philip Kapleau, « Les trois piliers du Zen », éditions Stock-Plus 1980, page 239.

24 Sy Safransky, éditeur d’un magazine littéraire de Caroline du Nord, cité par Marilyn Ferguson, « Les enfants du Verseau », Calmann-Lévy 1981, p.271. Je citerai également un texte étonnant de Jean-Paul Sartre écrit en introduction à son livre « La Nausée » : « Et puis, j’ai eu cette illumination, ça m’a coupé le souffle. Jamais avant ces derniers temps je n’avais pressenti ce que voulait dire exister… J’ai fait l’expérience de l’absolu ; l’absolu ou l’absurde… Ce moment fut extraordinaire. J’étais là, immobile et glacé, plongé dans une extase horrible ».

Mais voilà. Sans chercher à approfondir cet état, sans même le considérer comme un avertissement sur les possibilités d’expériences humaines, Sartre note que ce qui dépasse ainsi sa faculté rationnelle d’interprétation ne peut qu’être absurde… et nauséeux.

25 Henri Guillemin, « Le converti Paul Claudel », NRF, les éditions Gallimard, 1968, p. 28.

26 Frantz Woerly, « La sagesse orientale du munichois Karlfried Graf Dürckheim », Le Monde dimanche, 28 novembre 1982.

27 « Évangile de saint Matthieu », X, 30.

28 Georges Vallin, « Voie de gnose et voie d’amour », les éditions Présence, 1980, page 46.

29 Jean Sendy, « L’ère du verseau, fin de l’illusion humaniste », les éditions Robert Laffont, 1970, p. 300.

30 « Évangile selon saint Matthieu », XXIV, 37.

31 J. M. Schiff, « L’âge cosmique aux U.S.A. », les éditions Albin Michel, 1981, avec en annexe un « Bottin du nouvel-âge : groupes et organisations contribuant à l’âge cosmique ».

32 Marilyn Ferguson, « Les enfants du Verseau », les éditions Calmann-Lévy, 1980.

33 Jean-Marie Schiff, « L’espace intérieur, des anciennes sectes aux nouveaux groupes », les éditions Celt, 1977, p. 19.

34 Jacques Monod, « le hasard et la nécessité », les éditions du Seuil, 1970. Raymond Ruyer, « La gnose de Princeton », les éditions Fayard, 1974.

35 Abraham Maslow, cité par Daniel Friedmann, dans le dossier n° 43 de la revue « Autrement » : « A corps et à cri : nouvelles thérapies, à la recherche des paradis perdus », octobre 1982, p.14.

36 Alain Woodrow, « Les nouvelles sectes », les éditions du Seuil, Actuels, 1977. Jean-Maris Leduc, Didier de Plaige, « Les nouveaux Prophètes », les éditions Buchet-Chastel, 1978. Françoise d’Eaubonne, « Dossier S… comme sectes », les éditions Alain Moreau, 1982. Jean Biès, « J’ai dialogué avec des chercheurs de vérité », les éditions Retz, 1979 ; « Passeport pour des temps nouveaux », les éditions Dervy-Livres, 1982. Serge Bonnet, Bernard Gouley, « Les ermites », les éditions Fayard, 1980.

37 René Guénon, « La crise du monde moderne », les éditions Gallimard, 1946, p. 16.

38 René Guénon, « La métaphysique orientale », les éditions traditionnelles, 1939, p. 9.

39 Maharshi’s gospel, « L’Évangile de Ramana Maharshi », liminaires par Patrick Lebail, les éditions Le Courrier du Livre, 1970, p. 66.

40 Paul-Henri Azni, « Au Japon, l’ordinateur entre dans les foyers », Tribune de Genève, 14 février 1983.

41 René Guénon, « Autorité spirituelle et pouvoir temporel », les éditions Véga, 1976, page 27.

42 C’est ce que révèle nettement ce texte de Confucius cité par René Guénon dans « Autorité spirituelle et pouvoir temporel », éd. Véga, pages 44-45. « Les anciens princes, pour faire briller les vertus naturelles dans le cœur de tous les hommes, s’appliquaient auparavant à bien gouverner chacun sa principauté. Pour bien gouverner leur principautés, ils mettaient auparavant le bon ordre dans leurs familles. Pour mettre le bon ordre dans leurs familles, ils travaillaient auparavant à se perfectionner eux-mêmes. Pour se perfectionner eux-mêmes, ils réglaient auparavant les mouvements de leurs cœurs. Pour régler les mouvements de leurs cœurs, ils rendaient auparavant leur volonté parfaite. Pour rendre leur volonté parfaite, ils développaient leurs connaissances le plus possible. On développe ses connaissances en scrutant la nature des choses. La nature des choses une fois scrutée, les connaissances atteignent leur plus haut degré. Les connaissances étant arrivées à leur plus haut degré, la volonté devient parfaite. La volonté étant parfaite, les mouvements du cœur sont réglés. Les mouvements du cœur étant réglés, tout l’homme est exempt de défauts. Après s’être corrigé soi-même, on établit l’ordre dans la famille. L’ordre régnant dans la famille, la principauté est bien gouvernée. La principauté étant bien gouvernée, bientôt tout l’empire jouit de la paix. »

43 Geneviève Gallois, « La vie du petit saint Placide », les éditions Desclée de Brouwer, 1953, 15, 35, 65.

44 Hermann Hesse, « Siddharta », les éditions Grasset 1950, livre de poche, p. 191.

45 Khalil Gibran, « Le prophète », les éditions Casterman 1956, p. 21.

46 Richard Bach, « Jonathan Livingston le goéland », les éditions Flammarion 1973, p. 51.

47 Sri Nisargadata Maharaj, « Graines de conscience », les éditions Les deux océans, 1983, p. 111.

48 René Guénon, « Aperçus sur l’initiation », les éditions traditionnelles, 1946, p. 16.

49 René Guénon, « Aperçus sur l’initiation », les éditions traditionnelles, 1946: pages : a) 29, b) 31, c) 34.

50 René Guénon, « Aperçus sur l’initiation », les éditions traditionnelles 1946, p. 180.

51 Sri Nisargadatta Maharaj, « Graines de conscience », les éditions Les deux océans, 1983, p. 65.

52 René Guénon, « Aperçus sur l’initiation », les éditions traditionnelles, 1946, P. 60.

53 « Le maître spirituel dans les grandes traditions d’Occident et d’Orient », Volume IV d’Hermès, 1967, réédité avec des nouveaux articles par Lilian Silburn, sous le titre « Le maître spirituel », les éditions des deux océans, 1983.

54 Ramana Maharshi, « L’enseignement de Ramana Maharshi », Collection spiritualité vivante, les éditions Albin Michel, 1972, p. 25 (a) et p. 50 (b).

55 Claude Durix, « Cent clés pour comprendre le Zen », les éditions Le courrier du livre, 1976, p. 195.