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Si la science moderne est d’origine exclusivement occidentale, engendrant la scission dramatique, dénoncée par René Guénon [1], entre Orient et Occident, la “Science traditionnelle” fut mieux partagée entre les civilisations orientales et occidentales. Mais ses fondements épistémologiques sont malheureusement bien éloignés des possibilités intellectuelles et spirituelles de l’homme d’aujourd’hui. Nous n’imaginons pas même à quel point la perception du corps s’est modifiée au cours des siècles. L’homme à l’image de Dieu est devenu systématiquement un corps sans âme au terme d’une matérialisation progressive, et d’une régression névrotique de son champ de “perceptions internes” ; de sorte que l’on peut se demander si une redécouverte du corps intérieur aux harmonies cosmiques est encore possible.

I - Le corps séparé du Cosmos

La révolution copernicienne, les conceptions atomistiques qui ressurgissent à la Renaissance, et la pratique systématique de la dissection, fondatrice d’une image “morte” de l’homme (l’anatomie), nous font rapidement oublier que, pour la Science traditionnelle, le microcosme humain et le macrocosme divin reflètent de cosmiques similitudes.

Mais la science de l’anatomie, en plein essor à la Renaissance, n’est pas la raison suffisante à l’anéantissement de l’antique cosmologie. Léonard de Vinci, anatomiste perspicace, n’envisage à aucun moment de rompre avec la Tradition. D’ailleurs, il présente l’Anatomie de l’homme terrestre en « douze planches », afin de mettre « à votre disposition la cosmographie de ce moindre monde, conçue selon le même plan que celle que Ptolémée consacra avant moi à l’Univers. » [2]

Le lien sera rompu principalement par le manque de cohérence entre les découvertes anatomiques, embryologiques puis physiologiques, et les conceptions, devenues absconses puis déclarées fausses, de la Tradition médicale qui remonte à Galien (médecin grec établi à Rome au IIe s.), et de Galien à Hippocrate (Ve s. avant notre ère). Signalons que les conceptions médicales des anciens, sans aucun point commun avec la réduction moderne de l’homme à une machine, s’apparentent aux médecines ayurvédique et tibétaine, encore pratiquées de nos jours – l’Orient et l’Occident moderne se sont incontestablement éloignés l’un de l’autre !

L’astronomie héliocentrique de Copernic, aussi géniale soit elle, marque également un tournant dans la relation de l’homme au Cosmos. Il ne s’agit plus en effet, comme dans la vision géocentrée de Ptolémée, de décrire, par le principe du cercle en mouvement, le monde visible – et contemplé – des planètes et des constellations, mais de se représenter géométriquement leur déplacement autour du Soleil. Cette mécanique céleste, née d’une représentation exclusivement intellectuelle, est coupée de la contemplation de la ronde des planètes dans les cieux constellés de vivantes images. Kepler, seul exception, astrologue et platonicien convaincu, s’évertuera à justifier la musique des sphères dans un contexte héliocentrique…

Les polémiques antiastrologiques de la Renaissance restent les symptômes de cette grave rupture épistémologique entre l’homme, son corps et le Cosmos. D’ailleurs, ces polémiques complexes ne se ramènent pas au pour et au contre l’astrologie ; mais plus exactement à des controverses face à une pratique décadente de l’astrologie divinatoire, reposant sur la seule pensée spéculative et non sur l’expérience réelle et idéelle des astres et des cieux, comme la prône, par exemple, le néoplatonicien Marsile Ficin.

La séparation “intérieure” des corps terrestres et des corps célestes laissera le souvenir d’une inconnaissable et lente agonie : sans nécessaire nostalgie, un grand chimiste du XVIIe siècle, comme Nicolas Lémery, emploiera encore dans ces écrits les noms “cosmiques” des corps élémentaires : vitriol de Lune pour notre “sulfate d’argent”, fleurs de Jupiter pour notre “oxyde d’étain”, cristaux de Vénus pour “nitrate de cuivre”, sel de Saturne pour “acétate de plomb”, etc. Il se rattachera encore à la tradition en évoquant les « influences » des sept planètes sur les sept « vrais métaux » ; par exemple « le plomb : on l’appelle Saturne à cause des influences qu’on dit qu’il reçoit de la Planète de ce nom ».

Au siècle suivant, Lavoisier, le père du célèbre adage « rien ne se perd, rien ne se crée », fondera la nouvelle nomenclature, avec pour principe d’attribuer à une substance un nom qui doit rappeler sa constitution : “oxyde de fer”, au lieu de safran de Mars, etc… Faute de Sens, les références à la tradition disparaîtront, et le règne du quantitatif dominera définitivement la chimie devenue moderne.

La mécanique newtonienne, La Théorie du Ciel de Kant puis Le Système du Monde de Laplace, matérialiseront définitivement l’Univers étoilé à l’image du corps animal de l’homme, constitué d’insécables atomes soumis – on le découvrira – aux mouvements aléatoires d’une matière universellement déclarée “inerte” et “livrée à elle-même”.

Quels liens désormais pouvaient-ils être envisagés, entre deux ensembles d’objets : la terre avec ses organismes vivants, et l’immensité inhabitée du Monde parsemée d’univers-îles inaccessibles (les galaxies telles que Kant les nomma) ? Et quelles relations causales, autres que celles décrites par les quatre forces fondamentales de la physique, pourrait-on aujourd’hui découvrir ?…

Le corps humain et le Cosmos furent simultanément séparés et confondus : séparés par d’abyssaux espaces, et confondus en une seule et même matière inerte régie par des lois identiques car “universelles”.

 

II - L’homme à l’image du Cosmos,et le Cosmos, archétype de l’Homme

 

LHOMME-ZODIAQUE-XVe-SIECLE

Nous n’envisageons pas assez sérieusement les difficultés épistémologiques, presque insurmontables, qu’il y a à comprendre les textes, ou les documents iconographiques, que nous ont léguées les Anciens. Comment aborder, par exemple, les gravures de l’homme zodiacale, représentant, depuis le Moyen Âge, l’homme à l’image du Cosmos (voir ci-contre) ? Ou comment expliquer que les traditions de l’Inde aient représenté le Cosmos à l’image de l’Homme (voir ci-contre) ?

Ces difficultés à entrevoir les similitudes de Homme et du Cosmos résultent, principalement, de la mise en place d’une mentalité moderne forgée systématiquement d’a priori dirigés sur le corps que nous sommes et sur l’Univers dans lequel nous sommes. L’enseignement spirituel traditionnel, fondé sur l’étude expérientielle de la contemplation de l’homme et du Monde, fut complètement oublié au prix d’un enseignement moderne basé sur une étude “encyclopédique”. Les Sciences de l’Education du XXe siècle commencent tout juste à entrevoir les problèmes soulevés par un enseignement qui privilégie les savoirs au détriment du connaître !

L’enseignement traditionnel devait, de fait, être bien différent de nos pédagogies du savoir, et déboucher sur des pratiques bien éloignées de nos préoccupations technologiques “extérieures”.

La Hatha Yoga relève de ces “pratiques” dont le Sens ésotérique a disparu, du moins sous l’aspect des « grands mystères » [3] qu’une analyse, plus élaborée, des ouvrages traditionnels, semble suggérée. Les textes fondateurs de la Hatha Yoga actuel ne remontent guère qu’au XVe siècle de notre ère ; ils sont donc assez récents ! Leur rédaction tardive ne saurait jeter un doute sur l’ancienneté des pratiques hatha yogiques, mais plutôt sur l’authenticité pleine et entière des pratiques actuelles. Non pas sur le bien fondé des écoles – cachemiriennes, par exemple – dont l’enseignement, par la force des choses, se limite à l’initiation aux « petits mystères » [3], mais sur une filiation ininterrompue de l’initiation aux « grands mystères ». Entendons par là aux mystères cosmiques de l’Homme préparé, non pas à une métaphysique de l’unicité ou à une indispensable approche non-dualiste, mais à la révélation d’une Connaissance cosmologique qui, quoique non discursive, ne se ramène pas pour autant à une simple et unique “expérience” de la vacuité. Cette dernière, correspondant à « l’état primordial » [3], n’en est finalement que le préliminaire : passage des « petits » aux « grands mystères ». A cette étape de “passage” la conscience, devenue impersonnelle, peut cependant “stationner” dans une sublime non-expérience où compassion et amour peuvent parfois émerger, voire s’intensifier ; l’Intelligence du cœur reste alors “muette” – ou silencieuse au seuil d’une connaissance intérieure non encore révélée de l’Homme et du Cosmos.

1 - Une pratique corporelle à l’image du Cosmos

« Les quatre-vingt-quatre postures » [4] évoquées par les textes traditionnels – la Hatha-Yoga Pradîpikâ [5] ou la Gueranda Samhitâ [6] –, ne relèvent plus aujourd’hui d’une pratique cohérente. La disparition d’une initiation aux « grands mystères » ne peut en être que la raison principale. Il est tentant, comme le fit Alain Daniélou de chercher à retrouver ces 84 postures de la Hatha Yoga.

En retrouver les 84 archétypes nous permettraient sûrement d’arriver à une meilleure compréhension de la Hatha Yoga dont la finalité n’a jamais été physique, ni même psychosomatique. Il nous faudrait, dans cette éventualité, rétablir la Parole perdue entre Postures et Cosmos. En effet, tous les textes suggèrent la relation entre postures et archétypes ; c’est-à-dire entre postures et énergies créatrices. La Goraksasataka, nous dit que :

« Il y a autant d’âsana qu’il existe d’espèces d’êtres vivants. Mahesvara seul connaît toutes leurs variétés. D’entre ces quatre-vingt-quatre centaines de milliers d’âsana, un âsana représentant chaque centaine de mille a été cité et ainsi Siva a énuméré quatre-vingt-quatre âsana. » (Vers 5 et 6).

Et la Gheranda Samhitâ déclare que :

« Les âsana dans leur totalité sont aussi nombreux que les espèces d’êtres vivants. Siva jadis en expliqua 84 centaines de mille ; d’entre ces 84 centaines de mille, on en distingue 84 seulement comme les principaux… » [6].

Les variantes, (soulignées par nous) entre ces deux textes, confirment l’indistinction relative aux origines des 84 postures types. Leurs relations aux « espèces d’êtres vivants » impliquent pourtant des Correspondances cosmologiques certaines. C’est dans une perspective astronomique traditionnelle qu’il nous faut alors chercher la signification du nombre de postures : chacune des sept planètes mises en Correspondance avec chacune des douze constellations – les douze Rasis établies par les Maharishi [7] – 7 x 12.

L’oubli des « grands mystères » aboutit à l’abandon des 84 (7 x 12) archétypes : la Gheranda Samhitâ, la Hatha Yoga Pradîpikâ et la Siva-samhitâ proposent une pratique simplifiée.

Pour la Gheranda Samhitâ :

«… parmi ces 84, 32 ont été retenus comme les plus bénéfiques pour le monde des humains. » [6]

Parmi la description de 15 postures, l’auteur de la Hatha Yoga Pradîpikâ n’en considère que quatre comme les plus importantes :

« D’entre les quatre-vingt-quatre âsana enseignés par Siva, je choisis les quatre essentiels […] Ces quatre sont siddhâsana, padmâsana, simhâsana et bhadrâsana, les meilleurs d’entre tous les âsana. Et même parmi ceux-ci, siddhâsana, étant le plus confortable, doit être pratiqué toujours. »

Dans son commentaire à la Hatha Yoga Pradîpikâ, Tara Michaël cite d’autres ouvrages en référence :

« La Siva-samhitâ également, après avoir mentionné le chiffre traditionnel de quatre-vingt-quatre âsana, en retient quatre, mais deux d’entre ces quatre diffèrent, puisque la liste en est : siddhâsana, padmâsana, ugrâsana (ou pascimottânâsana) et svastikâsana. Le Goraksasataka, lui, est encore plus concis, puisqu’il ne retient d’entre les quatre-vingt-quatre âsana que deux seulement : siddhasâna et padmâsana (ou kamalâsana), que tous les textes d’ailleurs sont unanimes à reconnaître comme les deux plus importants âsana, siddhâsana venant en tête. » [5]

2 - Une approche corporelle à l’image du Cosmos

Du point de vue occidentale, la théorie chinoise de l’acupuncture, dont le traité le plus anciens remonte à la période des Royaumes Combattants (475-221 av. notre ère), demeure une énigme. Malgré l’interprétation de la grande majorité des chinois modernes qui veut que l’acupuncture soit issue d’une approche exclusivement empirique, nous privilégierons ici une hypothèse cosmologique. Cette hypothèse récuse la conception moderne qui, inspirée d’un empirisme anglo-saxon assez douteux, tente de comprendre ce que nous nommerons “l’origine astrale du corps énergétique” étudié par l’acupuncture. Ce corps énergétique, intimement lié à notre anatomie, n’a d’ailleurs pas encore trouvé, en Occident, les preuves indiscutables de son existence empirique.

Pour les chinois, qui ne se sont intéressés à l’anatomie humaine qu’à la fin du XIXe siècle, l’essentiel, en médecine, résidait dans l’étude des fonctions organiques, complexes et périodiques, et non dans la forme structurelle des organes [8]. Pourquoi ? Sûrement parce que le corps et le Cosmos ne se sont séparés que très lentement dans la pensée chinoise qui, aujourd’hui, malheureusement, se sent obliger de rivaliser avec la conception occidentale… et dans le même esprit !

Un peu d’histoire nous permettra de mieux appréhender ce problème. Le premier traité traditionnel nous présente l’acupuncture sous les traits d’une science ancienne déjà complète [9]. Les traités suivants y apporteront quelques compléments, mais surtout de nombreux commentaires. Toutefois, l’histoire de l’acupuncture montre une disparition progressive du sens de ses origines… Lors de la dynastie des Ming (1368-1644), le médecin Yang Chi-Chou rassembla les anciens travaux et tenta d’éclaircir « la situation confuse des points et des méridiens en accordant les vues divergentes sur ce sujet. » [10] C’est à cette époque que l’on coula trois statues en bronze, qui établirent incontestablement une représentation nécessaire à une pratique millénaire en voie de disparition, mais qui constitue aussi, à nos yeux, le symptôme d’une pensée devenue figée. Les gouvernements de la dynastie suivantes, celle des Ching (1644-1911) méprisèrent les traitements d’une science traditionnelle qui n’avait plus aucun sens pour la pensée dominante, et allèrent « au point d’émettre un décret interdisant leur pratique, stoppant leur développement » [10]. En revanche, en Allemagne, le docteur Kampfer, fit connaître l’acupuncture dès 1683 ; alors qu’en Chine, il fallu attendre 1928, pour voir, avec le président Mao « l’emploi conjoint de la médecine chinoise et de la médecine occidentale » [10]. Depuis le « grand bond en avant de 1958, la combinaison de la médecine chinoise et de la médecine occidentale a donné le jour à l’analgésie par acupuncture, marquant une étape importante dans le progrès de la science de l’acupuncture », nous dit l’Académie de médecine traditionnelle chinoise de Pékin [10] ; mais nous ajouterons que cette étape marque l’assimilation de l’acupuncture à une technique occidentalisée, à une technique utile, qui “marche”, mais dont on a perdu radicalement les origines épistémologiques.

Nous supposons, quant à nous, que l’acupuncture, en tant que science traditionnelle, fut issue d’une connaissance cosmologique, non spéculative, non discursive, car purement idéelle, inspirée, comme toutes les sciences traditionnelles, par la “vision” d’Archétypes cosmiques (au sens platonicien du terme).

L’approche corporelle de la médecine chinoise ressemble assez à celui d’une astronomie traditionnelle qui voit, dans le Ciel, des constellations : des étoiles reliées par d’indistinctes lignes géométriques. Des étoiles accessibles à la seule vision et des lignes inaccessibles à toutes représentations ; des étoiles témoins d’un Univers de Lumière, d’Intelligence cosmique et d’Harmonies célestes…

Le corps humain, vu par les anciens chinois, est parsemé de réseaux impalpables (les méridiens, les Tching) et de centres (les points, les Hsueh). Nous avons évoqué, ci-dessus, les problèmes épistémologiques soulevés par la représentation des “méridiens” et des “points” au cours de l’histoire tourmentée de l’acupuncture. La conception cartésienne, géométrique, que nous serions tentée d’en faire aujourd’hui, reste sûrement bien éloignée de ses visions originaires. L’approche du corps, par les anciens chinois, qui par la suite n’est devenu anatomique que par l’étude des suppliciés [8], est sans commune mesure avec la médecine expérimentale de l’Occident. « Il n’est d’ailleurs jamais venu à l’idée d’un Chinois de disséquer un cadavre » [8] ; et la conception empiriste, présumée de l’acupuncture, est l’assimilation erronée de ses origines inconnaissables aux pratiques monstrueuses des bourreaux qui « devinrent de véritables artistes » [8]. Les anciens chinois, Pères du Système taoïste, ne regardaient pas la Terre sans voir le Ciel ; leur approche du Corps est une vision du Ciel ; non une conception analogique, mais une réelle vision des Souffles invisibles.

Les douze méridiens en sont de mystérieuses constellations ; 12 (3 x 4) Archétypes formateurs du corps humain en tant qu’entité fonctionnelle, vivante, énergétique. Ils n’ont peut-être plus aucune Correspondances rigoureusement “démontrables” [11] avec les images astrales que la pensée chinoise a perdu, à l’instar de la pensée occidentale, mais demeurent les vivants symboles d’une époque où les inspirations médicales et cosmologiques jaillissaient d’une même source.

Parmi les auteurs qui ont entrepris la reconstruction « cosmographique » du système des méridiens, il convient de signaler ici l’ouvrage du Dr. Serge Desportes, L’Homme sous le Ciel [12], préfacé par J.-A. Lavier ; L’auteur y démontre, entre autre, que les Anciens chinois connaissaient les phases de Vénus bien avant que Galilée ait « pour la première fois pointé sa lunette vers le Ciel. »

Cette étonnante remarque est à rapprocher des propos de B. V. Raman qui nous dit que le premier Sutra dans le Grahanirnaya Prakarana, texte traditionnel de l’Astronomie indienne, « relate que l’observation des objets lointains à l’aide de lentilles de verre est faussée par les phénomènes de réfraction, dispersion, etc. des rayons lumineux à travers notre atmosphère terrestre, et ne permet pas de déceler la vraie nature des corps célestes. C’est donc que leurs propriétés réelles avaient été déterminées d’une autre manière. » [7]

Mais de quelle « autre manière » s’agit-il ?

 

III - Vers une phénoménologie “cosmologique”

Tandis que le XXe siècle aura vu fleurir les sciences humaines, et aura vu l’incroyable développement des sciences exactes et de leur extraordinaires prolongements technologiques, un grand nombre de croyances – toujours combattues par le scientisme militant – aura émergé du terreau de l’irrationalité. De la réincarnation au “dialogue avec l’ange”, des phénomènes psy à l’éveil des “chakras”, un vaste marché de pouvoirs occultes – dits “spirituels” – a déjà commencé à proliférer, principalement dans le domaine “insondable” de la guérison.

Sur un versant beaucoup moins occulte, la phénoménologie au service de techniques “d’éveil corporel” [13] a entrepris le désensorcellement du corps aliéné aux schémas imposés par les gymnastiques militaires qui, par le biais des “éducations nationales”, façonnèrent en quelques générations des “consciences” inaptes à épanouir leur sensibilité corporelle.

Dans le chaos des aspirations humaines – heureusement incontrôlables ! –, une voie intérieure pourrait-elle, enfin, jaillir de nos profondeurs jusque-là subjectives ? C’est ce que nous constaterons dans les années à venir, en dépit des attachements réactionnaires à la pensée moderne et pseudo-post-moderne du XXe siècle.

Alors que la voie extérieure, celle de la science occidentale, née principalement à la fin du Moyen Âge, s’est vue parsemée d’embûches que l’épistémologie du XXe siècle a tenté d’expliquer, la voie intérieure, qui semble ressuscitée parmi les “morts” que nous sommes, sera beaucoup plus ardue, et soumise à nombres d’illusions encore insoupçonnables. Des enseignements initiatiques d’hommes remarquables comme Rudolf Steiner, G.I. Gurdjieff, mais aussi des philosophies de l’Éveil comme celles de Krishnamurti, Jean Klein, Edmund Husserl ou Martin Heidegger, constituent des démarches préalables – car rigoureuses – à toute voie intérieure. Notons que l’incompréhension actuelle de la phénoménologie husserlienne résulte d’une dramatique carence d’aspiration spirituelle au sein de l’université du siècle qui passe. Les consciences bridées des plus jeunes sont conduites à l’étourdissement d’une pensée unique, dite pluraliste (…mais surtout sans l’Orient et sans les philosophies traditionnelles), tandis que les “pouvoirs” fascinants de l’occulte plongent les premiers pionniers et leur clientèle, à la lisière de mondes où l’illusion est à son comble.

1 - Des débuts difficiles : enjeux et rapport de forces

Le domaine des « perceptions suprasensibles », selon l’expression de Rudolf Steiner, ne se laisse pas approcher sans danger. Nous soulignions précédemment les formidables difficultés épistémologiques que l’humanité rencontrerait sur la voie intérieure, qui a commencée son périple, en marge de la science contemporaine, que nous nommons ici “voie extérieure”, et – ce qui est nouveau dans l’histoire humaine ! – en marge d’une initiative des institutions religieuses et philosophiques.

Ces dangers sont à l’image des forces de fascinations extérieures que déploient nos dits moyens de communication et d’information virtuelles. Ces forces extérieures ne sont d’ailleurs que les manifestations de forces “intérieures”, psychiques inconscientes, génératrices d’illusions sur soi, sur les autres et sur le monde. Les enseignements et les philosophies signalés ci-dessus (G.I. Gurdjieff, Krishnamurti, Jean Klein,…), les écrits souvent “surprenants” de Charles Abot (fondateur de la revue 3e millénaire), et de la majorité des auteurs présentés dans 3e millénaire, contribuent à la préparation silencieuse d’une révolution des consciences – signalée, par exemple en Orient, par Srî Aurobindo. Cette “Révolution du silence”, qui a émergée en ce XXe siècle explosif, œuvre à un tout nouveau paradigme : à un nouvel état du penser qui fit dire, par exemple, à Heidegger que « nous ne pensons pas encore ». Mais l’incompréhension des mentalités contemporaines est grande à cet égard, et l’histoire n’a pas encore pu soulever les enjeux de la nouvelle aspiration spirituelle et les oppositions complexes qu’elle rencontre.

Comme nous le suggérions ci-dessus, deux courants ont déjà commencé une rencontre, à nos yeux, pleine d’espérance : celui de la phénoménologie des approches corporelles, porte ouverte à d’inconnaissables potentialités, et celui, plus hermétique, des connaissances traditionnelles, des modèles ésotériques du “corps énergétiques” présentés à travers une abondante littérature trop souvent simpliste.

Toutefois, seule la rigueur d’une phénoménologie anthropologique, d’une véritable psychologie transpersonnelle, peut éveiller la lucidité nécessaire à une démarche intérieure où l’absence d’objectivité évidente ne peut justifier l’abandon à une totale subjectivité. C’est en cela que le scientisme matérialiste, négateur des pensées traditionnelles, sert de garde-fou à l’activité débridée des imaginations du “matérialisme spirituel”. La phénoménologie axée sur une découverte de nos facultés intérieures devient alors le véritable courant évolutif, neutralisant les forces opposées que sont celles du dogmatisme ésotérique et du criticisme matérialiste. La connaissance de soi, la “perception interne” du phénomène de pensée dualiste, de peur et de désir, de “volonté de pouvoir”, d’égocentrique chemin d’illusion en est l’étape indispensable.

 

2 - Une préparation ardue : du “corps intérieur” au Cosmos

Comme nous le signalions précédemment, le regard moderne sur les corps chimiques, autant que sur nos organes et fonctions internes, s’est coupé des Correspondances, qu’entretenait la Science traditionnelle, entre les êtres célestes et les êtres terrestres. Mais de réelles Correspondances, entre l’homme physique et le Très-Grand Homme, suivant l’expression visionnaire d’Emmanuel Swedenborg [14], seraient bien à tors identifiées à de simples analogies. Nos images mentales, autant que nos concepts, ne peuvent servir qu’à en formuler les Images originaires ou les Inspirations cosmiques, insaisissables par essence.

Car n’oublions pas, qu’en dépit des modèles “ésotériques” (les chakras, les méridiens ou l’Homme zodiacal) auxquels on risque de se référer trop aveuglément, la connaissance traditionnelle du corps se ramène essentiellement à une phénoménologie ; elle est tout intérieure, et, historiquement, ne s’appuie que très tardivement sur des représentations anatomiques. L’Homme Zodiacale du Moyen Âge occidental est un bon exemple de cette relation entre Corps et Cosmos : douze parties du corps sont figurées par les douze constellations astrologiques, et sept organes sont reliés aux planètes. L’assimilation des planètes, des roues (ou chakras) au corps se retrouve, un peu plus tard, dans le courant de la “philosophia occulta” ; chez Johan-Georg Gichtel, l’auteur de la Theosophia practica parue en 1696 [15], nous voyons une disposition des “chakras” correspondant aux sites des organes vitaux. C’est cette disposition qui sera adoptée par l’ésotérisme occidental, voir par exemple l’ouvrage de C.W. Leadbeater : Les Chakras, les centres de forces dans l’homme paru en 1927 [16].

Le Yoga de Lucien Ferrer [17], propagé plus tard sous le terme de Yoga de l’énergie, est un exemple assez parlant d’une tentative d’associer deux courants : le senti intérieur des “énergies”, et le modèle traditionnel des chakras yogiques couplés aux méridiens chinois. Si le nom de Lucien Ferrer est aujourd’hui oublié, l’idée d’adapter le système tantrique des chakras au système chinois des méridiens, séduit un grand nombre de pratiquants en recherche d’unité… Il est tentant, en effet, de croire que les nâdi, ces lignes de circulation du prâna, soient équivalents aux méridiens, vaisseaux de circulation du chi.

Toujours plus accepté par nombre de psychothérapeutes, toujours plus “senti” par nombre d’individus, la “présence” des chakras – sujette à controverses – signale-t-elle un revirement des mentalités occidentales en quête, inconsciemment, de nos origines cosmiques ? Nous le croyons, mais la difficulté du chercheur réside autant dans le risque d’établir une “cartographie” sectaire – une “anatomie” – des chakras, que d’errer dans l’imprécisions subjectives d’anarchiques visions personnelles. L’une ou l’autre de ces approches ouvre la voie à des pratiques de développement de l’ego où l’émotivité et la certitude de posséder la vérité, occultent la possibilité de percevoir ce qui est. Nos croyances et nos représentations mentales tissent le voile du Réel que seul peut “dé-couvrir” un apprentissage à la “perception suprasensible”.

Les différences apparemment cruciales entre les modèles des chakras, proposés, l’un par Rudolf Steiner, l’autre par Jan van Rijckenborgh, sont significatives d’une très grande difficulté, voire d’une impossibilité, à se représenter des “organes” non physiques, non soumis au continuum espace-temps et, donc, à toutes conceptions topologiques classiques. Pour Steiner, les chakras, à l’état ordinaire, sont « sombres, figés, inertes », pour, au cours d’un éventuel développement intérieur, « s’éclairer ; puis commencer à tourner » [18] ; pour Rijckenborg, les chakras tournent plus ou moins vite selon l’intérêt que l’on porte aux choses de la vie profane, mais leur sens de rotation, après avoir été arrêté, se trouvera inversé lors d’une possible « conversion en Homme nouveau » [19]. Opposés par leurs zélateurs respectifs, les modèles de ces deux fondateurs d’Écoles Rosicruciennes du XXe siècle, soulèvent l’énorme difficulté qu’il y a à se représenter des réalités qui ne relèvent plus du monde phénoménale et de ses données spatio-temporelles.

Une lucidité non-dualiste devient alors indispensable, dans ce domaine des « perceptions suprasensibles », pour que le sujet et les centres (chakras) de ses propres facultés de perceptions, de représentations, de communications, d’émotions et d’impulsions, puissent devenir “connaissables”. Il est, en effet, parfaitement illusoire de penser pouvoir observer le “corps énergétique” ou le “système des chakras” en face à face. Un tel vis-à-vis n’est qu’une illusion méthodologique. Toutefois, au contraire d’une démarche dite “objective”, “empiriste” ou “naturaliste”, il convient impérativement d’apprendre à connaître ce processus “naturel” de l’illusion ; car ce processus, inhérent à la pensée cérébral, conditionnée par notre expérience courante, reste fondamentalement indéracinable, hormis la naissance d’un regard phénoménologique créateur d’“Ouverture” que ce processus même de représentation ne fait que limiter, mais aussi exprimer en termes communicables (mots, symboles, etc.).

Par l’approche du “corps intérieur”, une ascension vers le Cosmos est de nouveau envisageable ; si, du moins, les bases d’une telle investigation répondent à une rigoureuse préparation de connaissance non-duelle de soi.

Notes bibliographiques

[1] - René Guénon, La crise du monde moderne. Éd. Gallimard, 1946.

[2] - Léonard de Vinci, Dessins Anatomiques. Éd. Minerva, Genève, 1978.

[3] - « Les “petits mystères” comprennent tout ce qui se rapporte au développement des possibilités de l’état humain envisagé dans son intégralité ; ils aboutissent donc à ce que nous avons appelé la perfection de cet état, c’est-à-dire à ce qui est désigné traditionnellement comme la restauration de l’“état primordial”. Les “grands mystères” concernent proprement la réalisation des états supra-humains : prenant l’être au point où l’on laissé les “petits mystères”, et qui est le centre du domaine de l’individualité humaine, ils le conduisent au-delà de ce domaine, et à travers les états supra-individuels, mais encore conditionnés, jusqu’à l’état inconditionné qui seul est le véritable but, et qui est désigné comme la “Délivrance finale” ou comme l’“Identité Suprême”. »

René Guénon, Aperçus sur l’Initiation. Éd. Traditionnelles, Paris, 1986.

[4] - Alain Daniélou, Yoga, Méthode de Réintégration. Éd. L’Arche, Paris, 1973.

[5] - Tara Michaël, Hatha-Yoga Pradipikâ. Traité sanskrit de Hatha-Yoga. Éd. Fayard, Paris, 1974.

[6] - Jean Papin, Le Yoga du Corps, La Gueranda Samhitâ, Éd. Dervy, 1992.

[7] - B. V. Raman, Manuel élémentaire d’Astrologie hindoue, Éd. Traditionnelles, 1982.

[8] - Jacques Lavier, Histoire, doctrine et pratique de l’acupuncture chinoise. Éd. Claude Tchou, 1966.

[9] - Nei Tching Sou Wen, éditer et traduit par Jacques Lavier. Éd. Pardès.

[10] - Académie de médecine traditionnelle chinoise. Précis d’acupuncture chinoise. Éd. Dangles, 1977.

[11] - Des parallèles ont bien sûr été établis entre les 12 méridiens et les 12 constellations zodiacales. Voir, par exemple : Marguerite de Surany, L’astrologie médicale. Orient-Occident. Éd. du Rocher, 1988.

[12] - Serge Desportes, L’Homme sous le Ciel. Une nouvelle approche des Six Énergies de la Tradition Chinoise à partir du Nei Tching Sou Wen et du Yi King. Éd. Gottschalk, 1986.

[13] - Bone, Breath & Gesture. Practices of Embodiment. Edited by Don Hanlon Johnson, North Atlantic Books, Berkeley, California, 1995.

Marie-José Houareau, Toutes les gymnastriques douces. Ed. Retz, 1978.

[14] - Emmanuel Swedenborg, Traité des Représentations et des Correspondances. Éd. La Différence, 1985.

[15] - Johan-Georg Gichtel, Theosophia practica, Arché, 1976.

[16] - C.W. Leadbeater, Les Chakras, les centres de forces dans l’homme. Éditions Adyar.

[17] - Lucien Ferrer, Yoga, Maîtrise de la personnalité humaine, Le Courrier du Livre, 1969.

[18] - Rudolf Steiner, Comment acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs ou l’Initiation. Triades, 1976.

[19] - Jan van Rijckenborg, La gnose des temps présents et Un homme nouveau vient, Fondation Rozekruis Pers, 37 rue Tourtel - 54116 Tantonville.

 

 

Lisa Cairns

Dernière modification le dimanche, 05 juin 2016

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L'Association Etre Présence se propose d'accompagner chacun sur le chemin de la connaissance intérieure, grâce à des conférences, des concerts, des ateliers, des séminaires, des stages, des méditations, des voyages, des échanges d'ouvrages de références et d'enseignements..

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