Robert Linssen : Yogas, concentration et libération spirituelle


04 Jul 2008

(Revue Être Libre Numéro 108-110, Septembre-Décembre 1954)

Les ouvrages de yoga vantent les mérites de la concentration mentale. Celle-ci comporte des dangers qu’il est urgent de signaler. Une confusion regrettable existe dans ce domaine. Elle provient du fait que toutes les sagesses transcendantales enseignent que l’expérience de la réalité divine se situe au-delà du mental. Certes, la transparence mentale est indispensable à la réalisation d’une réceptivité parfaite des richesses spirituelles résidant dans les profondeurs de la conscience. Mais il est important d’examiner la façon dont elle se réalise. L’antique adage indou « Le mental est le destructeur du Réel » reste toujours vrai. Il serait néanmoins plus véridique de présenter cette pensée de la façon suivante : le mauvais fonctionnement du mental nous empêche de découvrir le Réel. Il ne s’agit nullement de jeter un discrédit définitif sur la fonction mentale mais simplement de lui assigner la juste place qu’elle devrait occuper dans la hiérarchie complexe des fonctions psychiques. Ensuite, ne perdons jamais de vue que rien ne peut détruire le Réel.

Afin de mettre en évidence les mérites de la concentration mentale, certains auteurs indous, tel Vivekananda comparent la volonté à une lentille faisant converger les rayons solaires, normalement dispersés, en un seul point, et capables de ce fait d’enflammer certaines substances. La puissance de la pensée dépend de sa concentration, de l’unité de direction qu’on lui impose.

C’est dans cet état d’esprit que la plupart des adeptes occidentaux du yoga se livrent à la concentration. Certains désirent accroître leur pouvoir magnétique, leur puissance, leur prestige. D’autres s’entraînent à la réalisation du vide mental ou fixent leurs énergies sur un point à l’exclusion de tout autre.

Disons immédiatement que si de tels exercices aboutissent à des résultats évidents, ils constituent néanmoins les pires obstacles au développement spirituel harmonieux de ceux qui les pratiquent.

Toute discipline spirituelle, tout effort mental divise et renforce considérablement le « moi » en le scindant en deux parties opposées entre lesquelles se développe une tension croissante. Ainsi se créent la partie qui inflige la discipline d’abord et celle qui la subit ensuite. La situation dualistique du « moi », origine de toutes nos servitudes, loin d’être résolue s’affirme, au contraire, dans sa toute-puissance. La libération spirituelle n’est possible que dans l’intégration moniste.

Les partisans des yogas perdent de vue certains points essentiels :

1. Toute fixation de la pensée sur un point à l’exclusion de tout autre entraîne un état de tension mentale considérable. La musculature psychique est tendue à un suprême degré.

2. L’accès aux couches profondes de la conscience n’est possible que dans la détente intérieure parfaite.

3. Les méditations compartimentées, les « entraînements spirituels » sont un non-sens. On s’entraîne à la boxe, à un examen mais non à « la spiritualité ». Celle-ci recèle un caractère de spontanéité, de gratuité, de non-préfiguration, de souplesse, de non-localisation privilégiée ni dans le temps, ni dans l’espace, incompatible avec ces pratiques.

4. Le « moi » ou « processus du devenir du moi » est — aux yeux des sages authentiques le problème le plus urgent à résoudre. Loin d’être éliminé, le « moi » se trouve considérablement affirmé, renforcé dans tous les exercices de concentration.

Question : Vous dites que la concentration implique une tension. Je pense qu’au contraire elle implique une détente.

Réponse : Dire que la fixation volontaire, consciente de la pensée sur un point, ou l’élimination volontaire et consciente de toute image apporte la détente est une absurdité évidente. Les yogas enseignent que toute concentration mentale doit être précédée d’une détente physique, d’une relaxation musculaire et nerveuse aboutissant à l’insensibilisation du corps. C’est ici que débute la confusion. Nous percevons la détente physique mais nous sommes généralement incapables de percevoir la tension se situant au niveau du mental.

Il y a à cela deux raisons :

1. D’abord, la condition habituelle du processus du « moi » a toujours été, et ne peut être, qu’un état de tension (la tension du devenir du moi qui s’oppose à la détente de l’Etre). Comme la concentration ne résoud en rien le processus du moi mais, au contraire, l’aggrave, et qu’au surplus elle nous rend totalement insensible aux contenus supérieurs se trouvant en dehors du champ mental, nous sommes totalement inconscients des tensions nouvelles engendrées par nos efforts.

2. Ensuite, l’effort mental opéré par le « moi » se situe sur un plan subtil de la conscience dont les transformations sont difficilement perceptibles.

L’activité mentale est un processus naturel. Derrière elle se situe une force colossale. Toute tentative consciente et volontaire d’immobilisation du flux mental est anti-naturelle. Elle nécessite une dépense d’énergie, un exercice de volonté considérable.

Ceux qui ont pratiqué le yoga assez longtemps connaissent d’ailleurs les réflexes d’auto-défense du mental que l’on tend à discipliner.

La tension psychique est tellement puissante qu’elle peut déferler dans le secteur nerveux et engendrer certaines transes et autres désordres psychophysiques.

Le problème ne consiste pas à immobiliser la pensée par un acte de discipline sous prétexte qu’elle est une entrave. La solution ne peut être trouvée qu’en laissant attentivement s’écouler le flux mental de telle façon que les énergies égoïstes, les peurs obscures qui faussent son fonctionnement nous apparaissent clairement. Dès lors, la fonction mentale ne s’oppose plus à la Plénitude de la Vie dont elle peut être une admirable auxiliaire. Elle ne « résiste plus » en vertu des mirages de l’identification à certaines habitudes, à un corps, à un nom, à des formes.

Question : Vous discréditez des méthodes de yoga qui ont fait leurs preuves depuis des siècles par des résultats indiscutables.

Réponse : C’est précisément parce qu’il donne des résultats que le yoga doit être pris en considération. Ce que les sages contestent c’est la valeur de ces résultats. S’il vous plaît de développer la puissance, le prestige, s’il vous plait de vous enivrer dans l’auto-hypnose du « japa » c’est votre droit. Mais depuis plus de 25 ans j’ai expérimenté ces choses. Après les avoir moi-même enseignées, hélas, j’en ai vu les dangers, j’en ai saisi le caractère spirituellement frauduleux.

Le langage du Sage à l’égard des méthodes de concentration japa, peut être résumé de la façon suivante :

1. Par des moyens faux vous ne pouvez atteindre une fin vraie (Krishnamurti). La concentration mentale est un exercice primaire qui ne résoud en rien le processus du « moi » mais, au contraire, l’enchaîne.

2. « Qui » se concentre? demande le Sage… Ce « moi » n’a même pas été mis en doute. Il n’est qu’un mirage résultant d’une auto-identification avec la forme, le nom, le corps, certaines habitudes renforcées par un vice de fonctionnement mental. La partie s’est prise pour le Tout. Tout acte procédant de ce paquet de mémoires, d’ignorance ne peut engendrer qu’illusion et ignorance.

3. Le processus de la concentration mentale implique un « choix ». Choix de certains moments privilégiés dans le temps, alors que le Réel n’en a point. Choix de certaines formes ou points privilégiés dans l’espace. Là où existent des perceptions exclusives il n’y a aucune possibilité de perception du Réel (Zen et Krishnamurti). Le « moi » qui est un paquet de « mémoires », une usurpation, choisit dans son état de rêve. Un tel processus de choix est entièrement conditionné par des valeurs fausses et conditionne à son tour. L’état réel de libération humaine est « l’état sans choix ». Le « choix » est à l’origine de toutes nos servitudes.

4. Le choix et le processus même de la concentration sont corrompus à la base par la dualité. Dualité de celui qui choisit et de l’objet de son choix. Et si certains répondent qu’au terme de la concentration parfaite, le sujet observant s’unit aux objets observés après être passé « à travers » eux, il n’en subsiste pas moins un état de tension fondamental, la continuation d’un train d’onde engendré depuis le début est là pleinement agissante. Une telle expérience est fondamentalement pervertie par l’intention fausse qui l’a engendrée. Nous sommes les dupes d’un habile tour de passe passe grâce auquel l’immense paquet de nos accumulations inconscientes a simplement été l’objet d’un déplacement vers les couches profondes de l’inconscient. Mais au-delà de ces stratagèmes le « moi » se réserve et s’affirme. Nous n’en sommes pas conscients. Là est le drame.

5. Le « japa » ou répétition indéfinie de certaines syllabes (aûm ou tout autre) aboutit à des états essentiellement inférieurs qui ne peuvent rester qu’inférieurs quelles que soient les attitudes apparemment supérieures et les discours apparemment véridiques qu’énoncent ceux qui les ont pratiqués. Un moyen faux ne peut aboutir à des fins vraies.

Le « japa » aboutit à la fixation artificielle de la pensée. Il engendre une ivresse extatique mineure entraînant un ralentissement de l’activité mentale par auto-intoxication et auto-hypnose. Cette ivresse extatique comporte un caractère de douceur, de suavité, de sérénité offrant assez bien de similitude avec l’état de sagesse authentique mais n’a rien de commun avec celle-ci, en dépit des apparences.

Question : Pourquoi affirmez-vous ceci?

Réponse : La pratique du « japa » devient à la mode dans certains cercles de chercheurs européens sincères. Il s’agit d’une véritable narcose spirituelle. Il est puérile, enfantin de s’imaginer que des pratiques aussi dérisoires (d’ailleurs vécues par tous les religieux de tous les temps) puissent aboutir à la dissolution normale et saine du processus du « moi ». Celle-ci ne peut être réalisée que par la plus haute forme de lucidité, de vigilance, d’intelligence souple et vive.

Jamais le « japa » — que des sages comme Krishnamurti et certains maîtres Zen considèrent comme une des pratiques les plus primaires — ne peut aboutir à la dissolution du « moi ». Le croire serait enfantin et nous ne protesterons jamais avec assez d’énergie devant des affirmations aussi ridicules. La solution qu’il nous importe de porter aux problèmes fondamentaux de la vie ne peut être trouvée par des pratiques aussi malpropres, sinon, n’importe quel stupéfiant pourrait résoudre nos problèmes.

Question : Comment résoudre le processus du « moi »?

Réponse : Certainement pas par des drogues, ni mentales, ni physiques. Le « moi » est un paquet de résistances statiques, d’habitudes qui s’opposent à la fluidité de la VIE. La dissolution du processus du « moi » a pour condition sine qua non, une lucidité attentive, une agilité, une souplesse intérieure, une observation impersonnelle et sans choix. Le « moi » ne peut dissoudre le « moi ». Mais il nous est possible de réaliser une lucidité au cours de laquelle nos tension, nos avidités, nos peurs se révèlent et nous montrent leur rôle corrupteur. C’est l’Intelligence, l’Intelligence qui est au-delà des formes, des personnes, des nations particulières qui résoud le processus du « moi ».
Nous pouvons réaliser certaines conditions de réceptivité, de transparence, de détente intérieure au cours desquelles l’Intelligence peut opérer la transformation fondamentale qui fera de nous, non un être déshumanisé, non un surhumain, mais simplement un homme accompli.

La dissolution du processus du « moi » ne peut être atteinte par des voies d’évasion, par des moyens détournés. Le « moi » doit être affronté et non fui, non oublié comme le disent de nombreux mystiques. Fuir n’est pas résoudre. Il faut nous voir tels que nous sommes, nous dit Krishnamurti. Ceux qui affirment « oublier leur moi pour se donner à Dieu » mentent deux fois. D’abord, parce qu’en oubliant leur moi, ils ne font que refouler vers les couches de l’inconscient tout un secteur de leur structure psychique qui, loin d’être résolu, demeure et engendrera une foule de complexes. Ensuite, parce qu’il est impossible de se « donner à Dieu que l’on ne connaît pas ». De nombreux dévots sincères prétendant s’en remettre à Dieu se font en réalité les complices d’un processus d’auto-glorification. Ce n’est évidemment pas Dieu vers lequel va toute leur ferveur, mais une projection d’eux-mêmes entièrement inscrite dans leur propre mental et construite inconsciemment par eux, pour les besoins de la cause.

Mais à travers et au-delà de cet habile stratagème, le « moi » s’affirme, se conserve plus que jamais.

Question : Ce procédé me parait intellectuel?

Réponse : En dépit de cette apparence évidente, il est essentiellement non-mental. Il utilise la pensée pour la dépasser. Mais l’intelligence engendrant la transformation du « moi asservi » en homme affranchi est aussi Amour, car dans la vision d’infinitude qu’elle révèle au-delà des formes séparées, elle embrasse l’Univers entier dans son élan et finit par s’intégrer à sa Totalité-Une.

R. LINSSEN

« L’infini est dans le fini de chaque instant ».
(Un maître Zen.)