{"id":10250,"date":"2011-12-07T15:37:28","date_gmt":"2011-12-07T14:37:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=10250"},"modified":"2012-05-05T21:54:38","modified_gmt":"2012-05-05T20:54:38","slug":"le-bouddhisme-leveil-par-la-meditation-par-jean-varenne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-bouddhisme-leveil-par-la-meditation-par-jean-varenne\/","title":{"rendered":"Le bouddhisme, l&rsquo;\u00e9veil par la m\u00e9ditation par Jean Varenne"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.scribd.com\/doc\/75055476\/Jean-Varenne-Le-Bouddhisme-1974\" target=\"_blank\">Version PDF<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(Extrait de Les religions. \u00c9d. Marabout 1974)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La situation actuelle du bouddhisme dans le monde est difficile \u00e0 appr\u00e9cier (<em>au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970<\/em>). S&rsquo;il est possible, en effet, d&rsquo;avancer que les 553 millions d&rsquo;habitants du sous-continent indien (Inde, Pakistan, Bangladesh, N\u00e9pal, Ceylan) se r\u00e9partissent en 388 millions d&rsquo;hindous, 131 millions de musulmans, 11 millions de chr\u00e9tiens, etc., c&rsquo;est parce que les populations de cette r\u00e9gion du monde vivent effectivement selon les pr\u00e9ceptes de ces diverses religions, les pratiquent massivement et conservent l&rsquo;essentiel des doctrines qui sont \u00e0 leur base. Mais que dire du bouddhisme ? Si, m\u00eame, on accepte de le tenir pour une religion comme les autres \u2014 ce qui reste \u00e0 d\u00e9montrer \u2014, quels chiffres avancer ? A Ceylan et au N\u00e9pal, on peut admettre que la majorit\u00e9 de la population est bouddhiste (cela fait environ 10 millions de personnes), admettre aussi que les Tib\u00e9tains sont rest\u00e9s bouddhistes malgr\u00e9 l&rsquo;installation d&rsquo;un gouvernement marxiste \u00e0 Lhassa, dire aussi que la Birmanie, la Tha\u00eflande, le Laos et le Cambodge sont des pays bouddhistes, puisque l&rsquo;adh\u00e9sion au bouddhisme y est prescrite par la Constitution ; mais que penser des deux Vi\u00eatnam? Les bouddhistes y sont, certes, minoritaires, mais dans quelle proportion ? Et surtout, peut-on tenir la Chine, la Mongolie, la Cor\u00e9e, le Japon pour des pays bouddhistes, comme on le faisait volontiers au d\u00e9but de ce si\u00e8cle ? Comment d\u00e9finir le tao\u00efsme, si important au Vi\u00eatnam et en Chine par rapport au bouddhisme : secte h\u00e9r\u00e9tique ou religion ind\u00e9pendante ? Le confucianisme est-il compatible ou non avec la \u00ab foi \u00bb bouddhique ? Et le shinto\u00efsme ? A ces questions de doctrine s&rsquo;ajoute le fait massif de l&rsquo;adh\u00e9sion de la Chine, de la Mongolie et d&rsquo;une partie de la Cor\u00e9e et du Vi\u00eatnam au mat\u00e9rialisme dialectique : celui-ci a-t-il r\u00e9ussi \u00e0 supplanter le bouddhisme ? Qui pourrait le dire ? Il est donc plus sage de se r\u00e9signer \u00e0 ne pas donner de chiffres, m\u00eame relatifs, et d&rsquo;indiquer simplement que :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1. Le bouddhisme, n\u00e9 en Inde, en a totalement disparu, mise \u00e0 part la petite communaut\u00e9 de r\u00e9fugi\u00e9s tib\u00e9tains ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2. Le bouddhisme s&rsquo;est r\u00e9pandu hors de l&rsquo;Inde, dans toute l&rsquo;Asie \u00ab jaune \u00bb o\u00f9 il subsiste, dans des proportions inconnues au Tibet, en Mongolie, en Chine, en Cor\u00e9e, au Japon et, accessoirement, dans certains secteurs du Turkestan et de la Sib\u00e9rie ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3. Tout le Sud-Est asiatique a \u00e9t\u00e9 converti au bouddhisme, qui reste la religion de la quasi-unanimit\u00e9 des habitants de la Birmanie, de la Tha\u00eflande, du Laos et du Cambodge ; au Vi\u00eatnam, cependant, il partage son influence avec celle du confucianisme et du tao\u00efsme ; en Malaisie, en Indon\u00e9sie, il a \u00e9t\u00e9 totalement \u00e9limin\u00e9 par l&rsquo;islam.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Une religion qui fascine<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il parait donc possible de dire que le bouddhisme n&rsquo;a pas cess\u00e9 de r\u00e9gresser depuis les premiers si\u00e8cles de notre \u00e8re : il a d\u00fb abandonner l&rsquo;Inde, o\u00f9 pourtant l&#8217;empereur Ashoka avait tent\u00e9 de l&rsquo;imposer ; il a perdu la moiti\u00e9 du Sud-Est asiatique, pass\u00e9 \u00e0 l&rsquo;isl\u00e2m ; il n&rsquo;a jamais pu s&rsquo;imposer totalement au Japon, o\u00f9 la religion nationale reste pr\u00e9pond\u00e9rante ; en Chine et en Cor\u00e9e, le confucianisme l&rsquo;a tenu en respect, et tout semble indiquer que l&rsquo;id\u00e9ologie occidentale \u2014 sous sa forme marxiste \u2014 en est venue \u00e0 bout. Ce n&rsquo;est donc pas un hasard si, de nos jours, les seuls centres importants du bouddhisme sont situ\u00e9s \u00e0 Ceylan et dans la p\u00e9ninsule indochinoise ; le Tibet est ferm\u00e9, mais le Japon entretient une \u00ab \u00c9glise. \u00bb bien vivante o\u00f9 se perp\u00e9tue notamment la tradition du zen. Ajoutons, enfin, que les travaux d&rsquo;\u00e9rudition des savants occidentaux ont contribu\u00e9 \u00e0 r\u00e9veiller l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour le bouddhisme non seulement en Europe, mais \u00e9galement dans les pays bouddhistes, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;\u00e9dition de textes que l&rsquo;on croyait perdus ou la traduction en langage moderne de nombreux autres mis ainsi \u00e0 la port\u00e9e d&rsquo;un vaste public ; \u00e0 quoi s&rsquo;ajoute, enfin une certaine fascination exerc\u00e9e par le bouddhisme sur certains philosophes occidentaux, particuli\u00e8rement en Allemagne, de Schopenhauer \u00e0 Jaspers (Voir H. de Lubac : <em>la Rencontre du bouddhisme et de l&rsquo;Occident<\/em>. Paris, Aubier, 1955).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Philosophie ou religion ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce dernier ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;explique peut-\u00eatre par le fait que le bouddhisme ne ressemble pas aux autres grandes religions au point que certains ont voulu ne voir en lui qu&rsquo;une m\u00e9taphysique, combin\u00e9e avec une \u00e9thique, en un mot une sagesse plut\u00f4t qu&rsquo;une foi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En faveur de cette th\u00e8se, on avance que le bouddhisme ne pose pas l&rsquo;existence d&rsquo;un dieu\u00a0 personnel et rejette la notion d&rsquo;\u00e2me individuelle ; le culte enfin, se r\u00e9duirait \u00e0 la m\u00e9ditation et \u00e0 l&rsquo;asc\u00e8se. Mais, en un domaine de ce genre, l&rsquo;important est de se mettre d&rsquo;accord en premier lieu, sur un vocabulaire : le Dieu unique de l&rsquo;isl\u00e2m, tout de transcendance, n&rsquo;est-il pas \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la conception hindoue de la divinit\u00e9, bas\u00e9e sur le polyth\u00e9isme et l&rsquo;immanence ? On n&rsquo;h\u00e9site pourtant pas \u00e0 donner le m\u00eame nom de religion \u00e0 deux doctrines qui se situent aux antipodes l&rsquo;une de l&rsquo;autre. L&rsquo;isl\u00e2m ignore le monachisme et condamne l&rsquo;usage des images (voir Ic\u00f4ne), le christianisme, sauf exception, accepte l&rsquo;un et l&rsquo;autre, mais par-del\u00e0 ces diff\u00e9rences importantes, parce que li\u00e9es \u00e0 des positions de doctrine, tout le monde s&rsquo;accorde \u00e0 voir l\u00e0 deux religions. Ce qu&rsquo;il y a de commun \u00e0 l&rsquo;hindouisme, \u00e0 l&rsquo;isl\u00e2m, au christianisme, c&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 chaque fois il s&rsquo;agit d&rsquo;un syst\u00e8me id\u00e9ologique coh\u00e9rent, proposant aux fid\u00e8les un chemin vers le salut, non pas seulement une r\u00e8gle de vie, mais un moyen d&rsquo;obtenir un bien surnaturel (le salut) ou, si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 une condition \u00ab qui n&rsquo;est plus de ce monde \u00bb ; et ce n&rsquo;est pas simple m\u00e9taphysique car l&rsquo;id\u00e9ologie se fonde, elle aussi sur le surnaturel : le Coran. a \u00e9t\u00e9 dict\u00e9 par Dieu, la r\u00e9surrection du Christ garantit la foi, la transmigration justifie le dharma. Cette r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s inaccessibles \u00e0 la connaissance scientifique et l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;elles sont d&rsquo;un ordre sup\u00e9rieur caract\u00e9risent le ph\u00e9nom\u00e8ne religieux dont on peut dire qu&rsquo;il est non seulement orient\u00e9 vers la surnature, mais \u00e9galement enracin\u00e9 en elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le bouddhisme est plus qu&rsquo;une \u00e9cole de sagesse<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or le bouddhisme correspond tout \u00e0 fait \u00e0 cette d\u00e9finition : le nirv\u00e2na n&rsquo;est pas du domaine des sens, il ne peut \u00eatre connu de quelque fa\u00e7on que ce soit, car, disent les bouddhistes, il est du domaine de l&rsquo;inconnaissance ; de la m\u00eame fa\u00e7on, ils assurent que l&rsquo;homme est sans \u00e2me, sans rien de permanent en lui, mais qu&rsquo;il doit s&rsquo;efforcer d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la transmigration ; or, puisque, de toute \u00e9vidence, ce n&rsquo;est pas le corps qui rena\u00eet et qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;\u00e2me immortelle, comment comprendre ? Justement, r\u00e9torquent les th\u00e9ologiens de l&rsquo;un et l&rsquo;autre Chemins, il n&rsquo;y a rien \u00e0 comprendre : c&rsquo;est ainsi, parce que le Bouddha l&rsquo;a dit. On voit par ces quelques exemples que le bouddhisme n&rsquo;a rien \u00e0 envier aux autres religions ; comme elles, il fait fi de la logique et du raisonnement \u00ab\u00a0humain, trop humain\u00a0\u00bb, parce que son domaine ne se confine pas \u00e0 la seule nature, mais concerne surtout la surnature \u00e0 laquelle il est ordonn\u00e9, comme toute religion. Cela, bien \u00e9videmment, n&rsquo;exclut pas les discussions th\u00e9ologiques ni m\u00eame la philosophie (th\u00e9orie de la connaissance logique, psychologie, esth\u00e9tique, etc.), mais on ne saurait r\u00e9duire le bouddhisme \u00e0 une m\u00e9taphysique ni ne voir en lui qu&rsquo;une \u00e9cole de sagesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Diffusion du dharma bouddhique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A le faire, on se condamnerait, en effet, \u00e0 ne pas comprendre l&rsquo;exceptionnelle diffusion du bouddhisme dans toute l&rsquo;Asie. L&rsquo;historique en sera fait \u00e0 la fin de cet expos\u00e9, mais, d\u00e8s maintenant, il faut insister sur cette impr\u00e9gnation des diff\u00e9rentes formes de pens\u00e9e, propres \u00e0 l&rsquo;Asie, par le dharma bouddhique. Ce mot sanskrit emprunt\u00e9 par le Bouddha au vocabulaire de l&rsquo;hindouisme d\u00e9signe l&rsquo;Ordre universel, la Loi cosmique qui r\u00e9git impersonnellement toutes choses en m\u00eame temps que la Loi morale, la Justice, la V\u00e9rit\u00e9, etc. Surtout, on verra plus loin que le Bouddha a annonc\u00e9 qu&rsquo;il \u00ab\u00a0mettait en branle la roue de la Loi \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire : r\u00e9v\u00e9lait la vraie doctrine et, par cela m\u00eame, ouvrait la voie au salut de ceux qui accueilleraient son enseignement. Or cette notion de salut individuel, accessible \u00e0 tous sans exception, n&rsquo;\u00e9tait pas une id\u00e9e re\u00e7ue au moment o\u00f9 elle fut pr\u00each\u00e9e (VI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avant notre \u00e8re), encore moins l&rsquo;affirmation que le salut d\u00e9pendrait seulement de l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 une doctrine propos\u00e9e par un homme semblable \u00e0 tous et \u00e0 chacun ; tant en Inde qu&rsquo;en Chine ou dans le Sud-Est asiatique, on pr\u00e9f\u00e9rait croire alors que la vie future d\u00e9pendait des actes rituels que le chef de famille accomplissait \u00e0 son b\u00e9n\u00e9fice et \u00e0 celui de tous les siens : liturgie divine, par excellence non humaine, m\u00eame pas r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, mais \u00e9ternelle, toujours pr\u00e9sente sans la moindre variante depuis l&rsquo;origine des temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le bouddhisme pr\u00eache une \u00ab d\u00e9livrance\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ce point de vue, le passage du Bouddha sur la terre \u2014 sa pr\u00e9dication pr\u00e8s de B\u00e9nar\u00e8s \u2014 aura eu pour toute l&rsquo;Asie autant d&rsquo;importance qu&rsquo;en ont eu pour l&rsquo;Europe les quelques ann\u00e9es de vie publique de J\u00e9sus en Galil\u00e9e ; dans les si\u00e8cles qui suivront imm\u00e9diatement la mort du Bouddha, le panorama religieux de cet \u00e9norme continent sera profond\u00e9ment modifi\u00e9. En Inde, le ritualisme v\u00e9dique c\u00e9dera la place aux formes d\u00e9votionnelles de l&rsquo;hindouisme classique o\u00f9 le fid\u00e8le attend son salut de la gr\u00e2ce du dieu qu&rsquo;il s&rsquo;est choisi dans le panth\u00e9on des divinit\u00e9s brahmaniques innombrables ; le ritualisme subsistera, certes, dans la mesure m\u00eame o\u00f9 les brahmanes combattront (et vaincront) le bouddhisme, mais on saura d\u00e9sormais qu&rsquo;il est possible de croire \u00e0 une d\u00e9livrance d\u00e9finitive en dehors de l&rsquo;accomplissement du devoir de caste. De la m\u00eame fa\u00e7on, les Chinois des classes inf\u00e9rieures acquerront l&rsquo;espoir d&rsquo;\u00eatre sauv\u00e9s, m\u00eame si les rites aristocratiques et imp\u00e9riaux leur sont, par nature, ferm\u00e9s. On ne peut s&#8217;emp\u00eacher de penser aux esclaves de l&rsquo;Empire romain donnant leur adh\u00e9sion au christianisme parce que leur besoin religieux ne pouvait se satisfaire aux temples des villes qui leur restaient ferm\u00e9s. Et m\u00eame l\u00e0 o\u00f9 le bouddhisme a r\u00e9gress\u00e9, quelque chose de son esprit demeure : en Inde, par exemple, de larges secteurs de la culture brahmanique ont \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment influenc\u00e9s par lui ; le plus grand philosophe de l&rsquo;hindouisme. Shankara (X<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ap. J.-C.), a \u00e9t\u00e9 accus\u00e9 par ses adversaires d&rsquo;\u00eatre \u00ab un bouddhiste d\u00e9guis\u00e9 \u00bb, preuve que le syst\u00e8me le plus orthodoxe, le Vedanta, n&rsquo;avait pu lui-m\u00eame se pr\u00e9server tout \u00e0 fait du vaste rayonnement de la pens\u00e9e bouddhique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LES PRATIQUES<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un fondateur : le Bouddha ; une loi : le dharma ; une \u00c9glise : le Sangha<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant de pr\u00e9senter le Bouddha et sa doctrine, il convient de d\u00e9crire ce que sont les bouddhistes eux-m\u00eames et comment ils vivent leur appartenance \u00e0 cette religion. Le lecteur, toutefois, devra se souvenir qu&rsquo;il n&rsquo;est pas possible d&rsquo;entrer dans le d\u00e9tail des variantes pourtant consid\u00e9rables, compte tenu de l&rsquo;expansion du bouddhisme sur une aire g\u00e9ographique \u00e9norme. Il n&rsquo;y a pas de profession de foi ni de credo proprement dit ; mais, au moment de son adh\u00e9sion ou lorsque l&rsquo;enfant atteint l&rsquo;\u00e2ge de raison, le nouveau fid\u00e8le d\u00e9clare : \u00ab\u00a0Je prends refuge en Bouddha ; je prends refuge en la Loi (dharma) ; je prends refuge en la Communaut\u00e9. ! \u00bb Ce sont l\u00e0 les \u00ab Trois Joyaux \u00bb dont il devra r\u00e9guli\u00e8rement se souvenir avec ferveur afin de fortifier en lui le d\u00e9sir sinc\u00e8re de prendre appui sur eux en toute occasion. L&rsquo;int\u00e9ressant est que cette \u00e9nonciation donne une vue juste de ce qu&rsquo;est le bouddhisme : une \u00c9glise (la Communaut\u00e9) dont la Loi a son origine dans la parole du Fondateur. Et bien entendu, la conduite normale (et salutaire) sera de participer \u00e0 la vie de l\u2019\u00c9glise afin de r\u00e9aliser le dharma (la Loi), \u00e0 l&rsquo;imitation du Fondateur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019\u00c9glise<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La communaut\u00e9 des fid\u00e8les (le Sangha, en p\u00e2li) est un groupement d&rsquo;individus se disant bouddhistes, organis\u00e9 sur une base locale. Dans la pratique, les communaut\u00e9s correspondent \u00e0 nos paroisses : villages ou quartiers de ville. Dans certains pays, ces paroisses se f\u00e9d\u00e8rent en dioc\u00e8ses et parfois m\u00eame en \u00c9glises nationales. Il n&rsquo;existe cependant pas d&rsquo;organisme international comparable au Vatican et personne ne peut pr\u00e9tendre parler au nom du bouddhisme universel. De plus, ces unions ne sont nullement obligatoires : lorsqu&rsquo;elles existent elles correspondent simplement \u00e0 un besoin de commodit\u00e9 (par exemple pour l&rsquo;administration et le financement d&rsquo;\u00e9coles). Au demeurant, tous les postes de direction sont pourvus par \u00e9lections, et \u00e0 tous les \u00e9chelons existent des comit\u00e9s dont les votes sont souverains. De ce point de vue, le bouddhisme est une d\u00e9mocratie parfaite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ce sont les la\u00efcs qui font vivre les moines<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe dans le Sangha une distinction fondamentale entre les la\u00efcs et les moines. Les premiers continuent de vivre dans le monde, et cela se reconna\u00eet au fait qu&rsquo;ils se v\u00eatent et se coiffent \u00e0 la mode du pays, cependant que les seconds, pour marquer leur renoncement se v\u00eatent d&rsquo;\u00e9toffes couleur de safran et se rasent int\u00e9gralement la t\u00eate. Le devoir des la\u00efcs, il va sans dire, est de faire vivre les moines, c&rsquo;est-\u00e0-dire de leur procurer des vivres et des v\u00eatements. Normalement, la nourriture doit \u00eatre frugale et le v\u00eatement se r\u00e9duire \u00e0 une simple pi\u00e8ce d&rsquo;\u00e9toffe sans couture : l&rsquo;entretien des moines n&rsquo;est donc pas une lourde charge pour les la\u00efcs, mais le plus souvent, de nos jours, des couvents sont b\u00e2tis pour abriter les moines, alors que ceux-ci ne devraient \u00eatre que des mendiants errants \u00ab sans feu ni lieu \u00bb, \u00e0 la mani\u00e8re des s\u00e2dhu de l&rsquo;Inde. La construction et l&rsquo;entretien des couvents modifient \u00e9videmment du tout au tout les rapports entre les deux cat\u00e9gories de bouddhistes : le co\u00fbt \u00e9lev\u00e9 de ces op\u00e9rations p\u00e8se lourdement sur les la\u00efcs et accentue les liens de d\u00e9pendance des moines vis-\u00e0-vis de ces derniers ; on comprend combien \u00e9taient sages les vieilles r\u00e8gles qui interdisaient aux moines de \u00ab prendre racine \u00bb. Le pire, sans doute, est le d\u00e9sir de riches personnages de combler de largesses un groupe de moines dont la richesse devient un objet de scandale ; parfois m\u00eame, des princes donnent \u00e0 des couvents le droit de lever les imp\u00f4ts \u00e0 leur profit, cr\u00e9ant des liens f\u00e9odaux entre les villageois et l&rsquo;abb\u00e9 local ; ce n&rsquo;est \u00e9videmment pas l\u00e0 le meilleur moyen de faire r\u00e9gner la paix entre les deux parties ! Inversement, le devoir des moines \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des la\u00efcs est l&rsquo;enseignement religieux. Selon la R\u00e8gle, le moine ne doit manger qu&rsquo;une seule fois par jour et ne doit pas manquer de pr\u00eacher, \u00e0 tout le moins, une fois par jour \u00e9galement. Une coutume int\u00e9ressante, observable au Cambodge, o\u00f9 elle est courante, est le passage temporaire de la\u00efcs par l&rsquo;\u00e9tat de moine. L\u00e0 o\u00f9 elle se pratique, l&rsquo;osmose est parfaite entre religieux et fid\u00e8les, et ce n&rsquo;est certes pas un hasard si le Cambodge est l&rsquo;un des pays o\u00f9 le bouddhisme est le mieux enracin\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le culte rendu au Bouddha est contraire aux principes du bouddhisme<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il semble bien que le Fondateur ait proscrit toute forme de culte. ; luttant contre le brahmanisme, il a des paroles dures sur l&rsquo;inutilit\u00e9 de la d\u00e9votion ou, plus exactement, sur le caract\u00e8re illusoire de son objet, car les dieux appartiennent \u00e0 cet univers, leurs paradis \u00e9galement ainsi que les gr\u00e2ces qu&rsquo;ils peuvent distribuer ; de plus, la caract\u00e9ristique essentielle de cet univers est l&rsquo;absence de permanence, il est illusoire, vide de substance. D\u00e8s lors, les dieux, les paradis, la d\u00e9votion ne sont que des ph\u00e9nom\u00e8nes sans valeur, auxquels il est vain de s&rsquo;attarder. Il faut croire cependant que les hommes parviennent bien difficilement \u00e0 se lib\u00e9rer puisque d\u00e8s la mort du Bouddha les disciples se disput\u00e8rent ses restes pour leur vouer un culte. Ainsi naquit cette d\u00e9votion typiquement bouddhique (inconnue de l&rsquo;hindouisme) \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des reliques. Celles-ci sont recueillies dans des urnes magnifiquement d\u00e9cor\u00e9es que l&rsquo;on enfouit dans des constructions semi-sph\u00e9riques ressemblant \u00e0 des tertres fun\u00e9raires. Ces coupoles sont surmont\u00e9es d&rsquo;un dais symbolique (le parasol est un signe de puissance) et entour\u00e9es d&rsquo;une barri\u00e8re \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de laquelle les fid\u00e8les processionnent en prenant soin d&rsquo;avoir toujours la relique (invisible) \u00e0 leur droite. En principe, la visite d&rsquo;un st\u00fbpa \u2014 c&rsquo;est le nom donn\u00e9 \u00e0 ces \u00e9difices \u2014 ne devrait \u00eatre qu&rsquo;une occasion de m\u00e9ditation, mais, dans la pratique, le st\u00fbpa appara\u00eet comme une concr\u00e9tisation du sacr\u00e9 : c&rsquo;est un lieu auspicieux, une sorte de talisman pour la communaut\u00e9 vivant \u00e0 son ombre ; on donne des f\u00eates devant l&rsquo;entr\u00e9e principale, avec musique et danses, et nombreux sont les bouddhistes qui vont en p\u00e8lerinage d&rsquo;un st\u00fbpa \u00e0 un autre, certains d&rsquo;accumuler des gr\u00e2ces. Par ailleurs, on construit volontiers des temples afin d&rsquo;y abriter une image du Bouddha ; certaines sont c\u00e9l\u00e8bres par leur taille, leur beaut\u00e9, la richesse des mat\u00e9riaux ; aucune n&rsquo;est indiff\u00e9rente car le bouddhisme a eu, d\u00e8s l&rsquo;origine \u2014 apr\u00e8s la mort du Bouddha \u2014, un go\u00fbt tr\u00e8s prononc\u00e9 pour cette forme d&rsquo;hommage au Fondateur. De plus, on a toujours cru que l&rsquo;image en elle-m\u00eame poss\u00e8de une force de b\u00e9n\u00e9diction intrins\u00e8que et c&rsquo;est un fait que le bouddhisme, partout et toujours, a multipli\u00e9 les repr\u00e9sentations du Bouddha sous toutes les formes et dans toutes les attitudes possibles. A ces images, un culte d&rsquo;adoration est rendu, \u00e0 la mani\u00e8re de ce que l&rsquo;on observe en Inde : offrandes d&rsquo;encens, de lampes allum\u00e9es, de fleurs et de nourriture ; des r\u00e9citations sont faites ; on chante et l&rsquo;on consomme une partie de la nourriture, dont l&rsquo;essentiel va aux moines. Les textes qui essaient de justifier ces pratiques disent que le temple est un lieu de rencontre entre les moines et les la\u00efcs qui ont l\u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;entendre la bonne parole ; ils assurent aussi que l&rsquo;on ne doit que m\u00e9diter en silence devant l&rsquo;image du Fondateur. Mais la r\u00e9alit\u00e9 est autre : la plupart des la\u00efcs, et m\u00eame les moines, adressent de v\u00e9ritables pri\u00e8res au Bouddha. Si l&rsquo;on voulait faire la th\u00e9orie de cette attitude \u2014 et des th\u00e9ologiens bouddhistes l&rsquo;ont faite \u2014, il faudrait admettre que le Ma\u00eetre n&rsquo;a pas gagn\u00e9 le nirv\u00e2na, mais a suspendu l&rsquo;accomplissement de sa r\u00e9alisation pour aider les hommes \u00e0 trouver la voie lib\u00e9ratrice. Le bouddhisme admet d&rsquo;ailleurs l&rsquo;existence d&rsquo;un grand nombre de \u00ab futurs bouddhas \u00bb qui sont exactement dans cette situation ; par charit\u00e9, ils sursoient \u00e0 leur entr\u00e9e en nirv\u00e2na pour guider les fid\u00e8les vers le souverain bien. A ces personnages, que l&rsquo;on nomme bodhisattva, un culte identique est rendu, mais cette fois \u00e0 bon droit, puisque le devoir de celui-ci est de contribuer \u00e0 sauver les m\u00e9ritants. Il s&rsquo;agit, en somme, de quelque chose qui ressemble au culte des saints dans le christianisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les moines<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, l&rsquo;essentiel de la pr\u00e9dication bouddhique porte non pas sur le culte \u2014 dont le Fondateur ne dit mot \u2014, mais sur la n\u00e9cessit\u00e9 de renoncer au monde. L&rsquo;id\u00e9al est de s&rsquo;engager sur la voie qui conduit au nirv\u00e2na, et le premier pas sur ce chemin est l&rsquo;abandon de toutes choses. A la mani\u00e8re des s\u00e2dhu, le fid\u00e8le se d\u00e9pouille de tout, ne conservant qu&rsquo;une pi\u00e8ce d&rsquo;\u00e9toffe ocre, un b\u00e2ton, un bol \u00e0 aum\u00f4nes. La t\u00eate est ras\u00e9e au cours de la c\u00e9r\u00e9monie de renoncement et, s&rsquo;il veut suivre la R\u00e8gle, il se met en marche, inaugurant un vagabondage qui ne cessera qu&rsquo;\u00e0 sa mort. Aux temps anciens, il en \u00e9tait effectivement ainsi : les moines bouddhistes mendiaient sur les routes et ne s&rsquo;arr\u00eataient que pendant les trois mois de la mousson o\u00f9 ils se r\u00e9fugiaient dans des grottes ou des abris sommaires construits \u00e0 leur intention. Par la suite, les bhikkhu se sont progressivement s\u00e9dentaris\u00e9s et, de nos jours, vivent, pour la plupart, dans des couvents attenant \u00e0 des temples urbains. Mais, pendant les quelque dix si\u00e8cles de son expansion (du VI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle av. J.-C. au VI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ap. J.-C.), le bouddhisme dut son extraordinaire rayonnement \u00e0 ces hommes qui cheminaient sans cesse, solitaires ou group\u00e9s en petites troupes, et pr\u00eachaient inlassablement, jour apr\u00e8s jour. Ils n&rsquo;h\u00e9sitaient pas \u00e0 quitter le territoire linguistique qui \u00e9tait le leur pour se rendre \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger ; apprenant la langue du pays, ils se faisaient missionnaires du dharma, et c&rsquo;est par eux que le Sud-Est asiatique, la Chine, le Japon connurent la parole du Bouddha. Ainsi, les textes canoniques <a id=\"ftnref1\" href=\"#ftn1\">[1]<\/a>, r\u00e9dig\u00e9s en p\u00e2li ou en sanskrit furent traduits, par exemple, en chinois par des \u00e9quipes de travail o\u00f9 voisinaient Indiens et Chinois, sous la direction de quelque bhikkhu th\u00e9ologien. Bien des s\u00fbtra (trait\u00e9 dogmatique), perdus en p\u00e2li, ont \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9s dans les couvents de Chine et la traduction pr\u00e9par\u00e9e par les bhikkhu \u00e9tait si attentivement faite que l&rsquo;on a pu, en quelque sorte, \u00ab lire par transparence \u00bb l&rsquo;original indien derri\u00e8re sa version chinoise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les moines font des v\u0153ux et confessent publiquement leurs manquements \u00e0 la R\u00e8gle<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien entendu, les bhikkhu sont soumis \u00e0 une r\u00e8gle tr\u00e8s stricte, destin\u00e9e surtout \u00e0 les pr\u00e9server des tentations mondaines. Les v\u0153ux prononc\u00e9s au moment du noviciat (chastet\u00e9, pauvret\u00e9, \u00e9quanimit\u00e9) \u00e9taient confirm\u00e9s lors de la c\u00e9r\u00e9monie d&rsquo;ordination organis\u00e9e en pr\u00e9sence de la communaut\u00e9 tout enti\u00e8re, moines et la\u00efcs r\u00e9unis ; le novice y renouvelait son engagement apr\u00e8s avoir subi un interrogatoire portant sur sa connaissance de la doctrine qu&rsquo;il allait devoir pr\u00eacher lui-m\u00eame obligatoirement apr\u00e8s son admission dans la confr\u00e9rie ; parrain\u00e9 par son ma\u00eetre spirituel (c&rsquo;est-\u00e0-dire par le moine qui avait la responsabilit\u00e9 de son instruction), le novice \u00e9tait alors formellement investi. En fait, il y a toujours eu une certaine ambigu\u00eft\u00e9 quant \u00e0 la nature de la c\u00e9r\u00e9monie d&rsquo;ordination : il semble qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;origine la d\u00e9cision de renoncer au monde \u00e9tait affaire strictement personnelle, mais, au vivant m\u00eame du Bouddha, la cr\u00e9ation du Sangha (\u00e9glise, communaut\u00e9) favorisa la tendance, typiquement indienne, \u00e0 transformer tout changement d&rsquo;\u00e9tat en un rite de passage, et l&rsquo;ordination des bhikkhu prit, avec le temps, un aspect de plus en plus initiatique <a id=\"ftnref2\" href=\"#ftn2\">[2]<\/a> ; d\u00e8s lors, le ma\u00eetre devient une sorte de guru et l&rsquo;ancien de la Communaut\u00e9 (l&rsquo;abb\u00e9) fait office d&rsquo;initiateur, transmettant un pouvoir spirituel. En Chine, au Japon, au Vi\u00eat-Nam, il en fut de m\u00eame, cependant que le reste de l&rsquo;Indochine pr\u00e9servait mieux la simplicit\u00e9 originelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En principe \u00e9galement, il ne devrait pas y avoir de v\u00e9ritable hi\u00e9rarchie\u00a0 dans le Sangha, mais, l\u00e0 encore, l&rsquo;habitude s&rsquo;est prise de reconna\u00eetre une autorit\u00e9 aux anciens, d&rsquo;\u00e9lire un abb\u00e9, de donner des grades, etc. Cela surtout, \u00e9videmment, dans les grands couvents o\u00f9 une r\u00e9partition des t\u00e2ches de fonctionnement est in\u00e9vitable. Des s\u00e9ances pl\u00e9ni\u00e8res de la communaut\u00e9 des moines ont lieu r\u00e9guli\u00e8rement, \u00e0 la pleine et \u00e0 la nouvelle lune ; \u00e0 cette occasion, on proc\u00e8de \u00e0 une r\u00e9citation solennelle de la R\u00e8gle et les bhikkhu confessent publiquement, chacun \u00e0 son tour, les p\u00e9ch\u00e9s commis ou, plus exactement, avouent les manquements \u00e0 la R\u00e8gle. C&rsquo;est, en effet, une originalit\u00e9 du bouddhisme de ne conna\u00eetre comme p\u00e9ch\u00e9s \u00e0 confesser que les actes prohib\u00e9s effectivement accomplis : la faute par intention, la pens\u00e9e maligne, sont affaire individuelle et n&rsquo;ont pas \u00e0 \u00eatre avou\u00e9es ; la confession publique n&rsquo;a pas d&rsquo;autre but, en effet, que de permettre \u00e0 la communaut\u00e9 de corriger des comportements qui risqueraient d&rsquo;entraver son d\u00e9veloppement ou de perturber son bon fonctionnement. Des punitions sont pr\u00e9vues : on confisque les objets qu&rsquo;un moine a pu se procurer (alors qu&rsquo;il ne doit poss\u00e9der que son bol \u00e0 aum\u00f4nes et son b\u00e2ton), on ordonne des p\u00e9nitences (je\u00fbnes, r\u00e9citations de textes) ou l&rsquo;on proc\u00e8de \u00e0 l&rsquo;expulsion de la Communaut\u00e9 soit de fa\u00e7on temporaire, soit de fa\u00e7on d\u00e9finitive. En ce domaine aussi, le seul souci est de pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9quilibre fragile du groupement. Plus profond\u00e9ment, il s&rsquo;agit d&rsquo;aider le moine \u00e0 r\u00e9aliser son id\u00e9al qui est l&rsquo;imitation du Bouddha\u00a0: la voie suivie par le bienheureux est le seul chemin vers la d\u00e9livrance, il convient donc de m\u00e9diter sans cesse sur la vie et l&rsquo;enseignement du Fondateur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LE BOUDDHA<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette vie est d&rsquo;ailleurs en elle-m\u00eame un enseignement, elle illustre le destin possible de tout homme d\u00e9sirant sinc\u00e8rement renoncer au monde pour faire son salut (c&rsquo;est la coutume des th\u00e9ologiens bouddhistes de pr\u00e9senter leur enseignement doctrinal \u00e0 partir d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement de la vie du Fondateur). Le Bouddha, en effet, a v\u00e9cu de fa\u00e7on exemplaire, puisqu&rsquo;il a connu les plaisirs avant d&rsquo;y renoncer et qu&rsquo;il a explor\u00e9 les chemins de salut qui se r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent \u00eatre des impasses avant de d\u00e9couvrir l&rsquo;itin\u00e9raire valide. Ainsi chacun de nous peut \u00eatre rassur\u00e9 : pourvu qu&rsquo;il ait la t\u00e9nacit\u00e9 voulue, la d\u00e9livrance est \u00e0 port\u00e9e de sa main, m\u00eame s&rsquo;il est abandonn\u00e9 au monde pendant une partie de son existence ou s&rsquo;il a suivi les conseils de ma\u00eetres ignorants de la V\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Avant l&rsquo;\u00c9veil<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le futur Bouddha appartenait \u00e0 la caste des kshatriya (\u00ab nobles, guerriers \u00bb), son p\u00e8re r\u00e9gnait sur un pays situ\u00e9 au pied de l&rsquo;Himalaya, et sa naissance dut avoir lieu en 558 av. J.-C. (date la plus probable). On donna au gar\u00e7on le pr\u00e9nom de Siddh\u00e2rta ; le nom de famille \u00e9tait celui de la dynastie : Sh\u00e2kya, relevant du clan brahmanique Gautama. Tous ces d\u00e9tails ont leur importance ; en effet, le Bouddha est n\u00e9 en milieu hindou, mais dans une r\u00e9gion r\u00e9cemment aryanis\u00e9e o\u00f9 les populations autochtones devaient avoir conserv\u00e9 beaucoup de leur culture pr\u00e9aryenne. Le rattachement des Sh\u00e2kya au clan brahmanique des Gautama ne signifie pas pour autant que la dynastie \u00e9tait proprement indo-europ\u00e9enne : ce n&rsquo;est sans doute pas un hasard si les images du Bouddha taill\u00e9es en Inde le repr\u00e9sentent avec des yeux faiblement brid\u00e9s. Inversement, on peut penser que la pr\u00e9dication brahmanique devait \u00eatre plus \u00ab agressive \u00bb qu&rsquo;ailleurs dans ces marches-fronti\u00e8res et qu&rsquo;elle suscitait des r\u00e9actions dans les populations. De toute fa\u00e7on, on \u00e9tait \u00e0 une \u00e9poque de passage, d&rsquo;\u00e9volution : la religion v\u00e9dique, religion de nomades pasteurs, s&rsquo;adaptait mal aux conditions nouvelles de s\u00e9dentarisation et d&rsquo;agriculture. Enfin, il devait exister des tensions entre les deux plus hautes castes, celle des brahmanes et celle des kshatriya, car les mouvements r\u00e9formateurs de ce temps-l\u00e0 sont tous le fait de nobles, non de pr\u00eatres, comme on le voit dans les \u00ab Upanishad. \u00bb, le bouddhisme, le ja\u00efnisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Siddh\u00e2rta Sh\u00e2kya (le Bouddha) renonce au monde vers 29 ans<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jeune Siddh\u00e2rta re\u00e7ut l&rsquo;\u00e9ducation de prince qui convenait \u00e0 son \u00e9tat et fut mari\u00e9 \u00e0 seize ans. On lui attribue trois femmes, mais un seul enfant, R\u00e2hula, un gar\u00e7on. Il aurait v\u00e9cu sa vie de p\u00e8re de famille et de futur roi sans probl\u00e8mes particuliers et pour un temps relativement long, puisque c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 29 ans seulement qu&rsquo;il songera \u00e0 renoncer aux plaisirs de ce monde. L\u00e0 aussi, il y a quelque chose de significatif car, selon l&rsquo;usage hindou, on ne peut normalement renoncer au monde qu&rsquo;apr\u00e8s avoir assur\u00e9 la continuit\u00e9 de la lign\u00e9e familiale ; or R\u00e2hula serait n\u00e9 au moment o\u00f9 son p\u00e8re d\u00e9cida de quitter la vie mondaine, ce qui permet de penser que le prince Siddh\u00e2rta attendit d&rsquo;avoir un enfant pour r\u00e9pondre \u00e0 sa vocation afin de se conformer \u00e0 l&rsquo;usage du temps ; cela r\u00e9pondrait bien \u00e0 l&rsquo;image que l&rsquo;on peut se faire du caract\u00e8re du Bouddha, tout de douceur et de respect d&rsquo;autrui, mais ferme dans ses r\u00e9solutions, et rejetant toujours le compromis sur les points concernant la V\u00e9rit\u00e9 (le dharma). On raconte que sa vocation serait n\u00e9e d&rsquo;une m\u00e9ditation sur la pr\u00e9carit\u00e9 de l&rsquo;existence humaine. Selon la l\u00e9gende, le p\u00e8re de Siddh\u00e2rta, averti que son fils aurait un jour le d\u00e9sir de quitter le monde, r\u00e9solut de le pr\u00e9server de cette tentation afin de lui permettre de monter sur le tr\u00f4ne en temps voulu. Pour parvenir \u00e0 ses fins, il aurait emp\u00each\u00e9 son fils d&rsquo;avoir le moindre contact avec des asc\u00e8tes et se serait ing\u00e9ni\u00e9 \u00e0 ne lui faire conna\u00eetre que les aspects agr\u00e9ables de l&rsquo;existence. Le prince, cependant, aurait par hasard rencontr\u00e9 un vieillard, un malade, un cort\u00e8ge fun\u00e8bre, un religieux mendiant et aurait compris que tout homme est sujet \u00e0 la mort, \u00e0 la maladie, \u00e0 la vieillesse, et qu&rsquo;il est possible de vivre autrement que dans les palais au milieu de d\u00e9lices illusoires. L&rsquo;anecdote a \u00e9videmment un caract\u00e8re l\u00e9gendaire mais correspond probablement \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 : le sentiment que le prince Siddh\u00e2rta eut un jour du malheur de l&rsquo;existence avec, pour corollaire, l&rsquo;id\u00e9e que la vie monastique pouvait \u00eatre un refuge. Significative aussi est l&rsquo;anecdote suivante : d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 quitter le monde, Siddh\u00e2rta se trouvait retenu par son amour pour sa femme ; une nuit, cependant, alors qu&rsquo;il se promenait dans le palais, il la vit endormie avec ses suivantes, dans l&rsquo;abandon du sommeil\u00a0; le spectacle de ces chairs \u00e9tal\u00e9es lui inspira du d\u00e9go\u00fbt \u00ab comme s&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait trouv\u00e9 devant un \u00e9tal de boucher \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A en croire la l\u00e9gende, c&rsquo;est clandestinement que le prince aurait quitt\u00e9 le palais, afin d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la quasi-s\u00e9questration o\u00f9 le maintenait son p\u00e8re ; celui-ci, d&rsquo;ailleurs, aurait envoy\u00e9 des soldats \u00e0 sa recherche et le futur Bouddha aurait \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de se r\u00e9fugier dans la jungle, au sud du Gange, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 quelque 400 kilom\u00e8tres de Kapilavastu. La fuite nocturne aurait eu \u00e9galement pour but d&rsquo;\u00e9viter une sc\u00e8ne path\u00e9tique avec la jeune \u00e9pous\u00e9e (enceinte encore, ou venant juste d&rsquo;accoucher). Plus simplement, on peut admettre que le prince est parti apr\u00e8s avoir r\u00e9gl\u00e9 ses affaires \u00e0 l&rsquo;amiable, car de telles retraites au \u00ab d\u00e9sert \u00bb n&rsquo;\u00e9taient pas pour surprendre \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. On dit aussi que le prince n&rsquo;avait pas de programme pr\u00e9cis, il ne savait ni o\u00f9 aller ni qui rencontrer. C&rsquo;est dire que sa conversion fut chose strictement personnelle sans l&rsquo;intervention d&rsquo;aucun guru \u00e0 la diff\u00e9rence de ce qui se faisait d&rsquo;ordinaire. Il faut voir l\u00e0 l&rsquo;illustration d&rsquo;un point capital de la doctrine bouddhique : la vocation n&rsquo;est jamais suscit\u00e9e de l&rsquo;ext\u00e9rieur, elle n&rsquo;est pas transmissible ; seul la d\u00e9termine le poids des actes (karman) accomplis dans les vies ant\u00e9rieures ; lorsque l&rsquo;individu est \u00ab m\u00fbr \u00bb pour l&rsquo;\u00c9veil, il na\u00eet dans le corps d&rsquo;un personnage susceptible d&rsquo;accomplir sa vocation, quelles que puissent \u00eatre les circonstances : c&rsquo;est pourquoi les efforts du p\u00e8re de Siddh\u00e2rta pour le \u00ab pr\u00e9server \u00bb de la tentation de renoncer au monde ne pouvaient r\u00e9ussir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Siddh\u00e2rta, apr\u00e8s avoir abandonn\u00e9 ses v\u00eatements princiers et avoir accept\u00e9 les haillons d&rsquo;un mis\u00e9rable rencontr\u00e9 au hasard, commen\u00e7a de cheminer \u00e0 la recherche d&rsquo;un enseignement qui puisse l&rsquo;\u00e9clairer sur la voie \u00e0 suivre pour atteindre le nirv\u00e2na. Un temps, il se mit \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;un certain Ar\u00e2da qui le d\u00e9\u00e7ut rapidement ; poursuivant son errance, il rencontra encore un autre guru du nom de Rudraka qui pratiquait, semble-t-il, une sorte de yoga. Mais Siddh\u00e2rta eut vite acquis le savoir de ce maitre et le trouva vain. A ce moment, il avait d\u00fb acqu\u00e9rir un certain prestige, puisqu&rsquo;on lui attribue d\u00e9j\u00e0 un petit nombre de disciples. Quoi qu&rsquo;il en soit, impatient de trouver la V\u00e9rit\u00e9 (cinq ann\u00e9es se sont \u00e9coul\u00e9es depuis le grand d\u00e9part), Siddh\u00e2rta d\u00e9cide d&rsquo;agir seul : il pratiquera l&rsquo;asc\u00e8se la plus stricte, \u00e0 la fa\u00e7on de ceux que l&rsquo;on appelait alors des munis \u00bb (\u00ab sages \u00bb), d&rsquo;o\u00f9 le nom de Sh\u00e2kya Muni (\u00ab Sh\u00e2kya le Sage \u00bb) qui est parfois donn\u00e9 au Bouddha. Adoptant la rigidit\u00e9 des cadavres, refusant toute nourriture, coupant tout contact avec le monde ext\u00e9rieur, il m\u00e9dite inlassablement, mais ne parvient pas \u00e0 \u00ab voir \u00bb la V\u00e9rit\u00e9 ; il comprend alors qu&rsquo;il fait fausse route et, rompant son asc\u00e8se, il prend de la nourriture et se remet en route. T\u00e9moins de cette d\u00e9faite, ses premiers disciples l&rsquo;abandonnent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;Eveil<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Siddh\u00e2rta, cependant, sent confus\u00e9ment qu&rsquo;il est pr\u00e8s de toucher au but, il refait ses forces, vagabonde encore un peu, puis s&rsquo;installe pr\u00e8s du village d&rsquo;Uruvilv\u00e2, situ\u00e9 \u00e0 une centaine de kilom\u00e8tres au sud de Patna. Choisissant un arbre pippal (sorte de figuier tropical), il s&rsquo;\u00e9tablit \u00e0 son ombre et entreprend de m\u00e9diter ; le jour passe, la nuit survient, marqu\u00e9e, disent les l\u00e9gendes, par toutes sortes de tentations ; au petit matin, cependant, c&rsquo;est brusquement l\u2019\u00c9veil : comme un dormeur qui recouvre en un instant la r\u00e9alit\u00e9 du monde apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre d\u00e9barrass\u00e9 des fantasmes oniriques, le Muni per\u00e7oit la V\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>L&rsquo;exp\u00e9rience de l\u2019\u00c9veil est incommunicable<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s&rsquo;agit nullement d&rsquo;une illumination ou de quelque chose de ce genre, mais bien d&rsquo;une soudaine prise de conscience de la r\u00e9alit\u00e9 : les hommes ordinaires r\u00eavent leur vie dans un d\u00e9cor illusoire o\u00f9 rien n&rsquo;est substantiel, alors que celui qui est pass\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience de Siddh\u00e2rta est un \u00e9veill\u00e9 (en sanskrit : bouddha) ; au-del\u00e0 du d\u00e9cor, il voit ce qu&rsquo;est en v\u00e9rit\u00e9 la pi\u00e8ce qui se joue sur la sc\u00e8ne cosmique. \u00ab A la derni\u00e8re veille de la nuit, j&rsquo;atteignis l&rsquo;ultime science&#8230; Les t\u00e9n\u00e8bres furent chass\u00e9es et la lumi\u00e8re apparut&#8230; \u00bb, d\u00e9clare celui qui d\u00e9sormais m\u00e9rite le titre de Bouddha, mais il est bien entendu que toutes ces expressions (d\u00e9cor, sommeil, t\u00e9n\u00e8bres, lumi\u00e8re, etc.) ne sont que des approximations, des m\u00e9taphores : l&rsquo;exp\u00e9rience de l\u2019\u00c9veil est, par nature, incommunicable. C&rsquo;est pourquoi, d&rsquo;ailleurs, le Bouddha, qui en avait pleine conscience, h\u00e9sita sept semaines avant de d\u00e9cider de la divulguer. Comprenant n\u00e9anmoins qu&rsquo;il \u00e9tait de son devoir de guider les autres, il se rendit \u00e0 B\u00e9nar\u00e8s et y retrouva ses anciens disciples. Il convient de souligner ici que le mot \u00ab devoir \u00bb n&rsquo;est pas ad\u00e9quat ; l&rsquo;Eveil, en effet, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 le nirv\u00e2na. Sous le figuier d&rsquo;Uruvilv\u00e2, Siddh\u00e2rta a touch\u00e9 au but ; logiquement, il aurait \u00e9puis\u00e9 d&rsquo;un coup le poids de karman qui pesait encore sur lui. Mais, lib\u00e9r\u00e9, d\u00e9livr\u00e9, \u00ab sauv\u00e9 \u00bb, le Bouddha d\u00e9cide par compassion (c&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;un des mots cl\u00e9s du bouddhisme) de demeurer sur la terre afin de montrer le chemin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout pr\u00e8s de B\u00e9nar\u00e8s, donc, dans un parc qui servait de refuge \u00e0 des s\u00e2dhu de tous ordres, le Bouddha pr\u00eache pour la premi\u00e8re fois ; c&rsquo;est le fameux \u00ab sermon de B\u00e9nar\u00e8s \u00bb o\u00f9 \u00ab la roue du dharma \u00bb fut mise en branle, entendez : o\u00f9 le bouddhisme prit naissance. Effectivement, les anciens disciples firent amende honorable et se ralli\u00e8rent ; avec eux, le Bouddha constitua la premi\u00e8re communaut\u00e9 (Sangha). Il faut apporter ici une pr\u00e9cision : les disciples ne sont pas parvenus au nirv\u00e2na pour avoir entendu la parole du Bouddha ; ils savent d\u00e9sormais qu&rsquo;un chemin existe, qu&rsquo;une voie est ouverte, mais ils ne seront \u00e9veill\u00e9s (bouddhas) qu&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;avoir suivie ; entendre la parole, apprendre la doctrine ne sauraient dispenser de l&rsquo;effort de r\u00e9alisation. N\u00e9anmoins, dans la mesure o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 choisis par le Bouddha, ils re\u00e7oivent le nom de saints ou de \u00ab m\u00e9ritants \u00bb (en sanskrit : arhant ; en p\u00e2li : arahant), car ce choix est fonction des m\u00e9rites qu&rsquo;ils ont accumul\u00e9s dans leurs vies ant\u00e9rieures et des actions saintes qu&rsquo;ils accomplissent dans celle-ci. Ce sera une tradition constante du bouddhisme de consid\u00e9rer que celui qui d\u00e9cide de devenir un bhikkhu ne le fait que pouss\u00e9 en avant par le poids de son karman (ici au sens de m\u00e9rites, car les \u00ab d\u00e9m\u00e9rites \u00bb \u00e9loignent, au contraire, d&rsquo;une vocation de ce genre).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu de temps apr\u00e8s, c&rsquo;est un la\u00efc qui est converti : fils d&rsquo;un banquier de B\u00e9nar\u00e8s, mais r\u00e9solu \u00e0 ne pas vivre la vie de son p\u00e8re, il vient entendre la pr\u00e9dication du Bouddha et d\u00e9cide de s&rsquo;agr\u00e9ger au groupe des saints ; mais comme il se savait poursuivi par les hommes de son p\u00e8re, affol\u00e9, il s&rsquo;\u00e9crie : \u00ab Je prends refuge en le Bouddha, je prends refuge en le dharma, je prends refuge en la communaut\u00e9 \u00bb, ainsi fut prononc\u00e9e, pour la premi\u00e8re fois, la formule rituelle marquant l&rsquo;entr\u00e9e dans le Sangha. Le banquier, d&rsquo;ailleurs, se r\u00e9signa \u00e0 la conversion de son fils, et l&rsquo;on dit qu&rsquo;il devint, avec tous les siens, le premier \u00ab bienfaiteur du Sangha \u00bb. Le geste du Bouddha accueillant le jeune homme, puis acceptant les dons du banquie, est, lui aussi, tr\u00e8s significatif. Le bouddhisme, en effet, marquait par l\u00e0 son ouverture radicale : n&rsquo;importe qui peut entrer dans le Sangha, sans distinction d&rsquo;aucune sorte, et n&rsquo;importe qui peut contribuer \u00e0 la bonne marche de l\u2019\u00c9glise sans qu&rsquo;il soit m\u00eame tenu compte du degr\u00e9 de foi de celui qui accomplit le geste (on l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 vu \u00e0 propos de la confession des moines, seuls importent les actes).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Apr\u00e8s l&rsquo;Eveil<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces traits distinctifs du bouddhisme vont \u00eatre accentu\u00e9s dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de la vie du Fondateur. Ann\u00e9es nombreuses d&rsquo;ailleurs, puisque le Bouddha \u00ab \u00e9veill\u00e9 \u00bb \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 36 ans, mourra \u00e0 80 ans (en 478 av. J.-C., date la plus probable). Tout d&rsquo;abord, le nombre des disciples s&rsquo;accro\u00eet rapidement et le Bouddha semble avoir tout fait pour cela, puisque quelques mois seulement apr\u00e8s le sermon de B\u00e9nar\u00e8s, il enverra des missionnaires dans les pays des alentours. Lui-m\u00eame ne manque pas une occasion d&rsquo;entrer en contact avec les s\u00e2dhu qu&rsquo;il rencontre pour tenter (et souvent avec succ\u00e8s, semble-t-il) de les convertir. Il para\u00eet m\u00eame, les textes canoniques l&rsquo;assurent, que le Bouddha ne r\u00e9pugnait pas \u00e0 \u00ab convertir de force \u00bb en certaines circonstances.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les conversions affluent<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoi qu&rsquo;il en soit, plusieurs souverains se firent les soutiens de la doctrine nouvelle et la famille m\u00eame de Siddh\u00e2rta finit par prot\u00e9ger la communaut\u00e9. Ce ne fut probablement pas sans mal car le Bouddha ne fit que deux visites \u00e0 Kapilavastu et ne s&rsquo;y attarda pas. Un \u00e9pisode significatif est toutefois rapport\u00e9 \u00e0 ce sujet : on raconte que lorsque le p\u00e8re du Bouddha mourut, sa m\u00e8re devenue veuve (donc lib\u00e9r\u00e9e de ses devoirs \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de son \u00e9poux, selon la coutume indienne) vint trouver son fils et lui demanda d&rsquo;\u00eatre accept\u00e9e comme nonne. Le Bouddha refusa d&rsquo;abord, parce que le renoncement \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme une affaire d&rsquo;hommes : il faut, en effet, \u00eatre libre pour renoncer au monde, et les femmes, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, d\u00e9pendaient enti\u00e8rement de leurs maris. N\u00e9anmoins, comme la reine avait tondu elle-m\u00eame sa chevelure et rev\u00eatu des v\u00eatements de mendiant, le Bouddha jugea pr\u00e9f\u00e9rable de l&rsquo;accueillir dans la communaut\u00e9 plut\u00f4t que de la laisser vagabonder sans soutien. Ainsi se trouva fond\u00e9 l&rsquo;ordre monastique f\u00e9minin ; mais le Bouddha (et tous les th\u00e9ologiens apr\u00e8s lui) ne cessa d&rsquo;\u00eatre m\u00e9fiant \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des femmes. Il dit un jour qu&rsquo;il avait esp\u00e9r\u00e9 fonder l&rsquo;Eglise pour mille ans mais que, puisque les femmes y \u00e9taient admises, elle ne durerait que cinq si\u00e8cles. Une r\u00e8gle sp\u00e9ciale, plus stricte, fut institu\u00e9e pour les nonnes et celles-ci furent plac\u00e9es sous la protection des moines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est dans la r\u00e9gion de Gorakhpur, dans le village de Kushinagara, \u00e0 quelque 180 kilom\u00e8tres au nord-ouest de la Patna, que mourut le Bouddha sans doute d&rsquo;une crise de dysenterie. Son corps fut incin\u00e9r\u00e9 et les disciples se disput\u00e8rent sauvagement ses mis\u00e9rables restes, cendres, bouts d&rsquo;os, fragments de v\u00eatements ; les souverains des alentours intervinrent, dit-on, et c&rsquo;est tout juste si une guerre n&rsquo;\u00e9clata pas \u00e0 ce propos. Il fallut proc\u00e9der \u00e0 un partage et ce n&rsquo;\u00e9tait pas un mince paradoxe que d&rsquo;assister \u00e0 un tel d\u00e9bat alors que le Bouddha avait proscrit toute forme de culte. Les reliques furent v\u00e9n\u00e9r\u00e9es dans des st\u00fbpa (monument) construits \u00e0 cet effet. Ainsi l&rsquo;enseignement bouddhique fut-il trahi d\u00e8s le d\u00e9but&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LA DOCTRINE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La douleur<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au c\u0153ur de l&rsquo;enseignement <a id=\"ftnref3\" href=\"#ftn3\">[3]<\/a> du Ma\u00eetre, r\u00e9side l&rsquo;affirmation, inlassablement r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, que \u00ab tout en ce monde est douleur \u00bb. Il ne peut y avoir de plaisir v\u00e9ritable : celui qui se d\u00e9clare heureux r\u00e9v\u00e8le simplement son ignorance car il ne peut pas y avoir de bonheur. En effet, aux yeux du Bouddha, le plaisir, le bonheur n&rsquo;existeraient vraiment que s&rsquo;ils \u00e9taient stables, permanents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le bonheur n&rsquo;est qu&rsquo;illusion\u00a0: tout en ce monde est douleur<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or c&rsquo;est un fait d&rsquo;exp\u00e9rience courante que l&rsquo;on peut conna\u00eetre des instants de bonheur, mais non une continuit\u00e9 de jouissance ; ce que l&rsquo;on \u00e9prouve donc n&rsquo;est qu&rsquo;une apparence de bonheur, une illusion pareille aux prestiges des r\u00eaves o\u00f9 l&rsquo;on jouit fallacieusement de la puissance royale, par exemple, alors que l&rsquo;on git, mis\u00e9rable serviteur, sur quelque grabat&#8230; Et l&rsquo;on se souvient que le Bouddha \u00e9tait tellement convaincu de l&rsquo;impossibilit\u00e9 du plaisir qu&rsquo;il fit enlever le malheureux Nanda Nanda avant qu&rsquo;il ait pu consommer son mariage (Nanda \u00e9tait le demi-fr\u00e8re du Bouddha qui le retrouva au moment o\u00f9 il allait se marier. Le Bouddha expliqua en vain \u00e0 Nanda que la vie de p\u00e8re de famille ne valait pas la peine d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue. Comme le jeune prince refusait de l&rsquo;entendre, le Bouddha le fit enlever et tondre contre son gr\u00e9). Action accomplie sans remords par le Ma\u00eetre, car il connaissait, pour les avoir connus lui-m\u00eame, les dangers de l&rsquo;illusion cosmique. Ne sommes-nous pas les spectateurs ravis de la pi\u00e8ce qui se joue devant nos yeux ? Pris par ces fantasmes, nous oublions qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un simple jeu ; nous identifiant \u00e0 eux, nous aimons, nous combattons, nous pleurons avec eux, accumulant inutilement un karman dangereux. Ajoutons que les bouddhistes ont beau jeu, lorsqu&rsquo;ils pr\u00eachent en ce sens, d&rsquo;insister sur les malheurs r\u00e9els de toute existence, souffrances physiques et morales, impossibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la mort. On se souviendra \u00e0 ce propos que le Bouddha d\u00e9cida de renoncer au monde apr\u00e8s avoir m\u00e9dit\u00e9 sur la mort, tant la sienne propre que celle de ceux qu&rsquo;il aimait : voyant passer un cort\u00e8ge fun\u00e8bre, \u00ab il se souvint \u00bb que lui aussi devrait mourir. Ici s&rsquo;introduit une nuance importante : le Bouddha avait vu le malheur de l&rsquo;existence en rencontrant un vieillard, un malade, un cort\u00e8ge fun\u00e8bre ; mais il avait vu \u00e9galement un homme apais\u00e9, calme, serein : le mendiant qui lui demanda l&rsquo;aum\u00f4ne. Celui-ci n&rsquo;avait pas l&rsquo;air de souffrir, il paraissait passer au travers du drame existentiel qui se jouait autour de lui sans qu&rsquo;il y particip\u00e2t. Les textes canoniques nous disent que le futur Bouddha en fut troubl\u00e9&#8230; Quelques ann\u00e9es plus tard, m\u00e9ditant sous l&rsquo;arbre de l&rsquo;Eveil, il reconnut que ce mendiant d\u00e9tenait la r\u00e9ponse \u00e0 la question de savoir comment supprimer la douleur ou, du moins, comment l&rsquo;\u00e9viter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le chemin<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne suffisait pas en effet de poser l&rsquo;existence de la douleur ni d&rsquo;affirmer son universalit\u00e9 ; il fallait ensuite essayer de d\u00e9couvrir la racine du mal et voir s&rsquo;il est possible ou non de l&rsquo;extraire afin de d\u00e9livrer le monde de la souffrance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>L&rsquo;origine de la douleur, c&rsquo;est la soif du d\u00e9sir<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Du point de vue m\u00e9taphysique, on l&rsquo;a dit plus haut, l&rsquo;origine de la douleur c&rsquo;est l&rsquo;impermanence de toutes choses : lorsqu&rsquo;il prend conscience de la pr\u00e9carit\u00e9 de sa condition, l&rsquo;homme est saisi d&rsquo;angoisse. De la m\u00eame fa\u00e7on, lorsqu&rsquo;il se rend compte que les petites joies auxquelles il tient tant ne sont que des illusions, sans plus de substance que les r\u00eaves qu&rsquo;il a chaque nuit, il se d\u00e9tourne d&rsquo;elles, incapable de les \u00e9prouver d\u00e9sormais. Pourtant, c&rsquo;est un fait que l&rsquo;homme recherche les plaisirs et se cramponne \u00e0 la vie, m\u00eame lorsqu&rsquo;elle l&rsquo;accable de souffrances. Pourquoi cela ? et surtout, pourquoi ces fameux plaisirs laissent-ils ensuite un go\u00fbt de cendres ? pourquoi, enfin, m\u00eame apr\u00e8s avoir \u00e9prouv\u00e9 cette \u00ab vanit\u00e9 des vanit\u00e9s \u00bb, persistons-nous \u00e0 rechercher, inlassablement, ces fausses jouissances ? La r\u00e9ponse, d\u00e9couverte par le Bouddha sous l&rsquo;arbre de l\u2019\u00c9veil, est que nous sommes tous des hommes de d\u00e9sir. Il y a en nous une force irr\u00e9sistible qui nous pousse \u00e0 vouloir acqu\u00e9rir, un instinct de possession qui nous laisse toujours sur notre soif, soif inextinguible qui est notre \u00eatre m\u00eame : \u00ab C&rsquo;est la soif, dit le Bouddha, qui nous fait rena\u00eetre encore et encore&#8230; c&rsquo;est la soif du d\u00e9sir, la soif de l&rsquo;existence&#8230; \u00bb Cet app\u00e9tit nous projette sans cesse vers des objets toujours divers ; les saisissons-nous qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9vanouissent comme des bulles de savon ; mais l&rsquo;app\u00e9tit reste l\u00e0 et, tel Sisyphe, nous persistons \u00e0 rouler notre rocher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Par l&rsquo;asc\u00e8se et la m\u00e9ditation, on parvient au d\u00e9tachement<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rem\u00e8de, on l&rsquo;a compris, c&rsquo;est d&rsquo;\u00e9teindre en nous le feu\u00a0 du d\u00e9sir : ne plus rien vouloir, en effet, c&rsquo;est \u00eatre assur\u00e9 d&rsquo;\u00e9viter la d\u00e9ception qui, aux yeux du Bouddha, est source de souffrance : m\u00e9taphysiquement, c&rsquo;est \u00ab passer de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du d\u00e9cor \u00bb, ne plus participer au drame cosmique, conna\u00eetre la paix parfaite. L&rsquo;asc\u00e8se, un certain type d&rsquo;asc\u00e8se d\u00e9fini par le bouddhisme, permet de parvenir \u00e0 ce d\u00e9tachement. Sorte de yoga avant la lettre, la m\u00e9thode pr\u00e9conis\u00e9e par le Bouddha (v\u00e9cue exemplairement par lui-m\u00eame) consiste \u00e0 renoncer, progressivement mais effectivement, \u00e0 tout ce qui nous rattache \u00e0 ce monde, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 tout ce qui peut \u00eatre un objet de convoitise. Ainsi le Ma\u00eetre a pris soin d&rsquo;abord de briser les liens professionnels et familiaux (il a renonc\u00e9 au tr\u00f4ne, il a quitt\u00e9 le palais). Pour ce faire, il ne lui a pas suffi de s&rsquo;en aller furtivement, comme un voleur, il a voulu r\u00e9aliser pleinement la rupture en s&rsquo;effor\u00e7ant d&rsquo;\u00e9prouver du d\u00e9go\u00fbt pour ce qu&rsquo;il quittait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De la m\u00eame fa\u00e7on, il convient d&rsquo;extirper de son c\u0153ur ce que l&rsquo;on pourrait appeler le d\u00e9mon\u00a0 de la dialectique : v\u00eatu en mendiant, se croyant libre de toute attache, le futur Bouddha conservait en lui, sans le savoir, un autre app\u00e9tit : celui de conna\u00eetre, de disputer avec d&rsquo;autres ma\u00eetres spirituels, de rivaliser avec eux dans les exercices asc\u00e9tiques. C&rsquo;est la le\u00e7on des premiers \u00e9checs du Fondateur : aupr\u00e8s d&rsquo;Ar\u00e2da, de Rudraka, ou lorsque avec ses premiers disciples il se livrait \u00e0 une gymnastique h\u00e9ro\u00efque, il n&rsquo;\u00e9tait pas encore d\u00e9tach\u00e9 du monde puisqu&rsquo;il s&rsquo;int\u00e9ressait \u00e0 l&rsquo;opinion des autres&#8230; La d\u00e9sertion de ses compagnons fut donc salutaire : elle l&rsquo;avertit qu&rsquo;il convenait de cesser la recherche et de trouver enfin. A l&rsquo;imitation du Bouddha, l&rsquo;adepte doit donc prendre garde \u00e0 ne pas se complaire dans les discussions philosophiques pr\u00e9alables \u00e0 la d\u00e9livrance. Le bouddhisme, comme d&rsquo;ailleurs la plupart des grandes religions orientales, insiste sur l&rsquo;id\u00e9e de r\u00e9alisation. Les sp\u00e9cialistes peuvent d\u00e9battre de points de logique, mais le raisonnement ne sauvera jamais personne ; la doctrine doit \u00eatre expliqu\u00e9e, on doit emporter la conviction intellectuelle de l&rsquo;auditeur, mais celui-ci fera seul le chemin. A la limite, les th\u00e9ologiens brahmaniques, bouddhistes, etc., s&rsquo;accordent \u00e0 dire que l&rsquo;exactitude d&rsquo;une th\u00e8se se prouve par l&rsquo;exemple, non par la d\u00e9monstration ; c&rsquo;est pourquoi ceux qui entendent le sermon de B\u00e9nar\u00e8s et adh\u00e8rent aux th\u00e8ses expos\u00e9es par le Bouddha sont des m\u00e9ritants, des saints (arhant), non des bouddhas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>En purifiant son esprit, on pr\u00e9pare une \u00ab renaissance \u00bb meilleure<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi est-ce sur la m\u00e9thode \u00e0 suivre que porte l&rsquo;essentiel du contenu des ouvrages de th\u00e9ologie bouddhique : inlassablement, on y expose les diff\u00e9rentes sortes de m\u00e9ditations et d&rsquo;exercices mentaux par lesquels le moine, pleinement engag\u00e9 dans la course vers le but, purifie son esprit (ceci concerne surtout les bhikkhu). Le lecteur cependant reste un peu sur sa faim car les exercices prescrits sont tous du domaine psychologique, alors que l&rsquo;objectif \u00e0 atteindre est, par d\u00e9finition, transcendant. De plus, tous les trait\u00e9s canoniques s&rsquo;accordent \u00e0 dire que les bouddhas parfaits sont extr\u00eamement rares : un par million d&rsquo;ann\u00e9es ! Ainsi peut-on esp\u00e9rer tout au plus pr\u00e9parer une \u00ab renaissance meilleure \u00bb en purifiant son esprit gr\u00e2ce aux exercices prescrits, puisque la condition dans laquelle on rena\u00eet d\u00e9pend des actes (karman) accomplis durant les existences successives. Pourtant, il est dit que les m\u00e9ritants (arhant) atteignent le nirv\u00e2na ; ils ne sont pourtant pas des bouddhas (et parmi ceux-ci, innombrables dans la dur\u00e9e du cycle cosmique, seuls quelques-uns sont parfaits). Il faut donc admettre que le nirv\u00e2na, quoique transcendant, comporte lui aussi des degr\u00e9s, une hi\u00e9rarchie. Une autre difficult\u00e9 concerne la transmigration elle-m\u00eame : s&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;\u00e2me, comment comprendre que l&rsquo;individu \u2014 mais ce mot peut-il s&#8217;employer ? \u2014 puisse h\u00e9riter du karman et le transmettre ? La question a \u00e9t\u00e9 inlassablement d\u00e9battue par les th\u00e9ologiens bouddhistes, puis par les sp\u00e9cialistes occidentaux, sans qu&rsquo;une r\u00e9ponse claire ait pu faire l&rsquo;unanimit\u00e9&#8230; Le plus souvent, on explique que l&rsquo;\u00ab esprit \u00bb est en fait un agr\u00e9gat de formations mentales qui, \u00e0 la mort du corps, se dissocient pour se recomposer dans l&#8217;embryon de l&rsquo;\u00eatre nouveau qu&rsquo;elles \u00ab m\u00e9ritent \u00bb selon, si l&rsquo;on peut dire, leur \u00ab couleur morale \u00bb. S&rsquo;il en est ainsi, on comprend, d&rsquo;une part. que le renoncement au monde est une des voies les plus s\u00fbres pour ne plus produire de formations mentales mauvaises et, d&rsquo;autre part, que des exercices appropri\u00e9s puissent d\u00e9truire les formations mauvaises pr\u00e9c\u00e9demment produites, jusqu&rsquo;\u00e0 extinction compl\u00e8te (c&rsquo;est le sens du mot nirv\u00e2na).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Pour le bouddhiste, le bonheur du Ciel n&rsquo;est pas celui du Paradis<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La difficult\u00e9 de cette t\u00e2che et le caract\u00e8re abscons de la doctrine ont \u00e9videmment contribu\u00e9 \u00e0 pousser les fid\u00e8les vers les c\u00e9r\u00e9monies cultuelles et la d\u00e9votion. Pour beaucoup de bouddhistes, il y a une tentation de qui\u00e9tisme : vivre une vie moralement bonne et esp\u00e9rer une gr\u00e2ce permettant sinon la d\u00e9livrance proprement dite, du moins une renaissance dans une condition sup\u00e9rieure. D&rsquo;autant que les livres canoniques, tout en pr\u00f4nant la recherche du nirv\u00e2na, parlent des diff\u00e9rents paradis o\u00f9 vivent les dieux. Certes, ceux-ci sont inf\u00e9rieurs aux \u00eatres quels qu&rsquo;ils soient qui ont atteint l&rsquo;\u00e9tat de bouddha, mais qui vivent dans les plaisirs durant un nombre incalculable de si\u00e8cles : on comprend que ce programme puisse suffire \u00e0 bien des hommes. Il y a \u00e0 ce sujet une anecdote de la vie du Bouddha : lorsque celui-ci se fut empar\u00e9 de son demi-fr\u00e8re Nanda et l&rsquo;eut tonsur\u00e9 contre son gr\u00e9, il voulut lui montrer que cela avait \u00e9t\u00e9 fait pour son bien et il tenta de lui expliquer quelle diff\u00e9rence il y avait entre le nirv\u00e2na et le meilleur des paradis. A l&rsquo;appui de sa th\u00e8se, il fit voir le Ciel \u00e0 Nanda, gr\u00e2ce \u00e0 ses pouvoirs merveilleux, et le malheureux jeune homme, que l&rsquo;on avait s\u00e9par\u00e9 de celle qui allait devenir sa femme, en voyant les nymphes c\u00e9lestes s&rsquo;\u00e9cria qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e9rait ce paradis-l\u00e0 au nirv\u00e2na ! Gageons que plus d&rsquo;un fid\u00e8le agirait probablement comme Nanda. On lit \u00e9galement dans les textes que de nombreux saints, ayant gagn\u00e9 le nirv\u00e2na suspendent le moment o\u00f9 ils vont devenir d&rsquo;authentiques bouddhas, afin d&rsquo;aider leurs fr\u00e8res (\u00e0 l&rsquo;imitation d&rsquo;ailleurs de ce que fit le Bouddha lui-m\u00eame durant les quarante ann\u00e9es de sa vie militante, apr\u00e8s l&rsquo;Eveil). Ces \u00eatres portent le nom de bodhisattva (\u00eatres d&rsquo;\u00e9veil) et puisqu&rsquo;ils agissent avec une telle compassion la d\u00e9votion populaire voit en eux des anges tut\u00e9laires auxquels on se recommande non seulement pour progresser sur le chemin du nirv\u00e2na, mais aussi pour obtenir des gr\u00e2ces. Au Tibet, en Chine, au Japon, le culte des bodhisattva conna\u00eetra un grand essor, combin\u00e9 souvent avec celui des divinit\u00e9s \u00ab inf\u00e9rieures \u00bb, y compris des d\u00e9esses, parmi lesquelles l&rsquo;une des plus c\u00e9l\u00e8bres est T\u00e2r\u00e2 (\u00ab celle qui fait traverser \u00bb ). Avec le temps, le tantrisme parviendra m\u00eame \u00e0 influencer le bouddhisme, \u00e0 la faveur du culte des d\u00e9esses, principalement au Bengale, en Assam (avant que le bouddhisme en soit chass\u00e9) et au Tibet (jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le nirv\u00e2na ne s&rsquo;atteint qu&rsquo;au terme d&rsquo;un cycle de renaissances<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9sum\u00e9, la doctrine de base du bouddhisme enseigne que celui qui ressent en lui le d\u00e9sir de gagner le nirv\u00e2na est un \u00ab\u00a0m\u00e9ritant \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il est l&rsquo;aboutissement d&rsquo;une cha\u00eene d&rsquo;\u00eatres vivants dont les m\u00e9rites, accumul\u00e9s durant un nombre incalculable d&rsquo;existences, ont produit un esprit capable d&rsquo;entendre la parole bouddhique. Celle-ci propose une progression capable de conduire l&rsquo;individu de cette simple \u00ab vocation \u00bb \u00e0 sa r\u00e9alisation effective. Les \u00e9tapes principales en sont : le renoncement au monde (qui implique la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;entrer dans l&rsquo;ordre monastique), les exercices spirituels destin\u00e9s \u00e0 laver l&rsquo;esprit des impuret\u00e9s qui demeurent, puis une technique de m\u00e9ditation gr\u00e2ce \u00e0 quoi l&rsquo;individu parvient \u00e0 \u00ab \u00e9teindre \u00bb compl\u00e8tement toute concupiscence ; ainsi atteint-il le nirv\u00e2na (l&rsquo;Extinction). Assur\u00e9 de ne plus rena\u00eetre dans ce monde, il peut attendre dans cet \u00e9tat la fin du cycle cosmique ou progresser encore pour devenir un bodhisattva, ou m\u00eame un bouddha parfait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>HISTORIQUE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On a d\u00e9j\u00e0 eu l&rsquo;occasion de montrer qu&rsquo;il y avait assez de flou dans ce panorama de la doctrine bouddhique pour permettre des interpr\u00e9tations diff\u00e9rentes pouvant conduire \u00e0 de v\u00e9ritables schismes. Du vivant m\u00eame du Bouddha, un certain Devadatta se trouvait d\u00e9j\u00e0 en conflit avec celui-ci et fonda, nous dit-on, une secte h\u00e9r\u00e9tique avec des dissidents de la communaut\u00e9 primitive. N\u00e9anmoins, le Sangha conservera une certaine unit\u00e9 pendant une dizaine de si\u00e8cles qui constituent son \u00e2ge d&rsquo;or : les \u00e9critures canoniques sont compil\u00e9es, de nombreux souverains se convertissent, les th\u00e9ologiens \u00e9crivent de savants commentaires, etc. Mais ce succ\u00e8s m\u00eame devait entra\u00eener la chute du bouddhisme dans le pays o\u00f9 il \u00e9tait n\u00e9, peut-\u00eatre par manque de coh\u00e9sion doctrinale face au dynamisme de l&rsquo;hindouisme, puis de l&rsquo;isl\u00e2m.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le bouddhisme en Inde<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Imm\u00e9diatement apr\u00e8s les fun\u00e9railles du Bouddha, qui furent elles-m\u00eames marqu\u00e9es de sc\u00e8nes p\u00e9nibles (conflit des reliques), la communaut\u00e9 faillit \u00e9clater quand il s&rsquo;agit de d\u00e9signer le successeur du Bouddha : deux disciples, K\u00e2shyapa et Ananda se disput\u00e8rent le pouvoir et finalement Ananda l&#8217;emporta au concile de R\u00e2jagriha (477 av. J.-C.). On ne sait pas exactement quelles \u00e9taient les opinions respectives des deux hommes ; il semble probable que K\u00e2shyapa \u00e9tait partisan de replier la communaut\u00e9 sur elle-m\u00eame pour parfaire la rigueur de sa doctrine et de son administration, alors qu&rsquo;Ananda \u00e9tait d&rsquo;avis qu&rsquo;il fallait l&rsquo;ouvrir largement et recruter beaucoup en envoyant partout des missionnaires. Sous sa direction, en tout cas, le bouddhisme atteignit le Cachemire, \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame ouest de l&rsquo;Inde, et p\u00e9n\u00e9tra dans le Deccan, au sud. Une centaine d&rsquo;ann\u00e9es plus tard, un second concile se tint \u00e0 Vaish\u00e2l\u00ee, dans le Bihar, puis un troisi\u00e8me \u00e0 P\u00e2taliputra, cent ans plus tard encore ; mais d\u00e9j\u00e0, les divergences doctrinales sont telles que les d\u00e9cisions prises durant ces r\u00e9unions sont contest\u00e9es au point que le pr\u00e9sident du concile de P\u00e2taliputra ordonnera (ou peut-\u00eatre approuvera seulement) un massacre de moines h\u00e9r\u00e9tiques&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le bouddhisme a progress\u00e9 en Inde avec l&rsquo;appui d&rsquo; Ashoka<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;importance de cette p\u00e9riode <a id=\"ftnref4\" href=\"#ftn4\">[4]<\/a> r\u00e9side dans le fait que vers la fin du III<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avant J.-C., le roi Ashoka, de la dynastie Maurya, se convertit au bouddhisme. Or la fortune militaire de ce prince lui permit d&rsquo;\u00e9tablir un immense empire couvrant les bassins du Gange et de l&rsquo;Indus, l&rsquo;Afghanistan actuel et la majeure partie du Deccan. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, ces r\u00e9gions qui, certes, connaissaient d\u00e9j\u00e0 le bouddhisme, gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9dication des bhikkhu virent cette religion nouvelle d&rsquo;un \u0153il nouveau puisqu&rsquo;elle \u00e9tait celle de l&#8217;empereur&#8230; De plus, Ashoka patronna de nombreuses fondations, soutint l&rsquo;Eglise de ses deniers, intervint dans les querelles de sectes, jouant en somme pour le bouddhisme un r\u00f4le comparable \u00e0 celui de Constantin pour le christianisme. Sous Ashoka, et imm\u00e9diatement apr\u00e8s lui, le bouddhisme entre en contact avec la culture grecque des satrapes du Nord-Ouest ; l&rsquo;art gr\u00e9co-bouddhique (statuaire) du Gandhara aux confins de l&rsquo;Inde et de l&rsquo;Afghanistan, est l&rsquo;une des plus belles manifestations du genre artistique de l&rsquo;humanit\u00e9. Il semble que ce soit \u00e9galement \u00e0 cette \u00e9poque que le bouddhisme atteignit Ceylan o\u00f9 la conversion des habitants parait avoir \u00e9t\u00e9 rapide, alors que l&rsquo;extr\u00eame sud de l&rsquo;Inde restera r\u00e9fractaire \u00e0 la pr\u00e9dication des missionnaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Querelles th\u00e9ologiques et sectes h\u00e9r\u00e9tiques divisent le bouddhisme<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les si\u00e8cles qui pr\u00e9c\u00e8dent imm\u00e9diatement l&rsquo;\u00e8re chr\u00e9tienne et les premiers de celle-ci voient le bouddhisme s&rsquo;\u00e9tendre en Asie centrale, dans ce qui forme aujourd&rsquo;hui les Turkestans russe et chinois. A l&rsquo;ouest, sa progression en terres iraniennes est entrav\u00e9e par la renaissance du mazd\u00e9isme ; battu sur ce terrain, le bouddhisme ne pourra atteindre l&rsquo;Occident o\u00f9 il aurait pu \u00e9ventuellement avoir quelque influence puisque la tradition se souvient du roi grec M\u00e9nandre (II<sup>e<\/sup> si\u00e8cle av. J.-C.) qui se convertit au bouddhisme apr\u00e8s avoir conquis le Pendjab. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9poque \u00e9galement o\u00f9 \u00e0 la faveur de la r\u00e9daction de grands textes de doctrine, ont tendance \u00e0 se figer les diff\u00e9rences d&rsquo;\u00e9coles. D&rsquo;innombrables sectes h\u00e9r\u00e9tiques se sont constitu\u00e9es, dont beaucoup seront finalement absorb\u00e9es par l&rsquo;hindouisme, mais \u2014 et c&rsquo;est le plus important \u2014 les deux grands courants doctrinaux apparaissent d\u00e9j\u00e0 avec nettet\u00e9 : la tradition du Sud, ou \u00ab Petit Chemin \u00bb (H\u00eenay\u00e2na), et celle du Nord, ou \u00ab Grand Chemin \u00bb (Mah\u00e2y\u00e2na) ; le roi Kanishka (II<sup>e<\/sup> si\u00e8cle de notre \u00e8re), tentant de r\u00e9unir un concile pour apaiser les divergences, ne put que constater l&rsquo;existence de celles-ci. Paradoxalement d&rsquo;ailleurs, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat marqu\u00e9 par le souverain \u00e0 ces querelles th\u00e9ologiques contribua \u00e0 les accentuer : les tenants des divers courants doctrinaux compos\u00e8rent en effet des ouvrages destin\u00e9s \u00e0 soutenir leurs points de vue : N\u00e2g\u00e2rjuna, l&rsquo;un des plus importants \u00ab philosophes \u00bb bouddhistes aurait r\u00e9dig\u00e9 son ouvrage principal \u00e0 cette occasion. Aux IV<sup>e<\/sup> et V<sup>e<\/sup> si\u00e8cles de notre \u00e8re, la dynastie Gupta joue, un moment, un r\u00f4le comparable \u00e0 celui des Maurya, reconstituant un empire qui, \u00e0 la fin du IV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, couvrait toute l&rsquo;Inde du nord ; le bouddhisme en profita s\u00fbrement, car les empereurs le favoris\u00e8rent, mais les querelles int\u00e9rieures de l\u2019\u00c9glise \u00e9taient trop graves pour que l&rsquo;expansion p\u00fbt reprendre en Inde m\u00eame. A l&rsquo;ext\u00e9rieur, le bouddhisme avait d\u00e9j\u00e0 gagn\u00e9 la Chine et commen\u00e7ait \u00e0 s&rsquo;implanter en Asie du Sud-Est ; cependant, lorsque le Chinois Hinan-Tsang viendra, au VII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, consulter des th\u00e9ologiens bouddhistes, il d\u00e9crira l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;abandon dans lequel se trouvent les monast\u00e8res autrefois florissants, l&rsquo;ignorance des moines, l&rsquo;abandon des st\u00fbpa, dont plusieurs tombent en ruines, etc. Il se scandalisera de voir des bhikkhu faire commerce de talismans ou exercer des professions r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce moment d\u00e9j\u00e0, le bouddhisme est plus vivant hors de l&rsquo;Inde que sur la terre qui l&rsquo;a vu na\u00eetre. A partir du VIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il est minoritaire dans le Nord et son d\u00e9clin est tel que la disparition compl\u00e8te n&rsquo;est plus \u00e9loign\u00e9e. Il n&rsquo;est pas possible de fixer une date \u00e0 celle-ci puisque le processus est rest\u00e9 lent et discret : au XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il existait encore quelques communaut\u00e9s au Cachemire et au Bengale, mais elles faisaient figure de survivances et \u00e9taient fortement influenc\u00e9es par le tantrisme. En fait, on peut avancer qu&rsquo;au X<sup>e<\/sup> si\u00e8cle de notre \u00e8re, le bouddhisme ne comptait plus en Inde, alors qu&rsquo;il s&rsquo;imposait dans les pays limitrophes (Tibet, Ceylan, Birmanie) et dans tout l&rsquo;Extr\u00eame-Orient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les deux Chemins<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hors de l&rsquo;Inde, le bouddhisme s&rsquo;est propag\u00e9 sous deux formes et de deux fa\u00e7ons diff\u00e9rentes : vers le nord, la tendance dite Mah\u00e2y\u00e2na (\u00ab Grand Chemin \u00bb) s&rsquo;est propag\u00e9e par voie de terre \u00e0 travers le Tibet et le Turkestan vers la Chine, la Mongolie, la Cor\u00e9e, le Japon ; de Chine, ce m\u00eame Mah\u00e2y\u00e2na a gagn\u00e9 le Vi\u00eat-Nam, seule partie de l&rsquo;Indochine \u00e0 se trouver sous son influence. Au sud, c&rsquo;est \u00e0 partir de Ceylan que le rayonnement s&rsquo;op\u00e8re\u00a0; l&rsquo;\u00e9cole dite H\u00eenay\u00e2na (\u00ab Petit Chemin \u00bb) ou Therav\u00e2da (\u00ab doctrine des Anciens \u00bb) est propag\u00e9e par voie maritime vers la Birmanie, la Malaisie, la Tha\u00eflande, le Laos, le Cambodge, l&rsquo;Indon\u00e9sie ; dans la partie sud du Vi\u00eat-Nam deux tendances coexistent, issues des deux courants missionnaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La diff\u00e9rence entre les deux Chemins (on traduit souvent, mais \u00e0 tort, par V\u00e9hicules) est affaire de doctrine, mais il est certain que ces diff\u00e9rences ont \u00e9t\u00e9 accentu\u00e9es par la diversit\u00e9 des zones d&rsquo;expansion ; c&rsquo;est pourquoi on parle parfois de bouddhisme du Nord (Mah\u00e2y\u00e2na) oppos\u00e9 au bouddhisme du Sud (H\u00eenay\u00e2na). En gros, ces deux tendances correspondent aux deux grandes possibilit\u00e9s d&rsquo;interpr\u00e9tation de l&rsquo;enseignement du Bouddha : une religion de salut, ou une discipline asc\u00e9tique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le \u00ab Grand Chemin \u00bb (Mah\u00e2y\u00e2na) d\u00e9veloppe toute une mythologie<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour les adeptes du Mah\u00e2y\u00e2na, le nirv\u00e2na est en effet si difficile \u00e0 atteindre dans sa pl\u00e9nitude (\u00e9tat de bouddha parfait) que les hommes ne peuvent y pr\u00e9tendre, sauf tr\u00e8s rares exceptions ; mais l&rsquo;existence des bodhisattva garantit que, gr\u00e2ce \u00e0 leur compassion, ceux qui ont le d\u00e9sir sinc\u00e8re d&rsquo;avancer sur la voie de la perfection\u00a0 atteindront un \u00e9tat sup\u00e9rieur \u00e0 la condition humaine ordinaire, renaissant parmi les dieux, ou obtenant m\u00eame le nirv\u00e2na, de fa\u00e7on \u00e0 devenir eux-m\u00eames des bodhisattva. Par voie de cons\u00e9quence, une v\u00e9ritable mythologie se d\u00e9veloppe : non seulement les \u00eatres sont soumis au cours normal de la transmigration, mais, entre leurs vies successives, ils peuvent souffrir en enfer ou go\u00fbter aux plaisirs du paradis. Et, bien entendu, les lieux de souffrances sont nombreux et hi\u00e9rarchis\u00e9s (les uns sont chauds, les autres froids, etc.) comme le sont \u00e9galement les s\u00e9jours \u00e9d\u00e9niques. Pour leur part, les bodhisattva r\u00e9sident en des lieux distincts et se partagent les fonctions cosmiques. Citons, parmi les plus c\u00e9l\u00e8bres, Ma\u00eftreya, qui sera le prochain Bouddha : du ciel\u00a0 des Tushita o\u00f9 il se trouve actuellement, il distribue des gr\u00e2ces, par amour des hommes. Un autre bodhisattva, tr\u00e8s aim\u00e9 des fid\u00e8les, est Avalokiteshvara, qui a \u00e9tabli sa demeure sur une montagne mythique ; tenant \u00e0 la main un lotus, un livre, un chapelet et un flacon d&rsquo;ambroisie, il prot\u00e8ge le monde, gu\u00e9rit les maladies, procure l&rsquo;immortalit\u00e9. Au-dessus des bodhisattva, plus loin des hommes, r\u00e8gnent les bouddhas proprement dits, parmi lesquels on peut distinguer, outre le Bouddha \u00ab historique \u00bb, prototype de tous les autres, le bouddha Amit\u00e2bha, dont le rayonnement illumine le monde. Enfin, des divinit\u00e9s \u00ab inf\u00e9rieures \u00bb font, en quelque sorte, le pont entre le monde des hommes et celui des bodhisattva.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le \u00ab Petit Chemin \u00bb (H\u00eenay\u00e2na) met l&rsquo;accent sur l&rsquo;asc\u00e8se et la rigueur doctrinale<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;inverse, le Hinay\u00e2na s&rsquo;efforce de r\u00e9duire cette prolif\u00e9ration mythologique et de retrouver (ou conserver) la puret\u00e9 de la doctrine ancienne. Il va sans dire que le nom de \u00ab Petit Chemin \u00bb a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9, par d\u00e9rision, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole du Sud, par les tenants du Mah\u00e2y\u00e2na, les adeptes de cette forme de bouddhisme pr\u00e9f\u00e9rant dire qu&rsquo;ils suivent la \u00ab doctrine des Anciens \u00bb (Therav\u00e2da). L\u00e0, c&rsquo;est sur la rigueur de la discipline monastique que l&rsquo;accent est mis. Au point m\u00eame que l&rsquo;on invite les la\u00efcs \u00e0 passer au moins une fois dans leur vie par l&rsquo;\u00e9tat de bhikkhu. On accepte, certes, l&rsquo;existence d&rsquo;enfers et de paradis, celle des dieux \u00e9galement et, bien entendu, on v\u00e9n\u00e8re les bodhisattva et les bouddhas anciens ; mais l&rsquo;essentiel reste l&rsquo;effort personnel du fid\u00e8le. Le culte des bodhisattva est \u00e0 peine tol\u00e9r\u00e9, cependant que les disciplines corporelles et psychologiques sont constamment mises en avant. L&rsquo;implantation du bouddhisme dans les pays indochinois se remarque \u00e9videmment aux temples qui y ont \u00e9t\u00e9 construits, aux images du Bouddha et de quelques bodhisattva, aux st\u00fbpa qui y ont \u00e9t\u00e9 \u00e9difi\u00e9s, mais ces constructions restent d\u00e9pouill\u00e9es par rapport \u00e0 ce qui s&rsquo;observe en Chine ou au Japon. Au Vi\u00eatnam, par exemple, les temples de l&rsquo;un et l&rsquo;autre Chemins qui y coexistent se reconnaissent ais\u00e9ment : les uns ressemblent \u00e0 des temples calvinistes, les autres \u00e0 des \u00e9glises italiennes&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Au Japon, le zen est une nouvelle \u00e9cole de m\u00e9ditation bouddhiste<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les bouddhistes des deux \u00e9coles restent cependant les fid\u00e8les d&rsquo;une seule et m\u00eame religion, comme il appara\u00eet lorsqu&rsquo;on les compare aux adeptes de religions rivales, et il serait erron\u00e9 de vouloir les s\u00e9parer outre mesure. Quelque chose, en tout cas, leur est commun : c&rsquo;est la passion avec laquelle ils \u00e9tudient les textes canoniques et les trait\u00e9s th\u00e9ologiques qui en d\u00e9coulent. Actuellement, par exemple, le Japon et les pays du Sud sont des centres de recherches intensives sur la pens\u00e9e bouddhique, avec une pr\u00e9pond\u00e9rance japonaise, due surtout \u00e0 la richesse mat\u00e9rielle du pays. Et l&rsquo;on sait que c&rsquo;est au Japon que s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9 un type particulier de m\u00e9ditation appel\u00e9 zen. Ce mot, prononciation japonaise du sanskrit \u00ab dy\u00e2na \u00bb (m\u00e9ditation), d\u00e9signe une \u00e9cole mah\u00e2y\u00e2niste o\u00f9 l&rsquo;on pr\u00f4ne des exercices spirituels paradoxaux ayant pour but de susciter l\u2019\u00c9veil de fa\u00e7on fulgurante ; contrairement au Petit Chemin qui insiste sur la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une progression lente et minutieuse, le zen affirme que dans certaines conditions, l&rsquo;adepte peut atteindre d&rsquo;un coup le nirv\u00e2na. Mais, compte tenu de la difficult\u00e9 des exercices, de la discipline qui les accompagne, du d\u00e9pouillement de l&rsquo;environnement, etc., on peut dire que le zen rejoint le H\u00eenay\u00e2na, ce qui n&rsquo;est pas le moindre paradoxe de cette \u00e9cole \u00ab extr\u00e9miste \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De l&rsquo;avenir du bouddhisme, il est difficile de dire grand-chose, en raison surtout de l&rsquo;\u00e9tat particulier o\u00f9 se trouve l&rsquo;Asie orientale en cette fin du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. En Inde m\u00eame, certains penseurs ont manifest\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour une religion qui proscrit les castes et para\u00eet s&rsquo;accommoder du passage \u00e0 la civilisation occidentale moderne comme le Japon semble en donner l&rsquo;exemple. Certains parias du Mah\u00e2r\u00e2shtra (r\u00e9gion de Bombay) se sont ainsi convertis au bouddhisme sous la direction de leur leader politique le docteur Ambedk\u00e2r ; le but \u00e9tait d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la condition de hors-caste en acc\u00e9dant au statut de communaut\u00e9 religieuse et de faire acte de modernisme face au brahmanisme jug\u00e9 r\u00e9trograde. Le mouvement, cependant, s&rsquo;est limit\u00e9 \u00e0 une petite r\u00e9gion de l&rsquo;Inde et n&rsquo;a touch\u00e9 qu&rsquo;un million d&rsquo;individus au maximum dont il est difficile de savoir si leur passage au bouddhisme a \u00e9t\u00e9 un acte v\u00e9ritablement religieux. Mis \u00e0 part ce ph\u00e9nom\u00e8ne particulier, il ne para\u00eet pas que le bouddhisme soit actuellement en expansion ; il reste cependant une religion importante en Asie et repr\u00e9sente l&rsquo;une des grandes dimensions de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Varenne\" target=\"_blank\">Jean Varenne<\/a> (1926-1997). Sp\u00e9cialis\u00e9 dans la recherche sur la culture traditionnelle de l&rsquo;Inde, il s\u00e9journa plusieurs ann\u00e9es dans ce pays. Professeur de sanskrit et de civilisation de l&rsquo;Inde \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Provence (Aix-Marseille), il a publi\u00e9 Zarathoustra (Paris, Le Seuil, 1965), une Grammaire du sanskrit (Paris, P.U.F., 1971), ainsi que plusieurs ouvrages de traductions (Gallimard et C.A.L.).<\/p>\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn1\" href=\"#ftnref1\">[1]<\/a> Une anthologie d&rsquo;extraits de textes bouddhiques a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e par R.A. Gard : <em>le Bouddhisme<\/em> (Paris, Garnier, 1970).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn2\" href=\"#ftnref2\">[2]<\/a> Voir P. Levy : <em>Buddhism, a Mystery Religion<\/em> (Londres, Athlone Press, 1957).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn3\" href=\"#ftnref3\">[3]<\/a> Il reste quand on a \u00e9cart\u00e9 les gloses philosophiques et oubli\u00e9 les querelles d&rsquo;\u00e9coles, un fond relativement simple que l&rsquo;on peut organiser autour de quelques id\u00e9es-forces dont l&rsquo;expos\u00e9 ne sera pas sans rappeler l&rsquo;itin\u00e9raire spirituel du Bouddha. Voir A. Bareau : <em>le Bouddha<\/em> (Paris, Seghers, 1963) ; W. Rahula : <em>l&rsquo;Enseignement du Bouddha<\/em> (Paris, Le Seuil, 1961).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn4\" href=\"#ftnref4\">[4]<\/a> Voir E. Lamotte : <em>Histoire du bouddhisme indien<\/em> (Louvain, Ed. du Mus\u00e9on, 1958).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;] le nirv\u00e2na n&rsquo;est pas du domaine des sens, il ne peut \u00eatre connu de quelque fa\u00e7on que ce soit, car, disent les bouddhistes, il est du domaine de l&rsquo;inconnaissance ; de la m\u00eame fa\u00e7on, ils assurent que l&rsquo;homme est sans \u00e2me, sans rien de permanent en lui, mais qu&rsquo;il doit s&rsquo;efforcer d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la transmigration ; or, puisque, de toute \u00e9vidence, ce n&rsquo;est pas le corps qui rena\u00eet et qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;\u00e2me immortelle, comment comprendre ? 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