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L'épreuve de philo était pourtant simple. Le sujet traitait de vérité. Déjà dans ma tête, je voyais le plan se profiler, bien sûr thèse, antithèse, synthèse, déjà Van Gogh se manifester : « il faut commencer par éprouver ce qu'on veut exprimer. » Je l'éprouvais déjà, en une fraction de seconde j'aperçus la totalité de ma dissertation, sans hésitation, fluide comme le vent de printemps, m'emportant comme l'eau emporte la feuille. Je me laisserai naviguer, délaissant le frein à main, celui à penser. Mon professeur m'avait conseillé vivement d'étudier les textes de chacun des philosophes que nous avions abordé durant cette année de terminale. Je les connaissais bien, peut-être même trop. Je me souviens encore, dans ce moment crucial où je devais faire mes preuves, je me parlais à moi-même, et puis je dialoguais avec l'un et puis l'autre, ces personnages dont je ne connaissais que leurs mots et dont le sens, me semblait-il, m'échappait parfois cruellement. J'aurai tant souhaité les avoir connus, avoir vécu avec chacun d'eux, m'être mélangé à eux, enfin oui, avoir respiré leur histoire particulière, afin de mieux comprendre leur philosophie, leur tournure de phrase et le chemin que prenaient leurs pensées. Mon esprit vagabondait, se perdait dans les paroles de l'un puis de l'autre que j'écrivais à la va vite sur mon brouillon.

« La vérité n'existe que dans l'expérience » (1)

« Ce sont rarement les réponses qui apportent la vérité, mais l'enchaînement des questions. » (2)

« La vérité est en nous, elle ne vient point du dehors. » (3)

« Les preuves fatiguent la vérité. » (4)

« La vérité existe. On n'invente que le mensonge. » (5)

« La vérité a besoin de mensonge - car comment la définir sans contraste ? » (6)

« Il n'y a pas de menteurs, mais des gens avides d'illusion. » (7)

« A chacun sa vérité. » (8)

« Les illusions perdues sont des vérités trouvées. » (9)

Il me fallait mettre de l'ordre dans tout ce tohu-bohu. A cet instant, je me rappelais d'Edmund Husserl, « quiconque veut vraiment devenir philosophe devra se replier sur soi-même. » A cet instant, je me demandais : « comment laisser émerger de soi sa propre pensée quand on est encombré de celles des autres ? » Husserl qui aura pour élève Arthur Schopenhauer dont je me souvenais encore cette phrase que j'avais lu en tout début d'année : « Par des citations on affiche son érudition, on sacrifie son originalité. » propos qui m'avaient longuement frustré tant je savais déjà qu'à cette épreuve de fin d'année, je devais prouver « mon érudition », « l'afficher » en reprenant ses termes et que ma réflexion, au fond, ne ferait que s'appuyer dessus. Je m'interrogeais : m'accorderai-je à la demande générale étant sûr que l'intellectualisme et la culture dont je ferais part seront immanquablement appréciés et reconnus comme une forme d'intelligence ? me remémorant cette autre citation de Sören Kierkegaard : « Plus on pense de façon objective, moins on existe. »... Je me disais : « chacun de ces philosophes n'a été philosophe que par les idées qui l'ont nourri toute leur vie durant, idées qui ont été pour certains d'entre eux vérités, parfois à argumenter. » Je me dirais plus tard, quand il me sera exprimé que j'avais trop de réflexions personnelles et pas assez de savoir universitaire : « C'est vrai, j'aurai pu parler d'Untel et d'un autre afin de faire valider mon savoir qui aurait été remarqué par des annotations soignées,... et oublier par la même occasion mon bon sens et mon chat qui se prélassait sur le rebord de la fenêtre »...

... Voilà que j'en devenais hésitant, alors qu'au tout début je trouvais le thème simple,... je ne savais plus... M'appuierai-je sur la réflexion des autres ou m'autoriserai-je en tout premier lieu à m'appuyer sur ma vision, sur tous ces temps que je m'accordais en dehors des heures de classe, tous ces temps où je marchais seul à dialoguer avec moi-même où je cherchais ce que pouvait être l'autorité, la singularité, la particularité d'un individu. Où je me demandais qu'elle était ma vérité, si j'en avais une, si je devais me conformer à celles d'un autre parce que déjà réfléchies, ou s'il me fallait trier en moi, soigneusement, patiemment tout ce monde de pensées, de devoirs et de réflexions dans lequel je vivais afin de considérer dans tout cet amas ce qui était bien à moi, ce par quoi mon corps se mettait à chanter et mon âme à aimer. Je me souviens de ce jour où j'optait pour le triage, même si plus tard je le remettrais encore en question. Je me souviens que j'avais pris rendez-vous avec mon professeur de philosophie, « que me conseillez-vous de faire lors du baccalauréat ? Dois-je étaler ma science, dois-je faire un mélange étudié entre savoir et réflexions personnelles, puis-je ne présenter que ma réflexion ? » Il m'avait répondu : « fais ce qui te tient le plus à cœur et oublies toutes les conventions. » Au fond, qu'avais-je à perdre si ce n'était une note inférieure à dix qu'un autre me donnerait que je ne connaissais pas, un autre qui peut-être n'aurait jamais répondu à ma question par cette invite, un autre qui ne pouvait me connaître comme mon professeur me connaissait. Alors qu'avais-je à perdre ? Juste la déception de mes parents si effectivement la note se trouvait sous le dix.

Mais mon esprit n'arrivait pas à se calmer, malgré que le plan m'avait paru simple, je me retrouvais, encore, à chaque instant perdu, dans ce présent que je percevais comme n'étant pas un temps conjugable mais qui, vécu, devenait éternité, espace sans nom... Non, décidément je ne savais plus, je ne savais même plus ce que voulait dire « vérité », ce mot devint soudain étranger. Je pressentais que cet égarement faisait partie du plan, il n'en demeurait pas moins que mon esprit se trouvait soudain dépourvu de toute envie d'écrire. Je ne voyais aucune vérité, mais seulement le réel. Dans cet instant de soudaineté qui se prolongeait indéfiniment à mes yeux, ce mot me fit l'écho de la somme de toutes les pensées que l'homme sécrète et qui ne sont presqu'invariablement que des projections de sa part. Soudain, je me suis vu écrire que l'homme ne voit que les vérités qui l'arrangent, que les vérités qui le réconfortent et confortent dans sa souffrance, car l'homme aime l'afficher, cette souffrance qui lui est particulière. A partir d'elle, il donne au monde une tonalité qu'il est fier d'élaborer, mais toujours une tonalité. Ce mot vérité me donnait la nausée, comment se permettre de dire encore qu'il existe une vérité unique, si ce n'est en partant inconsciemment dans un ésotérisme enfantin ou angélique, ou encore en se racontant une jolie histoire de sagesse, d'unité ou d'intégrisme. Si la vérité n'est pas rattachée au réel, si je ne vois pas la crasse ou le baume qui colmatent mes yeux et qui m'empêchent de voir ce qui est, alors toutes mes vérités ne seront qu'illusions, oui projections. Je me noierais dans un rêve d'idées et de convictions (que je prendrais pour vérités), je me noierais de manière grandiose, tant mon inconscience est à la mesure de l'immensité de mon ignorance. Sur ces mots, j'entrepris ma dissertation sans plus me poser de questions sur son contenu.

Et je partis avec mon monde intérieur fait des mots des autres et des miens, je me disais : « oui, le langage de la vérité est simple », (10). Si je me place au-delà de mes limites mentales, dans ce lieu où les concepts sont abolis, je découvrirai une vérité unique, une vérité qui n'a pas de mot pour se décrire. Oui, « un sage est sans idée (11) ». Je pensais à cette approche non-duelle dont nous avions eu vent, d'une certaine manière, elle ébranlait puissamment le conditionnement du philosophe occidental qui, dans bien des cas, ne pouvait commencer à méditer qu'en restant branché à l'attitude occidentale la plus répandue, à ce côté matérialiste (intellectualiste) vis-à-vis duquel je constatais n'avoir aucune attirance. Je me disais cependant, lorsqu'il avait été question de vrai nature ou d'être véritable : « la nature, l'être, pourraient-ils être à ce point faux pour devoir les compléter de ces qualificatifs ? » et préférais parler de naturel. J'écrirai cette phrase d'Anne O' Nym, auteur irlandais du XIIIième siècle vis-à-vis duquel mon correcteur portait des doutes quant à son existence réelle, phrase qui s'était gravée je ne sais comment dans mon esprit : « Si comme nous le pressentons le surgissement de la vérité est conséquence de l'apaisement du mental, ce qui précède et ce qui suit n'a aucune raison d'être. » Suite à quoi je poursuivrai « l'ultime vérité (s'il en est) ne peut se découvrir que dans l'absence totale de vérités ». Je trouvais le son de ma phrase juste, léger, profond à ceci près que mon correcteur me fit remarquer que je n'avais pas mentionné le nom de son auteur. Ce qui me renverra, plus tard, lorsque j'aurai eu connaissance de cette apostrophe, à ces petites vérités sociales : dans le domaine philosophique, pour que notre vision soit tangiblement tangible, il faut avoir du « poids », et pour avoir du poids, il faut bien être vieux, tant la convention humainement propagée ne connaît des propos de Jullien que des traces sur le papier : « un sage est sans idée ». Oui, le domaine philosophique, était de celui où l'esprit des gens avait pris tant de supériorités, qu'il m'aurait fallu marcher dans les pas de ces prétendus grands penseurs, et je préférai là aussi discuter avec mon chat. L'enjeu me fatiguait trop vite, devoir anticiper sur mon adversaire qui toujours plus vieux que moi en aurait su davantage et aurait déballer toute sa science alors que je n'avais pour seule arme que mon esprit, ma perception et mes tripes.

Oui, dans cette antithèse où j'avais traité de l'importance que l'homme accorde à l'âge, importance vis-à-vis de laquelle il était persuadé d'être dans le vrai, pensant que l'âge confère une certaine maturité, donc sagesse, donc que la vérité une et unique ne pouvait s'appréhender que passé cinquante ans, je penchais pour caser cette pensée dans les conditionnements mentaux occidentaux et même humains, conditionnements dont ce même esprit humain prenaient pour vérités. Ainsi dans cette antithèse, j'avais mis en évidence, ces petites vérités que l'on entretient en soi-même, philosophes ou pas, et qu'au fond, ces petites vérités étaient toutes dépendantes de notre condition, de notre héritage, de notre société, de notre culture, de notre religion, de l'époque dans laquelle on vivait, du lien à notre mère et de celui à notre père, enfin de notre sécurité financière et de celle affective. Nos petites vérités personnelles que nous rendions universelles... ! Enfin que nous souhaitions rendre universelles. Pouvais-je dire que ce que j'écrivais à ce moment-là étaient des vérités pour moi ? Pouvais-je prétendre détenir des vérités ? Je pensais n'écrire que des constats, je le mentionnerai dans ma dissertation. Cela me vaudra une remarque de la part du même correcteur, « serais-je suffisamment lucide pour prétendre à n'écrire que des constats ». Ne connaissant pas alors sa réaction, je poursuivais, dégagé de toute critique extérieure : un constat, est-il une vérité ? Non, un constat est une observation, et remplacer ce mot par celui de vérité était un risque si grand à l'endoctrinement et au sectarisme, que je ne pouvais me résigner à parler de vérités. Et qu'il fallait bien être un totalitariste potentiel pour transformer le mot constat en vérité.

J'ai alors parlé de cette expression « chacun voit midi à sa porte » que je considérais somme toute comme la citation du moment, sapience populaire que la philosophie met à mal par trop de pensées réfléchies. A la fois, je remarquais, comme une évidence, que l'être humain se targue de détenir des vérités qu'il aime à partager, parfois même à prouver, qu'il préfère se mentir aveuglément en pensant que ses vérités sont les vérités, que son midi à sa porte est plus prometteur que celui de sa voisine. A la fois, je pensais en moi-même : « oui, pourquoi pas chacun sa vérité, et comment pourrait-il en être autrement si l'on prétend que tous les mots qui sortent de la bouche d'un individu sont les indicateurs de sa vérité ? Pourquoi pas si l'on aime à penser que chacun a sa vérité et si l'on ne peut pas s'empêcher de considérer l'homme autrement que comme un amoncellement de vérités particulières. »

Je pensais alors : si l'on est religieux, bouddhiste ou hindouiste, on va proclamer que la vérité est une et unique, et moi avec mes petites vérités,... que deviens-je ? Qu'est-ce que j'en fais de mes petites vérités ? Pour faire partie de cette espèce humaine spirituellement qualifiée, devrais-je quitter ma réflexion et m'en remettre à des textes qui me sont étrangers, traduits par d'autres, et qui expriment somme toute un autre conditionnement humain, une autre façon de voir les choses ? Oui, devrais-je me couvrir d'un autre conditionnement et me transformer en « Ecclésiaste » ?... Qu'est-ce que j'en fais de mes petites vérités quand j'entreprends de devenir l'élève de... Et puis, la vérité est une et unique, ça fait quoi dans mon quotidien ? « La vérité, c'est qu'il n'y a pas de vérité. » (12), cette phrase, même si je la trouvais banale, soulignait tant l'absence d'une vérité unique que l'évidence que chaque individu porte en lui sa manière de concevoir le réel, de le mettre en mot.

Et puis, mon esprit prenant l'autoroute des vacances, je me souviens avoir interpellé l'unique lecteur de cet écrit, toujours ce même cher correcteur : où ce mot résonne-t-il en chacun d'entre nous ? A quoi fait-il référence ? A quoi pensons-nous quand nos oreilles et notre corps l'entendent ? Que dirait notre bouche si elle était libérée de toute hésitation de parler ? Et pour l'étranger qui a fui son pays, quel en est le sens ? Et pour celui qui a grandi dans un foyer sécurisant, et pour la femme qui a connu l'amour, et pour celle qui a souffert de déception, et pour celui qui a fait polytechnique, et pour le scientifique, et pour l'avocat, et pour l'homme d'église, qu'est-ce que ce mot provoque, que dit-il ? Tout cela me semblait absolument subjectif. Je me rendais compte que tout dépendait de la définition conditionnelle que nous attribuions à ce mot : la vérité était-elle en opposition avec le faux ou était-elle mise en lien avec le réel ?... quand on sait que les opposés vrai / faux sont (en quelque sorte) à la base de l'idéologie nazi, qu'espérons-nous encore attendre d'autre de ce couple, quand on constate que ces notions sont induites par des conceptions mentales si cloisonnées qu'elles amènent au racisme en tout genre, que ce soit celui tourné vers une autre couleur de peau, que celui vers une autre manière de vivre, quand on observe dans l'histoire de l'humanité que la proclamation des religieux à prétendre détenir la vérité a été à l'origine de leurs croisades impitoyables au nom de Dieu, j'en déduisais que ceux encore qui poursuivaient dans cette voie (il n'y a qu'une seule vérité) soit méconnaissaient ses faits, soit (et dans tous les cas) prolongeaient une inconscience à l'origine des désastres de l'arme nucléaire.

J'écrivais sur mon brouillon : « Détenir même une seule vérité, comme cela est trop fatiguant. Il faut l'élaborer, la revendiquer, l'approuver souvent, la cultiver comme on cultive la propreté d'une maison, il faut se l'approprier et qu'elle reste bien à soi, il faut être déterminé à la préserver contre vent et marée, il faut la mettre en valeur lors de ces grandes discussions que les grandes gens affectionnent, il faut même pour certains la discipliner, la justifier, montrer par A plus B que l'on a raison, parce qu'en fait, détenir une vérité n'a de sens que si l'on cherche à tout prix la reconnaissance de l'autre, que si l'on espère son approbation, que si l'on est en mal d'originalité, de singularité, de popularité... de pouvoir. » Pensant à Omar Khayyam, je me souvenais qu'à peine âgé de vingt quatre ans, son esprit et son corps parlaient déjà un autre langage que celui de ceux de son époque, et qu'au sujet de la vérité, il refusait si abruptement ce mot qu'il le laissait aux charognards et aux scorpions, sinon partant dans son éloge sur le vin et les femmes, formulait cette pensée : la vérité est en eux. Je mentionnais ce Robaïyat dont les mots maintes fois répétés m'entraînèrent dans la vision de ce solitaire tant estimé : « Sur la Terre bariolée chemine un homme, ni riche ni pauvre, ni croyant ni infidèle, il ne courtise aucune vérité, il ne vénère aucune loi... Sur la Terre bariolée, quel est cet homme brave et triste ? »

Je poursuivais : « Ce que j'aime dans la nature, c'est qu'elle ne sécrète pas de vérités, qu'elle n'en fabrique pas, ce mot d'ailleurs, me semble avoir été inventé par l'homme en mal de pouvoir. Toute proclamation d'une vérité est signe d'ignorance, d'infantilisme. Les grandes personnes ont muselé tant leurs esprits par des vérités qui n'en sont pas, qu'elles ignorent que leur intellectualisme et leurs réflexions reposent sur leur inconscience. L'homme ne désire voir que la surface des choses, les profondeurs lui font peur même s'il prétend le contraire. »

... Au fond, il se pourrait bien que la dissertation n'eusse de sens véritable que pour celui qui l'écrivait tant le sens que je mettais derrière le mot vérité dépendait de mon vécu.

Alors pourquoi diable écrire sur ce sujet,

tant l'évidence était simple : un vécu, une vérité.

Nostalgique, je me disais : la vérité, c'est qu'on n'écoute jamais l'autre mais seulement soi-même, alors pourquoi écrire sur la vérité si ce n'est pour soi-même. ...

Je me souvenais de la définition historique : « vérité est une forme empruntée au latin veritas, le vrai, la vérité, la réalité, les règles, la droiture, dérivé, comme veridicere (véridique), verificare (vérifier) de l'adjectif (vrai). Vérité se dit avec une valeur générale pour le réel », (13) et je rendais grâce à la langue française qui contenait tous les éléments de réponse qui me procuraient joie et délivrance.

Mais voilà que la question ne tardait à se manifester : alors est à définir le réel ? Je me voyais de nouveau reparti sur un autre monde de réflexions, un livre n'y suffirait pas, pourtant ici, je devais me contenter de quelques pages. Comme la tâche me semblait ardue, je devais moi-même me couper l'herbe sous les pieds, je devais raboter de près ma pensée, en faire une synthèse plus court que ça tu meurs, la réalité du moment était bien tangible : il me fallait être concis. Je le serais tant bien que mal, je le serais, impuissant de rallonger ce temps qui nous était imparti, je le serais puisque c'était cela le réel. J'entreprenais de parler de ce réel, de ce « voir sans voile », « ressentir sans peur », « aimer sans idée sur l'amour ». Je plongeais mon esprit jusqu'au confins de cette absence d'idée, une forme de néant mental, ma main dont les mouvements ininterrompus traduisait la course poursuite entre la rapidité de ma pensée et son mouvement à elle. Et ça, c'était une réalité. Je dénotais l'absence totale de niveaux de réalités, ni supérieure ni inférieure, de telle sorte, que ce décalage entre la rapidité de ma pensée et celle de ma main n'était pas moindre ni supérieure à la réalité d'une douleur, à la réalité d'un son de voix, à l'émotion qu'elle transporte. Je notais seulement - en soulignant ce dernier mot -, qu'il s'agissait de différences d'aspects. J'en déduisais que la vérité dépendait de notre capacité à voir le réel, à l'appréhender, à se laisser toucher par lui.

Soudain je me suis vu oubliant les annotations de mon correcteur, observation qui immanquablement me rappela ce dilemme, cependant à ce moment là, je découvrais que sa notation lui appartenait, que le monde de la réflexion était un monde si particulier tant il était indispensable d'entrer ne serait-ce qu'un instant dans celui qui écrivait, que je me voyais douter des compétences de ce juge qui clorait ma réflexion par quelques mots et des chiffres validant ou invalidant. La réalité était qu'il y avait un élève et un professeur, la réalité était de passer ce baccalauréat, ma réalité était que je doutais de lui comme je pouvais douter de moi, la réalité de mon aspiration était que j'aurai vraiment désiré être au temps de Socrate ou poursuivre ses moments délicieux avec mon professeur en philosophie où nous conversions, non... où nous nous exercions l'un l'autre, même pas... où par la réflexion de l'autre nous éclairions notre propre pensée. A cet instant précis, je maudissais l'éducation nationale vis-à-vis de laquelle je me sentais soudain l'esclave. Pourtant, à ces mots rageurs, le rire démangea la peau de mon visage, je percevais l'immense théâtre auquel je collaborais pleinement et sans aucun recul.

Malgré tout et par cette vision, j'imaginais une folie, rendre ma copie blanche par provocation et seulement écrire « ma vérité : ne point corrompre ma pensée en la racornissant en quelques lignes. »

Mais non, et je laisserai cette phrase à mon cher correcteur que j'imaginais binoclard : « Le monde dans lequel chacun vit dépend de la façon de le concevoir. » (14) lui exprimant par ces quelques mots qu'en définitive, une dissertation n'avait de valeur que dans la mesure de son jugement et non dans celle de celui qui l'écrivait. Ainsi je finissais en précisant qu'en réalité (et non en vérité), cette dissertation n'était dédiée à personne d'autre qu'à moi, qu'en réalité (et non en vérité) son sens dépendait uniquement de mon regard et de sa limite et qu'il était bien hasardeux de noter un texte philosophique quand on n'en connaissait pas son auteur. Qu'en réalité, oui, chacune de ces phrases ne détenait aucune vérité, chacune était l'émergence d'un individu particulier et devait le rester, chacune dépendait de l'heure, du lieu et des conditionnements dans lesquels se trouvaient son écrivain. Que la notion d'âge devait être abolie, ainsi que celle de la quantité de savoir et de culture. En reprenant les termes de Jullien, je constatais encore une fois qu'il n'était possible d'apprécier une réflexion autre que la nôtre qu'en étant sans idée et paradoxalement en restant branché à soi-même.

Voilà il aurait fallu, et cela ne faisait plus partie de la vérité puisque ne faisant pas partie du réel, oui, il aurait fallu que chaque professeur de philosophie puisse être vierge d'idées. Cher Friedrich Nietzsche qui constate « si nous nous trouvons tellement à l'aise dans la pleine nature, c'est qu'elle n'a pas d'opinion sur nous. », et encore « limites de notre ouïe - On n'entend que les questions auxquelles on est en mesure de trouver une réponse. » Alors, si encore l'homme cherchait à préserver ce mot, et à la condition qu'il le mette en lien avec cet autre : réalité, je clôturais définitivement ma dissertation par ces propos : « ma vérité dépend incontestablement de mes limites à voir le réel. Dans la pleine conscience de mes limites, la vérité qui se révèle n'est plus personnelle, elle n'est même pas objective, mais d'une subjectivité pleine et entière, mot (subjectivité) faisant référence à la réponse à la question : « qui suis-je ? ». Oui, et je le répétais tant je percevais ma conscience s'éclairer par ces propos, et n'y pouvant plus, ma main faisant un lapsus : « dans la pleine conscience de mes limites, la réalité qui se révèle n'est plus personne, seule son expression le demeure.

Dernière modification le dimanche, 17 février 2013
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