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Dominique-Castermane

Comme êtres conscients, nous sommes liés à un corps-esprit qui explore de long en large l’espace-temps dans l’intervalle ‘‘durée’’ entre la naissance et la mort ; il s’agit de l’histoire de cet objet conscient, de ce conteur de péripéties que, généralement, nous considérons pareil à notre moi le plus authentique, à notre être essentiel : le ‘‘véhicule temporel’’ est identifié à l’ultime réalité. En substance, cette réflexion n’est autre qu’une tentative dont l’objectif est de montrer comment, par une sorte de projection, on retrouve dans nos ‘‘trois corps’’ nos trois modes de pensée et inversement.

Considérons d’abord le mode de pensée pratique. Il s’agit des pensées qui concernent l’organisation de notre vie sociale impliquant la famille, les amis, les voisins, la profession, les occupations ou obligations de la vie quotidienne, les décisions utiles, en bref c’est tout ce qui regarde les aspects fonctionnels et relationnels de l’existence. À ce sujet, Krishnamurti évoquait les ‘‘pensées techniques’’. Ces pensées sont évidemment indispensables, et dès lors qu’elles se sont investies naturellement dans la nécessité des circonstances présentes, elles partent comme elles sont venues. Le corps montre lui aussi un caractère de nécessité opérationnel, pour autant qu’il ne soit pas gâté par un mode de pensée erroné que nous préciserons plus avant dans le texte. Le corps opérationnel est caractérisé par des actions métaboliques, neurophysiologiques, cognitives, des affects internes etc., ainsi que par des actions externes sur l’environnement immédiat. Le corps fait ou laisse faire des sensations, des émotions, des modifications du rythme cardiaque, de la respiration, etc. Il fait ou laisse faire des mouvements musculaires, l’acte sexuel, l’orientation d’un regard, d’une écoute, etc. Cette gestuelle du corps qui s’exprime à la fois dans l’action métabolique, dans le ressenti endogène et dans l’action sur l’environnement est, comme la pensée pratique, indispensable car utile à l’élaboration de l’existence : c’est la conscience incarnée. Et, même remarque que pour la pensée pratique, ces ‘‘faires’’ ou ‘‘laisser-faire’’ du corps opérationnel, dès lors qu’ils s’investissent naturellement dans la nécessité des circonstances présentes, ils partent comme ils sont venus. Pour anticiper sur la suite de l’exposé, nous dirons qu’ils sont réabsorbés par la Conscience-Présence ; et, à partir de là, dans le cadre d’un travail intérieur, une réserve d’énergie peut se constituer qui sera utilisée ultérieurement pour libérer le mental du conditionnement dualiste. Par contre, les pensées, les émotions, les actions figées dans le mental constituent une somme d’énergie dispersée dans un film imaginatif-émotif, c’est-à-dire perdue, gaspillée. Ces états émotifs (les ruminations du mental) sont de véritables ‘‘mangeurs’’ d’énergie et renforcent le conditionnement dualiste du mental.

Le deuxième mode de pensée est associé à la notion et à l’image, voire à la certitude permanente tout au long de notre vie, d’être prioritairement une personne distincte et limitée. Ce concept est surajouté à l’expérience consciente et inconditionnelle d’exister. Nous devons considérer ce mode de pensée comme fondamentalement erroné, car rien n’indique qu’il existe une personne distincte qui sous-tendrait le ‘‘véhicule temporel’’ qu’est le corps-esprit. Cette croyance en une entité distincte est d’une telle subtilité, elle est à ce point confirmée par les jugements des autres, qu’elle finit par agir en nous, et donc sur le corps-esprit, à notre insu. L’incidence sur notre mode de pensée, sur nos émotions et comportements est indéniable et conduit l’être humain à ‘‘aimer’’ exclusivement les aspects les plus superficiels de lui-même en particulier et de l’existence en général. Notons que cette discrimination entre ‘‘ce que j’aime’’ et ‘‘ce que je n’aime pas’’ est une caractéristique sans doute inévitable de la condition humaine dans les premières années de son développement. Personne ne semble échapper à cet amour-propre, amour de son moi-image, amour des flatteries et orgueil démesuré de se sentir être quelqu’un de particulier ; et ses corollaires, le rejet de tout ce qui n’affirme pas le moi, l’indifférence à tout ce qui ne le renforce pas, suivi d’une multitude d’émotions négatives. Le mode de pensée qui découle de la notion d’être une entité limitée à nos désirs, nos peurs, nos manques, etc., s’investit dans le corps d’angoisse et, son contraire, le corps d’enivrement ; les deux ne faisant qu’un dans le corps d’émotion. Quand les circonstances sont favorables au moi limité, le corps d’enivrement s’anime jusqu’à la satisfaction du désir. Inversement, quand les circonstances sont défavorables, c’est le corps d’angoisse qui s’anime le temps que ça passe. Dans ces conditions, il est impossible d’accueillir la pure félicité de la Conscience-Présence qui indique l’immanence du Principe absolu ou vérité éternelle. De même, il est impossible d’être le monde, d’accueillir en pleine conscience le tout qui indique la transcendance du Principe absolu. Mais cela n’est pas une impasse sans issue, car un troisième mode de pensée peut se proposer à l’expérience de conscience, et est confirmé par le patrimoine de sagesse immémoriale de l’humanité.

Le mode de pensée qui découle de la vérité absolue, immanente et transcendante à toute chose, contient des pensées qui érodent progressivement les habitudes de penser selon les règles du dualisme. L’insistance avec laquelle ces pensées nouvelles s’imposent nous ramène constamment à la source non duelle de l’ultime réalité, elle débarrasse régulièrement notre mental des résidus de ses conditionnements dualistes. Toutes ces pensées proviennent directement de la vérité elle-même ; elles sont l’expression dépliée d’une même réalité : la pure félicité de la Conscience-Présence. Cette lucidité de l’instant s’établit dans le corps nouménal, coextensif à tout ce qui est (corps cosmique) dans la plénitude aimante de la Conscience éternellement présente. L’amour-propre, associé à l’orgueil d’être une entité distincte et limitée, perd en intensité face à la persistance des pensées qui proviennent des profondeurs de l’être. Le moment vient où l’orgueil s’écroule définitivement : c’est l’heure du ‘‘lâcher prise’’, il reste l’humilité du ‘‘Rien’’ qui est plénitude infinie, liberté absolue, amour inconditionnel de ce qui est d’instant en instant. Ce ‘‘Rien’’ infini accueille tout l’univers, aucune chose n’est en dehors de ‘‘Lui’’. Pour le sage (celui qui est ‘‘éclairé’’), l’univers est son corps et le ‘‘véhicule temporel’’ est une manifestation éphémère de la Réalité ultime. Tout ce qui découle de la notion d’être une entité séparée est abandonné puisque l’univers est notre corps, et chaque pensée une expression de la source de Conscience éternelle qui l’anime.

Dominique Casterman est l’auteur des ouvrages suivants : L’esprit dans la matière, Lasne (Belgique), Sciences et Philosophies de l’Homme, 2015. La conjonction des savoirs, Paris, Accarias l’Originel, 2013. Perception holistique et lucidité, Paris, OM Transmission n°3, 1994. L’intelligence de l’univers, Nivelles (Belgique), Havaux, 1992. L’envers de la raison, Nivelles (Belgique), Havaux, 1989. La pensée non dualiste, Cahiers d’éducation permanente de « La Pensée et les Hommes » dossier n° 2014-001-003 de toiles@penser (www.lapenseeetleshommes.be).
Contact : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

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Dernière modification le lundi, 25 avril 2016

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