Maurice Lambilliotte : Voir et Aimer


01 Jul 2010

(Revue Synthèse. No 119-120. Avril-Mai 1956)

Extrait de l’éditorial

l’œil est à la frontière qui sépare deux mondes :

en deçà s’élève, au-dedans de nous, le champ de nos

représentations; au delà s’étend un vaste système

ordonné par des lois dont nous cherchons à lire l’énigme.

Roger GODEL

(Dialogue sur l’Expérience libératrice)

L’HOMME comme sujet, l’homme comme objet, ne sont pas près de perdre de leur actualité. Non point quel homme soit, comme l’estimaient les Grecs, mesure de toute chose — nous savons désormais qu’il n’en est rien et que cet anthropomorphisme est un leurre, une erreur d’optique et de jugement — mais enfin, chacun de nous qui pensons, qui agissons, qui souffrons, qui espérons, ne pourrons jamais nous abstraire de la réalité existentielle que nous sommes. Le « phénomène humain » comme le qualifie le Père Teilhard de Chardin, est un phénomène qui, comme tel, requiert la plus complète objectivité d’examen. Et pourtant, l’interrogation que l’on est amené à se formuler sur ce « phénomène humain » est plus impérative que jamais. C’est que beaucoup de choses touchant l’homme en tant que notion, ou concept, n’ont plus la même solidité qu’autrefois et que l’on sent bien, sans être pour autant philosophe, que de nouvelles méthodes d’approche de ce qu’est l’homme, s’imposent. Pourquoi ? En fonction d’un besoin qui vient de plus loin que notre psychologie : celui de nous connaître et, à travers chacun de nous, d’approcher peut-être d’un autre problème, celui du sens même de la Vie. A travers l’homme, dépassant de plus en plus ses représentations exclusivement mentales, acceptables jusqu’ici, c’est, en effet, le problème de la vie qui nous est posé.

Nous sommes littéralement à l’affût de l’homme, quêtant l’illumination, qu’un voltage supérieur de l’intelligence ou de l’intuition nous permettra peut-être de connaître, nous laissant le sentiment d’une révélation même fugace. A travers sa propre expérience, sa propre charge de vie, chacun de nous interroge ainsi plus ou moins consciemment la Vie, cherche à en saisir en lui, plus intensément la présence.

Pourquoi cette quête, aussi passionnée, aussi constante, aussi impérieuse, sinon parce que nous éprouvons comme d’instinct, le besoin de nous situer dans un ensemble que nous sentons confusément, mais intensément, insécable et dont nous ne nous serions détachés que par un mécanisme mental limitatif, que nous devons, dès lors, chercher à corriger. Le paradis perdu dont la notion est si vivace, que l’on retrouve d’ailleurs à la base des grandes religions, ne serait-il pas l’image ou l’intuition de cette Unité fondamentale et primordiale, celle même de la Vie ?

Cet obscur besoin de se situer, en tant qu’homme, ou plus exactement en tant que « phénomène humain », celui d’aller plus avant dans la connaissance des arcanes de la Vie, de ce qui reste pour nous son « mystère », les hommes l’ont sans doute éprouvé de tous temps. S’il se précise et devient plus pressant, c’est que nos représentations traditionnelles du monde, du cosmos, de ses éléments, de leurs rapports, ne peuvent plus satisfaire nos exigences intellectuelles que les progrès de la connaissance, de la recherche scientifique, de l’objectivation rationnelle, n’ont cessé de développer.

Et pourtant, nous sentons bien que ces recherches et cette connaissance ne pourront, elles non plus, nous éclairer un jour définitivement sur tout ce qui nous presse d’interrogations intérieures. Parce que ces découvertes sont en progression constante, qu’elles enrichissent le domaine des sciences, ne nous fournissent-elles pas les raisons fondamentales qui limitent et limiteront toujours la valeur et la signification de ce que nous pouvons en attendre? Peut-être sommes-nous en train de mesurer aussi le champ clos de nos activités mentales, telles qu’elles fonctionnent, et d’en découvrir comme une évidence, les infranchissables limites dans certaines directions. Et ici, nous touchons peut-être ce qui pourrait bien devenir, quelque jour, une nouvelle inquiétude de l’homme, à tout le moins la mise en doute de plus en plus formelle de la valeur intrinsèque des instruments intellectuels dont il s’est, il est vrai, presque exclusivement servi jusqu’ici, et qui sont pratiquement seuls impliqués, quand on parle de connaissance.

Ce sentiment s’est imposé à nous avec une vigueur nouvelle, à la suite de la lecture de la première œuvre posthume du Père Teilhard de Chardin : « Le Phénomène Humain ».

Nos lecteurs savent en quelle admiration nous tenons ici le Père Teilhard de Chardin et sur combien de points nous sommes fondamentalement d’accord avec lui. Nul n’a eu jusqu’ici, autant que lui, un sens aussi large, aussi aigu, et nous dirions volontiers aussi prophétique de l’évolution. On apercevra d’ailleurs de mieux en mieux à l’avenir, à quel point sa pensée lucide aura contribué à faire sauter les amarres d’un statisme trop longtemps entretenu sous prétexte qu’il était indispensable d’opposer l’être à quelque vague et flottant devenir.

Avec Teilhard de Chardin, à partir de lui en tout cas, l’élaboration de conscience ne peut plus accepter de prises de vue décrochées de leur contexte vivant et de leur ensemble mouvant. La méthode d’examen de ce qui touche à la vie et en particulier au destin de l’humain, requiert une pensée, elle aussi en mouvement et, si l’on nous permet cette expression, une prise de conscience en « travelling ».

Nous ne nous proposons pas d’analyser ici le premier livre du Père Teilhard de Chardin. Il nous a cependant paru opportun d’examiner un aspect, sans doute incomplet de sa pensée très révélatrice néanmoins d’une véritable pente d’esprit qui pourrait affecter toute l’optique de son œuvre, et jusqu’à la portée exacte de sa conception du phénomène humain. Il s’agit du prologue de son livre, prologue dont l’accent lyrique lui confère un accent d’authenticité que d’autres passages ne rendent pas aussi nettement.

Voir, écrit-il, en détachant déjà ce mot qu’il a pris pour titre de son prologue. « Voir ». On pourrait dire que toute la vie est là — sinon finalement, du moins essentiellement. Et plus loin : l’unité ne grandit que supportée par un accroissement de conscience, c’est-à-dire de vision. Voilà pourquoi sans doute l’histoire du Monde vivant se ramène à l’élaboration d’yeux toujours plus parfaits au sein d’un Cosmos où il est possible de discerner toujours davantage.

Chercher à voir plus et mieux n’est donc pas une fantaisie, une curiosité, un luxe. Voir ou périr. Telle est la situation imposée par le don mystérieux de l’existence, à tout ce qui est élément de l’univers. Et telle est par suite à un degré supérieur, la condition humaine.

La déclaration est nette. Elle ne permet aucune équivoque. Son accent est celui d’une conviction, à la fois celle du savant et du visionnaire. Nous comprenons qu’elle ait exalté de nombreux lecteurs, qui ont mis ces phrases, eux aussi, en exergue, les considérant, à juste titre, comme une des figures de proue de l’œuvre tout entière. On peut relire, en effet, chacune de ces propositions. C’est bien la faculté de voir, au sens le plus direct et le plus concret du terme, qu’elles mettent en vedette. L’unité, dit Teilhard, ne grandit que supportée par un accroissement de conscience, c’est-à-dire de vision. L’histoire de la vie se ramène à l’élaboration d’yeux toujours plus parfaits. L’accent est plus celui du poète que du savant. C’est le cri d’une évidence découverte, d’une conviction que rien ne pourra renverser.

Nous n’allons certes pas nous élever contre une telle conviction, ni contester l’importance qui s’attache à l’acte de voir, à ses organes toujours plus perfectionnés, à leurs rapports directs avec le sens de l’évolution des êtres vivants, ni contester les rapports étroits qui existent entre la conscience, et les images et les visions qui nous viennent initialement de « voir ». Il est pourtant significatif que Teilhard de Chardin identifie à un tel point la conscience et le voir. La position est formelle. Toute la pensée de Teilhard, traduisant en cela d’ailleurs son esprit occidental et ses exigences de clarté cartésienne, cherche, à priori, à visualiser tout ce qu’elle découvre. Et cette visualisation est, par ailleurs, la première étape d’une conceptualisation qui rendra les découvertes intelligibles, permettra de les intégrer au patrimoine général, mais qui acceptera également, sans la moindre réserve, ni le moindre doute quant à la valeur de la méthode, de ramener la prise de conscience à une activité strictement mentale.

Que voir soit une fonction essentielle et liée à l’existence des êtres vivants, et en particulier à celle des animaux supérieurs, ce n’est pas nous qui le nierons. Que ce soit la fonction majeure, celle qui, comme l’écrit le Père Teilhard de Chardin, serait « liée au don mystérieux de la vie » et qui, comme il l’écrit également au début de cette page de feu, constituerait toute da vie, voilà qui va déjà beaucoup plus loin, et sans doute, dépasse ce dont le savant et plus encore l’homme de foi auraient dû convenir. Car, voir implique, avant tout, la dimension spatiale. Et c’est là précisément ce qui vient immédiatement limiter et restreindre la pensée de Teilhard de Chardin, plus exactement qui ramène sa vision à une expression au premier chef, visuelle et spatiale du phénomène humain. Or, la vie, dans le sentiment d’évidence de l’unité, que l’on peut en prendre en soi, n’est pas exclusivement spatiale. Le spatial est sans doute une dimension que nos sens et les représentations qui en découlent nous proposent. Dès l’instant où il est question de vie, au sens le plus complet du terme, au sens d’élan, d’acte créateur, d’impulsion, de source jaillissante, de Présence même, la vie transcende le spatial, comme elle transcende aussi le temporel tout au moins dans l’aspect de durée tel que nous le connaissons. La vie ayant, dès lors, même pour notre entendement sommaire, d’autres dimensions que celles d’espace et de temps, la conscience, la prise de conscience ne peut se borner à n’être nourrie que du voir, ni à dépendre exclusivement de lui.

Le Père Teilhard lui-même aurait été certainement le premier à admettre que le voir si important qu’il fût, si essentiel aussi et en particulier dans le mécanisme de l’évolution, ne pouvait être exclusif, dès l’instant où se posait à l’homme le problème d’une connaissance moins directement existentielle, d’une connaissance de la Vie, au niveau de la même prise de conscience, que celle qu’utilise la connaissance rationnelle et scientifique. Voir est assurément important, essentiel, l’espèce humaine continue d’ailleurs dans cette voie et son évolution en sera de plus en plus influencée. Voir, commandera toujours dans une très large mesure, l’existentiel, tout ce qui touche à la progression des moyens de connaissance et d’action de l’homme sur les forces naturelles et commandera, dès lors, la science, les techniques, la raison. L’intelligence lui devra toujours la meilleure et la plus importante de ses conquêtes et notamment les bases du langage. Le sens de la vue étant essentiellement concret, lié à l’individu qui l’exerce, entraîne l’homme à se différencier mais, en même temps, l’appelle à la périphérie de lui-même. Certes, l’acte de voir, les images qu’il dépose en nous, leur transmutation en matériaux dont la conscience se servira, dont elle tirera au surplus un énorme parti, ne s’épuise pas entièrement dans son seul exercice. Au voir, aussi, s’attache une « frange », une adhérence à d’autres dimensions de la vie. L’homme porte d’ailleurs, fort heureusement en lui, tout un arsenal de correctifs à la propension de la conscience à déformer le réel, à le polariser, à n’en prendre qu’une image sensorielle. Il n’en reste pas moins, que si le voir, comme le veut Teilhard de Chardin, était vraiment l’essentiel et surtout l’essentiel de l’activité de conscience, l’homme perdrait ce contact et ce commerce invisible mystérieux mais indispensable pour chacun de nous au niveau de notre identité fondamentale, avec ce qu’il faut bien appeler d’un mot qui hélas, n’en peut donner que bien faiblement le sens, avec la Vie, avec l’insécable et vivante Unité.

La frange qui tient au voir l’empêche certes de nous laisser tout-à-fait dériver à cette périphérie de notre conscience et, par celle-ci, de nous entraîner à une trop grande anonymisation de nous-même. Mais nous savons pourtant que cette tendance n’est pas une simple vue de l’esprit. Nous savons qu’elle est à la source d’une infirmité assez profonde de la connaissance, que l’homme éprouve d’ailleurs l’obscur instinct de combattre ou de corriger. Cette infirmité est incontestablement liée à l’activité de conscience axée sur le voir, sur les représentations spatiales, lesquelles entraînent naturellement une spatialisation constante de notre activité mentale : prise de conscience, images, intelligibilité et tout ce qui relie les objectivations, leur contenu analytique, leurs lois d’association et de logique.

Si nous avons relevé cette position si caractéristique du Père Teilhard de Chardin, sur un des modes de comportement important et essentiel du phénomène humain, c’est pour faire sentir en quoi il est trop limitatif et pour quelles raisons, dès lors, il appelle un complément ou mieux encore, de constants et profonds correctifs.

A ce « voir » que célèbre avec son lyrisme de grand Poète, le Père Teilhard de Chardin, ce qu’il faut, non point opposer, mais appeler comme une exigence en nous, tout aussi fondamentale, tout aussi vitale, c’est Aimer, c’est l’amour. Teilhard de Chardin y fait certes allusion à maintes reprises dans son œuvre, qu’il s’agisse de ce Phénomène Humain, ou d’autres pages, non encore publiées. Lui-même, on le sait, fut un homme rayonnant. Le chrétien qu’il fut, d’autre part, avec ferveur, ne pouvait non plus sous-estimer l’amour puisque, dans ses formes humaines les plus concrètes, cet amour est à la base du message évangélique. Le Christ n’ayant été en somme qu’amour, amour vivant de l’homme, son prochain et son frère, c’est là que se situe bien l’essentiel de son message et de sa mission, au seuil d’un monde qui, plus que jamais, va justifier cette nécessité d’amour. Quand Teilhard de Chardin évoque l’amour, ce terme a toutefois moins de résonance, fait une impression beaucoup moins forte que celle qu’il suscite quand il parle de voir. Le terme d’amour a moins de résonance aussi chez Teilhard qu’il n’en a lorsqu’un homme, lui aussi, savant et philosophe comme le Dr. Roger Godel, l’appelle au terme d’une phrase, d’un chapitre ou d’un livre. Ce n’est assurément pas pour opposer ici deux hommes auxquels je voue une aussi profonde admiration et un sentiment d’égale amitié que je note cette différence, qui ne paraîtra arbitraire ou spécieuse qu’à ceux qui acceptent les mots tels qu’ils sortent du dictionnaire, sans éprouver le besoin de les éclairer, de les charger aussi d’une «aura» qui vient, il est vrai, de plus loin. Il y a, à mon sens, des raisons à cette différence d’éloquence, de vibration et de sens, du mot amour quand c’est Godel ou Teilhard qui l’appelle. Et ces raisons, c’est une fois de plus, dans une attitude différente chez l’un et chez l’autre, à l’égard du mental, qu’il faut les chercher. Teilhard de Chardin semble bien s’être satisfait de l’activité mentale. Dieu sait d’ailleurs quelle intensité et quelle plénitude elle eut pour lui, quelle allégresse et quelle ivresse son exercice lui a permis de connaître. Visionnaire, découvreur, créateur, le monde à découvrir s’est étalé si vaste, si riche de signification, de rapports, si clair, si lumineux sous son regard de savant et de Poète ! Au point que l’on perçoit souvent dans ces écrits, les positions qui résultent d’observations directes du réel et celles qui sont des projections de son imagination géniale et ne sont, d’ailleurs, pas moins assurées de « coller » un jour aussi étroitement à la réalité et d’être redécouvertes par d’autres hommes et par d’autres méthodes. Le fait que Teilhard de Chardin n’ait pas dû mettre en doute, la valeur de cet instrument, qui a permis à l’homme de devenir ce qu’il est en voie de devenir, ne diminue pas la valeur de son œuvre. Elle la situe toutefois sur un plan, réel bien sûr, mais qui ne touche pas d’une manière aussi aiguë, aussi directe aux interrogations auxquelles nous faisons allusion au début de cet article. L’audience qu’il est en train de conquérir, les disciples passionnés qu’il suscite, confirment notre point de vue. Tous ceux qui croient, dans l’ordre de l’esprit, à une puissance de l’Occident, à la valeur éprouvée de ses méthodes scientifiques, à celle de sa raison, et qui acceptent en somme que l’homme se caractérise avant tout, par cette étonnante activité mentale, trouveront dans Teilhard de Chardin, un langage qu’ils comprennent, qui au surplus, leur ouvre des horizons fantastiques, qui les désocculte en quelque sorte.

Toute une famille d’esprit, tout en admirant Teilhard de Chardin (et qui donc resterait insensible au lyrisme de ce génie éclatant de vie, de santé, ivre de découvertes et au regard de plus en plus largement ouvert sur le monde !) peut éprouver cependant le besoin d’autre chose. Le besoin d’autres approches de la Vie, le besoin d’autres contacts et d’autres prises de conscience que celles que l’on obtient par le regard extérieur, que celles du « Voir ». Ceux-là sentiront d’instinct, que l’amour n’est pas seulement une notion éblouissante, à laquelle revient une place de choix parmi les éléments de la vie mentale. Les hommes auxquels nous faisons allusion éprouvent, sans avoir besoin de le nommer sans cesse, ce qu’est l’amour. Pour eux, il s’agit d’un état, d’un état vivant, d’un état très profondément vécu, dès lors conscient, encore qu’il n’ait nul besoin d’être préalablement traduit en termes intelligibles, en images ou en concepts. Il s’agit du sentiment et ici, évidence intérieure conviendrait mieux que chacun de nous participe d’une façon directe à quelque chose d’indicible, que l’on pressent pourtant sans équivoque, quand on parle de l’Unité vivante : l’Unité insécable de la Vie et, pour nos moyens d’expression, si imparfaits hélas, l’unité de la source intarissable de la vie, sans cesse en création. Qu’une telle source, que la Vie ou l’unité vivante ne puisse être affectée des attributs, ni surtout des limitations d’espace et de temps, voilà qui tombe sous le sens, et qui explique aussi pourquoi, une activité mentale à base de représentations, elles-mêmes issues d’images, de visualisation, auxquelles les notions concrètes de temps et d’espace sont donc consubstantielles, ne peut, non seulement, exprimer avec ses propres moyens, cette réalité de la vie, et tout ce qui nous y insère, nous y relie, mais plus encore, pour quoi l’activité mentale nous empêche de percevoir, au niveau de notre conscience individuée, la Vie dès qu’il s’agit d’autre chose que sa notion ou son concept. Pourquoi, dès lors, l’amour, qui est état de communion, perception du sens de l’unité, nous est également à un tel degré indispensable. Sans cet état d’amour, le dessèchement intérieur vient très vite, la connaissance la plus brillante s’épuise et perd de son relief, si l’amour n’est en nous actif et n’irrigue sans cesse notre propre conscience, la reliant ainsi à la Vie dans sa plus grande plénitude.

Mais cet amour, cet état d’amour, si essentiellement, si consubstantiellement lié à la Vie, nous découvre aussi le sens d’une présence. Non plus, cette fois, la présence admise, acceptée, d’une notion, d’une image, d’un concept si plausible ou si émouvant puisse-t-il être, mais la présence de cette Vie même. Et c’est ici, que se trouverait peut-être la meilleure explication de la résonance différente que prend le mot d’amour, la référence de l’appel à l’amour, chez Teilhard de Chardin et chez Roger Godel. Pour le Dr. Godel, en effet, il semble bien que cette présence en nous, de la Vie, soit quelque chose de tout différent de la simple constatation des éléments de la vie organique, cérébrale ou psychologique. Pour lui, cette présence semble être authentiquement celle de la Vie, en tant que réalité fondamentale, impersonnelle et pourtant incarnée. Essentiellement créatrice, organisatrice, riche de toutes les potentialités dont nous croyons parfois que nos facultés intellectuelles ou autres, sont les facteurs. Dès l’instant où, sans renoncer pour autant à aucun des privilèges que comporte une vue claire et lucide, on prend conscience de cet état de présence de la Vie en soi, quel autre état que celui d’amour pourrait encore combler notre conscience Mais aussi quelle autre méthode pourrait-elle s’avérer valable pour atteindre à cette plénitude du sens de la présence, à la plénitude du sens de notre participation, sinon l’état d’aimer, sinon l’Amour ?

Voir et Aimer, les deux termes se complètent donc et c’est évidemment faire la part très belle au premier terme de cette équation, entre les pôles de laquelle tout l’homme peut se sentir exister, et exister plus pleinement.

Pour faire entendre des choses qui dépassent à un tel point les mots, les mots sont, hélas, de bien pauvres truchements.

Voir est un acte. Un acte constant. Il fait partie de notre vie à chacun. Il doit en être de même d’aimer. Et ici encore, les mots ne peuvent qu’édulcorer, sinon déformer, le sens d’un impératif que nous voudrions précisément faire percevoir par chacun comme impératif. Il ne suffit pas, en effet, de dire qu’il faut irriguer toutes les activités mentales, par un constant état d’amour, qui soit un état de reliance au plus intime de nous-même, au cœur de notre silence intérieur, avec la source irradiante de la Vie. Il ne suffit pas d’appeler chacun à découvrir en soi, cette extraordinaire présence de la Vie, de l’unité de la source d’où jaillit, d’où émerge toute création, et, bien au delà de nos catégories mentales qui, dès lors, doivent être ramenées à leur ordre de grandeur et d’importance réelle : ce qu’il importe surtout, c’est de rechercher les voies capables de faciliter, à chacun, cette perception de la présence intérieure de la Vie. Il faut aider les hommes à créer en eux le climat de cet indispensable état d’amour. Il faut aider les hommes à aimer. Il n’y a peut-être pas de tâche plus grande que d’aider chacun dans sa propre intimité, dans son identité fondamentale, à découvrir les voies — souvent d’humbles voies, qui nous permettraient de rejoindre les sources d’où jaillit l’amour, d’où irradient ces forces de participation et de communion qui seules peuvent nous porter aux plus hauts états de nous-mêmes, sans nous aveugler cependant au niveau de nos autres facultés. L’amour est un état d’être. C’est un comportement accessible à chacun. Un comportement qui se situe, ou du moins accepte d’être connu, ressenti, au même niveau que celui de la raison la plus quotidienne. Pour que les hommes, pour que des hommes éprouvent comme un véritable besoin, comme un appel, comme une soif, le désir de plus d’amour, il faut que tous ceux qui en ont tenté l’expérience, les aident à connaître comme une révélation au sens le plus intégral de ce terme, ce qu’est, et ce que peut la puissance d’aimer, cet état d’amour qui se confond avec l’état de grâce. Apprendre aux hommes aussi que cet état n’implique nul héroïsme disproportionné à nos forces individuelles; qu’il est avant tout accueil mais qu’il exige que l’on écoute, pour bien l’entendre au plus profond de soi, l’appel des sources, de leurs eaux vives, de leur potentiel d’irradiation. Les amener aussi à la révélation que l’amour est une connexion, le branchement de nos perceptions intérieures, sur la Vie-force, la Vie-énergie profonde et élan. Que l’amour enfin est la découverte et quasi face à face, de la présence en nous de l’impersonnel et que cette Présence est source d’être.

Il faudra ensuite rechercher les multiples voies d’accès à ce comportement qui, pour chacun, seront les plus propices à faire percevoir l’appel des sources. Sources proches puisqu’elles sont en nous.

Au cours de la démarche qui doit nous amener ou nous ramener à un état de plus d’amour, nous découvrirons bientôt que les barrières qui nous ont trop longtemps retenu captifs de nous-même et d’un univers trop étroit, qui ont empêché ce retour, sont, avant tout, de nature mentale.

Nous n’abattrons pas pour autant ces murailles, ni ne détruirons l’outil précieux. Nous lui rendrons toutefois sa vraie fonction qui n’est certes pas de nous révéler la connaissance de la Vie, mais plutôt d’accroître, pour des fins profondes aussi d’ailleurs, et nécessaires les moyens de l’homo faber, la puissance d’action de l’homme sur la nature, afin d’en réduire les servitudes et de nous permettre d’accéder à de nouvelles étapes où nous serons à même de communiquer mieux et plus intensément avec l’impersonnel par les voies mystérieuses de l’amour.

Au niveau du mental, dans son plan, il importera donc qu’une conviction préalable s’impose à l’intelligence : c’est que la vie est une, et que la contradiction n’est qu’une illusion, le résultat d’une infirmité de l’intelligence analytique. C’est parce que l’intelligence et plus encore les méthodes d’objectivation de la raison ne peuvent saisir polyphoniquement la vie, que s’instaure dans l’esprit, le sentiment de certaines oppositions qui seraient à l’intérieur de la vie et en constitueraient un des mécanismes essentiels. Une telle impression de dualité n’est, répétons-le, que le fruit de notre activité mentale, telle que ses moyens, dominés par le spatial, lui permettent de s’exercer. Si l’on est passé de ce qui n’eût dû être que situation de fait, forme d’expression, de prises de conscience, jusqu’à les admettre comme des aspects de la réalité, c’est en raison du prestige de l’activité mentale, en tant de domaines, si efficace. L’erreur serait toutefois de confondre plus longtemps ce résultat d’une insuffisance, avec un appel du réel. Le correctif d’une telle situation, c’est évidemment, au niveau de l’activité intellectuelle et rationnelle, d’accepter désormais comme expression de la réalité, les contradictions, même et surtout quand elles heurtent nos logiques. Une cure indispensable de désanthropomorphisme doit commencer par la reconnaissance de la plausibilité de contradiction de nos prises de conscience, comme preuve de la non-contradiction au niveau supérieur du réel. Car ce qui, pour nous et souvent pour des raisons intellectuelles, est appelé vérité, n’est pas toujours nécessairement, au contraire, synonyme de réel.

Dans l’ordre de l’action mentale, dont il ne peut être question de se priver, ni même de réduire l’activité, on redécouvrira aussi, sans nul doute, l’étrange vertu de la méthode socratique qui consiste à susciter la participation des forces obscures de la vie de chacun, à l’appel, à l’éclosion des multiples visages possibles du réel, mais refuse à priori d’imprimer à celui-ci l’habit taillé d’avance d’un concept ou d’une image préalable.

Étant ce que nous sommes, ce que les circonstances nous ont fait, compte tenu des structures de notre psychologie, dont le comportement mental fait évidemment partie, nous devrons chercher aussi d’autres méthodes d’approche de nous même, pour rencontrer l’appel de l’amour.

Peut-être sur cette voie laborieuse, découvrirons-nous étonnés et émerveillés, le sens, plus que jamais vrai et essentiel, de cet étrange appel à l’amour du prochain, cet appel à l’approche nécessaire de l’homme par l’homme, premier pas dans la voie d’une désintoxication de notre égoïsme foncier et de notre tendance à la solitude et à ses scléroses. Car la solitude n’est pas toujours, ni automatiquement, propice à l’amour essentiel. Elle peut parfois être un relais, une halte où chacun s’affronte à soi-même. Ce ne peut être un état recherché, ni surtout cultivé. Ici, il faut le répéter, l’enseignement du Christ est riche de signification. Mais l’élan social qui traverse le monde et dont un homme comme Karl Max a été le puissant prophète, ce rapprochement sans doute encore très superficiel, que l’évolution moderne et la technique elle-même opèrent au sein des communautés, apparaîtra aussi, à l’avenir, sous un jour beaucoup plus juste.

Le sens du social, le rapprochement des hommes entre eux, première et nécessaire étape d’une communion qui ne peut s’accommoder des scléroses qu’engendre une solitude individuelle qui se centre sur son propre égoïsme, n’est toutefois encore qu’un des moyens d’approche de l’amour. Pour chacun de nous, l’amour sera toujours le désir fondamental et la démarche tentée au plus intime de soi, en vue de communier avec la présence intérieure de la vie avec l’Impersonnel, ou l’Unité vivante : découverte et révélée, révélable en tout cas, à tous les hommes.

L’indispensable mouvement qui nous impose de retourner aux sources de la vie et d’y retourner par l’état de communion et d’amour, n’abolira pas le jeu de nos autres facultés, mais il les nourrira. Indispensable mouvement cependant, car l’humanité risque de mourir de dessèchement périphérique, si elle ne retrouve cet état de vie qu’est l’état d’amour. Le reste viendra par surcroît. L’amour nourrit autant qu’il illumine. Il est la suprême sagesse puisqu’il est la Vie.

Pour l’heure, et principalement pour nous Occidentaux, le moment, en tout cas, est venu de rendre à l’Amour, à l’état d’aimer, le primat sur tous les autres comportements y compris celui de voir. C’est par l’amour, avant tout, que le « phénomène humain » atteindra ses plus hautes possibilités, puisque ce seront celles mêmes de la Vie et que celle-ci est notre souveraine. Vie, Source de vie, Unité vivante, Présence enfin et, pour tout dire, de cette chose indicible et pourtant bien réelle, que d’aucuns, pour empêcher toute tentative d’anthropomorphisme ont qualifié d’Impersonnel. Aimer c’est, au niveau le plus intime de soi, vivre en participation profonde avec la Vie. Aimer c’est, pour l’homme et contre ses polarisations mentales, retrouver les chemins de l’unité.

Et quelle source de lumière sera jamais plus pénétrante que celle de l’amour qui nous fait rejoindre et participer à ce que nous voulons connaître ? On ne peut, dès lors, Voir vraiment sans Aimer.