{"id":13457,"date":"2013-04-11T01:48:02","date_gmt":"2013-04-11T00:48:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=13457"},"modified":"2014-01-09T23:24:03","modified_gmt":"2014-01-09T22:24:03","slug":"joe-bousquet-par-carlo-suares","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/","title":{"rendered":"Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s"},"content":{"rendered":"<p align=\"JUSTIFY\">(Extrait de <em>L\u2019Univers de la Parapsychologie et de l\u2019\u00c9sot\u00e9risme, <\/em>Tome 2, \u00e9ditions Martinsart, 1976)<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le 27 mai 1918, au cours de l&rsquo;attaque du Bois-le-Pr\u00eatre, Joe Bous\u00adquet, \u00e2g\u00e9 de vingt et un ans, tomba bless\u00e9 d&rsquo;une balle dans la colonne vert\u00e9brale. Il v\u00e9cut paralys\u00e9, \u00e0 Carcassonne, et mourut le 28 septem\u00adbre 1950.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Histoire courte, faite d&rsquo;un seul \u00e9v\u00e9nement, dramatique ; totale, mais trente ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9criture dont on n&rsquo;a pas encore fait l&rsquo;inventaire complet, et une exp\u00e9rience vitale de cette blessure, v\u00e9cue comme une mort renouvel\u00e9e \u00e0 chaque instant, dont on ne comprend rien qui ne soit l&rsquo;apport m\u00eame du lecteur.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Dans son livre posthume paru chez Gallimard en 1973, <em>Mystique <\/em>(son manuscrit le plus pr\u00e9cieux, d\u00e9couvert par une s\u00e9rie de \u00ab co\u00efnci\u00addences \u00bb ch\u00e8res \u00e0 Bousquet), Xavier Bordes commence la pr\u00e9face ainsi : \u00ab <em>Les livres de Joe Bousquet nous lisent<\/em>. \u00bb C&rsquo;est bien vrai : on ne \u00ab lit \u00bb pas Bousquet, il p\u00e9n\u00e8tre en ceux dont la profondeur le re\u00e7oit, alors qu&rsquo;il n&rsquo;est jamais l\u00e0. \u00ab <em>La mort de mon \u0153uvre \u00e9tait en moi<\/em>, \u00e9crit-il (<em>Mystique<\/em>, p. 127 et p. 200). J<em>e voudrais entrer tout entier dans la per\u00adsonne d&rsquo;un autre homme sans l&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;\u00eatre lui<\/em>. \u00bb<\/p>\n<figure id=\"attachment_13460\" aria-describedby=\"caption-attachment-13460\" style=\"width: 297px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/jbousquet.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-13460\" title=\"jbousquet\" src=\"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/jbousquet-297x300.jpg\" alt=\"\" width=\"297\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/jbousquet-297x300.jpg 297w, https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/jbousquet.jpg 354w\" sizes=\"auto, (max-width: 297px) 100vw, 297px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-13460\" class=\"wp-caption-text\">Joe Bousquet<\/figcaption><\/figure>\n<p align=\"JUSTIFY\">Son \u0153uvre ? Une quarantaine de titres ; un grand nombre d&rsquo;articles et d&rsquo;essais, parus dans presque toutes les revues de son \u00e9poque ; une \u00e9norme correspondance ; des notes \u00e9parses ; des r\u00e9cits. Le tout est insaisissable. \u00c0 aucun moment ne peut-on dire : \u00ab voici un roman bien construit, une nouvelle bien ordonn\u00e9e \u00bb; ou \u00ab nous sommes en pleine po\u00e9sie \u00bb; ou \u00ab ce r\u00e9cit est d&rsquo;un mystique \u00bb. Lorsqu&rsquo;on le croit en plein d\u00e9lire, un mot, une observation, ou une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 quelque texte de philosophie, ou la description, hilarante, d&rsquo;une personne nous le montrent totalement embray\u00e9, voyant tout, comprenant tout, comme si l&rsquo;apparence des choses ne se pr\u00e9sentait \u00e0 lui que pour lui r\u00e9v\u00e9ler la n\u00e9gation de ce qu&rsquo;elle est.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Vingt ann\u00e9es apr\u00e8s sa mort, Bousquet a commenc\u00e9 de remonter \u00e0 la surface du monde litt\u00e9raire. Des th\u00e8ses ont paru sur lui, ou sont en cours d&rsquo;\u00e9laboration. Mais par o\u00f9 saisir cet homme aux innombrables facettes ? Po\u00e8te, mystique, philosophe, essayiste, conteur&#8230; certes, il est tout cela peut-\u00eatre, mais pour avoir d\u00e9pass\u00e9 chacune de ces condi\u00adtions; ne pourrait-on plut\u00f4t dire qu&rsquo;il est un de ces tr\u00e8s rares humains \u00e0 avoir franchi le mur de la lumi\u00e8re, itin\u00e9raires prodigieux qui demeur\u00e8rent si longtemps dans les secrets de l&rsquo;occultisme ?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>Tous les \u00e9crits de Joe Bousquet<\/em>, \u00e9crit Jean Cassou pr\u00e9fa\u00e7ant <em>Langage Entier<\/em> (Rougerie, 1966), <em>d&rsquo;une nature si sp\u00e9ciale et qui ont, jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, suscit\u00e9 des ex\u00e9g\u00e8ses ferventes et profondes, mais for\u00adc\u00e9ment fragmentaires, doivent \u00eatre r\u00e9unis et publi\u00e9s. Ils forment, corres\u00adpondance comprise, bien entendu, un \u00e9norme ensemble dont la lecture suivie pourra sembler tr\u00e8s difficile au lecteur de ce c\u00f4t\u00e9-ci du mur, mais qui doit \u00eatre sauv\u00e9, conserv\u00e9, \u00e9tudi\u00e9 comme l&rsquo;un des plus admi\u00adrables t\u00e9moignages du pouvoir de l&rsquo;esprit de l&rsquo;homme<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Pour les besoins de cette Encyclop\u00e9die, je pense ne pas pouvoir mieux faire que de reproduire l&rsquo;essai que j&rsquo;ai eu le bonheur de publier aux Cahiers du Sud (Cahier n\u00b0 159) en f\u00e9vrier 1934. J&rsquo;y disais d\u00e9j\u00e0 ce que j&rsquo;ai \u00e0 dire aujourd&rsquo;hui. Je donnerai ensuite quelques informations sur l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement qui pro\u00advoqua sa blessure : d\u00e9tails qu&rsquo;il m&rsquo;avait confi\u00e9s dans une lettre.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le <em>Rendez-vous d&rsquo;un Soir d&rsquo;Hiver<\/em>. Par Joe Bousquet, \u00c9ditions Debresse, Paris.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Un roman ? Plut\u00f4t un chant \u00e0 une voix. Presque sans accompagne\u00adment. Une m\u00e9lodie nocturne. Le chanteur des rues, \u00e0 moins que ce ne soit Pierrot bless\u00e9 mortellement dans on ne sait quel combat, r\u00eave de son amour. Le r\u00eave-t-il ? Il le tisse plut\u00f4t sur la trame de sa vie, sur les choses que ne manque pas de lui prodiguer le monde ext\u00e9rieur, sur chaque \u00e9v\u00e9nement qui s&rsquo;offre \u00e0 lui. Au moment o\u00f9, d&rsquo;ailleurs, on le croit le plus plong\u00e9 en lui-m\u00eame, on s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;il observe tout, qu&rsquo;il est lucide. Les personnages qui le coudoient, passants ou parents, voya\u00adgeurs campagnards ou oncle notaire, il les transperce du regard, il en fait tomber les masques. Sa compassion est sans piti\u00e9 pour cette humanit\u00e9 si peu humaine. Pierrot est mortellement atteint, mais dans un monde d\u00e9finitivement comique.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Et elle, Annie, l&rsquo;objet de cet amour d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 ? \u00ab Elle \u00e9tait femme en moi et ne se distinguait de mon amour que par l&rsquo;\u00e9clair d&rsquo;un visage o\u00f9 me regardait toute la beaut\u00e9 du monde. \u00bb Cette amie d&rsquo;enfance, qui se souvient encore si bien d&rsquo;hier o\u00f9 elle \u00e9tait fillette, a pour lui des \u00e9lans d&rsquo;amour maternel, des abandons de petite fille. \u00ab J&rsquo;ai besoin d&rsquo;\u00eatre port\u00e9e par quelque chose de faible qui serait plus fort que moi \u00bb, confie-t-elle.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Tout comme Didi [<em>Voir<\/em>, Il ne fait pas assez noir, de Joe Bousquet (m\u00eame \u00e9diteur)], Annie est une gamine dont le frais visage et la simplicit\u00e9 enfantine interviennent singuli\u00e8rement dans l&rsquo;amour qu&rsquo;ils suscitent. Le po\u00e8te qui l&rsquo;aime la tient v\u00e9ritablement pour un objet, dans le temps m\u00eame o\u00f9 il se sent le plus ne vivre qu&rsquo;en elle. Quand elle parle, c&rsquo;est en petite gamine qui ne comprendra jamais rien \u00e0 lui. C&rsquo;est une des raisons pour lesquelles il l&rsquo;aime. Amour purement sensuel, mais cette sensualit\u00e9 est \u00e0 chaque instant oblig\u00e9e, on ne sait par quelle fata\u00adlit\u00e9, \u00e0 se fuir, \u00e0 se transfigurer dans l&rsquo;esprit du po\u00e8te, \u00e0 le conduire presque malgr\u00e9 lui dans une r\u00e9alit\u00e9 cr\u00e9atrice, mille fois plus vive, plus tenace, que l&rsquo;amour lui-m\u00eame. Cet amour oblige \u00e0 se d\u00e9passer. Il oblige \u00e0 mourir l\u00e0 o\u00f9 il ne peut que ressusciter. Il se conduit par la main vers les r\u00e9gions o\u00f9 il ne cesse d&rsquo;exister que pour \u00eatre purement lui-m\u00eame. Contradiction si l&rsquo;on veut. \u00c0 tout instant cet amour, au contact de sa propre chair, rebondit pour changer d&rsquo;\u00e9tat, et ceci malgr\u00e9 lui. Il n&rsquo;est point aspiration. Il n&rsquo;est point recherche spirituelle. Il s&rsquo;accroche au contraire \u00e0 tout ce qu&rsquo;il peut. Il y a en lui du regret, de la nostalgie. Il voudrait \u00eatre cette chair d&rsquo;Annie, d&rsquo;Annie qui \u00e9crit comme ceci\u00a0: \u00ab dis-moi qui c&rsquo;est la po\u00e9tesse que tu aimes \u00bb. Car Annie est t\u00e9moin de ce conflit, mais de la po\u00e9sie, sa rivale, elle demande \u00ab dis-moi qui c&rsquo;est la po\u00e9tesse que tu aimes \u00bb. Voil\u00e0 tout ce qu&rsquo;Annie peut comprendre. Elle n&rsquo;en saura jamais plus. \u00c0 quoi bon tenter de lui expliquer ?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Voil\u00e0 le d\u00e9part, le m\u00e9canisme de ce mouvement int\u00e9rieur par lequel Bousquet se retrouve \u00e0 chaque instant au sein de l&rsquo;univers que fuit son amour, et qui impose \u00e0 cet amour de se nier pour s&rsquo;accomplir. Mais tout ce mouvement est d\u00e9j\u00e0 vu de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9. Il nous appara\u00eet d\u00e9j\u00e0 dans le renversement que lui impose la r\u00e9alit\u00e9 atteinte. (La r\u00e9alit\u00e9 ne renverse-t-elle pas cela qui, n&rsquo;\u00e9tant pas r\u00e9el, se prenait pour tel, et en donnait l&rsquo;apparence ?) Et c&rsquo;est bien l\u00e0 que r\u00e9side l&rsquo;essentiel en ce qui concerne Bousquet. C&rsquo;est au c\u0153ur de sa cr\u00e9ation po\u00e9tique, dans sa r\u00e9alisation int\u00e9rieure, dans son unification au sein de sa propre vie, c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il nous faut aller le trouver, pour comprendre la prodigieuse port\u00e9e de son \u0153uvre.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C&rsquo;est une nouvelle d\u00e9finition de la po\u00e9sie qu&rsquo;il faudrait trouver pour d\u00e9finir Bousquet. Je tiens en effet son expression pour un miracle de po\u00e9sie pure, qui ne s&rsquo;apparente \u00e0 rien d&rsquo;\u00e9tabli. Elle rel\u00e8ve d&rsquo;une expres\u00adsion po\u00e9tique au sujet de laquelle j&rsquo;h\u00e9site \u00e0 prononcer le mot de mysti\u00adcisme, bien que je tienne \u00e0 l&rsquo;\u00e9voquer. Mysticisme et po\u00e9sie : deux mots qui devraient \u00e0 chacune de leur nouvelle manifestation surgir d\u00e9pouill\u00e9s de toute signification ant\u00e9rieure ; deux mots qu&rsquo;il appartient \u00e0 chaque mystique et \u00e0 chaque po\u00e8te de rebaptiser, de recr\u00e9er., de faire surgir de l&rsquo;ind\u00e9termin\u00e9. Mais h\u00e9las, peu de mots s&rsquo;accompagnent d&rsquo;une multitude d&rsquo;associations aussi ex\u00e9crables que le mot mysticisme, et il y a autant de po\u00e9sies qu&rsquo;il y a de vrais et de faux po\u00e8tes&#8230;<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pour Bousquet ni d&rsquo;aspiration, ni de recherche spirituelle. Aspiration et recherche ne sont que les \u00e9checs de la po\u00e9sie et du mysticisme. Elles sont l&rsquo;artifice par lequel se voile leur d\u00e9faite. Ne nous trompons point \u00e0 leur accent touchant. Si le mou\u00advement humain qu&rsquo;elles \u00e9voquent n&rsquo;a jusqu&rsquo;ici que tr\u00e8s peu \u00e9merg\u00e9 de l&rsquo;inconscient, s&rsquo;il nous a l\u00e9gu\u00e9 plus de t\u00e9moignages de faillites que de succ\u00e8s gardons-nous de le parer des attributs de ces faillites ! Gar\u00addons-nous ainsi d&rsquo;\u00e9voquer Dieu \u00e0 propos de mysticisme. Dieu en est l&rsquo;\u00e9chec, m\u00eame dans l&rsquo;union. Une v\u00e9ritable unification de l&rsquo;individu dans sa propre essence doit \u00e9liminer toute id\u00e9e de principe, de divinit\u00e9, de cause. Ces pr\u00e9cautions dont je m&rsquo;entoure au sujet du mot mysti\u00adcisme en ce qui concerne Bousquet sont essentielles. Pour guider le lecteur de cette note je dirai que l&rsquo;exp\u00e9rience de Proust, sa perception de l&rsquo;intemporel qui recr\u00e9a en lui le signe de chaque chose, est un bon exemple, selon moi, d&rsquo;exp\u00e9rience mystique, parce que d\u00e9pouill\u00e9e de toute superstition religieuse. Mais Bousquet va plus loin dans une exp\u00e9rience analogue, et surtout (j&rsquo;arrive au point sur lequel j&rsquo;insisterai) son exp\u00e9rience, bien qu&rsquo;elle soit de la m\u00eame famille que celles qu&rsquo;on connaissait, s&rsquo;oppose si diam\u00e9tralement \u00e0 tout ce qu&rsquo;on a vu, est telle\u00adment un d\u00e9fi \u00e0 tout ce \u00e0 quoi l&rsquo;on \u00e9tait accoutum\u00e9 de voir, que je ne crains pas d&rsquo;affirmer que cette r\u00e9alisation apporte \u00e0 l&rsquo;histoire humaine un document unique, une v\u00e9ritable r\u00e9v\u00e9lation de ce que nous tenions jusqu&rsquo;ici pour impossible.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">On se souvient du cri de Proust : \u00ab F\u00e9licit\u00e9 c\u00e9leste ! \u00bb Tous les autres cris de r\u00e9alisation mystique sont identiques \u00e0 celui-l\u00e0, sauf celui de Bousquet. L&rsquo;homme, en \u00e9mergeant de la dur\u00e9e dans l&rsquo;intemporel, incendie son pass\u00e9, ou plut\u00f4t le r\u00e9absorbe dans un incendie qui le recr\u00e9e. Cet \u00e9veil cr\u00e9ateur, semblable \u00e0 une nouvelle naissance, prend chaque fois, sauf pour Bousquet, l&rsquo;aspect d&rsquo;une identification plus ou moins compl\u00e8te avec la vie (je r\u00e9sume par ce mot tous ses analogues). Le cri \u00ab Je suis la Vie \u00bb est l&rsquo;affirmation limite qu&rsquo;engendre cette alchimie humaine.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab La vie m&rsquo;a d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de moi-m\u00eame \u00bb. Voil\u00e0 au contraire la stup\u00e9\u00adfiante constatation de Bousquet, en opposition avec toutes les autres. Et cette affirmation cr\u00e9e, \u00e0 elle seule, tout un nouvel univers de la pens\u00e9e et de l&rsquo;amour. Nous savons que cet univers est authentique et total. Nous en reconnaissons la validit\u00e9. Soudain cet homme se met \u00e0 parler, et ce n&rsquo;est pas lui c&rsquo;est sa vie qui parle de lui. La voici plus pauvre que les plus pauvres, errant \u00e0 travers le monde des objets, demandant \u00e0 chaque objet de le baptiser, lui, cet homme qui n&rsquo;est plus l\u00e0, de baptiser sa vie \u00e0 travers son propre regard que le monde a capt\u00e9. Ce regard ! Cette extraordinaire manifestation d&rsquo;une vie qui n&rsquo;a pas voulu de lui ! D&rsquo;une vie qui l&rsquo;a chass\u00e9 ! A tout instant se joue ce drame de l&rsquo;homme d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 par son regard, par son regard qui ne surgit pas de lui-m\u00eame, mais des objets qu&rsquo;il cr\u00e9e. Car les objets n&rsquo;existent par rapport au d\u00e9pos\u00ads\u00e9d\u00e9, que dans la mesure o\u00f9 sa propre existence se trouve ni\u00e9e par son accomplissement !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab La nudit\u00e9 d&rsquo;Annie buvait tout mon regard et ne me laissait que mes yeux&#8230; Cette fleur cachait dans son \u00e9clat les sources de mon regard. Et je crus qu&rsquo;elle allait, pure lumi\u00e8re de mon corps, \u00e9clore dans toute ma chair le matin de mes tendres yeux qui se fermaient de plai\u00adsir&#8230; \u00bb Voil\u00e0 deux phrases r\u00e9v\u00e9latrices absolument. Au contact d&rsquo;Annie, celui qui parle est le d\u00e9poss\u00e9d\u00e9. Il en est toujours ainsi. Mais ailleurs dans la r\u00e9gion o\u00f9 cet amour se trouve d\u00e9j\u00e0 transfigur\u00e9, c&rsquo;est sa vie qui parle. Et sa vie constate que son regard est engendr\u00e9 par l&rsquo;objet, et elle se demande si cet objet, devenu de la sorte la lumi\u00e8re m\u00eame du corps abandonn\u00e9, si cet objet voudra bien, \u00e9tant lumi\u00e8re, faire \u00e9clore les yeux de cette chair d\u00e9j\u00e0 pr\u00eate \u00e0 recevoir ce baiser&#8230;<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Renversement si total de ce \u00e0 quoi nous \u00e9tions habitu\u00e9s que nous r\u00e9sistons. Nous r\u00e9sistons \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence de l&rsquo;impossible. Nous r\u00e9sistons \u00e0 la mani\u00e8re tr\u00e8s particuli\u00e8re dont cet impossible s&rsquo;affirme. Je pense au style de Bousquet. Style qui d&rsquo;avance rejette ceux qui ne feront pas l&rsquo;effort de s&rsquo;adapter \u00e0 lui. Style dont on se demande, si l&rsquo;on n&rsquo;a pas compris sa n\u00e9cessit\u00e9, pourquoi il ne cesse de revenir sur lui-m\u00eame comme dans le dessein de nous troubler, pourquoi il s&rsquo;obstine \u00e0 faire jouer au sujet un r\u00f4le d&rsquo;objet et \u00e0 l&rsquo;objet le r\u00f4le de sujet, pourquoi il nous fait remonter \u00e0 chaque instant son propre courant, pourquoi il nous oblige \u00e0 abandonner chaque objet pour son attribut, comme si l&rsquo;\u00eatre de cet objet n&rsquo;y avait point acc\u00e8s. \u00ab Ch\u00eanes et marronniers s&rsquo;entre-regardaient en moi avec leur profondeur o\u00f9 mon regard ne p\u00e9n\u00e9trait pas : ne p\u00e9n\u00e9trait pas du moins, sans devenir irr\u00e9el. Et j&rsquo;y sentais la transparence aller \u00e0 l&rsquo;encontre de ces \u00e9toiles ind\u00e9cises, m&rsquo;y d\u00e9couvrir une autre vie dans la mati\u00e8re lumineuse de mon amour. \u00bb C&rsquo;est en leur profondeur que les arbres se regardent en lui ; c&rsquo;est en cette profondeur que son regard devient irr\u00e9el ; ce n&rsquo;est point son regard mais sa transparence qui va vers les \u00e9toiles ; pour lui d\u00e9couvrir une autre vie non point dans son amour mais dans sa mati\u00e8re lumineuse.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;un univers qui a ses lois biologiques propres. Cette expres\u00adsion est la mati\u00e8re parfaitement organique de l&rsquo;exp\u00e9rience mystique, ou po\u00e9tique, dont je parle, et dont je viens de donner la clef. Exp\u00e9rience si importante qu&rsquo;elle m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre comprise dans ses innombrables cons\u00e9quences. Je ne puis, dans une note, que l&rsquo;indiquer. Je tiens \u00e0 dire qu&rsquo;elle m&rsquo;appara\u00eet plus remarquable par son caract\u00e8re unique, par son d\u00e9fi \u00e0 ce que nous tenions pour assur\u00e9, que par sa puret\u00e9. Elle ne me semble pas avoir encore d\u00e9vast\u00e9 Bousquet autant qu&rsquo;elle pourrait le faire. Elle me semble se surprendre un peu elle-m\u00eame, de m\u00eame qu&rsquo;elle nous surprend. Elle s&rsquo;attarde \u00e0 des conflits pour qu&rsquo;en surgissent des \u00e9tincelles. Je tiens \u00e0 pr\u00e9ciser ce point pour qu&rsquo;un lecteur trop h\u00e2tif ne me fasse pas dire que je tiens la r\u00e9alisation de Bousquet pour la plus grande r\u00e9v\u00e9lation de l&rsquo;histoire humaine. Je dis qu&rsquo;\u00e0 ma connaissance, elle est unique par son caract\u00e8re. Elle nous indique qu&rsquo;une r\u00e9alisation humaine est possible par une voie qui nous semblait une impasse, par une voie dont nous ne soup\u00e7onnions pas l&rsquo;existence. Dans cette voie, Bousquet est seul. Je ne connais personne qui l&rsquo;ait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, personne qui le suive. De l\u00e0 son prix inestimable, et les innombrables d\u00e9couvertes que nous lui devons.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Si on voulait l&rsquo;examiner attentivement, on ne tarderait pas \u00e0 exploiter ce nouvel univers, ou plut\u00f4t ses possibilit\u00e9s car, dans un probable non accept\u00e9, il semble faire r\u00e9gner toutes les co\u00efncidences impossibles. Bousquet semble nous prouver que seul est r\u00e9el l&rsquo;ind\u00e9termin\u00e9. P\u00e9rissent les th\u00e9ologiens ! Bousquet a raison. Il a raison quoiqu&rsquo;il dise. On ne peut pas plus mettre en question sa r\u00e9alit\u00e9 que celle d&rsquo;une musique. De m\u00eame que les sons t\u00e9moignent en tout cas de la musique (on ne se dit pas : j&rsquo;entends des sons, mais la musique est-elle r\u00e9elle ?), de m\u00eame l\u2019\u0153uvre de Bousquet t\u00e9moigne de sa r\u00e9alit\u00e9 po\u00e9tique et philosophique. Elle porte en elle un tel caract\u00e8re d&rsquo;\u00e9vidence plastique, qu&rsquo;en admettant que nous poss\u00e9dions pour notre malheur un syst\u00e8me du monde selon lequel Bousquet serait dans l\u2019\u0153uvre, il nous en rendrait obligatoire la r\u00e9vision.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab Il ne fait pas assez noir ! \u00bb Tel est le cri de la lumi\u00e8re selon Bousquet. La lumi\u00e8re n&rsquo;est lumi\u00e8re lumineuse, et vision, que dans la mesure o\u00f9 elle est assassin\u00e9e. Notre univers a capt\u00e9 le mouvement infini dans une constante de 300000 kilom\u00e8tres \u00e0 la seconde. Cette constante, nombre, est un v\u00e9ritable meurtre de la lumi\u00e8re absolue, du mouvement absolu. Et cet absolu est noir et glac\u00e9. Pour cette lumi\u00e8re noire, absolue, ind\u00e9\u00adtermin\u00e9e, en qui aucun possible n&rsquo;est encore sacrifi\u00e9, toute vie est morte. C&rsquo;est elle qui est d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e dans les \u00eatres, c&rsquo;est elle qui est venue en revanche d\u00e9poss\u00e9der Bousquet du sien. Et en s&#8217;emparant de l&rsquo;\u00eatre de Bousquet, ce Bousquet identifi\u00e9 d\u00e8s lors \u00e0 son destin, c&rsquo;est elle, lumi\u00e8re noire, qui crie et qui pleure d&rsquo;\u00eatre manifest\u00e9e !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C&rsquo;est elle qui parle, qui explique, qui rebaptise les objets, qui les engendre dans l&rsquo;homme d\u00e9nud\u00e9. C&rsquo;est elle qui exige que chacun s&rsquo;iden\u00adtifie \u00e0 son destin, c&rsquo;est elle qui indique ce destin par des signes innom\u00adbrables qu&rsquo;il faut savoir lire. Ce sont ces signes sur lesquels se penche Bousquet. En fait n&rsquo;est-il pas simplement une conjonction de signes, dont le r\u00f4le est de les identifier?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab &#8230; Je me suis r\u00e9p\u00e9t\u00e9 bien souvent que j&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;homme de ma vie&#8230;\u00bb Et cette conjonction est in\u00e9luctable. Elle semble \u00eatre impos\u00e9e \u00e0 la vie ; \u00e0 cette lumi\u00e8re noire, elle semble avoir \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e depuis la fondation du monde&#8230; \u00ab Je me disais en retenant mon souffle que si je n&rsquo;avais pas \u00e9t\u00e9 la, il y aurait eu tout de m\u00eame un homme immobile contre le mur et que cet homme aurait \u00e9t\u00e9 moi&#8230; \u00bb Et la lumi\u00e8re ne peut ni refuser ni accepter cet homme-symbole qui l&rsquo;assassine, ou plut\u00f4t elle se trouve contrainte \u00e0 la fois de l&rsquo;accepter et de ne l&rsquo;accepter point&#8230; \u00ab J&rsquo;\u00e9tais au monde de ce qui meurt ; et j&rsquo;avais des yeux pour voir le vent remonter aux sources de la fra\u00eecheur premi\u00e8re o\u00f9 la vie se d\u00e9fend qu&rsquo;on l&rsquo;ait jamais v\u00e9cue&#8230; \u00bb Drame cosmique, drame de l&rsquo;incr\u00e9\u00e9 dans le cr\u00e9\u00e9, o\u00f9 l&rsquo;\u00eatre cr\u00e9\u00e9 se d\u00e9bat dans cette v\u00e9h\u00e9mente n\u00e9gation de lui-m\u00eame qu&rsquo;est sa propre vie&#8230; \u00ab Et puis, un cri qui n&rsquo;\u00e9tait pas de moi. Car rien ne m&rsquo;a jamais appartenu que ma fatigue et la voix cass\u00e9e de ma peine. Je suis le ma\u00eetre de l&rsquo;\u00e2me qui m&rsquo;enveloppe dans son sein&#8230; \u00bb C&rsquo;est l&rsquo;homme d\u00e8s lors qui est d\u00e9finitivement frapp\u00e9 d&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9 au sein de cette r\u00e9alit\u00e9 majeure qu&rsquo;est la vie&#8230; \u00ab Je me disais : ma vie d&rsquo;ici n&rsquo;est rien que l&rsquo;en\u00adchantement de ma vie. Je ne suis en ce monde qu&rsquo;une fable sur mes propres l\u00e8vres&#8230; \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">J&rsquo;affirme que j&rsquo;ai cit\u00e9 au hasard. La substance de ce livre est un cristal si dur que tout y est coh\u00e9rent. Pas un mot n&rsquo;y d\u00e9ment les autres. \u00c0 aucun instant l&rsquo;auteur ne quitte son univers pour le contredire. On ne saurait le prendre en d\u00e9faut une seule fois. Son t\u00e9moignage est incroya\u00adblement v\u00e9ridique.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je n&rsquo;esp\u00e8re pas avoir donn\u00e9 une id\u00e9e ad\u00e9quate de ce livre. Ses cent cinquante courtes pages, et les quelques cent pages d&rsquo;<em>Il ne fait pas assez noir<\/em> constituent un apport humain plus riche que bien des gros volumes. Dans ma h\u00e2te de le signaler je n&rsquo;ai pas voulu attendre d&rsquo;en faire une \u00e9tude qui n&rsquo;aurait plus trouv\u00e9 place dans ces chroniques. Je voudrais avoir incit\u00e9 le lecteur de cette note \u00e0 lire ces deux petits volumes. Je voudrais leur en avoir facilit\u00e9 la t\u00e2che. Je ne leur dirai pas la fascination de cette lecture. Cette po\u00e9sie magique, cette \u00e9mouvante destin\u00e9e, nous brassent et nous recr\u00e9ent de leur amour.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Avec une quarantaine d&rsquo;ann\u00e9es de recul, ces lignes apparaissent comme une sorte de prototype de ce que peuvent proposer aux lecteurs certains \u00e9crits de Bousquet, \u00e0 l&rsquo;exception de beaucoup d&rsquo;autres : essais de philosophie, de critique, des po\u00e9sies l\u00e9g\u00e8res, et surtout cet in\u00e9narable <em>M\u00e9disant par Bont\u00e9<\/em>, o\u00f9, dans un style \u00e9tourdissant, notre auteur donne de la soci\u00e9t\u00e9 qui l&rsquo;entoure des descriptions qui auraient d\u00fb depuis longtemps trouver leur place dans nos meilleurs classiques.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">On peut cependant remarquer une r\u00e9serve : cette exp\u00e9rience par laquelle avait pass\u00e9 Bousquet (sa blessure) ne me semblait pas l&rsquo;avoir d\u00e9vast\u00e9 autant qu&rsquo;elle aurait pu l&rsquo;avoir fait. Il y avait, en effet, en cette ann\u00e9e 1934, une chose tr\u00e8s grave, tr\u00e8s importante, que je devinais en lui, et j&rsquo;\u00e9tais certain qu&rsquo;elle lui \u00e9tait trop intime et douloureuse pour qu&rsquo;il os\u00e2t la d\u00e9clarer publiquement. Je me mis donc en devoir de le solliciter. \u00ab <em>Tu nous caches l&rsquo;essentiel, lui disais-je. Tu retardes le moment de sauter tout entier dans ta douleur. Tu n&rsquo;es pas encore tout \u00e0 fait toi-m\u00eame<\/em>. \u00bb La profonde affection qui nous unissait depuis notre premi\u00e8re rencontre m&rsquo;obligeait \u00e0 ces exhortations. Elles n&rsquo;obtinrent gain de cause qu&rsquo;au bout de deux ann\u00e9es, lorsque mon ami convint, selon ses propres mots, qu&rsquo;il y aurait plus de sacrifice \u00e0 ne pas tout dire qu&rsquo;\u00e0 omettre un seul d\u00e9tail du r\u00e9cit qu&rsquo;il consentait \u00e0 me faire. Je re\u00e7us donc la lettre suivante (publi\u00e9e dans <em>Lettres \u00e0 Carlo Suar\u00e8s<\/em>, Rougerie, 1973). (Pour la clart\u00e9 de cette lecture, je dois sp\u00e9cifier que mon pr\u00e9nom familier est Joe ; Bousquet \u00e9tait heureux de cette co\u00efncidence).<\/p>\n<p align=\"RIGHT\">Carcassonne, 3 mai 1936<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mon cher Joe,<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Si je suis content, deux fois content que tu te charges deux fois de parler de mon livre, dans <em>Europe<\/em> et <em>les Cahiers du Sud<\/em> ! C&rsquo;est d&rsquo;autant plus providentiel que le livre s&rsquo;est enfonc\u00e9 dans un silence total, in\u00e9gal\u00e9 ; et que, d\u00e9j\u00e0, Deno\u00ebl ne m&rsquo;a pas cach\u00e9 sa surprise&#8230; ce qui me laisse honteux et inquiet pour l&rsquo;avenir. Peu importe. J&rsquo;ai ton appui, j&rsquo;aurai celui de Cassou \u00e0 qui je vais \u00e9crire, j&rsquo;esp\u00e8re sortir de ce pas. Quant aux renseignements que tu me demandes, je vais te les fournir aussi fid\u00e8les que possible : je crois comme toi qu&rsquo;il faut tout dire et que nous ne savons pas l&rsquo;importance du sacrifice que nous consentirions en omettant un d\u00e9tail. Aussi bien n&rsquo;ai-je aucune g\u00eane \u00e0 te parler de mon \u00e9tat. Il est peut-\u00eatre plus difficile de t&rsquo;\u00e9clairer les circonstances militaires de ma blessure. Mais les deux ordres de faits \u00e9tant li\u00e9s il faut que je passe sur la confusion que j&rsquo;\u00e9prouve \u00e0 ressusciter un temps qui semble ne revenir au jour que pour menacer ma personnalit\u00e9 actuelle. Nous allons supposer que tu \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 mon camarade en 1915-1916 et que je n&rsquo;ai pas eu \u00e0 former des confidences avec ces faits que tu aurais v\u00e9cus avec moi.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">1914-1915. Ce fut la vie en province, \u00e0 mon retour d&rsquo;Angleterre et au sortir de la philo, avec tous les avantages que donnait aux jeunes gens aventureux l&rsquo;absence des hommes. Je n&rsquo;insiste pas sur cette vie extraordinairement libre et, au sens provincial, scandaleuse que pour donner son sens \u00e0 mon d\u00e9part qui eut lieu le 10 janvier 1916, normal en lui-m\u00eame puisque les jeunes gens de mon \u00e2ge partageaient mon sort, mais qui devait \u00eatre soulign\u00e9 quelques mois plus tard, quand une fois nomm\u00e9 aspirant, je partais comme volontaire pour un r\u00e9giment d&rsquo;infanterie du 20e corps, le 156e.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Rien de plus pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 que ce coup de t\u00eate. Je savais o\u00f9 j&rsquo;allais, les risques qu&rsquo;il y avait \u00e0 courir ; et je ne trouvais pas d&rsquo;autre issue \u00e0 une situation morale qui me semblait chaque jour plus \u00e9touffante. D\u00e8s ce moment-l\u00e0, j&rsquo;avais vu que la vie ne pouvait rien me donner, hors la satisfaction passag\u00e8re d&rsquo;en bafouer les m\u0153urs. Satisfaction qui n&rsquo;est pas susceptible de survivre \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame jeunesse&#8230;<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je suis tomb\u00e9 dans un r\u00e9giment tr\u00e8s int\u00e9ressant, une unit\u00e9 de l&rsquo;Est bien entra\u00een\u00e9e o\u00f9 la connaissance de chaque sous-officier m\u00e9nageait une \u00e9motion nouvelle. C&rsquo;\u00e9tait, \u00e0 travers les traits que les quotidiens pr\u00eataient \u00e0 ces combattants d&rsquo;\u00e9lite, l&rsquo;\u00e9panouissement vertigineux d&rsquo;une jeunesse pareille \u00e0 la mienne, moins frelat\u00e9e peut-\u00eatre. Une franchise dans les regards, une loyaut\u00e9 dans les relations, un ton pour parler des morts qui me faisaient aspirer comme \u00e0 un bonheur incroyable au privi\u00adl\u00e8ge d&rsquo;\u00eatre nomm\u00e9 par ces soldats un ami. Ah ! comme la qualit\u00e9 de m\u00e9ridional m&rsquo;a pes\u00e9 tout d&rsquo;abord ! Combien j&rsquo;ai senti qu&rsquo;il fallait, \u00e0 tout prix, que je m&rsquo;assimile moralement \u00e0 ces hommes silencieux et souples et sur qui pesait le plus inconcevable fardeau tragique. Juste\u00adment j&rsquo;avais rejoint le r\u00e9giment dans un repos tr\u00e8s long que l&rsquo;on consacrait \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter la man\u0153uvre de la prochaine attaque. Mis comme aspirant \u00e0 la t\u00eate d&rsquo;une section, je regardais avec \u00e9motion le visage des hommes qui m&rsquo;ob\u00e9issaient et que j&rsquo;allais, dans quelques jours, conduire \u00e0 la mort, inexp\u00e9riment\u00e9 comme je l&rsquo;\u00e9tais.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le 16 avril 1917 approchait. C&rsquo;\u00e9tait la fameuse attaque. On devait crever les lignes allemandes et se diriger sur Laon. Mais il fallait, au cours de l&rsquo;avance, franchir l&rsquo;Ailette ; et l&rsquo;on demandait des volontaires pour commander les patrouilleurs qui devaient, \u00e0 un moment de l&rsquo;action, partir en avant en enfants perdus. J&rsquo;ai demand\u00e9 cette mission. Tu vois, c&rsquo;est cela qui importe : mon \u00e9tat de gar\u00e7on de dix-neuf ans qui trouvait que cette attaque risquait encore d&rsquo;\u00eatre fade au regard de l&rsquo;envie qui m&rsquo;\u00e9tait venue de jouer ma vie.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ce que fut l&rsquo;attaque, tu le sais. La d\u00e9fense allemande fut formidable. Apr\u00e8s quelques heures de combat, le d\u00e9tachement auquel j&rsquo;\u00e9tais attach\u00e9 \u00e9tait cern\u00e9 et les trois officiers qui le commandaient tu\u00e9s l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre avec les 8\/10e de l&rsquo;effectif. Je pris le commandement du reste et, avec quelques hommes me battis tout le matin dans la tranch\u00e9e allemande o\u00f9 les cadavres des n\u00f4tres \u00e9taient entass\u00e9s. \u00c0 midi environ, j&rsquo;avais le dessus, j&rsquo;\u00e9tais d\u00e9gag\u00e9 et pouvais me porter en avant : il me restait douze hommes vivants sur plus de cent et nous \u00e9tions embarrass\u00e9s d&rsquo;une quinzaine de prisonniers et de deux mitrailleuses que nous avions prises. Dans ce r\u00e9giment habitu\u00e9 aux coups durs l&rsquo;affaire fit du bruit. On m&rsquo;avait cit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ordre de l&rsquo;arm\u00e9e et d\u00e9cor\u00e9 en m\u00eame temps de la m\u00e9daille militaire, ce qui repr\u00e9sentait une r\u00e9compense ahurissante pour un sous-officier qui avait juste re\u00e7u le bapt\u00eame du feu. Le galon de sous-lieutenant suivit aussit\u00f4t. J&rsquo;\u00e9tais introduit de force dans la peau d&rsquo;un officier fait pour les coups de mains et les op\u00e9rations dangereuses.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ce qu&rsquo;a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;ann\u00e9e suivante, tu l&rsquo;imagines sans peine. J&rsquo;ai maintenu ma r\u00e9putation de casse-cou en accomplissant avec ennui des reconnais\u00adsances et des combats de d\u00e9tail et cela m&rsquo;a conduit \u00e0 ma premi\u00e8re blessure que j&rsquo;ai re\u00e7ue en Lorraine, en juillet 1917.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Soign\u00e9 \u00e0 Nancy. La f\u00eate. Et le plus immense d\u00e9go\u00fbt. Cette guerre ne finirait jamais. \u00c0 quoi bon lutter. Et que devenir si on revenait. Je prisais de la coca\u00efne avec de petites grues. Et puis, sur un coup de t\u00eate encore, j&rsquo;ai demand\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital une permission de sept jours pour B\u00e9ziers o\u00f9 mon p\u00e8re \u00e9tait m\u00e9decin-chef de la place. L&rsquo;envie m&rsquo;\u00e9tait venue de retourner au r\u00e9giment.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C&rsquo;\u00e9tait un doux mois d&rsquo;octobre dont je n&rsquo;oublierai jamais la beaut\u00e9. Dans cette ville, si ti\u00e8de avec des nuits si bleues, je devais revoir une jeune femme tr\u00e8s belle qui, quelques mois auparavant, au cours d&rsquo;une de mes permissions, m&rsquo;avait demand\u00e9 de lui \u00e9crire. Elle avait de grands yeux sombres si profonds qu&rsquo;on ne se demandait pas, d\u00e8s qu&rsquo;elle ouvrait la bouche si elle parlait, si elle chantait, si elle se souvenait. Je m&rsquo;aper\u00e7ois en pensant \u00e0 elle que je ne me suis jamais, m\u00eame en ce temps-l\u00e0, mis en peine de la comprendre. De toutes les ma\u00eetresses qu&rsquo;on r\u00e9unissait autour de soi en quelques jours celle-ci \u00e9tait la plus belle, la plus \u00e9l\u00e9\u00adgante, je ne me disais pas autre chose. Sans doute avais-je \u00e9t\u00e9 sinc\u00e8re dans la promesse que nous avions \u00e9chang\u00e9e de nous marier apr\u00e8s la guerre. Mais de cette solution sociale et de son abandon qui, en ce temps de mort, ne pouvait qu&rsquo;en \u00eatre le prix, ce qui comptait le plus pour moi, c&rsquo;\u00e9tait la grande exaltation physique qui me cachait mon sort. Car le h\u00e9ros des premiers jours \u00e9tait bien loin. Dans mon uniforme d&rsquo;enfant joueur, avec ma pacotille de d\u00e9corations, j&rsquo;\u00e9tais un condamn\u00e9, quelqu&rsquo;un qui ne croyait pas \u00e0 la vertu des projets que l&rsquo;on formait pour lui.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Joe, mon cher, tr\u00e8s cher ami, te repr\u00e9sentes-tu ce temps dont le souvenir me met vraiment les larmes aux yeux. Tous ceux qui m&rsquo;entou\u00adraient, tu les connais. Imagine, dans ce B\u00e9ziers, ensoleill\u00e9, mon p\u00e8re plus jeune avec son uniforme de m\u00e9decin-commandant, ma s\u0153ur jeune fille qui ne pouvait pas cacher son angoisse et me suppliait de me laisser hospitaliser \u00e0 B\u00e9ziers, ce qui aurait \u00e9t\u00e9 si facile, mon p\u00e8re \u00e9tant le m\u00e9decin-chef de cette ville. Eh bien ! je te jure que j&rsquo;en avais envie. Il faisait beau. Les femmes avaient dans leurs yeux, dans leur voix, la beaut\u00e9 du jour. Je resterais l\u00e0 quelque temps. En moi-m\u00eame je pensais d\u00e9j\u00e0 que l&rsquo;apr\u00e8s-guerre serait facile sans doute. Mon amie \u00e9tait riche, tr\u00e8s riche m\u00eame ; mes parents avaient une bien plus belle situation qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Mais il fallait pr\u00e9voir mille difficult\u00e9s. La col\u00e8re de ma m\u00e8re quand elle aurait su que je voulais \u00e9pouser une femme divorc\u00e9e&#8230; Et puis, surtout, je n&rsquo;ai pas pu. J&rsquo;insiste, parce qu&rsquo;il s&rsquo;est produit un ph\u00e9nom\u00e8ne identique \u00e0 celui qui fait aujourd&rsquo;hui mon malheur et mon bonheur. De m\u00eame que je souffre parfois terriblement de me sentir par rapport aux groupes que vous formez \u00e0 Paris quelqu&rsquo;un de tangent, d&rsquo;insuffisamment pr\u00e9par\u00e9, de m\u00eame je me suis vu tout d&rsquo;un coup ext\u00e9rieur \u00e0 tout ce qui faisait mon \u00eatre le plus r\u00e9el. Je me suis dit, tu me comprends, que j&rsquo;allais donner le droit \u00e0 tous ces hommes si chics, si \u00e9l\u00e9gants, si braves de ne parler de moi que par rapport \u00e0 autre chose, et en singeant mon accent par exemple. Un beau matin, cette permission de sept jours touchait \u00e0 sa fin, je n&rsquo;y ai plus tenu, j&rsquo;ai \u00e9crit au colonel de mon r\u00e9giment pour qu&rsquo;il m&rsquo;\u00e9vite m\u00eame le s\u00e9jour obligatoire au d\u00e9p\u00f4t de la division. Quelques jours apr\u00e8s, j&rsquo;\u00e9tais dans une compagnie de premi\u00e8re ligne.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Verdun, des combats, des citations. Puis cela a \u00e9t\u00e9 le fameux prin\u00adtemps 1918. L&rsquo;issue fatale approchait, je la voyais venir. Au mont Kemmel, o\u00f9 j&rsquo;ai eu une tr\u00e8s \u00e9mouvante citation, d\u00e9j\u00e0, j&rsquo;avais failli \u00eatre pris ou tu\u00e9 au cours d&rsquo;une affaire o\u00f9 j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s imprudemment engag\u00e9. Je m&rsquo;en \u00e9tais tir\u00e9 avec des \u00e9corchures et une balle dans le col de mon manteau. Puis, cela a \u00e9t\u00e9 le dernier repos dans l&rsquo;Aisne o\u00f9 ma fatalit\u00e9 m&rsquo;a rejoint. Mes lettres, il para\u00eet, \u00e9taient tristes. Je savais que c&rsquo;\u00e9tait fini. Il serait trop long de te raconter quelques petites aventures quotidiennes qui dansaient autour du grand spectre noir qui voulait prendre ma place. Mais mon amie de B\u00e9ziers p\u00e2lissait un peu dans mon souvenir. D\u00e9j\u00e0, au mois de janvier \u00e0 Verdun, elle avait failli me faire tuer b\u00eatement en m&rsquo;annon\u00e7ant dans une lettre atroce qu&rsquo;elle allait se suicider et que je devais en lisant sa lettre la consid\u00e9rer comme morte. Le violent engagement qui, pr\u00e9cis\u00e9ment, avait suivi, ce soir-l\u00e0, me trouvant compl\u00e8tement fou de douleur, m&rsquo;avait miraculeusement laiss\u00e9 debout, titulaire seulement d&rsquo;une citation nouvelle. Mais, cette fois, cela allait mal tourner. (Fais bien attention \u00e0 tous ces d\u00e9tails !)<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Cette jeune femme, non pas ressuscit\u00e9e, mais par une lettre ult\u00e9rieure, exalt\u00e9e de se trouver encore en vie et confuse d&rsquo;avoir \u00ab dans un moment d&rsquo;affolement \u00bb \u00e9crit n&rsquo;importe quoi, cette jeune femme, de la m\u00eame \u00e9cri\u00adture boulevers\u00e9e, m&rsquo;\u00e9crivait que tout \u00e9tait perdu, son p\u00e8re ayant lu mes lettres et qu&rsquo;il ne me restait plus, si je l&rsquo;aimais qu&rsquo;\u00e0 rendre publique mon intention de l&rsquo;\u00e9pouser.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il me fallait ce r\u00e9actif pour comprendre que j&rsquo;\u00e9tais peu fait pour par\u00adtager sa vie. Cependant, la peur de briser une cr\u00e9ature si spontan\u00e9e et si naturelle me faisait remettre au lendemain une d\u00e9cision qui risquait de changer ma vie.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Et alors, l&rsquo;ordre d&rsquo;alerte est arriv\u00e9. \u00c0 minuit, le 27 de ce mois-ci, il y aura dix-huit ans, des camions sont venus nous prendre, nous ont d\u00e9pos\u00e9s dans une calme campagne de printemps au lever du jour. Joe ! cette derni\u00e8re vision des arbres et des bl\u00e9s verts et qui jamais, tu entends, ne s&rsquo;est impos\u00e9e \u00e0 moi avec autant de violence qu&rsquo;en ce moment o\u00f9 je t&rsquo;\u00e9cris&#8230; Il faisait tr\u00e8s chaud dans le bois de ch\u00eanes verts que nous avions travers\u00e9 pour prendre position. J&rsquo;aurais voulu m&rsquo;arr\u00eater. L&rsquo;an\u00adgoisse de mon c\u0153ur me faisait aimer davantage le murmure l\u00e9ger des feuilles \u00e9tendues dans leur odeur de soleil et je croyais que c&rsquo;\u00e9tait cette angoisse qui m&#8217;emp\u00eachait d&rsquo;aimer ce spectacle et d&rsquo;en jouir davantage. Au d\u00e9bouch\u00e9 du bois, il y avait un officier d&rsquo;artillerie bless\u00e9 en conversa\u00adtion avec notre colonel un peu p\u00e2le. Toute la ligne avait saut\u00e9. Dix divi\u00adsions allemandes s&rsquo;\u00e9taient ru\u00e9es dans la br\u00e8che : il y avait quelques r\u00e9giments pour les arr\u00eater. On m&rsquo;a donn\u00e9 un ordre. Je l&rsquo;ai ex\u00e9cut\u00e9.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je ne devais pas demeurer longtemps sur les emplacements o\u00f9 l&rsquo;on m&rsquo;avait exp\u00e9di\u00e9 tout d&rsquo;abord. Rappel\u00e9 par un agent de liaison, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 introduit dans un poste de commandement o\u00f9 un capitaine adjudant-major consultait une carte. D&rsquo;autres officiers de mon bataillon \u00e9taient r\u00e9unis. L&rsquo;adjudant-major nous a regard\u00e9s : \u00ab H\u00e9las ! mes pauvres amis c&rsquo;est la pelure d&rsquo;orange ! \u2014 La pelure d&rsquo;orange ? a demand\u00e9 un comman\u00addant de compagnie. \u2014 Oui, a r\u00e9pondu ce brave, mon quatri\u00e8me galon qui est foutu ! \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Passons ! On a engag\u00e9 deux compagnies qui se sont fondues. \u00c0 cinq heures du soir, j&rsquo;ai re\u00e7u l&rsquo;ordre de me porter \u00e0 leur secours. Ima\u00adgines-tu mon \u00e9tat d&rsquo;esprit, cette lettre de mon amie dans ma vareuse, l&rsquo;avenir bouch\u00e9 comme on est, \u00e0 vingt ans, si prompt \u00e0 le croire ? J&rsquo;ai d\u00e9ploy\u00e9 mes hommes sur un plateau couvert de cultures. Les premiers obus arrivaient. Les bl\u00e9s \u00e9taient si hauts qu&rsquo;on ne voyait plus ceux qui \u00e9taient tomb\u00e9s, d\u00e9tach\u00e9s par un flocon blanc des petites colonnes avec lesquelles ils progressaient. Mon capitaine m&rsquo;a suivi quelque temps. Il souffrait encore d&rsquo;une blessure re\u00e7ue au mont Kemmel. Il craignait pour moi. Soudain, il m&rsquo;a pris par le bras : \u00ab Je vous d\u00e9fends, me dit-il, de d\u00e9passer la route Vailly. \u00bb Il y avait, ai-je cru, de la panique dans sa voix, ce n&rsquo;\u00e9tait que de la tendresse.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je ne l&rsquo;ai pas \u00e9cout\u00e9. J&rsquo;avais re\u00e7u d&rsquo;autre part cet ordre cruel qui tient en peu de mots et qui dit tant : \u00ab Tenir co\u00fbte que co\u00fbte ! \u00bb Je comptais des yeux les hommes qu&rsquo;il fallait faire tuer avec moi.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Enfin, nous avons d\u00e9bouch\u00e9 sous le feu. Quelques fuyards, des bless\u00e9s, venaient \u00e0 notre rencontre. Je les \u00e9cartai d&rsquo;un geste, leur inter\u00addisant de parler \u00e0 mes soldats que je ne voulais pas d\u00e9moraliser. Je revois tout cela comme si j&rsquo;y \u00e9tais encore. Des avions allemands tour\u00adnaient dans le ciel, un village br\u00fblait. Sur les cr\u00eates fermant l&rsquo;horizon on voyait les colonnes allemandes, r\u00e9serves des troupes que j&rsquo;allais heurter dans la vall\u00e9e. Un chasseur \u00e0 cheval est venu au galop sous les pre\u00admi\u00e8res balles me porter pour la deuxi\u00e8me fois, de la division, une exhor\u00adtation \u00e0 tenir co\u00fbte que co\u00fbte. C&rsquo;\u00e9tait presque superflu : j&rsquo;en avais assez. Mes hommes \u00e9taient d\u00e9ploy\u00e9s, formant d\u00e9sormais la premi\u00e8re vague de d\u00e9fense, car les compagnies au secours desquelles je me portais s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 repli\u00e9es quand je les croyais prisonni\u00e8res. Laissant mes hommes derri\u00e8re moi, j&rsquo;ai essay\u00e9 de me porter \u00e0 travers les barrages d&rsquo;infanterie jusqu&rsquo;\u00e0 des trous d&rsquo;obus o\u00f9 de malheureux isol\u00e9s, captifs de r\u00e9seau de projectiles, attendaient d&rsquo;\u00eatre prisonniers. Je suis revenu difficilement au milieu de mes hommes et j&rsquo;ai fait commencer le feu.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Les Allemands avan\u00e7aient de trois c\u00f4t\u00e9s \u00e0 la fois, quarante fois plus nombreux que nous, couverts par un feu tr\u00e8s violent qui commen\u00e7ait \u00e0 me blesser et me tuer des hommes. Cela a dur\u00e9 assez longtemps et l&rsquo;ennemi progressait. Quand les \u00e9l\u00e9ments les plus avanc\u00e9s n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;a une cinquantaine de m\u00e8tres, quelques hommes se sont lev\u00e9s pour s&rsquo;enfuir et j&rsquo;ai d\u00fb les ramener de force dans le foss\u00e9 o\u00f9 nous avions organis\u00e9, bien pauvrement, une position de fortune. Et alors, j&rsquo;ai compris que c&rsquo;\u00e9tait fini et je suis rest\u00e9 debout.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C&rsquo;est comme cela que j&rsquo;avais vu tomber, le 16 avril 1917, les officiers dont j&rsquo;avais pris la place. Je n&rsquo;ai pas eu \u00e0 attendre longtemps. Une balle m&rsquo;a atteint en pleine poitrine, \u00e0 deux doigts de l&rsquo;\u00e9paule droite, traversant obliquement mes poumons pour sortir par la pointe de l&rsquo;omoplate gauche ; ce qui faisait, du m\u00eame coup, traverser au projectile mes deux poumons et la partie avant du corps vert\u00e9bral. Je suis tomb\u00e9, entendant un cri, mais il para\u00eet que ce n&rsquo;est pas moi qui ai cri\u00e9. Un capo\u00adral a cri\u00e9 : \u00ab Quel malheur ! Le lieutenant est tu\u00e9. \u00bb Je l&rsquo;ai appel\u00e9 : je lui ai dit que j&rsquo;allais mourir et qu&rsquo;il fallait que tout le monde se replie tout de suite pour \u00e9chapper au feu de l&rsquo;ennemi. On a cri\u00e9 : \u00ab Sur ordre du lieutenant, en retraite. \u00bb Mais quelques hommes ont couru vers moi, refusant, malgr\u00e9 mes ordres, de m&rsquo;abandonner. Plusieurs fois, je leur ai dit qu&rsquo;ils me sauvaient en vain et qu&rsquo;il valait mieux m&rsquo;abandonner sur ce plateau o\u00f9 la nuit tombait vite maintenant couvrant l&rsquo;avance de plus en plus rapide de l&rsquo;ennemi.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 malgr\u00e9 moi compl\u00e8tement inerte d\u00e9j\u00e0. Car le choc avait imm\u00e9diatement paralys\u00e9 les jambes. Je vois encore le regard que je tournais vers mes jambes soudain d\u00e9sarticul\u00e9es et que je ne reconnais\u00adsais plus avec ces bottes rouge-sombre qui semblaient compl\u00e9ter la toilette d&rsquo;un mort.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mon capitaine bless\u00e9 \u00e9tait venu \u00e0 ma rencontre : c&rsquo;est ici que mes confidences deviennent difficiles. Tu vas me comprendre. C&rsquo;\u00e9tait jou\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait fini, il n&rsquo;y avait plus qu&rsquo;\u00e0 bien prendre les choses. Je n&rsquo;avais pas perdu conscience, je me trouvais plus calme peut-\u00eatre qu&rsquo;au moment o\u00f9 je t&rsquo;\u00e9cris. Dans la transparence du ciel violet, ce n&rsquo;\u00e9taient pas les images de ma vie qui repassaient, mais comme un cort\u00e8ge d\u00e9risoire et d\u00e9j\u00e0 affect\u00e9 de n\u00e9ant, tous les squelettes des Projets qu&rsquo;\u00e0 chaque instant on forme sans le savoir et qui emp\u00eachent les sensations de constituer une masse confuse. Le d\u00e9sir d&rsquo;aimer, le cadre que ma pens\u00e9e pr\u00eatait \u00e0 tous les retours vers la maison, tout cela se d\u00e9faisait de soi-m\u00eame, faisait reculer en s&rsquo;\u00e9vanouissant la forme qu&rsquo;on pr\u00eate \u00e0 la vie pour n&rsquo;en laisser subsister que l&rsquo;instant pr\u00e9sent qui \u00e9tait un peu de couleur, de la fra\u00eecheur, du repos. Ah ! j&rsquo;ai senti alors que tout ce qui en moi n&rsquo;\u00e9tait pas s&rsquo;\u00e9va\u00adnouissait ; et il ne restait qu&rsquo;une sensation au bas de laquelle j&rsquo;\u00e9tais d\u00e9pos\u00e9, inerte, comme un tas de chair assez lourd pour me recouvrir, l&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s, tout entier. Mon capitaine m&rsquo;a parl\u00e9, je lui ai r\u00e9pondu avec beaucoup de calme et une indiff\u00e9rence qui n&rsquo;\u00e9tait pas feinte. Il pleurait, et je n&rsquo;ai compris qu&rsquo;\u00e0 ce moment-l\u00e0 combien cet homme m&rsquo;aimait : \u00ab Bousquet, m&rsquo;a-t-il dit, mon petit Bousquet, on va vous gu\u00e9rir. \u2014 Non, lui ai-je r\u00e9pondu, je suis perdu, mais cela n&rsquo;a aucune esp\u00e8ce d&rsquo;importance. \u00bb Et je me souviens que je lui ai demand\u00e9 si j&rsquo;avais fait tout ce qu&rsquo;il attendait de moi ; et s&rsquo;il \u00e9tait content de m&rsquo;avoir eu sous ses ordres. Alors il m&rsquo;a embrass\u00e9. Il m&rsquo;a dit \u00e0 l&rsquo;oreille : \u00ab Bousquet, vous prierez pour moi ! \u00bb Il lui restait douze heures \u00e0 vivre. Mais tu compren\u00addras pourquoi l&rsquo;ath\u00e9e cent pour cent que je suis, fait dire en secret tous les ans une messe pour cet officier sans famille, pr\u00eatre de son \u00e9tat.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">On m&#8217;emportait. Un certain Balmain, qui habite Paris et dont je pourrais te donner l&rsquo;adresse, capitaine de la compagnie de mitrailleuses, est alors venu \u00e0 moi et nous avons parl\u00e9. Vraiment je n&rsquo;avais envie que de cr\u00e2ner et je l&rsquo;ai accueilli avec des plaisanteries. Je crois qu&rsquo;il \u00e9tait plus \u00e9mu que moi. Mais c&rsquo;\u00e9taient l\u00e0 les derni\u00e8res convulsions et un quart d&rsquo;heure apr\u00e8s, je sombrais dans le sang et l&rsquo;\u00e9vanouissement. \u00c0 peine ai-je reconnu au poste de secours le m\u00e9decin qui me parlait. Et je suis revenu \u00e0 moi \u00e0 l&rsquo;ambulance. Paralysie compl\u00e8te. C&rsquo;\u00e9tait la deuxi\u00e8me vie qui commen\u00e7ait. Tu sais exactement mon \u00e9tat. Je ne me suis jamais lev\u00e9, sauf l&rsquo;\u00e9t\u00e9 pour m&rsquo;asseoir dans un fauteuil. Je suis impuissant. Bref tout. Le seul point \u00e0 approfondir dans ce qui pr\u00e9c\u00e8de ce serait cette conversation avec Balmain que je n&rsquo;ai jamais revu. Je ne sais pas ce qu&rsquo;il fait : il \u00e9tait agr\u00e9g\u00e9 de math\u00e9matiques ; est peut-\u00eatre devenu professeur, ou, rest\u00e9 dans l&rsquo;arm\u00e9e, occupe-t-il un emploi dans un minist\u00e8re. Si tu veux le voir, il est facile \u00e0 retrouver. Il faut pour cela que tu t&rsquo;adresses au si\u00e8ge de la Soci\u00e9t\u00e9 des Anciens du 156e et 356e r\u00e9giments d&rsquo;infanterie, dont le pr\u00e9sident est Robert Tarb\u00e8s qui vend, \u00e0 Paris, du chocolat, je crois, et tous les produits originaires du Venezuela. Il faudrait chercher dans le Bottin soit \u00e0 Tarb\u00e8s, soit aux soci\u00e9t\u00e9s militaires, et d&rsquo;ailleurs, cette adresse, je l&rsquo;ai dans un coin, il faut un heu\u00adreux hasard pour que je la retrouve. Balmain fait partie du groupe et si tu le voyais, tu aurais \u00e0 travers lui un point de vue tout \u00e0 fait \u00e9garant sur ma vie d&rsquo;officier et des r\u00e9v\u00e9lations qui sans doute sont pr\u00eates \u00e0 m&rsquo;\u00e9tonner moi-m\u00eame sur mes derniers instants dans l&rsquo;autre monde. Plus j&rsquo;y pense, m\u00eame, plus je me dis qu&rsquo;il faudra un jour que tu ailles voir Balmain, que tu lui demandes un r\u00e9cit des incidents si loin de moi.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">L&rsquo;h\u00f4pital : un h\u00f4pital anglais \u00e0 Ris-Orangis o\u00f9 j&rsquo;avais r\u00e9pondu par des signes de d\u00e9n\u00e9gation \u00e0 ceux qui me demandaient si je savais l&rsquo;anglais. De fa\u00e7on, tu le comprends, \u00e0 assister \u00e0 toutes les consulta\u00adtions o\u00f9 le diagnostic \u00e9tait d\u00e9battu. J&rsquo;ai d\u00fb te raconter comment, cach\u00e9 dans cette ignorance hypoth\u00e9tique de l&rsquo;anglais, j&rsquo;ai entendu une infir\u00admi\u00e8re dire au m\u00e9decin, \u00e0 la salle de radio o\u00f9 l&rsquo;on venait de m&rsquo;\u00e9tendre tout nu, pour examen : \u00ab Quel dommage qu&rsquo;un si beau gar\u00e7on soit perdu ! \u00bb (Excuse-moi de r\u00e9p\u00e9ter cela !) Je n&rsquo;ai pas d\u00fb sourciller puisque c&rsquo;est apr\u00e8s la r\u00e9ponse du m\u00e9decin que quelqu&rsquo;un s&rsquo;est \u00e9cri\u00e9 en voyant mon visage : \u00ab Vous ne voyez donc pas qu&rsquo;il vous comprend ? \u00bb Sans doute que ma face s&rsquo;\u00e9tait \u00e9panouie car le m\u00e9decin avait r\u00e9pondu : \u00ab Non ! Il n&rsquo;est pas perdu. Et m\u00eame je suis port\u00e9 \u00e0 croire qu&rsquo;il marchera comme tout le monde ! \u00bb Le pronostic ne devait pas se confirmer, mais ce n&rsquo;est pas ce qui importe&#8230;<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je ne te dirai pas ce que j&rsquo;ai souffert. J&rsquo;avais, une fois revenu dans le Midi, refus\u00e9 de recevoir mon amie, non que j&rsquo;eusse contre elle de la rancune, mais parce que, perdu comme je sentais que je l&rsquo;\u00e9tais, je comptais sur ma brutalit\u00e9 pour d\u00e9nouer d&rsquo;un coup une situation fertile en malentendus \u00e0 venir, en d\u00e9chirements n\u00e9cessaires&#8230; Carcassonne, le travail, la vie. Puis, violence faite a ma volont\u00e9 d&rsquo;isolement par cette m\u00eame amie qui avait fini par deviner les causes de mon silence farouche. Un pauvre amour greff\u00e9 sur ce tronc pourri. Il est probable que c&rsquo;\u00e9tait n\u00e9cessaire, car une v\u00e9rit\u00e9 avait encore \u00e0 se faire jour, il fallait que le sens de tout ceci appar\u00fbt.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mon amie m&rsquo;\u00e9crivait. Des lettres, toujours aussi tendres. Et, enfin, je d\u00e9cidai de me faire transporter dans une ville d&rsquo;eaux o\u00f9 il \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 qu&rsquo;elle viendrait me voir.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Elle est venue. Peu importe ce que fut notre rencontre. Projets pour l&rsquo;avenir, espoir caress\u00e9 ensemble d&rsquo;une gu\u00e9rison qui nous permettrait de vivre unis. Et soudain, V&#8230;, plus c\u00e2line que jamais : \u00ab \u00c9coutez, Joe, j&rsquo;ai un aveu \u00e0 vous faire, j&rsquo;ai longtemps h\u00e9sit\u00e9, mais il faut que je parle : vous allez \u00eatre surpris de ne pas reconna\u00eetre mon \u00e9criture sur les lettres que je vous \u00e9crirai d\u00e9sormais&#8230; \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">J&rsquo;ai senti que j&rsquo;allais \u00eatre bless\u00e9 pour la deuxi\u00e8me fois. J&rsquo;ai demand\u00e9 des explications : \u00ab Vous \u00e9tiez loin, un accident pouvait vous arriver, on aurait pu trouver de mes lettres sur vous en vous ramassant&#8230; \u2014 Un accident ? \u2014 Mais oui, vous comprenez, vous pouviez \u00eatre tu\u00e9&#8230; \u2014 Et alors ? \u2014 Alors, toutes mes lettres \u00e9taient des copies de celles que je vous aurais adress\u00e9es si je n&rsquo;avais pas \u00e9t\u00e9 si prudente. C&rsquo;est une de mes amies et non pas moi qui vous \u00e9crivait. Votre retour \u00e0 Carcassonne rendait la pr\u00e9caution superflue, mais j&rsquo;\u00e9tais prisonni\u00e8re de ma ruse, et le moyen de fournir une explication de si loin ? \u00bb &#8230; Bref, cette lettre path\u00e9tique re\u00e7ue \u00e0 Verdun o\u00f9 il \u00e9tait dit qu&rsquo;elle allait mourir et que l&rsquo;immensit\u00e9 de son d\u00e9sespoir lui dictait cet ultime adieu, la lettre folle qui \u00e9tait dans la poche de ma vareuse quand j&rsquo;ai re\u00e7u cette balle, tout cela, Joe, c&rsquo;\u00e9tait du chiqu\u00e9, l&rsquo;application \u00e0 quelques cas impr\u00e9vus d&rsquo;une m\u00e9thode de prudence, l&rsquo;extension \u00e0 ces cas exceptionnels d&rsquo;un syst\u00e8me que mon comportement \u00e0 moi m&rsquo;interdisait de soup\u00e7onner ou de comprendre. Et comme j&rsquo;exprimais mon ahurissement : \u00ab Mais vous n&rsquo;\u00e9tiez m\u00eame pas mari\u00e9e. Votre divorce ne vous laissait-il pas libre ? \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">R\u00e9ponse : \u00ab Pas divorc\u00e9e, mais en instance de divorce, la proc\u00e9dure ayant \u00e9t\u00e9 interrompue par la guerre. Une lettre de moi, \u00e9crite pendant la s\u00e9paration, aurait pu \u00eatre utilis\u00e9e par mon ancien mari et nuire \u00e0 mes int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels. \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ce jour-l\u00e0, mon vieux, j&rsquo;ai eu mon \u00e2ge. J&rsquo;ai tout compris. J&rsquo;ai souri. Je venais de comprendre la guerre, de comprendre ce que c&rsquo;\u00e9tait que la soci\u00e9t\u00e9. Depuis longtemps, je n&rsquo;avais pas \u00e9t\u00e9 si gai ; et sans doute que cette exquise folle a pens\u00e9 que la pilule passait tr\u00e8s facilement. Le reste n&rsquo;est rien. Nous n&rsquo;avons cess\u00e9 de nous voir que longtemps apr\u00e8s.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9pare, au moins sur les uniformes, les blessures qu&rsquo;elle fait dans les c\u0153urs. Pour compl\u00e9ter le tableau que j&rsquo;ai dress\u00e9 de mon personnage, je te dirai que je suis depuis quatre ans commandeur de la L\u00e9gion d&rsquo;honneur, un des plus jeunes en France, para\u00eet-il, ce qui, avec ma m\u00e9daille militaire et un bon nombre de citations, fait, para\u00eet-il, un tableau imposant que nul ne verra jamais, car je ne porte pas de d\u00e9corations et n&rsquo;admettrai pas qu&rsquo;on enterre cette pacotille avec moi.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C&rsquo;est ici qu&rsquo;il me faut noter que je ne me suis aper\u00e7u qu&rsquo;il y a dix mois d&rsquo;une bizarre irr\u00e9gularit\u00e9. J&rsquo;\u00e9tais pauvre, tu sais, toujours g\u00ean\u00e9, toujours \u00e0 l&rsquo;\u00e9troit. Je touchais tous les ans vingt mille francs de moins que mon d\u00fb. Je m&rsquo;\u00e9tais si totalement foutu du r\u00e8glement de ma pension que l&rsquo;on m&rsquo;avait allou\u00e9 un traitement inf\u00e9rieur de moiti\u00e9 \u00e0 celui qui correspon\u00addait \u00e0 ma blessure. Je me condamnais \u00e0 la plus honteuse m\u00e9diocrit\u00e9 : par indiff\u00e9rence, par d\u00e9go\u00fbt de ce genre de r\u00e9clamations. Mis par hasard sur la voie de cette irr\u00e9gularit\u00e9 j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 pu obtenir un redressement partiel, mais dois compter encore sur de longs d\u00e9lais avant d&rsquo;obtenir justice totale. Encore m&rsquo;a-t-on dit que je n&rsquo;aurai jamais droit \u00e0 la r\u00e9cup\u00e9\u00adration des sommes perdues.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Est-ce assez beau, tout cela ? Je te l&rsquo;ai racont\u00e9 en oubliant de mon mieux quel r\u00f4le je jouais en faisant toute l&rsquo;histoire de mon bizarre acheminement. Cela d\u00e9passe singuli\u00e8rement le cadre d&rsquo;aveux que tu me demandais. Mais j&rsquo;ai voulu te donner cette preuve d&rsquo;amiti\u00e9 en remettant entre tes mains une confidence compl\u00e8te. Heureux de pouvoir te four\u00adnir une preuve que j&rsquo;\u00e9tais fait pour devenir ton ami.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je t&#8217;embrasse, Joe tr\u00e8s cher. Cette longue lettre m&rsquo;a ext\u00e9nu\u00e9. Je suis ton ami de toujours.<\/p>\n<p align=\"RIGHT\">Ton Joe<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Quant au fond, et aussi \u00e0 sa forme, je tiens ce r\u00e9cit pour un des som\u00admets de l&rsquo;expression humaine. Bousquet, par la vertu de sa confidence, se trouva int\u00e9gr\u00e9 dans la vie-mort, qu&rsquo;en ob\u00e9issance \u00e0 son destin, il \u00e9tait all\u00e9 cueillir.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">L&rsquo;invisible l&rsquo;avait guid\u00e9 au-del\u00e0 de lui-m\u00eame, dans sa vocation propre, celle du langage : \u00ab .<em>.. il n&rsquo;y a pas une v\u00e9rit\u00e9 qui n&rsquo;\u00e9veille la v\u00e9rit\u00e9 dont elle est le langage. (La Belle au Bois dormant a \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9e parce qu&rsquo;il y avait devant sa porte des servantes qui dormaient)<\/em> \u00bb, \u00e9crit-il dans <em>Mystique<\/em>. Et ceci, en capitales : \u00ab <em>Ce que l&rsquo;homme con\u00e7oit comme le jouet de son imagination il l&rsquo;est par rapport \u00e0 l&rsquo;invisible. On dirait que je suis par rapport \u00e0 l&rsquo;\u00eatre ce que les images sont dans mon c\u0153ur<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Et encore en capitales : \u00ab <em>Je veux que mon langage devienne tout l&rsquo;\u00eatre de ce qui, en moi, n&rsquo;avait droit qu&rsquo;au silence<\/em>. \u00bb Et encore : \u00ab <em>L&rsquo;homme doit se rendre indivisible<\/em>. \u00bb Et encore : \u00ab <em>La responsabilit\u00e9 de l&rsquo;homme est illimit\u00e9e<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Illimit\u00e9e en passant par le trou d&rsquo;aiguille de sa propre vocation, bien s\u00fbr. Illimit\u00e9e dans l&rsquo;indivisible de son \u00eatre et de son faire : dans sa capacit\u00e9 de faire. Bousquet en se retrouvant, \u00ab <em>enfant\u00e9 par sa blessure<\/em> \u00bb ainsi qu&rsquo;il le d\u00e9clare apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre d\u00e9clar\u00e9, devient l&rsquo;artisan attentif et pr\u00e9cis du seul langage qui convienne \u00e0 son nouvel \u00e9tat : celui \u00ab <em>qui bouche les trous creus\u00e9s par les mots<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il est inutile d\u00e8s lors de chercher \u00e0 le suivre si l&rsquo;on ne per\u00e7oit que son langage est \u00ab d&rsquo;outre-vie \u00bb. Certes il a rencontr\u00e9 son cadavre. Mais, \u00e9crit-il dans <em>Mystique<\/em> encore : \u00ab <em>On peut mourir par l&rsquo;\u00e2me ou par le corps<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>Celui qui meurt de l&rsquo;\u00e2me ne laisse qu&rsquo;une ombre aux mains des fossoyeurs<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>On meurt du corps dans les g\u00e9missements d&rsquo;une \u00e2me qu&rsquo;une ruine emprisonnait<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Je ne connais personne qui, comme Bousquet, r\u00e9ponde \u00e0 ces mots terribles de J\u00e9sus (\u00c9vangile de Thomas, logion 66) : \u00ab <em>Celui qui a connu le monde a trouv\u00e9 un cadavre : et celui qui a trouv\u00e9 un cadavre, le monde n&rsquo;est pas digne de lui<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais pour le seuil d&rsquo;une nouvelle \u00e8re, o\u00f9 cette Encyclop\u00e9die entend marquer son empreinte, voici cependant ces quelques mots, en mani\u00e8re de testament et en m\u00eame temps d&rsquo;ouverture :<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>J&rsquo;\u00e9cris pour ceux qui viendront plus tard, avec des \u00e2mes \u00e0 ma res\u00adsemblance, assez purs pour se sentir bless\u00e9s par la vie m\u00eame comme je l&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 par la mort. Comment notre \u00eatre n&rsquo;est-il pas notre insurmon\u00adtable douleur quand nous le sentons peser \u00e0 la vision que nous sommes ?<\/em> \u00bb (<em>Mystique<\/em>).<\/p>\n<p align=\"RIGHT\">CARLO SUARES<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"RIGHT\"><strong>Dans son amour h\u00e9r\u00e9tique pour le Monde<\/strong><br \/>\n(Revue \u00catre Libre. No 98-99-100. Octobre 1953 \u2013 Janvier 1954)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son amour h\u00e9r\u00e9tique pour le monde, Joe Bousquet avait substitu\u00e9 sa mystique de l&rsquo;irrationnel au corps dont il ne connaissait plus que l&rsquo;absence. Bless\u00e9, devenu voyageur immobile, captif d&rsquo;une passivit\u00e9 passionn\u00e9e, le po\u00e8te de Carcassonne en vint \u00e0 incarner ce qui, avant lui, n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 que pressenti : l&rsquo;Absence r\u00e9alisante. Bousquet, foudroy\u00e9 par la guerre, devint l&rsquo;envers opaque des choses ; passa, par cette balle dans les vert\u00e8bres, passa le miroir, et ce que d&rsquo;autres avaient r\u00eav\u00e9 (Novalis avec ses Hymnes \u00e0 la Nuit, H\u00f6lderlin avec son Emp\u00e9docle, les surr\u00e9alistes avec l&rsquo;Inconscient), le voici qui le r\u00e9alise, lui donne le corps qu&rsquo;il n&rsquo;a plus, en fait le corps qui lui manque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Joe Bousquet n&rsquo;avait plus de chair, mais son discours le v\u00eatait.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"RIGHT\">* *<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"RIGHT\">La cl\u00e9 de l&rsquo;\u0153uvre de Bousquet, c&rsquo;est bien l&rsquo;amour. Dans cette inimitable lettre d&rsquo;amour qui depuis \u00ab Il ne fait pas assez noir \u00bb va jusqu&rsquo;\u00e0 \u00ab La Neige d&rsquo;un autre Age \u00bb, on pr\u00eate l&rsquo;oreille : on entend la nuit n&rsquo;\u00eatre plus la nuit, mais se retrouver l\u00e0 o\u00f9 la seule nuit est profondeur, entre les os, parmi cette chair qui s&rsquo;offre au soleil comme si le soleil \u00e9tait le silence du corps. On entend passer les grandes chevauch\u00e9es du vent, \u00e0 tel point que l&rsquo;orage berce le sommeil de femmes encore assez enfants pour pouvoir soudain basculer dans les barques pourpres de la rencontre des rencontres l&rsquo;amour. Bousquet avait la mort chevill\u00e9e au corps. Et l&rsquo;amour qui ne se con\u00e7oit qu&rsquo;\u00e9ternel lui faisait oublier que dans la nuit de ses os la mort tenait ses assises, que dans le silence du corps les portes battantes de la nuit s&rsquo;ouvraient sur la mort, la ramasseuse de sarments.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;attention presque exclusive que le po\u00e8te de Carcassonne porta, durant ses derni\u00e8res ann\u00e9es, au probl\u00e8me du langage, prouve que c&rsquo;est bien du discours que Bousquet voulait faire sa vie. Pour atteindre \u00e0 l&rsquo;apoth\u00e9ose et \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternel ressassement, il fallait bien que le langage s&rsquo;identifie en nous \u00e0 la blessure ontologique, incarne notre part maudite, soit l&rsquo;impossible et \u00e0 la fois \u00e9chappe \u00e0 l&rsquo;analogie pr\u00e9-avicennienne pour ob\u00e9ir \u00e0 l&rsquo;univocit\u00e9 scotiste. Pour autant que le langage soit uni \u00e0 l\u2019\u00catre par l&rsquo;univocit\u00e9, la Connaissance consacre une fa\u00e7on d&rsquo;exister et celui qui, du discours, a fait la gloire de l&rsquo;admirable instant ne peut \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9&#8230; Le dernier livre auquel travailla Bousquet, \u00ab Les Capitales \u00bb, de Jean Paulhan, risque de r\u00e9volutionner la philosophie traditionnelle du langage et semble apporter une r\u00e9ponse d\u00e9finitive aux probl\u00e8mes soulev\u00e9s par nos meilleurs philosophes : Brice Parain, Francis Ponge, jean Paulhan, etc&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\" align=\"RIGHT\">Suzanne ANDRE et Hubert JUIN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit qu\u2019il ne s\u2019agit pour Bousquet ni d\u2019aspiration, ni de recherche spirituelle. Aspiration et recherche ne sont que les \u00e9checs de la po\u00e9sie et du mysticisme. Elles sont l\u2019artifice par lequel se voile leur d\u00e9faite. Ne nous trompons point \u00e0 leur accent touchant. Si le mou\u00advement humain qu\u2019elles \u00e9voquent n\u2019a jusqu\u2019ici que tr\u00e8s peu \u00e9merg\u00e9 de l\u2019inconscient, s\u2019il nous a l\u00e9gu\u00e9 plus de t\u00e9moignages de faillites que de succ\u00e8s gardons-nous de le parer des attributs de ces faillites ! Gar\u00addons-nous ainsi d\u2019\u00e9voquer Dieu \u00e0 propos de mysticisme. Dieu en est l\u2019\u00e9chec, m\u00eame dans l\u2019union. Une v\u00e9ritable unification de l\u2019individu dans sa propre essence doit \u00e9liminer toute id\u00e9e de principe, de divinit\u00e9, de cause. Ces pr\u00e9cautions dont je m\u2019entoure au sujet du mot mysti\u00adcisme en ce qui concerne Bousquet sont essentielles.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":13461,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[922,70],"tags":[],"class_list":["post-13457","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-poesie-et-spiritualite","category-c-suares"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.0 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit qu\u2019il ne s\u2019agit pour Bousquet ni d\u2019aspiration, ni de recherche spirituelle. Aspiration et recherche ne sont que les \u00e9checs de la po\u00e9sie et du mysticisme. Elles sont l\u2019artifice par lequel se voile leur d\u00e9faite. Ne nous trompons point \u00e0 leur accent touchant. Si le mou\u00advement humain qu\u2019elles \u00e9voquent n\u2019a jusqu\u2019ici que tr\u00e8s peu \u00e9merg\u00e9 de l\u2019inconscient, s\u2019il nous a l\u00e9gu\u00e9 plus de t\u00e9moignages de faillites que de succ\u00e8s gardons-nous de le parer des attributs de ces faillites ! Gar\u00addons-nous ainsi d\u2019\u00e9voquer Dieu \u00e0 propos de mysticisme. Dieu en est l\u2019\u00e9chec, m\u00eame dans l\u2019union. Une v\u00e9ritable unification de l\u2019individu dans sa propre essence doit \u00e9liminer toute id\u00e9e de principe, de divinit\u00e9, de cause. Ces pr\u00e9cautions dont je m\u2019entoure au sujet du mot mysti\u00adcisme en ce qui concerne Bousquet sont essentielles.\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\" \/>\n<meta property=\"article:published_time\" content=\"2013-04-11T00:48:02+00:00\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2014-01-09T22:24:03+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/suares4.jpg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"135\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"182\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:type\" content=\"image\/jpeg\" \/>\n<meta name=\"author\" content=\"3e mill\u00e9naire\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"\u00c9crit par\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"3e mill\u00e9naire\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:label2\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data2\" content=\"46 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\/\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"Article\",\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#article\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/\"},\"author\":{\"name\":\"3e mill\u00e9naire\",\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5\"},\"headline\":\"Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s\",\"datePublished\":\"2013-04-11T00:48:02+00:00\",\"dateModified\":\"2014-01-09T22:24:03+00:00\",\"mainEntityOfPage\":{\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/\"},\"wordCount\":9195,\"image\":{\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/suares4.jpg\",\"articleSection\":[\"Po\u00e9sie, litt\u00e9rature et Spiritualit\u00e9\",\"Suar\u00e8s Carlo\"],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/\",\"url\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/\",\"name\":\"Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#website\"},\"primaryImageOfPage\":{\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#primaryimage\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/suares4.jpg\",\"datePublished\":\"2013-04-11T00:48:02+00:00\",\"dateModified\":\"2014-01-09T22:24:03+00:00\",\"author\":{\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5\"},\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/\"]}]},{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#primaryimage\",\"url\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/suares4.jpg\",\"contentUrl\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/suares4.jpg\",\"width\":\"135\",\"height\":\"182\"},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Accueil\",\"item\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s\"}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#website\",\"url\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/\",\"name\":\"3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\",\"description\":\"L&#039;Homme en devenir\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"SearchAction\",\"target\":{\"@type\":\"EntryPoint\",\"urlTemplate\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?s={search_term_string}\"},\"query-input\":{\"@type\":\"PropertyValueSpecification\",\"valueRequired\":true,\"valueName\":\"search_term_string\"}}],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"Person\",\"@id\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5\",\"name\":\"3e mill\u00e9naire\",\"url\":\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/author\/admin\/\"}]}<\/script>\n<!-- \/ Yoast SEO plugin. -->","yoast_head_json":{"title":"Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","og_description":"J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit qu\u2019il ne s\u2019agit pour Bousquet ni d\u2019aspiration, ni de recherche spirituelle. Aspiration et recherche ne sont que les \u00e9checs de la po\u00e9sie et du mysticisme. Elles sont l\u2019artifice par lequel se voile leur d\u00e9faite. Ne nous trompons point \u00e0 leur accent touchant. Si le mou\u00advement humain qu\u2019elles \u00e9voquent n\u2019a jusqu\u2019ici que tr\u00e8s peu \u00e9merg\u00e9 de l\u2019inconscient, s\u2019il nous a l\u00e9gu\u00e9 plus de t\u00e9moignages de faillites que de succ\u00e8s gardons-nous de le parer des attributs de ces faillites ! Gar\u00addons-nous ainsi d\u2019\u00e9voquer Dieu \u00e0 propos de mysticisme. Dieu en est l\u2019\u00e9chec, m\u00eame dans l\u2019union. Une v\u00e9ritable unification de l\u2019individu dans sa propre essence doit \u00e9liminer toute id\u00e9e de principe, de divinit\u00e9, de cause. Ces pr\u00e9cautions dont je m\u2019entoure au sujet du mot mysti\u00adcisme en ce qui concerne Bousquet sont essentielles.","og_url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/","og_site_name":"3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","article_published_time":"2013-04-11T00:48:02+00:00","article_modified_time":"2014-01-09T22:24:03+00:00","og_image":[{"width":135,"height":182,"url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/suares4.jpg","type":"image\/jpeg"}],"author":"3e mill\u00e9naire","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"3e mill\u00e9naire","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"46 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"Article","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#article","isPartOf":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/"},"author":{"name":"3e mill\u00e9naire","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5"},"headline":"Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s","datePublished":"2013-04-11T00:48:02+00:00","dateModified":"2014-01-09T22:24:03+00:00","mainEntityOfPage":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/"},"wordCount":9195,"image":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/suares4.jpg","articleSection":["Po\u00e9sie, litt\u00e9rature et Spiritualit\u00e9","Suar\u00e8s Carlo"],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/","url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/","name":"Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","isPartOf":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#website"},"primaryImageOfPage":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#primaryimage"},"image":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/suares4.jpg","datePublished":"2013-04-11T00:48:02+00:00","dateModified":"2014-01-09T22:24:03+00:00","author":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5"},"breadcrumb":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/"]}]},{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#primaryimage","url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/suares4.jpg","contentUrl":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/suares4.jpg","width":"135","height":"182"},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/joe-bousquet-par-carlo-suares\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Accueil","item":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Joe Bousquet par Carlo Suar\u00e8s"}]},{"@type":"WebSite","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#website","url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/","name":"3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","description":"L&#039;Homme en devenir","potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Person","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5","name":"3e mill\u00e9naire","url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/author\/admin\/"}]}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13457","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13457"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13457\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/13461"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13457"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13457"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13457"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}