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Parmi les enseignements spirituels contemporains qui insistent sur notre fragmentation, nous trouvons, bien sûr, l’enseignement de J. Krishnamurti [1], mais aussi, sur le thème de la multiplicité des “moi”, « l’Enseignement inconnu » [2] de G. I. Gurdjieff qui reste d’avant-garde dans sa forme et sa démarche.

D’autant plus que les avancées en Sciences Cognitives confirment ses notions les plus originales ; dont, en particulier, celle des différentes vitesses des centres [voir encadré n°1].

L’absence de volonté consciente en est une autre tout aussi importante, issue de cet enseignement qui, comme tout enseignement traditionnel, déclare que l’homme ordinaire vit, pense, se meut et s’émeut dans une sorte de sommeil hypnotique, identifié à des désirs et des peurs, des images et des croyances, qui lui cachent la “Réalité” ou encore sa “vraie nature”. Cette vie mécanique, inconsciente, de notre existence à l’état ordinaire, se retrouve corroborée par des expériences en neuro-physiologie effectuées sur presque 50 ans de recherche. 
L’absence d’un Moi individuel conscient, d’une entité spirituelle, libre et éternelle, devient également l’incontournable évidence des Sciences Cognitives. 
Il est extrêmement important, pour l’homme d’aujourd’hui, désireux de ne pas étouffer ses propres aspirations spirituelles, de savoir que ces sciences contemporaines retrouvent là des notions initiatiques et traditionnelles tout à fait fondamentales.

Expériences scientifiques sur la « vitesse des centres »

Les premières expériences réalisées par Benjamin Libet, montrèrent à la fois l’inconscience de notre activité volontaire, et les différentes vitesse de nos fonctions mentales, émotionnelles et motrices. Gurdjieff, en transmettant, par un enseignement vécu, ses connaissances néoplatoniciennes, fit découvrir à ses adeptes la lenteur assez choquante du centre intellectuel, “dépassé” par la célérité des centres émotionnel, moteur et instinctif. 
Ainsi notre faculté de représentation, notre activité cognitive sous la forme des pensées ordinaires qui nous habitent, reste beaucoup plus lente que nos activités motrice, instinctive et émotionnelle.

C’est également ce que montra B. Libet [4] dans un contexte d’observation expérimentale, avec des sujets pourvus d’électrodes. Tandis qu’une stimulation électrique de la peau sur une main est enregistrée par le cortex cérébral au bout de 30 millisecondes, 500 millisecondes deviennent nécessaires pour que cette stimulation parvienne à la conscience du sujet. Le même délai est, par exemple, constaté pour la prise de conscience d’un objet visuel. Ainsi, même si un conducteur en possession de ses moyens freine au bout d’environ 150 millisecondes, il prend conscience, un peu plus de 300 millisecondes plus tard, qu’un chat, ou qu’un enfant, traverse imprudemment la rue.

Si les expérimentateurs constatent que le sujet reste persuadé d’avoir pris conscience de l’enfant avant d’avoir décidé de freiner puis de s’être exécuté afin d’éviter un malheur, l’enregistrement cérébral contredit cette croyance. Selon Gurdjieff, les centres instinctifs et moteurs fonctionnent beaucoup plus vite que le centre intellectuel ; la prise de conscience de la situation nous fait réaliser que nous “dormons”, et que nos actes se déroulent mécaniquement. Rudolf Steiner [5], le fondateur de l’anthroposophie, confirme ce point de vue “initiatique” : l’homme dort dans sa volonté, rêve dans ses émotions, et n’est éveillé que dans sa pensée – quand il pense !

Des expériences plus récentes consistent à présenter, à des sujets normaux, en l’espace d’une fraction de seconde des photos de visages joyeux, tristes ou neutres. L’instant où le visage triste, ou joyeux, est présenté à la vue du sujet est suffisamment bref pour que celui-ci ne soit pas reconnu par sa conscience. Immédiatement après, un visage neutre est offert plus longtemps à son attention afin de masquer l’impact visuel du premier visage. Lorsque ce premier visage est joyeux, bien qu’inaperçu par la conscience du sujet, on enregistre une réaction du muscle zygomatique, propre au sourire. S’il est triste, on enregistre la réaction inconsciente du muscle corrugateur qui actionne le froncement des sourcils. Il semble bien que ce type d’expérience mette en évidence la plus grande rapidité du centre émotionnel sur celle du centre intellectuel.

L’existence inconsciente de nos “moi”

Alors que l’approche classique, ou philosophique, consistait, jusque-là, à envisager la conscience comme une entité unifiée pour tenter d’en localiser la source, la recherche de pointe, comme celle de Ray Jackendoff, « affirme que la conscience est fondamentalement divisée et que l’on doit en chercher les multiples sources. » [6]

« Chaque modalité de conscience provient d’un niveau ou d’un ensemble de niveaux de représentation différents. L’absence d’unité de la conscience est donc due au fait que chacun de ces niveaux différents comporte son propre répertoire de distinctions. » [6]

Les raisons, assez complexes, de cette approche de la « non-unité » de la conscience, récusent l’existence d’un Soi, ou d’un Moi, unifié ou unificateur. Cette absence d’unité intérieure entraîne, selon Marvin Minsky, un nécessaire garde-fou fourni par « nos représentations de ce que l’esprit devrait être » [7]. Pour ce chercheur, s’il n’y a aucune « entité centralisée et toute-puissante », il existe en nous « une société d’idées incluant à la fois nos images de ce qu’est l’esprit et nos idéaux ».

Cette société hétérogènes fonctionne, d’après Gerald Edelman, sur le principe de la sélection darwinienne, et, dans le cas du cerveau, de « la sélection des groupes neuronaux ». Cette hypothèse scientifique repose, évidemment, sur le postulat que la cognition et l’expérience consciente découlent de processus et d’organisation neuro-biologiques [8].

Les “moi” se définissent chacun par « une personnalité en nous, un petit être pourvu d’une partie intellectuelle, émotionnelle et motrice » [9] tel que l’envisagea Maurice Nicoll. Ils se succèdent par association d’idée, par réaction et opposition, soit par contradiction ou assentiment… Et toute cette succession de “moi” s’effectue à un niveau sous-jacent à notre conscience ordinaire, ou « centre intellectuel inférieur » selon la dénomination Gurdjieffienne.

L’« inconsciente » source de la créativité

Mais la conscience dont on parle ici n’est que notre pensée ordinaire, cérébrale, ombre projetée sur la parois de notre caverne (suivant l’analogie platonicienne) ; c’est la manifestation de notre centre intellectuel, lent et inapte à percevoir l’inconsciente activité émotionnelle et instinctive sous-jacente à nos fonctions cognitives.

Sur un mode de fonctionnement extrêmement rapide, Gurdjieff indique l’existence de deux « centres supérieurs », l’un « émotionnel », l’autre « intellectuel ». « Ces centres sont en nous ; ils sont pleinement développés et travaillent tout le temps, mais leur travail ne parvient pas à notre conscience ordinaire » [2]. Cette réalité intelligente qui nous échappe est une source de créativité, comme le suppose, depuis Jacques Hadamard, et par leur expérience intérieure de nombreux mathématiciens contemporains, de Poincaré à Alain Connes. Dans cette perspective, Pierre Buser montre combien « L’intuition est une porte ouverte sur l’inconscient » [10]. L’inconscient, ou plutôt la “supraconscience”, recouvre une dimension vaste et mystérieuse vers laquelle notre conscience bien trop lente ne peut se tourner.

Nullité vers l’Unité

Les difficultés quasi insurmontables que rencontre le chercheur spirituel tiennent au fait que celui-ci n’a pas réellement d’existence consciente. Cette découverte, encore inavouable, pour l’ensemble des chercheurs en Sciences Cognitives, fut exprimée par Marvin Minsky qui déclara que « c’est peut-être justement parce qu’il n’y a personne dans notre tête pour nous faire faire ce que nous voulons – ni même pour nous faire vouloir vouloir – que nous créons le mythe selon lequel nous sommes à l’intérieur de nous-mêmes ». [7] Cette constatation abrupte n’infirme aucunement la voie spirituelle qui implique, au préalable, que « L’homme doive réaliser qu’il n’existe pas » [2]. Ce puissant pressentiment de notre inexistence a justifié, au cours du XXe siècle, la très influente philosophie existentialiste d’un Jean-Paul Sartre qui se retrouve aujourd’hui totalement dégradée à travers un nihilisme que nos politiques refusent d’entrevoir. Que nous n’existions pas, que nous soyons constitués de “moi”, de « fragments » [1] ou de « cartes neuronales » [8] impermanentes, c’est aussi la vision bouddhiste de la vérité sur l’homme.

Mais il ne s’agit pas là d’en faire une conception ou une théorie sophiste de la conscience, il s’agit d’en réaliser consciemment la vérité, d’apprendre à “la” voir, et plus encore à Voir ce qui est. « S’éveiller signifie réaliser sa propre nullité, c’est-à-dire réaliser sa propre mécanicité, complète et absolue » [2]

L’illusion d’être un soi unifié, considérée, à tort, comme nécessaire par un chercheur comme Marvin Minsky, doit être démasquée. C’est ce à quoi Francisco Varela s’est attelé afin d’ouvrir les Sciences Cognitives au contexte bouddhiste de l’expérience humaine [11]. Le changement créateur, la dite évolution spirituelle, est à ce prix ! « Nous considérons notre être comme une unité et nous croyons être un moi unique. Il s’agit d’une illusion, et tant que cette illusion demeure il est réellement impossible de changer. » [9] 

Le philosophe J. Krishnamurti a longuement insisté sur l’importance de découvrir la « fragmentation de notre conscience » [voir encadré n°2] qui ne peut être unifiée ou réunifiée par une intention quelle qu’elle soit, aussi “sainte” soit-elle. Il posa le problème en ces termes : « La façon de vous y prendre la voici : il ne faut absolument rien faire. En êtes-vous capable ? » [1] Bien sûr que nous ne faisons rien pour unifier ou réunifier notre conscience divisée, et que toute action ou réaction dans ce sens ne peut que renforcer la division d’un “moi” plus “spirituel” sur notre chaos interne… et le chaos demeure ! Mais il s’agit ici d’« absolument rien faire » au sens traditionnel du non-agir taoïste ou de la voie du Yoga, ou voie de l’Unité. « Le Yoga [l’Union] est la cessation des modifications du mental » ou, comme le traduit Jean Bouchart d’Orval « la cessation de la fragmentation mentale. La conscience est dès lors établie dans sa nature véritable » [12].

Ainsi, la voie de l’Unité ne peut être réellement envisagée que de manière négative sans qu’il n’y ait de manière effective d’y parvenir. Nos facultés cognitives, représentations mentales, raisonnements, etc. sont mises à rude épreuve tant que nous ne réalisons pas à l’évidence que “notre conscience”, notre « centre intellectuel inférieur » est impuissant à se connecter aux « centres supérieurs » évoqués par Gurdjieff. Car notre conscience ordinaire n’a pas la rapidité suffisante ; c’est ce qu’il faut voir. Et ce Voir, qui n’est pas l’apanage de notre conscience ordinaire, Husserl le présente comme une « réduction phénoménologique transcendantale » [13] (l’épokè), une « mise entre parenthèse » ou « mise hors circuit » de tous nos savoirs afin de découvrir « l’accès de la conscience “pure” ». Nous retrouvons là le sens profond de « l’Union » cité précédemment, qui s’opère par la « cessation de la fragmentation mentale » ou, selon d’autres traductions, par « l’inhibition [ou l’arrêt] des modifications du mental ». La méthode anti-méthodique découverte par Husserl n’est pas nouvelle ! Mais en tant que « nouvelle science » [13], elle peut apporter un véritable changement créateur au sein des Sciences Cognitives. 

3e millénaire, Ph. M.

 

Notes bibliographiques

[1] - Krishnamurti, “La fragmentation de la conscience”, dans L’éveil de l’intelligence, Stock, 1975. Ce thème se retrouve dans tous ces ouvrages.
[2] - Ouspensky, Fragments d’un enseignement inconnu, Stock, 1949.
[3] - P. D. Ouspensky, L’homme et son évolution possible, Denoël, 1961, p. 111.
[4] - Benjamin Libet, Mind Time : the Temporal Factor in consciousness, Harvard University Press, 2004.
[5] - Rudolf Steiner, Cours sur la nature humaine, Triades, 1978. Cette conception est fondamentale dans la vision anthroposophique.
[6] - Ray Jackendoff, Conscousness and the Computational Mind, the Mit Press, Cambridge, 1987.
[7] - Marvin Minsky, La Société de l’esprit, InterÉditions, 1988.
[8] - Gerald M. Edelman, Plus vaste que la ciel, Une nouvelle théorie générale du cerveau, Odile Jacob, 2004.
[9] - Maurice Nicoll, Psychological Commentaries on the Teaching of Gurdjieff and Ouspensky, vol. 2, Samuel Weiser, York Beach, USA, 1996.
[10] - Pierre Buser, “L’inconscient résiste à l’expérimentation” dans La Recherche n°391, nov. 2005, et : L’inconscient aux mille visages, Odile Jacob, 2005.
[11] - Francisco Varela, Evan Thompson & Eleanor Rosch, L’inscription corporelle de l’esprit, Science Cognitives et expérience humaine, Seuil, 1993.
[12] - Jean Bouchart d’Orval, Patanjali, la maturité de la joie, Éd. du Relié, 1992.
[13] - Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, Gallimard, 1950.

 

Encadré n°1

P. D. Ouspensky

Les vitesses des « centres »

« Un des principes les plus importants à comprendre c’est la grande différence qui existe entre les vitesses des centres, c’est-à-dire entre les vitesses respectives de leur fonction.
Le plus lent est le centre intellectuel. Ensuite, bien que beaucoup plus rapides, viennent les centres instinctif et moteur, qui ont plus ou moins la même vitesse. Le plus rapide de tous est le centre émotionnel, et pourtant, dans l’état de “sommeil éveillé”, il ne travaille que très rarement à une vitesse proche de sa vitesse réelle ; il travaille en général à la vitesse des centres instinctif et moteur.
» [3]

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Encadré n°2

J. Krihnamurti

La fragmentation de la conscience

« Ces divisions ont été cause d’un tel désordre dans le monde et en moi ! Suis-je capable de regarder tout cela comme faisant partie d’un unique mouvement étonnant et merveilleux ? Donc désormais, mon souci sera non pas de chercher à vivre une vie unitaire et globale, mais de chercher si la fragmentation ne peut pas prendre fin. Et cette fragmentation peut cesser si je vois clairement que toute ma conscience est elle- même constituée par ces fragments. C’est ma conscience qui est la fragmentation. Et quand je dis : “Il faut qu’il y ait intégration, il faut que tout ceci soit harmonisé”, cela fait encore partie des illusions que je m’oppose à moi-même, et cela je m’en rends compte. Je m’en rends compte comme étant une vérité, comme je suis sûr que le feu brûle, vous ne pouvez pas me tromper, c’est un fait et je demeure devant ce fait, et il me faut découvrir comment ce fait agira dans ma vie quotidienne – le découvrir et ne pas le deviner, m’amuser, faire des théories. Mais parce que j’ai vu la vérité de la question, cette vérité est agissante. Mais si je ne l’ai pas vue clairement et qu e je fasse semblant de l’avoir vue, je vais faire de ma vie tout entière une hideuse pagaille. » [1]

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Dernière modification le dimanche, 29 juillet 2012

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