Colin Wilson : Le Yi-King


18 Feb 2017

(Revue Question De. No 2. 1e trimestre 1974)

Colin Wilson (1931- 2013), l’auteur de cet article est un des plus remarquables écrivains anglais de notre époque. Il connut le succès dès 1956 lors de la sortie de son premier grand livre : « The Outsider » (« l’Homme du dehors »), qui fut suivi d’une série romanesque connue sous le nom de « le cycle outsider ». C’est pour lui l’occasion d’exposer sa conception de l’univers, bonté fondamentale, optimisme et joie de vivre.

En 1963, grâce à Jacques Bergier, il fait la découverte de l’œuvre de H.P. Lovecraft et du « Matin des Magiciens ». Il n’en fallait pas plus pour qu’un tel esprit se prenne d’intérêt pour le monde de l’étrange et de l’insolite. Un livre en naîtra, qui est un chef-d’œuvre, « l’Occulte », somme des sciences occultes, de leur histoire et des grands personnages qui lentement, au cours des siècles, élaborèrent les grands domaines de la connaissance ésotérique.

Le Livre des Transformations chinois, le Yi-King, est certainement, de tous les systèmes de connaissance « lunaire » [1], un des plus intéressants, et sans doute un des plus accessibles. Il faut également noter qu’il est exempt d’aspects malfaisants ; son étude ne peut être que bénéfique. Le Yi-King fut à l’origine une série d’oracles ; soixante-quatre d’entre eux furent écrits par le roi Wen [2], plus de mille ans avant Jésus-Christ. Ces soixante-quatre oracles furent complétés plus tard par des « images » et des commentaires particuliers que nous allons examiner plus loin. Le résultat est un texte volumineux publié dans une traduction moderne définitive [3].

Le Yi-King peut donc être considéré, à son niveau le plus élémentaire, comme un livre de prédictions ; et sans doute cet aspect explique-t-il la grande popularité dont il jouit depuis quelques années. Mais le processus de la consultation de l’oracle est basé sur un système qui est bien plus intéressant et révélateur que l’oracle lui-même.

Le positif et le négatif, le Yin et le Yang

Ce système repose sur l’opposition de la lumière et de l’obscurité, du positif et du négatif, du Yin et du Yang [4]. D’après ce que nous avons déjà dit dans ce chapitre, nous pouvons immédiatement avancer l’idée que cette « lumière » et cette « obscurité » ne sont pas censées représenter le bien et le mal primitifs, mais les principes solaire et lunaire. En d’autres termes, le Yin n’évoque pas des qualités et des principes négatifs, mais « l’autre face » cachée de l’esprit.

Le Yang est représenté par une ligne continue, ainsi : _______________; le Yin par une ligne coupée au milieu : _______ _______.

Chacun des soixante-quatre oracles est composé de six de ces lignes empilées les unes sur les autres comme dans un sandwich :

_______________

_______ ______­_

_______________

_______________

_______ ______­_

_______ ______­_

Cela représente l’hexagramme 56 : Lu, le Vagabond. Les soixante-quatre hexagrammes ont chacun un titre.

Quiconque est quelque peu versé dans les mathématiques peut voir comment les soixante-quatre hexagrammes sont nés du Yin et du Yang. Si l’on commence par tracer deux lignes côte à côte, une ligne Yin et une ligne Yang, et si l’on cherche ensuite combien de combinaisons on peut obtenir en y ajoutant de nouvelles lignes, on s’apercevra que les six lignes de chaque hexagramme peuvent donner naissance exactement à soixante-quatre combinaisons différentes. Je commence avec deux lignes :

_______________ _______ ______­_

Maintenant, quand j’ajoute une seconde ligne à chacune des deux, quatre possibilités s’imposent :

_______________ _______ ______­_ _______________ _______ ______­_

_______________ _______________ _______ ______­_ _______ ______­_

Et quand je trace une troisième ligne, huit combinaisons deviennent possibles. Ainsi de suite.

Mais pourquoi d’abord soixante-quatre hexagrammes ? Sans doute parce que le roi Wen pensait qu’il y avait huit symboles fondamentaux, établis comme suit :

K’ien

le créateur, ciel

_______

_______

_______

_______

_______

_______

K’ouen

le réceptif, terre

___ ___

___ ___

___ ___

___ ___

___ ___

___ ___

___ ___

Ken

ce qui ne bouge pas, montagne

_______

___ ___

___ ___

_______

___ ___

___ ___

K’an

l’insondable, eau

___ ___

_______

___ ___

___ ___

_______

___ ___

Tchen

le réveilleur, tonnerre

___ ___

___ ___

_______

___ ___

___ ___

_______

Souen

le doux, vent

_______

___ ___

___ ___

___ ___

_______

_______

Touei

le joyeux, lac

___ ___

_______

_______

___ ___

_______

_______

Li

ce qui attache, feu

_______

___ ___

_______

_______

___ ___

_______

Soixante-quatre archétypes de la condition humaine

A première vue, on est tenté de se demander pourquoi cette liste comporte à la fois « l’eau » et « le lac », qui paraissent faire double emploi ; et puis on observe que les symboles vont par paires : ciel, terre ; eau, feu ; montagne, lac ; tonnerre, vent. Ils représentent en même temps des qualités opposées : le créateur et le réceptif ; le violent (tonnerre) et le doux (vent) ; le calme (montagne) et le joyeux (lac) ; ce qui attache et retient (feu) et son contraire, l’abîme, le vide (eau). Chaque qualité est représentée par un « trigramme » (trois lignes), ce qui fait que chacun des soixante-quatre « oracles » est composé de deux symboles.

Le roi Wen méditait sur ces soixante-quatre combinaisons, et interprétait chacune d’elles comme un archétype de la condition humaine. Par exemple, si l’hexagramme représente la terre au-dessus (au sommet de l’hexagramme) et le ciel au-dessous, on peut considérer que les deux s’appuient l’un contre l’autre avec une force égale, le ciel essayant de monter, et la terre s’efforçant de descendre ; ils se contrebalancent donc parfaitement. Le roi Wen appelle cet hexagramme Paix (ou Harmonie). Maintenant, si le ciel est au-dessus et la terre au-dessous, les deux éléments vont se déplacer dans des directions opposées, sans contact créateur. Un tel hexagramme s’appelle Stagnation ou Immobilisation. Cette interprétation révèle que nous avons affaire en réalité à la conduite créatrice de l’esprit conscient et à la qualité réceptive du subconscient ; quand ils s’écartent l’un de l’autre, cela crée un état de stagnation vitale.

Fantaisie ? Excès d’imagination ? Je peux dire, en tout cas, qu’une étude serrée du Yi-King et de ses symboles révèle une remarquable consistance. D’abord le paysage est étrange et déconcertant ; puis il devient familier, et tout semble alors logique. Un des premiers grands esprits de l’Occident à l’avoir reconnu fut Leibniz, qui lui-même caressait le rêve étrange de créer un « calcul universel » grâce auquel il serait possible d’exprimer toutes les vérités de la philosophie et des mathématiques. Il nota que la manière dont les hexagrammes sont construits constitue un système mathématique binaire, c’est-à-dire un système qui, au lieu d’utiliser les nombres de 1 à 10, puis de les répéter, utilise seulement le 1 et le 2. Le système binaire est la base des machines à calculer modernes et des ordinateurs électroniques [5].

Le principe de synchronicité de Jung

L’« oracle » peut être consulté de deux manières : en utilisant des tiges de mille-feuille, ou en jetant par terre trois pièces de monnaie. L’oracle par la tige de mille-feuille prend longtemps ; il s’agit de répartir cinquante tiges de différentes façons, en commençant par diviser le tas en deux, puis en réduisant chaque tas pour former des groupes de quatre bâtons. Le processus est trop long à décrire ici, et d’ailleurs n’apporterait rien à notre propos. L’autre manière est plus simple. Trois pièces sont jetées par terre. Si les côtés face sont prépondérants (trois ou deux), une ligne Yin. Le coup est répété six fois de suite, de façon à former un hexagramme, qui est ensuite recherché dans le Yi-King. Pendant toute l’opération, il est recommandé de penser fortement à la question pour laquelle on sollicite une réponse.

Le psychologue Carl Gustav Jung [6] justifie cela par un principe qu’il appelle « synchronicité », c’est-à-dire l’hypothèse que le hasard et les « coïncidences » sont, d’une certaine manière, reliés au subconscient. La réponse à la question est connue du subconscient — c’est d’ailleurs ainsi que certains expliquent les prophéties et les phénomènes de clairvoyance —, et la chute « hasardeuse » des pièces ou la division des tiges de mille-feuille enregistrent d’une manière ou d’une autre cette connaissance.

Il est significatif que l’un des fondateurs du mouvement psychanalytique, dont la vie professionnelle avait été une constante préoccupation de l’inconscient et de ses symboles, en arrivât, vers ses soixante-dix ans, à accepter une telle idée. On dit que Confucius se mit lui aussi à l’étude du Yi-King à la fin de sa vie, et qu’il exprima le regret de ne pas disposer de cinquante années supplémentaires pour pouvoir s’y consacrer entièrement. Car la vraie question à propos du Yi-King, ce n’est pas de savoir s’il fournit des prédictions valables, mais si, comme c’est le cas des mythes de la Déesse Blanche, il renferme une réelle connaissance lunaire.

La notion de l’homme supérieur

La première chose que remarque celui qui consulte le Yi-King, ce sont les références fréquentes faites à l’« homme supérieur ». Et les conseils donnés, qu’ils soient ou non favorables, incluent toujours une invitation à s’en référer à cet « homme supérieur » pour savoir comment agir dans la situation présente. Quiconque a jamais consulté le Yi-King dans un moment de crise pourra témoigner de l’effet rafraîchissant qu’a eu le livre sur son esprit. « La vie, c’est beaucoup de jours », dit Eliot. Mais les êtres humains se laissent, habituellement, prendre au piège du présent, et répondent aux problèmes avec une telle tension et une telle anxiété qu’on pourrait croire qu’il s’agit chaque fois d’une question de vie ou de mort.

On trouve là la signification du titre le Livre des Transformations. A mesure que ma vie s’écoule dans le présent, tous les phénomènes me semblent « réels », solides, d’une importance permanente. En vérité, ils passent, comme l’eau à la surface de la rivière. Le « Je » qui regarde par mes yeux n’aura pas changé dans dix ans, alors qu’un grand nombre des choses « permanentes » autour de moi auront disparu.

La méthode du merveilleux menuisier

Le Livre des Transformations eut une grande influence sur le taoïsme et le confucianisme. On pourrait même dire qu’il y a dans le Yi-King deux concepts fondamentaux, l’un taoïste, l’autre confucéen. Le concept confucéen apparaît dans cette phrase de Mencius : « Ceux qui suivent la part d’eux-mêmes qui est grande deviendront de grands hommes ; ceux qui suivent la part d’eux-mêmes qui est petite deviendront de petits hommes. » Le concept taoïste a déjà été effleuré lorsque nous avons parlé de l’hypertension. Chuang Tsu cite le cas d’un menuisier dont le travail était si parfait qu’il semblait surnaturel.

L’homme expliquait que, lorsqu’il devait entreprendre une tâche difficile, il faisait le vide absolu dans son esprit et se préservait contre tout amoindrissement de ses facultés essentielles. Après quelques jours d’un tel régime, il ne se faisait plus de souci sur l’importance de la tâche à accomplir ; il allait dans la forêt et son instinct choisissait l’arbre qui convenait le mieux. Tandis qu’il fabriquait l’objet, il ne déployait aucun effort conscient, mais se contentait « de mettre en rapport son aptitude naturelle avec celle du bois ». Toutes les paraboles taoïstes expriment le même genre d’idée.

Idée qui se retrouve également au Japon avec le principe fondamental du zen.

Nous pouvons dire que l’initié au tao [7] ou au zen [8] se place dans cette situation : tandis que s’estompe l’esprit conscient aux prises avec toutes ses tensions, le centre de gravité de l’homme se déplace vers la « vie secrète ». Dans un chapitre célèbre, Chuang Tsu montre ce que ressent l’initié qui plonge dans cet état de sérénité : c’est comme « s’il entendait la musique du ciel et de la terre », comme si le bruit du vent était de la grande musique.

UN ÉTRANGE RAPPROCHEMENT : LE PLUS VIEUX LIVRE DE L’HUMANITÉ ET LA PHYSIQUE MODERNE

La tradition chinoise nous dit que le Yi-King, ou « Livre des Transformations », est le plus vieux livre de l’humanité. Il aurait été imaginé par le roi légendaire Fo-Hi, plus ou moins trois mille ans avant notre ère.

Mais le Yi-King n’est pas seulement un livre ; il est aussi une manière de passer « par-delà le mur du temps ». Art divinatoire donc, il est l’oracle par excellence de la Chine.

Étudié dans toutes les écoles de sagesse de la Chine, le Yi-King devint une des disciplines fondamentales de l’esprit chinois. Il fut comme l’incarnation même de la sagesse. Durant des millénaires entiers, les philosophes de la Chine impériale l’utilisèrent pour introspecter l’avenir, connaître les caractères des êtres, faire parler les dieux, découvrir le secret des mondes, etc.

Les Occidentaux, à leur tour, découvrirent ce curieux art total au début du XVIIe siècle. Des jésuites, tout d’abord, s’y intéressèrent, puis des philosophes et enfin des hommes de science , dont Leibniz qui fut à la fois philosophe et scientifique.

Au XXe siècle, le père de la « cybernétique », Norbert Wiener, s’y intéressa beaucoup. Il y vit un système de « gouvernement des idées », une machine cybernétique avant la lettre.

Mais le plus troublant se découvre aujourd’hui. En effet, le Yi-King est formé de soixante-quatre hexagrammes qui se peuvent combiner à l’infini. Or, le chiffre soixante-quatre est un des nombres fondamentaux de la physique moderne. Ainsi, la structure chromosomique humaine est fondée sur les rapports de 46 et 64 combinaisons, de même pour la structure des nébuleuses en contraction dans l’univers, dont l’ensemble des amas de matières cosmiques, qui, peu à peu, forment les conglomérats galactiques, est également au nombre de soixante-quatre.

Il apparaît donc que les grandes combinaisons à travers l’univers ne puissent se faire que sur la base du nombre 64, ou, que, pour le moins, le nombre 64 soit un des nombres qui reviennent le plus souvent. Afin de connaître les potentialités contenues dans ce nombre, il suffit d’établir une progression pour s’apercevoir qu’elles sont, à notre niveau humain et à celui de nos actuels ordinateurs, encore à peu près illimitées (1 x 1 = 1 ; 2 x 2 = 4 ; 4 x 4 = 16 ; 16 x 16 = 256; 256 x 256 = 65536, etc. On imagine le nombre de milliards de milliards obtenu au terme de la soixante-quatrième opération !). A l’heure présente, plusieurs centres d’études fouillent les potentialités techniques offertes par l’étrange Yi-King. A l’École des hautes études militaires (Centre de praxéologie), sous la direction du commandant Sallatin, on recherche les correspondances que l’on peut établir entre les hexagrammes chinois et les systèmes de logique mathématique les plus modernes. De son côté, Raymond Abellio poursuit une recherche très précise dans un sens à peu prés parallèle, dont les fondements sont à rechercher dans son livre, la Structure absolue (Paris, Gallimard, 1964).

Les Chinois avaient-ils reçu une révélation supra-humaine il y a cinq mille ans ? Ou, plus simplement, les structures et combinaisons physico-chimiques de l’être humain sont-elles ainsi faites que l’on retombe nécessairement et toujours sur les mêmes patrons — modèles — numériques ? Ce que, semble-t-il, comprirent également les kabbalistes du Moyen Age…

Ce principe du tao a été reconnu par la psychologie moderne. Par exemple, Viktor Frankl, le créateur de la « logothérapie », raconte que dans une pièce scolaire on avait besoin de quelqu’un pour jouer le rôle d’un bègue. Un enfant fut choisi parce qu’il bégayait déjà de nature. Or, quand il monta sur la scène, la chose lui fut impossible. Frankl appelle cela la « loi de l’effort inverse ». Le bégaiement est le résultat de l’hypertension, une sorte de trac — le fait d’attacher trop d’importance à une action dans laquelle l’esprit conscient parvient à s’immiscer, tel un stupide adjudant, pour tout gâcher. Le principe de Frankl consiste simplement à tromper l’adjudant en le persuadant de réaliser l’action contraire. L’élève bègue veut bégayer sur scène ; l’adjudant intervient et c’est l’effet contraire qui se produit. Le menuisier de Chuang Tsu n’aurait pas fait du bon travail s’il s’était soucié du résultat ; il passa plusieurs jours à « endormir » l’adjudant avant de se mettre à l’œuvre. Frankl a guéri des cas de dépression en invitant le patient à essayer de faire ce que son angoisse lui interdisait d’accomplir ; il libérait ainsi les sentiments refoulés, et permettait au « robot » de l’inconscient de pousser la besogne à son propre compte.

Ce qui ressort encore une fois de tout cela, c’est que l’homme possède d’énormes pouvoirs intérieurs qu’il a perdus de vue au milieu de l’hypertension générale et par le mauvais usage de son esprit.

Le menuisier de Chuang Tsu avait simplement choisi de contacter « la part de lui-même qui était grande » pour fabriquer son objet ; il aurait pu choisir de suivre « la part de lui-même qui était petite », particulièrement s’il était un bon ouvrier, et peut-être que personne n’aurait vu la différence.

Les moments de non-engagement sont les grands moments

Les êtres humains sont les seules créatures vivantes qui aient la possibilité de ce choix — s’engager dans la voie essentielle ou suivre le chemin banal : choix qui dépend de cette faculté unique et propre à l’homme, l’imagination. Quand un animal se trouve placé dans une situation triste, il devient triste à son tour ; le plus féroce de tous les oiseaux, le faucon, perd tout à coup son agressivité quand on lui met un sac noir sur la tête. La conscience supérieure de l’homme signifie qu’il peut voir plus loin. Mais, comme il y a encore en nous quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’animal, nous ne sommes qu’un très petit nombre à nous préoccuper de développer cette aptitude unique. Nous flânons de jour en jour, pris d’ennui quand le climat autour de nous est morne, déprimés quand les perspectives immédiates ne paraissent pas brillantes, utilisant nos facultés de prévision et d’imagination seulement dans certains cas urgents ou passionnants. Cette situation, nous devons l’admettre, s’applique à la plupart d’entre nous, y compris les Beethoven et les Einstein. L’« engagement » est notre lot commun. Mais ce sont les instants de non-engagement qui font de nous des hommes à part entière. Toute contrainte alors s’évanouit, et nous considérons notre existence avec un certain recul, comme si nous étions des dieux ; nous la survolons ; nous sommes oiseaux, et non plus vers de terre. Dans ces instants privilégiés, il semble absurde que nous ayons jamais pu sombrer au fond de l’abîme noir de l’angoisse et de la défaite, car nous nous sentons alors parfaitement invulnérables. Chaque compromis, chaque échec sont ressentis comme le résultat d’un faux calcul stupide.

La possibilité de choisir la voie haute

Ce que l’on découvre dans le Yi-King, c’est justement cela : cette possibilité qu’a l’homme de choisir de suivre la « voie haute » au lieu de se contenter de flâner. La méthode du tao — établir le contact avec les facultés subconscientes par une intense concentration sur les détails — ouvre le chemin des hauts niveaux d’évolution.

Quiconque étudie le Yi-King en s’intéressant seulement aux symboles et aux idées s’aperçoit vite que c’est cela qui en fait l’intérêt, beaucoup plus que son pouvoir de rendre des oracles. Comme la grande musique, il vous plonge dans un état de délectation suprême, de détachement intérieur.

Richard Wilhelm fait remarquer que la signification première de Yin est : « le nuageux, l’obscurci », tandis que celle de Yang est : « bannières flottant dans le soleil ». Peut-on trouver meilleurs symboles pour exprimer le problème essentiel de l’existence humaine ? D’un côté la monotonie et l’ennui, de l’autre les intenses « moments de vision ».

_________________________________________________________

1 L’auteur fait ici référence au livre du grand poète anglais Robert Graves: The White Goddess (la Déesse blanche). Graves analyse le mythe lunaire préchrétien et montre qu’au culte de la lune sont associés la notion d’une « face cachée de l’esprit » et tout un système de connaissances. La divinité lunaire était la déesse de la Magie, du Subconscient, de l’Inspiration poétique.

2 Le fondateur mythique est l’empereur Fo-Hi (environ 2700 av. J.-C.).

3 Le Yi-King, traduction allemande par R. Wilhelm en 1923, anglaise par C.F. Baynes avec une préface de Jung (Londres, Routledge, 1951), traduction française par E. Perrot (Paris, Médicis, 1972).

4 Voir l’étude du principe Yin et Yang, in la Pensée chinoise de Marcel Granet (Paris, Albin Michel, coll. « l’Évolution de l’humanité », 1968).

5 On lira avec intérêt l’ouvrage de John Cohen, les Robots humains dans le mythe et dans la science (Paris, Vrin, 1958), où la filiation est expliquée depuis les origines (précisément le Yi-King) jusqu’aux recherches informatiques les plus avancées.

6 Jung a très bien connu Richard Wilhelm ; il fut même à l’origine de la notoriété de sa traduction du Yi-King. Il y fait abondamment allusion dans son Autobiographie (Paris, Gallimard, 1964).

7 Tao To-king, traduction Etiemble (Paris, Gallimard, 1971).

8 Sur le zen, on pourra se référer, entre autres, à l’ouvrage de Paul Arnold, le Zen et la Tradition japonaise (Paris, 1973).