Roger Van Malder : Zen et peinture japonaise


26 Nov 2010

(Revue Être Libre. No 238. Janvier-Mars 1969)

CONJONCTURE POLITIQUE ET RELIGIEUSE

A. la fin du XIIe siècle, le Japon vit en vase clos sous la direction vieillissante des Fudjiwara, shoguns [1] à Heian depuis l’an 897.

L’envoi d’ambassadeurs en Chine vient d’être suspendu. Le bouddhisme (importé officiellement en 538) a dégénéré en religion de salut. Il a perdu sa force stimulante, son action fécondante. Son esprit décadent se reflète dans une imagerie et un panthéon consolateurs et grimaçants.

Le culte national shintoïque, monopolisé par la cour, a perdu sa fraîcheur archaïque. Depuis un siècle, les daïmos [2], mêlés à un invraisemblable imbroglio de guerres intestines, polarisent enfin leurs forces autour de deux clans rivaux, jeunes, dynamiques, ambitieux, apparentés à la famille impériale : les Taïra et les Minamoto. Les Taïra l’emportent en 1167, s’installent à Heian, mais en sont chassés 17 ans plus tard par les Minamoto, plus habiles, plus puissants.

Nous sommes en 1184. Une époque nouvelle s’ouvre pour le japon, celle de Kamakura. Apparemment, rien n’est changé. L’empereur et les Fudjiwara gardent leurs fonctions symboliques, mais les Minamoto concentrent le pouvoir effectif à Kamakura.

Pourquoi Kamakura ? Pour plusieurs raisons :

Cette petite station balnéaire est le fief des nouveaux shoguns. Les samouraïs doivent être soustraits à l’influence débilitante de la cour. Enfin et surtout les temps ont changé !

La politique et l’esprit nouveaux imposent une rupture géographique. Les Minamoto coupent le cordon ombilical qui les reliait au milieu traditionnaliste, bouddhico-shintoïque de Heian.

Des événements importants ont lieu d’ailleurs. De 1176 à 1200, les moines japonais effectuent six traversées officielles entre leur pays et la Chine.

ESPRIT ET ART NOUVEAUX EN CHINE

Grâce aux moines zen, les nouveaux shoguns prennent conscience de l’existence en Chine d’une foi et une culture nouvelles.

La foi nouvelle, le bouddhisme ch’an, entend renouer avec la parole vivante du Bouddha. Elle place au premier rang l’illumination par expérience directe. Cette expérience, d’ailleurs, va de pair avec l’abnégation de soi, le retour à la vie simple, à la nature.

Ils apprennent aussi que le ch’an (dont les grands patriarches vivaient au VIIIe siècle, sous les T’ang), s’épanouit dans une culture nouvelle, prestigieuse, celle des Song, dont les moines rapportent les plus beaux fleurons : les paysages des maîtres Song.

En 1195, le moine japonais Eisai fonde le premier monastère zen au Japon [3].

A Kamakura, le zen, art de vivre, devient instrument de combat ; la peinture, moyen de prestige. Tous deux plaisent au tempérament réaliste, concret, optimiste des nouveaux dirigeants et des samouraïs, qui croient y découvrir des éléments conformes à leur tempérament et leur esprit.

Comme sous les T’ang, le Japon s’ouvre à nouveau à la Chine et aux idées nouvelles. Des échanges économiques fructueux s’instaurent entre les deux pays.

Des moines avisés en prennent souvent l’initiative. Le produit des transactions sert à édifier temples et monastères, et à restaurer les anciens sanctuaires de Nara, endommagés par les guerres civiles. Bref, un esprit nouveau anime les dirigeants et imprègne lentement le pays.

PEINTURE CHAN DES MAITRES SONG

La peinture ch’an des maîtres Song suscite plusieurs constatations (fondamentales pour la peinture zen) :

— conformément à une tradition séculaire, le paysage est considéré comme le thème idéal, le véhicule parfait pour l’expression de l’essence intime de l’homme, du mystère de la vie ;

— une technique révolutionnaire permet de donner aux formes un maximum d’expression avec un minimum de moyens : le lavis monochrome à l’encre de Chine ;

— la peinture et la calligraphie sont les seuls arts véritables ;

— l’exercice ancestral de la calligraphie confère aux artistes une aisance souveraine, qui leur permet de se jouer de la technique et de communiquer, sans interférence mentale, l’essence de la méditation, le jaillissement de la vie.

Bref, les peintres ch’an disposent d’une technique aussi fulgurante et abrupte que le satori.

Peuple d’esthètes, par excellence, les japonais pressentent d’emblée la signification et les possibilités de la peinture ch’an pour le génie national.

Au XIIIe siècle, les moines zen se rendent de plus en plus nombreux sur le continent pour y étudier la pensée et l’art nouveaux. Des maîtres chinois visitent le Japon ; certains s’y fixent.

Abbés et aristocrates constituent dans les siècles qui suivent, des collections d’artistes chinois de pure inspiration ch’an : Che k’ô (Xe siècle), le vénérable précurseur ; Mou’ki (1200-1250), Mu Hsi (1220-1290), Liang K’ai et Hsia Kouei (tous deux actifs vers 1200), Ma Yuang, Ying Yu Chien.

Ces collections acquièrent une importance telle qu’une visite au japon devient indispensable pour étudier de visu certaines phases de la peinture chinoise.

Parmi ces trésors : d’innombrables paysages rehaussés de calligraphies, des figures légendaires, des natures mortes [4] d’une déroutante simplicité (le zen n’est-il pas en tout et en rien ?), auxquels la méditation confère une charge, une densité spirituelles souvent imperceptibles à l’œil non éduqué.

NOUVEAUX BOULEVERSEMENTS POLITIQUES

Mais les shoguns de Kamakura n’ont pas résolu tous les problèmes ! La paix est toute relative. En 1219, le dernier Minamoto est éliminé par le clan des Hojo installés à leur tour à Kamakura.

A, la fin du XIIIe, le Japon doit, en outre, repousser deux invasions mongoles, dont une de 150.000 hommes, contre lesquels il faudra mobiliser hommes et énergies. En 1338, une nouvelle lignée de shoguns, les Ashikaga éliminent les Hojo. La foi et l’esprit nouveaux, devenus suffisamment vigoureux, permettent aux Ashikaga de se réinstaller à Heian, fief de l’ancienne aristocratie.

Les partisans de la famille impériale, repliés à Nara, ne capitulent cependant qu’en 1467.

Les XIIIe, XIVe et XVe siècles demeurent donc des siècles troubles. Malgré les événements, monastères et dirigeants relancent sans cesse l’activité artistique. Les Hojo continuent à enrichir les collections. Bref, les shoguns de Kamakura ont ensemencé le champ, dont les Ashikaga recueilleront la moisson.

Roger VAN MALDER

(A suivre)

(Revue Être Libre. No 239. Avril-Juin 1969)

(Suite)

PREMIERES PEINTURES ZEN

En peinture, aux XIIe et XIIIe siècles, les moines japonais assimilent les techniques ch’an de la période Song.

A la fin du XIIIe, les moines imitant les nouvelles peintures chinoises, pratiquent le paysage, mais aussi (toujours ce sens du concret), le portrait.

Au XIVe et XVe, sous l’impulsion de Muso (1275-1351), architecte de jardins et écrivain, la nouvelle culture se diffuse en profondeur.

Le kakemono (rouleau vertical) est inventé. Moines et notables exécutent de nombreux lavis, dont le XIVe ne nous a quasi rien transmis.

D’après les témoignages, les premiers paysages ne diffèrent guère des modèles chinois.

De cette époque, nous retenons deux nom : Mo kuan, mort en Chine et fort estimé de ses collègues continentaux ; Kao, auteur d’un portrait de Kanzan [5], pétillant de verve et annonciateur de cet humour spécifiquement nippon des zenga (ga-peinture) des Togukawa.

Sous les Ashikagas, enfin, le zen connaît son accomplissement, son âge d’or. Le nouveau style de vie s’est popularisé. La cérémonie du thé, l’art floral, le tir à l’arc, l’art des jardins, le zazen, influencent les non-initiés. Le zen, comme le christianisme, en Occident, imprègne la culture dans toutes ses manifestations.

CARACTÉRISTIQUES ET IMPORTANCE DE LA PEINTURE ZEN

Merveilleux éducateur, le zen a une importance capitale pour l’homme en général, pour la peinture en particulier :

— la concentration non-mentale élague l’observation, intensifie la vision et confère à l’expression une efficacité, une adéquacité totale;

— le sens de l’essentiel élimine tout élément décoratif, ornemental, superflu ; affine le goût ; seul demeure le mystère de la vie, dont le monde matériel est le reflet ;

— l’oubli de soi, la fusion avec le paysage et le cosmos, entraînent un retour à la vie rustique ; objets et êtres acquièrent une dimension nouvelle ;

— le mépris des conventions, non éprouvées par l’expérience, provoque souvent un dédain de la forme ; l’artiste zen s’exprime par ellipses, avec un humour qui (sous les Tokugawa surtout) transcende l’esthétisme ;

— l’intuition, court-circuite le mental, se branche sur l’inconscient, confère à la peinture, une grandeur impersonnelle ; les zenga traduisent la sérénité tranquille du satori ou le jaillissement de l’instantanéité ; l’artiste s’exprime avec une audace et une sûreté sténographiques.

FONCTIONS ET MOYENS DE LA PEINTURE

Mais avant d’aborder les techniques et les maîtres, quelques mots sur la fonction de la peinture et de la calligraphie zen.

La peinture zen exprime la vision du monde née de la méditation. Elle invite aussi à la méditation. Elle est avant tout, exercice spirituel.

La beauté n’est pas une fin en soi, mais une résultante. N’oublions pas que le chan avait repris le premier grand principe du tao : suggérer l’esprit et la vie.

Moyens employés :

— la disposition des nappes de brouillards (paysages de la Chine méridionale) entraînent l’esprit vers le vide ;

— la composition asymétrique (en coin) oblige le spectateur à reconstituer la nature toujours incomplète ;

— les faits saillants de la vie des grands immortels propres à susciter le satori ;

— la suggestion du Soi dans les sujets les plus humbles.

LES TECHNIQUES

Le suiboku (encre de Chine et eau) [6] constitue la technique de prédilection des peintres zen. La modification de la quantité d’eau, d’encre, de la pression, de la vitesse, permet une infinité d’effets.

Utilisée sur makimonos ou kakemonos de soie ou de papier, elle ne tolère aucune retouche.

Le pinceau, instrument ultra-sensible, enregistre le moindre mouvement du corps et de l’esprit. Composé d’une baguette de bambou avec poils d’animaux, il se contrôle à partir de l’épaule. La main ne s’appuie jamais sur le support.

Principales techniques inventoriées chez les maîtres :

— le hatsuboku : technique tachiste, appliquée avec un modernisme surprenant par Ying-Yu-Chien ;

— le haboku : technique à l’encre brisée, utilisée par Sesshu ;

— le bokkotsu : technique « sans os » ; le pinceau, imbibé d’une quantité suffisante d’encre et d’eau, permet d’exécuter d’un souffle une partie déterminée du sujet ;

— le tentai : tache et substance ; technique pointilliste utilisée notamment par Mi-Fei (1051-1107).

Quand peinture et calligraphie sont exécutées avec le même pinceau, on parle ippitsuga.

Les beaux noirs bleutés s’appellent suiboku.

Les maîtres les utilisent avec bonheur et atténuent parfois la monochromie de leurs œuvres par quelques tons raffinés, discrets.

MAITRES DE L’AGE D’OR

Au XVe siècle, les quatre plus grands artistes zen au Japon sont : Josetsu, Shuhun, Sesshu et Sesson.

JOSETSU, l’un des pionniers de la peinture suiboku au Japon, est important surtout comme éducateur. Sa peinture frémissante possède une vivacité incomparable. Sesshu, le plus grand de tous, s’exprime avec admiration et respect à son sujet.

SHUBUN, élève du précédent, devient le principal maître suiboku après 1423. Il effectua un voyage en Corée. Ses paysages dénotent un sens spatial grandiose, auquel son principal élève Sesshu, a également rendu hommage.

TOYO SESSHU (1420-1506) enfin, figure de proue de la peinture zen et de la peinture japonaise en général, est l’auteur d’un « Paysage haboku », d’une fulgurance inégalée dans l’histoire mondiale du paysage.

Œuvre abstraite, non-figurative à première vue, elle constitue une véritable concrétisation plastique du satori, et fait entrevoir aux profanes ce que peut être l’illumination.

Le « Paysage haboku », comprend, rappelons-le : un avant-plan de rochers et de végétation, suggérés par quelques touches abruptes, variées et précises ; un arrière-plan de montagnes, très flou ; et, en contrebas, presque invisibles, microscopiques, par rapport à la nature, une embarcation et un homme, sténographiés en quelques traits schématiques.

L’ensemble, réalisé d’un souffle, baigne dans une légère coloration violacée, brunâtre.

Toyo SESSHU avait 76 ans lorsqu’il réalisa ce chef-d’œuvre.

De sa vie, avant son voyage en Chine, à 47 ans, on ne sait pas grand chose, sinon qu’il était déjà célèbre au Japon.

Le but de son voyage ? Etudier, non pas uniquement la peinture chinoise, mais les maîtres contemporains.

Malgré les hommages, et une commande officielle en Chine, il revint assez déçu par le travail de ses confrères. Son voyage cependant n’avait pas été vain. Le contact visuel avec les paysages de l’empire du Milieu lui avait donné les clés de la peinture chan. Il savait désormais qu’il n’avait plus de leçon à recevoir de personne, sinon de la nature et de son expérience.

Il réalisa un makimono sur le cycle des saisons, dont nous connaissons des fragments. Faisant usage d’un usage généreux de l’encre, s’exprimant dans un style anguleux, Sesshu atteint ici une âpreté inconnue, typiquement nippone.

Grand voyageur, amoureux de son pays, il parcourut le Japon du Nord au Sud, et d’Est en Ouest ; se fixant parfois dans les sites réputés pour leur beauté. Il délaisse les paysages chinois et, pour la première fois, grâce à lui, la peinture japonaise aborde son propre décor naturel.

Son influence sera déterminante, notamment sur SESSON, son héritier spirituel, qui continuera son style vigoureux, cursif, à la Van Gogh. Le choix de ses maîtres : Ying-Yu-Chien, Mou-k’i, Shu-bun et Shessu, en dit long sur la qualité et la rigueur de ses goûts.

Après Sesson, l’âge d’or de la peinture zen est, semble-t-il, terminé.

A part la dynastie des Ami, conseillers des Ashikaga et maîtres suiboku ; à part Bunsei, Tokaku et Keishoki, les peintres deviennent décorateurs de paravents et de palais.

La peinture suiboku, monopole des moines zen (oublieux en partie des idéaux d’austérité et des aspects non-mentaux du zen), tombe dans le domaine des laïques (école Kano), actifs à la fin du XVe et au début du XVIe siècles.

ZENGA DU XVIIIe ET XIXe SIECLES

A la fin de l’époque des Ashikaga, le Japon traverse plus d’un siècle de guerres civiles, et entre dans l’époque Azuchi ou Monoyama (XVIe-XVIIe siècles) et Edo ou Tokugawa (XVIIe au XIXe siècles).

Principaux auteurs de zenga pendant ces périodes : Isshi, Fugai, Hakuin et Sengaï. D’origines diverses, il s’agit d’artistes en marge, qui pratiquent un art quintessencié, conforme à l’esprit du zen, avec koan (mondo) et haïku, tracés dans un style plus éruptif encore que celui des maîtres du XVe.

ISSHI (1608-1648), fils de prince, se rattache à Che k’o, le plus ancien et le plus jeune à la fois des maîtres chan ; il excelle dans les silhouettes de moines légendaires comme Bodhidharma ; ses paysages se limitent à quelques notations impressionnistes, amplement aérées, pleines du Vide.

FUGAI (± 1700), le solitaire, suggère ses personnages — son thème favori — d’un contour sûr, rapide, suggestif.

HAKUIN (1685-1768), fils de paysan, est l’un des plus variés et des plus prolifiques. Il aborde tous les thèmes avec bonheur : figures de Bodhidharma, calligraphies (qui préfigurent Hartung), fleurs, animaux, paysages. Il a un merveilleux sens de la synthèse et son trait tour à tour tendre, et suggestif, pétille de malice, d’intelligence de ferveur. Aux Occidentaux, il parait souvent illisible, indéchiffrable, tellement sa forme est ramassée. Son esprit est authentiquement zen et ne se livre qu’à une lecture attentive. Il est le réformateur du zen et le père du zen moderne.

SENGAI (1750-1837), abbé du Shofukuji, temple de Eisai et plus vieux monastère du Japon, est un des peintres zen les plus appréciés par Suzuki.

Très populaire, sa production est énorme. Les solliciteurs, à sa porte, se pressaient si nombreux, qu’un jour, il passa la tête par la fenêtre pour dire qu’il n’était pas là. Il a illustré avec humour et un total mépris de la forme, les vérités essentielles de ses méditations. Ne se prenant pas au sérieux, celui qu’on appelait familièrement « Gaï », se faisait appeler « le singe de Shikoku ». Il semblait avoir accédé à la sagesse du satori.

A nouveau fermé aux étrangers depuis 1639 (incidents violents avec la communauté chrétienne), retourné au confucéisme, en honneur en Chine, le Japon trouvait dans les zenga un exutoire à son esprit de liberté.

Il se manifestera encore dans la peinture haïga, influencée par les haïku (poèmes heptasyllabiques).

La dernière tendance importée de Chine est celle des peintres-lettrés, introduite au Japon au XVIIe par les moines de la secte Obaku. Elle est basée surtout sur les paysages des lettrés chinois (bunjinga), dilettantes formés par la calligraphie et ne produisant que suivant les nécessités intérieures.

Les bunjinga japonais semblent avoir été plus proches que les chinois de l’esprit du zen.

EXPOSITIONS.

La rareté de la production des grands maîtres zen, en général, ne doit pas nous étonner !

Les authentiques peintres zen ne produisaient pas pour exposer. Cette idée occidentale, bourgeoise, saugrenue ne leur venait pas à l’esprit.

Impersonnels, mais intimes dans l’expression, ils ne déroulaient leurs rouleaux qu’aux yeux des connaisseurs.

Pudeur peu commune en Occident, mais que comprendra tout artiste authentique !

Et Sengaï ? Son cas est exceptionnel.

On peut être sûr que malgré l’engouement, il faisait un tri.

Il serait trop long d’entrer ici dans la psychanalyse de l’exposition. Des ouvrages spécialisés ont été consacrés au sujet.

ZENGA ET PEINTURES OCCIDENTALES

Les peintres zen avaient maîtrisé leur technique. Bon nombre d’entre eux avaient aussi pacifié leur mental. La combinaison de ces deux éléments confère à leurs œuvres un prix, une importance unique, jamais ou trop peu soulignés. Leur peinture possède ces qualités fondamentales : modestie, pudeur, effacement, tranquillité, vigueur, profondeur, lucidité.

Elle est foncièrement non-sentimentale, supra-intellectuelle, irrationnelle, impersonnelle, non-mentale, intuitive.

Sa maturité psychologique et spirituelle, alliée à son frémissement, lui confèrent une saveur incomparable.

Elle se situe à l’antipode d’une certaine peinture occidentale, admirable souvent par ses qualités techniques, mais lieu de projection et champ de forces de conflits, d’obsessions, de déroulements, de hantises, d’angoisses, de hasards. Véritables souillures d’un art, qui n’aboutit à l’universel et l’essentiel que par un long détour.

La peinture zen transmet avec lucidité l’incommunicable qui est l’essence de la vie.

En formulant l’instantanéité, elle exprime l’éternité.

Sur les peintres occidentaux : école de Californie (action painting) et tachistes européens, le zen a eu une influence énorme.

La majorité des Occidentaux n’y ont vu qu’un procédé. Une minorité en a saisi l’esprit. Elle mériterait une place à côté des maîtres chinois et japonais. Hélas, le degré d’évolution spirituelle dont leurs œuvres procèdent n’est pas toujours au niveau des techniques. De là notre réserve.

INFLUENCE DÉTERMINANTE AU JAPON

Au Japon, le zen a non seulement affiné et approfondi le goût des créateurs. Il a aussi éduqué les spectateurs. Il a imprégné la culture. Il a fait du Japon ce peuple d’esthètes, dont nous parlions.

Il a aussi tiré la peinture de ses rêveries, de ses symboles, ses clichés, de son imagerie. Il a associé raffinement et simplicité. Il a fait du peintre le pur instrument de l’inconscient universel et a communiqué à la peinture zen le souffle même de la vie.

Roger VAN MALDER.


[1] Shoguns : régents ou généralismes.

[2] Daïmos : seigneurs locaux.

[3] L’année 1195 est aussi considérée comme celle de l’entrée officielle du zen au Japon, mais la fondation de ce couvent présuppose néanmoins une acclimatation. De quelle durée ? La chronologie fait encore l’objet de controverses à ce sujet.

[4] Il faudrait parler de natures vivantes.

[5] Moine légendaire, très populaire.

[6] Ne pas confondre avec le sumi-e, peinture à l’encre de Chine.


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