Swami Satyananda Sarasvati : Yoga et monde moderne


12 May 2010

(Revue Énergie Vitale. No 7. Septembre-Octobre 1981)

Conférence donnée à la Chambre de Commerce, Bangalore.

Le yoga est destiné à devenir la culture universelle de demain, plus puissante et durable que toutes les idéologies sociopolitiques.

La plupart des êtres humains vivent aujourd’hui dans une atmosphère de stress et d’anxiété. Étudiants, hommes politiques, industriels, agriculteurs, maîtresses de maison et même chômeurs, doivent jour après jour, affronter les tensions, les peurs et les rivalités.

Affaibli par ces agressions répétées, l’individu se trouve un jour sans défense, et c’est l’explosion, qui se traduit par des troubles graves, allant de l’hypertension à la schizophrénie en passant par la thrombose cérébrale, l’ulcère gastrique, le diabète et l’allergie.

Au niveau mental, un état de tension continu agit sur notre comportement, nos modes de pensée, la clarté de notre esprit, et la capacité de prendre vite et bien des décisions justes. Il suffit d’une simple erreur de jugement pour qu’un industriel « coule », qu’un homme politique se fourvoie, qu’un général perde la bataille. Et que dire de ceux, qui, dans un moment de confusion, ont opté pour la carrière qui ne leur convenait pas !

Ceci témoigne de la fragilité du mental quand il s’agit de bien résoudre les problèmes ou de prendre la bonne décision.

Dans toute forme de travail, connaissance et expérience sont absolument nécessaires : elles dépendent toutes les deux d’un corps sain et d’un mental aiguisé.

La nature même des affaires engendre le stress. Ce monde demande un effort de concentration doublé d’une capacité d’action et de réaction immédiates, face à d’autres professionnels ayant, eux aussi, les mêmes problèmes à affronter.

Les situations stressantes font partie de la vie. Mais notre attitude à leur égard devrait être dictée par un esprit clair, calme, équilibré. Pour surmonter les perturbations physiques et mentales, pour libérer notre potentiel créateur, nous devons nous tourner vers l’antique système du Yoga. Il vient à point, épaulé par la science, pour nous aider.

Selon le yogi, aussi bien que l’homme de science, le corps physique, dans ses structures chimiques et biologiques, est dans un état de transformation incessante. Mais qu’en est-il du mental ? Certains le conçoivent comme une machine à penser ou comme l’instrument de nos émotions. Mais force est aujourd’hui d’admettre et de comprendre que les pensées, les émotions, les sentiments, ne représentent nullement le mental. Le mental n’est pas une réaction biologique du cerveau.

L’expérimentation scientifique confirme la philosophie du Yoga. Elles révèlent que le mental est plus subtil que les ondes électromagnétiques et plus subtil encore que le plus puissant des rayons laser. Le mental est composé d’une infinité d’expériences, de tendances, de souvenirs enfouis, d’énergie ancestrale et de possibilités latentes. Je fais allusion ici à la nature spirituelle du mental qui est totalement négligée dans nos institutions scolaires, politiques ou religieuses.

Le mental est un instrument puissant que la nature a placé dans le corps physique. Il est formé par les éléments les plus subtils de la nature, les trois GUNAS : Sattwa, Rajas, Tamas, c’est-à-dire, les trois états de l’Univers : Équilibre, Action, Inertie dont l’interaction influence chaque acte, chaque pensée, chaque événement. Lorsque Sattwa prédomine, le mental demeure calme et concentré. Il peut fonctionner sans être distrait. Lorsque Rajas prend l’avantage, l’énergie mentale est dispersée. C’est un état d’hyperactivité ou les passions l’emportent. Lorsque Tamas a le dessus, le mental est obscurci, inactif. La pensée est lente et lourde.

Ne faites pas l’erreur de juger ces états selon la morale ou la philosophie : celui-ci est rajasique, cet autre tamasique. Le mental passe par les trois GUNAS, et il est influencé par les trois GUNAS, ensemble. En tout individu existe une personnalité sattwique, rajasique et tamasique. En équilibrant les tendances rajasiques et tamasiques, nous pouvons obtenir l’état sattwique.

La pratique du Yoga, en éveillant les facultés potentielles du mental permet l’évolution de l’être humain, du plan le plus frustre au plan le plus subtil de la conscience.

Tel est l’ultime propos de cette science qu’est le Yoga, inventée par les Rishis, propagée par leurs disciples, et parvenue jusqu’à nous par la filière de la Tradition.

Mais définir la philosophie du Yoga ne suffit pas. Le propre du Yoga est d’être une technique qui s’adresse au corps et à l’esprit, en termes anatomiques et physiologiques. Dans le Hatha Yoga il est question de trois importants circuits d’énergie, les NADIS, appelés Ida, Pingala et Shushumna Nadis. Pingala nadi est le vecteur de l’énergie pranique (dynamique), Ida nadi, celui de l’énergie mentale, et Shushumna nadi, celui de la conscience spirituelle appelée atman.

Les énergies circulent dans la structure vertébrale, mais sous une forme imperceptible à nos yeux — même lors d’une dissection —. Ida est en relation avec la narine gauche. Pingala, avec la narine droite. Les deux nadis sont successivement alimentés par l’énergie. Lorsqu’elle domine dans Ida, le côté droit du cerveau est en activité, lorsque l’énergie prime dans Pingala, le côté cérébral gauche est influencé. Mais lorsque Shushumna nadi est éveillé, tout le cerveau est stimulé.

L’énergie de Ida et Pingala se distribue également dans tout le corps, contrôlant les différents organes : reins, foie, estomac, poumon, cœur, glandes endocrines. Certains sont alimentés par Ida, d’autres par Pingala, d’autres encore par les deux nadis à la fois. A travers le réseau de ces nadis, le corps reçoit l’énergie pranique et l’énergie mentale.

Les techniques du Hatha Yoga visent à créer un équilibre entre Ida et Pingala, c’est-à-dire entre énergie mentale et énergie pranique. Lorsque cet équilibre est atteint, Shushumna s’éveille et les facultés latentes du mental se manifestent.

Le terme HATHA lui-même est composé par deux syllabes, ou Bija mantra : HAM et THAM. HAM représente, Prana, la force dynamique; THAM représente Chitta, la totalité du mental : conscient, subconscient, inconscient. La pensée, le savoir, la mémoire et la réflexion relèvent de Chitta. Prana et Chitta sont responsables de notre existence. Prana alimente les nerfs moteurs, Chitta le système nerveux sensoriel. Si Chitta ne fonctionne pas bien, nous ne pouvons voir, entendre, sentir goûter ou toucher. De la même manière, si les pranas sont déficients, nos réactions physiques s’amoindrissent.

Lorsque l’énergie pranique domine et que Chitta y est subordonnée, il se crée un déséquilibre qui porte l’individu à ne s’intéresser qu’au monde extérieur. Mais cet excès est contrôlable. Par contre, lorsque Chitta prédomine, la personne n’arrête pas de penser, de créer, d’imaginer, d’échafauder des projets, mais sans passer à l’acte.

Pour harmoniser et équilibrer ces deux grands pôles de la personnalité humaine, Hatha Yoga et méditation (Dyana Yoga) sont nécessaires. Nous savons aujourd’hui que toute pensée, même la plus simple, toute émotion, impulsion, réaction, influence le processus des sécrétions chimiques à l’intérieur du cerveau. Ces sécrétions que le Yoga appelle « amrit » et « vish » (nectar et poison) régularisent la fonction anabolique et catabolique du corps, c’est-à-dire, la numération sanguine, la création et la destruction des cellules et tissus. Une perturbation dans le fonctionnement de ce système peut créer des maladies aussi graves que le cancer. Émotions, envie, anxiétés, incertitudes de la vie influencent le comportement des glandes endocrines et leurs sécrétions hormonales. Certaines hormones peuvent provoquer la mort alors que d’autres peuvent, en un seul jour, contribuer à la guérison d’une maladie.

La perturbation de la glande pituitaire — hypophyse — peut, dans certains cas pathologiques, répercuter sur l’ovaire, en stimulant à ce niveau la production accrue de prostaglandines. Ce sont des substances d’action inflammatoire qui peuvent être très dangereuses pour l’ovaire, allant même jusqu’à conduire à la stérilité.

Surmenage et stress atteignent et bloquent l’énergie nerveuse dans Ida nadi — qui représente le système nerveux parasympathique. Il s’ensuit un dérèglement hormonal dû à une mauvaise réponse du corps à une situation de stress prolongée. Le diabète est l’une des conséquences les plus courantes. La clé du problème n’est pas dans le pancréas, comme le dit la médecine, mais dans le fonctionnement complexe du système nerveux parasympathique. Pour libérer celui-ci des effets prolongés du stress, c’est dans les zones nobles du mental qu’il faut opérer un changement. Lorsque le système parasympathique sera rétabli, il pourra à nouveau assurer la sécrétion de l’insuline.

D’autres hormones, de la même nature, gouvernent le fonctionnement du cœur, des reins, du pancréas, du système digestif ou génital.

Dans la terminologie du Yoga, la glande pituitaire s’appelle Sahasrara chakra; la glande pinéale (épiphyse), située à l’arrière du point entre les sourcils, dans le prolongement de la colonne vertébrale, est appelée Ajna chakra. Les glandes surrénales correspondent à Manipura chakra, et les glandes sexuelles à Swadhisthana chakra. Les chakras contrôlent le système endocrinien. Ils sont, en relation avec ce qu’en physiologie moderne on nomme plexus : sacré, solaire, cardiaque, et autres.

Quel que soit votre niveau d’intelligence, si vous n’êtes pas à même de contrôler l’énergie de Ida et Pingala, le fonctionnement de vos hormones et les sécrétions chimiques du cerveau qui agissent sur l’organisme, vous tomberez malade. La science ne peut vous apporter en ce domaine qu’une aide limitée. C’est pourquoi la pratique de Hatha Yoga et de Dyana est capitale, car ces méthodes éliminent les toxines du corps et influencent les centres de force vitale.

Chaque posture, par une stimulation douce des chakras, exerce une action bénéfique sur le système nerveux endocrinien. La respiration agit plus profondément. C’est un instrument très puissant qui transforme la personnalité. Selon les anciens textes, le contrôle du souffle est le moyen d’agir non seulement sur Prana et Chitta, mais aussi sur le temps et l’espace. C’est un système par lequel l’énergie se déploie dans d’autres sphères de l’existence, au-delà de l’état de veille, de l’état de rêve ou de sommeil.

Mais alors que l’utilité des postures et des pranayamas est reconnue partout — et pas seulement pour les hommes d’affaires — les gens ne comprennent pas encore l’efficacité du mantra OM.

A la faculté de médecine de Barcelone, des chercheurs ont testé les effets de la répétition de OM sur le cerveau : hommes et femmes de tout âge, étudiants, directeurs, employés, maîtresses de maison ont chanté OM de différentes manières : O court, M long, O long, M court, O et M de valeur égale. Un appareil polygraphe ultrasophistiqué, incluant EEC, ECG, Échographie, enregistrait les résultats, relevant simultanément les centaines de paramètres dans le corps ainsi que les ondes alpha, théta, delta dans le cerveau. Le résultat le plus évident fut l’alternance des ondes alpha et théta. La fréquence alpha apparaissait sur le 0, la fréquence théta sur le M. L’intensité alpha correspond à un état de relaxation profonde. L’intensité théta correspond à l’état de créativité et d’inspiration associé aux états de méditation. Cette alternance produit un effet de tranquillité dynamique.

Nous, êtres humains, vivant en cette période de technologie avancée, nous ferions bien de nous arrêter un instant pour réfléchir. Nous sommes à la croisée des chemins : ou nous continuons à vivre à un rythme effréné ou nous nous engageons dans une voie qui suppose une ligne de conduite plus haute grâce à la pratique du Yoga.

La vie offre de grandes possibilités et chacun a sa mission à accomplir. Nous n’avons pas à baisser les bras.

Bien qu’il ait été oublié pendant fort longtemps, le Yoga renaît aujourd’hui dans le monde entier. Ses bienfaits se manifestent au-delà des nationalités et des religions.

Le yoga est destiné à devenir la culture universelle de demain, plus puissante et durable que toutes les idéologies sociopolitiques.

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Sur Swami Satyananda Sarsvati lire en anglais :

http://en.wikipedia.org/wiki/Swami_Satyananda_Saraswati

et en Fançais : http://www.yogasatyananda-france.net

Swami Satyananda Sarsvati (26 Juillet 1923 – 5 Décembre 2009), est disciple de Swami Sivananda auprès duquel il a vécu et travaillé pendant douze ans à Rishikesh. Il fonde en 1963 l’International Yoga Fellowship Movement et en 1964 la Bihar School of Yoga à Munger (Bihar-Inde). Au cours de vingt années qui suivirent, il voyagea dans tous les pays et écrivit plus de 80 livres sur le yoga. En 1987, il créa Sivananda Math, une organisation charitable pour le développement rural, et une organisation de recherche appelée « Yoga Research Foundation ».