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Chez l'homme, les états ordinaires de la conscience sont classés au nombre de trois par la psychologie expérimentale occidentale : le sommeil profond, le rêve ou état onirique, et l'état éveillé dit aussi « vigile ». Le sommeil profond est un état de repos. Il correspond à une récupération biologique sur le plan corporel, et à une mise en quiescence des phénomènes mentaux. Les contenus psychiques y sont complètement hors de portée apparente de la conscience, d'où le qualificatif d'« inconscient » donné à ce qui vit, non-connu, dans le sommeil, et qui continue de rester inconnu à l'état d'éveil.  

 Dans l'état de rêve, une partie des contenus psychiques trouve à s'exprimer par des images mentales dont le sujet peut se souvenir s'il se réveille à cet instant. Le mérite de FREUD et des pionniers de la psychologie qui lui succédèrent est d'avoir compris que le rêve était « la porte royale qui mène à l'inconscient ». Une partie de l'inconscient se dévoile en effet dans l'imagerie du rêve, empruntant un langage crypté de nature symbolique. L'état onirique apparaît donc comme un moment très actif de la vie de la conscience.

Au moment du réveil, le sujet accède à ce qu'on nomme la « conscience vigile ». Celle-ci émerge, en fait, de cet inconscient plein de contenus enfouis, de souvenirs oubliés ou refoulés, d'expériences inconnues. Et cet inconscient va continuer de subsister intact, tel un soubassement psychique permanent, de façon sous-jacente à des processus cognitifs qui se mettent en place. Ces processus intègrent les perceptions du sujet, c'est-à-dire organisent les données fournies par les sens sur le monde environnant. Du fait de l'activation d'un faisceau neurologique, le système réticulé activateur ascendant ou SRAA, stimulant en éventails diverses aires cérébrales sus-jacentes, le cerveau qui est un organe de support du langage et de la pensée va permettre de mener des actions plus ou moins complexes.

Cet état de conscience est dit vigile parce que le sujet, sorti de son sommeil et de ses rêves, est capable d'attention dirigée vers le monde extérieur. Une activité d'intégration sensorielle le renseignant sur le monde environnant est l'élément clé de cette « vigilance ». Viennent s'y adjoindre d'autres aptitudes mentales dont l'« activité cognitive » qui, à partir d'acquisitions diverses qui sont les fruits d'un apprentissage, rend le sujet « connaissant ». Enfin il se met en place une pensée qui permet d'exercer sa réflexion sur les choses, et même de penser l'abstraction. L'état éveillé est la condition propre à l'« activité pensante ».

Cet état de conscience « ordinaire » peut ainsi être qualifié parce qu'il est l'état habituel de l'homme entre son lever et son coucher, engagé dans ses activités multiples. Il importe d'en décrire ici les principales caractéristiques mentales communes à la grande majorité de l'humanité. De façon schématique, les réactions émotionnelles, les processus mentaux, et les comportements humains basiques sont les mêmes pour les hommes de l'époque actuelle . Compte tenu qu'il se produit une sorte de nivellement du mode de vie du fait d'une « mondialisation » des informations, l'humanité court même le risque d'aller vers une « uniformisation des consciences ». C'est pourquoi, il est permis de décrire un état de conscience moyen, en rapport avec un mode de vie assez mondialement normatif. Mais cette description standard n'est pas valable pour certains peuples dont l'évolution culturelle a subi des voies historiques trop particulières. De même, des disparités éducatives ou religieuses peuvent avoir coloré les consciences de certains groupes humains de manière très spécifique. Une réserve semblable mérite d'être faite en ce qui concerne la conscience d'un individu particulier. Si l'on observe avec minutie le fonctionnement mental d'une personne donnée, son rapport mental à la corporéité, ses idéaux, ses intentionnalités profondes conduisant à des actes…on court le risque de constater une telle singularité qu'une description-type de la conscience humaine s'avérerait parfaitement inexacte ! Qu'y a-t-il de semblable en effet entre le fonctionnement conscient d'un jeune cadre commercial occidental façonné par une culture universitaire et un paysan chinois travaillant dans une rizière, pétri de tradition taoïste ? entre un chômeur afro-américain de la banlieue d'Atlanta et une laborantine russe allaitant son bébé ? entre un fondamentaliste musulman fréquentant la mosquée d'El Azar au Caire et un médecin passionné de développement personnel ?…

Lorsqu'on observe chez certaines personnes des qualités intrinsèques de créativité, ou de capacité d'amour susceptible de transformer radicalement toute la vie relationnelle, force est de constater ce qu'une description standard de la conscience a de relatif. Lorsque la conscience dans son ordinaire commence à se nourrir de liberté intérieure, d'intuition, et de lucidité, elle se trouve sur le seuil d'autres états appelés « états modifiés de conscience » ou états d' « éveil » qui ouvrent la porte à d'autres développements possibles de cette conscience ordinaire.

Essayer de dresser les principales caractéristiques de cette conscience vigile habituelle -une dizaine- permettra de mieux en définir le champ, et ensuite ses limites.

CARACTERISTIQUES de la CONSCIENCE VIGILE ORDINAIRE :

Plusieurs critères permettent de la caractériser :

  1. Elle s'inscrit dans un REPERE SPATIO-TEMPOREL

 

L'homme se conçoit vivant dans un espace-temps. Sa vie est circonscrite dans un espace géographique qui constitue l'environnement dans lequel il doit se situer mentalement. Où qu'il soit sur la planète, un des premiers réflexes mentaux de l'homme est de « prendre ses repères ». Dans les anciennes civilisations, et encore à notre époque dans les traditions autochtones amérindiennes, l'homme a appris à s'orienter dans les quatre directions de l'espace appelées points cardinaux (le Nord, le Sud, l'Est, et l'Ouest) auxquelles il faut adjoindre la direction ascendante (ou Zénith) et la direction descendante (ou Nadir), soit au total six directions d'orientation. Le centre est le lieu où l'homme se tient. Cette représentation est universelle. Elle est à la base du schéma corporel qui s'élabore chez le jeune enfant au décours de l'apprentissage. Ce schéma détermine la conscience qu'il a de son corps, conditionne l'acquisition de la latéralité et de la maîtrise de l'équilibre. Notre représentation de l'espace, classée en couples antithétiques (la droite et la gauche, le devant et l'arrière, le haut et le bas, autour d'un centre) sert de référentiel à toutes nos activités mentales. L'espace est ce qui donne une « dimension » et une « profondeur » aux choses, mais aussi une « distance » entre elles. À partir de cette conception de l'espace, la pensée a élaboré les notions d'intérieur et d'extérieur. En dérivent les représentations abstraites d' « espace extérieur » cosmique, universel, et celle d' « espace intérieur » psychologique, intime. Elle instaure des relations entre ce qui peut être joint et ce qui est séparé. Et, selon les directions que peuvent prendre les événements, elle parle de convergence ou de divergence…

 

 

En même temps qu'elle se situe toujours en un lieu défini, la conscience ordinaire engagée dans l'action inscrit celle-ci dans un temps, qui est le temps imparti nécessaire à la réalisation de chaque chose. Dans ce temps, la pensée fonctionne en « naviguant » constamment entre le passé et l'avenir. Ce qui permet à la conscience de se relier au passé est la mémoire. Ce qui lui permet de se projeter dans l'avenir est son pouvoir d'imagination. Selon le déroulement heureux ou difficile des expériences passées, les souvenirs qui s'y rattachent seront joyeux ou pénibles à évoquer. De même, le futur, qui résulte toujours d'une projection psychologique, sera tantôt espéré, tantôt redouté.

La pensée procède ainsi en permanence par sauts de la remémoration à l'anticipation, en passant en pont au-dessus du présent. Pourtant, le temps présent est le seul temps opératoire réel, celui de l'expérience vécue, le temps vivantiel. C'est la « succession des temps présents » qui rend possible à la conscience tout apprentissage, la possibilité d'une distanciation dans le travail psychologique du deuil, et la possibilité d' « évoluer » par étapes selon des lois de métamorphose.

 

Dans notre rapport au temps, il existe une différence sensible entre un temps physique mesurable (c'est le temps des physiciens, mesurable au cadran d'une horloge, ou étalonné par rapport à la vitesse de la lumière) et un « temps psychologique ». Contrairement au temps mathématique, le temps psychologique est un temps subjectif de la conscience. C'est l'appréciation subjective, c'est-à-dire propre au sujet, de la durée des choses en fonction de la manière dont les expériences ont été vécues. Chacun peut faire l'expérience à ce sujet du décalage considérable pouvant exister entre le temps mesuré et le temps psychologique selon la nature de l'état émotionnel attaché au vécu. Par exemple, quand nous vivons un événement porteur de pénibilité ou d'ennui, ou dans l'attente que cesse une souffrance, le temps passe trop lentement. Alors que lorsque nous sommes engagés dans une succession d'activités intéressantes, ou à goûter un moment de bonheur rare, le temps paraît passer trop vite. Et quand nous sommes dans l'obligation de mener à bien un travail d'importance, et que le rythme de la vie s'accélère avec une multitude de choses à assumer, l'impression qui nous vient est de « courir après le temps » voire « ne pas pouvoir rattraper le temps perdu » !

 

  1. La CONSCIENCE VIGILE est une « CONSCIENCE d'ATTENTION à la VIE »

 

La conscience de l'homme a été décrite, notamment par BERGSON et GARFINKEL, comme une conscience d'attention à la vie, avant tout comme une faculté d'être attentif à tout ce qui se passe dans son environnement immédiat.

 

À l'origine, on peut comprendre cette attention comme une disposition archaïque liée à l'évolution de l'espèce. Peut-on réaliser que, pendant les 5-6 millions d'années de notre hominisation, l'acquisition progressive d'une attention sensorielle à l'environnement a été le prototype de toute aptitude à la « vigilance ». Être en état d'éveil représentait, comme déjà dans le monde anomal, la condition première d'une survie menacée par toutes sortes de prédateurs. Une qualité d'attention a été l'indispensable outil de la conscience pour rechercher sa nourriture, prévoir les intempéries, s'adapter à toutes les situations. Elle se porta aussi sur l'observation des réactions du groupe familial et tribal permettant d'adapter des stratégies de comportement social.

 

Ce qui apparaît au départ comme une « conscience de survie » pragmatique, vivrière, et défensive, continue d'être très présent dans notre sous-bassement mental de manière très archaïque. À chaque fois que des nécessitées se font sentir ou qu'une situation est vécue comme un danger, le réveil de peurs fondamentales (de famines, d'extermination, ou d'abandon…) venues du fond des âges ravive une conscience devenue psychologiquement anxieuse. Cette conscience tournée vers la mise en alerte, la quête du vivrier, la gestion des situations, et la stratégie défensive, est en chacun de nous l'aspect de notre conscience qu'on peut appeler la « conscience préoccupée ».

 

Le cerveau humain a appris à réagir par une attention active aux incitations diverses qui le stimulent. La fonction de mise en alerte s'est développée en outil d'observation en vue de connaître et d'agir de manière plus pertinente. L'activité exploratoire de l'homme lui a permis d'orienter secondairement son attention vers d'autres centres d'intérêts. L'attention à la vie, en se portant graduellement du concret à l'abstrait, du vivrier au culturel, du naturel au surnaturel, a élargi l'horizon de l'homme à des champs d'intérêts plus vastes.

 

  1. La CONSCIENCE ORDINAIRE est SENSORI-MENTALE

 

Dans la vie quotidienne, tout ce qui s'offre à l'homme et devient son expérience de vie implique un contact avec le monde par le biais des cinq sens. Ceux-ci sont nos organes de perception. Les sens nous renseignent en permanence sur notre état (l'intégrité de notre corps) et sur celui de notre environnement immédiat. La « collecte sensorielle » issue de leur activité est ce qui alimente les premières « données immédiates de la conscience ». Le premier geste de la conscience au contact du monde est une activité perceptive. Et c'est la première chose que fait un nourrisson; son activité exploratoire, tous sens ouverts, est la première étape de son apprentissage.

 

Cette conscience du premier contact avec la réalité par la voie sensorielle est la première expérience humaine avant tout autre développement. Elle est vécue comme perception pure. Si la conscience s'en tenait là, elle ne ferait que recueillir un ensemble de sensations, elle ne serait, si l'on peut dire, qu'une « conscience sensorielle ». Mais l'observation du processus de la conscience ordinaire conduit à voir qu'une succession d'opérations mentales se produit de façon quasi automatique dès qu'une perception a eu lieu. Ces opérations mentales qui s'enclenchent aussitôt après une perception résultent d'un développement du cerveau humain qui, au cours de sa phylogenèse, a vu se mettre en place une complexification de ses facultés. Parmi celles-ci, se développèrent particulièrement la mémoire et une série de fonctions dites « cognitives ». Elles recouvrent les facultés de se souvenir des expériences vécues, de se forger des représentations mentales, puis de raisonner. Le fait d'appliquer un raisonnement fait communément qualifier cette opération d'acte « intellectuel ». Dans le langage commun, on emploie aussi le terme de « penser » pour signifier une opération mentale ou dite intellectuelle. Mais « penser » implique pour l'individu une aptitude bien plus complexe qu'il n'y paraît. Il faut que se soit développée en lui une véritable « faculté de penser ». Cette aptitude n'est pas séparable de « celui » qui perçoit, qui pense, et qui éprouve. Il importe de toujours garder à l'esprit qu'une opération mentale comme celle de penser est une opération complexe rattachée à la vie d'une personne chez qui l'usage de fonctions cérébrales coexiste avec une vie émotionnelle et une sphère psychique.

 

Avant d'explorer plus avant les caractéristiques du « Mental » employé souvent comme synonyme d'intellect ou de pensée, il paraît indispensable d'en tenter une définition, malgré des limites assez floues. Et comme le mental attaché à l'exercice de la conscience ordinaire est un domaine à la fois très vaste, tout en n'étant qu'une partie des phénomènes conscients, il est préférable de l'appeler la « sphère mentale » et de la définir ainsi :

La sphère mentale est la partie des processus de la conscience qui regroupe un ensemble assez large de facultés intellectuelles ou de penser, incluant les opérations de remémoration, de représentation d'images (concrètes ou abstraites), toutes activités intellectuelles (d'évaluation, de jugement, et de raisonnements s'appuyant sur diverses logiques…) et s'étendant jusqu'à la pensée conceptuelle la plus élaborée (par exemple philosophique) ; toutes facultés précitées s'élaborant chez une personne porteuse de contenus psycho-émotionnels.

 

Les « représentations mentales » sont des images formées dans la sphère mentale au contact de la réalité. Elles sont construites à partir d'un mécanisme complexe qui fait appel à ce merveilleux outil qu'est le cerveau. Celui-ci à la possibilité d'engrammer (c'est-à-dire d'enregistrer et de conserver sous forme encodée) les données sensorielles converties en « images ». Par exemple, une flamme visualisée donne naissance à un ensemble de points neuronaux activés dans les aires visuelles du cortex occipital. Mais en cas de brûlure concomitante par cette même flamme, la sensation douloureuse transmise au niveau des aires tactiles, ajoutée à un troisième stimulus, auditif, qui est le crépitement du feu, va permettre au cerveau de connecter en réseau ces différentes aires sensorielles stimulées. Et dès qu'il les a mis en relation avec d'autres zones spécialisées dans le processus de mémorisation (comme l'hippocampe), il apparaît à la conscience une image-représentation qui est celle du « feu ». Cette image, selon les dernières recherches en neurosciences (cf. chap. 4), serait encodée non pas par fabrications de chaînes moléculaires (contrairement au code génétique) mais sous forme de réseaux synaptiques. C'est la forme du réseau, à l'image d'une toile d'araignée tissée selon un dessin précis, qui crée l'image. Le fait de constater que des milliers de ces images-réseaux soient susceptibles d'être réactivées lorsqu'un individu retrouve une situation identique ou seulement ressemblante, a conduit à l'hypothèse que ce sont bien ces milliers de trajets neuronaux qui ont été mémorisés ! Cette réactivation de « formes » innombrables engrammées, parmi les milliards de combinaisons neuronales théoriquement possibles, à l'occasion de situations réitérées, est le mode opératoire remarquable développé par le cerveau pour rendre possible la représentation d'images mentales.

 

Ces représentations mentales se forgent à la vue de tous les visages rencontrés, de tous les objets qui nous sont familiers, des paysages traversés, et de toutes situations vécues ; et sont aussitôt confiées à notre mémoire. Puis, leur remémoration les fait « re-présenter » à nouveau à la conscience comme « souvenirs ». On peut remarquer qu'on ne se fait un souvenir parfaitement fidèle d'un visage même très familier. Et l'on ne garde pas de souvenirs exacts ni d'un événement, ni d'un propos, ni d'une musique sans que des manques ou des déformations ne se produisent, voire des rajouts soient introduits. Car la manière dont nous mémorisons nous est propre. L'image qui se forme dans la conscience est entachée de l'émotion concomitante au vécu. Selon qu'un événement a été joyeux ou douloureux, qu'un paysage vu pour la première fois était baigné de soleil ou nimbé de brumes, que l'émotion attachée à une rencontre a été associée à un regard amoureux ou une répulsion, la représentation mentale que je m'en suis faite ne m'aura pas du tout laissé le même souvenir. Un propos ressenti comme une parole intelligente suscitant en moi une belle admiration ne sera pas mémorisé comme un reproche amer. L'intégralité du souvenir dépend des conditions émotionnelles assorties à l'expérience. Une même scène n'est pas vue de la même manière par plusieurs personnes. Des expériences menées sur le témoignage de personnes différentes ont démontré qu'elles n'en rapportent pas les mêmes images ; des détails parfois d'importance qui ont été soulignés par les uns ont été complètement omis par d'autres ! C'est dire combien les représentations mentales forgées au contact de la réalité sont différentes selon les personnes, et les souvenirs qui s'y rattachent très personnels. Elles ont été formées selon la qualité du regard de chacun, modulées par nos préférences, rognées par nos réticences, toujours teintées par l'émotionnel du moment.

 

Des représentations abstraites se construisent aussi en nous sur la base de nos expériences. Par exemple, une situation où nous avons été agressés, physiquement ou verbalement, fait naître à un 2° degré, par-dessus l'image de cette scène restée dans notre mémoire, une représentation de ce qui a été éprouvé comme « violence ». Autre exemple : une discussion avec un ami au cours de laquelle chacun aura pu bien exprimer son point de vue permet à la conscience de se forger un concept-image de « respect » ou de « tolérance ». L'abstraction a sûrement besoin au départ d'être rattachée à l'image-souvenir des évènements qui lui permettent d'éclore. Notre capacité d'abstraction naissante a besoin de cette assise expérientielle et de s'étayer sur des représentations concrètes préalables qui lui servent de référentiel. Ainsi s'affinent nos représentations mentales jusqu'à la formation de ce qu'on appelle les « concepts » personnels. Mais l'image conceptuelle par exemple d'un « havre de paix » sera reliée pour l'un à la représentation d'une famille heureuse, pour l'autre à un souvenir d'une plage tropicale en bonne compagnie, et pour un autre encore à un moment de calme dans un état de solitude…Il s'opère là un processus bien plus complexe que la seule formation d'une image-souvenir ; le vécu chargé d'émotion et porteur de mille souvenirs fait émerger dans la conscience des représentations conceptuelles abstraites de nature imaginative, symbolique, ou idéelle.

 

On ignore actuellement comment le cerveau « fabrique un concept » si tant est que cela puisse se passer ainsi ! Ce que l'on sait expérimentalement (notamment grâce à l'observation au Pet-scan de l'activité cérébrale) c'est qu'en évoquant un mot porteur d'un concept comme celui de la « beauté » ou de la « réussite », des aires cérébrales sont activées dans les zones gouvernant de langage, dans la couche périphérique du cortex cérébral en corrélation avec des opérations mentales, ainsi qu'au niveau des aires limbiques participant à l'émotion soulevée.

Mais que peut-on supposer qu'il se passe lorsqu'on évoque la « liberté » ? Est-ce le cerveau qui secrète le concept de liberté comme une glande secrète une hormone ? Fondamentalement, la liberté n'est pas un concept ! Elle est une « réalité existentielle » qui est ou qui n'est pas à un moment précis. Mais le mental plaque immédiatement sur l'expérience un concept fabriqué. Il se produit dans le cerveau, comme en réaction, la formation d'une image qu'on appelle l' « idée de la chose ». Et au moment où l'expérience d'une chose vient de se faire, une idée de cette chose est pensée. Ensuite, l'activité corticale nécessaire à la formation de cette idée ainsi qu'aux représentations mentales associées à celle-ci, se connecte aux aires du langage chargées de former les mots en rapport avec cette idée. Le cerveau est un merveilleux outil organisé en réseau, aux fonctions hiérarchisées et en même temps interconnectées. Une longue chaîne d'opérations mentales fait que le mot prononcé en bout de course est en relation avec l'idée de la chose et avec la chose initiale. Pourtant, le mot n'est pas la chose. Ni l'idée ni le souvenir ne sont l'expérience elle-même. Ils n'en sont qu'une évocation, un effet de miroir. Dans le domaine du langage, cette relation entre le mot et la chose nommée ou l'idée exprimée est d'ordre « sémantique » c'est-à-dire porteuse de sens. Ce processus très complexe des concepts humains exprimables par le concours du langage se met en place au cours du développement de l'enfant. Le jeune enfant ne comprend pas les mots abstraits. La capacité d'appréhender un concept abstrait ne se met en place qu'à la fin de la première septaine, soit vers l'âge de 6-7 ans.

 

4) LE MENTAL ORDINAIRE : un OUTIL de CONNAISSANCE et d'APPRENTISSAGE

 

L'outil mental dont l'homme dispose a pour principale fonction d'acquérir des connaissances sur le monde environnant, et d'en faire usage. Suite à d'innombrables expériences, l'homme apprend à s'adapter au terrain, aux situations, puis il développe une intelligence qui lui permet d'organiser sa vie, au moyen d'un ensemble de stratégies en vue d'actions de plus en plus efficaces. L'apprentissage est le chemin d'un « connaître » qui seul permet d'agir « en connaissance de cause ».

 

Le mental est d'abord un outil qui permet d'engranger les connaissances issues de l'expérience, la sienne propre, et accessoirement celles recueillies d'autrui par témoignages. Depuis l'aube de l'humanité, tout ce que l'homme a appris s'est converti en « savoir ». Il y a une différence entre un savoir-faire qui s'apprend par expérience personnelle, et qui peut se transmettre à autrui par l'enseignement, et le savoir théorique collecté dans des écrits. Car tout ce qui est appris par l'expérience directe, ou refait par soi-même lorsqu'on nous a montré comment le faire, est un savoir qui se construit chez l'homme en même temps que ses émotions et en lien avec d'autres. Cela unit dans la conscience le savoir aux émotions et au relationnel. Ce savoir « organique » parce qu'élaboré par un organisme vivant s'imprime alors dans sa conscience d'homme complet. Alors que le savoir théorique qui se transmet comme une marchandise n'est qu'intellectuel.

 

Qu'il soit individuel ou collectif, le savoir mental est toujours cumulatif. L'homme a de tout temps été obnubilé par cette problématique : comment conserver les connaissances acquises ? Dans l'Antiquité, les savants avaient voulu réunir toutes les connaissances de leur époque dans une gigantesque bibliothèque, la Bibliothèque d'Alexandrie. Ensuite il y eu bien d'autres tentatives de vouloir réunir la « totalité des connaissances » sur divers sujets en Corpus, Thésaurus, et autres Encyclopédies, jusqu'aux Banques de données informatiques colligées à l'époque moderne.

 

D'autre part, si l'on examine dans le détail l'utilisation de ce savoir mental, il apparaît qu'entre la collecte d'informations et l'utilisation des connaissances pour toutes sortes d'applications, des opérations mentales sont venues traiter le contenu des données. Les éléments constitutifs servant de matériel de connaissance ne restent pas à l'état brut. Ainsi la première opération mentale que l'outil mental ordinaire applique aux informations recueillies est de les mesurer, de les comparer, puis de les classer. Ainsi tous les éléments qui constituent le savoir sont préalablement traités, mis en catégories. Cette méthode évaluative des données est devenue tellement naturelle qu'elle est un réflexe automatique dans la vie quotidienne. L'homme passe son temps à mesurer les objets, à les peser, à les décrire sous tous leurs aspects. Il évalue toute chose non seulement à travers ses nombreux aspects, mais encore en lui prêtant des qualités ou des défauts, tels avantages ou tels inconvénients. Car définir l'ensemble des caractéristiques des objets est une façon psychologique de se les approprier. Ceux-ci sont alors triés, classés, puis comparés et mis en catégories. Évaluation des choses perçues, description de leurs caractéristiques, propriétés et fonctions, comparaison des choses entre elles, et classification en catégories sont les opérations mentales premières appliquées aux données appelées à renter dans notre champ de connaissances. Soupeser un objet tenu pour la première fois en main, le regarder sous toutes les coutures, est un geste naturel. Ranger de la vaisselle dans un placard selon la taille et l'usage de chaque ustensile, disposer les différents outils dans un atelier, ou classer des archives par date sont autant de pratiques habituelles devenues évidentes à notre fonctionnement mental. C'est là où l'on se rend compte combien le mental est « fonctionnel ». Mais cette habitude de classification, au départ purement pragmatique, s'est étendue à d'autres secteurs de la vie : par exemple à nos sentiments, à nos pensées, ou à des situations complexes. Qu'il s'agisse d'un problème mathématique, d'une interrogation philosophique, d'une situation technico-commerciale à gérer, ou d'un conflit psychologique, le mental a tendance à s'en saisir comme « sujet d'étude », en réalité comme un « objet » auquel il applique la même méthode. Cette méthodologie de tout analyser, évaluer, quantifier, et classer, fut historiquement initiée par le travail titanesque d'ARISTOTE explicité dans ses « Catégories ». Il englobe tous les champs : depuis les éléments naturels jusqu'aux objets les plus abstraits que seule la pensée pouvait appréhender, tout devrait être organisé dans son système. Le monde entier, du plus petit grain de poussière jusqu'à Dieu, se trouva ainsi nommé, connu, classifié, hiérarchisé et rangé à sa place, sa valeur définie une fois pour toute. C'est sûrement la première grande tentative de systématisation de la connaissance. Mais aussi grandiose que fut cette entreprise aristotélicienne, qui a marqué de son sceau le processus d'intellectualisation de la civilisation occidentale, il importe d'en souligner les caractéristiques essentiellement mentales. C'est ce mode catégoriel marqué du sceau de l' « intellectus » qui sert encore de base à toutes nos méthodologies scientifiques.

 

Dans son cheminement mental, l'homme va plus loin que simplement définir et classer les objets, il les qualifie. Il leur attribue des qualificatifs de « bons » ou « mauvais », de « beaux » ou de « laids », d'« utile » ou de « nuisible »…bien souvent en fonction d'une disposition psychologique propre à chacun, et en fonction de buts utilitaires.

Au début de l'humanité, on peut supposer qu'un fruit goûté pouvait être apprécié pour ses qualités : bien juteux, ou plus sucré qu'un autre ; et vite préféré pour la force qu'il procurait. Une flèche qui était bien droite, faite d'un bois dur à la pointe bien acérée, et soigneusement empennée pouvait être qualifiée d'excellente pour la chasse. Telle argile trouvée dans un ancien lit de rivière était meilleure qu'une autre, parce qu'après cuisson la poterie s'avérait plus résistante, et sa couleur noire flammée d'ocre la faisait préférer. A l'usage, l'homme sut évaluer quelles fibres donnaient les meilleurs textiles, quels minerais fondus donnaient les meilleurs métaux, quelles peaux les meilleurs parchemins…Furent ensuite comparées les techniques de fabrications, de stockage, et de commercialisation en fonction des difficultés de réalisation, d'acheminement ou de vente…La qualification des objets est donc une opération mentale devenue très complexe lorsqu'elle prend en compte de nombreux paramètres : des qualités intrinsèques (par ex. de dureté), l'abondance de l'objet ou au contraire sa rareté, son caractère périssable, ses difficultés d'acheminement, et s'il s'agit d'articles destinés à la vente de la loi de l'offre et de la demande…sans compter la part psychologique voire sentimentale qu'une personne peut attribuer à un objet, s'il résulte d'un cadeau, ou en fonction de critères esthétiques purement subjectifs.

 

Cette fonction mentale d'apprécier les objets selon leurs qualités reconnues, leurs usages et leur prix, a étendu son mode opératoire aux événements eux-mêmes. C'est devenu une habitude du mental ordinaire de plaquer ses grilles de valeurs sur toute situation : par exemple pour estimer la qualité d'une rencontre, l'ambiance d'un marché, juger de la vie politique du moment, ou faire la critique d'un objet d'art… La valorisation des objets, des personnes, et des événements, est devenue la conséquence de leur attribuer systématiquement des qualités et des défauts, des avantages et des inconvénients. La valorisation de certains critères par rapport à d'autres implique de privilégier certaines catégories de qualités au détriment d'autres, en fonction de préférences personnelles. À force de comparaisons, le mental est obligé de se construire des « grilles » élaborées non seulement à partir de l'usage des différentes catégories d'objets, mais surtout selon des échelles de valeur qui leur sont attribuées. Ces échelles de valeurs sont le fruit des influences éducatives et culturelles, ainsi que des croyances, idéologiques ou religieuses, dans lesquelles chacun a baigné depuis sa prime enfance. Ces croyances conditionnent une hiérarchie des valeurs à l'aune de laquelle toutes les choses de ce monde sont valorisées à nos yeux. Le mental fonctionne avec des « principes » reliés à des croyances propres à son environnement culturel ou conformes à sa tradition. L'observation du fonctionnement du mental ordinaire, c'est-à-dire de l'état de conscience habituelle de l'homme dans ses rapports avec la vie quotidienne, met en évidence un recours permanent à des grilles mentales. Ce sont tous les schémas mentaux construits au fil des expériences, et qui lui servent de repères. Ces schémas mentaux sont à la fois des « cases mentales » ou des grilles où toute connaissance nouvelle vient s'ordonner à côté du savoir engrangé, et ces échelles de valeur qui lui permettent de privilégier tel aspect qualitatif, donc d'opérer une sélection, et finalement un choix. Le choix procède toujours, du moins dans le fonctionnement mental, d'un tri fait en fonctions de critères définis. Le choix mental résulte d'un travail de sélection au bout duquel, en fonction de qualités retenues, de préférences subjectives, et d'un système de croyances, finalement une solution est préférée à d'autres. En permanence, le mental qualifie et disqualifie, retient ou rejette.

 

Il existe plusieurs théories de la connaissance selon que l'approche en est scientifique, psychologique, ou philosophique. Une branche particulière des Sciences Humaines appelée « Noétique » se donne précisément pour but d'étudier la nature de la « pensée » en puisant dans des champs pluridisciplinaires.

 

5) Le MENTAL UTILISE des SYSTEMES LOGIQUES

 

L'activité mentale ne se contente pas d'acquérir des connaissances; elle poursuit son activité en se saisissant de ces éléments de connaissances pour y appliquer diverses opérations mentales. Ce qu'on appelle communément le « traitement des données » qui est l'agencement de données de bases collectées s'étend également à des ensembles de connaissances. Celles-ci sont prises comme un substrat qui, par l'effet de diverses manipulations mentales, deviennent des « connaissances transformées ».

C'est ce que l'on fait en permanence dès que l'on se met à penser : à quoi puis-je utiliser telle connaissance ? Quoi faire à partir de ce que je sais ? Pour perfectionner une technique, il faut relier entre elles un certain nombre de connaissances parfois disparates, les unifier dans un système qui pourra enfanter des solutions techniques. À partir d'une donnée connue, prévoir une conséquence implique un raisonnement déductif. Il existe donc des modes opératoires par lesquels chaque connaissance ou ensemble de connaissances peut être repris et travaillé comme un produit fini. Les règles de transformation sont les opérations logiques appliquées par le mental. Le cerveau, du moins le cerveau temporal gauche, est un organe logique. Par exemple, l'homme sait, suite à l'expérience maintes fois répétées et mémorisées d'une bonne bourrasque, qu'à l'approche de nuages sombre, ou quand le vent se lève, la pluie ne va pas tarder à tomber. Mais il sait aussi que la pluie est favorable aux cultures, et il va en déduire quels travaux de jardinage à effectuer. Pour peu que les précipitations soient soutenues, il saura anticiper le risque d'une inondation. Et s'i vient à subir le désastre d'une crue, il mettra en chantier un plan de protection pour l'avenir en construisant des digues. Ainsi tout le savoir au départ acquis par l'expérience devient par une série de déductions logiques une « science théorique », en l'occurrence la Météorologie.

 

0n pourrait prendre des milliers d'exemples de la vie quotidienne pour illustrer que le moindre enchaînement de gestes nécessaires pour se laver, s'habiller, préparer de la nourriture…implique que chaque geste est déduit du précédant de manière parfaitement logique. Qu'il s'agisse de poser des canalisations sur un chantier, de conduire une voiture, ou de taper un rapport à la machine, toutes les phases opératoires successivement requises doivent s'enchaîner de façon logique. La plupart de nos actions comporte, si l'on en dissèque le déroulement, une succession de phases à chacune desquelles correspond une opération mentale précise. C'est notre cerveau qui est le support des opérations mentales déductives nécessaires à chaque étape. En prenant l'exemple aussi simple que celui de préparer ses bagages avant un voyage : il faut estimer le volume des articles par rapport à celui de la valise, ordonner les vêtements selon leur forme, tenir compte de ceux qui pourraient être froissés, placer sur le dessus ce qui sera le plus indispensable à l'arrivée…Ou bien encore : suivre une recette pour préparer un mets délicieux nécessite de respecter chaque séquence culinaire, chacune ayant sa raison d'être. Que ce soit pour rentrer sa voiture au garage, tailler un arbre fruitier, fraiser une mortaise, ou appâter une carpe dans un étang, chaque opération successive, découlant de la précédente pour une raison précise, devra être impeccablement respectée, « dans l'ordre logique des choses ». Qu'en est-il alors pour le déroulement d'une intervention chirurgicale, la taille d'un diamant, ou le montage d'un satellite !

 

L'opération mentale qui consiste à « déduire » un résultat à partir d'une donnée préalable est le mécanisme le plus courant de la pensée ordinaire. Elle est aussi à la base de la logique mathématique, par laquelle un énoncé doit permettre, en partant de données initiales et après avoir défini une règle, d'effectuer une « démonstration » aboutissant à un résultat. Le point de départ en est souvent un axiome, vérité non-démontrée mais acceptée comme hypothèse de départ. Par démonstration qui est la mise en application d'un système logique défini, le résultat démontré sera alors considéré comme acquis, c'est-à-dire une vérité démontrée. Celle-ci peut même devenir un « théorème » qui servira de règle à des démonstrations ultérieures. À chaque type de démonstration s'applique une règle précise ; qui peut être une règle numérique (par ex. une multiplication), une règle de construction géométrique (par ex. le tracé d'une parallèle ou d'une bissectrice), ou encore une fonction mathématique (reliant x à y par une fonction exponentielle, ou logarithmique…). Une évidence immédiatement déduite d'une proposition démontrée s'appelle un corollaire.

 

La conscience ordinaire trouve manifestement son expression à travers le langage. Le premier langage spontané est narratif, avant d'évoluer vers un langage discursif. Cela veut dire qu'après avoir décrit simplement les choses, le langage va exprimer toutes les opérations de comparaison, déduction, démonstration que la pensée aura appliquée ensuite à l'événement. Le discours est précisément ce déroulement de la parole qui exprime le cheminement mental de la personne. Le discours part de faits narrés ou d'idées abstraites, mais ne s'arrête pas au descriptif. Il s'enrichit bientôt d'un questionnement de la pensée, de comparaisons avec d'autres faits connus ; il soutient des hypothèses, va de conclusions en conclusions…Le discours comporte souvent une démonstration à l'adresse d'autrui, ce qui dénote d'une intention. C'est peut-être à cause de cette intentionnalité que l'outil du langage a pris un tel développement afin de véhiculer toutes les nuances intentionnelles dans la communication. L'aspect du langage qui s'intéresse à la formation des unités linguistiques constituées en phrases est la syntaxique ; celle-ci s'oppose à la signification des éléments véhiculés par le langage, au sens des mots, qui est l'objet de la sémantique. La structure complexe de la grammaire propre aux langues évoluées fournit une idée des possibilités nuancées d'expression par le biais du langage. Ainsi est rendu possible, lorsque des faits sont narrés, d'en préciser tous les aspects catégoriels par l'usage du fameux « Qui, que, quoi, dont, où, quand, comment, pourquoi ». Grâce à cette grille mentale, chaque action est définie, attribuée à un auteur, restituée en un lieu et une époque, précisée dans son mode, et explicitée dans sa causalité.

 

Il est à remarquer que le langage parlé ou écrit est un mode linéaire d'expression de la pensée. Sous cette forme qui est la plus habituelle des modes d'expressions, la pensée déroule son contenu de façon linéaire, un mot après un autre, une phrase venant enrichir le sens de la précédente, en se servant du temps pour procéder par rajouts. Mais ce mode ne peut pas donner en un seul mot, ni en une seule phrase tout le contenu d'un fait mental, d'une pensée. C'est pourquoi il faut en général tout un discours, plusieurs pages d'écrits, voire un livre entier pour exprimer les subtilités d'un ensemble de concepts. Un tableau peint riche en couleurs permettrait parfois de mieux exprimer certains contenus mentaux ou émotionnels. Et c'est pourquoi d'autres modes d'expression que le langage, comme le dessin, la danse et tous les arts d'expression corporelle, ainsi que le chant, s'avèrent plus à même de rendre tous les contenus émotionnels et imaginaires associés à l'activité mentale de l'homme. Le mental stricto sensu est assez « rigide », et la structure du langage qu'il a lui-même forgé le reflète fidèlement. Mais dès qu'au sein du mental sont associées des émotions et une dynamique psychique, il faut à l'homme des moyens d'expressions bien plus vivants où la gestuelle puisse entrer en scène, où tantôt une palette de couleurs, tantôt la richesse d'une mélodie, puisse exprimer ce qui est indicible.

 

Parmi les méthodes de raisonnement mises en œuvre par le mental pour appréhender les situations, surtout les plus complexes, il faut citer le recours au tandem mental que forment : Analyse et Synthèse. Ces deux termes viennent de la philosophie grecque qui les avait conçus comme deux mouvements complémentaires de la pensée.

L'analyse est la première phase d'une action de la pensée qui consiste, littéralement à « couper » la réalité en fragments plus facilement identifiables. Chaque proposition est décortiquée. Chaque événement est divisé en ses éléments constitutifs, qui deviennent alors mesurables et évaluables individuellement. On peut ainsi faire l'analyse chimique d'une solution pour savoir si elle est potable, ou bien analyser une proposition philosophique pour en dégager les différents concepts. On peut encore analyser le fonctionnement d'une entreprise sous ses divers aspects (administratif, comptable, du point de vue des ressources humaines, ou en terme d'objectifs…). Cette opération mentale analytique est appliquée banalement pour les faits les plus courants de la vie quotidienne. Elle prend toute son ampleur dans des évaluations à grande échelle, comme d'analyser les causes de la crise du monde moderne, ou de faire l'analyse des rouages les plus fins de la géopolitique au Moyen-Orient ou des échanges commerciaux avec l'Afrique…

La synthèse consiste ensuite à « réunir » tous les éléments analysés pour en refaire un ensemble cohérent. À partir d'un événement dont les parties ont été disséquées, ou plutôt d'un ensemble disséqué en « parties », la synthèse est une recomposition effectuée par la pensée qui aboutit à une nouvelle image ordonnée de la réalité. Elle vise en général à donner une compréhension du fait analysé, puis à tenter une résolution globale d'un problème complexe. Elle véhicule souvent l'intention de résoudre une situation, d'apporter une réponse à une série de questions. La synthèse doit aboutir en principe à une « conclusion ». Dans un sens réduit, ce que le langage moderne nomme une « synthèse de documents » ou une « synthèse de réunion » est un document résumé sous une forme concise ou conclusive.

Acquérir une vision synthétique d'un problème équivaut pour le mental à parvenir à une compréhension de celui-ci, la plus large possible. À la différence d'un discours linéaire, l'opération mentale requise pour avoir une vue synthétique globale d'un problème, doit faire intervenir simultanément des points de vue différents ; elle doit surtout reconstituer un ensemble cohérent, à partir d'éléments morcelés par la méthode même de l'analyse, et se faire une compréhension mentale d'un ensemble sensé revêtir une certaine unité.

 

Dans une dissertation, il est classique de procéder en trois temps pour mener le cours de sa démonstration : thèse, antithèse, synthèse. La thèse développe une proposition de départ, analyse les éléments de cette proposition pour les orienter ensuite dans une certaine direction ; l'antithèse cherche des éléments de réfutation venant contredire ou limiter la thèse originelle; la synthèse fait naître de cette contradiction une solution émergente présumée cohérente voire irréfutable.

 

L'homme qui conduit une démonstration met en œuvre au niveau mental ce qu'on appelle des raisonnements. Un « raisonnement » est mode de pensée qui utilise une certaine logique. La pensée logique, si l'on nomme ainsi la pensée qui raisonne, coopère avec les aires corticales des deux hémisphères, mais tout particulièrement avec les zones du langage de l'hémisphère gauche. C'est une pensée structurée et « structurante », à savoir qu'elle-même s'est structurée avec l'apprentissage conformément à des logiques apprises ; et que tout ce que cette pensée crée : le langage et ses syntaxes grammaticales, les techniques, les systèmes juridiques applicables aux sociétés, et les principes d'organisation sociale, elle les marque de son pouvoir structurant, de sa volonté organisatrice. À tel point que si l'on veut connaître la nature de la conscience propre à l'homme d'une époque, il suffit d'en étudier la langue, les techniques, et les structures sociales mises en place, tellement elles lui correspondent comme un gant. C'est un fait que les civilisations ont évolué en accordant de plus en plus de place aux techniques au fur et à mesure où celles-ci étaient inventées. Les civilisations ont fait appel de plus en plus aux « principes d'organisation et de gestion ». En même temps, la culture est devenue de plus en plus « intellectuelle ». La société moderne est devenue une « société mentalisée ». Des courants de pensée comme le « Structuralisme » en sont l'illustration. Il n'est donc pas étonnant que la cybernétique dont l'obsession était de tout modéliser ait réduit la pensée humaine à sa seule dimension mentale, celle que le langage informatique pouvait copier.

 

Le langage informatique est un bon exemple d'application de systèmes logiques. Basé sur un système binaire, l'outil informatique a été modélisé sur les opérations mentales simples que sont le choix entre deux propositions et le passage successif d'un élément à l'autre par un chemin représenté par un lien logique défini. De choix en choix se constitue une arborescence, où chaque lignage se compose d'une succession d'éléments fonctionnellement reliés entre eux. Ce processus de pensée cybernétique exclusivement logique (et où la logique est exclusive), sur laquelle a été calquée le modèle informatique est finalement une « pensée mécanique ».

 

À l'origine, la « Logique » fut une notion philosophique largement développée par ARISTOTE, puis par toute la philosophie antique, comme « une science du Raisonnement ». Avec l'expansion des techniques, le concept a évolué avec les mathématiques et la physique vers la notion de « Méthode » et la reconnaissance qu'on puisse faire appel à « différentes logiques ». L'épistémologie des sciences s'est penchée sur l'identification des différents « systèmes logiques » dont l'application appelle le recours à des méthodologies différentes. À titre d'exemples : après la géométrie euclidienne répondant à des lois précises de l'espace, on a découvert des géométries non-euclidiennes dotées d'autres lois et d'autres logiques, et capables de résoudre des problèmes dans d'autres domaines d'application. De même la physique quantique a révolutionné la physique atomique classique parce que son abord méthodologique utilisant une autre logique. En posant des hypothèses différentes sur la matière et l'espace, elle a ouvert le champ à des découvertes d'un ordre physique différent. Il existe en fait des manières multiples de raisonner. Et, lorsqu'une incompréhension se fait jour entre plusieurs personnes, ce n'est pas toujours en raison d'intentionnalités différentes ; bien souvent, on constate que le point de départ, l'axiome initial en fait, n'est pas le même dans le mental de chacun. Il importe donc, dans la communication entre les personnes, une nécessité dès le début d'une entreprise : avoir explicité l'axiome de départ, défini les concepts servant de principes fondateurs, précisé à l'autre la logique employée, et pour peu qu'on en soit conscient et en même temps honnête, de lui avoir dévoilé ses intentionnalités.

 

À côté du raisonnement logique habituel reposant sur des comparaisons et des filiations déductives, le « raisonnement analogique » examine une situation en laissant la pensée procéder par associations d'idées jusqu'à ce que surgisse une ressemblance mise en parallèle. L'analogie consiste à trouver une ressemblance entre deux réalités, afin d'en éclairer une, par effet de miroir, par l'image de l'autre. Ainsi, pour comprendre une situation particulièrement complexe dont des éléments nous échappent (ce qui n'est pas favorable à l'usage d'un raisonnement) on peut s'aider en faisant appel à une autre situation présentant une certaine similitude qui, mise en parallèle, peut fournir des clés de compréhension utilisables à la première situation. L'analogie ne peut apporter de preuve, à la différence du raisonnement logique qui prétend apporter la preuve d'une réalité par le biais d'une démonstration. Mais elle apporte un éclairage. Beaucoup plus en rapport avec le cerveau droit créatif, l'analogie signifie que le mental, un moment acculé à une impasse sémantique, doit aller chercher dans des registres plus larges des processus semblables très utiles pour la compréhension des processus du vivant. Alors que la logique s'applique à définir des objets ou à ordonner des concepts, l'analogie met en parallèle des idées impliquées dans le regard sur la vie.

 

  1. La CONSCIENCE au NIVEAU MENTAL est posée en terme de SUJET-OBJET

 

Dans l'état mental ordinaire, l'homme vit (éprouve, pense, parle, et agit) en se concevant comme un « sujet » en relation avec le monde environnant qui, lui, est constitué d'une multitude d' « objets ». En tant que sujet pensant et agissant, l'homme se désigne lui-même par « j e ». Il nomme ainsi sa réalité propre en tant qu'individu. Il se définit donc comme un « sujet-ego » identifié qui regarde le monde à partir de lui-même. Ce point de vue caractérise la « conscience mentale individuelle ». Ce qui vient à sa rencontre, qu'il s'agisse d'un autre individu, d'un objet quelconque, d'un événement ou même d'une opinion, est toujours saisi par la conscience individuelle comme un « objet » à traiter. Ainsi, le contenu de « ma » conscience apparaît à mon regard comme étant une « réalité subjective » au sens qu'elle se rapporte à mon expérience de « sujet » unique en son genre. De ce fait, la nature de ma relation avec l'environnement est une « relation objectale » dans le sens où toutes les réalités extérieures sont des objets dont je suis séparé.

 

Ce qui semble ainsi décrit comme une évidence pour la manière habituelle de raisonner, c'est-à-dire de se concevoir comme sujet séparé du reste du monde, n'est pas nécessairement vrai dans d'autres états de conscience. Ainsi, dans la psychose, un trouble profond au niveau identitaire peut barrer l'accès au « Je ». De même, dans certains états pathologiques où la conscience est altérée par des désordres graves du cerveau (encéphalopathies, états démentiels…) la relation du sujet à son environnement extérieur devient complètement confusionnelle. Les états mystiques sont aussi un exemple représentatif où un mode « fusionnel » avec une autre Réalité coïncide avec la perte complète d'identité séparée ; il n'y a plus de perception d'un moi distinct des réalités environnantes, et il n'y a plus de relation mentale de type objectale avec elles. Ces états sont littéralement « extraordinaires » par comparaison à ce que l'homme vit habituellement au plan « ordinaire » mental de sa conscience.

 

L'accession à l'état de sujet, à l'étape du « Je » représente déjà pour la conscience le résultat d'un long cheminement qui s'est accompli au cours de la phylogenèse humaine. La conscience primitive de l'homme, même si l'on admet qu'elle ait comporté des perceptions naturelles aiguisées, est supposée s'être très lentement construite sur la base de représentations mentales simples, avec un contenu cognitif réduit, des mécanismes psychologiques archaïques, et un comportement social tribal. La conscience du « Je » n'émerge vraiment de cette conscience tribale qu'aux périodes historiques. Au fur et à mesure du développement de l'homme qui, depuis les époques préhistoriques et protohistoriques, se constituait progressivement, se renforçaient ses processus de mentalisation qui permirent les techniques et les premières civilisations. L'homme développait des capacités d'organisation toujours plus grandes, et parallèlement le développement de la conscience de soi et de la conscience des objets se fit sur un mode d'individuation progressive. Les premiers hommes chez qui un mental fort leur fit prendre conscience de leurs qualités individuelles devinrent naturellement des chefs de tribus ou des savants respectés pour leur savoir autant que pour leur pouvoir. Ainsi le « roi » fut historiquement celui qui avait acquis, plus que les autres, une forte conscience de sa personnalité, une haute estime de soi, et un sens personnel de ses responsabilités. Le processus d'individuation fait de chacun, à notre époque, un roi ou un « petit maître » régnant sur un territoire …territoire limité qui amène vite l'individu à se heurter à ses voisins pou

Dernière modification le dimanche, 17 février 2013
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