Frédéric Lionel : Vouloir ce qui est voulu


05 Mar 2010

(Extrait de l’énigme que nous sommes, édition R. Laffont 1979)

Le beau soleil de juin brillait dans un ciel sans nuages. Une légère brise agitait doucement les feuilles du vieux marronnier planté dans le jardin d’une maison située au pied d’une majestueuse montagne aux flancs couverts de sapins.

Des vaches broutaient l’herbe dans les prés tout proches et soulignaient, par le tintement de leurs cloches, la paix profonde d’une belle journée d’été.

Sur la verte pelouse entourant la maison construite dans le style du pays, un groupe d’amis bavardaient gaiement, tandis que le clapotis d’une fontaine déversant l’eau fraîche d’une source dans une vasque de pierre accompagnait leurs propos.

— Je vous prie de m’accorder une minute d’attention.

Les conversations cessèrent et sept paires d’yeux se fixèrent sur Albert, le maître de maison, tandis qu’Yvonne, son épouse, assise à ses pieds sur la pelouse, redressa le buste tout en mâchonnant nerveusement un brin d’herbe.

— Puisque nous sommes ici, suivant une tradition qui nous est chère, non seulement pour le plaisir de nous retrouver, mais pour aborder en commun des problèmes essentiels, je voudrais vous parler d’un projet qui se situe dans le cadre de nos préoccupations.

Albert, bel homme dans la force de l’âge, au corps massif qu’agrémentait un visage aux traits fins, prolongé d’un front haut et bombé, fit une pause, regardant chacun de ses invités à tour de rôle.

Nous étions tout ouïe. Gaston, un neurologue revenant, avec son épouse, des Indes, était assis à côté d’André, un homme de lettres canadien.

Celui-ci lissait sa barbe grisonnante, en fixant pensivement notre hôte de ses yeux très bleus. Gustave et sa compagne, venus de Belgique, approchaient leur siège pour mieux entendre, et Geneviève, ma femme, heureuse de participer à cette réunion, me fit un clin d’œil complice.

— Une tâche importante m’est proposée, poursuivit Albert. A tel point importante que je me demande si je ne dois pas y voir le doigt de Dieu !

Il fit une pause.

— Vous vous doutez bien que je ne dis pas cela à la légère, mais reconnaître l’importance d’une mission, c’est accepter de l’accomplir. Pour la situer à son juste niveau, permettez-moi de vous rappeler que je suis persuadé qu’une transformation essentielle, conduisant à des temps nouveaux, se dessine.

« L’Amérique sera le creuset d’une société différente et j’ai décidé de me consacrer à la préparation psychologique des futurs cadres aptes à assumer un rôle qui sera primordial. On me propose d’enseigner, aux Etats-Unis, dans l’une des principales universités que fréquentent les futurs hauts fonctionnaires de l’Administration.

Il se racla la gorge.

— C’est la vision d’une nouvelle civilisation que je proposerai à mes élèves. Je quitterai l’Institut de formation que je dirige ici, et en acceptant l’offre exceptionnelle qui m’est faite, je pense accomplir mon destin.

— Donnez-nous de plus amples détails, suggéra André. Si le projet dont vous parlez vous semble à ce point primordial que vous y voyiez le doigt de Dieu, il importe de ne pas se laisser entraîner par une satisfaction qui magnifie la valeur de l’enjeu.

Vivement, Albert répliqua :

— Je n’ai pas remué le petit doigt pour solliciter ce qui m’est offert. Je pense donc qu’il ne s’agit pas d’un hasard. Je le pense d’autant moins qu’au même moment, par « hasard », m’ont été octroyés, sans même les avoir spécialement sollicités, des crédits importants, ce qui me permet de mettre l’Institut de formation dans ses meubles et de créer, par la même occasion, un Centre européen pour hauts fonctionnaires internationaux, désireux de se mettre au diapason de leur temps.

« Tout s’arrange quand on veut ce qui est voulu. Je ne cite que vos propres paroles, en répétant que « le hasard n’est que la Loi qui voyage incognito ».

« Grâce à l’argent mis à ma disposition, je serai en mesure de faire construire un nouvel immeuble en lequel s’organiseront des séminaires. Nous apprendrons à tous ceux qui assisteront à ces séminaires comment associer la spiritualité à la « Res Publica ».

« Promouvoir cette compréhension est ma mission aux Etats-Unis. Mon Maître aux Indes, avant sa mort, me l’a clairement laissé entendre. Je l’assumerai.

Ses yeux brillaient, sa décision était inébranlable. Sans vouloir le décourager, nous lui conseillâmes, malgré tout, la prudence. Comment, en effet, rembourser, en cas de difficultés imprévues, des sommes considérables empruntées pour la construction d’un immeuble aussi vaste et luxueux qu’il l’envisageait.

Albert balaya ces objections.

— Je crois en mon étoile, non par ambition, mais par devoir. J’ai à remplir une mission. Je le sens et je ne me déroberai pas.

L’argument était sans réplique !

Il se révéla par la suite qu’Albert aurait été bien inspiré d’écouter les conseils de prudence prodigués par des amis.

La méthode qu’il préconisa, lors de son séjour à l’université aux U.S.A., fut mal accueillie. Fustigeant, non sans raison, mais de façon virulente, les méthodes habituelles de gestion des affaires, tant publiques que privées, se référant à sa « mission », il cessa d’être pris au sérieux et on le pria d’abandonner son activité.

Divers événements politico-sociaux donnèrent, un peu plus tard, le coup de grâce à l’ambitieuse entreprise et le Centre européen, endetté plus que de raison, dut fermer ses portes.

Malgré la mise en vente du somptueux immeuble, Albert eut de grandes difficultés à rembourser les sommes empruntées. Les créanciers se montrèrent peu compréhensifs et il en conçut un vif dépit.

Refusant de déceler les vraies raisons de son échec et refusant d’admettre qu’il avait vu trop grand pour avoir cru trop fermement au « doigt de Dieu », il tourna casaque et prôna, d’emblée, des thèses révolutionnaires.

Aigri plus que de raison, il se retira dans sa maison au pied de la montagne, pour y attendre la révolution mondiale qu’il appelait de ses vœux.

Des années s’écoulèrent.

De passage dans la région, Geneviève et moi sonnions un jour à sa porte. Le soleil n’était pas au rendez-vous, ni au propre ni au figuré. C’est Yvonne qui nous accueillit. Etonnée de nous voir, nous la sentions gênée par notre venue. Aussi pensions-nous battre en retraite, mais Albert nous aperçut et nous invita à entrer.

A peine installés dans le salon que nous connaissions bien, il nous avertit :

— Nous vivons dans cette maison en communauté. J’ai voulu conformer mon comportement à mes théories. Médusé, je lui demandai de s’expliquer.

Visiblement satisfait de développer ses thèses, il soliloquait, soulignant l’incompétence, l’aveuglement, la veulerie, non seulement du monde des affaires, non seulement de la bourgeoisie, non seulement du monde de la politique, mais du monde en général.

— Il faut que tout cela change et c’est à ce titre que je m’efforce d’inculquer à la classe prolétarienne sa vocation. Moins conditionnée que les tenants du pouvoir, elle accepte les notions spirituelles devant servir de plateforme à une révolution, qui ne passera que de façon très transitoire par une phase de violence. Mon rôle est de préparer la phase suivante, celle de l’établissement aux leviers de commande d’une nouvelle classe sociale, qui saura créer les conditions d’une véritable justice. Telle est ma mission.

« Il est tout aussi convaincu que jadis de vouloir ce qui est voulu », semblaient dire les yeux de ma femme, qui guettait ma réaction.

— Mes enfants, enchaîna Albert, ont quitté le domicile parental pour poursuivre leur chemin de façon indépendante, ce qui prouve la largesse de mes vues. Ils sont libres de tous liens familiaux et apprécient cette liberté. Yvonne enseigne à l’école du village et prend son tour à la cuisine pour préparer les repas communautaires. Tout, ainsi, est parfait! conclut-il.

Il cherchait, manifestement, à nous convaincre, mais l’ambiance était tendue et Yvonne, par son attitude, démentait ses propos. On passa à table.

Nous fîmes la connaissance de deux couples habitant le premier étage. Ils semblaient désœuvrés et peu avenants. Lors du repas pris en commun, personne n’ouvrit la bouche et le silence pesait lourdement sur les convives.

Où donc était le bonheur d’antan ? Albert s’efforçait de paraître à son aise, retrouvant, au café, une morgue aux accents ironiques et parfois drôles, dans ses diatribes contre la société.

Ce furent les seuls moments distrayants. Nombre de ses critiques étaient, cela va de soi, justifiées, mais pour changer la société il faut commencer par changer soi-même, il faut commencer par y voir clair.

Il est plus facile de se raconter des histoires et de justifier son échec en accusant le monde, que d’avouer s’être trompé. La peur de cet aveu et la blessure d’orgueil qu’il entraîne ne sont pas une raison pour persévérer dans l’erreur.

Le dos au mur on veut tout changer, sauf soi-même, et comme l’erreur ne peut engendrer que l’erreur, la peur se mue en angoisse. Elle isole et aveugle.

Que ne ferait-on pas pour y échapper !

Il est vrai qu’on peut se demander s’il existe un être humain qui saurait honnêtement prétendre ne jamais avoir ressenti de l’angoisse.

Si oui, il y a tout lieu de le féliciter, car l’angoisse est un facteur stérilisant. Proche parent de la peur, les deux termes ne sont pas synonymes. On a peur de quelque chose ou de quelqu’un, mais on se sent angoissé sans toujours savoir pourquoi.

L’angoisse naît de l’implacable contrainte du destin qui engage l’homme à abandonner toute certitude, pour constamment renouveler les fruits de son expérience.

L’angoisse se manifeste sous de nombreuses formes et vouloir y échapper explique des réactions aussi imprévisibles que déroutantes.

Nombreuses sont les raisons qui donnent naissance à l’angoisse. L’état en lequel se trouve le monde en est une.

Albert, en le constatant, justifiait une initiative hautement souhaitable. Il n’empêche que vouloir être le « sauveur » implique une lucidité totale, un dépouillement au-delà de tout orgueil, et surtout au-delà de toute réaction d’amour-propre.

Il est exact que, journellement agressé par des flots de nouvelles à sensation, propagées par tous les moyens audiovisuels, meurtres, guérillas, actes de terrorisme, sans oublier les moyens de destruction bactériologiques ou atomiques, l’homme devient la proie désignée d’un malaise diffus.

Le « sensationnel à tout prix » ne respecte rien ni personne. L’abolition du respect là où il s’impose touche cependant une corde sensible, car un monde où tout est bafoué est un monde en perdition.

Il y a des périodiques qui se veulent bêtes et méchants, et ils trouvent des lecteurs ! … Or, rien n’est plus triste que de voir sali et méprisé même le sacré, et l’on en vient à souhaiter que le viol des notions essentielles de la dignité humaine, signe d’une décadence qui effraye, puisse entraîner une réaction salutaire, même violente.

Une foule de slogans, dont la plupart sont décevants, semble la cristalliser. Vouloir de façon percutante dénoncer, par exemple, la pollution, oblige à sur-simplifier le problème. Sorti d’un contexte infiniment plus vaste, le slogan est déformé et se mue en élément de confusion.

On dénonce la science, on rejette la faute sur la technique et on prône un retour en arrière, sans penser que ceux qui crient le plus fort sont bien contents, en rentrant chez eux, de tourner un robinet et de disposer d’eau chaude et froide à volonté.

Peut-on réellement imaginer la disparition de l’électricité, liée pourtant au facteur énergétique, source de pollution ? L’extraordinaire avance technologique due à l’imagination créatrice de l’homme constitue, en fait, une épreuve majeure. La surmonter permettrait à l’homme de développer une civilisation nouvelle, en soumettant les énergies qu’il a réussi à dompter aux impératifs d’une Sagesse ancestrale, lui enjoignant de profiter du temps gagné par l’économie de l’effort que lui assure la machine, pour développer ce qui doit l’être, afin d’accéder au bonheur.

L’homme est l’esclave de la machine, et non son maître, parce qu’il se laisse guider par une fausse notion érigée en principe. Cette fausse notion postule de produire pour consommer et de consommer pour produire, principe irrationnel que perpétuent son appétit de puissance et son désir de jouissance de tout ce qui semble attrayant.

L’irrationnel triomphe en ce siècle qui se veut de raison. Il s’étale et voile le sens de l’existence, et ce ne sont pas des slogans qui se veulent mobilisateurs qui régleront le problème.

On ne saurait le régler que par une transformation radicale du comportement humain. Or, que voit-on ?

Jour après jour, tout est mis en œuvre pour aiguiser les appétits des consommateurs, pour les inciter à consommer des choses parfaitement inutiles. La « psychographie » étudie la propension du futur client à acheter ce qu’on désire lui vendre, même, et surtout, lorsqu’il n’en a pas besoin.

L’irrationnel enferme l’homme dans les limites d’un monde en lequel la compétition est reine. Elle dégénère en affrontement et l’affrontement, finalement en guerre. Seul le discernement ouvre la voie conduisant au bonheur. Réagir à contresens, c’est se réfugier dans une attitude négative par dégoût, par lassitude, par peur ou pour tout autre raison ; c’est renoncer à agir de juste façon, c’est renoncer à tenir compte de tous les paramètres du problème.

Réagir en prônant l’opposé de ce qui paraît faux ne résout rien. Changer de comportement en l’adaptant aux circonstances, non point envisagées sous l’angle égoïste, mais dans la perspective d’une vision globale de la loi des causes et des effets, change tout.

« Je ne sais pas ce que je viens faire sur terre »  est parfois un cri de détresse, et parfois la commode justification d’un coupable aveuglement entraînant une non moins coupable inertie, ou une stérile opposition.

Il est vrai qu’en ce monde tout semble excessif et que l’excuse « qu’y puis-je ? » vient facilement aux lèvres. Il s’agit, néanmoins, d’un faux-fuyant, même si la richesse étalée des uns s’oppose à la pauvreté exagérée des autres, même si l’approximatif emboîte le pas au fallacieux et le toc à la laideur.

L’excessif, c’est aussi la violence, la pornographie, la médiocrité et le clinquant. Le véritable théâtre de l’affrontement n’est pas là où s’exerce la violence.

Cette perversion n’est le fait ni de la science ni de la technique. Elle est le fait de l’ignorance, péché capital qui entraîne tous les autres. Il faut que les hommes qui jouissent des bienfaits technologiques et des facilités qu’ils offrent prennent conscience de ce qu’elles ont de génial, mais il ne s’agit pas de se laisser ramollir par un ensemble de facilités, qui ne sont aucunement un but en soi.

Il faut comprendre que de tourner un bouton pour s’éclairer, que de programmer une machine à laver ou de voler de Paris à New York en trois heures, comporte des responsabilités à l’échelle planétaire.

Il doit être possible, grâce aux créations nées du génie original de l’homme, d’envisager de nouvelles relations fraternelles entre les humains, et d’imaginer un monde en lequel la Connaissance-Amour remplace l’ignorance et la haine.

De nos jours, par l’exacerbation des égoïsmes, est brisée l’indispensable solidarité qui lie les uns aux autres, entraînant et amplifiant l’anxiété qui voile la Réalité Essentielle. Sortir du cercle vicieux actuel, dépasser l’anxiété et s’ouvrir au bonheur, postule une ascèse.

De par son origine grecque le terme « ascèse » désigne un exercice et, par extension, une purification facilitant une transformation par laquelle s’appréhende sa propre réalité, en tant que cellule d’une Réalité transcendantale. Elle entraîne un « moi » harmonieux, conscient de participer à une harmonie en grandissante sublimation.

L’ascèse souhaitable débute par la décision d’abandonner la piste où se déroule la perpétuelle course aux ambitions et aux désirs. Elle épuise, depuis des millénaires, des générations d’humains. Jamais encore, néanmoins, cet épuisement n’a, comme aujourd’hui, frisé le désastre, car jamais encore les moyens dont disposaient les hommes ne furent aussi puissants.

L’espoir, fort heureusement, est un sentiment profondément enraciné dans l’être humain. Aussi, évoque-t-on avec espoir un « âge nouveau ». Il est exact qu’astrologiquement il s’annonce, car, en fonction de la précession des équinoxes, mouvement du système solaire le long du cercle zodiacal, celui-ci quitte, après avoir avancé d’un degré tous les soixante-douze ans, le signe des Poissons pour entrer dans celui du Verseau.

L’influence astrale ainsi se modifie et il est dit que le cycle du Verseau sera un cycle de justice. Non pas celle des hommes, mais celle des dieux.

Peut-être l’épreuve à passer pour franchir le seuil de cet âge nouveau postule-t-elle l’ascèse transformatrice, et il est permis d’imaginer qu’en la refusant, la course effrénée aux armements sans oublier la démographie galopante constitueront deux facteurs parmi d’autres, pour précipiter le monde dans un déluge de feu et de sang.

La préparation spirituelle et salvatrice, dès lors, s’impose. La génération nouvelle semble prête à l’accepter. Une prise de conscience, du reste, se précise partout. Pour la favoriser, il faut voir le monde tel qu’il est, sans pour autant porter jugement ou condamnation, afin de déceler ce qu’il s’agit de dissoudre pour ne pas perpétuer les effets des causes qui les engendrent.

Il faut, pour les éviter, dévoiler les erreurs résultant de l’incompréhension de la loi des causes et des effets. L’erreur donne toujours naissance à l’erreur et les causes méconnues constamment réapparaissent.

Une occasion unique s’offrit à Albert, celle d’œuvrer dans le sens d’un renouveau, pour préparer une moderne renaissance. Manquant de discernement et orgueilleusement persuadé d’avoir été missionné, il négligea les facteurs divers tels qu’ils se présentaient et il courait, dès lors, à l’échec.

Imbu de sa mission, il oublia l’humilité, non de commande, mais celle qui admet l’erreur comme point de départ d’une compréhension par laquelle la stérile opposition se transforme en action juste, puisque adaptée aux circonstances. Peut-être l’admet-il en son for intérieur, mais peut-être n’a-t-il pas le courage d’en tirer les conclusions qui s’imposent.