Murshida Sharifa Lucy Goodenough : La voix de Dieu


08 Apr 2018

(17 mars 1934)

De tous temps il y eut des paroles dont les hommes ont dit : ce sont les paroles de Dieu. Ces paroles ils les ont estimées plus importantes, plus précieuses que toutes autres choses au monde, et ils les ont conservées dans leurs livres sacrés. Ainsi d’âge en âge il y eut des maîtres, des prophètes, qui ont dit : « C’est la parole de Dieu que je vous transmets ».

Peut-être peut-on imaginer qu’autrefois, il y a longtemps, Dieu parla aux hommes dans une langue ancienne, mais que cela n’aura plus lieu dans le langage d’aujourd’hui. Nous croyons posséder la parole de Dieu qu’un homme nous a transmise et que nous n’en recevrons plus d’autre aujourd’hui. Mais Dieu n’aurait-il existé que dans le passé ? Doit-on penser que Dieu ait décrété : « Maintenant vous avez ce que Ma voix a pu vous dire, gardez ce que vous avez reçu » ? Ou bien la voix de Dieu parle-t-elle en tous temps, en tous lieux, et les hommes sont-ils sourds et ne peuvent-ils l’entendre ?

Dieu est le nom que nous donnons à la Vie Universelle, à la Conscience Universelle, et cette Conscience se manifeste sans cesse et par tous les moyens. Cette manifestation que la conscience de l’homme reçoit, il l’appelle la voix de Dieu.

Sans parler de la voix de Dieu, un homme dont le cœur et l’esprit sont orientés vers un être qui lui est cher, vers son ami, écoutera ce que lui dira cet être même au milieu du bruit, près de la mer, ou sur un vaisseau dont les machines font un bruit continuel, alors qu’il ne fera aucune attention à ce que diraient à côté de lui deux inconnus. Et même s’il ne comprend pas les paroles de son ami, il y fera certainement attention, il entendra au moins sa voix.

Un homme pour qui sa patrie est tout, entendra sa voix, pourrait-on dire, il percevra les besoins, les difficultés de son pays, ses aspirations, même s’il en est éloigné, au milieu de mille occupations. Et cette voix pourra lui paraître plus profonde que les voix individuelles qui viennent à ses oreilles.

Et ceux qui ont compris que la vie de Dieu existe, ceux dont l’âme est attirée à Dieu, dont le cœur est constamment attiré à Dieu, comment n’entendraient-ils pas la voix de Dieu ?

Mais pour entendre la voix de Dieu, il faut encore une autre condition. Dans les temps anciens cette condition était symbolisée par l’ascension de la montagne : Dieu parlait à l’homme sur le sommet d’une montagne. Moïse fit l’ascension du Mont Sinaï, et Dieu lui parla. A plusieurs endroits dans les Évangiles il est dit de Jésus-Christ : « Il monta sur une montagne ». Y a-t-il une montagne dans le monde, mystérieuse et inaccessible dont un homme pourrait faire l’ascension et entendre la voix de Dieu ? Ou bien y a-t-il un endroit béni, un lieu de pèlerinage très saint, où la voix de Dieu résonne ? Certains diront que oui. Or, c’est vrai, il y a une montagne où l’homme peut entendre la voix de Dieu, où Moïse entendit la voix de Dieu, dont Jésus-Christ fit l’ascension, mais cette montagne est dans l’homme même, dans la partie la plus élevée de l’être, qui a toujours été symbolisée comme une montagne.

Dans les temps passés, l’on n’a pas toujours pris les choses dans un sens aussi littéral qu’aujourd’hui, on ne cherchait pas toujours l’aspect extérieur, on se tournait aussi au-dedans pour ainsi dire, afin d’en recueillir le sens profond.

Des poètes mystiques ont eux aussi parlé d’une montagne au sommet de laquelle on arrive à la révélation. Ainsi Dante parle de la montagne du Purgatoire, ayant fait lui-même l’ascension de cette montagne. Sur les flancs de cette montagne les âmes étaient douloureuses, étaient remplies de soucis, ressentaient le poids des actions commises et en avaient regret. Mais arrivées au sommet de la montagne elles avaient le bonheur parfait.

Au pied de la montagne se trouve cette place où nous vivons habituellement notre existence terre-à-terre, où nous disons que la vie nous oblige à vivre là. Et sur les flancs de cette montagne où nous montons nous sentons la fatigue de l’effort et le poids des fardeaux que nous traînons avec nous. Mais au sommet il y a un endroit béni, où l’homme communie avec Dieu.

Comment faire pour arriver au sommet de cette montagne ? voilà la question. L’homme n’est pas obligé de rester à la phase élémentaire de sa vie. Il peut vivre davantage dans son sentiment, dans son cœur que dans sa vie physique ou dans les préoccupations pratiques de tous les jours, d’ordre matériel. S’il vit dans son sentiment, dans les belles pensées qui lui viennent, il se rend compte qu’il s’est élevé au-dessus de cette vie matérielle qui l’entoure. Et s’il monte plus haut, il dépasse la région de son cœur, il est dans son âme. Là il trouve la vie, la conscience et là il trouve la vérité. Là est le sommet de la montagne d’où il peut entendre la voix de Dieu. Quand il est arrivé à entendre la voix de son âme, il est tout près de Dieu. Son âme ne reçoit pas les communications qui viennent du bas de la montagne, mais les communications qui viennent d’en-haut, et ces communications sont la voix de Dieu.

Ceux qui ont entendu la voix de Dieu ont toujours dit que Dieu parle à l’homme dans un divin langage ; et ceux qui ont su rendre ce langage de façon à ce que les hommes puissent le comprendre, ont été les prophètes qui ont vécu dans tous les âges.

Ce ne sont pas seulement les prophètes qui entendent la voix de Dieu ; chaque être en est capable s’il s’abstrait du monde extérieur, s’il oublie ce qui l’entoure, ses préoccupations personnelles, ses désirs, ses petits soucis. Hazrat Inayat dit que l’être de l’homme ressemble à une maison à plusieurs étages. L’homme vit au rez-de-chaussée ; rares sont ceux qui montent aux étages supérieurs, et quel dommage de posséder une maison et de n’en pas connaître les étages du haut !

Les mystiques, pour y aller, en ont fait l’ascension. Hazrat Inayat dit que le souffle est l’ascenseur par lequel l’homme monte aux étages supérieurs de la maison qu’il possède, un ascenseur qui le mène en un instant au quatrième, au cinquième étage. Le souffle est la plus grande merveille, le moyen d’entendre la voix des êtres, et le moyen d’entendre la voix de Dieu.

Nous lisons dans l’Écriture que l’homme ne vit pas seulement du pain qu’il mange, mais de chaque parole qui sort de la bouche de Dieu. Ce qui veut dire que les Saintes Écritures sont nécessaires à la vie de l’homme. Ces sons, ces paroles qui sortent de la vie divine, sont des émanations de la Conscience divine qui, constamment insufflées dans l’homme sont la substance même de sa vie, de sa vitalité, l’essence de tout son être. C’est cette communication constante avec la vie divine qui fait que son intelligence vit de l’Intelligence divine. Mais la plupart des êtres ne sont pas conscients de cette Voix. Quand il entend cette voix, l’homme entend la voix de Dieu, et il est conscient de ce qu’il reçoit. Et cet état d’être conscient de ce qu’on reçoit, signifie entendre la voix de Dieu, savoir d’où vient telle impulsion divine, ce que veut l’Être Divin, ce que sent la Vie divine. Cet état d’être conscient de Dieu, cette réalisation de Dieu est un état où l’homme entend la voix de Dieu.

On pourrait penser que grâce à des pratiques spéciales l’homme se rendrait capable à des moments particuliers d’entendre la voix de Dieu. Mais le mystique l’entend par la vibration qui pénètre l’univers entier ; il l’entend par les vibrations les plus subtiles que les oreilles physiques n’entendent pas, au fond de sa conscience. Mais il la perçoit aussi par tout ce qu’il voit autour de lui. Un vers du poète Sa’di exprime cela :

« Quand les oreilles s’ouvrent, chaque feuille de l’arbre devient une page d’écriture pour celui qui sait la lire ».

Pour ceux qui ont pleinement réalisé l’existence divine, Dieu n’est pas séparé, isolé. Il se manifeste dans la nature. En voyant un arbre, en entendant le son d’un ruisseau, ils ne voient pas seulement une feuille verte, ils n’entendent pas seulement un murmure agréable à l’oreille, ils perçoivent l’existence intime de ces choses, de ces êtres ; c’est là qu’ils entendent la voix de Dieu, non seulement au-dedans de la vie intérieure, mais se manifestant aussi par tous les objets extérieurs.

Pourquoi certaines paroles sont-elles appelées par tous les paroles de Dieu ? C’est que, étant venues des profondeurs de l’être, de l’existence, leur effet pénètre les profondeurs de chaque âme humaine et cet effet persiste à travers les siècles. Un mot qui ne vient que de la surface des choses ne touche que la surface ; un mot qui vient du cœur touche plus profondément ; mais la parole qui vient de l’âme est la parole de Dieu qui vient du plus profond de la vie ; elle pénètre la vie entière, elle n’a pas un effet qui passe, elle dure à travers les siècles. C’est pourquoi les gens religieux disent : « Nous avons la voix de Dieu dans notre livre Sacré, nous avons le Livre qui apporte ce que Dieu a dit », et il en est ainsi dans chaque religion. Ces paroles sont vénérées par des millions de fidèles pendant des milliers d’années ; elles les guident, les élèvent, les consolent. Et pourtant que sont ces paroles écrites en comparaison d’une voix vivante qui parle ? La voix de Dieu existe toujours. C’est par elle que ce monde vit. L’entendre est la plus grande joie, la plus grande illumination qu’on puisse recevoir. Et ce n’est pas seulement dans les temps passés que l’homme a été capable d’entendre cette voix. Il dépend de l’homme de s’orienter, de se préparer à l’entendre. Alors il n’aura plus de doute, plus d’hésitation, il ne sera plus troublé. Tout deviendra clair, car il aura compris que Dieu et la Vérité sont UN. Sa vie sera liée à la Vérité éternelle et la Vérité rayonnera constamment par sa Voix éternelle.

(Emprunté au site Soufi Inayat Khan)