{"id":10341,"date":"2011-12-28T15:16:15","date_gmt":"2011-12-28T14:16:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=10341"},"modified":"2012-01-24T03:38:34","modified_gmt":"2012-01-24T02:38:34","slug":"alan-watts-histoire-dun-echec-par-jacques-brosse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/alan-watts-histoire-dun-echec-par-jacques-brosse\/","title":{"rendered":"Alan Watts, histoire d&rsquo;un \u00e9chec par Jacques Brosse"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Malgr\u00e9 cet expos\u00e9 assez n\u00e9gatif en ce qui concerne Watts et malgr\u00e9 sa vie tr\u00e9pidante, il faudrait reconnaitre son g\u00e9nie et le fait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 un des premiers \u00e0 donner, sans mots sp\u00e9cialis\u00e9s, une vision dynamique et unitaire de notre monde en accord \u00a0\u00e0 la fois avec notre \u00e9poque et avec les traditions bouddhiste et tao\u00efste\u2026 Ses livres et commentaires sont toujours bien appr\u00e9ci\u00e9s aujourd\u2019hui. J. Brosse \u00e9tait aussi un pratiquant tr\u00e8s engag\u00e9 du zazen et soup\u00e7onnait ceux qui parlaient de zen sans pratiquer le zazen de n\u2019y avoir rien compris\u2026 Mais c\u2019est une autre histoire.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Revue Question De. N<sup>o<\/sup> 34. Janvier-F\u00e9vrier 1980)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Que reste-t-il d&rsquo;Alan Watts, ce gourou californien, cet \u00e9crivain qui sut r\u00e9pandre \u00e0 travers le monde un message imbib\u00e9 de Zen, de sagesses orientales, de transes esth\u00e9tiques et h\u00e9donistes\u00a0? Une \u0153uvre. Et ce que l&rsquo;on sait de sa vie.<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la c\u00f4te Ouest des \u00c9tats-Unis, au-dessus de la gigantesque m\u00e9gapole qui n&rsquo;a d&rsquo;ang\u00e9lique que le nom, sur les collines sophistiqu\u00e9es d&rsquo;Hollywood, dans les rues en pente de San Francisco, tourbillonne un vent d&rsquo;une fra\u00eecheur inattendue, mais aussi, malgr\u00e9 son apparente douceur, d&rsquo;une violence extr\u00eame, puisqu&rsquo;il en arrive \u00e0 \u00e9branler des structures que l&rsquo;on pouvait croire indestructibles, celles de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, et au moment m\u00eame o\u00f9, victorieuse dans le monde entier, elle s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 jouir enfin d&rsquo;une paix bien m\u00e9rit\u00e9e et d&rsquo;une prosp\u00e9rit\u00e9 encore in\u00e9gal\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet air nouveau, o\u00f9 flottent, m\u00eal\u00e9s, le parfum des fleurs de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 californien, l&rsquo;odeur de l&rsquo;encens, mais celle aussi de la marijuana, bouleverse <em>l&rsquo;american way of life<\/em>. La nouvelle g\u00e9n\u00e9ration qui se l\u00e8ve alors r\u00e9cuse les id\u00e9aux de toutes celles qui l&rsquo;ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, le culte de la puissance et de l&rsquo;argent, de la respectabilit\u00e9, du s\u00e9rieux et de l&rsquo;hypocrisie puritaine. L\u2019Am\u00e9rique se peuple de vagabonds hagards, assauvagis, portant les cheveux longs et v\u00eatus d&rsquo;oripeaux fatigu\u00e9s, mais \u00e9clatants, dans lesquels les parents ont peine \u00e0 reconna\u00eetre leurs fils et leurs filles. Avec une candeur d\u00e9sarmante, ces \u00ab enfants-fleurs \u00bb, ces hippies pratiquent de mani\u00e8re provocante la non-violence et pr\u00e9tendent faire r\u00e9gner dans ce monde haineux, bourr\u00e9 d&rsquo;envies r\u00e9prim\u00e9es, de frustrations morbides, la libert\u00e9 et surtout l&rsquo;amour, un amour total, universel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mouvement spontan\u00e9, bient\u00f4t irr\u00e9sistible, g\u00e9n\u00e9reux, mais incoh\u00e9rent qui cherche sa voie. Rejetant sans en vouloir rien garder tout ce qu&rsquo;on a voulu lui inculquer, tout cet h\u00e9ritage occidental, aveugl\u00e9ment mat\u00e9rialiste, pesant, scl\u00e9ros\u00e9, d\u00e9cadent, dont le produit supr\u00eame est la bombe atomique qui vient d&rsquo;exploser, ouvrant la perspective sinistre de l&rsquo;autodestruction finale, la jeune g\u00e9n\u00e9ration se tourne vers l&rsquo;Orient, un Orient que ses p\u00e8res ont vaincu, colonis\u00e9, occidentalis\u00e9, un Orient par elle id\u00e9alis\u00e9, imagin\u00e9, un Orient de r\u00eave.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette foule fascin\u00e9e et fascinante cherche ce qu&rsquo;\u00e0 la mode indienne elle nomme des gourous, c&rsquo;est-\u00e0-dire des a\u00een\u00e9s qui l&rsquo;aient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e dans cette voie o\u00f9 elle s&rsquo;engage et qui puissent en cons\u00e9quence l&rsquo;y guider. Il y a bien ceux de la <em>Beat Generation<\/em>, cette Boh\u00eame typiquement am\u00e9ricaine ; mais d\u00e9sabus\u00e9e, il lui manque cet \u00e9lan dont les jeunes dissidents \u00e9prouvent intens\u00e9ment le besoin. Il y a bien cet extravagant Timothy Leary, psychologue universitaire devenu proph\u00e8te par la gr\u00e2ce du L.S.D., mais pour Leary seul l&rsquo;\u00ab Acide \u00bb peut \u00eatre l&rsquo;instrument de la nouvelle prise de conscience ; aux jeunes, il ne peut rien apporter d&rsquo;autre. Quant \u00e0 son ami, Richard Alpert, il n&rsquo;est pas encore devenu Baba Ramdas. Or, si pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;usage de l&rsquo;Acide \u00e9veille une faim pseudo-spirituelle, la faim pour une religiosit\u00e9 qui d\u00e9passerait enfin les divisions, les querelles, les pers\u00e9cutions, qui serait vraiment universelle, vraiment \u00ab cosmique \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire qui permettrait \u00e0 tout un chacun de \u00ab laisser tomber \u00bb d\u00e9finitivement cette coquille dont il se sent le prisonnier, de \u00ab se brancher \u00bb sur l&rsquo;\u00e9nergie de l&rsquo;universel, l&rsquo;Acide ne peut nourrir cette faim, il ne peut l&rsquo;apaiser. Que faire ensuite ? L\u2019Acide annonce seulement l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;autre chose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette autre chose, ce sera le Zen, mot magique qui se r\u00e9pand tel un slogan spirituel gr\u00e2ce un philosophe lui aussi dissident, contestataire qui en ce moment-m\u00eame transmet son message lib\u00e9rateur dans les universit\u00e9s am\u00e9ricaines d&rsquo;une c\u00f4te \u00e0 l&rsquo;autre. Barbu, les cheveux longs, portant sandales et vieux kimono, ayant lui aussi t\u00e2t\u00e9 de la drogue, fraternel, \u00e9loquent, paradoxal et prenant, ce s\u00e9ducteur est exactement l&rsquo;homme qu&rsquo;attendait la jeunesse am\u00e9ricaine. Il se nomme Alan Wilson Watts, il a quarante ans et vient de publier en 1956 <em>The Way of Zen<\/em> [Traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>le Bouddhisme Zen<\/em> (Payot)].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Zen de l&rsquo;\u00e9poque, celui dont Watts se fait l&rsquo;ap\u00f4tre itin\u00e9rant et qui enthousiasme tout \u00e0 coup, signifie lib\u00e9ration, mais au niveau le plus \u00e9l\u00e9mentaire, lib\u00e9ration par rapport aux interdits fondamentaux : \u00ab Free <em>love, free wine, free drugs, free spirit<\/em>. \u00bb Le message que d\u00e9livre Watts peut se r\u00e9sumer ainsi : \u00ab Vous vous croyez encha\u00een\u00e9s, mais en fait vous \u00eates libres, il vous suffit d&rsquo;en prendre conscience ; vous \u00eates vos propres ma\u00eetres, ob\u00e9issez \u00e0 votre corps, c&rsquo;est en lui qu&rsquo;est la vraie sagesse. Ne vous souciez ni d&rsquo;hier ni de demain, vivez votre pr\u00e9sent, vivez-le aussi intens\u00e9ment que possible. \u00bb Comment ne pas \u00eatre s\u00e9duit, persuad\u00e9 ? Watts, cet Anglais jusqu&rsquo;alors obscur, qui avait si longtemps pr\u00each\u00e9 dans le d\u00e9sert, devint du jour au lendemain l&rsquo;idole des jeunes, le <em>chief guru<\/em> de la naissante Contre-culture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a de cela plus de vingt ans. Aujourd&rsquo;hui que les ex-hippies ont la quarantaine, on peut se poser deux questions : ce Zen de 1956, \u00e9tait-ce bien cette forme particuli\u00e8re de bouddhisme qui fut apport\u00e9e d&rsquo;Inde en Chine par Bodhidharma au VI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle de notre \u00e8re, puis de Chine au Japon aux XII<sup>e<\/sup> et XIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles ? Alan Watts \u00e9tait-il lui-m\u00eame cet homme lib\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;il pr\u00f4nait ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le Zen<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Zen, ce n&rsquo;\u00e9tait pas hier qu&rsquo;Alan Watts l&rsquo;avait d\u00e9couvert, mais \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de quinze ans, alors qu&rsquo;il \u00e9tait coll\u00e9gien et \u00e9lev\u00e9 dans les plus pures traditions d&rsquo;une Angleterre encore victorienne. Un jour, le jeune gar\u00e7on avait envoy\u00e9 promener le christianisme anglican et surtout l&rsquo;image du P\u00e8re barbu, comptable maniaque des actes les plus secrets des hommes \u2014 et surtout des jeunes gar\u00e7ons \u2014 et terriblement castrateur, que les chr\u00e9tiens osent appeler Dieu. \u00ab <em>Simplement, je ne pouvais plus<\/em>, \u00e9crira-t-il dans ses <em>M\u00e9moires<\/em> [Titre de la traduction fran\u00e7aise (1977) aux \u00e9ditions Fayard de <em>In My Own Way. An Autobiography<\/em> (1915-1965)], <em>m&rsquo;accorder avec le dieu chr\u00e9tien. C&rsquo;\u00e9tait un assommoir grandiloquent et pas du tout le genre d&rsquo;amis que vous aimeriez inviter \u00e0 d\u00eener, parce que vous resteriez assis sur le bord de votre chaise \u00e0 \u00e9couter ses subtils efforts pour saper votre existence et pour vous d\u00e9montrer le caract\u00e8re inauthentique de votre vie. Il ressemblait au chapelain de l&rsquo;\u00e9cole qui vous prenait \u00e0 part pour vous parler tr\u00e8s s\u00e9rieusement. Il n&rsquo;avait aucune gaiet\u00e9 d&rsquo;esprit, aucun charme, aucun sens du rythme et du rire, et il ne tirait aucun plaisir sensuel de cette nature qu&rsquo;il \u00e9tait cens\u00e9 pourtant avoir cr\u00e9\u00e9e. Telle \u00e9tait du moins l&rsquo;image de Dieu que m&rsquo;avaient inculqu\u00e9e mes pr\u00e9cepteurs, qui \u00e9taient surtout occup\u00e9s \u00e0 maintenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart du march\u00e9 du travail des jeunes gens virils et \u00e0 veiller \u00e0 ce qu&rsquo;ils ne jettent leur gourme en procr\u00e9ant des b\u00e2tards inconnus.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em> <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J&rsquo;\u00e9prouvais donc un immense soulagement en d\u00e9couvrant que des millions de gens en dehors de l&rsquo;Europe et du Proche-Orient ne partageaient pas cette conception de l&rsquo;ultime r\u00e9alit\u00e9. La base de celle-ci \u00e9tait, au contraire, quelque chose qu&rsquo;on d\u00e9signait sous les termes diff\u00e9rents d&rsquo;Esprit Universel, de Tao, de Brahman, de Shinnyo, d&rsquo;Alayavijnana, ou de nature du Bouddha, dans laquelle le soi et l&rsquo;\u00eatre \u00e9taient fondamentalement identiques pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9<\/em>&#8230; \u00bb [<em>M\u00e9moires<\/em>, pp. 81-82]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, ce sursaut de r\u00e9volte, commun \u00e0 tous les adolescents, avait entra\u00een\u00e9 le jeune Watts dans une qu\u00eate passionn\u00e9e de connaissances essentielles \u2014 de la Connaissance tout court. Non seulement, \u00e0 quatorze ans, il lit Lao Tseu et Vivekananda, les Upanishad et la Bhagavad-G\u00eeta, mais, payant de sa personne, il pratique la respiration profonde du Yoga, puis s&rsquo;engage m\u00eame tout seul dans les p\u00e9rilleux exercices du Raja Yoga, lesquels le conduisent promptement \u00e0 l&rsquo;infirmerie de son coll\u00e8ge. Il cherche et finalement, par hasard comme toujours, il trouve. Un livre sur l&rsquo;enseignement du Bouddha l&rsquo;\u00e9claire ; entre les pages jaunies, il d\u00e9couvre un prospectus avec une adresse, celle de la <em>Buddhist Society<\/em> fond\u00e9e en 1924 \u00e0 Londres par Christmas Humphreys. Existait donc tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui ce \u00e0 quoi il aspirait, le lien avec le lointain Extr\u00eame-Orient. Alan \u00e9crit, on lui r\u00e9pond. A Londres, il est accueilli par Humphreys qui lui donne \u00e0 lire les volumineux et ardus <em>Essais sur le bouddhisme Zen<\/em> d&rsquo;un universitaire japonais, le professeur D.T. Suzuki. Aussit\u00f4t apr\u00e8s, \u00e0 quinze ans, Alan Watts \u00ab prend refuge dans le Bouddha \u00bb, autrement dit se d\u00e9clare bouddhiste, reconnaissant ainsi ce qu&rsquo;il \u00e9tait depuis toujours sans le savoir. A dix-sept ans, il publie m\u00eame une brochure sur le Zen, quelque peu anticip\u00e9e et dont il s&rsquo;estimera ensuite fort satisfait qu&rsquo;elle ait compl\u00e8tement disparu. Humphreys s&rsquo;int\u00e9resse de pr\u00e8s \u00e0 un jeune homme aussi passionn\u00e9 et aussi dou\u00e9 ; c&rsquo;est sous sa direction qu&rsquo;Alan \u00e9crira de solides articles sur le bouddhisme pour la revue de la Soci\u00e9t\u00e9, jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 Humphreys, qui se rendait bien compte que le Zen tel que le pr\u00e9sentait Suzuki \u00e9tait rigoureusement inabordable pour des Occidentaux, sugg\u00e9ra \u00e0 son jeune disciple de tirer de ces trois \u00e9pais volumes la substance assimilable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u0153uvre monumentale de Suzuki, bourr\u00e9e d&rsquo;\u00e9rudition acad\u00e9mique minutieuse, de raffinements subtils incompr\u00e9hensibles pour qui ne connaissait pas le contexte auquel l&rsquo;auteur faisait seulement allusion \u00e9tait, comme l&rsquo;a \u00e9crit Watts lui-m\u00eame, \u00e0 la fois \u00ab \u00e9nigmatique et extravagante\u00a0\u00bb. L&rsquo;\u00e9tonnant, c&rsquo;est qu&rsquo;un adolescent anglais ait pu dans ce fatras ne pas s&rsquo;\u00e9garer, comme s&rsquo;il avait poss\u00e9d\u00e9 un fil d&rsquo;Ariane qui lui aurait permis de circuler \u00e0 son aise dans un tel labyrinthe. En un mois, Alan Watts r\u00e9dige <em>The Spirit of Zen<\/em> ; quand le livre est publi\u00e9, il a vingt ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Aborder aujourd&rsquo;hui <em>The Spirit of Zen<\/em>, apr\u00e8s avoir lu tous les autres livres de Watts, ne peut procurer qu&rsquo;un sentiment de surprise, d&rsquo;\u00e9bahissement m\u00eame et, il faut aussi le dire, une certaine g\u00eane. <em>L\u2019Esprit du Zen<\/em> est non seulement un livre, clair, simple, direct, mais c&rsquo;est bien r\u00e9ellement le fid\u00e8le reflet, dans une conscience europ\u00e9enne, d&rsquo;une \u00e9cole mill\u00e9naire, d&rsquo;un mode de penser, de sentir, de vivre, mais aussi de mourir typiquement extr\u00eame-oriental. Il y a l\u00e0 toute la gravit\u00e9, toute la candeur, tout l&rsquo;enthousiasme, tout le pouvoir de conviction aussi d&rsquo;un n\u00e9ophyte. Or, assez curieusement, ce petit livre, Watts jamais ne pourra le reprendre. A plusieurs reprises, quand il eut atteint la notori\u00e9t\u00e9, des \u00e9diteurs lui demand\u00e8rent de le r\u00e9viser afin de le republier. Malgr\u00e9 ses efforts, Watts ne put y parvenir et dut y renoncer. Finalement, il publia un autre livre, bien diff\u00e9rent dans son esprit : <em>The Way of Zen<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La comparaison des deux ouvrages est instructive. Dans le second, Alan Watts a pris ses distances. Ce n&rsquo;est pas un t\u00e9moin, moins encore un praticien transmettant son exp\u00e9rience, qui parle ; c&rsquo;est un historien, un intellectuel, un esth\u00e8te d\u00e9tach\u00e9, \u00e9pris d&rsquo;exotisme raffin\u00e9 et qui s&rsquo;int\u00e9resse plus aux entours qu&rsquo;au centre, la m\u00e9ditation assise, le zazen. Que s&rsquo;\u00e9tait-il donc pass\u00e9 entre-temps ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>The Spirit of Zen<\/em>, le jeune Watts d\u00e9crivait la vie dans une communaut\u00e9 de moines Zen avec une pr\u00e9cision stup\u00e9fiante : tout y \u00e9tait, la fa\u00e7on de se v\u00eatir, de manger, de dormir, les longues s\u00e9ances de m\u00e9ditation dans le dojo, les sesshins tout enti\u00e8res consacr\u00e9es \u00e0 la pratique intensive du zazen. Or \u00e0 cette \u00e9poque, Watts n&rsquo;avait jamais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans un monast\u00e8re Zen, n&rsquo;avait jamais assist\u00e9 \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie, n&rsquo;\u00e9tait jamais all\u00e9 au Japon. Il ira un jour, mais seulement vingt-six ans plus tard, cinq ans apr\u00e8s la publication de <em>The Way of Zen<\/em>, et juste pour voir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A dire vrai, la lecture de Suzuki, sa seule source alors, n&rsquo;avait gu\u00e8re encourag\u00e9 Watts adolescent \u00e0 pratiquer le zazen. Dans les 1374 pages des <em>Essais<\/em>, le mot zazen ne figure qu&rsquo;une seule fois et tr\u00e8s incidemment, comme si le prudent universitaire avait craint d&rsquo;effaroucher ses lecteurs occidentaux en leur parlant de cette rude discipline. On n&rsquo;a d&rsquo;ailleurs pas manqu\u00e9, m\u00eame dans les ann\u00e9es trente, de le lui reprocher et Watts, dans ses <em>M\u00e9moires<\/em>, se croit oblig\u00e9 de le d\u00e9fendre contre ceux qui \u00ab semblaient croire que le Zen consistait essentiellement \u00e0 s&rsquo;asseoir sur son derri\u00e8re interminablement rendant des heures \u00bb, paraissant d&rsquo;ailleurs oublier que, m\u00eame si l&rsquo;on ne fait pas zazen, on est tout de m\u00eame oblig\u00e9 de \u00ab\u00a0s&rsquo;asseoir sur son derri\u00e8re \u00bb. En fait, Suzuki n&rsquo;expose nullement les moyens d&rsquo;atteindre \u00e0 cette sorte de v\u00e9rit\u00e9 transcendante qu&rsquo;il d\u00e9crit. Sinon, il est plus que probable que dans son z\u00e8le de n\u00e9ophyte, Watts \u00e0 vingt ans eut essay\u00e9. Pourtant, deux ans plus tard, lorsqu&rsquo;il rencontra celle qui devait devenir sa femme, \u2014 la premi\u00e8re, car il en eut trois \u2014 ainsi que sa future belle-m\u00e8re, cette derni\u00e8re, venant de rentrer d&rsquo;un voyage au Japon, savait \u00e0 quoi s&rsquo;en tenir ; elle faisait zazen et allait m\u00eame par la suite \u00e9pouser un ma\u00eetre Zen japonais, Sokei-an Sasaki. Mais Watts \u00e9tait bien persuad\u00e9 qu&rsquo;il avait atteint le satori (l\u2019\u00c9veil dans la langue du Zen) bien avant, sans avoir du tout \u00e0 se soumettre \u00e0 des exercices qui lui rappelaient peut-\u00eatre f\u00e2cheusement le coll\u00e8ge dont il \u00e9tait sorti depuis peu. Ce satori ou du moins ce qu&rsquo;il prend pour tel, Watts est m\u00eame en mesure de pr\u00e9ciser qu&rsquo;il l&rsquo;obtint \u00e0 dix-sept ans. Des satoris, il en eut par la suite beaucoup d&rsquo;autres dont il nous fait part sans modestie dans <em>Going My Way<\/em>. D\u00e8s lors, Alan Watts, et lui seul, \u00e9tait dispens\u00e9 de \u00ab s&rsquo;asseoir sur son derri\u00e8re \u00bb, ce que fit le Bouddha pendant six ans sous l&rsquo;arbre Bo avant de parvenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9veil, ce que fit pendant neuf ans, seul, en silence, devant un mur Bodhidharma, quand il apporta le Zen (Tch&rsquo;an en chinois) en Chine. \u00ab S&rsquo;asseoir sur son derri\u00e8re interminablement pendant des heures \u00bb est en effet une \u00e9preuve, cela constitue un acte d&rsquo;humilit\u00e9 et de confiance, pr\u00e9alable n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;abandon de l&rsquo;ego. Or il est bien clair que cet ego, bien qu&rsquo;au fond il ne l&rsquo;ait gu\u00e8re aim\u00e9, sauf quand il avait bu, Watts ne voulut jamais s&rsquo;en s\u00e9parer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u00e9anmoins, sur ce point, il croit bon de s&rsquo;expliquer dans les <em>M\u00e9moires<\/em> aussit\u00f4t apr\u00e8s avoir rapport\u00e9 son premier satori : \u00ab Autant que je puisse le savoir, Suzuki ne pratiquait le zazen, ou m\u00e9ditation assise traditionnelle, qu&rsquo;en de rares occasions, comme je le fais moi-m\u00eame, quand je m&rsquo;en sens l&rsquo;humeur. Je pr\u00e9f\u00e8re le Zen plus actif de la m\u00e9ditation debout et en marchant, du tir \u00e0 l&rsquo;arc, des exercices de Tai-chi, de la r\u00e9citation chant\u00e9e des mantras, de la calligraphie chinoise appliqu\u00e9e, de la c\u00e9r\u00e9monie du th\u00e9, de la nage, et de la cuisine. Si l&rsquo;on fait trop de zazen, on risque de se transformer en un Bouddha de pierre&#8230; Le Zen, ainsi que Suzuki l&rsquo;a montr\u00e9, est une fa\u00e7on de vivre intelligente et spontan\u00e9e, sans calcul et sans distinction rigide et conceptuelle entre le moi et l&rsquo;autre, le connaissant et le connu \u00bb [<em>M\u00e9moires<\/em>, p. 130]. L\u00e0-dessus, Watts reviendra souvent encore, beaucoup trop souvent m\u00eame pour avoir eu bonne conscience. Lorsqu&rsquo;enfin il se rendra au Japon pour la premi\u00e8re fois en 1961, il visitera certes les temples Zen de Kyoto, mais en esth\u00e8te. \u00c9coutant de loin les moines psalmodier les sutras, assis avec sa femme, la troisi\u00e8me, sur les marches d&rsquo;une vieille tombe, \u00ab apr\u00e8s avoir absorb\u00e9 une petite quantit\u00e9 de L.S.D.-25 \u00bb, il c\u00e9l\u00e9brera la c\u00e9r\u00e9monie du th\u00e9. Il profitera aussi de ce s\u00e9jour pour se faire photographier et m\u00eame filmer rev\u00eatu de la robe monacale et s&rsquo;exer\u00e7ant au tir \u00e0 l&rsquo;arc. Cette attitude d\u00e9peint tout l&rsquo;homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s tout, Watts \u00e9tait convaincu qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas \u00e0 se fatiguer, puisqu&rsquo;il avait trouv\u00e9. Cela fut d&rsquo;abord chez lui na\u00efve pr\u00e9somption juv\u00e9nile, mais avec les ann\u00e9es, alors m\u00eame qu&rsquo;il aurait d\u00fb avoir la preuve qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait tromp\u00e9, sa conviction n&rsquo;en devint que plus profonde, elle fut peu \u00e0 peu un syst\u00e8me, un v\u00e9ritable aveuglement, peut-\u00eatre pas tout \u00e0 fait volontaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A vingt-deux ou vingt-trois ans, Watts \u00e9tait-il vraiment convaincu, ainsi qu&rsquo;il l&rsquo;affirme dans ses <em>M\u00e9moires<\/em>, qu&rsquo;il \u00e9tait un chaman, c&rsquo;est-\u00e0-dire, dans le sens o\u00f9 il l&rsquo;entend, un homme dou\u00e9 naturellement de pouvoirs surhumains, en communication personnelle et directe avec le sacr\u00e9, et lib\u00e9r\u00e9 de ce fait des obligations qui p\u00e8sent sur les autres hommes ? On peut en douter. Cette id\u00e9e ne lui viendra probablement que bien plus tard, lorsqu&rsquo;il \u00ab jouera \u00bb \u00e0 sa mani\u00e8re avec le L.S.D.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Toujours est-il que c&rsquo;est bien cette inqui\u00e9tude subsistant en lui sur l&rsquo;authenticit\u00e9 de sa d\u00e9marche qui le conduisit, en 1956, \u00e0 \u00e9crire dans l&rsquo;avant-propos de <em>The Way of Zen<\/em> : \u00ab Je n&rsquo;ai aucune autorit\u00e9 pour parler du Zen&#8230; L&rsquo;auteur le plus comp\u00e9tent pour un tel travail serait peut-\u00eatre un Occidental qui aurait pass\u00e9 quelques ann\u00e9es \u00e0 assimiler la doctrine sous l&rsquo;\u00e9gide d&rsquo;un ma\u00eetre japonais \u00bb, quitte d&rsquo;ailleurs \u00e0 ajouter malicieusement : \u00ab Du point de vue \u00ab\u00a0scientifique\u00a0\u00bb occidental, cela soul\u00e8verait encore des objections car un tel auteur serait devenu un \u00ab\u00a0partisan\u00a0\u00bb, peut-\u00eatre enthousiaste, mais incapable de rester objectif et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette \u00ab libert\u00e9 \u00bb que Watts affecte vis-\u00e0-vis du Zen, il se l&rsquo;octroie \u00e9galement en ce qui concerne l&rsquo;enseignement du Bouddha et de ses successeurs. Quand quelque principe ne lui convient pas, il le passe sous silence, ou le discute de telle mani\u00e8re, en s&rsquo;appuyant sur des citations qu&rsquo;il sollicite, qu&rsquo;il en arrive adroitement \u00e0 l&rsquo;escamoter. Ainsi en va-t-il en particulier de la notion de karma cependant essentielle dans le bouddhisme comme dans l&rsquo;hindouisme. Selon Watts, ce ne serait somme toute qu&rsquo;une croyance populaire ; les vrais ma\u00eetres eux se montreraient si discrets qu&rsquo;on serait en droit de penser qu&rsquo;au fond, ils ne croient gu\u00e8re \u00e0 cette interminable succession de vies et de morts que l&rsquo;on appelle le samsara. Pourtant, \u00e9liminer la notion de karma, c&rsquo;est rendre \u00e0 peu pr\u00e8s incompr\u00e9hensible la doctrine bouddhique, mais Watts n&rsquo;en est pas \u00e0 cela pr\u00e8s dans son adaptation ; et, sans doute pour rassurer le lecteur sur le s\u00e9rieux de son entreprise, il l&rsquo;entoure d&rsquo;impressionnantes fioritures, terminant <em>The Way of Zen<\/em> par seize pages de textes chinois calligraphi\u00e9s, pas par lui-m\u00eame d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le pr\u00eatre<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1936, \u00e0 vingt et un ans, Alan Watts publie <em>le Legs de l&rsquo;Asie et l&rsquo;homme occidental : Etude de la voie du milieu<\/em> (<em>The Legacy of Asia and Western Man : Study of the Middle Way<\/em>), o\u00f9 il d\u00e9finit avec une juv\u00e9nile mais somme toute sympathique pr\u00e9somption ce que peut apporter \u00e0 l&rsquo;Occident en pleine d\u00e9cadence id\u00e9ologique \u00e0 cette \u00ab Voie du Milieu \u00bb qu&rsquo;est le bouddhisme. Tout cela demeure cependant bien livresque \u2014 la bibliographie de ce nouvel ouvrage est surabondante \u2014, et il aurait fallu aller v\u00e9rifier sur place. Mais \u00e9videmment, il n&rsquo;\u00e9tait pas question pour ce jeune homme sans m\u00e9tier ni ressources personnelles de se rendre au Japon, ni m\u00eame de quitter l&rsquo;Angleterre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu&rsquo;il le fit en 1937, Watts partit pour l&rsquo;Ouest, non pour l&rsquo;Est. Il est vrai que son voyage \u00e9tait pay\u00e9 par les parents de celle qu&rsquo;il allait \u00e9pouser, Eleanor Everett, lesquels d\u00e9siraient faire la connaissance de leur futur gendre. Un an plus tard, mari\u00e9, Watts retournait aux Etats-Unis, cette fois d\u00e9finitivement, quand ne se pr\u00e9cis\u00e8rent que trop les menaces de la guerre qui allait \u00e9clater. Sur cette fuite, car c&rsquo;en \u00e9tait une, Watts s&rsquo;explique bri\u00e8vement dans ses <em>M\u00e9moires<\/em> : son \u00ab pays avait tr\u00e8s peu besoin de [lui] en temps de guerre comme en temps de paix \u00bb. Toutefois, son r\u00e9cent et premier biographe David Stuart (<em>Alan Watts<\/em>, Chilton Book Cy., 1976) assure, d&rsquo;apr\u00e8s les t\u00e9moignages qu&rsquo;il a recueillis, que Watts conserva jusqu&rsquo;\u00e0 la fin un vif sentiment de culpabilit\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1938, la situation \u00e9tait simple. Alan Watts n&rsquo;avait en Angleterre ni argent ni avenir. Aux \u00c9tats-Unis, sa belle-famille \u00e9tait fort riche et il en profita. Ses besoins assur\u00e9s, il put se mettre en toute tranquillit\u00e9 \u00e0 la r\u00e9daction de son premier livre am\u00e9ricain, <em>la Signification du bonheur : la recherche de la libert\u00e9 spirituelle dans la psychologie moderne et la sagesse de l&rsquo;Orient<\/em>. C&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 une tentative de rapprochement entre les th\u00e9rapies psychiques occidentales et la philosophie extr\u00eame-orientale, th\u00e8me qu&rsquo;il reprit, m\u00fbri et amplifi\u00e9, en 1961 dans <em>Psychotherapy East and West<\/em> [Traduction fran\u00e7aise : <em>Psychoth\u00e9rapie orientale et occidentale<\/em>, Fayard, 1974]. Malheureusement, <em>la Signification du bonheur<\/em> sortit des presses au moment le plus inopportun, en mai 1940, juste au moment o\u00f9 Hitler envahissait la France, et le livre passa \u00e9videmment inaper\u00e7u. Pour s&rsquo;occuper, pour se justifier aussi, Watts se mit \u00e0 organiser des \u00ab s\u00e9minaires \u00bb, sortes de cours priv\u00e9s qu&rsquo;il faisait devant quelques \u00e9tudiants recrut\u00e9s parmi les relations de ses beaux-parents. A vingt-cinq ans, Watts \u00e9tait mari\u00e9 et p\u00e8re de famille ; il \u00e9tait temps pour lui de trouver un m\u00e9tier qui lui conv\u00eent. Mais que pouvait-il faire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s quelques h\u00e9sitations, il le d\u00e9couvrit, il serait pasteur. Lorsqu&rsquo;il communiqua sa d\u00e9cision \u00e0 ses amis, ceux-ci sursaut\u00e8rent : que pouvait bien aller faire Alan dans cette gal\u00e8re ? C&rsquo;est aussi ce que se demand\u00e8rent les dignes eccl\u00e9siastiques \u00e0 qui il se pr\u00e9senta, apr\u00e8s avoir choisi soigneusement sa secte, l\u2019\u00c9glise \u00e9piscopale, branche am\u00e9ricaine de l\u2019\u00c9glise anglicane dont il avait \u00e9t\u00e9 en ses jeunes ann\u00e9es un fid\u00e8le ; c&rsquo;\u00e9tait m\u00eame, en raison des somptueuses c\u00e9r\u00e9monies qui s&rsquo;y d\u00e9roulaient, la paroisse o\u00f9 il souhaitait exercer ses talents. Mais quels talents au juste ? Des talents de chaman, avec cette explication assez inattendue : \u00ab Si je rev\u00eats des habits de brocart, allume des cierges, br\u00fble de l&rsquo;encens, et entonne des chants myst\u00e9rieux, ce n&rsquo;est pas pour tromper les gens ou pour flatter Dieu. J&rsquo;agis ainsi pour le simple plaisir et la fascination de la couleur, des danses majestueuses et du sens du myst\u00e8re\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 non pas du myst\u00e8re qui peut \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9 ou expliqu\u00e9, mais de ce genre de myst\u00e8re que Dieu doit \u00eatre pour lui-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9vinc\u00e9 de partout, Watts d\u00e9couvrit enfin, toujours gr\u00e2ce \u00e0 sa belle-m\u00e8re, un pr\u00e9lat avec lequel il put s&rsquo;entendre, le Tr\u00e8s-R\u00e9v\u00e9rend Docteur Wallace Edmonds Conkling, \u00e9v\u00eaque de Chicago. Mais, introduit dans le s\u00e9rail, c&rsquo;est-\u00e0-dire au s\u00e9minaire, aid\u00e9 par son \u00e9norme \u00e9rudition, Watts y fit merveille. Le brillant novice se passionna pour la th\u00e9ologie mystique et asc\u00e9tique et pour l&rsquo;histoire de l\u2019\u00c9glise : il publia m\u00eame aux tr\u00e8s officielles \u00e9ditions de la Holy Cross Press une traduction anglaise de <em>la Th\u00e9ologie mystique<\/em> de saint Denis l&rsquo;A\u00e9ropagyte. C&rsquo;est ainsi que le R\u00e9v\u00e9rend Alan Watts fut ordonn\u00e9 pr\u00eatre le jour de l&rsquo;Ascension 1945 et qu&rsquo;il mit cinq ans \u00e0 reconna\u00eetre l&rsquo;erreur qu&rsquo;il avait faite. Mais s&rsquo;agissait-il vraiment d&rsquo;une erreur ? Apr\u00e8s tout, il avait gagn\u00e9 son ind\u00e9pendance, il avait une belle maison, \u00e9tait d\u00e9cemment pay\u00e9, exer\u00e7ait une profession hautement respectable, mais aussi il avait un public assur\u00e9, celui des \u00e9tudiants de l&rsquo;universit\u00e9 dont il \u00e9tait l&rsquo;aum\u00f4nier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque Watts r\u00e9signa officiellement ses fonctions, avec en arri\u00e8re-fond le redoutable \u00ab Tu es sacerdos in oeternum \u00bb, sa premi\u00e8re femme venait de le quitter. Ce partisan r\u00e9solu de l&rsquo;union libre se remaria tout aussit\u00f4t avec une de ses \u00e9tudiantes dont il appr\u00e9ciait surtout le sens pratique, car il \u00e9tait bien incapable de se d\u00e9brouiller tout seul.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le chaman<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En \u00e9crivant l&rsquo;un de ses livres rest\u00e9s les plus convaincants, <em>The Wisdom of Insecurity <\/em>[Traductions fran\u00e7aises : <em>Bienheureuse ins\u00e9curit\u00e9<\/em>, (Stock, 1977) &amp; <em>\u00c9loge de l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9<\/em> (Payot, 2003)], Alan Watts rompait d&rsquo;une certaine mani\u00e8re avec tout son pass\u00e9. Il avait jusqu&rsquo;alors recherch\u00e9 la s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 tout prix, il acceptait maintenant l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 et la glorifiait, parce qu&rsquo;elle est la vie m\u00eame. Mais surtout, dans le dernier chapitre de son livre Vision nouvelle d&rsquo;une religion, il rejetait d\u00e9finitivement l&rsquo;institution religieuse comme \u00e9tant l&rsquo;obstacle majeur \u00e0 la libert\u00e9 humaine ; la v\u00e9ritable religion \u2014 le lien entre l&rsquo;homme et le cosmos tout entier \u2014 ne pouvait \u00eatre que personnelle, qu&rsquo;int\u00e9rieure. L&rsquo;homme en effet est, par nature, fondamentalement libre ; il n&rsquo;est encha\u00een\u00e9 que par lui-m\u00eame \u2014 telle est la le\u00e7on du Zen \u2014, il est enti\u00e8rement responsable de son destin. Lorsqu&rsquo;il comprend enfin cela, \u00ab l&rsquo;esprit devient un tout : la s\u00e9paration entre Je et moi, homme et monde, id\u00e9al et r\u00e9el, dispara\u00eet. Parano\u00efa, l&rsquo;esprit en dehors de soi, devient m\u00e9tanoia, l&rsquo;esprit en soi et lib\u00e9r\u00e9 de soi \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Alan Watts avait fait le bon choix. Tr\u00e8s vite, l&rsquo;avenir le devait d\u00e9montrer ; quelques ann\u00e9es plus tard, il \u00e9tait devenu le ma\u00eetre de la jeunesse. Totalement libre, totalement responsable, Watts pouvait affronter ce d\u00e9tonateur, ce drastique d\u00e9capeur du mental qu&rsquo;est le L.S.D. Relatant son exp\u00e9rience psych\u00e9d\u00e9lique, il allait publier sa plus belle \u0153uvre litt\u00e9raire, <em>The Joyous Cosmology <\/em>[Traduction fran\u00e7aise : <em>Joyeuse cosmologie<\/em>, (Fayard)], dans laquelle, synth\u00e9tisant en une seule s\u00e9ance-type de nombreuses exp\u00e9riences, il r\u00e9ussit \u00e0 exprimer le presque inexprimable gr\u00e2ce \u00e0 un style aussi concis que color\u00e9. Cette parfaite ma\u00eetrise, correspondant au caract\u00e8re ici curieusement apollinien d&rsquo;une \u00e9preuve qui est pourtant essentiellement dionysiaque, am\u00e8ne l&rsquo;auteur \u00e0 laisser de c\u00f4t\u00e9 tout ce qu&rsquo;a d&rsquo;inqui\u00e9tant, de d\u00e9vastateur, de torrentiel et par l\u00e0 de r\u00e9v\u00e9lateur, de passionnant la crise qui suit l&rsquo;absorption de l&rsquo;Acide. Cependant pour Watts, celle-ci correspond bien au \u00ab voyage \u00bb chamanique, \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s et \u00e0 la d\u00e9couverte d&rsquo;un autre monde que celui-ci d&rsquo;ordinaire cache. Peut-\u00eatre Watts voulait-il montrer que le L.S.D. n&rsquo;avait nullement affect\u00e9 sa toute neuve s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 ; peut-\u00eatre aussi entendait-il prendre ses distances vis-\u00e0-vis de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, T. Leary et R. Alpert \u2014 encore qu&rsquo;il leur ait demand\u00e9 une pr\u00e9face, qui disparut d&rsquo;ailleurs des r\u00e9\u00e9ditions \u2014, car Watts pr\u00e9conise un usage de la drogue \u00ab d&rsquo;expansion de la conscience \u00bb beaucoup plus raisonnable que Leary, proph\u00e8te du psych\u00e9d\u00e9lisme. Pour lui, l&rsquo;absorption du L.S.D., accompagn\u00e9e d&rsquo;un certain nombre de pr\u00e9cautions indispensables, pourrait jouer dans notre civilisation un r\u00f4le comparable \u00e0 ce qu&rsquo;est dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles l&rsquo;initiation des jeunes gens ; elle devrait intervenir en fin d&rsquo;\u00e9tudes pour lib\u00e9rer l&rsquo;adolescent, le mettre en face de lui-m\u00eame dans l&rsquo;\u00e9clairage rude, mais sain d&rsquo;une impitoyable lumi\u00e8re. Ce souci d&rsquo;utiliser le L.S.D. \u00e0 des fins prop\u00e9deutiques conduit l&rsquo;auteur \u00e0 donner des pr\u00e9cisions qui font de <em>The Joyous Cosmology<\/em>, une sorte de guide du \u00ab voyage \u00bb, longtemps utilis\u00e9 par les hippies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Autour de 1965, Alan Watts n&rsquo;\u00e9tait plus seulement l&rsquo;idole des jeunes ; il avait acquis la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9, les grands journaux l&rsquo;interviewaient, les principaux magazines des U.S.A. sollicitaient sa collaboration. Mais, Quelques ann\u00e9es plus tard, vers 1969-1970, son biographe peut le d\u00e9crire en ces termes : \u00ab Ceux qui l&rsquo;avaient connu autrefois auraient eu peine \u00e0 le reconna\u00eetre. D\u00e9charn\u00e9, les dents g\u00e2t\u00e9es, il avait maintenant l&rsquo;apparence d&rsquo;un clochard de San Francisco&#8230; Il buvait \u00e9norm\u00e9ment&#8230; Jusque-l\u00e0, il avait paru plus jeune que son \u00e2ge, mais la vieillesse soudain l&rsquo;avait rejoint. \u00bb C&rsquo;est vers cette \u00e9voque que je fis sa connaissance, lors d&rsquo;un de ses passages \u00e0 Paris. Pendant les d\u00e9jeuners que nous e\u00fbmes ensemble, Alan Watts, bien que buvant mod\u00e9r\u00e9ment, pr\u00e9sentait tr\u00e8s vite tous les sympt\u00f4mes de l&rsquo;ivresse. Effondr\u00e9 sur la banquette du restaurant, il psalmodiait d&rsquo;une voix p\u00e2teuse les louanges des \u00ab <em>wonderful wines<\/em> \u00bb qu&rsquo;il venait de d\u00e9guster au cours d&rsquo;un p\u00e8lerinage en Bourgogne, vantait les larmes aux yeux la \u00ab <em>superb food<\/em> \u00bb Qu&rsquo;on lui servait et, de temps en temps, inexplicablement, \u00e9clatait d&rsquo;un rire tonitruant qui me mettait mal \u00e0 l&rsquo;aise. Plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 un clochard, il me fit alors penser \u00e0 une sorte de philosophe \u00e9picurien cynique dont la seule pr\u00e9occupation \u00e9tait la jouissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En dehors de son <em>Autobiographie<\/em>, laquelle, bien que publi\u00e9e en 1972, s&rsquo;arr\u00eate significativement en 1965, donc \u00e0 l&rsquo;apex de sa vie \u2014 apr\u00e8s quoi il ne lui restait plus rien \u00e0 dire \u2014, Watts ne devait plus produire qu&rsquo;un texte \u00e0 la fois pr\u00e9tentieux et vide, <em>Erotic Spirituality<\/em> (1971), sur les sculptures du temple de Konarak en Inde, photographi\u00e9es par Eliot Elisofon, mais que Watts lui-m\u00eame n&rsquo;avait jamais vues. En fait, \u00e0 cette \u00e9poque, continuant \u00e0 publier dans les magazines, et en particulier dans Play Boy, Watts ne faisait plus que se r\u00e9p\u00e9ter interminablement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, il est certain qu&rsquo;au cours de ses derni\u00e8res ann\u00e9es, il avait atteint une sorte d&rsquo;\u00e9quilibre, de paix et de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 qui, auparavant, lui avait manqu\u00e9. Peut-\u00eatre les tenait-il en partie de la pr\u00e9sence \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s de la troisi\u00e8me femme qu&rsquo;il avait \u00e9pous\u00e9e en 1968. Ses cinq enfants n&rsquo;avaient plus besoin de lui ; il avait sept petits-enfants, gagnait autant d&rsquo;argent qu&rsquo;il en voulait. Pourquoi n&rsquo;aurait-il pas \u00e9t\u00e9 heureux ? Il l&rsquo;\u00e9tait, il l&rsquo;\u00e9tait toujours lorsqu&rsquo;il mourut, en novembre 1973, dans son sommeil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Alan Watts laissait en mani\u00e8re de testament un livre inachev\u00e9, Tao : <em>The Watercourse Way<\/em> qui, publi\u00e9 en 1975, est tout le contraire d&rsquo;un ouvrage \u00e9rudit. Ce petit livre clair, \u00e9l\u00e9mentaire, transparent, est le dernier enseignement transmis \u00e0 la jeunesse par le sage de Sausalito. Il est \u00e0 remarquer, en passant, que l&rsquo;auteur revient encore sur le zazen, pour expliquer une fois de plus que \u00ab s&rsquo;asseoir sur son derri\u00e8re, en ayant mal aux jambes \u00bb est finalement compl\u00e8tement inutile. Il y avait donc l\u00e0 un compte \u00e0 r\u00e9gler, mais qui ne le fut jamais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>A demi chaman, \u00e0 demi charlatan<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi se d\u00e9finissait Alan Watts, \u00e0 qui on ne peut refuser la clairvoyance. Mais en d\u00e9finitive, qui \u00e9tait-il ? Telle est la question que se pose son premier biographe, David Stuart, lequel plut\u00f4t que d&rsquo;y r\u00e9pondre directement, nous expose les pi\u00e8ces de ce proc\u00e8s d&rsquo;identit\u00e9. Soulignant les ambigu\u00eft\u00e9s du personnage, D. Stuart va cependant jusqu&rsquo;\u00e0 affirmer : \u00ab Alan Watts \u00e9tait une personnalit\u00e9 excessivement complexe qui ne montrait que l&rsquo;un de ses aspects \u00e0 ce public qui l&rsquo;adorait. Derri\u00e8re l&rsquo;homme libre, le professeur de Zen, le philosophe serein qu&rsquo;il semblait \u00eatre se cachait une \u00e2me tortur\u00e9e qui jamais ne fut en paix avec elle-m\u00eame \u00bb, ce qui est peut-\u00eatre dramatiser \u00e0 l&rsquo;exc\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En fait, ces contradictions flagrantes, parfois choquantes s&rsquo;expliquent dans la mesure o\u00f9, en r\u00e9action contre l&rsquo;\u00e9thique chr\u00e9tienne qui pr\u00e9tend que l&rsquo;on peut, que l&rsquo;on doit changer, Alan Watts a d\u00e9cid\u00e9 de s&rsquo;accepter tel qu&rsquo;il \u00e9tait, estimant que ses \u00ab d\u00e9fauts \u00bb valaient bien ses \u00ab qualit\u00e9s \u00bb. Sa d\u00e9sinvolture apparemment cynique laissait entrevoir une grande sinc\u00e9rit\u00e9, une vive lucidit\u00e9 et finalement un profond r\u00e9alisme, \u00e9videmment tr\u00e8s proches de ceux du Zen. Mais il y manquait ce qui leur donne dans le Zen leur v\u00e9ritable dimension, leur perspective, le karma qu&rsquo;ind\u00fbment Watts \u00e9limine. \u00ab Acceptez-vous tel que vous \u00eates \u00bb signifie dans le Zen \u00ab assumez votre karma quel qu&rsquo;il soit, sans illusions, sans fausse modestie et sans vain orgueil, car votre moi pr\u00e9sent n&rsquo;est qu&rsquo;un agr\u00e9gat provisoire n\u00e9 du karma, de cette continuit\u00e9 qui pr\u00e9vaut par-del\u00e0 la mort, par-del\u00e0 la naissance\u00a0\u00bb. Mais Watts refusait l&rsquo;avant et l&rsquo;apr\u00e8s, comme s&rsquo;il en avait eu peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A propos de l&rsquo;abus qu&rsquo;il faisait de l&rsquo;alcool \u00e0 la fin de sa vie, Alan Watts a dit un jour : \u00ab C&rsquo;est seulement quand j&rsquo;ai bu que je me supporte. \u00bb C&rsquo;\u00e9tait donc pour lui le moyen de perdre de vue ses propres contradictions, ce malaise latent que ressentaient ceux qui, comme moi, l&rsquo;ont connu en ses derni\u00e8res ann\u00e9es. Et l&rsquo;on peut se demander si sa mauvaise conscience ne provenait pas en partie de ce qu&rsquo;il avait en somme trahi ce bouddhisme auquel, avec tant de fougue, il s&rsquo;\u00e9tait ralli\u00e9 en sa prime jeunesse. En 1965, \u00e0 une journaliste qui s&rsquo;\u00e9tonnait : \u00ab J&rsquo;ai toujours associ\u00e9 le bouddhisme \u00e0 l&rsquo;asc\u00e9tisme ; or ce n&rsquo;est pas l&rsquo;asc\u00e9tisme qui frappe tellement en vous&#8230; \u00bb, Watts r\u00e9pondit en \u00e9clatant de rire : \u00ab Je ne suis pas un bouddhiste, ni quoi que ce soit qui se termine en iste. Je suis un constructeur de ponts. Mon int\u00e9r\u00eat pour le bouddhisme consiste seulement dans l&rsquo;interpr\u00e9tation que l&rsquo;on peut donner de la pens\u00e9e orientale \u00e0 l&rsquo;usage de l&rsquo;Occident. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est en effet ainsi que se d\u00e9finit le r\u00f4le majeur que joua en son temps Alan Watts. Pour lui, la v\u00e9ritable lib\u00e9ration de l&rsquo;individu ne peut se r\u00e9aliser qu&rsquo;au contact des modes de penser, de sentir et de vivre de l&rsquo;Orient car, tandis que l&rsquo;Occident se lan\u00e7ait \u00e0 corps perdu, \u00e0 \u00e2me perdue dans l&rsquo;asservissement du monde ext\u00e9rieur, l&rsquo;Orient menait de si\u00e8cle en si\u00e8cle une enqu\u00eate int\u00e9rieure, poursuivie jusqu&rsquo;au fondement m\u00eame de l\u2019\u00catre. Quelle qu&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 son utilit\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9volution contemporaine des id\u00e9es, il se peut que l&rsquo;\u0153uvre de Watts, qui n&rsquo;a d&rsquo;ailleurs pas cess\u00e9 d&rsquo;avoir aux Etats-Unis d&rsquo;innombrables lecteurs, soit aujourd&rsquo;hui d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9e car, depuis lors, certains ont pris, eux, la peine d&rsquo;aller \u00e9tudier le Zen sur place ; car aussi des ma\u00eetres japonais sont venus en Occident et y ont enseign\u00e9 le zazen. Il existe aujourd&rsquo;hui des Occidentaux ayant consacr\u00e9 \u00ab quelques ann\u00e9es \u00e0 assimiler la doctrine sous l&rsquo;\u00e9gide d&rsquo;un ma\u00eetre japonais \u00bb, tels ceux auxquels Watts lui-m\u00eame faisait allusion dans l&rsquo;avant-propos de <em>The Way of Zen<\/em>. Ceux-l\u00e0 savent que, seulement lorsque la doctrine aura en effet \u00e9t\u00e9 \u00ab assimil\u00e9e \u00bb, pourra na\u00eetre un Zen v\u00e9ritablement occidental ; pas avant. Mais si <em>The Way of Zen<\/em> n&rsquo;est peut-\u00eatre plus un livre d&rsquo;actualit\u00e9, c&rsquo;est que, somme toute, Watts a r\u00e9ussi dans sa mission de pr\u00e9curseur. Et puis, il y a tout le reste de l&rsquo;\u0153uvre qui, lui, n&rsquo;a pas perdu et ne perdra probablement jamais son extraordinaire puissance lib\u00e9ratrice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En effet, ce sursaut de r\u00e9volte, commun \u00e0 tous les adolescents, avait entra\u00een\u00e9 le jeune Watts dans une qu\u00eate passionn\u00e9e de connaissances essentielles \u2014 de la Connaissance tout court. Non seulement, \u00e0 quatorze ans, il lit Lao Tseu et Vivekananda, les Upanishad et la Bhagavad-G\u00eeta, mais, payant de sa personne, il pratique la respiration profonde du Yoga, puis s&rsquo;engage m\u00eame tout seul dans les p\u00e9rilleux exercices du Raja Yoga, lesquels le conduisent promptement \u00e0 l&rsquo;infirmerie de son coll\u00e8ge. Il cherche et finalement, par hasard comme toujours, il trouve. Un livre sur l&rsquo;enseignement du Bouddha l&rsquo;\u00e9claire ; entre les pages jaunies, il d\u00e9couvre un prospectus avec une adresse, celle de la Buddhist Society fond\u00e9e en 1924 \u00e0 Londres par Christmas Humphreys. 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