{"id":10313,"date":"2011-12-19T20:15:47","date_gmt":"2011-12-19T19:15:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=10313"},"modified":"2012-05-05T21:53:44","modified_gmt":"2012-05-05T20:53:44","slug":"lhindouisme-des-renaissances-successives-par-jean-varenne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/lhindouisme-des-renaissances-successives-par-jean-varenne\/","title":{"rendered":"L&rsquo;hindouisme : des renaissances successives par Jean Varenne"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.scribd.com\/doc\/76179598\/Jean-Varenne-L-Hindouisme-1974\" target=\"_blank\">Version PDF<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(Extrait de Les religions. \u00c9d. Marabout 1974)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au dernier recensement officiel, qui date de 1961, le sous-continent indien (c&rsquo;est-\u00e0-dire la R\u00e9publique indienne, le Pakistan, le Bangla-Desh, le N\u00e9pal et Ceylan pris ensemble. comptait 553 millions d&rsquo;habitants. Interrog\u00e9s sur leur appartenance religieuse, ces derniers se r\u00e9partirent ainsi :<\/p>\n<table style=\"text-align: justify;\" border=\"1\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"185\">Hindous<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"168\">388\u00a0 millions<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"98\">70\u00a0 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"185\">Musulmans<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"168\">131\u00a0\u00a0 millions<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"98\">24\u00a0 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"185\">Chr\u00e9tiens<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"168\">11\u00a0\u00a0 millions<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"98\">2\u00a0\u00a0 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"185\">Bouddhistes<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"168\">10\u00a0\u00a0 millions<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"98\">2\u00a0\u00a0 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"185\">Sikhs<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"168\">8\u00a0\u00a0\u00a0 millions<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"98\">1,5%<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"185\">Ja\u00efns<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"168\">2\u00a0\u00a0\u00a0 millions<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"98\">0,4 %<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"185\">Parsis<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"168\">0,3 million<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"98\">0,1 %<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce tableau appelle quelques remarques ; les incroyants n??\u2019y figurent pas, mais on peut penser que leur nombre est n\u00e9gligeable dans des pays o\u00f9 la civilisation occidentale n\u2019a pas encore mordu en profondeur ; quant aux bouddhistes, ce sont surtout des r\u00e9fugi\u00e9s tib\u00e9tains et des montagnards de l&rsquo;Himalaya : le bouddhisme a disparu de l&rsquo;Inde proprement dite depuis le VIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. En revanche, les chr\u00e9tiens sont d&rsquo;authentiques Indiens, certains d&rsquo;entre eux ont \u00e9t\u00e9 convertis d\u00e8s les premiers si\u00e8cles par des marchands venus du Proche-Orient : des \u00e9glises syriaques subsistent encore sur la c\u00f4te occidentale de l&rsquo;Inde ; mais, \u00e9videmment, les plus nombreux adh\u00e9r\u00e8rent au christianisme apr\u00e8s le XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, sous l&rsquo;influence des Europ\u00e9ens qui se disput\u00e8rent le sous-continent \u00e0 partir du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Les sikhs et les ja\u00efns se distinguent \u00e0 peine de l&rsquo;hindouisme et sont parfois tenus pour des mouvements r\u00e9formateurs autonomes, mais relativement proches de lui : on sait que Gandhi, d&rsquo;origine ja\u00efn, se laissait appeler hindou. Quant aux parsis, ce sont les derniers sectateurs de Zoroastre ; venus de Perse (d&rsquo;o\u00f9 leur nom), ils sont en nombre infime par rapport au chiffre total de la population, mais leur influence est sans commune mesure avec leur importance num\u00e9rique parce qu&rsquo;ils d\u00e9tiennent une grande part du patrimoine \u00e9conomique de l&rsquo;Inde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il reste que les deux seules grandes communaut\u00e9s religieuses du sous-continent sont l&rsquo;hindouisme et l&rsquo;isl\u00e2m qui, ensemble, repr\u00e9sentent 94 % de la population. En perp\u00e9tuel affrontement, tant sur le plan politique que dans les domaines social, \u00e9conomique, culturel, etc., ces deux civilisations sont l&rsquo;une et l&rsquo;autre en plein essor et il est impossible de dire laquelle, actuellement, mord le mieux sur le domaine de l&rsquo;autre ; les chiffres des derniers recensements paraissent stables en proportion, mais il est tr\u00e8s difficile d&rsquo;appr\u00e9cier le dynamisme des gains respectifs, car s&rsquo;il est vrai que les chiffres augmentent, on ne sait pas exactement laquelle des deux communaut\u00e9s est la plus f\u00e9conde, d\u00e9mographiquement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les fronti\u00e8res de l&rsquo;hindouisme sont impr\u00e9cises<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce qui concerne l&rsquo;hindouisme, enfin, reste la difficult\u00e9 d&rsquo;en pr\u00e9ciser les fronti\u00e8res. D\u00e9j\u00e0, on vient de le voir, il n&rsquo;est pas ais\u00e9 de d\u00e9cider si les sikhs et les ja\u00efns sont ou non des hindous ; on en dirait autant de certains groupes ruraux, vivant au centre de l&rsquo;Inde ou sur ses marches orientales, que l&rsquo;administration anglaise recensait comme \u00ab animistes. \u00bb, mais que l&rsquo;Inde ind\u00e9pendante tient pour hindous. On saisit l\u00e0 une d\u00e9marche que l&rsquo;on pourrait qualifier d&rsquo;imp\u00e9rialiste et qui est l&rsquo;un des traits de la situation actuelle, comme on aura l&rsquo;occasion de l&rsquo;indiquer. Au demeurant, il ne s&rsquo;agit que d&rsquo;un pourcentage infime de la masse des 388 millions d&rsquo;hindous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour pr\u00e9senter une religion comme l&rsquo;hindouisme <a id=\"ftnref1\" href=\"#ftn1\">[1]<\/a>, il convient de d\u00e9crire d&rsquo;abord le comportement de ceux qui la vivent quotidiennement et d&rsquo;indiquer ensuite \u00e0 quoi s&rsquo;ordonnent ces attitudes individuelles ; c&rsquo;est alors seulement que l&rsquo;on \u00e9voquera les mythes fondamentaux et l&rsquo;id\u00e9ologie, avant de conclure en analysant bri\u00e8vement le mouvement r\u00e9formiste contemporain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>LES PRATIQUES<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il importe d&rsquo;insister, d\u00e8s l&rsquo;abord, sur le fait que l&rsquo;hindouisme, au moins sous sa forme normale, est une religion \u00ab sociale \u00bb. Il faut entendre par l\u00e0 que les rapports du fid\u00e8le avec la divinit\u00e9 sont \u00e9troitement d\u00e9termin\u00e9s par son appartenance \u00e0 un groupe social : famille, caste, secte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est exceptionnel qu&rsquo;un individu agisse en dehors des cadres pr\u00e9existants et, plus particuli\u00e8rement, de celui auquel il appartient de naissance, c&rsquo;est-\u00e0-dire sa caste ; s&rsquo;il est amen\u00e9 \u00e0 le faire, c&rsquo;est presque toujours pour en cr\u00e9er un autre : la secte. Comme on le verra par la suite, les sectes sont vou\u00e9es \u00e0 se multiplier \u00e0 la mani\u00e8re des cellules d&rsquo;un corps vivant. La seule possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9chapper au \u00ab carcan social \u00bb est donc de renoncer au monde pour adopter le mode de vie des ermites et des moines mendiants ; mais, tr\u00e8s souvent, ces s\u00e2dhu (renon\u00e7ant) se transforment en guru (ma\u00eetre spirituel), deviennent, \u00e0 ce titre, fondateurs de sectes et recr\u00e9ent donc autour de leur personne le type de communaut\u00e9 auquel ils avaient pens\u00e9 d&rsquo;abord \u00e9chapper.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>En Inde, la religion est polyth\u00e9iste<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;autre caract\u00e9ristique fondamentale de l&rsquo;hindouisme, c&rsquo;est qu&rsquo;il est un polyth\u00e9isme ; \u00e0 la question : \u00ab Combien y a-t-il de dieux ? \u00bb, le rishi (proph\u00e8te) Yajnav\u00e2lkya <a id=\"ftnref2\" href=\"#ftn2\">[2]<\/a> r\u00e9pondait : \u00ab\u00a0Trente-trois millions. \u00bb C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la fin des temps v\u00e9diques, environ dix si\u00e8cles avant notre \u00e8re, mais les hindous d&rsquo;aujourd&rsquo;hui souscriraient sans difficult\u00e9 \u00e0 cette affirmation, et il n&rsquo;est que de se promener dans la campagne indienne o\u00f9 abondent les sanctuaires d\u00e9di\u00e9s aux divinit\u00e9s les plus diverses, ou de contempler la fa\u00e7ade d&rsquo;un grand temple sur laquelle s&rsquo;enchev\u00eatrent inextricablement des corps de milliers de dieux et de d\u00e9esses pour saisir \u00e0 quelle v\u00e9rit\u00e9 profonde de l&rsquo;hindouisme correspond cette profession de foi. Bien entendu, on trouve, en Inde comme ailleurs, des individus qui militent en faveur du monoth\u00e9isme, par r\u00e9f\u00e9rence sans doute aux grands rivaux de l&rsquo;hindouisme : l&rsquo;isl\u00e2m et le christianisme, mais ils restent extr\u00eamement minoritaires et se recrutent surtout parmi les intellectuels occidentalis\u00e9s. Toute diff\u00e9rente est l&rsquo;attitude d&rsquo;autres hindous qui \u00e9l\u00e8vent l&rsquo;un quelconque des dieux du panth\u00e9on au rang de divinit\u00e9 supr\u00eame et lui vouent un culte exclusif : le monoth\u00e9isme n&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;apparent, puisque le dieu pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 se comporte comme un roi entour\u00e9 d&rsquo;une cour de divinit\u00e9s en partie d\u00e9chues de leur prestige.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Chaque famille a son dieu ou ses dieux<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On devine comment ces deux r\u00e9alit\u00e9s, religion sociale et polyth\u00e9isme, s&rsquo;articulent l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre : chaque famille, chaque caste, chaque secte a son dieu ; ou plut\u00f4t ses dieux, car, l\u00e0 aussi, c&rsquo;est la multiplicit\u00e9 qui est pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e ; et la vie liturgique de ces petites communaut\u00e9s est rythm\u00e9e par un calendrier de f\u00eates et d&rsquo;abstinences qui sont propres \u00e0 chacune. Il existe, certes, des festivit\u00e9s \u00ab nationales \u00bb ou, \u00e0 tout le moins, \u00ab r\u00e9gionales \u00bb, mais elles restent peu nombreuses au regard de l&rsquo;ordinaire tr\u00e8s contraignant du culte communautaire familial ou sectaire. Il y a l\u00e0 quelque chose d&rsquo;important pour l&rsquo;intelligence de l&rsquo;hindouisme et qui correspond en somme \u00e0 ce que nous nommerions \u00ab devoir religieux \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le dharma<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les hindous utilisent le terme sanskrit \u00ab dharma \u00bb pour exprimer cette r\u00e9alit\u00e9. Le mot, difficilement traduisible, \u00e9voque \u00e0 la fois l&rsquo;Ordre cosmique, la Loi juridique, la Norme sociologique et politique ; en y ajoutant l&rsquo;adjectif san\u00e2tana (\u00e9ternel), c&rsquo;est le nom que les fid\u00e8les donnent \u00e0 leur religion : l&rsquo;hindouisme, ou \u00ab san\u00e2tana dharma \u00bb. Le choix d&rsquo;un mot tel que celui-ci est significatif parce qu&rsquo;il indique que cette religion est sentie comme l&rsquo;expression humaine, terrestre, d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 universelle et permanente : aucun fondateur n&rsquo;a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 son \u00e9tablissement, elle a toujours exist\u00e9 et existera toujours, sans la moindre variante. D\u00e8s lors, les diff\u00e9rences de culte, d&rsquo;une caste \u00e0 l&rsquo;autre, par exemple, ne sont que les facettes d&rsquo;un diamant unique ; les oppositions doctrinales d&rsquo;une secte \u00e0 l&rsquo;autre sont senties comme diverses r\u00e9fractions d&rsquo;une m\u00eame lumi\u00e8re, non comme d&rsquo;irr\u00e9ductibles divergences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mieux m\u00eame, cette multiplicit\u00e9 t\u00e9moigne de l&rsquo;universalit\u00e9 du dharma : instinctivement, l&rsquo;hindou consid\u00e8re toute forme religieuse comme participant, m\u00eame si elle l&rsquo;ignore, de la Norme \u00e9ternelle. C&rsquo;est l\u00e0 ce que l&rsquo;on a pris parfois pour une \u00ab tol\u00e9rance \u00bb de l&rsquo;hindouisme \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des autres religions, alors qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une sorte d&rsquo;imp\u00e9rialisme id\u00e9ologique ; les missionnaires chr\u00e9tiens, s&rsquo;entendant r\u00e9pondre que J\u00e9sus n&rsquo;est qu&rsquo;un avatar de Vishnu, parmi tant d&rsquo;autres, l&rsquo;ont bien compris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Une religion sans fondateur, mais exprimant une r\u00e9alit\u00e9 cosmique<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eternel, l&rsquo;ordre des choses n&rsquo;en est pas pour autant consid\u00e9r\u00e9 comme statique : il est en constant devenir, \u00e9voluant, \u00e0 la fa\u00e7on d&rsquo;un r\u00eave vivant, d&rsquo;une naissance \u00e0 une mort. C&rsquo;est la th\u00e9orie des cycles cosmiques <a id=\"ftnref3\" href=\"#ftn3\">[3]<\/a>, selon laquelle l&rsquo;univers se manifeste \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, se d\u00e9veloppe, puis se r\u00e9sorbe, pour rena\u00eetre encore, et cela ind\u00e9finiment. Chaque d\u00e9veloppement se fait en quatre \u00e9tapes correspondant aux quatre \u00e2ges des Grecs : \u00e2ge d&rsquo;or (le meilleur et le plus long), \u00e2ge d&rsquo;argent, \u00e2ge de bronze, \u00e2ge de fer (le n\u00f4tre, qui est le pire et le plus court). Mais la substance cosmique reste toujours la m\u00eame et si les formes de manifestations sont toutes diff\u00e9rentes, la structure fondamentale (c&rsquo;est l\u00e0 une autre fa\u00e7on de traduire dharma) demeure rigoureusement identique \u00e0 elle-m\u00eame. Il n&rsquo;y a donc pas d&rsquo;\u00e9ternel retour au sens strict du terme, mais d&rsquo;innombrables variations sur un th\u00e8me unique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le monde que nous connaissons et les autres, qui \u00e9chappent \u00e0 nos sens, sont donc sous le signe de la multiplicit\u00e9, ce qui ne signifie pas de la confusion, car cette richesse existentielle est organis\u00e9e, structur\u00e9e, dans la mesure o\u00f9 elle est l&rsquo;expression manifeste du dharma. Les sph\u00e8res d&rsquo;existence, les \u00ab mondes \u00bb sont hi\u00e9rarchis\u00e9s et l&rsquo;on comprendra que le monde des hommes est inf\u00e9rieur \u00e0 celui des dieux, par exemple. L&rsquo;important est que ces micro et macrocosmes sont analogues l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre : \u00ab ce qui est en bas est comme ce qui est en haut \u00bb De plus, chacune de ces sph\u00e8res d&rsquo;existence est elle-m\u00eame form\u00e9e d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments hi\u00e9rarchis\u00e9s : les trente-trois millions de dieux ne sont pas une troupe confuse, mais une soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9ritable o\u00f9 chacun a sa place, selon sa fonction ; de la m\u00eame fa\u00e7on, les hommes ne sont nullement \u00e9gaux aux yeux des hindous, mais se situent \u00e0 divers niveaux d&rsquo;une \u00e9chelle hi\u00e9rarchique, selon le r\u00f4le qu&rsquo;ils jouent dans la soci\u00e9t\u00e9. C&rsquo;est ce syst\u00e8me organisateur que l&rsquo;on conna\u00eet sous l&rsquo;expression de syst\u00e8me des castes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La caste, r\u00e9alit\u00e9 religieuse, ne co\u00efncide pas avec les classes sociales<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Insistons, d&rsquo;abord, sur le fait que la caste ne se d\u00e9finit pas en termes de sociologie ; elle est une r\u00e9alit\u00e9 religieuse et ne peut se comprendre que par r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la th\u00e9ologie brahmanique. Selon celle-ci, toutes choses d\u00e9rivent d&rsquo;un principe unique dont elles proc\u00e8dent \u00e0 la fa\u00e7on des hypostases de la tradition plotinienne <a id=\"ftnref4\" href=\"#ftn4\">[4]<\/a> ; ce principe, cet absolu, c&rsquo;est le brahman dont la premi\u00e8re hypostase est le dieu Brahm\u00e2, le Cr\u00e9ateur, en dessous duquel se situent les autres grands dieux tels Vishnu. Shiva, la Grande D\u00e9esse, puis toute une s\u00e9rie de divinit\u00e9s en nombre toujours plus grand lorsque l&rsquo;on descend l&rsquo;\u00e9chelle hi\u00e9rarchique, c&rsquo;est-\u00e0-dire au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9loigne du brahman. Et puisque le microcosme humain est analogue au microcosme divin, la m\u00eame structure se retrouvera dans l&rsquo;agencement des castes : au sommet, les brahmanes qui, comme leur nom l&rsquo;indique, repr\u00e9sentent le brahman sur cette terre ; puis les nobles dont la fonction est d&rsquo;administrer la soci\u00e9t\u00e9 et de la prot\u00e9ger de ses ennemis ensuite, la masse du tiers \u00e9tat, producteur de richesses \u00e9conomiques ; la foule innombrable des serviteurs se situe \u00e9videmment tout en bas de la pyramide dont elle forme, en somme, la base n\u00e9cessaire. Ainsi les castes sont en th\u00e9orie au nombre de quatre seulement : brahmanes, kshatriya, vaishya, sh\u00fbdra. En pratique, cependant, les castes se comptent par centaines, car les vaishya et les sh\u00fbdra se subdivisent en de nombreuses communaut\u00e9s correspondant soit \u00e0 des m\u00e9tiers soit \u00e0 des localisations g\u00e9ographiques. Enfin, certains individus (ils se comptent, en Inde, par dizaines de millions) ne rel\u00e8vent pas du dharma et ne sont donc pas cast\u00e9s : ce sont les parias (hors castes) dont le sort religieux est pr\u00e9caire, puisque, se pr\u00e9tendant hindous, ils se voient refuser la pratique de leur religion par les membres des castes sup\u00e9rieures. On sait la lutte que mena Gandhi pour que les temples soient ouverts \u00e0 tous, m\u00eame aux parias qu&rsquo;il affectait d&rsquo;appeler Hari jans (peuple de dieu). Il convient cependant d&rsquo;insister \u00e0 nouveau sur le fait qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une hi\u00e9rarchie m\u00e9taphysique et non de r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques. Les castes ne recoupent pas les classes qui existent en Inde comme ailleurs\u00a0: nombreux sont les parias propri\u00e9taires d&rsquo;usine ou de commerce, plus nombreux encore les brahmanes r\u00e9duits \u00e0 la mis\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La rigueur d&rsquo;un tel syst\u00e8me est imm\u00e9diatement perceptible : on na\u00eet dans une caste et l&rsquo;on ne peut en changer ; le mariage s&rsquo;op\u00e8re obligatoirement dans la m\u00eame caste, sauf le cas \u2014 possible, mais par simple tol\u00e9rance \u2014 de l&rsquo;union d&rsquo;un gar\u00e7on de caste sup\u00e9rieure avec une fille de caste inf\u00e9rieure (le contraire est interdit) : les enfants qui naissent dans de tels foyers rel\u00e8vent d&rsquo;une sous-caste interm\u00e9diaire de celles de leurs parents. L&rsquo;apparente injustice d&rsquo;une organisation sociale exclusivement fond\u00e9e sur le hasard de la naissance est corrig\u00e9e par la croyance \u00e0 la transmigration qui, en fait, justifie un syst\u00e8me que l&rsquo;on doit consid\u00e9rer d&rsquo;un point de vue dynamique. En effet, les th\u00e9ologiens hindous insistent sur l&rsquo;id\u00e9e que la naissance d&rsquo;un individu dans une caste donn\u00e9e ne commande qu&rsquo;un mode d&rsquo;existence tr\u00e8s provisoire : qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une vie, m\u00eame de cent ann\u00e9es, si l&rsquo;on sait que l&rsquo;on doit en vivre des milliers, peut-\u00eatre des millions ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>L&rsquo;\u00e2me \u00ab\u00a0migrante \u00bb se r\u00e9incarne dans les vies successives<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bri\u00e8vement expos\u00e9e, la doctrine hindoue de la transmigration enseigne que tout \u00eatre vivant est form\u00e9 d&rsquo;une \u00e2me (en sanskrit : \u00e2tman) et d&rsquo;un corps. Ce dernier n&rsquo;est qu&rsquo;une d\u00e9pouille mortelle cependant que l&rsquo;\u00e2tman est imp\u00e9rissable. Emanant, au commencement du monde, de la source unique de toute vie, le \u00ab brahman \u00bb, l&rsquo;\u00e2me, entreprend un long voyage, pour retourner \u00e0 l&rsquo;Absolu. Il faut admettre que la premi\u00e8re \u00e9tape est tout au bas de l&rsquo;\u00e9chelle des \u00eatres, parmi les formes les plus \u00e9l\u00e9mentaires de la vie cosmique. Progressivement, cette entit\u00e9 migrante qu&rsquo;est l&rsquo;\u00e2tman gravit les \u00e9chelons et se r\u00e9incarne dans des corps de plus en plus complexes : animaux sup\u00e9rieurs, hommes. Dans la mesure o\u00f9 elle monte de la sorte, elle acquiert des responsabilit\u00e9s toujours plus grandes, celles-ci \u00e9tant fonction de la distance relative o\u00f9 l&rsquo;on se trouve par rapport au Principe : ainsi les hommes sont-ils tenus d&rsquo;observer des lois morales, dont les animaux n&rsquo;ont pas connaissance ; et parmi les humains, les brahmanes sont contraints d&rsquo;observer des r\u00e8gles plus strictes que celles qui gouvernement l&rsquo;existence des sh\u00fbdra, par exemple. Or il se trouve que les actes accomplis par les vivants \u00ab portent du fruit \u00bb, comme disent les th\u00e9ologiens hindous, c&rsquo;est-\u00e0-dire que le destin de l&rsquo;\u00e2me migrante est fonction du comportement de l&rsquo;individu dans lequel elle s&rsquo;est incarn\u00e9e. Agit-on bien (par r\u00e9f\u00e9rence aux devoirs de sa caste) : l&rsquo;\u00e2me, \u00ab all\u00e9g\u00e9e \u00bb, monte dans l&rsquo;\u00e9chelle cosmique et se r\u00e9incarne dans le corps d&rsquo;un \u00eatre sup\u00e9rieur, homme ou dieu ; agit-on mal : l&rsquo;\u00e2me, \u00ab alourdie \u00bb par le poids des p\u00e9ch\u00e9s commis, tombe dans les corps inf\u00e9rieurs, parias ou animaux. Ainsi on est certain que chaque individu m\u00e9rite le sort qui est le sien. Les th\u00e9ologiens hindous orthodoxes ne pouvaient suivre Gandhi, parce qu&rsquo;\u00e0 leurs yeux les parias sont des p\u00e9cheurs en train d&rsquo;expier : leur donner un avantage quelconque, c&rsquo;est leur retirer la possibilit\u00e9 de se racheter ; adoucir le supplice d&rsquo;un condamn\u00e9, c&rsquo;est prolonger la torture, ce n&rsquo;est pas gracier, puisqu&rsquo;en l&rsquo;occurrence l&rsquo;homme n&rsquo;a aucun pouvoir d&rsquo;intervenir. On aura l&rsquo;occasion, toutefois, d&rsquo;indiquer ci-apr\u00e8s comment certains hindous s&rsquo;efforcent de briser ce syst\u00e8me qu&rsquo;ils ressentent comme un carcan. Auparavant, il convient de voir ce qu&rsquo;est le devoir de caste, c&rsquo;est-\u00e0-dire, en somme, en quoi consiste la pratique religieuse de l&rsquo;\u00e9norme majorit\u00e9 des hindous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le culte<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On l&rsquo;a dit plus haut : l&rsquo;hindouisme est une religion familiale ; cela signifie qu&rsquo;\u00e0 sa naissance l&rsquo;individu h\u00e9rite de croyances et de rites propres au groupe social auquel il appartient. Concr\u00e8tement, la caste n&rsquo;est qu&rsquo;une f\u00e9d\u00e9ration de familles (et, bien entendu, il faut entendre ici la famille au sens large) ; le devoir de caste et le devoir familial se confondent donc. L&rsquo;individu, tenu d&rsquo;observer \u00ab son propre dharma <a id=\"ftnref5\" href=\"#ftn5\">[5]<\/a> \u00bb, est s\u00fbr d&rsquo;y ob\u00e9ir en suivant scrupuleusement les r\u00e8gles qui lui sont enseign\u00e9es durant son enfance. Au moment o\u00f9 il atteint l&rsquo;\u00e2ge de raison (entre sept et douze ans), une c\u00e9r\u00e9monie initiatique marque son entr\u00e9e dans la communaut\u00e9 des adultes ; \u00e0 partir de ce moment, il est responsable de ses actes et doit c\u00e9l\u00e9brer les rites, d&rsquo;abord sous l&rsquo;autorit\u00e9 de son p\u00e8re, puis, selon sa propre initiative, \u00e0 partir du moment o\u00f9 il se marie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le culte consiste en une c\u00e9r\u00e9monie d&rsquo;adoration et en de nombreuses d\u00e9votions<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les rites consistent essentiellement en un c\u00e9r\u00e9monial quotidien d&rsquo;adoration des divinit\u00e9s familiales \u2014 la p\u00fbj\u00e2 \u2014 et en sacrifices offerts aux m\u00e2nes \u00e0 certaines \u00e9poques de l&rsquo;ann\u00e9e. La p\u00fbj\u00e2 se c\u00e9l\u00e8bre le matin et le soir devant un autel situ\u00e9 dans la maison elle-m\u00eame, ou dans le jardin attenant. Des statuettes ou des images repr\u00e9sentent les dieux et d\u00e9esses sous forme humaine, mais avec des attributs, des v\u00eatements, tout un environnement (animaux familiers, d\u00e9cor) qui permettent de les distinguer ais\u00e9ment. Au moment o\u00f9 d\u00e9bute la c\u00e9r\u00e9monie, la divinit\u00e9 est appel\u00e9e au moyen de formules traditionnelles, puis \u00ab invit\u00e9e \u00e0 d\u00eener \u00bb. A cet effet, on la traite comme un h\u00f4te de marque : on lui lave les pieds, on lui offre des fleurs et du parfum, on lui pr\u00e9sente des aliments et, enfin, on la cong\u00e9die lorsque le repas est cens\u00e9 s&rsquo;achever. De l&rsquo;encens br\u00fble pendant la r\u00e9citation des pri\u00e8res qui rythment chacun des gestes et, \u00e0 plusieurs reprises, on balance des lumi\u00e8res (le plus souvent des lampes \u00e0 huile) devant l&rsquo;ic\u00f4ne. Les aliments utilis\u00e9s sont, il va sans dire, consomm\u00e9s par les fid\u00e8les en communion avec la divinit\u00e9 (ou avec les m\u00e2nes, dans les rites fun\u00e8bres).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Th\u00e9oriquement, la p\u00fbj\u00e2 ne s&rsquo;adresse qu&rsquo;\u00e0 une seule divinit\u00e9, mais les dieux sont si nombreux que l&rsquo;on pratique souvent l&rsquo;adoration de plusieurs divinit\u00e9s group\u00e9es, par exemple : Shiva et sa par\u00e8dre P\u00e2rvat\u00ee, Vishnu et l&rsquo;un de ses avatars, etc. Cependant, ce n&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;un pis-aller, et, pour pallier cette difficult\u00e9, l&rsquo;habitude est de choisir une fois pour toutes dans le panth\u00e9on familial une \u00ab divinit\u00e9 d&rsquo;\u00e9lection \u00bb (ishta-d\u00e9vat\u00e2) \u00e0 laquelle on voue un culte quasi exclusif. Souvent, ladite ishta-d\u00e9vat\u00e2 est commune \u00e0 toutes les familles d&rsquo;un village sans distinction de castes : c&rsquo;est alors l&rsquo;un de ces dieux campagnards comme l&rsquo;Inde en compte des dizaines de milliers. A ce culte de base, vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;adoration de la divinit\u00e9 familiale, s&rsquo;ajoutent de nombreuses d\u00e9votions adress\u00e9es \u00e0 une foule d&rsquo;autres d\u00e9dicataires de moindre importance auxquels on demande gu\u00e9rison de maladie, f\u00e9condit\u00e9, richesses, bonnes r\u00e9coltes, pluies en temps voulu, etc. L\u00e0 aussi il s&rsquo;agit de c\u00e9l\u00e9brer une p\u00fbj\u00e2, mais la c\u00e9r\u00e9monie a lieu l\u00e0 o\u00f9 est cens\u00e9 r\u00e9sider le dieu en question : grotte, montagne, roc, arbre, \u00e9tang ou rivi\u00e8re. L&rsquo;importance des offrandes, la pompe liturgique varient beaucoup selon la ferveur du d\u00e9vot ou l&rsquo;urgence de sa requ\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>L&rsquo;ann\u00e9e est rythm\u00e9e par des f\u00eates religieuses<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9chelle des valeurs se situent les grandes f\u00eates religieuses qui d\u00e9bordent largement le cadre de la famille ou de la caste ; souvent m\u00eame, les festivit\u00e9s permettent l&rsquo;abolition \u2014 provisoire \u2014 des barri\u00e8res de caste, et ce sont alors les rares occasions o\u00f9 les parias peuvent se sentir hindous \u00e0 part enti\u00e8re. Citons \u00e0 titre d&rsquo;exemple la f\u00eate du printemps, la f\u00eate des lumi\u00e8res, D\u00eewal\u00ee (octobre), la f\u00eate des serpents (juillet) qui marquent des moments importants de l&rsquo;ann\u00e9e, et les f\u00eates des divinit\u00e9s majeures, comme la Nuit de Shiva (novembre), la naissance de Krishna (ao\u00fbt), Dass\u00e9ra, en l&rsquo;honneur de la d\u00e9esse Durg\u00e2 (septembre), etc. Il faudrait \u00e9galement mentionner les f\u00eates r\u00e9gionales dont l&rsquo;une des plus c\u00e9l\u00e8bres est la procession de Jagann\u00e2th \u00e0 Puri (province d&rsquo;Orissa) o\u00f9 des centaines de fid\u00e8les s&rsquo;attellent \u00e0 l&rsquo;\u00e9norme char o\u00f9 tr\u00f4ne l&rsquo;image du dieu ; la ferveur est si grande \u00e0 Puri que certains d\u00e9vots y pratiquent le suicide rituel en se jetant sous les roues du v\u00e9hicule. Une place devrait \u00e9galement \u00eatre faite aux p\u00e8lerinages, forme de d\u00e9votion tr\u00e8s r\u00e9pandue bien que nullement obligatoire. Nombreux sont les fid\u00e8les qui se rendent \u00e0 B\u00e9nar\u00e8s, aux sources du Gange, ou \u00e0 l&rsquo;un des grands sanctuaires d\u00e9di\u00e9s \u00e0 Vishnu ou \u00e0 Shiva. Il existe \u00e9galement des p\u00e8lerinages r\u00e9gionaux, tel celui de Pandharpur (r\u00e9gion de Bombay) chant\u00e9 par le grand mystique Tuk\u00e2r\u00e2m. Hors ces occasions solennelles, la religion reste cependant centr\u00e9e sur le culte familial et laisse donc peu de place \u00e0 l&rsquo;initiative individuelle. Il faut v\u00e9n\u00e9rer tel d\u00e9va (dieu), telle d\u00e9v\u00ee (d\u00e9esse) parce que l&rsquo;on est n\u00e9 de tel p\u00e8re, en telle r\u00e9gion et, le plus souvent, il faut bien dire que l&rsquo;adoration rituelle reste affaire de routine plus que d&rsquo;enthousiasme. Nombreux, cependant, sont les hindous qui ne se satisfont pas de ces devoirs et recherchent un contact plus \u00e9troit avec la divinit\u00e9. C&rsquo;est le mouvement de d\u00e9votion ardent, ou bhakti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La bhakti<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s&rsquo;agit cette fois d&rsquo;une attitude proprement individuelle instaurant une relation de personne \u00e0 personne entre le fid\u00e8le et son dieu. Celui-ci peut, certes, \u00eatre le d\u00e9dicataire du culte familial, mais le plus souvent, la bhakti s&rsquo;accompagne d&rsquo;une rupture avec le syst\u00e8me religieux traditionnel, car l&rsquo;amour pour Dieu est exigeant, volontiers exclusif et conduit donc le fid\u00e8le \u00e0 n\u00e9gliger ses devoirs de caste. Il n&rsquo;est pas rare d&rsquo;ailleurs que cela soit volontaire, car la bhakti est l&rsquo;un des moyens dont dispose l&rsquo;hindou pour s&rsquo;affranchir des contraintes sociales. Dans la mesure, en effet, o\u00f9 un sentiment de d\u00e9votion ardente pour une divinit\u00e9 donn\u00e9e prend les formes d&rsquo;une passion v\u00e9ritable (et c&rsquo;est le cas le plus fr\u00e9quent), toute limitation est sentie comme un obstacle qu&rsquo;il faut \u00e9carter ; ainsi le fid\u00e8le est-il amen\u00e9 \u00e0 partager son amour avec qui le voudra, sans distinction d&rsquo;origine sociale, c&rsquo;est-\u00e0-dire, en fait, par-del\u00e0 les barri\u00e8res de castes. D&rsquo;autre part, dans la mesure m\u00eame o\u00f9 ils prennent une attitude jug\u00e9e scandaleuse par les tenants de l&rsquo;ordre \u00e9tabli (dharma), les d\u00e9vots ont tendance \u00e0 se grouper autour d&rsquo;un ma\u00eetre spirituel. Ainsi naissent les sectes <a id=\"ftnref6\" href=\"#ftn6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les sectes sont l&rsquo;une des dimensions de l&rsquo;hindouisme<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tuk\u00e2r\u00e2m, par exemple, \u00e9tait un sh\u00fbdra, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il appartenait \u00e0 la caste la plus basse ; ne sachant ni lire ni \u00e9crire, il obtint cependant un immense renom par les po\u00e8mes qu&rsquo;il composa en l&rsquo;honneur du dieu Vithob\u00e2, pour lequel il s&rsquo;\u00e9tait pris d&rsquo;une passion violente. Autour de lui se group\u00e8rent d&rsquo;autres d\u00e9vots gagn\u00e9s par la contagion de son amour et, depuis le XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la secte qu&rsquo;il fonda ainsi est toujours vivante au Mah\u00e2r\u00e2shtra (r\u00e9gion de Bombay). Elle accueille tout hindou qui le d\u00e9sire, sans distinction de caste et, lors du p\u00e8lerinage annuel \u00e0 Pandharpur o\u00f9 se trouve le temple de Vithob\u00e2, brahmanes et sh\u00fbdra se coudoient. Plus radical encore fut le mouvement fond\u00e9 par Kab\u00eer au XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle dans la r\u00e9gion de B\u00e9nar\u00e8s. L\u00e0 encore, il y a rupture avec le syst\u00e8me social traditionnel : Kab\u00eer \u00e9tait tisserand et appartenait donc \u00e0 l&rsquo;une des plus basses castes ; de plus, comme son nom l&rsquo;indique, sa famille s&rsquo;\u00e9tait convertie \u00e0 l&rsquo;isl\u00e2m. Or, malgr\u00e9 cette situation qui, dans une ville telle que B\u00e9nar\u00e8s, devait faire de Kab\u00eer une sorte de paria, il r\u00e9ussit \u00e0 s&rsquo;imposer par la puret\u00e9 des psaumes qu&rsquo;il improvisait \u00e0 la gloire de Dieu. L\u00e0 encore, de nombreux fid\u00e8les, venant de toutes castes, se group\u00e8rent autour de lui et fond\u00e8rent, par cela m\u00eame, une secte qui existe encore aujourd&rsquo;hui. On pourrait multiplier les exemples, car les sectes sont innombrables ; elles constituent l&rsquo;une des trois grandes dimensions de l&rsquo;hindouisme : la premi\u00e8re \u00e9tant la caste, la troisi\u00e8me, le yoga.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le renoncement<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il convient d&rsquo;indiquer d&rsquo;abord que la bhakti conduit souvent le d\u00e9vot \u00e0 renoncer au monde pour se donner pleinement \u00e0 son dieu. Kab\u00eer, par exemple, affirme : \u00ab Ceux-l\u00e0 vivent \u00e9ternellement qui ont renonc\u00e9 \u00e0 la caste et \u00e0 la famille \u00bb, et l&rsquo;on rencontre parfois sur les routes de l&rsquo;Inde de ces vagabonds qui chantent sans tr\u00eave leur amour pour Krishna, R\u00e2ma ou tel autre avatar de Vishnu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ayant tout abandonn\u00e9, les d\u00e9vots errent alors sans tr\u00eave d&rsquo;un sanctuaire \u00e0 un autre, vivant un p\u00e8lerinage perp\u00e9tuel qu&rsquo;ils rythment de psaumes et de cantiques traditionnels ou compos\u00e9s par eux. A l&rsquo;\u00e9tape, ils conduisent souvent les pri\u00e8res des villageois en organisant un kirt\u00e2n, sorte d&rsquo;office religieux o\u00f9 alternent sermons et chants. Rien n&rsquo;est plus populaire en Inde que cette forme de d\u00e9votion, et la v\u00e9n\u00e9ration dont le peuple entoure ces \u00ab fous de Dieu \u00bb t\u00e9moigne du retentissement de leur enseignement dans les couches les plus humbles de la soci\u00e9t\u00e9. Enseignement exemplaire puisque v\u00e9cu par celui qui le professe et qui r\u00e9sonne d&rsquo;autant mieux dans le c\u0153ur des individus qu&rsquo;il rejoint le grand courant du yoga colport\u00e9, lui aussi, par des renon\u00e7ants d&rsquo;un autre type, les s\u00e2dhu. Ce mot sanskrit, qui signifie \u00ab saint \u00bb, d\u00e9signe celui qui a tout quitt\u00e9 pour faire son salut ; ce peut \u00eatre par la voie de la bhakti, comme on vient de le voir, mais c&rsquo;est le plus souvent par celle du yoga. Les d\u00e9vots, en effet, ont tendance \u00e0 vouloir partager leur joie avec leurs semblables ; ils pr\u00eachent, ils fondent des sectes, cependant que les s\u00e2dhu proprement dits sont tr\u00e8s souvent ermites et font volontiers le v\u0153u\u00a0 de silence int\u00e9gral, ce qui les coupe de tout contact avec le monde ext\u00e9rieur : muets, m\u00e9ditant dans des grottes ou sous des arbres, ces solitaires mourraient de faim si les paysans indiens ne consid\u00e9raient comme un devoir sacr\u00e9 de d\u00e9poser chaque jour un peu de nourriture (riz et fruits) devant tout individu isol\u00e9, sans jamais lui poser la moindre question. Cet abandon total s&rsquo;op\u00e8re \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une c\u00e9r\u00e9monie au cours de laquelle le futur s\u00e2dhu annonce son intention de pratiquer le samny\u00e2sa (renoncement) ; il est d\u00e8s lors consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab\u00a0d\u00e9funt \u00bb, sa femme prend le deuil et son fils h\u00e9rite du patrimoine. En principe, le choix est irr\u00e9versible et le s\u00e2dhu doit quitter le territoire du village. Il est rare que le renoncement soit pratiqu\u00e9 par des c\u00e9libataires, car les hindous se marient jeunes, avant que la \u00ab tentation de l&rsquo;abandon \u00bb puisse jouer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le renoncement des ermites est une mort sociale<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a, bien entendu, de nombreuses variantes, mais le sch\u00e9ma reste, pour l&rsquo;essentiel, celui d&rsquo;une rupture radicale \u00e9quivalant \u00e0 une mort sociale. Et si l&rsquo;on songe \u00e0 ce que l&rsquo;ordre social repr\u00e9sente pour l&rsquo;hindouisme, on comprend que le samny\u00e2sa soit tenu pour une folie, ou pour un h\u00e9ro\u00efsme. En effet, si la th\u00e9orie du dharma et son corollaire, celle de la transmigration, sont vraies, le s\u00e2dhu se condamne \u00e0 retomber apr\u00e8s sa mort au plus bas de l&rsquo;\u00e9chelle des \u00eatres puisqu&rsquo;il va cesser de pratiquer les devoirs de sa caste. Un s\u00e2dhu accepte de la nourriture de n&rsquo;importe qui, il ne c\u00e9l\u00e8bre plus la p\u00fbj\u00e2 familiale, il abandonne femme et enfants : autrement dit, il accumule ce que nous appellerions des \u00ab p\u00e9ch\u00e9s mortels \u00bb et vit avec pers\u00e9v\u00e9rance dans des conditions qui sont la n\u00e9gation m\u00eame du dharma. Cela est si vrai que les traditionalistes, les brahmanes notamment, conseillent de tenir les s\u00e2dhu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, de n&rsquo;avoir pas commerce avec eux, de leur interdire l&rsquo;acc\u00e8s des villages, etc. S\u00e9gr\u00e9gation due au fait explicitement indiqu\u00e9 que les vagabonds sont, par d\u00e9finition, \u00ab sans feu ni lieu\u00a0\u00bb, ce qui les situe plus bas que les parias, s&rsquo;il est possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Par l&rsquo;amour de Dieu les s\u00e2dhu esp\u00e8rent \u00e9chapper au cycle des renaissances <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est temps de dire que les renon\u00e7ants ont en commun une id\u00e9ologie particuli\u00e8re, issue de l&rsquo;hindouisme \u00ab orthodoxe \u00bb, mais originale sur la question des fins derni\u00e8res et des moyens \u00e0 utiliser pour les r\u00e9aliser. Dans sa rigueur, la th\u00e9orie du dharma enseigne que l&rsquo;ordre social, image de l&rsquo;ordre universel, est un bien en soi, car il donne l&rsquo;occasion \u00e0 chacun de monter dans la hi\u00e9rarchie des \u00eatres par l&rsquo;observance des devoirs propres \u00e0 chaque degr\u00e9 de l&rsquo;\u00e9chelle cosmique. D\u00e9j\u00e0 la bhakti corrigeait la doctrine en enseignant que les dieux pouvaient intervenir dans le processus : le fid\u00e8le sinc\u00e8re se voyait gratifi\u00e9 d&rsquo;un avantage tel que celui de \u00ab sauter \u00bb plusieurs degr\u00e9s et d&rsquo;atteindre plus vite aux conditions les plus hautes ; mieux m\u00eame, la divinit\u00e9 d&rsquo;\u00e9lection pouvait recevoir le d\u00e9vot dans son paradis et l&rsquo;y garder jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du cycle, sans qu&rsquo;il soit besoin de rena\u00eetre. Presque tous les fondateurs de sectes pr\u00eachent dans ce sens : \u00ab Aimez votre Dieu, il vous le rendra en vous accueillant dans son ciel o\u00f9 vous cohabiterez avec lui. \u00bb Les s\u00e2dhu, pour leur part, vont plus loin encore : ils soutiennent que tout homme a le pouvoir de faire son salut, tout seul, par ses propres forces. Et par \u00ab salut \u00bb, ils entendent non la cohabitation en paradis avec tel ou tel dieu, mais bien la d\u00e9livrance (\u00ab moksha \u00bb) du cycle des renaissances. Les dieux ne font-ils pas partie de l&rsquo;univers ? Leurs paradis ne sont-ils pas des \u00ab mondes \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire des sph\u00e8res d&rsquo;existence analogues \u00e0 la n\u00f4tre ? Or, tout ce qui fait partie de l&rsquo;univers, tout ce qui existe, sous quelque forme que ce soit, est p\u00e9rissable ; \u00e0 la fin du cycle, les cieux dispara\u00eetront, comme la terre, et les dieux se r\u00e9sorberont dans le brahman, comme les \u00e2mes de tout \u00eatre vivant. Et tout sera \u00e0 recommencer, cycle apr\u00e8s cycle, ind\u00e9finiment : c&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;illusion cosmique (\u00ab m\u00e2y\u00e2. \u00bb) dont il importe, \u00e0 leurs yeux, de se lib\u00e9rer. On peut, en effet, assurent les renon\u00e7ants, rejoindre directement le brahman qui, parce qu&rsquo;il est l&rsquo;absolu, n&rsquo;appartient pas \u00e0 l&rsquo;univers. Non manifest\u00e9, il est le spectateur impassible de cette manifestation cosmique qui, pourtant, \u00e9mane de lui. L&rsquo;atteindre, c&rsquo;est obtenir la d\u00e9livrance car si l&rsquo;\u00e2tman (\u00e2me) parvient \u00e0 r\u00e9aliser qu&rsquo;il est, en fait, identique au brahman, le voile de l&rsquo;illusion se d\u00e9chire pour lui, et il \u00ab sort du monde \u00bb, \u00e0 jamais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le yoga<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour parvenir \u00e0 la r\u00e9alisation de cette identit\u00e9, une m\u00e9thode est requise. Le point de d\u00e9part est le renoncement : en se coupant du monde, en rompant toutes attaches, en abandonnant tout avoir, l&rsquo;adepte se met en condition de recevoir l&rsquo;initiation qui lui est donn\u00e9e par un ma\u00eetre spirituel (guru), c&rsquo;est-\u00e0-dire par un s\u00e2dhu qui a d\u00e9j\u00e0 touch\u00e9 au but. Ensuite vient la m\u00e9thode proprement dite que l&rsquo;on appelle yogas <a id=\"ftnref7\" href=\"#ftn7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le yoga est une asc\u00e8se du corps et de l&rsquo;esprit<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le sens premier de ce mot est \u00ab attelage \u00bb et, de fait, le s\u00e2dhu doit, par le yoga, ma\u00eetriser toutes les forces vitales, que l&rsquo;on compare \u00e0 des chevaux indisciplin\u00e9s. La voie \u00e0 suivre pour y parvenir est une asc\u00e8se difficile, v\u00e9ritable mont\u00e9e au Carmel que seuls r\u00e9ussissent les plus forts spirituellement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Asana (postures) ont pour but de dompter le corps, de m\u00eame que la \u00ab tenue du souffle \u00bb (pr\u00e2n\u00e2yama) discipline l&rsquo;\u00e9nergie vitale et la concentre pour lui donner une puissance surhumaine. Puis viennent le \u00ab retrait des sens \u00bb et la concentration d&rsquo;esprit, gr\u00e2ce \u00e0 quoi l&rsquo;adepte \u00e9chappe vraiment au monde qui l&rsquo;entoure et peut aborder l&rsquo;\u00e9tape capitale de la dhy\u00e2na (m\u00e9ditation profonde), par laquelle, descendant au plus profond de lui-m\u00eame \u00ab jusque dans le lotus du c\u0153ur \u00bb, il parviendra \u00e0 \u00ab voir son \u00e2me \u00bb. A cet instant, il r\u00e9alisera que celle-ci n&rsquo;est autre que le brahman et il deviendra celui-ci, car, selon la philosophie hindoue, \u00ab on devient ce que l&rsquo;on conna\u00eet \u00bb. C&rsquo;est le sam\u00e2dhi, \u00e9tat surnaturel dans lequel on atteint une \u00ab position d\u00e9finitive \u00bb \u2014 une des fa\u00e7ons de traduire ce mot \u2014, proprement \u00ab au-del\u00e0 \u00bb de tout ce qui est concevable, puisque l&rsquo;\u00eatre individuel y est devenu l&rsquo;Etre-en-soi, apr\u00e8s dissolution de la personnalit\u00e9. A ce stade, il importe peu que l&rsquo;on soit mort ou vivant, puisque la d\u00e9livrance est effectivement atteinte. S&rsquo;il survit, l&rsquo;adepte, d\u00e9sormais parfait yogin (adepte du yoga), devient le plus souvent un guru, afin de faire b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;autres renon\u00e7ants de son exp\u00e9rience spirituelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les renon\u00e7ants sont souvent des ma\u00eetres spirituels<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certains de ces guru, c\u00e9l\u00e8bres pour l&rsquo;efficacit\u00e9 de leur enseignement, voient se fonder autour d&rsquo;eux ce que l&rsquo;on nomme un \u00e2shram, c&rsquo;est-\u00e0-dire une communaut\u00e9 de disciples plus ou moins organis\u00e9e et qui, en principe, garde toujours une existence pr\u00e9caire : le ma\u00eetre peut d\u00e9cider de ne plus enseigner, il peut dispara\u00eetre et, dans ce cas, l&rsquo;\u00e2shram dispara\u00eet aussi. Ces groupements ne sont, en effet, ni des couvents, ni des institutions, ni des \u00e9coles, mais simplement la r\u00e9union de disciples autour d&rsquo;un grand yogin. Il va sans dire qu&rsquo;il y a des variantes : certains \u00e2shram ont surv\u00e9cu \u00e0 la mort du ma\u00eetre (c&rsquo;est le cas de celui d&rsquo;Aurobindo \u00e0 Pondich\u00e9ry) ; d&rsquo;autres se sont transform\u00e9s en coll\u00e8ges, des b\u00e2timents ont \u00e9t\u00e9 construits, etc. Mais il s&rsquo;agit l\u00e0 de d\u00e9viations et d&rsquo;exceptions finalement tr\u00e8s rares en comparaison de la masse \u00e9norme des \u00e2shram \u00ab normaux \u00bb, ce qui signifie : sans existence autre que de commodit\u00e9, l&rsquo;espace d&rsquo;une saison. Un autre point sur lequel il convient d&rsquo;insister une fois de plus, c&rsquo;est que les renon\u00e7ants ne sont forc\u00e9ment qu&rsquo;une minorit\u00e9 tr\u00e8s r\u00e9duite sans quoi la soci\u00e9t\u00e9 hindoue se serait \u00e9vanouie depuis longtemps. On estime \u00e0 3 millions le nombre des s\u00e2dhu dans l&rsquo;Inde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, alors que la religion normale est le fait de plus de 385 millions de personnes ! On peut donc retourner maintenant \u00e0 celle-ci pour faire l&rsquo;inventaire des mythes principaux dont vit cette masse \u00e9norme d&rsquo;individus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>MYTHOLOGIE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A en croire les th\u00e9ologiens brahmaniques, les \u00ab trente-trois millions de dieux \u00bb de l&rsquo;hindouisme <a id=\"ftnref8\" href=\"#ftn8\">[8]<\/a> se r\u00e9partiraient en trois grandes familles (on pourrait dire clans ou tribus) correspondant aux trois aspects fondamentaux du divin ; il y aurait donc une sorte de trinit\u00e9 hindoue que l&rsquo;on d\u00e9finit comme \u00eatre-conscience-b\u00e9atitude. (sac-chid \u00e2nanda), chacune de ces \u00ab\u00a0personnes \u00bb se manifestant sur le plan mythologique comme Brahm\u00e2, Vishnu, Shiva. La r\u00e9alit\u00e9 est un peu diff\u00e9rente. D&rsquo;abord, Brahm\u00e2 n&rsquo;a pas d&rsquo;existence liturgique : son nom n&rsquo;est mentionn\u00e9 que lorsqu&rsquo;il est fait m\u00e9moire de la cr\u00e9ation du monde, ce qui n&rsquo;est pas fr\u00e9quent ; l&rsquo;ordinaire du culte familial l&rsquo;ignore m\u00eame tout \u00e0 fait. Inversement, la Grande D\u00e9esse, qui tient une place centrale dans la vie religieuse des hindous, n&rsquo;appara\u00eet pas dans le sch\u00e9ma traditionnel de la trimurti. Il faut donc corriger la doctrine des th\u00e9ologiens en posant une trinit\u00e9 dont les trois personnes sont Vishnu, Shiva et la D\u00e9esse. Cette trinit\u00e9-l\u00e0 est bien vivante, et, \u00e0 ce titre, il est juste de dire que les dieux innombrables rel\u00e8vent de l&rsquo;un de ces trois aspects du divin, ou, si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, d&rsquo;indiquer qu&rsquo;ils se r\u00e9partissent les diverses fonctions cosmiques selon trois grands secteurs auxquels pr\u00e9sident les deux principaux dieux et la D\u00e9esse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait, certes, objecter que, le plus souvent, les noms donn\u00e9s aux nombreuses d\u00e9esses sont ceux d&rsquo;\u00e9pouses ou de filles de Vishnu ou de Shiva : Lakshm\u00ee, par exemple, est la femme du premier ; P\u00e2rvat\u00ee, celle du second. Ainsi, la pr\u00e9tendue trinit\u00e9 se r\u00e9duirait \u00e0 une dualit\u00e9 ; cependant, le culte des divinit\u00e9s f\u00e9minines existe pour lui-m\u00eame, ind\u00e9pendamment de celui des grands dieux et plus d&rsquo;une d\u00e9esse ne se rattache que tr\u00e8s accessoirement \u00e0 une divinit\u00e9 masculine ; dire que K\u00e2li, par exemple, est l&rsquo;un des noms de la par\u00e8dre de Shiva, c&rsquo;est minimiser son r\u00f4le dans la vie religieuse des hindous du Bengale pour qui le culte de cette d\u00e9esse se suffit \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vishnu<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le premier dieu dans l&rsquo;\u00e9num\u00e9ration habituelle \u2014 ce qui n&rsquo;implique pas de pr\u00e9s\u00e9ance \u2014 est Vishnu, divinit\u00e9 lumineuse et b\u00e9n\u00e9fique : l&rsquo;un de ses noms est Vasu-D\u00e9va (bon dieu), et l&rsquo;on tient le soleil pour un signe de sa puissance cosmique. L&rsquo;aigle, oiseau solaire par excellence, est son compagnon familier. Vishnu r\u00e9side, dans son paradis c\u00e9leste, en compagnie de son \u00e9pouse Lakshm\u00ee, d\u00e9esse de la Fortune et du Bonheur. Tout concourt \u00e0 pr\u00e9senter le dieu comme apaisant, gracieux ; il n&rsquo;est donc pas \u00e9tonnant que la bhakti se soit d&rsquo;abord manifest\u00e9e en milieu vishnouiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vishnu est le dieu responsable de la conservation de l&rsquo;univers<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, deux autres aspects de la personnalit\u00e9 du dieu ne doivent pas \u00eatre oubli\u00e9s : l&rsquo;un d&rsquo;eux est le caract\u00e8re aquatique de certaines repr\u00e9sentations de Vishnu, ce qui ne cadre pas avec l&rsquo;image solaire, car, le plus souvent, le symbolisme des eaux s&rsquo;associe \u00e0 des traits \u00ab lunaires \u00bb et nocturnes qui n&rsquo;apparaissent pas ici. Vishnu, allong\u00e9 sur un serpent gigantesque, flotte sur les eaux cosmiques, et le monde surgit de lui comme un lotus prenant naissance dans son nombril : il s&rsquo;agit donc d&rsquo;exprimer l&rsquo;id\u00e9e que Vishnu est \u00ab responsable \u00bb de l&rsquo;univers, et c&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;autre aspect de sa personnalit\u00e9, le plus important peut-\u00eatre, en tout cas celui qui a pris la premi\u00e8re place dans la mythologie vishnouiste. A la base, il y a le sentiment que l&rsquo;ordre cosmique, le dharma, est en \u00e9quilibre perp\u00e9tuellement pr\u00e9caire : les d\u00e9mons s&rsquo;efforcent de le d\u00e9truire, et c&rsquo;est le r\u00f4le de Vishnu, \u00ab gardien du dharma \u00bb, de le pr\u00e9server. Pour ce faire, le dieu s&rsquo;incarne chaque fois qu&rsquo;il est n\u00e9cessaire : il descend dans l&rsquo;ar\u00e8ne, et c&rsquo;est pourquoi chacune de ses incarnations est appel\u00e9e \u00ab avatar \u00bb (descente). Huit fois d\u00e9j\u00e0, le monde a \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9, le dharma restaur\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) lors du d\u00e9luge, Vishnu se fit poisson et guida le navire qui portait le seul juste destin\u00e9 \u00e0 survivre jusque sur la montagne o\u00f9 il put attendre que les eaux se retirent ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) il se fit tortue pour soutenir la terre qui, flottant sur l&rsquo;oc\u00e9an comme un radeau, risquait de sombrer ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3) une autre fois, il se fit sanglier pour, de ses d\u00e9fenses, la ramener \u00e0 la surface alors qu&rsquo;elle venait de couler ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4) homme-lion, il tua un d\u00e9mon monstrueux qui d\u00e9vastait la terre ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">5) pour abattre un g\u00e9ant mal\u00e9fique, il se fit nain et le vainquit tel David abattant Goliath ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">6) enfin, se faisant homme, il massacra de sa hache une multitude de guerriers qui voulaient occuper le pouvoir \u00e0 leur seul profit ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">7 et 8 ) les deux plus importants avatars, ceux qui sont les plus vivants dans la d\u00e9votion populaire, sont les septi\u00e8me et huiti\u00e8me : R\u00e2ma et Krishna.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>R\u00e2ma et Krishna sont des incarnations de Vishnu&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le po\u00e8me \u00e9pique sanskrit R\u00e2m\u00e2yana (la geste de R\u00e2ma) conte comment, \u00e0 la suite de diverses circonstances, Vishnu, incarn\u00e9 sous la forme du prince R\u00e2ma, s&#8217;empara de l&rsquo;\u00eele de Lank\u00e2, traditionnellement assimil\u00e9e \u00e0 Ceylan, pour y d\u00e9truire le d\u00e9mon Rav\u00e2na dont la puissance mena\u00e7ait l&rsquo;ordre \u00e9tabli. De touchantes p\u00e9rip\u00e9ties mettent en valeur l&rsquo;amour fid\u00e8le de S\u00eet\u00e2 pour R\u00e2ma, son mari, la loyaut\u00e9 de Lakshmana, fr\u00e8re cadet de R\u00e2ma, l&rsquo;alliance de R\u00e2ma avec Hanumant, chef d&rsquo;une arm\u00e9e de singes gr\u00e2ce auxquels Lank\u00e2 put \u00eatre prise. L&rsquo;important est que la d\u00e9votion \u00e0 R\u00e2ma s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e, particuli\u00e8rement dans l&rsquo;Inde gang\u00e9tique, depuis le Moyen Age, au point que R\u00e2m en est venu \u00e0 signifier \u00ab dieu \u00bb : c&rsquo;est ainsi que Kab\u00eer l&rsquo;appelle l&rsquo;Unique et Gandhi tomba sous les balles de son assassin en r\u00e9p\u00e9tant : \u00ab R\u00e2m ! R\u00e2m ! \u00bb Le grand po\u00e8te mystique Tuls\u00ee D\u00e2s (XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle) \u00e9crivit une nouvelle geste de R\u00e2ma o\u00f9 l&rsquo;interpr\u00e9tation d\u00e9vote appara\u00eet explicitement : S\u00eet\u00e2 est une image de l&rsquo;\u00e2me fid\u00e8le \u00e0 Dieu, etc. Rav\u00e2na m\u00eame est le mal n\u00e9cessaire \u00e0 la manifestation de la gr\u00e2ce divine&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoique les circonstances soient diff\u00e9rentes, l&rsquo;histoire de Krishna est de structure identique : l\u00e0 encore, Vishnu s&rsquo;incarne dans une famille princi\u00e8re du nord de l&rsquo;Inde, afin de r\u00e9tablir l&rsquo;ordre menac\u00e9 par un roi trop puissant ; l&rsquo;histoire de la guerre qui l&rsquo;oppose \u00e0 ses ennemis est c\u00e9l\u00e9br\u00e9e dans le grand po\u00e8me du \u00ab Mah\u00e2bh\u00e2rata \u00bb, sorte d&rsquo;Iliade d\u00e9mesur\u00e9e (cent mille quatrains), o\u00f9 de multiples p\u00e9rip\u00e9ties agr\u00e9mentent le r\u00e9cit d&rsquo;ailleurs fr\u00e9quemment interrompu par de longues digressions o\u00f9 sont cont\u00e9es d&rsquo;autres l\u00e9gendes. Le plus c\u00e9l\u00e8bre de ces \u00ab po\u00e8mes \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du po\u00e8me \u00bb est le \u00ab Chant du Seigneur \u00bb (\u00ab Bhagavad-G\u00eet\u00e2. \u00bb) o\u00f9 l&rsquo;on entend Krishna expliquer \u00e0 son cocher Arjuna que le combat est juste et n\u00e9cessaire lorsqu&rsquo;il est men\u00e9 pour la d\u00e9fense du dharma ; de plus, le devoir de caste prime tout, et ceux qui naissent dans une famille de guerriers (kshatriya) se doivent de faire la guerre : la non-violence est l&rsquo;affaire des brahmanes. A l&rsquo;occasion de cet enseignement et pour l&rsquo;appuyer, Krishna r\u00e9v\u00e8le sa nature v\u00e9ritable de Dieu tout-puissant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La \u00ab Bhagavad-G\u00eet\u00e2 \u00bb est donc \u00e0 la fois un texte de base de l&rsquo;hindouisme, puisqu&rsquo;elle traite du dharma en g\u00e9n\u00e9ral, et le fondement de la d\u00e9votion krishna\u00efte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>&#8230; ainsi que, pour les n\u00e9o-hindouistes, le Bouddha, J\u00e9sus et Muhammad<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe, cependant, un autre aspect de Krishna dont il n&rsquo;est pas fait mention dans la \u00ab G\u00eet\u00e2 \u00bb, mais qui est sans doute le plus populaire depuis une dizaine de si\u00e8cles, c&rsquo;est le cycle des l\u00e9gendes concernant l&rsquo;adolescence du dieu. On raconte comment le jeune Krishna gardait ses vaches sur les bords de la Yamun\u00e2, affluent de la rive droite du Gange, et jouait de la fl\u00fbte dans les bosquets. Attir\u00e9es par le chant magique, les fermi\u00e8res des environs d\u00e9laissaient leur mari et leurs enfants pour venir danser avec le dieu et se livrer \u00e0 lui. Mari\u00e9 lui-m\u00eame \u00e0 Rukmin\u00ee, il pr\u00e9f\u00e9rait R\u00e2dh\u00e2 et partageait son temps entre celle-ci et les nombreuses gop\u00ee (bouvi\u00e8re) que charmait la musique de sa fl\u00fbte enchant\u00e9e. Bien entendu, ces amours adult\u00e8res sont interpr\u00e9t\u00e9es en termes mystiques <a id=\"ftnref9\" href=\"#ftn9\">[9]<\/a> : l&rsquo;amour divin transcende toutes les r\u00e8gles de la vie et se situe au-del\u00e0 du bien et du mal ; les femmes qui quittent tout d\u00e8s que r\u00e9sonne la fl\u00fbte de Krishna sont l&rsquo;image des \u00e2mes d\u00e9votes r\u00e9pondant \u00e0 l&rsquo;appel de la gr\u00e2ce. Toute une litt\u00e9rature \u00e9rotico-mystique c\u00e9l\u00e8bre Govinda (Krishna \u00ab gardant ses vaches \u00bb) et le \u00ab G\u00eet\u00e2-Govinda \u00bb (\u00ab c\u00e9l\u00e9bration du bouvier \u00bb) po\u00e8me sanskrit du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, dont la forme ressemble au \u00ab Cantique des Cantiques. \u00bb, joue en somme le r\u00f4le de la \u00ab Bhagavad-G\u00eet\u00e2 \u00bb pour les fid\u00e8les de Govinda.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La liste des avatars n&rsquo;est pas close : Vishnu doit revenir \u00e0 la fin des temps pour sauver les quelques justes qui subsisteront alors et exterminer les m\u00e9chants. De plus, nombreuses sont les sectes religieuses qui assurent que leur fondateur n&rsquo;\u00e9tait autre que Vishnu incarn\u00e9\u00a0; d&rsquo;autres encore consid\u00e8rent que les grandes religions autres que l&rsquo;hindouisme ont \u00e9t\u00e9 fond\u00e9es par Vishnu lui-m\u00eame incarn\u00e9 en Bouddha, J\u00e9sus, Muhammad ; il existe m\u00eame une th\u00e9ologie de l&rsquo;avatar universel (et unique) qui \u00e9tend la notion d&rsquo;incarnation \u00e0 tout ce qui, de quelque fa\u00e7on, manifeste la gr\u00e2ce divine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Shiva<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ambiance shiva\u00efte est tout \u00e0 fait diff\u00e9rente : l&rsquo;image traditionnelle montre le dieu v\u00eatu d&rsquo;un simple pagne, assis en tailleur sur une peau de tigre, dans un d\u00e9cor de haute montagne, parmi les rocs et la glace ; il tient un trident ac\u00e9r\u00e9 et porte au cou un collier de cr\u00e2nes humains. De ses cheveux longs, nou\u00e9s en chignon, coule le Gange, et un taureau blanc couch\u00e9 devant lui le contemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il est dieu \u00e0 la fois de l&rsquo;asc\u00e8se et de la f\u00e9condit\u00e9<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On est \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9, on le voit, des valeurs de richesse, de bonheur, de joie, d&rsquo;\u00ab\u00a0amabilit\u00e9 \u00bb dont Vishnu rayonnait ; tout ici, au contraire, est ordonn\u00e9 \u00e0 la rigueur asc\u00e9tique : le corps nu de Shiva est enduit de cendres ; sa r\u00e9sidence n&rsquo;est pas un paradis jardin, mais une montagne couverte de neige ; l&rsquo;aspect m\u00eame du dieu a des c\u00f4t\u00e9s mena\u00e7ants : l&rsquo;arme qu&rsquo;il brandit, le collier qu&rsquo;il s&rsquo;est fait avec les ossements de ses ennemis ; le dharma, enfin, n&rsquo;est \u00e9videmment pas son affaire : comme les s\u00e2dhu, il a les cheveux longs, alors que le devoir de caste impose une certaine coupe de cheveux (les brahmanes, par exemple, ont le cr\u00e2ne ras\u00e9, sauf une m\u00e8che \u00e0 l&rsquo;occiput). Shiva, donc, n&rsquo;interviendra pas dans les affaires du monde ; il est le solitaire par excellence, l&rsquo;Ermite des montagnes, et l&rsquo;on comprend d\u00e8s lors que les s\u00e2dhu et yogin l&rsquo;aient choisi pour patron. Une fois, cependant, il a sauv\u00e9 la Cr\u00e9ation : ce fut lorsque les dieux barattaient la mer pour en faire surgir la terre, \u00e0 la fa\u00e7on du beurre : un d\u00e9mon jeta du poison dans l&rsquo;oc\u00e9an afin de faire \u00e9chouer la pr\u00e9paration, mais Shiva avala la liqueur mal\u00e9fique qui marqua de bleu sa gorge, d&rsquo;o\u00f9 son nom de N\u00eelakantha, le dieu \u00e0 la gorge bleue. D&rsquo;autre part, le Gange, qui prend sa source dans les cieux, d\u00e9truirait la terre par la violence de sa chute si Shiva n&rsquo;amortissait le choc en pla\u00e7ant sa t\u00eate sous l&rsquo;\u00e9norme cascade : ainsi voit-on le fleuve sacr\u00e9 couler de la chevelure du dieu. Dans le chignon de Shiva, la lune est fich\u00e9e comme une agrafe : l\u00e0 encore, il y a opposition avec Vishnu dont le soleil est le signe. Cet aspect lunaire de Shiva a une double valeur : d&rsquo;une part, c&rsquo;est la confirmation de la vocation asc\u00e9tique du dieu combin\u00e9e avec le caract\u00e8re nocturne, farouche et glac\u00e9 du personnage ; mais, d&rsquo;autre part, il faut savoir que, selon la mythologie hindoue, la lune est en fait un dieu m\u00e2le dont la fonction principale est de venir chaque mois, \u00e0 la nouvelle lune, f\u00e9conder les eaux et les plantes afin qu&rsquo;elles puissent se renouveler. Ainsi d\u00e9couvre-t-on une autre grande dimension de la personnalit\u00e9 de Shiva : l&rsquo;aspect sexuel, symbolis\u00e9 par des pierres dress\u00e9es qui sont \u00ab le signe \u00bb (en sanskrit, \u00ab linga \u00bb) de sa virilit\u00e9. Partout en Inde, on rencontre de ces lingas, parfois simples pierres brutes enduites de minium, plus souvent cylindres ou c\u00f4nes de pierre ou de m\u00e9tal, v\u00e9n\u00e9r\u00e9s en pleine nature, ou dans les maisons, ou \u2014 et c&rsquo;est le cas le plus fr\u00e9quent \u2014 dans des sanctuaires qui sont parfois d&rsquo;\u00e9normes temples b\u00e2tis \u00e0 la gloire de Shiva. Ordinairement, le linga est accompagn\u00e9 de la repr\u00e9sentation de l&rsquo;organe sexuel femelle : il se dresse au centre d&rsquo;un triangle, figurant une vulve travers\u00e9e par un p\u00e9nis. Il va sans dire que le culte du linga a surtout pour but d&rsquo;assurer la continuit\u00e9 de l&rsquo;esp\u00e8ce : on esp\u00e8re que Shiva b\u00e9nira les foyers de ses fid\u00e8les en y faisant na\u00eetre de nombreux enfants. Le taureau blanc que l&rsquo;on retrouve devant tous les sanctuaires du dieu participe \u00e9videmment du m\u00eame symbolisme : les femmes st\u00e9riles lui vouent un culte destin\u00e9 \u00e0 les rendre f\u00e9condes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Shiva, enfin, est repr\u00e9sent\u00e9 en \u00ab Seigneur de la danse \u00bb (Natar\u00e2j\u00e2) : de belles statues de bronze, produites surtout dans le sud de l&rsquo;Inde, le montrent en plein mouvement, semblant jongler avec des brandons enflamm\u00e9s ; il est entour\u00e9 d&rsquo;un grand cercle de feu\u00a0 et l&rsquo;un de ses pieds \u00e9crase un gnome. Ici, le symbolisme est celui de la fin des temps, c&rsquo;est le Shiva \u00ab destructeur \u00bb, oppos\u00e9 au Vishnu \u00ab conservateur \u00bb. Par sa danse, Shiva joue avec les mondes, mais ceux-ci sont aussi fugitifs que les flamm\u00e8ches dispers\u00e9es par le feu : elles en jaillissent avec fougue, brillent, resplendissent, puis s&rsquo;\u00e9vanouissent sans laisser de traces. Et c&rsquo;est cette fantasmagorie illusoire que nous prenons pour la r\u00e9alit\u00e9 ! Shiva seul est r\u00e9el, lui seul demeure quand tout a disparu, quand il cesse de jouer avec le feu&#8230; Cependant, cet aspect apocalyptique de la personnalit\u00e9 du dieu ne doit pas faire penser \u00e0 une divinit\u00e9 cruelle qui prendrait plaisir \u00e0 tromper les hommes : tout au contraire, l&rsquo;action de Shiva est b\u00e9n\u00e9fique, salutaire ; elle permet au fid\u00e8le qui contemple l&rsquo;image de comprendre ce qu&rsquo;est la m\u00e2y\u00e2 (l&rsquo;illusion cosmique) ; ainsi peut-il atteindre Shiva par-del\u00e0 le voile des apparences, et cette connaissance \u2014 comme toute connaissance, selon les hindous \u2014 est salutaire. C&rsquo;est pourquoi la danse du dieu est g\u00e9n\u00e9ratrice de joie, ce qui est marqu\u00e9 par le fait que l&rsquo;un de ses bras tient un tambour ; le gnome qu&rsquo;il \u00e9crase symbolise l&rsquo;ignorance an\u00e9antie par la gr\u00e2ce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les dieux de la suite de Shiva sont nombreux<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous ces traits r\u00e9apparaissent dans les personnalit\u00e9s diverses des dieux qui accompagnent le Grand Dieu (Mah\u00e2-D\u00e9va, autre nom de Shiva). Ce dernier, en effet, ne s&rsquo;est pas incarn\u00e9 successivement comme Vishnu descendant du ciel pour sauver le monde, mais il a des fils, des serviteurs, des courtisans qui, en somme, jouent un r\u00f4le analogue \u00e0 celui des avatars dans le culte populaire. Citons Ganesha, personnage ventripotent dont la t\u00eate est celle d&rsquo;un \u00e9l\u00e9phant ; divinit\u00e9 famili\u00e8re, il \u00e9carte les obstacles sur la route que suivent ses d\u00e9vots (ou il les aide \u00e0 les surmonter) ; on dit aussi qu&rsquo;il a lui-m\u00eame suscit\u00e9 lesdits obstacles, \u00e0 la fa\u00e7on d&rsquo;\u00e9preuves. Par l\u00e0, il agit comme Shiva cr\u00e9ant et d\u00e9truisant les mondes illusoires. Un autre dieu de la suite de Shiva est Skanda (appel\u00e9 aussi Karttikeya) qui pr\u00e9side \u00e0 toutes les activit\u00e9s violentes et notamment \u00e0 la guerre : l\u00e0 encore, c&rsquo;est le th\u00e8me shiva\u00efte de la destruction des obstacles ou de l&rsquo;an\u00e9antissement des adversaires. Kubera, repr\u00e9sent\u00e9 comme un nain, est \u00e0 la fois producteur de richesses et gardien jaloux de celles-ci ; il r\u00e8gne sur l&rsquo;or, les pierres pr\u00e9cieuses et ne les donne qu&rsquo;\u00e0 celui qui a su le propitier. K\u00e2ma, jeune archer, est le dieu de l&rsquo;Amour, l&rsquo;\u00c9ros hindou. C&rsquo;est \u00e0 cause de lui que Shiva est tomb\u00e9 amoureux de P\u00e2rvat\u00ee : de d\u00e9pit de s&rsquo;\u00eatre laiss\u00e9 ainsi prendre, le Grand Dieu, dans un acc\u00e8s de col\u00e8re, le r\u00e9duisit en cendres, mais, plus tard, comprenant la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;amour, il lui rendit son corps et le laissa libre de d\u00e9cocher ses fl\u00e8ches dans le c\u0153ur des vivants. Une fois de plus, on retrouve l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 fondamentale de la fonction de Shiva qui ne d\u00e9truit que pour restaurer, ne tue que pour faire rena\u00eetre, ne suscite des obstacles que pour donner l&rsquo;occasion de les surmonter, ne cache les richesses que pour permettre leur d\u00e9couverte, etc. Il y a l\u00e0 une dialectique remarquable qui fait toute la richesse du shiva\u00efsme et explique son influence sur les m\u00e9taphysiciens hindous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La D\u00e9esse<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le troisi\u00e8me grand secteur mythologique est celui qu&rsquo;occupe la d\u00e9esse D\u00e9v\u00ee, ou mieux : Mah\u00e2-D\u00e9vi, la \u00ab Grande D\u00e9esse \u00bb. Cela peut s&rsquo;\u00e9crire au singulier, encore que le culte s&rsquo;adresse sp\u00e9cifiquement \u00e0 telle ou telle d\u00e9esse portant un nom particulier : Lakshmi, Durg\u00e2, K\u00e2li. Mais par-del\u00e0 les traits propres \u00e0 chacune de ces personnalit\u00e9s, on retrouve ais\u00e9ment une structure fondamentale unique. N\u00e9anmoins, on peut classer les diverses manifestations de la D\u00eav\u00ee sous deux grandes rubriques : l&rsquo;aspect gracieux, l&rsquo;aspect terrible, et l&rsquo;on devine que ces deux rubriques permettent ais\u00e9ment de rattacher les divinit\u00e9s f\u00e9minines soit \u00e0 Vishnu, soit \u00e0 Shiva. Rattachement d&rsquo;ailleurs secondaire, historiquement r\u00e9cent et suspect d&rsquo;\u00eatre une tentative de \u00ab r\u00e9cup\u00e9ration \u00bb de la part des th\u00e9ologiens vishnu\u00eftes ou shiva\u00eftes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les divinit\u00e9s f\u00e9minines sont ambivalentes<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a d&rsquo;abord une d\u00e9esse de la Prosp\u00e9rit\u00e9, de la Fortune, du Bonheur, de la Sant\u00e9, etc., que l&rsquo;on appelle Shr\u00ee ou Lakshm\u00ee et dont on fait la par\u00e8dre de Vishnu. V\u00eatue de riches \u00e9toffes, portant des colliers d&rsquo;or et de pierres pr\u00e9cieuses, elle se tient debout sur un lotus \u00e9panoui. Une lumi\u00e8re \u00e9mane d&rsquo;elle et tout en elle respire la gr\u00e2ce, la bienveillance. On lui associe Sarasvati, personnification d&rsquo;une rivi\u00e8re mystique, qui pr\u00e9side aux beaux arts, et Annapurn\u00e2, \u00ab celle qui r\u00e9pand \u00e0 profusion la nourriture \u00bb. Accompagn\u00e9e d&rsquo;animaux familiers, tel le paon, ayant pour attributs des instruments de musique, des fleurs, des guirlandes, associ\u00e9e \u00e0 diverses plantes, et notamment au basilic, elle est l&rsquo;objet d&rsquo;un culte de la part des femmes de bonne caste, auquel les hommes peuvent \u00eatre associ\u00e9s en certaines occasions. De plus, les grands sanctuaires vishnu\u00eftes ont toujours une chapelle vou\u00e9e \u00e0 Lakshm\u00ee (ou Shr\u00ee, etc.). Et bien \u00e9videmment des figures \u00e9piques comme celles de S\u00eet\u00e2, l&rsquo;\u00e9pouse fid\u00e8le de R\u00e2ma, ou de R\u00e2dh\u00e2, l&rsquo;amante passionn\u00e9e de Krishna, sont tenues pour des incarnations de Lakshm\u00ee.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;autre aspect, le terrible, le farouche, comporte diverses nuances. P\u00e2rvat\u00ee, \u00ab la montagnarde \u00bb, est l&rsquo;\u00e9pouse en titre de Shiva ; on l&rsquo;appelle aussi Um\u00e2. Avant son mariage avec le Grand Dieu <a id=\"ftnref10\" href=\"#ftn10\">[10]<\/a>, elle chassait dans la montagne, vierge indomptable et quelque peu inqui\u00e9tante. Mari\u00e9e, elle conna\u00eet le bonheur de la cohabitation \u00e9ternelle avec Shiva, mais cette fid\u00e9lit\u00e9 n&rsquo;est pas sans orage, les deux \u00e9poux \u00e9tant, l&rsquo;un et l&rsquo;autre, sujets \u00e0 des acc\u00e8s de col\u00e8re. L&rsquo;iconographie les repr\u00e9sente volontiers au jour de leurs noces, ou jouant aux d\u00e9s pour se distraire. Kum\u00e2r\u00ee, \u00ab la pucelle \u00bb, v\u00e9n\u00e9r\u00e9e dans le sud de l&rsquo;Inde, appara\u00eet comme la vierge que fut P\u00e2rvat\u00ee avant d&rsquo;\u00e9pouser Shiva. Il arrive aussi qu&rsquo;on lui assimile Durg\u00e2, mais cette divinit\u00e9, dont le culte est tr\u00e8s vivant dans l&rsquo;Inde gang\u00e9tique, poss\u00e8de une personnalit\u00e9 marqu\u00e9e ; entour\u00e9e de b\u00eates fauves, chevauchant un tigre (ou un lion), elle provoque et vainc les d\u00e9mons qui osent se mesurer \u00e0 elle : une grande f\u00eate c\u00e9l\u00e8bre chaque automne sa victoire sur un adversaire ayant l&rsquo;apparence d&rsquo;un buffle, mythe important \u00e0 valeur cosmogonique, qui n&rsquo;est pas sans rappeler ceux de Mithra taurobole, de Th\u00e9s\u00e9e vainqueur du Minotaure, de saint Georges abattant le dragon, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u00e9l\u00e8bre aussi est K\u00e2l\u00ee que l&rsquo;on v\u00e9n\u00e8re dans l&rsquo;Inde du Nord-Est : vieille femme aux seins pendants, noire de peau, elle ouvre une bouche grima\u00e7ante, d\u00e9couvrant des crocs de vampire ; du sang coule de ses l\u00e8vres, elle brandit un sabre, un couteau de boucher et porte un collier fait d&rsquo;ossements humains&#8230; Ici l&rsquo;horrible le dispute au macabre, et le culte qu&rsquo;on lui voue exige des sacrifices sanglants. Au grand temple de K\u00e2l\u00ee \u00e0 Calcutta, on \u00e9gorge par centaines, chaque jour, des ch\u00e8vres et autres animaux dont les fid\u00e8les mangent la chair. C&rsquo;est donc elle qui envoie les calamit\u00e9s, guerres, famines, ainsi que les fi\u00e8vres, maux end\u00e9miques dans ces r\u00e9gions. Tout cela ne doit pas faire penser que ses fid\u00e8les tiennent K\u00e2l\u00ee pour une d\u00e9mone : tout au contraire, ils lui vouent une d\u00e9votion passionn\u00e9e dont l&rsquo;expression litt\u00e9raire n&rsquo;est pas inf\u00e9rieure \u00e0 celle qui concerne R\u00e2dh\u00e2 par exemple. R\u00e2makrishna, le grand mystique du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e9tait litt\u00e9ralement amoureux de K\u00e2l\u00ee, dont il c\u00e9l\u00e9brait la beaut\u00e9, expliquant que la d\u00e9esse paraissait laide et mena\u00e7ante aux ignorants, mais que \u00ab ceux qui savent \u00bb la voient sous sa vraie forme, c&rsquo;est-\u00e0-dire comme une jeune fille souriante et belle, compatissante et pr\u00eate \u00e0 exaucer ceux qui la prient d&rsquo;un c\u0153ur sinc\u00e8re. Une fois de plus, on saisit sur le vif cette ambivalence fondamentale des divinit\u00e9s majeures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La sexualit\u00e9 est valoris\u00e9e dans le tantrisme<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il va sans dire que l&rsquo;aspect sexuel ne peut \u00eatre absent du culte vou\u00e9 \u00e0 la D\u00e9esse et l&rsquo;on sait qu&rsquo;il s&rsquo;exprime plus particuli\u00e8rement dans un corps de doctrine appel\u00e9 tantrisme. L&rsquo;id\u00e9e de base, c&rsquo;est que les diverses d\u00e9esses ne sont pas autre chose que l&rsquo;\u00e9nergie propre \u00e0 chaque dieu : la shakti\u00a0 (\u00e9nergie, puissance) de la divinit\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e. Ainsi P\u00e2rvat\u00ee est-elle la manifestation des pouvoirs de Shiva ; Lakshm\u00ee, de ceux de Vishnu, etc. Or cette sorte de d\u00e9doublement de la personnalit\u00e9 est commune \u00e0 tous les \u00eatres vivants, y compris les hommes. L&rsquo;un des buts du culte tantrique sera donc d&rsquo;\u00e9veiller en nous cette puissance f\u00e9minine et de la marier \u00e0 l&rsquo;\u00e2me (\u00ab \u00e2tman \u00bb, mot masculin !) afin d&rsquo;obtenir le salut d\u00e9finitif, la d\u00e9livrance. Par l\u00e0, le tantrisme rejoint le yoga et utilise les m\u00e9thodes de ce dernier pour op\u00e9rer l&rsquo;\u00e9veil de la shakti en nous. Cette Kundalin\u00ee, tir\u00e9e de son sommeil par des exercices appropri\u00e9s, monte jusqu&rsquo;au sommet du cr\u00e2ne et op\u00e8re son union avec l&rsquo;\u00e2tman, \u00ab \u00e0 la mani\u00e8re de Shiva embrassant P\u00e2rvat\u00ee \u00bb, disent les textes. Ainsi l&rsquo;individu r\u00e9alise-t-il l&rsquo;unit\u00e9 de son \u00eatre, condition essentielle du salut. Cette exploration en profondeur de la nature humaine, cette d\u00e9couverte de l&rsquo;Eternel f\u00e9minin en tout individu, homme ou femme, et, par corollaire, cette affirmation de l&rsquo;existence en chacun d&rsquo;un Principe m\u00e2le (l&rsquo;\u00e2tman), et cette id\u00e9e, enfin, que le salut n&rsquo;est au prix que de l&rsquo;union de ces deux aspects de la vie, constituent \u00e0 coup s\u00fbr l&rsquo;une des contributions les plus importantes de l&rsquo;hindouisme au patrimoine culturel de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>HISTORIQUE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il reste \u00e0 dire que l&rsquo;hindouisme n&rsquo;a pas pu rester identique \u00e0 lui-m\u00eame au cours des \u00e2ges : vieux de cinq mille ans, il a d\u00fb s&rsquo;adapter aux modifications successives de la structure sociale ; il a d\u00fb affronter le bouddhisme, l&rsquo;isl\u00e2m, le christianisme ; actuellement, il doit r\u00e9pondre au d\u00e9fi que lui lance la civilisation occidentale. La continuit\u00e9 de la tradition brahmanique \u00e0 travers tant de si\u00e8cles n&rsquo;en est que plus remarquable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;\u00e9poque v\u00e9dique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les plus anciens t\u00e9moignages de la religion brahmanique sont un ensemble de textes que les hindous appellent \u00ab le savoir par excellence \u00bb, en sanskrit : Veda. Hymnes de louanges adress\u00e9s \u00e0 diverses divinit\u00e9s, trait\u00e9s rituels fixant en d\u00e9tail le d\u00e9roulement de la liturgie, recueils mythologiques et ex\u00e9g\u00e9tiques, ces ouvrages \u00e9normes constituent les Ecritures sacr\u00e9es de l&rsquo;hindouisme ; au moins th\u00e9oriquement car, r\u00e9dig\u00e9 en une langue archa\u00efque, le \u00ab Veda \u00bb est peu accessible aux fid\u00e8les de notre temps ; pourtant, le culte moderne emprunte encore des versets \u00e0 cette Bible de l&rsquo;Inde et les c\u00e9r\u00e9monies domestiques (le mariage, les fun\u00e9railles, l&rsquo;initiation) se d\u00e9roulent toujours selon le sch\u00e9ma v\u00e9dique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le Veda est la Bible de l&rsquo;Inde<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On estime que cette litt\u00e9rature <a id=\"ftnref11\" href=\"#ftn11\">[11]<\/a> s&rsquo;est lentement form\u00e9e au cours des III<sup>e<\/sup> et II<sup>e<\/sup> mill\u00e9naires avant notre \u00e8re et a pris sa forme canonique vers 1500 av. J.-C., au moment o\u00f9 les Aryens, d\u00e9j\u00e0 ma\u00eetres du bassin de l&rsquo;Indus et de la plaine gang\u00e9tique, commen\u00e7aient \u00e0 s&#8217;emparer du Deccan. Ces peuples appartenaient \u00e0 la grande famille indo-europ\u00e9enne et sont donc fr\u00e8res des Grecs, des Latins, des Celtes, des Germains, des Slaves, qui, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, achevaient de s&rsquo;installer en Europe. Originaires des plaines de la Russie m\u00e9ridionale, o\u00f9 ils \u00e9levaient des bovins, ils pratiquaient une religion commune que l&rsquo;on reconstitue par la comparaison. La branche indo-iranienne a produit les deux grandes civilisations perse et indienne en combinant, comme partout, leur patrimoine culturel \u00e0 celui de populations locales pr\u00e9existantes dont nous savons peu de chose. Quoi qu&rsquo;il en soit, le Veda conserve l&rsquo;essentiel des croyances les plus anciennes, et notamment le polyth\u00e9isme. Le monde divin s&rsquo;organise en trois grandes fonctions, \u00e0 l&rsquo;image de la soci\u00e9t\u00e9 humaine : clerg\u00e9, noblesse, tiers \u00e9tat, comme on disait en France avant la R\u00e9volution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re fonction est celle des sacerdotes, gardiens de l&rsquo;ordre juridique et moral ; les dieux principaux qui y pr\u00e9sident sont Mitra, le dieu de l&rsquo;Alliance, Varuna, souverain redoutable, Aryaman, protecteur des Aryens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La violence, sous toutes ses formes, appartient au domaine de la seconde fonction, celle des guerriers dont les dieux principaux s&rsquo;appellent Indra (le Zeus indien), V\u00e2yu (le Vent), la troupe des Maruts (le Mars des Romains), et Vishnu (qui rappelle \u00e0 la fois Apollon et Pos\u00e9idon).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Ashvins, cavaliers de l&rsquo;aurore, prot\u00e8gent les agriculteurs, artisans, etc., qui tous ont leurs divinit\u00e9s tut\u00e9laires que l&rsquo;on ne peut citer ici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autres puissances cosmiques : la Lumi\u00e8re, le Feu, les Eaux \u2014 qui repr\u00e9sentent la vie partout pr\u00e9sente \u2014 sont \u00e9galement l&rsquo;objet d&rsquo;un culte, \u00e0 quoi s&rsquo;ajoutent les divinit\u00e9s f\u00e9minines, les g\u00e9nies des for\u00eats et des rivi\u00e8res, les d\u00e9mons malfaisants, etc. A tous, on offre des sacrifices au cours desquels des animaux sont immol\u00e9s. Progressivement, \u00e0 mesure de l&rsquo;enrichissement des princes aryens, devenus ma\u00eetres de l&rsquo;Inde du Nord, la liturgie se complique, la caste des brahmanes prend davantage d&rsquo;importance, un ritualisme exigeant se d\u00e9veloppe contre lequel se dressera bient\u00f4t le v\u00e9ritable esprit religieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;hindouisme classique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est \u00e0 partir du VII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avant notre \u00e8re que cette contestation du ritualisme v\u00e9dique commence \u00e0 se manifester. Des s\u00e2dhu pr\u00eachent que le salut ne s&rsquo;obtient pas par des h\u00e9catombes d&rsquo;animaux domestiques, mais par une discipline individuelle ; il est affaire de relations personnelles de chacun avec la divinit\u00e9, non de c\u00e9r\u00e9monies compliqu\u00e9es confi\u00e9es \u00e0 des sp\u00e9cialistes. Ainsi naissent le ja\u00efnisme et le bouddhisme qui rejettent en bloc toute la tradition v\u00e9dique et se s\u00e9parent donc de l&rsquo;hindouisme proprement dit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;hindouisme, le yoga acquiert un prestige consid\u00e9rable, et, sous la pression de groupes sectaires dont nous ignorons l&rsquo;histoire et m\u00eame les noms, les brahmanes se voient amen\u00e9s \u00e0 modifier profond\u00e9ment leur religion. Les sacrifices sanglants sont abandonn\u00e9s au profit de la simple adoration (\u00ab p\u00fbj\u00e2 \u00bb) ; de nouveaux dieux (Shiva, par exemple) sont mis en avant, cependant que d&rsquo;autres (Mitra, Varuna, les Ashvins) sont quasiment oubli\u00e9s. On commence \u00e0 construire des temples, alors que le culte ancien se c\u00e9l\u00e9brait en plein air ; surtout, le syst\u00e8me des castes s&rsquo;impose avec, pour corollaire, le d\u00e9veloppement de la doctrine du dharma et celle de la transmigration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;entr\u00e9e des musulmans en Inde, \u00e0 partir du VIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, puis la venue des Europ\u00e9ens, propagandistes z\u00e9l\u00e9s du christianisme, conduisent l&rsquo;hindouisme \u00e0 accentuer encore son originalit\u00e9 : les cultes \u00e0 des divinit\u00e9s diverses ne cessent de se multiplier comme si, instinctivement, les Hindous tentaient de manifester la valeur sp\u00e9cifique de leur culture propre en accentuant le polyth\u00e9isme, en multipliant castes et sous-castes, en d\u00e9veloppant le culte de la D\u00e9esse sous ses aspects les plus d\u00e9routants, etc. Mais surtout, le Moyen Age voit s&rsquo;affirmer la tendance, d\u00e9j\u00e0 ancienne, \u00e0 la d\u00e9votion (\u00ab bhakti \u00bb). C&rsquo;est au XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle qu&rsquo;est r\u00e9dig\u00e9 le \u00ab G\u00eet\u00e2-Govinda \u00bb, sorte de \u00ab Cantique des Cantiques \u00bb, o\u00f9 sont magnifi\u00e9s les amours de Krishna et R\u00e2dh\u00e2 ; c&rsquo;est au XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle que Kab\u00eer compose ses chants mystiques en langue \u00ab vulgaire \u00bb, cependant qu&rsquo;au Mah\u00e2r\u00e2shtra (r\u00e9gion de Bombay) appara\u00eet le mouvement des Sants (saints) dont la figure la plus belle est Tuk\u00e2r\u00e2m\u00a0 (XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle). Quelques si\u00e8cles auparavant, la philosophie hindoue avait donn\u00e9 ses \u0153uvres ma\u00eetresses, notamment dans le domaine du Ved\u00e2nta o\u00f9 s&rsquo;affirme le g\u00e9nie de R\u00e2m\u00e2nuja qui, au XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, donne \u00e0 la bhakti ses lettres de noblesse en l&rsquo;int\u00e9grant au syst\u00e8me m\u00e9taphysique de Shankara (IX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle) modifi\u00e9 \u00e0 cette fin. Simultan\u00e9ment sont r\u00e9dig\u00e9s, \u00e0 des dates difficiles \u00e0 pr\u00e9ciser, les grands textes du tantrisme o\u00f9 le culte de la Shakti divine trouve son fondement doctrinal ; cependant que le grand po\u00e8te Tuls\u00ee D\u00e2s donne \u00e0 la d\u00e9votion vishnu\u00efte son texte sacr\u00e9 le plus populaire parce qu&rsquo;\u00e9crit en langue moderne (hindi), et non plus en sanskrit, comme c&rsquo;\u00e9tait le cas des trait\u00e9s de R\u00e2manuja ou de la \u00ab Bhagavad-G\u00eet\u00e2 \u00bb. Les dix si\u00e8cles qui s&rsquo;\u00e9tendent entre l&rsquo;arriv\u00e9e des musulmans dans la vall\u00e9e de l&rsquo;Indus et la conqu\u00eate de l&rsquo;Inde par les Anglais est un temps de renouvellement et de mise en place des structures nouvelles assurant harmonieusement la coexistence de la religion d\u00e9vote (culte de Vishnu, de Shiva, de la D\u00e9esse) et du dharma le plus rigoureux (syst\u00e8me des castes). Cependant, \u00e0 la mesure m\u00eame de son succ\u00e8s, sur le plan religieux l&rsquo;hindouisme a tendance, une fois de plus, \u00e0 se scl\u00e9roser, et ce sera la t\u00e2che des grands r\u00e9formateurs des XIX<sup>e<\/sup> et XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles de tenter de lui rendre son dynamisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;hindouisme contemporain<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mouvement de r\u00e9forme appara\u00eet au milieu du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle sous le double signe de ce que nous appellerions, d&rsquo;une part, l&rsquo;int\u00e9grisme et, d&rsquo;autre part, l&rsquo;aggiornamento <a id=\"ftnref12\" href=\"#ftn12\">[12]<\/a>. Dans le premier cas, il s&rsquo;agit d&rsquo;un mouvement tendant \u00e0 pr\u00e9server la puret\u00e9 de la tradition en la fermant totalement aux influences, jug\u00e9es pernicieuses, du monde occidental (en l&rsquo;occurrence : les Anglais, nouveaux administrateurs du sous-continent) ; dans le second, il s&rsquo;agit de r\u00e9former l&rsquo;hindouisme pour lui donner sa place dans le monde moderne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les r\u00e9formateurs s&rsquo;opposent aux int\u00e9gristes<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Insistons sur le fait que tous les r\u00e9formateurs, qu&rsquo;ils appartiennent \u00e0 un groupe ou \u00e0 un autre, sont profond\u00e9ment nationalistes et militent pour l&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;Inde, une Inde que les premiers veulent \u00ab brahmanique \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire habit\u00e9e uniquement par des adeptes du Sanat\u00e2na Dharma (avec le syst\u00e8me des castes, l&rsquo;hindouisme religion d&rsquo;\u00c9tat, etc.), cependant que les seconds souhaitent une nation \u00ab la\u00efque \u00bb, o\u00f9 la religion trouverait sa place selon le v\u0153u personnel de chaque citoyen. Ajoutons que les int\u00e9gristes conservent jalousement la doctrine selon laquelle \u00ab on na\u00eet hindou, on ne peut le devenir \u00bb, cependant que les r\u00e9formateurs \u00ab modernes \u00bb souhaitent pr\u00eacher ce qu&rsquo;ils tiennent pour la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 tout le monde, sans distinction aucune. Il est juste de reconna\u00eetre que le mouvement int\u00e9griste est nettement minoritaire et n&rsquo;a pas obtenu de r\u00e9sultats majeurs. Il a produit peu de personnalit\u00e9s marquantes, sinon sans doute B\u00e2l Gang\u00e2dhar Tilak dont l&rsquo;influence fut grande dans la r\u00e9gion de Bombay. Des groupements paramilitaires s&rsquo;inspirant de sa doctrine se constitu\u00e8rent m\u00eame et Gandhi\u00a0 tomba sous les balles d&rsquo;un assassin appartenant \u00e0 l&rsquo;une de ces soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes. Ce meurtre est symptomatique de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit r\u00e9gnant dans ces milieux : Gandhi y \u00e9tait ha\u00ef parce qu&rsquo;il pr\u00e9tendait int\u00e9grer les parias \u00e0 la vie nationale et parce qu&rsquo;il souhaitait une Inde o\u00f9 musulmans, chr\u00e9tiens et hindous auraient eu leur place. En un sens, le partage du sous-continent indien en Inde et Pakistan est le r\u00e9sultat de l&rsquo;agitation int\u00e9griste dans les communaut\u00e9s musulmane et hindoue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Beaucoup plus important est le mouvement \u00ab moderniste \u00bb dont il faut rappeler qu&rsquo;il ne s&rsquo;organisa jamais en tant que tel, mais se d\u00e9veloppa \u00e0 partir de l&rsquo;enseignement d&rsquo;un certain nombre de ma\u00eetres spirituels n&rsquo;ayant aucun lien les uns avec les autres. Au tout d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, R\u00e2m Mohun Roy (1772-1833) cr\u00e9a le Brahmo Sam\u00e2j (\u00ab la Soci\u00e9t\u00e9 de Dieu \u00bb), sorte d&rsquo;Eglise hindoue constitu\u00e9e \u00e0 la mani\u00e8re des Eglises protestantes. Le Sam\u00e2j n&rsquo;eut jamais beaucoup d&rsquo;adh\u00e9rents et, apr\u00e8s la mort du ma\u00eetre, \u00e9clata en organisations rivales, mais il fut un exemple : on pouvait rester hindou et fonder une secte o\u00f9 les distinctions de castes, et m\u00eame de nationalit\u00e9s, voire de croyances, n&rsquo;auraient pas leur place. Malgr\u00e9 son \u00e9chec relatif. Roy eut une influence consid\u00e9rable, surtout parmi les intellectuels du Bengale, et ce n&rsquo;est certes pas un hasard si presque tous les grands r\u00e9formateurs viennent de cette province.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les r\u00e9formateurs refusent la division des castes<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e2makrishna (1836-1886) repr\u00e9sente un cas type \u00e0 cet \u00e9gard. Ext\u00e9rieurement, ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un brahmane pauvre, desservant un petit temple pr\u00e8s de Calcutta. Pourtant, ses exp\u00e9riences mystiques lui assurent bient\u00f4t un grand renom et des disciples se groupent autour de lui, constituant peu \u00e0 peu une sorte de secte dont le chef sera Viv\u00e9k\u00e2nanda (1863-1902) : le disciple favori du ma\u00eetre. L&rsquo;important est que R\u00e2makrishna pr\u00eache non seulement la bhakti, mais aussi l&rsquo;\u00ab unit\u00e9 transcendantale des religions \u00bb et la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;oublier toute distinction entre les individus, \u00ab tous, fils de Dieu \u00bb. Par voie de cons\u00e9quence logique, Viv\u00e9k\u00e2nanda n&rsquo;h\u00e9sitera pas \u00e0 porter la bonne parole jusqu&rsquo;au-del\u00e0 des mers, en Am\u00e9rique, alors que le dharma interdit de rien r\u00e9v\u00e9ler aux \u00ab barbares \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 ceux qui ne sont pas n\u00e9s sur le sol de l&rsquo;Inde dans l&rsquo;une des trois castes sup\u00e9rieures. Gandhi (1869-1948), en somme, met en pratique des id\u00e9es similaires : lui aussi refuse la division de la soci\u00e9t\u00e9 en castes et milite activement pour que les parias (il les appelle Hari jans, \u00ab le peuple de Dieu \u00bb) soient des citoyens \u00e0 part enti\u00e8re, y compris sur le plan religieux ; lui aussi professe que la \u00ab Bhagavad-G\u00eet\u00e2 \u00bb, l&rsquo;Evangile et le Coran enseignent la m\u00eame chose ; enfin et surtout, il pr\u00e9tend que l&rsquo;id\u00e9al brahmanique de non-violence (\u00ab ahims\u00e2 \u00bb) a valeur universelle. Au cours de ses nombreux voyages \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, il ne manque pas une occasion de c\u00e9l\u00e9brer cet hindouisme r\u00e9nov\u00e9 qu&rsquo;il propose en mod\u00e8le au reste du monde. Ainsi devient-il, sans l&rsquo;avoir cherch\u00e9, une sorte de missionnaire. L&rsquo;Occident, d&rsquo;ailleurs, r\u00e9pond \u00e0 cette pr\u00e9dication : nombreux sont les Anglais, Allemands, Am\u00e9ricains, Fran\u00e7ais qui se tournent vers l&rsquo;hindouisme et en attendent un message. C&rsquo;est pourquoi il est pratiquement impossible \u00e0 un guru moderne de refuser des disciples occidentaux : Aurobindo (1872-1950), par exemple, en accepta dans son \u00e2shram de Pondich\u00e9ry, cependant que d&rsquo;autres ma\u00eetres spirituels se d\u00e9placent en Europe et en Am\u00e9rique. Citons, \u00e0 titre d&rsquo;exemple, les sw\u00e2mi de l&rsquo;ordre de R\u00e2makrishna, le mouvement Har\u00e9 Krishna, la pr\u00e9dication du M\u00e2harishi Mahesh Yogi, etc. M\u00eame un s\u00e2dhu ayant fait v\u0153u de silence comme R\u00e2mana Maharshi (1879-1950) se voyait entour\u00e9 de fid\u00e8les europ\u00e9ens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>L&rsquo;hindouisme moderne aurait-il un visage nouveau ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a l\u00e0 tr\u00e8s probablement un ph\u00e9nom\u00e8ne irr\u00e9versible : nul ne songe plus \u00e0 faire appliquer la r\u00e8gle selon laquelle le dharma interdit de franchir les mers, et les parias ont maintenant acc\u00e8s \u00e0 presque tous les temples, comme \u00e0 toutes les fonctions administratives. L&rsquo;Inde d&rsquo;ailleurs a officiellement aboli le syst\u00e8me des castes et le Code p\u00e9nal pr\u00e9voit des sanctions contre ceux qui en feraient \u00e9tat. Reste \u00e0 savoir si l&rsquo;hindouisme traditionnel peut subsister sans castes&#8230; L&rsquo;avenir seul en d\u00e9cidera, mais il est du moins certain que l&rsquo;hindouisme vit en ce moment une r\u00e9volution\u00a0 profonde qui lui donnera un visage nouveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Varenne\" target=\"_blank\"><em>Jean Varenne<\/em><\/a><em> (1926-1997). Sp\u00e9cialis\u00e9 dans la recherche sur la culture traditionnelle de l&rsquo;Inde, il s\u00e9journa plusieurs ann\u00e9es dans ce pays. Professeur de sanskrit et de civilisation de l&rsquo;Inde \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Provence (Aix-Marseille), il a publi\u00e9 Zarathoustra (Paris, Le Seuil, 1965), une Grammaire du sanskrit (Paris, P.U.F., 1971), ainsi que plusieurs ouvrages de traductions (Gallimard et C.A.L.).<\/em><em> <\/em><\/p>\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn1\" href=\"#ftnref1\">[1]<\/a> Voir L. Renou : <em>l&rsquo;Hindouisme<\/em> (Paris, P.U.F., coll. \u00ab Que sais-je ? \u00bb, 1951) et R.C. Zaehner : <em>Hinduism <\/em>(Londres, Oxford University Press, 1962).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn2\" href=\"#ftnref2\">[2]<\/a> Dialogue inclus dans la <em>Brihad-Aranyaka Upanishad<\/em> (Paris, Les Belles-Lettres, 1934).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn3\" href=\"#ftnref3\">[3]<\/a> Voir R. Gu\u00e9non : <em>Formes traditionnelles et cycles cosmiques<\/em> (Paris. Gallimard, 1971).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn4\" href=\"#ftnref4\">[4]<\/a> Voir sur ce probl\u00e8me M. de Gandillac : <em>la Sagesse de Plotin<\/em> (Paris, Hachette, 1952).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn5\" href=\"#ftnref5\">[5]<\/a> L&rsquo;expression figure dans la Bhagavad-Git\u00e2 ; nombreuses traductions fran\u00e7aises de ce texte : en dernier, celle qui figure dans <em>l&rsquo;Hindouisme<\/em>, recueil de textes \u00e9tabli par A.M. Esnoul (Paris, Fayard, 1972).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn6\" href=\"#ftnref6\">[6]<\/a> Voir les Introductions aux traductions de po\u00e8mes de Tuk\u00e2r\u00e2m (par G.A. Deleury) et de Kab\u00eer (par C. Vaudeville), \u00e9dit\u00e9es chez Gallimard (coll. \u00ab Connaissance de l&rsquo;Orient\u00a0\u00bb), en 1956 et 1959.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn7\" href=\"#ftnref7\">[7]<\/a> Voir l&rsquo;expos\u00e9 des doctrines fondamentales du yoga classique dans les premi\u00e8res pages du volume : <em>les Upanishad du yoga<\/em> (Paris, Gallimard, 1971).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn8\" href=\"#ftnref8\">[8]<\/a> Voir A. Danielou : <em>le Polyth\u00e9isme hindou<\/em> (Paris, Buchet-Chastel, 1960).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn9\" href=\"#ftnref9\">[9]<\/a> Voir l&rsquo;\u00ab\u00a0introduction \u00bb des <em>Pastorales de Surdas<\/em> (Paris, Gallimard, 1971).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn10\" href=\"#ftnref10\">[10]<\/a> Ce mariage est cont\u00e9 par le po\u00e8te Kal\u00eed\u00e2sa (IV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle), dont le po\u00e8me la Naissance de Kum\u00e2ra a \u00e9t\u00e9 traduit en fran\u00e7ais par G. Tubini (Paris, Gallimard, 1957).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn11\" href=\"#ftnref11\">[11]<\/a> Une anthologie de textes v\u00e9diques a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e par J. Varenne sous le titre : <em>le Veda<\/em> (Paris, C.A.L., 1967).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"ftn12\" href=\"#ftnref12\">[12]<\/a> Une \u00e9tude, \u00ab l&rsquo;Hindouisme contemporain \u00bb, figure dans le volume III de <em>l&rsquo;Histoire des Religions<\/em> de l&rsquo;Encyclop\u00e9die de la Pl\u00e9iade (Paris, Gallimard, 1970-1972).<\/p>\n<div id=\"-chrome-auto-translate-plugin-dialog\" style=\"display: none; opacity: 1 !important; border-color: none !important; background: transparent !important; padding: 0 !important; margin: 0 !important; position: absolute !important; top: 0; left: 0; overflow: visible !important; z-index: 999999 !important; text-align: left !important;\">\n<div style=\"max-width: 300px !important; color: #fafafa !important; opacity: 0.8 !important; border-color: #000000 !important; border-width: 0px !important; -webkit-border-radius: 10px !important; background-color: #363636 !important; font-size: 16px !important; padding: 8px !important; overflow: visible !important; background-image: -webkit-gradient(linear, left top, right bottom, color-stop(0%, #000), color-stop(50%, #363636), color-stop(100%, #000)); z-index: 999999 !important; text-align: left  !important;\"><\/div>\n<p><img decoding=\"async\" style=\"position: absolute !important; z-index: -1 !important; right: 1px !important; top: -20px !important; cursor: pointer !important; -webkit-border-radius: 20px; background-color: rgba(200, 200, 200, 0.3) !important; padding: 3px 5px 0 !important; margin: 0 !important;\" onclick=\"document.location.href='http:\/\/translate.google.com\/';\" src=\"http:\/\/www.google.com\/uds\/css\/small-logo.png\" alt=\"\" \/><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bri\u00e8vement expos\u00e9e, la doctrine hindoue de la transmigration enseigne que tout \u00eatre vivant est form\u00e9 d&rsquo;une \u00e2me (en sanskrit : \u00e2tman) et d&rsquo;un corps. 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