Katia Barbérian : William Blake


11 Aug 2015

(Extrait de L’Univers de la Parapsychologie et de l’Ésotérisme, Tome 2, éditions Martinsart, 1976)

Si nous introduisons cette étude sur les rapports de la littérature et de l’ésotérisme par un regard attentif à W. Blake, c’est qu’en lui apparaît très évidemment cette destination du poète qui en fait le visionnaire, le prophète, le devin. W. Blake, ou le visionnaire : tel est le titre que nous aurions pu donner. Il nous suffit de nous référer à cette phrase de Blake lui-même, prononcée un soir de 1782 : « La plupart des hommes regardent avec leurs yeux. Moi, je regarde à travers, comme on regarde à travers une vitre. » C’est sous le signe de la vision que nous placerons notre étude, et, comme nous y invite Blake, d’une voyance extra-sensorielle, communication à travers l’incommunicable. Ainsi organiserons-nous, à partir de ce thème de la voyance, le monde de W. Blake. Nous découvrirons là les éléments d’une cosmologie qui est sans doute, et nous renvoyons ici aux études sur Balzac, Nerval, Baudelaire et Lautréamont, la cosmologie ésotérique éternelle de ces artistes médiumniques. Il y a chez Blake quatre axes essentiels pour l’analyse :

En premier lieu, ce voyant est le voyant d’une nature animée (pan­théisme-animisme-mythologie).

Le second point serait dès lors cette place accordée au rêve, à l’hallucination, par le poète (onirisme ou transfiguration des éléments du quotidien).

En troisième lieu, il faut noter le sens initiatique de ces « Chants d’Innocence », célébration d’un paradis perdu : celui de l’enfance.

Enfin, nous terminerons cette étude par une réflexion qui se dégage de l’œuvre elle-même : le poète est un médium ; réflexion qui interrogera plus précisément le symbolisme de Blake, et l’influence gnostique qui s’y révèle. Œuvre d’un accès difficile, certes, et c’est en ce sens que nous parlons d’ésotérisme : voir « à travers les yeux », c’est savoir que le regard est sollicité au-delà, ou en deçà de lui-même, c’est aussi savoir que le poète n’est pas seul, ne fait pas œuvre démiurgique dans la soli­tude de sa chair, mais se situe dans toute une zone d’influence (au sens magnétique du terme), qu’il a ses sources, ses maîtres, ses évi­dences. Lire Blake, c’est donc cheminer avec lui, pour voir un peu plus loin, et assister à cette rencontre d’un regard et d’une mystique.

Blake et sa vie

Il n’est pas sans importance de suivre les événements qui ont marqué la vie d’un artiste : l’œuvre est l’œuvre de cette vie, les rencontres ali­mentent l’être. Il n’y a pas de séparation entre ce que vit le poète et sa poésie. La vie est bien l’argile dont il a besoin pour trouver forme et existence. Attachons-nous donc à présent à la vie de W. Blake.

W. Blake naît en novembre 1757, il est le cadet d’une famille de cinq enfants. À dix ans, il avait tout juste appris à lire, à écrire, à compter, mais il couvrait son papier de dessins étonnants, accompagnés de vers au texte mystérieux. Il est poète à douze ans, et ses Esquisses poé­tiques sont écrites avant vingt ans. Rappelons seulement quelques vers du poème écrit à quatorze ans : « Combien il m’est doux d’errer de champ en champ, et de goûter toute la gloire du printemps jusqu’à ce que je vois le prince de l’amour glissant dans les rayons solaires… » William certifiait avoir « vu » Dieu à l’âge de quatre ans, mais aussi des esprits aériens qui chantent dans les branches. Il rentre un jour à la maison, tout ému d’avoir rencontré le prophète Ézéchiel dans les champs. Ceci nous fera peut-être sourire : cependant, quand nous lirons les grands poèmes prophétiques de Blake, il semble bien qu’ils ne soient pas sans rapport avec cette enfance, en tout cas, nous y retrouvons les traits dominants de la personnalité de Blake. À cela, il faut ajouter, pour mieux comprendre encore l’itinéraire de l’artiste, l’influence originelle exercée par le père, le boutiquier James Blake. Les disciples de Swedenborg, mystique suédois dont nous reparlerons, ont fondé des associations, en particulier une certaine « Église de la Nouvelle Jérusalem », très florissante en Angleterre. James Blake s’y est inscrit avec son fils aîné. Et le soir, ils parlent de cet univers invisible dont, sans aucun doute, William s’imprègne déjà. Il ne faudra pas négli­ger ce premier contact de Blake et de l’illuminisme swedenborgien. À dix ans, Blake est inscrit par son père dans une école de dessin ; à quatorze ans, les affaires de la boutique marchant mal, il devient apprenti graveur. Il restera là jusqu’en 1778, et passera ses dernières années d’apprentissage entre les murs de l’abbaye de Westminster ; il en dessine les tombes avant d’en faire des gravures. Il suivra ensuite les classes de peinture de l’Académie royale. Tout ceci n’est pas sans importance : Blake est très tôt en contact avec ce qui sera son univers : les éléments de la cosmologie sont ici en puissance : l’art et le contact avec une réalité autre. Blake s’installe à son compte, et épouse en 1782 Catherine Boucler. Il travailla dans son atelier de Leicester Fields et poursuit en même temps une quête spirituelle constante, il lit la Bible, Swedenborg, Boehme, Paracelse, Cornelius Agrippa. Il fréquente le salon d’un ministre anglican aux idées avancées, Mattheurs, rencontrant là de nombreux admirateurs de son talent. C’est ainsi, grâce à leur aide, qu’il publiera en 1783 son premier recueil de poèmes les Esquisses poé­tiques. La vie matérielle de Blake n’est pas facile, et son atelier marche mal ; il s’installe alors comme ouvrier-graveur à Lambeth. Il convient de signaler l’enthousiasme de Blake pour la Révolution française : il circule dans les rues de Londres coiffé d’un bonnet phrygien, écrit un vaste poème La Révolution française. Mais l’enthousiasme ne dure pas. Blake est déçu, une fois de plus, par la réalité politique. Dès 1794, on peut dire que Blake approfondit le chemin mystique : sa cosmogonie prend forme, l’imagination, celle qui ouvre la voie à l’invasion de l’invisible, est imagination initiatique. Blake a des visions : des êtres le visitent, des prophètes, des grands hommes lui parlent, lui dictent des morceaux de trente ou quarante vers. Il les voit avec une telle netteté qu’il les dessine. Mais la vie quotidienne est dure. Blake travaille au rabais, vend des chefs-d’œuvre pour quelques shillings. Entre 1809 et 1810, il organise sans grand succès des expositions de tableaux et de gravures. Enfin, en 1818, Blake rencontre le paysagiste John Linnel, qui lui assurera jusqu’à sa mort du travail et des ressources suffisantes. Blake n’écrit plus : il dessine et il grave. Ce sont les illustrations du Livre de Job et de La Divine Comédie. Sans doute y a-t-il là, encore, quelque chose d’exemplaire : comme si la voyance ne se disait plus en mots, mais désormais ne pouvait que se tracer en figures et en couleurs. Et qu’on nous permette de rappeler ici notre propre expérience : ce sai­sissement qui fut le nôtre en découvrant, à la Tate Gallery, l’univers de Blake. Emprise, charme, au sens fort du terme : les visions de Blake, dans cette salle d’un musée célèbre, donnent à voir : jeu des couleurs, des formes, tout est dit. Le poète-graveur, le prophète-peintre. Blake accomplit dans l’unité son rêve éveillé : il nous éveille à l’idée, à l’essence. Tel est bien le sens de ce mutisme qui précède la mort, mutisme éclaté dans l’explosion fantastique des gravures. Le 12 août 1827, William Blake quitte ce monde. Faut-il rappeler à son propos ce que lui-même disait de la mort de son jeune frère Robert : « son âme s’envole gaiement, comme un oiseau dans la lumière ». Migration solaire, signe recueilli par le médium Blake…

Ainsi en est-il de la vie de William Blake. Mais ajoutons quelques mots sur le regard des autres, ce regard qui, sans nul doute, pour Blake, fut en son temps un regard sans transparence. Le XVIIIe siècle est un siècle bi-polarisé : d’une part, comme on le montre traditionnellement, c’est le Siècle des lumières, l’apogée de la raison, la destruction d’une irrationalité antérieure : siècle des Encyclopédistes, l’imagination est « maîtresse d’erreur et de fausseté »; mais, d’autre part, le XVIIIe siècle est aussi le lieu de resurgissement, d’éclosion, de sectes, de recherches occultes, siècle des illuministes, des théosophes, des alchimistes, etc. Et sans doute cette éclosion est-elle d’autant plus vivante qu’elle répond à un manque fondamental, au besoin d’un « supplément d’âme ». Blake dirait : besoin d’une autre voyance… En ce siècle, Blake fut par­fois, la plupart du temps, méconnu, c’est-à-dire incompris. Sans doute est-il de l’essence de toute œuvre ésotérique de ne se livrer qu’au terme d’une initiation, quelle qu’elle soit. On lui consacre quelques pages, en 1830, dans Vie de peintres, sculpteurs et architectes, mais surtout pour mettre l’accent sur ses bizarreries. Il appartiendra, en 1863, au grand poète Swinburne de reconnaître le génie. N’oublions pas qu’en 1854, la septième édition de l’Encyclopédie britannique parlait de Blake comme d’un graveur à l’esprit morbide et visionnaire à halluci­nations, auquel « quelques odes, des sonnets, des ballades » avaient donné une réputation « passagère ». La dernière édition de la même encyclopédie le réhabilite aujourd’hui…

Configuration de l’œuvre

L’œuvre de Blake est, nous l’avons dit, une œuvre double : d’une part, l’œuvre gravée, d’autre part, ce à quoi nous nous attacherons ici, l’œuvre poétique. Les deux ne sont évidemment pas sans rapport et c’est sans aucun doute cette dualité du mode d’expression artistique qui fait de Blake un génie aussi complet.

Premier recueil : les Esquisses Poétiques, publié en 1783 (selon la tradition, certains textes en avaient été écrits avant la quatorzième année) ; ce sont des allégories mélodieuses.

En 1787, Blake publie Une île sur la Lune, caricature du salon des malheurs.

En 1789, paraissent les Chants d’Innocence, œuvre majeure, ainsi que le Livre de Thel et Thiriel.

En 1793, livres prophétiques : Le Mariage du Paradis et de l’Enfer, Visions des filles d’Albion, Amérique, une prophétie. Les Grilles du Paradis.

En 1794, les Chants d’Expérience : à lire en contraste avec les Chants d’Innocence publiés en 1789.

De 1794 à 1822, poursuite des grands livres prophétiques : Livre d’Urizen, Chant de Los (1795), Livre d’Ahania (1795).

De 1804 à 1809, et de 1804 à 1820, les synthèses finales : Milton, Jérusalem.

Ceci n’est qu’une bibliographie sommaire de l’œuvre de Blake.

On peut distinguer des textes d’un accès relativement facile, tels les Chants d’Innocence et d’Expérience, de tous les textes mythiques, poèmes incantatoires, chargés d’images, de symboles, et demandant par là-même une herméneutique propre. Nous essaierons donc de suivre le cheminement spirituel de Blake à travers cet itinéraire poétique, cette construction d’une cosmogonie.

La nature animée

Suivre l’itinéraire spirituel, donc poétique, de William Blake : tout commence avec les Esquisses poétiques, les Chants d’Innocence; tout commence, c’est-à-dire que le visionnaire dont nous parlions livre déjà sa vision des choses, de la nature. « Inspiration et vision étaient son éternelle demeure. » Comprendre cela, déjà au niveau de la terre, de ce dans quoi nous sommes originellement situés. L’enfant Blake, dans ses promenades, voit au-delà du regard : « le prince de l’amour » s’avance « dans les rayons solaires », il le prend dans son « filet soyeux » et « l’enferme dans sa cage d’or » ; il y a là, bien évidemment, un jeu de langage qui témoigne du style littéraire, des influences de l’époque ; mais, plus que cela, il faut voir cette transformation de la réalité par la voyance de l’artiste. On peut parler, dès le début de cette œuvre, de panthéisme : tout est plein de dieu (x), d’anges, d’esprits. Blake voit l’hiver comme « un monstre affreux, la peau accrochée à son grand squelette, tandis qu’il enjambe les rochers gémissants et dessèche tout en silence ».

Blake, dans les poèmes des Esquisses poétiques ou les Chants d’Innocence, ne décrit pas la nature. La mer, par exemple, est pour lui un répertoire d’allusions bibliques, l’expérience qu’il en a est toute spi­rituelle. Il voit toujours autrement : arbre chargé d’anges, Dieu péné­trant sa chambre, soleil-disque resplendissant d’esprits proclamant la gloire du Seigneur. Il ne s’agit pas ici de rêve (nous parlerons ulté­rieurement de l’onirisme comme tel) ; il faut parler d’inspiration pneu­matique, c’est-à-dire que Blake retrouve dans la nature cette énergie cosmique, ce souffle (pneuma) dont elle est issue. Voir autrement, c’est avoir l’intuition, au sens étymologique de « voir à l’intérieur de », de ce qui anime, de l’« Âme du Monde » (pour employer un langage platoni­cien). Cette intuition est en effet le mode de connaissance que reven­dique Blake, contre cet exclusivisme de la raison, présent dans le XIIe siècle. Citons ce fragment :

« Devant moi

Un chardon aux sourcils froncés m’implore de m’arrêter

Car mes yeux voient la vision double

Et une double vision est toujours en moi.

Pour mon œil intérieur, c’est un vieillard grisonnant ;

Pour mon œil extérieur, un chardon en travers de mon chemin. »

Il y a là, explicitement, cette vision double qui est toujours celle du poète. La nature est l’ombre de l’idée ou de l’essence : relions cela aux influences néo-platoniciennes qui se sont exercées sur Blake par l’intermédiaire de Clarke. Dès 1787, Blake prendra contact avec les swedenborgiens de Londres, ainsi qu’avec des néo-platoniciens comme Flaxman, Taylor, etc. Il est certain que Blake leur est redevable d’une part de son symbolisme. Tout ceci est annoncé dans les textes de 1783 à 1789. Il n’y a d’autre réalité au monde que celle de la vie spiri­tuelle, et le poète déchiffre, dans la nature même, le monde des essences ou des idées. Ajoutons un fragment des Augures d’Innocence:

« Nous sommes portés à croire à un mensonge

Quand nous voyons avec l’œil et non à travers l’œil

Qui naquit une nuit pour périr en une nuit

Alors que l’âme sommeillait dans des faisceaux de lumière. »

Si nous parlons de cette période inaugurale, au sens où précisément elle augure de la totalité de l’œuvre en gestation, c’est qu’en elle la vision existe, mais comme vision encore sereine, vision d’enfance, transparence du regard. Certes le manichéisme présent chez Blake, et qui ne cessera de s’affirmer par la suite, existe, mais d’une manière beaucoup plus immédiate. Lisons un poème des Chants d’Innocence, pour en dégager la structure : Le petit nègre:

« … Vois le soleil levant : entre ses plis, Dieu monte !

C’est de là qu’il renvoie et lumière et chaleur,

Fleurs, arbres, bêtes, gens, dans sa force il retrempe

Douceur fraîche au matin, joie ardente au plein jour

Et sur terre, il nous est donné cet intervalle

Pour nous faire aux rayons de son amour brûlant

Et nos corps noirs, nos faces qu’obscurcit le hâle

Ce n’est là que nuée, ombrage au voile errant ;

Quand notre âme aura su franchir l’ardent bouage

Plus de nuée, alors ; nous entendrons sa voix

Disant : mes doux et chers, sortez de votre ombrage

Jusqu’à ma tente d’or, transportez vos ébats. »

Pourquoi ce poème est-il significatif de cette vision panthéiste de la nature dont nous parlions ? D’abord notons l’assimilation du soleil et de Dieu ; voir le soleil, c’est voir la gloire divine. Il y a ici un rappel, volontaire ou involontaire, du mythe de la caverne platonicien. Blake associe l’être-Dieu et le soleil, symbole de puissance, d’énergie ; il semble que le plus important soit effectivement la notion de force, d’ardence. La nature laisse voir, pour qui a cette double vue, sa source solaire ou divine. Comme il est dit dans la République, le soleil est ce qui rend l’œil voyant et les choses visibles ; il y a ici à peu près la même idée, avec cette différence que le symbolisme de Blake s’alimente à diverses traditions, platonicienne, illuminisme, et reflète cette multi­plicité. Le soleil, Dieu, c’est aussi le pneuma, souffle des souffles qui anime la nature entière.

Le séjour dans la nature est considéré comme passage (cf. terme d’« intervalle »), et plus précisément comme apprentissage de l’amour brûlant de Dieu. Là aussi, rappel d’une tradition mystique : il faut apprendre à supporter la vision de Dieu (on pourrait renvoyer aussi bien à la Bible qu’à Platon et aux néo-platoniciens). La nature, la matière, sont des prétextes.

Enfin, le symbolisme de l’or est très présent dans ce poème. Dieu demeure dans une tente d’or, c’est le halo sacré dont les gravures de Blake nous donnent l’image visible. De la même manière, dans Le Ramoneur, un « Ange à la clé de lumière » apparaît, dans « le petit garçon perdu », c’est Dieu qui se donne les traits de son père pour le reconduire chez lui.

Dans tous ces exemples, nous précisons le panthéisme de Blake : voir, c’est voir la nature animée, c’est voir l’âme. Ainsi peut-on comprendre, à la fin du Mariage du Ciel et de l’Enfer, l’évocation de ces anciens poètes, bref le rappel d’une tradition de l’art comme bien visible-invisible, c’est-à-dire mise en évidence du Chiffre des choses [1]. « Les anciens poètes animaient tous les objets sensibles de dieux et de génies, les appelant par leurs noms et les parant des propriétés des bois, rivières, montagnes, lacs, villes, nations, et tout ce que leurs sens nombreux et exercés pouvaient percevoir. En particulier, ils étudiaient le génie de chaque cité et campagne, les plaçant sous sa déité men­tale »…

La nature est le premier élément de la cosmologie blakienne : à tra­vers elle, Blake franchira les étapes de sa propre transformation. Pan­théisme, mysticisme, ésotérisme, symbolisme, autant de termes qui demeureraient vagues et sans intérêt si nous n’avions pas lu, dans les visions des Premiers Chants, une élaboration qui les dépasse. Termi­nons cette analyse par l’un des passages les plus célèbres de Blake, qui cependant mérite d’être constamment ré-entendu :

« Pour voir un monde dans un grain de sable

Et un paradis dans une fleur sauvage,

Prends l’infinité dans la paume de ta main

Et l’éternité dans une heure ». (Augures d’innocence)

La transfiguration

Nous venons de lire les quatre vers des Augures d’innocence et nous voudrions dès lors revenir sur le cheminement spirituel de Blake : des Chants d’Innocence aux grands poèmes prophétiques, l’itinéraire est initiatique. Résumons quelques points fondamentaux pour com­prendre les textes. Le rejet de la raison, comme mode de connaissance borné, conduit Blake à affirmer que la faculté suprême est l’imagination (l’homme ne connaît essentiellement que par l’intuition ; ne nous méprenons pas sur cette célébration de l’imagination : l’imagination est le nom de la grâce accordée au poète). Les lectures de Blake (Swe­denborg, Boehme, Paracelse, quelques néo-platoniciens) l’introduisent plus avant encore dans la tradition ésotérique. Il trouvera là les grandes lignes de sa philosophie : dualisme âme-matière, certitude de l’esprit, immortalité de l’âme humaine. Il y trouvera les éléments divers de son symbolisme, le point d’appui de sa construction cosmogonique.

Enfin, nous rappelons une lettre de 1800 écrite à Flaxman, et qui peut nous présenter l’itinéraire blakien : « Tel est mon lot dans les cieux : j’étais enfant quand Milton m’aima et me montra son visage ; Ezra vint avec Isaïe le prophète ; mais Shakespeare, dans mes années de maturité, me donna la main ; Paracelse et Boehme m’apparurent, des terreurs apparurent dans les cieux, et en bas dans l’enfer une puissante et formidable mutation menaça la terre… Et mes Anges m’ont dit que, voyant de telles visions, je ne pourrais subsister sur la Terre… »

En 1788, Blake publie des aphorismes, intitulés Il n’y a pas de religion naturelle, et Toutes les religions sont Une. De ces textes, nous retien­drons un passage, car il éclaire l’essentiel : « Celui qui voit l’infini en toutes choses voit Dieu. Celui qui ne voit que la raison ne voit que lui-même. » L’accès à une réalité autre est possible. Que faut-il en conclure ? Que Blake a fait sienne cette conception d’un monde double, d’une scission de l’être et de l’apparence. Et nous entrons bien, en effet, dans une métaphysique des contraires : symbolisée par l’opposition des Chants d’Innocence et des Chants d’Expérience. Les Chants d’Expérience décrivent l’état contraire de l’âme humaine, c’est-à-dire en fin de compte l’un des moments du voyage spirituel. Dans le poème liminaire, l’âme descendue dans la matière, séparée de son origine divine, est admonestée par l’esprit prophétique du barde qui la rappelle à la lumière de ses origines et au fait que la nuit terrestre, dont elle pâlit, n’est qu’une apparence.

« Écoute la voix du Barde !

Qui voit Présent, Passé et Futur ;

Dont les oreilles ont entendu

Le Verbe Saint

Qui allait parmi les arbres anciens »…

Conception platonicienne, sans nul doute, que celle du corps-tom­beau, rivé à la caverne, et devant mener un combat pour retrouver le soleil du vrai. Mais l’important est effectivement cette possibilité pour l’homme de retrouver le vrai et la lumière. En 1793, Blake publie Le Mariage du Ciel et de l’Enfer, dans lequel apparaît à la fois une volonté de réconciliation, âme-corps, esprit-matière, et l’affirmation de l’énergie comme source unique des valeurs. Dieu est la totalité du foisonnement d’énergie, et nous retrouvons ici la tradition ésotérique orientale, non explicitée en tant que telle, mais indéniable. Dieu, c’est Brahman. L’être, c’est l’énergie, au sens où Spinoza écrivait : « Tout être, autant qu’il peut, s’efforce de persévérer dans son être »; chacun s’exprime comme énergie. On entrevoit des fragments de cosmologie : des allu­sions aux géants, aux avatars de Satan, à Rintrah, Urthona, etc… Blake n’explique pas, il donne à voir, sans plus, que la révélation qui est sienne. Citons quelques passages : « Sans les contraires pas de pro­gression. Attraction et répulsion, raison et énergie, amour et haine sont nécessaires à l’existence humaine. De ces contraires surgissent ce que les religions appellent bien et mal. Le bien est le principe passif qui obéit à la raison. Le mal est le principe actif jaillissant de l’énergie. Le bien est ciel, le mal est enfer. »

Texte hermétique, s’il en est : nous pourrions dire alchimique. Et Blake, à certains égards, donne une vision alchimique de la création : noces des contraires, transmutation, tout cela sur la base d’une énergie cosmique primordiale. Nous ne nous attacherons pas, pour l’instant, à la mythologie proprement dite : nous reviendrons sur sa complexité à la fin de notre étude. Ce qui importe ici, c’est la trame philosophique et religieuse de ces textes. Nous sommes aveugles à la vérité, et plutôt que le terme de vérité il conviendrait d’employer un terme moins intellectuel : celui d’essence. Il faut songer ici à toute la philosophia Perennis (cf. livre de A. Huxley), à ces étapes qui sont celles de la connaissance pour atteindre la vision suprême : la Théorie, au sens grec. Il s’agit bien en effet de voir : voir de quels objets réels les ombres sont les ombres, de quelle participation idéale les choses tiennent leur chiffre… L’âme humaine se débat entre un paradis, et un enfer qui confine au chaos. La matière concrète est une illusion formée par les sens, qui sont la limite extrême et confuse où se manifeste l’esprit. Rappelons cet aphorisme de 1788 : « Les perceptions de l’homme ne sont pas limitées par les organes de la perception ; il perçoit plus que ce que les sens peuvent découvrir. » La raison est en un sens un piège, aussi bien qu’une aide. Nous retrouvons ici une tradition orientale : apprendre à se méfier du mental, les yeux de l’âme ne sont pas seu­lement l’exercice des facultés rationnelles. Nous créons nous-mêmes nos chaînes. La vie est conflit : conflit de l’être et de l’apparence, conflit d’Animus et d’Anima, du bien et du mal. Souvenons-nous d’Héraclite : « Le combat est le père de toutes choses. » Nous retrouvons toujours cette filiation, complexe, mais cependant évidente, de Blake : le monde est incarnation de l’esprit ; Blake est l’héritier du christianisme, du néo­platonisme, de la cabale, de la tradition alchimique. Cette vie est un simple passage de l’éternité à l’éternité, et l’immortalité est l’axiome de sa foi totale. La mort est simplement l’émancipation de l’âme des bornes de la chair. L’un des dessins les plus inspirés de Blake est une illustration du poème La Tombe de Blair : il dépeint un vieil homme tra­versant en chancelant les grilles de la mort, et au-dessus des grilles est son corps glorifié et plein de jeunesse entrant dans l’éternité de l’imagination. « Car Dieu lui-même entre dans la porte de la mort avec ceux qui y entrent… »

L’une des intuitions fondamentales de Blake est l’essentielle divinité de l’homme : « Nous sommes tous membres du corps divin et participant de la nature divine. » Ceci est, une fois de plus, représentatif de la tra­dition mystique : si l’homme peut accéder, étape après étape, à un autre univers, c’est qu’il fait partie de l’âme du monde, c’est que son âme est un fragment d’éternité. Ainsi peuvent se comprendre les visions de Blake, en quête de l’extase spirituelle : « Tandis que je marchais parmi les feux de l’enfer…, je rassemblais quelques proverbes… Comment ne pas savoir que chaque oiseau qui traverse l’espace est un monde immense de délices, enfermé par tes cinq sens ? » (Mariage du Ciel et de l’Enfer).

Il ne faut donc pas se méprendre sur les visions de Blake : il ne s’agit pas d’une jonction du rêve et de la réalité, au sens surréaliste, il s’agit d’une exploration spirituelle de l’être. Blake voyant n’est pas un rêveur halluciné : il est un homme avant tout soucieux de retrouver son origine divine comme les grands poèmes cosmogoniques donneront une genèse ésotérique de l’univers. Déchiffrer l’apparence, telle est donc la tâche de William Blake. Tâche difficile, s’il en est : le voyage spirituel n’est pas toujours assuré ; le dualisme de l’âme et du corps, cela même qu’on s’efforce de vaincre, obscurcit parfois l’entreprise. Nous retrou­vons cette pesanteur de la matière, ce chaos non encore ordonné par l’esprit. Vaincre la matière, donc vaincre la mort : c’est d’un paradis perdu que la vision est vision, que l’âme est nostalgie.

L’initiation par l’enfance

Sur le chemin de Blake, l’enfance, à travers ses Chants d’Innocence, est un thème fondamental, à relier avec l’ensemble des thèmes cosmo­logiques. Pourquoi ? Est-ce à dire qu’il y a chez Blake, très banalement, une nostalgie de l’enfance qui est purement psychologique, et que l’on trouve chez de nombreux écrivains, dans l’histoire de la littérature ?

Il ne s’agit pas de cela : l’enfance est le lieu d’une vision préservée, d’une grâce du voir qui nous redonne peut-être le sens de notre origine. En 1789, nous l’avons dit, Blake publie ses Chants d’Innocence. Inno­cence : pensons à ce qu’écrira Nietzsche, à cette innocence comme état « par delà le bien et le mal ». N’est-ce pas de cela qu’il s’agit ici ? De cet état de « grâce plénière » qui est l’équivalent poétique du Royaume des Cieux ? Blake, comme le dit Francis Léaud, « ne fait pas la morale des petits ; il donne le sens plein à la parole évangélique où il est annoncé que le Royaume des Cieux appartient aux enfants ». Et c’est bien ainsi qu’il faut lire les Chants d’Innocence: dans la mémoire de ce que nous disions précédemment, à savoir que la connaissance la plus pénétrante n’est pas rationnelle, mais intuitive. L’innocence, c’est l’intuition, le regard aux choses qui en saisit la figure essentielle. En ce sens donc, l’enfance est un mythe, elle est un moment de la mythologie. Les Chants d’Innocence décrivent les premiers moments de l’incarnation, la transfiguration du monde humain dans les premiers instants où, sous la forme de l’enfant, Dieu assume l’humanité. Cepen­dant, et ici on ne peut s’empêcher de rappeler Rousseau, l’enfance n’est pas au début du monde, mais demeure dans cet univers histori­quement déterminé ; et l’innocence est un état qui existe toujours, qui est seulement voilé par la pesanteur des choses matérielles. L’inno­cence est peut-être la pureté de la matière ou du corps, pureté retrouvée au terme d’une catharsis. On note donc ici une influence biblique, mais aussi le rappel d’une tradition mystique plus large. Nous citions Héra­clite, et c’est chez lui que se trouve cet aphorisme « Dieu est un enfant qui joue ». Car il faut associer à l’esprit de l’enfance le concept de jeu. Tout jeu a ses lois, ses règles propres, et le jeu divin est apparemment gratuit pour ceux qui n’en ont pas perçu la nécessité. Ceci n’est pas explicité dans les textes de Blake : et cependant, c’est une vision du monde sous-jacente à cette conception de l’enfance. L’enfant joue, et le jeu est création ; toute création, toute poésie est divine ; cela, il nous semble important de le dégager des Chants d’Innocence. Ajoutons qu’au niveau même du langage de Blake, le jeu apparaît : ses poèmes sont ludiques à bien des égards. Blake accomplit ce qu’il sent être le but de la poésie : il converse avec le paradis, avec un paradis sur terre où la joie enfantine trouve une réponse immédiate dans l’extase de la mère. Si le petit garçon se perd sur une lande solitaire, Dieu appa­raît sous l’aspect de son père, et le ramène dans les bras de sa mère. Car pour lui, les images divines de la miséricorde, de la pitié, de l’amour et de la paix éclairent pareillement les mondes naturels et humains. On pourrait dire que l’enfant a une vision idéale (au sens étymologique du terme) et c’est en ce sens que nous parlions de l’enfance comme initiation. L’enfant est un initié, par essence.

Prenons des exemples dans quelques poèmes des Chants d’Inno­cence.

« … Sommeil si doux, trame de molles plumes,

Couronne enfantine au tour duveteux.

Sommeil si doux, ange aux ailes bénignes,

Planez et rondez sur l’heureux qui dort.

…………………………………………………………………………..

Doux enfant, sur ton visage

Je peux tracer la Sainte Face.

Doux enfant, une fois comme toi,

Ton créateur a pleuré pour moi.

Pleuré pour moi, pour toi, pour tous

Quand il était petit enfant.

Toi, que tu voies toujours son image,

Face céleste qui pose son sourire sur toi.

Sur toi, sur moi, sur tous;

……………………………………………………………………………..

Les sourires d’enfant sont ses propres sourires ;

Son charme conduit Ciel et Terre à la paix. » (Une Berceuse).

Poème exemplaire., si l’on souligne d’abord le titre Une Berceuse. La mère voit, par l’intermédiaire de l’enfant, le Dieu créateur. Cette berceuse est une berceuse cosmique ; le sommeil de l’enfant, ses rêves, sont en prise directe sur le divin. Il y a effectivement une extase de la mère. L’enfant est son médium. Il est miroir de paix ; en lui s’inaugurent des chemins angéliques (cf. nombreuses références aux anges, comme gardiens et protecteurs). Apparaît aussi dans ce texte une conception du Dieu-homme, qui a « pleuré » pour chacun d’entre-nous, figure là encore révélée par l’enfant. Le symbolisme de ces poèmes est essen­tiellement chrétien, nous le voyons clairement dans ce dernier texte.

Le poème qui, dans les Chants d’Innocence, suit Une Berceuse, est intitulé : L’Image divine; là encore, il s’agit d’une mise en évidence de la divinité à travers la forme humaine.

« Car miséricorde a un cœur humain

Pitié un visage humain,

Et Amour, l’humaine forme divine

Et Paix, le vêtement humain…

Là où Miséricorde, Amour et Pitié demeurent

Là aussi Dieu demeure ».

L’enfance, c’est donc la lecture des signes divins : panthéisme, animisme, nous avons relevé ces axes de la philosophie blakienne ; l’enfance est primordiale dans sa relation à ces thèmes. Quelques figures du symbolisme de Blake apparaissent déjà : l’ange gardien, en particulier, est présent dans un grand nombre de poèmes. Il joue essentiellement un rôle protecteur (« au-dessus du lit que mon ange abrite ») et ceci est en accord avec la tonalité majeure de ces poèmes, qui est l’innocence paisible. Non que l’angoisse soit absente (cf. poème Le petit garçon perdu) mais il semble qu’elle puisse être résolue en ce sens ; l’un des derniers poèmes, Nuit, paraît particulièrement intéressant. Relevons quelques fragments :

« … en silence […]

Les pas des anges lumineux ;

Invisibles ils répandent sans fin

Bénédiction et Joie

Sur chaque bouton et chaque fleur,

Sur chaque paupière endormie […]

[…] les anges aux soins vigilants »

Le poème se clôt sur la vision idéale du jour où le lion s’étendra près de l’agneau (là encore, les figures symboliques sont évidentes).

Pour achever cette analyse des Chants d’Innocence, il faut les mettre en rapport avec ce que, six ans plus tard, Blake nommera Chants d’Expérience, « éclairant deux aspects de l’âme humaine ». Dualisme de la philosophie de Blake : au lieu de l’agneau, symbole de l’amour et de la tendresse divines, Blake voit le tigre, « brûlant dans les forêts de la nuit », emblème d’une mystérieuse terreur. Il y a la vision prophé­tique d’un monde déchu, l’âme est prisonnière de la pesanteur corpo­relle. Il est toujours possible de revenir à cet état « par delà le bien et le mal », mais le mystère de l’incarnation, la déchirure du mal existent. Et c’est « l’expérience » de cette existence qui, en 1794, sera inscrite. Pour répondre au poème d’innocence, l’image divine, voici le poème d’expérience, apocalypse de l’homme naturel :

« Cruauté a un cœur humain,

Et jalousie un visage humain,

Terreur, l’humaine forme divine

Et dissimulation, le vêtement humain. »

Difficulté de percer l’énigme de la création : comment comprendre la fascinante et terrible beauté du tigre ? Son aspect, au sortir de la forge où le fit un artisan mystérieux, déconcerta les anges. L’éternité comporte une violence. Dans L’Enfer, Blake parlera de ces « portions de l’éternité trop vastes pour l’œil de l’homme ». Devons-nous nous arrêter devant l’énigme pure ? L’enfance nous initiait à la clarté ; mais le voyage est voyage à travers la nuit des sphinx. Continuons donc le cheminement, vers un dépassement de cette duplicité ontologique. La grande synthèse de Blake se dégage peu à peu.

Le poète-médium : symbolisme, gnosticisme

Il n’est pas possible de lire Blake sans s’attacher au rôle privilégié que joue l’art dans la quête spirituelle. Poésie, peinture et musique appartiennent à un ailleurs : étant simplement « les trois manières de converser avec le paradis ». Nous avons là le principe de l’entreprise blakienne : le poétique est prophétique, ou il n’est pas. Et en ce sens nous allons chercher, dans différents textes, l’assurance de cette clarté. En 1788, Blake écrit ceci : « Principe premier : que le génie poétique est l’homme vrai, et que le corps ou forme extérieure de l’homme est dérivé du génie poétique. Pareillement, que les formes de toute chose sont dérivées de leur génie qui, par les Anciens, fut nommé ange et esprit et démon. » Ailleurs nous lisons : « La poésie est le don de cet esprit éternel qui peut enrichir de toute expression et connaissance, et envoyer ses séraphins, avec le feu sacré de son autel pour toucher et purifier les lèvres de qui lui plaît ». Il y a toute une conception du langage, comme lien d’expression du divin, par l’intermédiaire du poète. La fonction de prophétie ne fait qu’un avec la langue. Dante et Sha­kespeare sont des poètes, et la beauté de leur dire poétique en fait des prophètes. Recueil du Verbe, célébration par le Verbe. Il y a là, effectivement, une influence chrétienne ; que Blake ait un vocabulaire néo­platonicien ou cabaliste, que le poète soit médium, c’est une autre façon de dire que l’homme est Dieu, qu’il est reflet des dignités de Dieu. Il faut ainsi comprendre les textes ultérieurs où Jésus-Christ est proclamé comme l’artiste le plus excellent.

Retenons ici le recueil d’aphorismes de 1820 intitulé Laocoon. Laissons parler :

« Ce qui peut être créé peut être détruit. Adam est seulement l’homme naturel, et non l’âme ou imagination. Le corps éternel de l’homme est l’imagination : C’est Dieu lui-même. Jésus : nous sommes ses membres. Le Corps Divin : Il se manifeste dans ses œuvres d’art : (dans l’éternité tout est vision). Tout ce que nous voyons est vision…

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Guerre spirituelle. Israël délivré de l’Égypte, c’est l’Art délivré de la nature et de l’imagination… L’Ancien et le Nouveau Testament sont le grand code de l’art… L’art est l’arbre de vie. La science est l’arbre de mort. Dieu est Jésus…

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La prière est l’étude de l’art. Prier est la Pratique de l’art… »

Texte admirable, dans la mesure où la parole de Blake est parole originelle, et synthétique. Si le poète est celui qui fait œuvre d’imagi­nation, si l’imagination est en lui dominante, nous comprenons bien pourquoi : c’est que l’âme, l’esprit, l’imagination, le souffle, le Verbe, tout cela ne fait qu’un. Nous retrouverions ici les pré-socratiques, Héraclite, Parménide, Empédocle : « Un et Tout ».

Le symbolisme de Blake réclame dès lors notre attention plus pré­cise : il ne s’agira pas de donner une grille d’interprétation comme si chaque symbole pouvait être étiqueté en tant qu’« image de ». Il s’agit beaucoup plus de comprendre ce lien entre l’image et la cosmogonie visionnaire à laquelle elle renvoie.

La dernière phase de la vie de Blake s’est ouverte vers 1799 : moment peut-être d’une conversion du regard, comme si le prisonnier plato­nicien était définitivement libéré des entraves sensibles. La métanoïa est accomplie. Il faut cependant préparer cette métanoïa, et ce sont les grands livres prophétiques, de 1794 à 1797 qui l’assurent.

Le Livre de Thel suppose une âme qui hésite au bord de l’existence. Thel est fille de l’un des séraphins nommés « Intelligence de Vénus ». Elle questionne les créatures, puis descend aux enfers. Les Visions des filles d’Albion montrent Oothoon, violée par le géant Bromion, dédai­gnée par Theotormon qui se lamente au bord de l’océan. Complexité du symbolisme de Blake dans ce texte, cependant exemplaire parce qu’il renvoie constamment à l’incarnation comme mystère essentiel. Albion, c’est l’Angleterre géographique, c’est l’un des génies de l’humanité, l’un des Titans dont l’action a créé le monde. Ainsi faut-il saisir ici la liste, commentée par la fable grecque, justifiée par l’Évan­gile, exprimée par les prophètes, retrouvée par Milton, etc… Les figures mythiques sont représentatives des forces cosmiques inhé­rentes à la Création : Bromion est par exemple une sorte de Titan oppresseur du genre humain ; Theotormon, principe opposé, est le père de l’ascétisme et la moralité. Le Livre d’Ahania, en 1795, est lui aussi un livre prophétique dans lequel se déploient les symboles de Blake. C’est une prophétie pneumatique. À cela, il faut ajouter Vala ou Les quatre Zoas, que Blake se mit à composer en 1797. Ce devait être une synthèse large des symboliques expérimentées. Au centre du livre, la figure de Los. Los, c’est le temps, la dimension de la parole, le prophète éternel (nous voyons donc clairement son sens dans l’énergétique spirituelle). Au cours de la septième nuit de cette œuvre, Blake s’avisa qu’il parlait de lui ; Los, c’était Blake le prophète voyant. Il y a là une coïncidence parfaite entre l’œuvre : le Verbe créateur. Nous en arrivons donc à la dernière période : celle des grandes synthèses finales ; nous avons là trois poèmes majeurs : Milton, Jérusalem, L’Éternel Évangile.

Considérons le Milton de Blake : l’importance du Paradis perdu miltonien est évidente, pour les auteurs de la génération de Blake. Dans la première partie, Blake révise le récit de la chute et de ses conséquences ; dans la seconde, il s’explique sur la génération de Milton auquel il s’identifie. Retenons seulement que Blake développe là encore une vision néo-platonicienne teintée de christianisme : l’univers des sens est illusion, Adam, père des hommes, est dans un état de « contraction », c’est-à-dire que ses organes sensoriels sont incapables d’appréhender une réalité autre que celle de ce monde limité, illusoire. C’est le moment où Blake symbolise l’existence par l’« œuf du monde » (mundane egg). L’image de l’œuf : à la fois clôture, et annonce de naissance. L’éternité est disloquée, mais les quatre grands mystères en sont représentés par un cercle qui coupe et intersecte l’œuf : au nord, l’esprit de l’énergie spirituelle, accessible à l’homme ; au sud, l’esprit d’entendement tel que l’homme peut le concevoir ; à l’est, Luvah qui est joie et amour, appréhendés par l’homme ; à l’ouest, l’âme du réel, la « langue des éternels » entendue par l’homme.

Ces quatre sphères ou cercles répondent aux quatre vivants (Four Zoas) du trône de Dieu, et sont des univers en ruine, des chaos, corres­pondant à la fois au meilleur et au pire, des fonctions naturelles sym­bolisées par la tête, le cœur, le sexe, et l’appareil digestif. Cet univers est pénétré et environné de flammes. Ce texte donne l’image d’un drame énergétique au plan de l’éternel : c’est à la fois sa difficulté (faut-il parler d’anti-christianisme, dans la mesure où ce qui est loi divine est devenu ici loi satanique ?) et sa richesse. Ceci nous renvoie à la conception pré-socratique du conflit comme trame de l’être.

Le poème Jérusalem met en scène la conscience poétique réconci­liée avec soi-même et avec Dieu ; c’est une prophétie lumineuse :

« Les états spirituels sont tous éternels.

Distinguez l’homme de son état présent. »

Il faut rappeler, à propos de Jérusalem, la vie de Blake : entre 1799 et 1804, Blake a connu des épreuves et des illuminations. Son chemine­ment spirituel, sa montée vers le soleil, se lit dans l’œuvre. Dans le poème, le médiateur Los est encore présent : c’est lui qui ramène à Jérusalem. Lui aussi a à surmonter des conflits ; et le terme de l’ascèse, le sens ésotérique de ce texte est bien la Parousie, « l’Éveil dans son sein à la vie d’immortalité ». L’Éternel Évangile est un texte agressif et humoristique, que nous laisserons de côté ici, en renvoyant aux principes posés dans Toutes les religions sont Une; Jésus, annoncé dans L’Éternel Évangile, n’est pas distinct du génie poétique. Revenons donc, assez rapidement, sur le symbolisme de Blake. Nous avons affaire à une construction cosmogonique qui n’est pas sans lien avec la symbolique alchimique traditionnelle ; une chimie spiri­tuelle, au niveau des éléments, est en jeu, nous l’avons déjà noté.

Blake a emprunté à la cabale son symbole du monde réel qui est un arbre enraciné au ciel, et proliférant la tête en bas. L’arbre est cons­tamment présent : dans ses dessins, Blake crucifie le fils de l’homme sur un arbre. Cet arbre est identifié à l’arbre de vie du paradis. Dans le livre I de Milton, Blake parle des possibilités spirituelles des règnes non humains de la nature. Il écrit ceci : « Voici les fils de Los ; voici les visions d’éternité mais nous, nous ne voyons pour ainsi dire que l’ourlet de leurs vêtements quand, de nos yeux végétatifs, nous regardons ces merveilleuses visions. » Chiffre de l’être au-delà des apparences : « Quoi d’autre peut être la terre, sinon l’ombre du paradis ? » La nature et l’art sont des média divins à travers lesquels le poète atteint l’éternité ; félicité mystique que Blake a connue, dans la mesure où il était doué de facultés parapsychologiques évidentes.

Cependant il ne faut pas perdre de vue le sens authentique du sym­bolisme blakien : les symboles sont des étapes sur la Voie Royale, ils ne sont pas gratuits, et l’imagination, nous l’avons vu, a rapport au sacré. L’ésotérisme de son art doit être compris ainsi : la progression est ascèse, les symboles sont inscrits dans la catharsis de l’esprit. Nous rappellerons ici le sens grec du mot symbole : le ??µ?????, c’est ce fragment de vase qu’un ami emportait, laissant derrière lui le mor­ceau correspondant ; des années plus tard, l’ami (ou son fils…) reve­nait, et on pouvait le reconnaître car les deux fragments du vase, remis ensemble, coïncidaient parfaitement. Le symbole assurerait donc une coïncidence, une rencontre de deux éléments originellement Un, puis séparés. Il en est de même, à notre sens, pour le symbolisme spi­rituel : par le symbole, une relation avec le sacré apparaît, au sein du Logos. Ce qui ne peut être dit d’une manière immédiate se trouve inscrit symboliquement. C’est l’expérience médiumnique du poète qui assure la reconnaissance de l’unité au-delà de la diversité. Et peut-être est-ce là l’essentiel à dire de la symbolique blakienne : on la jugera néo-platonicienne, alchimique, cabaliste, chrétienne, il n’en restera pas moins qu’elle est avant tout l’accès, l’un des accès, au vrai ; et c’est en cela aussi qu’elle appartient à une tradition éternelle.

Il conviendrait sans doute d’ajouter à ce recensement des thèmes la figure dynamiquement essentielle de la rétraction : l’homme ou la femme contractés, la chaîne, les fers, les filets, le roc, la falaise, la nuit, le serpent, la brique et la pyramide, le temple grec, le sommeil, la caverne etc… ; ils représentent un réservoir de force, et leur dynamisme est celui de l’assentiment à la pesanteur ; tous les génies sont des figures tombées, ou en instance de chute. La rétraction, au niveau sensoriel par exemple, on peut la mentionner, est toujours liée avec son contraire : l’essor, l’éclatement cosmique. Ce sont les deux phases d’un même dynamisme, ou encore la dialectique spirituelle : montée et descente, expansion et contraction, droite et gauche. En d’autres termes, le symbolisme s’alimente dans une conception de la force affirmative (et nous entendons ici affirmation au sens spinoziste : la joie est affirmation, et c’est la joie qui est pour Blake impulsion de la poésie) : dans l’univers tout est énergie, à différents degrés. Le poème est recueil d’énergie, l’amour, la connaissance le sont aussi.

On a parlé, à propos de William Blake, d’art total : il a pratiqué le langage aussi bien comme poésie que comme peinture et musique. Et il nous semble exemplaire, dans cette tentative totalisante qui est aussi tentation de la totalité.

Blake le voyant, Blake le médium, Blake ou la puissance même de la parole : c’est tout cela, et bien plus peut-être ; l’itinéraire du pèlerin, des Esquisses poétiques à Jérusalem, ne va pas dans le sens d’un appauvrissement de l’imagination ; au contraire, plus nous avançons, et cette avancée est ascèse paradoxalement, plus le foisonnement est intense. Blake nous dit : « L’exubérance est beauté ». On peut atteindre l’extase spirituelle par le dépouillement ; Blake l’atteint par l’explosion des forces cosmiques dans toutes leurs dimensions. C’est cela aussi qui nous paraît caractéristique de Blake : cette intensité, cette éternelle affirmation d’une vie constamment en train de se transformer, sur un fond de permanence ontologique. Il y a une érotique blakienne (à relier, à notre avis, à l’érotique alchimique) ; les noces, à tous les niveaux de la matière et de l’esprit, sont noces cosmiques, engendrant un ordre et engendrées par cet ordre.

La trame de l’œuvre, qu’elle soit poétique ou gravée, paraît être cette conception de l’être comme énergie ; l’art est la manière privilégiée de capter cette énergie, selon les différents niveaux qui la spécifient. L’art fait converser l’artiste avec le paradis : il est plus que la science, plus que la connaissance mathématique, qui ne sont que des moments limités dans l’accès au vrai ; en ce sens, Blake rejoint la tradition orientale qui déprécie l’intellect, la raison, comme facteurs d’opacité plus que de clarté. Songeons à la gravure représentant Newton plié en deux sous terre, et de sa main gauche (main de l’ido­lâtrie) traçant une figure de géométrie. Ne soyons pas prisonniers du mental. L’art libère une énergie essentielle, il nous redonne notre nature divine, « une vie intérieure dans laquelle tous les êtres vivent avec Dieu, eux-mêmes sont Dieu, existant dans le Tout-Puissant, aussi indiscer­nable que l’Est sans nuage l’est de l’Ouest sans nuage, quand tout l’hémisphère est un bleu céruléen ».

Très tôt, le regard bleu de l’enfant Blake dévoile le jeu sacré des apparences, la nécessité qui préside aux formes et aux couleurs ; ce regard ne s’éloignera plus jamais de sa destination initiale. D’ombre en ombre, il franchira le chemin escarpé qui conduit au soleil ; peut-être était-il de ceux capables de regarder le soleil en face, et pas seulement son reflet dans les eaux… peut-être était-il de ceux qui, parce que l’éner­gie en eux s’exprime sous sa forme la plus lumineuse, sont capables de « tenir l’Éternité dans la paume de (la) main ».

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1 Cf. titre du recueil de poèmes de Lanza del Vasto, édition Denoël.