{"id":10059,"date":"2011-11-15T03:35:17","date_gmt":"2011-11-15T02:35:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=10059"},"modified":"2011-11-15T03:35:17","modified_gmt":"2011-11-15T02:35:17","slug":"le-crepuscule-du-matin-par-aime-michel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-crepuscule-du-matin-par-aime-michel\/","title":{"rendered":"Le cr\u00e9puscule du matin par Aim\u00e9 Michel"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Pr\u00e9face au livre Les certitudes irrationnelles de Cu\u00e9not. Plan\u00e8te 1967)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: right;\"><em>De m\u00e9moire de rose on n&rsquo;a jamais vu mourir un jardinier<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">FONTENELLE<\/p>\n<p style=\"text-align: right; padding-left: 150px;\"><em>Le savant est un homme qui sait ce que tout le monde ignore et qui ignore ce que tout le monde sait<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">EINSTEIN<\/p>\n<p style=\"text-align: right; padding-left: 30px;\"><em>Platon m&rsquo;\u00e9claira soudain, je compris que l&rsquo;opinion vraie n&rsquo;est pas la science<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">ALAIN<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Un chef-d\u2019\u0153uvre achev\u00e9, cela impose le respect. M\u00eame M. Kossyguine le comprend, qui consacre six minutes de sa vie \u00e0 contempler la Joconde. Il est vrai que Vinci consacra quatre ans de la sienne \u00e0 la peindre. Quatre ann\u00e9es de m\u00e9ditation, pinceau en main, devant un visage de femme : qu&rsquo;est-ce donc qu&rsquo;un visage? Mais qu&rsquo;est-ce plut\u00f4t qu&rsquo;un homme?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e9onard, qui \u00e9tait L\u00e9onard, a pu scruter le myst\u00e8re d&rsquo;un sourire pendant quatre r\u00e9volutions solaires. Qui donc est dans le vrai, de lui ou de nous qui regardons sans les voir tous ces sourires v\u00e9naux acharn\u00e9s \u00e0 nous vendre leur dentifrice?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est L\u00e9onard, bien entendu. Il a mis quatre ans pour peindre la Joconde, mais la nature a travaill\u00e9 pr\u00e8s de quarante millions de si\u00e8cles pour inventer Mona Lisa. Si l&rsquo;on se rappelait sans cesse que tout homme est le r\u00e9sultat de quatre milliards d&rsquo;ann\u00e9es de recherches du grand laboratoire cosmique, sans doute aurait-on pour lui plus de respect encore que M. Kossyguine pour les peintures du Louvre. L&rsquo;homme est d\u00e9valu\u00e9 parce qu&rsquo;il existe \u00e0 plus de trois milliards d&rsquo;exemplaires qui ne cessent de se reproduire. Que deviendrait la Joconde multipli\u00e9e en autant de copies, toutes authentiques ? Nous n&rsquo;aurions plus un regard pour elle. Inversement, on ne se met pas sans tremblement \u00e0 la place du m\u00e9decin qui tiendrait dans ses mains la vie du dernier homme de la plan\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me semble pour ma part que si j&rsquo;\u00e9tais ce dernier homme, l&rsquo;angoisse m&rsquo;\u00e9craserait de manquer au respect de mon \u00eatre fragile, r\u00e9sum\u00e9 de tant d&rsquo;aventures et de peines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh bien, en fait, tout homme est ce dernier homme et tout m\u00e9decin ce m\u00e9decin. C&rsquo;est par une concession pragmatique \u00e0 la faiblesse de notre imagination que les h\u00f4pitaux sont organis\u00e9s comme des usines \u00e0 fabriquer de la sant\u00e9. C&rsquo;est parce qu&rsquo;il faut bien que l&rsquo;h\u00f4pital marche avec des hommes m\u00e9diocres comme nous sommes tous, anim\u00e9s par des sentiments m\u00e9diocres et agitant des pens\u00e9es m\u00e9diocres. Si l&rsquo;h\u00f4pital exigeait dans ses m\u00e9canismes une sublime conscience de ce qu&rsquo;il est vraiment, il se mettrait aussit\u00f4t en panne et les malades mourraient. Le soin des hommes fonctionne comme la guerre, sur des r\u00e8gles toutes prosa\u00efques : il n&rsquo;est pas question d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme dans les manuels d&rsquo;infanterie. Il n&rsquo;est question que de discipline, de corv\u00e9es, de labeurs. Mais de m\u00eame que l&rsquo;observance de la discipline militaire exige parfois l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme et que le sublime proc\u00e8de alors du m\u00e9diocre, de la m\u00eame fa\u00e7on la manipulation routini\u00e8re de la mis\u00e8re physique peut, moyennant l&rsquo;intervention d&rsquo;un certain truchement, ouvrir sur les dimensions invisibles de l&rsquo;homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce truchement, c&rsquo;est la douleur, qui nous restitue infailliblement \u00e0 notre singularit\u00e9. On souffre toujours, on meurt toujours seul. Tout se partage, sauf la douleur. L&rsquo;\u00eatre le plus tendre et le plus aim\u00e9 ne peut, quand vous souffrez, que se pencher sur vous et se tordre les mains. Tout son amour ne vous soulage de rien. Et parce que c&rsquo;est l\u00e0 un \u00e9tat de violence contraire \u00e0 notre condition et la douleur un d\u00e9sordre, tout patient est \u00e0 la fois un peu moins et un peu plus qu&rsquo;un homme, un peu moins par la privation qu&rsquo;il endure, un peu plus par tout ce qu&rsquo;il d\u00e9couvre en lui-m\u00eame d&rsquo;inconnu en se d\u00e9battant. L&rsquo;homme bien portant est un prisonnier paresseux qui r\u00eave sur sa paillasse, ignorant qu&rsquo;il est en prison. Mais que la prison prenne feu et le paresseux va pour la premi\u00e8re fois frapper de son front et palper de ses mains le mur enfin d\u00e9couvert, \u00e0 la recherche d&rsquo;une issue. Ce corps qui l&rsquo;oppresse oblige son \u00e2me \u00e0 la r\u00e9volte et par un effet dialectique cr\u00e9e en lui la dualit\u00e9 que rien jusque-l\u00e0 ne lui permettait de soup\u00e7onner. Pourquoi l&rsquo;\u00e2me voudrait-elle se d\u00e9solidariser d&rsquo;un corps heureux d&rsquo;\u00eatre et d&rsquo;\u00eatre tel qu&rsquo;il est? C&rsquo;est quand le corps se fait pi\u00e8ge que l&rsquo;on d\u00e9couvre l&rsquo;envie d&rsquo;y \u00e9chapper. Mais comment y \u00e9chapper? Si l&rsquo;envie suffisait \u00e0 cr\u00e9er les choses, il y a belle lurette qu&rsquo;on aurait d\u00e9couvert les \u00celes Fortun\u00e9es et le pays du P\u00e8re No\u00ebl. Aussi bien n&rsquo;est-ce pas l&rsquo;envie de la cl\u00e9 qui ouvre la porte mais bien la patience de la fabriquer. L&rsquo;homme qui souffre commence par perdre son contr\u00f4le et s&rsquo;affoler. Ce n&rsquo;est pas possible! Cela ne va pas durer! Ce feu qui me brille n&rsquo;est qu&rsquo;un cauchemar dont je vais m&rsquo;\u00e9veiller! Mais on ne s&rsquo;\u00e9veille pas. Ou plut\u00f4t on ne s&rsquo;\u00e9veille pas de la fa\u00e7on que l&rsquo;on croyait. La douleur ne s&rsquo;en va pas. Elle est l\u00e0, toujours \u00e9gale \u00e0 elle-m\u00eame. Les bons conseillers vous disent qu&rsquo;on s&rsquo;y habitue : ce n&rsquo;est pas vrai. On s&rsquo;habitue \u00e0 tout, sauf \u00e0 souffrir. Mais au-del\u00e0 de la douleur et au-del\u00e0 de soi-m\u00eame, quelque chose d&rsquo;autre s&rsquo;\u00e9veille qui depuis toujours dormait ou plus probablement n&rsquo;existait pas. C&rsquo;est ici qu&rsquo;en toute rigueur l&rsquo;existence pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;essence : l&rsquo;\u00eatre de secours que l&rsquo;on se d\u00e9couvre ne commence seulement \u00e0 exister qu&rsquo;\u00e0 mesure qu&rsquo;on le cherche. Certains meurent sans l&rsquo;avoir m\u00eame entrevu, convaincus qu&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient rien d&rsquo;autre que leur intol\u00e9rable mis\u00e8re. Qui sait? Peut-\u00eatre ceux-l\u00e0 meurent-ils enti\u00e8rement et les autres pas?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Et le m\u00e9decin est l\u00e0, toujours pr\u00e9sent, t\u00e9moin professionnel de cet enfantement. C&rsquo;est dans les h\u00f4pitaux plus qu&rsquo;en aucun autre lieu que s&rsquo;entassent les hommes en proie \u00e0 leur propre diff\u00e9rence. Il leur faut cette prison pour d\u00e9couvrir (parfois) que leur domaine \u00e9tait plus vaste qu&rsquo;ils ne croyaient et qu&rsquo;il ne tenait qu&rsquo;\u00e0 eux de le parcourir. Nulle exp\u00e9rience ne devient \u00e0 la longue plus famili\u00e8re au m\u00e9decin que celle de voir l&rsquo;homme souffrant se transformer sous l&rsquo;aiguillon qui le tenaille. L&rsquo;extraordinaire devient pour lui quotidien. M\u00eame l&rsquo;affrontement de la mort, aventure unique s&rsquo;il en est, intransmissible par d\u00e9finition \u2014 du moins dans le cadre de nos activit\u00e9s dites rationnelles \u2014 entre bient\u00f4t dans la routine du m\u00e9decin. Il sait comment meurt chaque temp\u00e9rament, chaque \u00e2ge, chaque maladie, chaque complexion. Il ne tarde gu\u00e8re \u00e0 classer plus ou moins consciemment les diff\u00e9rents types d&rsquo;agonies, \u00e0 reconna\u00eetre les cris, les gestes, les pri\u00e8res dont elles s&rsquo;accompagnent. L&rsquo;h\u00f4pital est l\u00e0 pour \u00e7a : pour banaliser l&rsquo;unique, pour ramener autant que possible \u00e0 une m\u00e9canique ce qui, v\u00e9cu subjectivement par chaque patient, ne ressemble \u00e0 rien et ne rappelle rien. La solitude du malade est rationalis\u00e9e, sa singularit\u00e9 multipli\u00e9e. Singularit\u00e9 et solitude lui sont pleinement abandonn\u00e9es par l&rsquo;organigramme qui le prend en charge; c&rsquo;est son affaire \u00e0 lui, on ne s&rsquo;en occupe pas, sinon pour les lui rendre (autant que possible) supportables. Le m\u00e9decin en revanche les survole par sa technique. Comment pourrait-il faire son travail s&rsquo;il n&rsquo;en \u00e9tait pas ainsi, s&rsquo;il ne savait pas r\u00e9duire \u00e0 un concept la douleur d&rsquo;autrui ? Mais parce qu&rsquo;il est attentif \u00e0 toute manifestation objective de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue par son patient et que cette exp\u00e9rience est chaque fois unique, le m\u00e9decin dispose, pour peu qu&rsquo;il en ait la curiosit\u00e9, d&rsquo;un mat\u00e9riel (si l&rsquo;on peut dire) d&rsquo;observation auquel aucun autre n&rsquo;est comparable : entre ses mains et livr\u00e9 \u00e0 la sagacit\u00e9 de son esprit, ce n&rsquo;est pas seulement de la Joconde qu&rsquo;il dispose, mais du chef-d&rsquo;\u0153uvre sans \u00e9gal dans la nature, du produit de quatre milliards d&rsquo;ann\u00e9es de m\u00e9ditation cosmique, de l&rsquo;objet le plus complexe et le plus perfectionn\u00e9 de l&rsquo;univers connu, de l&rsquo;homme pour tout dire, et dans son \u00e9tat effervescent, activ\u00e9 par la douleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si M. Kossyguine ne juge pas indigne de son attention tant sollicit\u00e9e par d&rsquo;autres soucis de m\u00e9diter six minutes devant un pan de tissu recouvert, il y a cinq si\u00e8cles, d&rsquo;une cro\u00fbte color\u00e9e, c&rsquo;est qu&rsquo;il sait que ces six minutes ne seront pas perdues et qu&rsquo;elles feront na\u00eetre en lui des id\u00e9es nouvelles. Si la r\u00e9putation de la Joconde ne lui donnait pas cette certitude, ou du moins cet espoir, il ne se d\u00e9placerait pas pour elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Au g\u00e9nie de Vinci, M. Kossyguine fait cr\u00e9dit d&rsquo;une ampleur sup\u00e9rieure \u00e0 la sienne dans le domaine de ce qui peut s&rsquo;exprimer avec un pinceau et des couleurs. Il ne sait pas d&rsquo;avance ce que lui r\u00e9v\u00e9lera la Joconde. Il s&rsquo;attend \u00e0 \u00eatre surpris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour croire que l&rsquo;on puisse \u00eatre surpris par la Joconde et non par son mod\u00e8le, ne faut-il pas souffrir d&rsquo;une certaine infirmit\u00e9 mentale? Vinci n&rsquo;\u00e9tait pas satisfait de son chef-d&rsquo;\u0153uvre. La preuve, c&rsquo;est qu&rsquo;il a repr\u00e9sent\u00e9 plusieurs autres fois son mod\u00e8le sans penser, je pr\u00e9sume, qu&rsquo;il se r\u00e9p\u00e9tait ; le visage de Mona Lisa n&rsquo;\u00e9tait donc selon lui nullement \u00e9puis\u00e9 par les quatre ann\u00e9es de labeur que le tableau nous offre en un coup d&rsquo;\u0153il. Et Vinci limitait sa recherche \u00e0 un visage. Qu&rsquo;e\u00fbt-ce \u00e9t\u00e9 si, par un autre artifice, il avait pu saisir dans son entier l&rsquo;\u00eatre de Mona?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh bien, c&rsquo;est cet \u00eatre-l\u00e0 que la maladie livre au m\u00e9decin et je dirai surtout au chirurgien dont le scalpel tranche dans le myst\u00e8re m\u00eame du vivant et du souffrant. Que l&rsquo;on discute ce mot de \u00ab myst\u00e8re \u00bb dans les ph\u00e9nom\u00e8nes de physique inanim\u00e9e, je veux bien, encore que le vivant repose d\u00e9j\u00e0 dans l&rsquo;inanim\u00e9 et que ma propre virtualit\u00e9 ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente dans la poussi\u00e8re sid\u00e9rale d&rsquo;o\u00f9 naquit la Terre avec tout ce qu&rsquo;elle porte, y compris la pens\u00e9e humaine. Mais qu&rsquo;on en refuse a priori la possibilit\u00e9 dans notre corps d&rsquo;o\u00f9 tout nous vient, n&rsquo;est-ce pas folie? Nous ignorons jusqu&rsquo;au m\u00e9canisme de la sensation la plus brute. Nous suivons bien, par exemple, l&rsquo;influx nerveux r\u00e9sultant de l&rsquo;excitation de la r\u00e9tine le long du nerf optique, \u00e0 travers le chiasma, les bandelettes optiques jusqu&rsquo;au corps genouill\u00e9 externe, au tubercule quadrijumeau ant\u00e9rieur, et jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale dans la r\u00e9gion du lobe occipital, mais comme le remarque Grasset, \u00ab seule la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;entrer dans le m\u00eame orbite rapproche dans le m\u00eame trou optique les fibres des deux nerfs h\u00e9mioptiques \u00bb, si bien que le nerf optique n&rsquo;existe pas comme unit\u00e9 physiologique et clinique (Rimbaud). Il n&rsquo;y a pas, comme on pourrait s&rsquo;y attendre, de centre cortical pour le nerf optique droit et pour le nerf optique gauche. Tout ce que nous arrivons \u00e0 faire dans ce fouillis de neurones et de cylindraxes \u2014 et cela, il est vrai que les physiologistes le font admirablement \u2014 c&rsquo;est d\u00e9celer des cheminements de signaux. Mais dans nos m\u00e9canismes artificiels (par exemple en t\u00e9l\u00e9communication), un signal suppose quelqu&rsquo;un ou quelque chose pour le recevoir. Dans le cerveau, tout ce qu&rsquo;on voit, ce sont des signaux qui se d\u00e9placent et se transforment en d\u00e9clenchant d&rsquo;autres signaux, ou bien qui disparaissent sans laisser de traces apparentes. A quel moment et o\u00f9 se forme la repr\u00e9sentation de l&rsquo;objet ext\u00e9rieur qui excite la r\u00e9tine et provoque ce remue-m\u00e9nage ? Non seulement on n&rsquo;en sait rigoureusement rien, mais les physiologistes d\u00e9clarent volontiers que c&rsquo;est l\u00e0 une question de nature philosophique et par cons\u00e9quent d\u00e9nu\u00e9e de signification scientifique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne faut pas s&rsquo;en laisser imposer par cette fin de non-recevoir. Les savants comme les autres hommes pr\u00e9f\u00e8rent affirmer qu&rsquo;une question n&rsquo;a pas de sens tant qu&rsquo;ils n&rsquo;en ont pas trouv\u00e9 la r\u00e9ponse. Le m\u00e9decin, le praticien, est sur ce point pr\u00e9cis plus objectif que l&rsquo;homme de science, tenu qu&rsquo;il est de respecter la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame incompr\u00e9hensible plut\u00f4t que le syst\u00e8me logique o\u00f9 s&rsquo;organisent ses connaissances. Le chercheur a parfois le devoir de n\u00e9gliger certains faits dont l&rsquo;\u00e9lucidation ferait obstacle \u00e0 son progr\u00e8s : par hygi\u00e8ne mentale, il lui est alors plus commode de d\u00e9clarer que ces faits n&rsquo;existent pas. Dame! s&rsquo;ils existaient, ce serait irritant et l&rsquo;on r\u00e9fl\u00e9chit mal quand on se gratte. C&rsquo;est du moins l&rsquo;opinion g\u00e9n\u00e9rale, car d&rsquo;autres, dont je suis, pr\u00e9f\u00e8rent se gratter. Et quant au m\u00e9decin, s&rsquo;il est un vrai th\u00e9rapeute, peut-il feindre d&rsquo;ignorer le myst\u00e8re quand c&rsquo;est le corps de son patient et parfois le mal m\u00eame qu&rsquo;il soigne qui l&rsquo;enfante sous ses yeux? Tous les m\u00e9decins ont des histoires incroyables \u00e0 raconter. Beaucoup pensent obscur\u00e9ment qu&rsquo;ils ne pourraient leur faire une place sans compromettre l&rsquo;\u00e9difice de la m\u00e9decine, sinon m\u00eame celui de la raison. Un certain nombre font plut\u00f4t comme le docteur Cu\u00e9not : ils s&rsquo;engagent avec mille pr\u00e9cautions mais sans crainte de l&rsquo;inconnu dans le labyrinthe ouvert devant leur curiosit\u00e9 professionnelle par un type de faits impossibles \u00e0 int\u00e9grer dans le Syst\u00e8me. Et ceux-l\u00e0 ne tardent pas a reconna\u00eetre que le probl\u00e8me n&rsquo;est pas de trouver le moyen de les int\u00e9grer, mais bien de se forger un nouvel outil de connaissance pour relayer l&rsquo;outil classique et acc\u00e9der \u00e0 des certitudes tout aussi assur\u00e9es que celles de la science quoique obtenues par des voies diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand, en 1965, j&rsquo;eus publi\u00e9 <em>le Myst\u00e8re des r\u00eaves<\/em> en collaboration avec les docteurs Moufang et Stevens, je re\u00e7us de nombreuses lettres de m\u00e9decins et de \u00ab malades \u00bb \u00e0 propos des pages consacr\u00e9es aux \u00e9tats de veille mentale dans le corps endormi. J&rsquo;\u00e9cris le mot \u00ab malades \u00bb entre guillemets, car j&rsquo;avan\u00e7ais dans mon livre l&rsquo;opinion (fond\u00e9e sur de nombreuses observations) que l&rsquo;\u00e9veil de la pens\u00e9e au fond du r\u00eave dans un corps profond\u00e9ment endormi \u00e9tait un ph\u00e9nom\u00e8ne sortant des normes assur\u00e9ment, mais nullement pathologique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Comment! m&rsquo;\u00e9crivait une malade, serait-il possible que ces exp\u00e9riences qui m&rsquo;angoissent tant et pour lesquelles on me soigne vainement \u00e0 force de drogues ne fussent point pathologiques? Alors, je ne serais pas malade?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La correspondance que nous \u00e9change\u00e2mes \u00e0 la suite de cette lettre est tr\u00e8s instructive. D&rsquo;apr\u00e8s les drogues que lui donnait son m\u00e9decin, je compris qu&rsquo;il s&rsquo;effor\u00e7ait de \u00ab gu\u00e9rir \u00bb ce qu&rsquo;il tenait pour une n\u00e9vrose. Je demandai \u00e0 la patiente de m&rsquo;expliquer bien en d\u00e9tail ce qu&rsquo;elle avait dit \u00e0 son m\u00e9decin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Oh, me r\u00e9pondit-elle, ce n&rsquo;est pas compliqu\u00e9, je lui ai dit que je m&rsquo;\u00e9veillais pendant mon sommeil sans que mon corps, lui s&rsquo;\u00e9veille, que ma pens\u00e9e seule s&rsquo;\u00e9veillait et qu&rsquo;alors je sortais de mon corps. Il m&rsquo;a expliqu\u00e9 que l&rsquo;expression \u00ab sortir de son corps \u00bb ne correspondait \u00e0 rien de r\u00e9el, que je faisais simplement un cauchemar, que je croyais, en r\u00eave, sortir de mon corps, comme parfois on r\u00eave que l&rsquo;on vole ou que l&rsquo;on est re\u00e7u \u00e0 la table de la reine d&rsquo;Angleterre; j&rsquo;ai contest\u00e9 cette explication, disant que j&rsquo;\u00e9tais parfaitement lucide pendant ma \u00ab sortie du corps \u00bb, qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait donc ni de r\u00eave ni de cauchemar.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb \u2014 Alors, m&rsquo;a-t-il dit, pourquoi venez-vous me voir?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb \u2014 Parce que l&rsquo;exp\u00e9rience, agr\u00e9able au d\u00e9but s&rsquo;ach\u00e8ve de fa\u00e7on terrifiante quand, essayant vainement de r\u00e9int\u00e9grer mon corps, je me mets \u00e0 craindre que l&rsquo;on ensevelisse ce corps inerte et qui refuse de revenir \u00e0 la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb \u2014 Vous voyez bien qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un cauchemar!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00bb \u2014 S&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un cauchemar, comment finirait-il immanquablement? par l&rsquo;\u00e9veil en sursaut avec les sympt\u00f4mes connus du c\u0153ur qui bat, de la respiration haletante&#8230; ce qui n&rsquo;est pas le cas; m\u00eame me disant avec \u00e9pouvante que je r\u00eave, je ne m&rsquo;\u00e9veille pas et quand je r\u00e9int\u00e8gre mon corps, c&rsquo;est pour me retrouver r\u00eavant, et d&rsquo;un r\u00eave sans rapport avec l&rsquo;exp\u00e9rience pr\u00e9c\u00e9dente, tout \u00e0 fait ordinaire, quelconque, un r\u00eave qui n&rsquo;est m\u00eame pas un cauchemar. Inversement, l&rsquo;exp\u00e9rience de \u00ab sortie du corps \u00bb commence, elle aussi, par une sorte de d\u00e9clic mental en plein r\u00eave. A un moment je r\u00eave et tout \u00e0 coup, hop! je ne r\u00eave plus, je suis \u00e9veill\u00e9e, pleinement \u00e9veill\u00e9e et flottant au-dessus de mon corps endormi. Du reste, ai-je dit \u00e0 mon m\u00e9decin, peu importe de quoi il s&rsquo;agit vraiment : je vous ai racont\u00e9 ce que j&rsquo;\u00e9prouve et je ne veux plus endurer cela. Sortie du corps ou cauchemar, tout ce que je demande c&rsquo;est d&rsquo;en \u00eatre d\u00e9barrass\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Tel fut le r\u00e9cit de cette dame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">N&rsquo;\u00e9tant pas m\u00e9decin, je la laissai suivre son traitement, me bornant \u00e0 lui faire subir quelques tests qui, comme je le pr\u00e9voyais, m&rsquo;apprirent que la pr\u00e9tendue malade \u00ab souffrait \u00bb tout simplement de remarquables facult\u00e9s paranormales. Elle aurait pu avec un peu d&rsquo;entra\u00eenement faire un excellent calculateur prodige. Elle aurait pu aussi devenir ce qu&rsquo;on appelle maladroitement un m\u00e9dium, c&rsquo;est-\u00e0-dire un \u00eatre humain sujet \u00e0 des \u00e9tats de conscience autres que ceux de la veille, du sommeil et du r\u00eave et acc\u00e9dant par l\u00e0 \u00e0 certains pouvoirs. Je pr\u00e9sume que son m\u00e9decin l&rsquo;a pr\u00e9serv\u00e9e de tous ces p\u00e9rils en la gu\u00e9rissant comme on gu\u00e9rit un oiseau du vertige en lui coupant les ailes; on gu\u00e9rirait aussi l&rsquo;athl\u00e8te qui court trop vite en lui cassant un peu les jambes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi ne casse-t-on pas les jambes des athl\u00e8tes? On se rappelle la r\u00e9flexion de ce neurologue russe, venu, du temps de Staline, \u00e0 un congr\u00e8s o\u00f9 un savant occidental avait \u00e9voqu\u00e9 le cas de Th\u00e9r\u00e8se Neumann, la fameuse mystique allemande qui vivait depuis trente ans sans prendre de nourriture : \u00ab Dans mon pays, on aurait gu\u00e9ri depuis longtemps cette malheureuse. \u00bb Sans doute! mais s&rsquo;il est av\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;une \u00ab malheureuse \u00bb priv\u00e9e de nourriture depuis trente ans se porte comme le Pont-Neuf et enterre l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre ses m\u00e9decins, vaut-il mieux la gu\u00e9rir au plus t\u00f4t de cette horrible infirmit\u00e9 ou bien \u00e9tudier un peu la fa\u00e7on dont elle s&rsquo;y prend?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les m\u00e9decins sovi\u00e9tiques, remarquons-le, ont fait bien des progr\u00e8s depuis, eux qui ne craignent pas de compromettre leurs instituts acad\u00e9miques dans l&rsquo;\u00e9tude de la suggestion t\u00e9l\u00e9pathique et de la vision dactyloptique. Nous n&rsquo;en sommes pas encore l\u00e0 en France, et c&rsquo;est pourquoi il faut saluer avec respect le courage d&rsquo;hommes comme le docteur Cu\u00e9not. On verra d&rsquo;ailleurs en lisant son livre que sur le plan philosophique la r\u00e9flexion du docteur Cu\u00e9not va beaucoup plus loin que la prise en consid\u00e9ration de certains faits de mauvaise r\u00e9putation. Jamais encore on n&rsquo;avait si clairement montr\u00e9 que si ces faits sont exclus, balay\u00e9s, effac\u00e9s de la conscience psychologique de notre si\u00e8cle, ce n&rsquo;est nullement en raison de leur raret\u00e9 ni de la difficult\u00e9 de les observer, mais bien parce que nos m\u00e9canismes mentaux, fruits apparents d&rsquo;une m\u00e9thode qui a fait ses preuves et qui donc s&rsquo;impose \u00e0 notre respect, la m\u00e9thode scientifique ne leur m\u00e9nagent aucune place dans notre pens\u00e9e. Loin d&rsquo;\u00eatre rares, loin de se refuser \u00e0 l&rsquo;observation, les ph\u00e9nom\u00e8nes qu&rsquo;\u00e9tudient les parapsychologues apparaissent en toute clart\u00e9 si on leur accorde quelque attention : il suffit par exemple d&rsquo;enregistrer ses r\u00eaves un mois d&rsquo;affil\u00e9e pour que l&rsquo;effet Dunne se manifeste de fa\u00e7on convaincante. Seulement ces faits si faciles \u00e0 mettre en \u00e9vidence par la m\u00e9thode scientifique n&rsquo;ont aucune place dans le syst\u00e8me philosophique implicitement r\u00e9pandu dans la psychologie contemporaine. Le livre du docteur Cu\u00e9not consacre l&rsquo;in\u00e9vitable et depuis toujours pr\u00e9visible entr\u00e9e de la r\u00e9flexion scientifique dans ce que l&rsquo;on appelle l&rsquo;irrationnel. Certaines choses, croyait-on, \u00e9taient impossibles, absurdes, contraires \u00e0 la raison. Eh bien, dit le docteur Cu\u00e9not, soyez seulement fid\u00e8les \u00e0 la m\u00e9thode scientifique, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 l&rsquo;observation objective, et vous verrez de vos yeux ces choses impossibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais alors comment expliquer que notre \u00e9poque p\u00e9trie de science et de technique soit si rebelle aux \u00ab certitudes irrationnelles \u00bb? En d&rsquo;autres termes : d&rsquo;o\u00f9 notre temps tient-il cette philosophie oblit\u00e9rante que, par un comble d&rsquo;absurdit\u00e9, il va jusqu&rsquo;\u00e0 identifier avec la Science elle-m\u00eame? il y a l\u00e0, on doit l&rsquo;avouer, quelque chose de confondant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le m\u00eame Einstein qui, dans un raisonnement c\u00e9l\u00e8bre (le Paradoxe d&rsquo;Einstein), montrait que l&rsquo;on peut d\u00e9duire des lois les mieux assur\u00e9es de la physique quantique la possibilit\u00e9 pour une particule de se trouver simultan\u00e9ment en deux points diff\u00e9rents de l&rsquo;espace ou encore de se trouver et de ne pas se trouver, \u00e0 la fois et sous le m\u00eame rapport, en un m\u00eame point donn\u00e9, ce m\u00eame Einstein d\u00e9clarait \u00e0 un physicien de mes amis qui \u00e9tait son voisin \u00e0 Princeton : \u00ab\u00a0La parapsychologie est impossible, c&rsquo;est une insulte \u00e0 la raison et les ph\u00e9nom\u00e8nes qu&rsquo;elle pr\u00e9tend \u00e9tudier ne peuvent pas exister. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Einstein ne s&rsquo;\u00e9tait jamais demand\u00e9 si la pens\u00e9e peut exister, si la conscience d&rsquo;\u00eatre peut exister.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre \u00e9poque se retrouve \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des faits dont parle le docteur Cu\u00e9not exactement dans la m\u00eame situation psychologique que les savants d&rsquo;il y a trois si\u00e8cles ont connue \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la physique (celle de Galil\u00e9e, Pascal et Newton). Quand le p\u00e8re Kircher, ayant point\u00e9 une lunette \u00e0 objectif fum\u00e9 vers le soleil, d\u00e9couvrit que l&rsquo;astre divinis\u00e9 ouvertement par tant de religions et inconsciemment par tant de syst\u00e8mes philosophiques \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 largement macul\u00e9 de taches noires, un savant \u00e9minent invit\u00e9 \u00e0 jeter un coup d&rsquo;\u0153il dans l&rsquo;oculaire refusa en haussant les \u00e9paules :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Nettoyez votre instrument ou faites-vous soigner les yeux, dit-il d&rsquo;un ton m\u00e9prisant. J&rsquo;ai lu attentivement tout Aristote et n&rsquo;y ai jamais rien vu de tel. Des taches sur le soleil, c&rsquo;est impossible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;\u00e9tait impossible dans le syst\u00e8me de pens\u00e9e tir\u00e9 de la science d&rsquo;Aristote et que les \u00e9pigones de ce dernier identifiaient \u00e0 la science tout court. Il serait temps de d\u00e9couvrir que tous les syst\u00e8mes de pens\u00e9e sont en r\u00e9alit\u00e9 des syst\u00e8mes pour \u00e9viter de penser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ah, mais pardon, r\u00e9torque-t-on g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 ces consid\u00e9rations, ce n&rsquo;est pas du tout la m\u00eame chose. La physique moderne est fond\u00e9e sur des principes d\u00e9montr\u00e9s par mille et mille exp\u00e9riences. Toutes les exp\u00e9riences et observations nouvelles viennent s&rsquo;ins\u00e9rer docilement dans le cadre d\u00e9duit de ces principes, que vos pr\u00e9tendus faits viennent, eux, contredire. Quel accueil voulez-vous que nous leur fassions? S&rsquo;ils contredisent des principes si bien prouv\u00e9s, c&rsquo;est qu&rsquo;ils n&rsquo;existent pas, c&rsquo;est qu&rsquo;ils r\u00e9sultent tout simplement d&rsquo;observations mal faites et d&rsquo;exp\u00e9riences boiteuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On remarquera tout d&rsquo;abord que l&rsquo;interlocuteur du p\u00e8re Kircher ne disait pas autre chose. Aristote et ses principes \u00e9taient d\u00e9montr\u00e9s par tout ce qu&rsquo;on savait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, \u00e0 l&rsquo;exclusion bien entendu de quelques all\u00e9gations suspectes telles que l&rsquo;existence pr\u00e9tendue de satellites autour de Jupiter, les taches du soleil, etc. Nous savons maintenant que ces quelques faits-l\u00e0 \u00e9taient d&rsquo;une importance fondamentale. Nous le savons depuis qu&rsquo;on en a d\u00e9duit un nouveau syst\u00e8me du monde, une nouvelle coh\u00e9rence bien confortable \u00e0 l&rsquo;esprit, apprise d\u00e8s l&rsquo;enfance et qui explique tout. Mais au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les satellites de Jupiter et les taches du soleil, cela n&rsquo;avait aucune importance. C&rsquo;\u00e9taient pour les tenants d&rsquo;Aristote et de Ptol\u00e9m\u00e9e de petits d\u00e9tails sans port\u00e9e, \u00e0 supposer m\u00eame qu&rsquo;on les admette, ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">De plus, les Diafoirus qui vont r\u00e9p\u00e9tant leur le\u00e7on apprise \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole sur l&rsquo;admirable coh\u00e9rence de la science moderne sont des ignorants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l&rsquo;on avait trouv\u00e9 une coh\u00e9rence entre la th\u00e9orie des quanta et celle de la relativit\u00e9, cela se saurait, depuis le temps qu&rsquo;on la cherche. Si vous savez comment d\u00e9duire ces deux th\u00e9ories l&rsquo;une de l&rsquo;autre, ne vous g\u00eanez pas, \u00f4 mes ma\u00eetres. H\u00e2tez-vous d&rsquo;\u00e9clairer notre lanterne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis qu&rsquo;Einstein lui-m\u00eame s&rsquo;y est en vain \u00e9chin\u00e9 sa vie durant nous avons failli attendre. Et le jury du Prix Nobel de physique n&rsquo;est pas plus avanc\u00e9 que nous, qui tient en r\u00e9serve des tombereaux de r\u00e9compenses pour le g\u00e9nie capable d&rsquo;op\u00e9rer enfin la science de cette tumeur. Sur les relations existant entre les diverses interactions nucl\u00e9aires, sommes-nous plus avanc\u00e9s? N&rsquo;est-il pas \u00e9trange que ces probl\u00e8mes, et surtout le premier qui est un probl\u00e8me th\u00e9orique fondamental, r\u00e9sistent depuis si longtemps \u00e0 la patience, \u00e0 la sagacit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;imagination cr\u00e9atrice de tant d&rsquo;esprits \u00e9minents?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si, c&rsquo;est \u00e9trange. Tout se passe comme si la solution n&rsquo;existait dans aucune des directions o\u00f9 on l&rsquo;a cherch\u00e9e, encore qu&rsquo;on l&rsquo;ait cherch\u00e9e dans toutes les directions. C&rsquo;est pourquoi je me risque \u00e0 \u00e9mettre ce pronostic scandaleux : on ne la trouvera qu&rsquo;en mettant en cause l&rsquo;un de ces principes sacr\u00e9s \u00ab d\u00e9montr\u00e9s par toutes les observations faites \u00e0 ce jour \u00bb, \u00e0 l&rsquo;exception, bien entendu, des observations que l&rsquo;on refuse de faire parce qu&rsquo;elles contrediraient le principe. En d&rsquo;autres termes, je m&rsquo;avance \u00e0 pr\u00e9dire que le jour o\u00f9 le physicien g\u00e9nial attendu comme un messie par le jury Nobel parviendra \u00e0 d\u00e9duire les quanta de la relativit\u00e9 ou inversement, on d\u00e9couvrira du m\u00eame coup que l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de ces \u00ab certitudes irrationnelles \u00bb actuellement rejet\u00e9es avec m\u00e9pris par les Diafoirus de l&rsquo;\u00c9difice coh\u00e9rent n&rsquo;\u00e9taient apr\u00e8s tout pas si irrationnelles que cela. Car enfin, si l&rsquo;on ne trouve rien bien qu&rsquo;on ait cherch\u00e9 partout n&rsquo;est-ce pas que ce partout-l\u00e0 exclut quelques coins d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on d\u00e9tourne les yeux avec horreur?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puisque nous en sommes aux proph\u00e9ties, soyons encore plus abominables. Parions que cette d\u00e9couverte tant attendue permettra de faire avec des appareils, en laboratoire, ce que la jeune malade du docteur Cu\u00e9not faisait dans la clinique d&rsquo;Arcachon : des poltergeists, des transports d&rsquo;objets sous contact, de l\u2019antigravitation, horreur! Tope-l\u00e0? Tope-l\u00e0, pari tenu. De toute fa\u00e7on, m\u00eame s&rsquo;il se r\u00e9v\u00e8le un jour que nous avons gagn\u00e9, n&rsquo;esp\u00e9rons pas trop que l&rsquo;on tressera des fleurs au docteur Cu\u00e9not pour avoir eu le courage de regarder l\u00e0 o\u00f9 il ne fallait pas \u00ab parce que des taches sur le soleil, c&rsquo;est impossible \u00bb; on dira que \u00ab ce n&rsquo;est pas la m\u00eame chose \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a quelques ann\u00e9es, le professeur Rocard publiait un livre (Yves Rocard, <em>le Signal du sourcier<\/em>, Dunod. \u00c9diteur) dans lequel, \u00e9purant enfin le signal du sourcier de toute magie, il en donnait l&rsquo;explication par un effet classique d&rsquo;\u00e9lectromagn\u00e9tisme et le reproduisait en laboratoire. Les Diafoirus de l&rsquo;\u00c9difice coh\u00e9rent clam\u00e8rent que ce livre \u00e9tait un attentat \u00e0 la raison et la reproduction du signal en laboratoire une exp\u00e9rience mal faite. Rocard refit l&rsquo;exp\u00e9rience en se conformant aux exigences pr\u00e9sent\u00e9es et eut la satisfaction de constater qu&rsquo;ainsi am\u00e9lior\u00e9e elle marchait \u00e0 cent pour cent; il convia ses r\u00e9futateurs \u00e0 la refaire eux-m\u00eames dans son laboratoire, baguette de coudrier en main. Ce dont ils se gard\u00e8rent comme du diable, bien entendu : la prudence scientifique a de ces formes, parfois!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Du point de vue exp\u00e9rimental, on en est donc toujours l\u00e0 en 1967 : refaite par Rocard, l&rsquo;exp\u00e9rience marche \u00e0 cent pour cent. On n&rsquo;en saura jamais plus. Est-ce \u00e0 dire que ce r\u00e9sultat est d\u00e9sormais admis par ceux qui d&rsquo;abord le rejetaient? Non. Ils continuent de le rejeter. Pourquoi ? Un \u00e9minent physiologiste du Coll\u00e8ge de France (et qui par cons\u00e9quent n&rsquo;est pas M. Galifret) m&rsquo;en donna un jour la raison :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 L&rsquo;exp\u00e9rience de Rocard est sans doute irr\u00e9prochable du point de vue physique : Rocard est un grand physicien, tout le monde sait cela. Mais il y a le sujet de l&rsquo;exp\u00e9rience avec sa baguette de coudrier et cela ce n&rsquo;est pas de la physique, c&rsquo;est de la physiologie. Or, les r\u00e9sultats de Rocard sont impossibles du point de vue physiologique : il n&rsquo;existe aucun sens qui d\u00e9c\u00e8le les variations du gradient magn\u00e9tique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ce n&rsquo;est peut-\u00eatre pas un \u00ab sens \u00bb? Il s&rsquo;agit peut-\u00eatre d&rsquo;un r\u00e9flexe nerveux? d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne tr\u00e8s banal, mais jamais enregistr\u00e9 de cette fa\u00e7on?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Laissez la physiologie aux physiologistes, nous ne nous m\u00ealons pas de physique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On n&rsquo;est donc pas pr\u00e8s de savoir s&rsquo;il y a des taches sur le soleil de la physiologie fran\u00e7aise. Si Rocard veut s&rsquo;instruire il n&rsquo;a qu&rsquo;\u00e0 relire son Aristote&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est banal, en 1967, de constater que la science est organis\u00e9e comme les souks de Tunis ou de Damas en une multitude de boutiques rang\u00e9es, certes, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te dans un m\u00eame labyrinthe mais dont chaque marchand se fait une gloire d&rsquo;ignorer ce qui se passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9. On a en t\u00eate le plan du labyrinthe (ou l&rsquo;on croit l&rsquo;avoir) et cela suffit. Que ce plan ait \u00e9t\u00e9 dress\u00e9 voil\u00e0 un si\u00e8cle par un illumin\u00e9 du nom d&rsquo;Auguste Comte, qu&rsquo;il ait \u00e9t\u00e9 mille fois remani\u00e9 depuis, que des terroristes comme Planck, Heisenberg, Von Neumann ou Wiener l&rsquo;aient farci de bombes et de chausse-trapes, peu importe, cela ne nous regarde pas; on s&rsquo;en tient \u00e0 la parole du Proph\u00e8te, et inch&rsquo;Allah! Il existe un moyen infaillible de ne pas s&rsquo;y perdre, c&rsquo;est de ne jamais le visiter : moi, je vends de la physiologie, ce qui se vend \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ne me regarde pas; si mon mur se l\u00e9zarde c&rsquo;est la faute \u00e0 l&rsquo;infid\u00e8le (qu&rsquo;il cr\u00e8ve, ce chien), et si mon voisin glisse la main dans la fente, je la coupe avec mon grand sabre. Touchez pas au grisbi, comme dit Francis Blanche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Fort bien. Mais le client lui, quelle recette lui conseillez-vous pour s&rsquo;en sortir? Et le client, messieurs, il serait bon qu&rsquo;enfin vous en preniez conscience dans un si\u00e8cle de plus en plus domin\u00e9 par la science et la technique : c&rsquo;est tout le monde. Ce n&rsquo;est pas seulement le sous-d\u00e9velopp\u00e9 mental \u00e0 la recherche du dernier gadget, c&rsquo;est d&rsquo;abord et surtout l&rsquo;homme de r\u00e9flexion, l&rsquo;intellectuel, le philosophe, l&rsquo;honn\u00eate homme d\u00e9sireux de comprendre son aventure avant de mourir. Que nous laissions la physiologie aux physiologistes? En tant que recherche, parbleu, personne ne contestera cette r\u00e8gle. Mais vous n&rsquo;\u00eates pas que des chercheurs. Par vos d\u00e9couvertes, vous \u00eates les ouvriers de notre destin quotidien. Nous ingurgitons vos drogues sur ordonnance des m\u00e9decins que vous formez. Et encore cela n&rsquo;est rien. Pour notre corps, nous vous faisons volontiers confiance. Mais pour notre esprit, permettez que nous discutions un peu. Quand Einstein, du haut de son g\u00e9nie de physicien, vaticine que les ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9tudi\u00e9s par les parapsychologues n&rsquo;existent pas et ne peuvent pas exister, nous cherchons \u00e0 la loupe quelle est son autorit\u00e9 en la mati\u00e8re et ne voyons rien. Il faut \u00eatre logique : si la r\u00e8gle est de laisser la physiologie aux physiologistes, souffrez que pour les questions ne relevant pas de votre comp\u00e9tence, nous cherchions nous-m\u00eames notre chemin dans ce labyrinthe o\u00f9 nous sommes tous, vous et nous, \u00e9galement perdus, et qui a nom la Condition humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n&rsquo;existe pas encore de science de l&rsquo;homme total. Nous ne savons m\u00eame pas s&rsquo;il existe un homme total. Entre toutes les hypoth\u00e8ses possibles sur notre avenir, la moins folle et la plus invraisemblable est que cet avenir est illimit\u00e9 et que nous n&rsquo;avons qu&rsquo;\u00e0 peine commenc\u00e9 notre propre exploration. Les extraordinaires r\u00e9ussites du g\u00e9nie humain auxquelles nous assistons pr\u00e9sentement nous donnent de nous-m\u00eames l&rsquo;image d&rsquo;un enfant qui vient de d\u00e9couvrir un fouet neuf. Et ce jouet, c&rsquo;est nous-m\u00eames qui, en jouant avec nos petites cellules grises, d\u00e9couvrons les cl\u00e9s de la puissance et du savoir; nous nous appr\u00eatons \u00e0 conqu\u00e9rir la Lune; nous transformons notre plan\u00e8te. Que nous ayons tir\u00e9 tout cela de nous-m\u00eames ne prouve-t-il pas que nous sommes nous-m\u00eames encore \u00e0 d\u00e9couvrir? L\u00e9onard n&rsquo;en aura jamais fini de scruter le sourire de Mona Lisa. L&rsquo;humanit\u00e9 est une \u00e9ternelle Joconde; et nous devrons toujours, pour acc\u00e9der aux certitudes nouvelles, accorder aux meilleurs d&rsquo;entre nous la libert\u00e9 de pr\u00e9parer notre voie dans le cr\u00e9puscule du matin.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Aim\u00e9 Michel<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On souffre toujours, on meurt toujours seul. Tout se partage, sauf la douleur. L&rsquo;\u00eatre le plus tendre et le plus aim\u00e9 ne peut, quand vous souffrez, que se pencher sur vous et se tordre les mains. Tout son amour ne vous soulage de rien. Et parce que c&rsquo;est l\u00e0 un \u00e9tat de violence contraire \u00e0 notre condition et la douleur un d\u00e9sordre, tout patient est \u00e0 la fois un peu moins et un peu plus qu&rsquo;un homme, un peu moins par la privation qu&rsquo;il endure, un peu plus par tout ce qu&rsquo;il d\u00e9couvre en lui-m\u00eame d&rsquo;inconnu en se d\u00e9battant. L&rsquo;homme bien portant est un prisonnier paresseux qui r\u00eave sur sa paillasse, ignorant qu&rsquo;il est en prison. Mais que la prison prenne feu et le paresseux va pour la premi\u00e8re fois frapper de son front et palper de ses mains le mur enfin d\u00e9couvert, \u00e0 la recherche d&rsquo;une issue.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[534],"tags":[1022,1021,1350,1020],"class_list":["post-10059","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-michel-aime","tag-enigme","tag-individu","tag-parapsychologie","tag-unicite"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.0 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Le cr\u00e9puscule du matin par Aim\u00e9 Michel - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-crepuscule-du-matin-par-aime-michel\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Le cr\u00e9puscule du matin par Aim\u00e9 Michel - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"On souffre toujours, on meurt toujours seul. 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