{"id":13818,"date":"2013-07-06T15:12:08","date_gmt":"2013-07-06T14:12:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=13818"},"modified":"2013-07-06T15:12:08","modified_gmt":"2013-07-06T14:12:08","slug":"de-lillusion-du-transcendant-a-la-decouverte-du-reel-par-andre-niel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/de-lillusion-du-transcendant-a-la-decouverte-du-reel-par-andre-niel\/","title":{"rendered":"De l\u2019illusion du transcendant \u00e0 la d\u00e9couverte du r\u00e9el par Andr\u00e9 Niel"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Andr\u00e9 Niel commente ici le livre <em>de Roger Godel<\/em>, devenu un classique : L&rsquo;exp\u00e9rience Lib\u00e9ratrice (r\u00e9\u00e9dition Almora). \u00c0 notre avis A. Niel insista trop sur l&rsquo;aspect verbal de l&rsquo;expos\u00e9 de Godel. R. Godel, lui-m\u00eame, a v\u00e9cu une sorte de d\u00e9pouillement int\u00e9rieur; il essaya \u00e0 travers le scientifique qu&rsquo;il \u00e9tait de rapprocher cette exp\u00e9rience int\u00e9rieure des connaissances scientifiques de l&rsquo;\u00e9poque. Ceci dit, les commentaires d&rsquo;A. Niel\u00a0 apportent une clarification et une pr\u00e9cision \u00e0 certaines parties de cet expos\u00e9<\/em> (3e Mill\u00e9naire)<\/p>\n<p><strong>(Extrait de <em>Krishnamurti et la R\u00e9volution <\/em>1953)<\/strong><\/p>\n<p><strong>(\u00c9tude critique)<\/strong><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong>L\u2019exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice et la reforme des valeurs<\/strong><\/p>\n<p align=\"CENTER\">I<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><em>Une s\u00e9rie d\u2019\u00e9tudes intitul\u00e9es \u00ab Essais sur l&rsquo;Exp\u00e9rience Lib\u00e9ratrice \u00bb viennent de para\u00eetre (Essais sur l\u2019Exp\u00e9rience Lib\u00e9ratrice, par Roger Godel ; Pr\u00e9face de Mircea Eliade. Gallimard, 1952). Il nous a sembl\u00e9 int\u00e9ressant de faire suivre les pages qu\u2019on vient de lire, et qui se rapportent au m\u00eame sujet, d&rsquo;une \u00e9tude critique de cet ouvrage.<\/em><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Les \u00ab <em>Essais sur l&rsquo;Exp\u00e9rience Lib\u00e9ratrice<\/em> \u00bb sont la conclusion d\u2019un voyage d&rsquo;information entrepris aux Indes par leur auteur, le Dr Roger Godel, dans le but d&rsquo;\u00e9tudier sur place le comportement de plusieurs \u00ab jivan muktas \u00bb, ou \u00ab lib\u00e9r\u00e9s dans la vie \u00bb.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>Parce que la tradition indienne a constitu\u00e9 la m\u00e9taphysique en une recherche exp\u00e9rimentale transmise sans hiatus depuis pr\u00e8s de 3000 ans&#8230; nous avons voulu approcher les d\u00e9positaires de cette longue cha\u00eene d\u2019exp\u00e9rience<\/em> (p. 25)&#8230; <em>Contrairement \u00e0 certains fakirs, yoguins ou asc\u00e8tes qui se glorifient d\u2019avoir \u00e9limin\u00e9 de leur corps et de leur esprit la douleur, l&rsquo;homme lib\u00e9r\u00e9 place plus haut sa lib\u00e9ration. Le spectacle qu\u2019il offre est celui d\u2019un \u00eatre libre, r\u00e9alisant sans jeu d&rsquo;opposition la loi cosmique <\/em>\u00bb (p. 35).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Un tel souci d\u2019objectivit\u00e9 de la part d&rsquo;un esprit occidental s\u2019explique facilement. L\u2019effort propre \u00e0 la pens\u00e9e indienne pour affranchir l&rsquo;homme des d\u00e9sordres et des souffrances qui r\u00e9sultent d\u2019un vouloir vivre fond\u00e9 sur l\u2019opposition et l&rsquo;agression reste encore pour nous, en effet, quelque peu myst\u00e9rieux. L\u2019occident a eu ses mystiques, dont on pr\u00e9tend aujourd\u2019hui qu\u2019ils tent\u00e8rent de r\u00e9soudre le m\u00eame probl\u00e8me. Mais, de toutes mani\u00e8res, leur effort s\u2019est sold\u00e9 par un \u00e9chec, car ils n\u2019ont pu rendre \u00e9vidente aux yeux de la raison universelle la valeur de leur exp\u00e9rience. De sorte qu\u2019aujourd\u2019hui encore, \u00e9tant donn\u00e9e la divergence radicale de ses aspirations, respectivement, subjective et objective, passionnelle et positive, la pens\u00e9e moderne reste profond\u00e9ment divis\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Cette division se pr\u00e9sente d\u2019ailleurs sous un aspect tr\u00e8s complexe. La pens\u00e9e pratique est devenue, elle, enti\u00e8rement objective, parce qu\u2019elle a ses fondements universels. La pens\u00e9e subjective \u2014 morale et philosophique \u2014 est au contraire, dans la plus grande confusion, parce que de tels fondements lui font d\u00e9faut. Sans doute commence-t-on de s\u2019aviser qu\u2019il existe un obstacle majeur \u00e0 la d\u00e9couverte d&rsquo;une telle base universelle : la pens\u00e9e subjective, qui conditionne toute recherche m\u00e9taphysique, morale, et m\u00eame psychologique, est elle-m\u00eame conditionn\u00e9e par la fatalit\u00e9 d\u2019un intime et permanente contradiction ! Comment, d\u00e8s lors, la pens\u00e9e subjective \u00e9tant dans l\u2019essence contradictoire, c\u2019est-\u00e0-dire divis\u00e9e contre elle-m\u00eame, serait-elle capable d\u2019appr\u00e9hender sous la forme d\u2019une entit\u00e9 sans ruptures soit l\u2019\u00eatre m\u00e9taphysique, soit la r\u00e9alit\u00e9 humaine historique et biologique, soit le syst\u00e8me des rapports moraux ? Ainsi s\u2019explique que la Philosophie, comme la Morale, la Politique ou la Psychologie aient toujours \u00e9t\u00e9 impuissantes \u00e0 constituer un syst\u00e8me unique de connaissances, form\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9s permanentes \u00e0 caract\u00e8re universel. D\u2019o\u00f9, \u00e9galement, l\u2019ab\u00eeme qui s\u00e9pare, jusqu\u2019en chacun de nous, la vie subjective et la vie objective, c\u2019est-\u00e0-dire la vie sentimentale et la vie rationnelle, la vie passionnelle et la vie pratique.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C&rsquo;est alors qu&rsquo;appara\u00eet l&rsquo;illusion d\u2019un contradiction nouvelle opposant l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre ces deux modes d&rsquo;activit\u00e9 ! On est \u00ab mat\u00e9rialiste \u00bb ou \u00ab spiritualiste \u00bb. L\u2019esprit soi-disant \u00ab objectif \u00bb abandonne alors tout scrupule d\u2019objectivit\u00e9 pour se poser en s\u2019opposant \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une fa\u00e7on toute subjective \u2014 \u00e0 l\u2019esprit \u00ab r\u00eaveur \u00bb, ou \u00ab mystique \u00bb. On est, ici, dans la plus extr\u00eame confusion ! Or, il n\u2019y a que deux issues possibles \u00e0 cette confusion. Ou bien l\u2019esprit r\u00e9ellement \u00ab positif \u00bb se d\u00e9cide \u00e0 compter au nombre des ph\u00e9nom\u00e8nes objectifs la pr\u00e9sence d\u2019une mentalit\u00e9 subjective, oppositionnelle et mystique, de contradiction, et se pr\u00e9pare \u00e0 en chercher les causes ; ou bien le caract\u00e8re subjectif, se r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 soi-m\u00eame dans son absurdit\u00e9 et sa contradiction, s\u2019efforce alors d\u2019\u00e9tablir sa r\u00e9flexion sur des bases nouvelles, lib\u00e9r\u00e9es de la contradiction, c\u2019est-\u00e0-dire sur des fondements universels.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">L\u2019effort lib\u00e9rateur propre \u00e0 la pens\u00e9e indienne semblent avoir eu, jusqu\u2019ici, pour origine le souci de penser et de vivre non-contradictoirement, non absurdement, de la part de natures plut\u00f4t \u00ab spirituelles \u00bb que \u00ab positives \u00bb. C\u2019est ce qui expliquerait le caract\u00e8re beaucoup plus empiriques que rationnel des m\u00e9thodes employ\u00e9es, ainsi que la multiplicit\u00e9 ou la divergence de ces m\u00e9thodes.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">L\u2019auteur r\u00e9sume pour nous les diverses directions dans lesquelles peut s\u2019orienter la technique lib\u00e9ratrice de la contradiction int\u00e9rieure : 1) Renoncement, d\u00e9tachement, asc\u00e8se dans les rapports de l&rsquo;individu avec l\u2019opposition, dans les Upanishads et le Tao\u00efsme. 2) Intensification \u00e0 l\u2019extr\u00eame du sentiment d\u2019opposition jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ait jailli, entre les termes de la contradiction, \u00ab l&rsquo;\u00e9tincelle illuminative \u00bb (p. 99), dans le Bouddhisme Zen. 3) L\u2019appel par voie directe de la part d\u2019une conscience unifi\u00e9e ; c\u2019est la vocation qui appartiendrait ici aux \u00ab lib\u00e9r\u00e9s dans la vie \u00bb.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">La l\u00e9gitime curiosit\u00e9 de l\u2019auteur s\u2019est donc appliqu\u00e9e, au cours de son voyage, \u00e0 l\u2019observation des m\u00e9thodes lib\u00e9ratrices de la troisi\u00e8me cat\u00e9gorie, celles qui se rattachent \u00e0 \u00ab l\u2019appel direct \u00bb, repr\u00e9sent\u00e9 ici, plus particuli\u00e8rement, par la vie exemplaire du \u00ab jivan mukta \u00bb indien, ou \u00ab d\u00e9livr\u00e9 dans la vie \u00bb. Mais il \u00e9tait bien entendu qu\u2019une telle observation, pour \u00eatre valable, exigeait que l\u2019observateur se pr\u00e9sent\u00e2t en simple curieux, qu\u2019il f\u00fbt libre de toute pr\u00e9f\u00e9rence id\u00e9ologique. Or, ce n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 le cas de l&rsquo;auteur. Et les indications d\u2019un reportage rigoureusement fid\u00e8le nous eussent \u00e9videmment enseign\u00e9 bien davantage que le commentaire laudatif et souvent m\u00eame lyrique de R. Godel. Le point de vue est, ici, nettement \u00ab id\u00e9aliste \u00bb, et m\u00eame \u00ab spiritualiste \u00bb. L\u2019\u00e9clairage dans lequel nous sont pr\u00e9sent\u00e9s les \u00ab jivan muktas \u00bb est, malheureusement, conditionn\u00e9 par ce point de vue.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Certes, nous abordons ici des questions extr\u00eamement d\u00e9licates. Il ne faut pas oublier que le probl\u00e8me de la contradiction est un probl\u00e8me douloureusement vivant au c\u0153ur de chacun de nous. L\u2019aborder, au point o\u00f9 l&rsquo;homme en est de la connaissance de soi, c\u2019est forc\u00e9ment descendre au plus t\u00e9n\u00e9breux et au plus r\u00e9tractile de nous-m\u00eames, c\u2019est affronter notre propre inconnu. Il n\u2019est donc pas \u00e9tonnant que nous tombions parfois dans des pi\u00e8ges que nous ne pouvions pr\u00e9voir. Tandis qu\u2019on croit bien dominer le probl\u00e8me, c\u2019est encore lui qui nous domine ! Ainsi devons-nous prendre garde ici \u00e0 ce que la personne du \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb ne se transforme pour nous en un tel pi\u00e8ge. Ne risquons-nous pas, en effet, \u00e0 leur propos, de r\u00e9duire le probl\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral de la contradiction humaine au seul probl\u00e8me de la r\u00e9ussite de quelques \u00ab sages \u00bb, en m\u00eame temps que nous serions port\u00e9s \u00e0 voir dans ces r\u00e9ussites les symboles d\u2019un nouvel Id\u00e9al ou d\u2019une nouvelle Mystique ?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">L\u2019int\u00e9r\u00eat pr\u00e9sent\u00e9 par l\u2019enseignement d\u2019un Krishnamurti tient justement \u00e0 l&rsquo;effort qu\u2019il d\u00e9ploie pour universaliser le probl\u00e8me de la contradiction. Ne fait-il pas l\u2019impossible pour porter le d\u00e9bat sur un plan tout \u00e0 fait \u00e9tranger \u00e0 celui adopt\u00e9 jusqu&rsquo;ici pur la tradition indienne ? C\u2019est dans le m\u00eame esprit qu&rsquo;il nous demande de prendre garde aux pi\u00e8ges constamment tendus par notre d\u00e9sir inconscient de justifier certaines id\u00e9es ou valeurs particuli\u00e8res par le moyen de tel jugement int\u00e9ress\u00e9 : l\u2019un de ses leit-motiv n&rsquo;est-il pas qu\u2019il faut consid\u00e9rer le probl\u00e8me de la dualit\u00e9, en lui-m\u00eame, \u00e0 part toute autre pr\u00e9occupation ?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le livre de R. Godel montre bien \u00e0 quel point il est difficile de se garder de la tendance justificatrice ou laudative. Nous souhaitons pourtant que cet ouvrage ait une large audience, qu\u2019il am\u00e8ne le grand public \u00e0 s\u2019int\u00e9resser davantage \u00e0 des probl\u00e8mes encore peu divulgu\u00e9s. Les r\u00e9serves et les critiques que nous allons ici formuler \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son contenu devront, d\u2019ailleurs, \u00eatre imm\u00e9diatement port\u00e9es sur un plan tout \u00e0 fait g\u00e9n\u00e9ral. S\u2019il est un domaine o\u00f9 la discussion doit exclure tout esprit pol\u00e9mique, c\u2019est bien celui que nous abordons ici. La lumi\u00e8re, peu \u00e0 peu, gagnera tous les esprits. Mais de larges \u00e9changes de vues doivent n\u00e9cessairement pr\u00e9luder \u00e0 un effort plus g\u00e9n\u00e9ral de mise au point. Or, de tels \u00e9changes ne semblent possibles que si nous parvenons \u00e0 fixer notre attention, d\u2019une mani\u00e8re tout exclusive, sur le seul objet de nos recherches, abstraction faite de la personne de nos collaborateurs occasionnels. Autrement dit, devons-nous commencer nous-m\u00eames par nous affranchir du carcan de la contradiction ancestrale du Moi et de l\u2019Autre. Les \u00ab personnes \u00bb ne sont plus l\u00e0 qu\u2019\u00e0 titre cr\u00e9atif : elles se sont lib\u00e9r\u00e9es du sentiment oppositionnel de soi.<\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong>I<\/strong><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Du peu de choses que nous relate R. Godel sur le comportement habituel des \u00ab jivan muktas \u00bb \u2014 on aimerait ici m\u00eame une description plus pouss\u00e9e, plus famili\u00e8re, nous permettant d&rsquo;imaginer ce que serait pour nous leur compagnie \u2014 on en d\u00e9duit assez vite qu&rsquo;il s\u2019agit l\u00e0 de gens tout \u00e0 fait normaux, aussi parfaitement normaux, \u00e9quilibr\u00e9s et sains que possible. Ils sont libres de la plupart des sentiments qui, chez l\u2019homme ordinaire, constituent autant d\u2019entraves \u00e0 une action exclusivement positive et cr\u00e9atrice, individuellement continue et accomplie avec le maximum de chances de r\u00e9ussite. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils ne connaissent plus ni l\u2019angoisse ni l\u2019impatience, le d\u00e9couragement ni le d\u00e9sir, l\u2019envie ni le regret. Et pourtant nous ne sommes pas devant des solitaires, des asc\u00e8tes. Le \u00ab jivan muhta \u00bb, en effet, \u00ab <em>peut vaquer aux occupations de la vie sans \u00e9clipse de son \u00e9tat b\u00e9atifique<\/em> \u00bb (p. 57).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Une telle sant\u00e9 psychologique est, apparemment, le r\u00e9sultat d\u2019une v\u00e9ritable gu\u00e9rison int\u00e9rieure : la d\u00e9chirure interne qui r\u00e9sulte de notre sentiment ordinaire de la contradiction du Moi et du Non-Moi s\u2019est, en eux, cicatris\u00e9e. \u00ab <em>Toute forme de dualisme a pris fin, le conflit des oppos\u00e9s cesse d\u2019\u00eatre \u00e9prouv\u00e9, il r\u00e8gne un climat d\u2019absolue libert\u00e9<\/em>. \u00bb (p. 133). Libert\u00e9, sant\u00e9, et aussi R\u00e9alit\u00e9. \u00ab <em>Sans le R\u00e9el<\/em>, dit Krishnamurti, <em>l\u2019existence est conflit et douleur<\/em> (Causeries, 1945, p. 96)&#8230; <em>Le conflit cesse lorsqu\u2019on se trouve tout \u00e0 fait seul, dans l&rsquo;esseulement du R\u00e9el<\/em> \u00bb (Id., p. 98). Un tel \u00ab esseulement \u00bb n\u2019a \u00e9videmment rien \u00e0 voir ici avec la solitude, o\u00f9 l&rsquo;absence de l&rsquo;Autre est ressentie comme une souffrance. Un tel \u00ab esseulement \u00bb est la situation d\u2019une conscience non-oppositionnelle de soi, pour laquelle le Moi et l&rsquo;Autre sont toujours en pr\u00e9sence, mais jamais en opposition. Le \u00ab lib\u00e9r\u00e9 \u00bb est, avant tout, un gu\u00e9ri du mal de l\u2019opposition.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Et pourtant, de nombreuses pages des \u00ab <em>Essais sur l&rsquo;Exp\u00e9rience Lib\u00e9ratrice<\/em> \u00bb viennent contredire cette premi\u00e8re impression. L\u2019auteur fait, en effet, tr\u00e8s souvent allusion aux \u00ab jivan muktas \u00bb comme \u00e0 des \u00eatres absolument extraordinaires, presque mythiques. \u00ab <em>Position singuli\u00e8re o\u00f9 la conscience rompant, en quelque sorte, avec le plan de ses activit\u00e9s famili\u00e8res, se situe hors du monde ph\u00e9nom\u00e9nal<\/em> \u00bb (p. 45) Le \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb aurait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans \u00ab une dimension nouvelle \u00bb (p. 44) Ailleurs, lui est attribu\u00e9 la qualit\u00e9 myst\u00e9rieuse de \u00ab <em>d\u00e9tenteur du Sacrement de vie<\/em> \u00bb (p. 162). De sorte que \u2014 et c&rsquo;est l\u00e0 ce qui devient dangereux \u2014 deux esp\u00e8ces d\u2019hommes seraient, d\u00e8s aujourd&rsquo;hui, face \u00e0 face. Entre eux et nous, les \u00ab lib\u00e9r\u00e9s \u00bb et les hommes ordinaires, il n\u2019y aurait plus de communication possible. Ou bien les \u00e9changes ne pourraient plus se faire que par le moyen d\u2019une myst\u00e9rieuse m\u00e9tapsychie. \u00ab <em>Plong\u00e9s dans le champ d&rsquo;\u00e9nergie qui se d\u00e9gage d\u2019un \u00ab homme lib\u00e9r\u00e9 \u00bb, les individus subissent&#8230; d&rsquo;abord un renforcement g\u00e9n\u00e9ral de leurs complexes psychiques&#8230; Les transformations op\u00e9r\u00e9es n\u2019offrent point toujours au d\u00e9but un caract\u00e8re \u00e9thique ; aucune discrimination de valeur n&rsquo;y pr\u00e9side<\/em>, etc&#8230; \u00bb (p. 136). La sant\u00e9 psychologique aurait, ici, d&rsquo;\u00e9tranges influences ! Mais il faut se demander, justement, si les pr\u00e9jug\u00e9s et les faiblesses propres \u00e0 la conscience commune ne la porteraient pas ici \u00e0 se faire certaines illusions. Aucun \u00ab champ d&rsquo;\u00e9nergie \u00bb ne \u00ab se d\u00e9gage \u00bb, probablement, de la personne du jivan mukta. Simplement la conscience oppositionnelle, aux prises avec l&rsquo;image plus ou moins fantastique qu\u2019elle se forme du \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb, est-elle toute pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 \u00e9prouver d\u2019\u00e9tranges malaises dans sa compagnie ; tout se passe donc, en toute probabilit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;elle-m\u00eame !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Sans doute sommes-nous pris, en quelque sorte, dans un cercle vicieux. Car, en toute objectivit\u00e9, l\u2019observation du comportement d&rsquo;un \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb, pour \u00eatre valable, devrait venir d&rsquo;un autre lib\u00e9r\u00e9. L\u2019opinion que peut se faire de l&rsquo;\u00e9tat de parfaite sant\u00e9 psychologique d&rsquo;un \u00ab gu\u00e9ri de la contradiction \u00bb un esprit encore charg\u00e9 d\u2019ambivalence ne semble pas scientifiquement recevable. Il est arriv\u00e9 \u00e0 Krishnamurti de s&rsquo;\u00e9crier, un jour qu\u2019on lui parlait de sa \u00ab r\u00e9alisation \u00bb : \u00ab <em>Messieurs, comment savez-vous que je me suis r\u00e9alis\u00e9 ? Pour le savoir, il faudrait que vous le soyez vous-m\u00eames <\/em>\u00bb (\u00ab Madras 1947-B\u00e9nar\u00e8s 1949 \u00bb, p. 123). Ici se trouve pos\u00e9 tout le probl\u00e8me des rapports d&rsquo;expression entre conscience-oppositionnelle et conscience-unifi\u00e9e. Ce probl\u00e8me aura sans doute longtemps encore un caract\u00e8re dramatique. Pour R. Godel, un tel probl\u00e8me est insoluble. \u00ab <em>Aucun pont ne joint les d\u00e9marches de l\u2019esprit captif de la dualit\u00e9 et l&rsquo;ultime exp\u00e9rience<\/em>. \u00bb (p. 116) Mais cette affirmation ne part-elle pas d&rsquo;un point ds vue par trop fataliste et m\u00eame r\u00e9sign\u00e9 ? D\u2019autant plus que le \u00ab pont \u00bb existe : c\u2019est le chemin de terre ferme qu\u2019il appartient \u00e0 chacun de tracer en lui-m\u00eame de sa propre contradiction \u00e0 sa propre unification !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Les \u00ab lib\u00e9r\u00e9s vivants \u00bb sont, \u00e0 notre avis, les importants t\u00e9moignages d\u2019une sorte de lente maturation psychologique de l\u2019humanit\u00e9. En m\u00eame temps qu\u2019ils nous enseigneraient qu\u2019une telle maturation est sans doute possible sur une plus vaste \u00e9chelle. De toutes mani\u00e8res, la valeur de leur exp\u00e9rience est humaine, elle a une signification universelle, ou elle n\u2019est rien. De nombreux textes de Krishnamurti expriment une opinion analogue. Nous ne reproduirons ici que les lignes suivantes :<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>Il n\u2019est pas important de savoir qui s\u2019est r\u00e9alis\u00e9, mais il est important d\u2019\u00eatre conscient de l\u2019attitude o\u00f9 l&rsquo;on se trouve lorsqu\u2019on \u00e9coute ce que dit un autre. Nous \u00e9coutons avec espoir et appr\u00e9hension ; nous cherchons la lumi\u00e8re d\u2019un autre, mais nous ne sommes pas \u00e0 la fois assez alertes et assez passifs pour comprendre. Si l&rsquo;homme qui s\u2019est lib\u00e9r\u00e9 semble combler nos d\u00e9sirs nous l&rsquo;acceptons, sinon nous continuons \u00e0 rechercher celui qui nous comblera ; ce que la plupart de nous d\u00e9sirent c\u2019est la satisfaction \u00e0 diff\u00e9rents niveaux. Ce qui est important n\u2019est pas de reconna\u00eetre celui qui s\u2019est lib\u00e9r\u00e9 mais de vous comprendre vous-m\u00eame<\/em>. \u00bb (Causeries, 1945, p. 116)<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ce qui est le plus important, c\u2019est la compr\u00e9hension de notre Moi dans ses rapports avec l&rsquo;Autre, que cet Autre soit un \u00ab lib\u00e9r\u00e9 \u00bb ou non. Comment bannir l&rsquo;opposition, comment \u00e9couter les Autres, leur parler \u00ab sans espoir ni appr\u00e9hension \u00bb, l\u00e0 est le grand probl\u00e8me de l\u2019homme, le probl\u00e8me de nos rapports avec tous les autres hommes, quels qu\u2019ils soient, vertueux ou vicieux, puissants ou faibles, unifi\u00e9s ou ambivalents. Si je veux me rendre capable de comprendre l\u2019\u00e9tat du \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb, il me faut \u00e9videmment commencer par ne plus sentir sa pr\u00e9sence en tant que pr\u00e9sence-extraordinaire-par-rapport-\u00e0-la-mienne ! En effet : \u00ab <em>Si je me situe par opposition, il n\u2019y a pas de compr\u00e9hension<\/em>. \u00bb (Krishnamurti ; Oja\u00ef, 1944, p. 11) Pour tout dire, il me faut commencer par me d\u00e9barrasser de toute id\u00e9e pr\u00e9con\u00e7ue de \u00ab sublime exp\u00e9rience \u00bb, \u00ab d&rsquo;affranchissement des formes \u00bb, de \u00ab dimension nouvelle \u00bb, etc&#8230;. pour me faire simplement et cr\u00e9ativement r\u00e9ceptif. En quelque sorte, dois-je commencer moi-m\u00eame par r\u00e9aliser en moi l\u2019atmosph\u00e8re d&rsquo;une conscience lib\u00e9r\u00e9e. Ce qui a du moins l&rsquo;avantage de me prouver \u00e0 moi-m\u00eame que cet \u00e9tat ne doit rien avoir d&rsquo;extraordinaire, en d\u00e9pit de l\u2019extr\u00eame difficult\u00e9 qu&rsquo;il y a certainement \u00e0 se maintenir dans un tel \u00e9tat objectif, r\u00e9ceptif, de bonne sant\u00e9 psychologique !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il ne semblerait m\u00eame pas exag\u00e9r\u00e9 d\u2019aller jusqu\u2019\u00e0 craindre que la formation d&rsquo;un v\u00e9ritable, mythe du \u00ab lib\u00e9r\u00e9 vivant \u00bb en v\u00eent \u00e0 servir d\u2019expression nouvelle \u00e0 la tendance spontan\u00e9e de l&rsquo;homme \u00e0 diviser l\u2019humain en types d&rsquo;humanit\u00e9s contradictoires. Pour Krishnamurti, cette forme nouvelle de la Division trouverait naturellement sa place dans le cadre traditionnel de l\u2019avidit\u00e9 humaine. \u00ab <em>La division de l&rsquo;homme contre l&rsquo;homme est le r\u00e9sultat de l&rsquo;avidit\u00e9 et de l\u2019ignorance, et c\u2019est ainsi l&rsquo;avidit\u00e9 et l\u2019ignorance qui cr\u00e9ent le chef et ses troupes, le ma\u00eetre spirituel et ses disciples, le lib\u00e9r\u00e9 et l\u2019ignorant<\/em> \u00bb (Causeries, 1945, p. 103). C\u2019est, \u00e9videmment, une cons\u00e9quence de sa gu\u00e9rison du mal int\u00e9rieur de dualit\u00e9 que sa propre condition unifi\u00e9e ne puisse servir de tremplin au \u00ab lib\u00e9r\u00e9 \u00bb pour s\u2019\u00e9lever au-dessus des autres hommes : \u00ab <em>Le sage qui a la compr\u00e9hension ne pense pas \u00e0 l\u2019homme en termes de division<\/em>. \u00bb (Id., p. 103).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Comment ne serait-ce pas, dans ces conditions, perp\u00e9trer une sorte d&rsquo;attentat contre la v\u00e9ritable sagesse que de l\u2019\u00e9riger en Vertu supr\u00eame, conf\u00e9rant \u00e0 ses d\u00e9tenteurs une sorte de qualit\u00e9 supra-humaine ? Non ! l\u2019homme unifi\u00e9 n\u2019est pas un \u00ab homme sup\u00e9rieur \u00bb : c\u2019est un homme ordinaire, mais qui n\u2019est plus soumis \u00e0 la fatalit\u00e9 de l&rsquo;auto-contradiction. Et son affranchissement ne saurait m\u00eame pas le dispenser de l&rsquo;obligation pratique d\u2019appartenir au monde absurde et contradictoire qui l\u2019environne ! Krishnamurti s\u2019est s\u00fbrement pos\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame la question dramatique de sa propre participation au monde de la dualit\u00e9, puisqu\u2019il y r\u00e9pond par ces paroles significatives : \u00ab <em>Ne pouvons-nous pas vivre sans avidit\u00e9 au milieu des avides ? Au milieu des malades ne pouvons-nous \u00eatre sains ? Alors seulement nous pouvons vivre avec le monde et ne pas lui appartenir<\/em> \u00bb (Id., p. 40). La sant\u00e9 psychologique n\u2019est pas un privil\u00e8ge. Elle est le fruit d\u2019une cr\u00e9ation, d\u2019une d\u00e9couverte, dont ceux qui l&rsquo;ont faite sont les premiers \u00e0 refuser de croire qu\u2019elle doive rester une exp\u00e9rience limit\u00e9e \u00e0 quelques individus !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">La sant\u00e9 doit, ici, se convertir en v\u00e9rit\u00e9, afin de se rendre accessible \u00e0 tous. Et surtout en v\u00e9rit\u00e9s de connaissance, qui sont naturellement impersonnelles, ind\u00e9pendantes de tout individu particulier, bonnes pour tous, indistinctement. La v\u00e9rit\u00e9, qui est le bien de tous, ne peut appartenir \u00e0 personne, de sorte qu&rsquo;identifier quelqu\u2019un \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 est parfaitement contradictoire. Krishnamurti, pour exprimer la m\u00eame chose, n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 employer les formules les plus v\u00e9h\u00e9mentes : \u00ab <em>Si nous nous appuyons sur quelqu\u2019un, quelque noble et grand qu\u2019il soit, nous sommes compl\u00e8tement perdus <\/em>\u00bb (Causeries, 1945, p. 58). Le meilleur moyen de pr\u00e9venir l\u2019apparition si dangereuse d\u2019un mythe du lib\u00e9r\u00e9 vivant ne serait-il pas, dans ces conditions, d&rsquo;essayer de formuler quelles sont les conditions g\u00e9n\u00e9rales d\u2019accession pour l\u2019individu, \u00e0 l\u2019\u00e9tat de non-opposition ? Mais, aux dires de l\u2019auteur, celui-ci \u00e9chapperait \u00e0 toute \u00ab <em>description positive<\/em> \u00bb, et \u00ab <em>ne pourrait \u00eatre compris qu\u2019en le vivant<\/em> \u00bb (p. 67). C\u2019est l\u00e0 une th\u00e9orie extr\u00eamement dangereuse. La qualit\u00e9 de \u00ab lib\u00e9r\u00e9 \u00bb, \u00e0 laquelle on ne peut emp\u00eacher qui que ce soit d\u2019aspirer, ne pourrait \u00eatre en effet prouv\u00e9e par ceux qui se l\u2019attribuent, et encore moins rationnellement divulgu\u00e9e ! Or, dans une telle situation se trouve le germe d\u2019une v\u00e9ritable Religion des lib\u00e9r\u00e9s et de l\u2019\u00e9tat de lib\u00e9ration. On ne peut plus, en effet, que croire \u2014 sans certitude rationnelle \u2014 dans sa propre \u00ab lib\u00e9ration \u00bb ou dans celle des autres ! \u00c0 Religion nouvelle, nouvelle forme de l\u2019exploitation humaine : R. Godel reconna\u00eet que ce mode d\u2019exploitation de la cr\u00e9dulit\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 tout \u00e0 fait courant dans l\u2019Inde elle-m\u00eame (voir p. 48 et 49).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Encore une fois, on ne voit d&rsquo;autre rem\u00e8de \u00e0 une telle menace que dans la r\u00e9ussite progressive d\u2019un mode d\u2019expression de plus en plus \u00e9vocateur et pr\u00e9cis de l\u2019\u00e9tat de non-contradiction. N\u2019est-il pas possible que des hommes unifi\u00e9s qui auraient eu la chance de parvenir \u00e0 un niveau suffisant de formation intellectuelle nous am\u00e8nent sur la voie d\u2019une meilleure compr\u00e9hension de leur \u00e9tat ? Nous pensons ici \u00e0 l\u2019exemple d&rsquo;un Krishnamurti, dont, en ce domaine, l\u2019effort personnel d\u2019expression d\u00e9passe sans doute tout ce qui a \u00e9t\u00e9 fait jusqu&rsquo;ici. Devant ces progr\u00e8s, n&rsquo;est-il pas possible d&rsquo;en esp\u00e9rer d&rsquo;autres ? De toutes mani\u00e8res, n&rsquo;est-il pas pr\u00e9f\u00e9rable d&rsquo;attendre avec confiance une \u00e9lucidation que de se r\u00e9signer \u00e0 l\u2019agnosticisme ? Avoir confiance dans la lumi\u00e8re finale, est-ce que cela ne maintient pas dans cet \u00ab \u00e9veil \u00bb salutaire auquel Krishnamurti fait si souvent allusion ? \u00ab V<em>ous ne pouvez \u00e0 aucun moment \u00e9chapper \u00e0 l\u2019ignorance, elle doit \u00eatre dispers\u00e9e par votre propre \u00e9veil<\/em> \u00bb (Id., p. 71). Or, n\u2019est-ce pas d\u2019un \u00e9veil permanent \u00e0 ces questions, que doit finalement jaillir un mode d\u2019expression ad\u00e9quat.<\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong>II<\/strong><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le point de vue particulier auquel se place R. Godel lorsqu\u2019il observe, pour nous l\u2019expliquer, l\u2019attitude du \u00ab jivan mukta \u00bb, a son origine dans une position m\u00e9taphysique beaucoup plus g\u00e9n\u00e9rale dont nous allons maintenant dire quelques mots.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>Par del\u00e0 les fronti\u00e8res de la psych\u00e9 existe-t-il un royaume inconnu, un univers de la transcendance qui, pour se laisser identifier, requiert d&rsquo;autres pouvoirs que ceux de la pens\u00e9e ? &#8230; Dans quel vide ou dans quelle pl\u00e9nitude plonge celui qui peut suivre \u00e0 la trace la clart\u00e9 de la conscience jusqu\u2019\u00e0 sa source ? Comment la nommer, cette conscience illumin\u00e9e de sa propre lumi\u00e8re ? Intuition transcendante ? Fonction de r\u00e9f\u00e9rence axiale ? Toute terminologie est fautive&#8230; Aussit\u00f4t que sont abolies les notions de temps et d\u2019espace les mots forg\u00e9s dans l\u2019\u00e9tendue et la dur\u00e9e n\u2019ont plus de sens<\/em>. \u00bb (p. 132).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ici est le point central autour duquel s\u2019ordonnent les \u00ab <em>Essais sur l\u2019Exp\u00e9rience Lib\u00e9ratrice<\/em> \u00bb. Il consiste dans l&rsquo;affirmation de la dualit\u00e9 fondamentale du monde : d&rsquo;une part l&rsquo;incr\u00e9\u00e9, l\u2019Absolu, le Transcendant, et, d\u2019autre part, le monde \u00ab apparent \u00bb des formes cr\u00e9\u00e9es, des individus concrets et multiples. C\u2019est, justement, parce qu\u2019il appartiendrait \u00e0 l&rsquo;univers transcendant que le \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb \u2014 par cons\u00e9quent \u00ab <em>situ\u00e9 hi\u00e9rarchiquement dans un plan supra-sensoriel, supra-intellectuel, supra-affectif<\/em> \u00bb (p. 55) \u2014 se formerait du monde auquel nous appartenons \u00ab <em>une notion enti\u00e8rement diff\u00e9rente de la n\u00f4tre<\/em>. \u00bb (p. 55).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais une question tr\u00e8s importante se pose ici. L\u2019exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice, qui gu\u00e9rit l\u2019individu de la d\u00e9viation oppositionnelle, et \u00e0 laquelle nous convient d\u2019une part les \u00ab jivan muktas \u00bb et, d\u2019autre part, Krishnamurti, doit-elle \u00eatre si vite catalogu\u00e9e comme se d\u00e9roulant dans le cadre traditionnel propos\u00e9 par la philosophie platonicienne et n\u00e9o-platonicienne, c\u2019est-\u00e0-dire dans le cadre de la contradiction d\u2019un monde absolu des Id\u00e9es ou Essences et d\u2019un monde relatif des Apparences ? La question doit \u00eatre pos\u00e9e en toute franchise. R. Godel y r\u00e9pond par l\u2019affirmative. La \u00ab lib\u00e9ration \u00bb, ce serait l\u2019\u00e9vasion de l&rsquo;individu au del\u00e0 des limitations de sa forme concr\u00e8te s\u00e9par\u00e9e, la r\u00e9alisation de la conscience dans le centre absolu de l\u2019Incr\u00e9\u00e9, de l\u2019Essence primordiale. Ainsi le \u00ab jivan mukta \u00bb aurait-il \u00ab <em>p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 empiriquement dans un plan de conscience transcendant et unifiant toutes les positions variables, d\u2019o\u00f9 le monde nous appara\u00eet relatif<\/em> \u00bb (p. 52). En fait, nous entrons dans le monde noum\u00e9nal, dont Kant refusait l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 une pens\u00e9e marqu\u00e9e originellement du sceau ind\u00e9l\u00e9bile de l&rsquo;espace et du temps.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Nous croyons, pour notre part, tout \u00e0 fait contestable le proc\u00e9d\u00e9 qui consiste \u00e0 vouloir d\u00e9finir l\u2019exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice de dualit\u00e9 comme un ph\u00e9nom\u00e8ne capable d&rsquo;un rapport quelconque avec le syst\u00e8me de la dualit\u00e9 lui-m\u00eame ! \u00ab <em>Acc\u00e9der au Transcendant<\/em> \u00bb, cela n\u2019a de sens que si l&rsquo;on est prisonnier de la contradiction essence-existence. Si l\u2019homme unifi\u00e9 ne croit plus \u00e0 la Transcendance, ce n\u2019est pas qu\u2019il y est plong\u00e9 : c\u2019est qu\u2019il s\u2019est vraiment d\u00e9gag\u00e9, des m\u00e2choires de la contradiction essence-existence, et affranchi de l\u2019illusion m\u00eame du Transcendant ! Krishnamurti a critiqu\u00e9 la m\u00e9ditation qui n&rsquo;est qu&rsquo;un effort de la pens\u00e9e contradictoire pour atteindre \u00e0 quelque \u00ab transcendance \u00bb :<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>Les uns emploient des techniques vari\u00e9es pour atteindre des domaines transcendants, mais les moyens qu\u2019ils emploient&#8230; font de l\u2019homme leur esclave&#8230; La m\u00e9ditation, telle qu\u2019elle est pratiqu\u00e9e en g\u00e9n\u00e9ral, est l&rsquo;avidit\u00e9 de devenir ou de ne pas devenir, elle est une forme subtile d\u2019auto-expansion&#8230; elle n\u2019est qu\u2019une lutte \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du monde de la dualit\u00e9&#8230; Si vous \u00eates \u00e0 la recherche d\u2019un but, vous trouverez les moyens de l\u2019atteindre, mais un tel but n\u2019est pas le R\u00e9el<\/em>. \u00bb (Causeries, 1945, p. 88).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">La R\u00e9alit\u00e9 o\u00f9 vit l&rsquo;homme lib\u00e9r\u00e9 de la contradiction int\u00e9rieure n\u2019est pas un lieu de \u00ab transcendance \u00bb, c\u2019est un lieu o\u00f9 les rapports entre les id\u00e9es et les rapports entre les \u00eatres sont d\u00e9livr\u00e9s de l\u2019opposition. On n\u2019essaie plus d\u2019y amener la victoire du Bien sur le Mal, du Nous-Autres sur le Vous-Autres, du Transcendant sur l&rsquo;Apparent, de l\u2019incr\u00e9\u00e9 sur le Cr\u00e9\u00e9. \u00ab <em>La R\u00e9alit\u00e9 n\u2019est-elle pas toujours l\u2019incr\u00e9\u00e9 ? Et l\u2019esprit ne doit-il pas cesser de cr\u00e9er, de formuler, s\u2019il veut \u00e9prouver par exp\u00e9rience l\u2019incr\u00e9\u00e9 ?<\/em> \u00bb (Krishnamurti ; Id., p. 44 et 45). Or, ne cherche-t-il pas \u00e0 \u00ab cr\u00e9er \u00bb d\u2019une mani\u00e8re tout artificielle, l\u2019esprit qui affirme l\u2019\u00eatre d\u2019un \u00ab monde absolu \u00bb contradictoirement au non-\u00eatre d\u2019un \u00ab monde relatif \u00bb ? L\u2019incr\u00e9\u00e9 et le cr\u00e9\u00e9 de la contradiction n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 que des \u00eatres d\u2019illusion, parce que n\u00e9s seulement de leur opposition r\u00e9ciproque. Tandis que l&rsquo;incr\u00e9\u00e9-du-R\u00e9el semble bien, lui, devoir justement sa R\u00e9alit\u00e9 au fait qu\u2019il est ant\u00e9rieur \u00e0 toute s\u00e9paration-contradiction artificielle, par l&rsquo;esprit, du cr\u00e9\u00e9 et de l\u2019incr\u00e9\u00e9.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Krishnamurti parle, quelque part, des \u00ab <em>ruses du moi<\/em> \u00bb. Or, l\u2019imagination, par la pens\u00e9e, d\u2019un Incr\u00e9\u00e9 \u00ab transcendant \u00bb, se posant par opposition \u00e0 notre monde commun n\u2019est, sans doute, que l\u2019effet d\u2019une de ces ruses. &#8230; N\u2019est-ce pas d\u2019une mani\u00e8re tout inconsciente que \u00ab <em>nous d\u00e9ployons nos efforts \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des constructions du moi, quelques grandes et glorifi\u00e9es qu\u2019elles puissent \u00eatre<\/em> \u00bb (Id., p. 140) ? Ainsi l\u2019Incr\u00e9\u00e9-transcendant n\u2019est-il probablement que l\u2019une de ces formes grandioses o\u00f9 il arrive au Moi oppositionnel de s\u2019informer. Il est m\u00eame possible qu\u2019on s\u2019avise un jour que tout l\u2019\u00e9difice de la philosophie traditionnelle, depuis les origines, se rattache au conditionnement psychologique de la dualit\u00e9-contradiction du Moi et du Non-Moi. Alors une v\u00e9ritable psychanalyse de tous les syst\u00e8mes philosophiques pourrait s\u2019instituer, qui les \u00e9tablirait chacun en particulier dans cette perspective unique : celle de la contradiction int\u00e9rieure. \u00ab <em>Notre plus grande difficult\u00e9 n\u2019est pas de r\u00e9soudre des probl\u00e8mes mais de comprendre profond\u00e9ment, totalement le cr\u00e9ateur des probl\u00e8mes, c\u2019est-\u00e0-dire nous-m\u00eames<\/em> \u00bb (Paris, 1950, p. 10) dit justement Krishnamurti. Il n\u2019y a sans doute pas, en effet, d\u2019autre \u00ab probl\u00e8me philosophique \u00bb que celui des rapports entre les sentiments que chacun de nous se forme, n\u00e9cessairement, du Moi et du Non-Moi. C\u2019est ce qui explique que les vieilles conceptions de la Philosophie ne peuvent absolument pas nous aider \u00e0 comprendre ce qui se passe dans \u00ab l&rsquo;exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice \u00bb du sentiment int\u00e9rieur d\u2019opposition. Elles ne peuvent m\u00eame que nous d\u00e9tourner de cette compr\u00e9hension. Tandis que nous devons nous attendre \u00e0 ce que la compr\u00e9hension du probl\u00e8me int\u00e9rieur de l\u2019opposition nous apporte la cl\u00e9 de tous les syst\u00e8mes philosophiques et nous d\u00e9voile le sens de leur \u00e9chec.<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il est curieux de constater ici par quel \u00e9trange d\u00e9tour certaines d\u00e9couvertes r\u00e9centes de la science peuvent \u00eatre mobilis\u00e9es pour la d\u00e9fense des vieilles conceptions n\u00e9oplatoniciennes et spiritualistes de la Transcendance. La science moderne, notamment, en nous d\u00e9voilant la structure de la mati\u00e8re, faite de corpuscules inaccessibles aux sens, devrait nous \u00e9tablir dans cette opinion que notre monde quotidien est un monde d\u2019apparences, derri\u00e8re lequel s\u2019\u00e9tendrait un monde absolu, dont la connaissance deviendrait alors un objectif commun \u00e0 la fois au math\u00e9maticien et au mystique ! R. Godel reprend ici \u00e0 son compte les lignes suivantes d\u2019Oppenheimer : \u00ab <em>Le monde d\u00e9fini par les sens est simplement un monde d\u2019apparences. Le monde de la r\u00e9alit\u00e9 se dissimule sous la surface des choses ; et dans ce monde r\u00e9el le mystique aussi bien que le savant s\u2019efforcent de p\u00e9n\u00e9trer par leurs techniques propres \u2014 le mystique par le silence des sens et l\u2019introspection, l\u2019homme de science par les math\u00e9matiques et le raisonnement inductif<\/em> \u00bb (P. 128)<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais, seul, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, le \u00ab lib\u00e9r\u00e9 vivant \u00bb aurait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans le domaine de l\u2019absolue r\u00e9alit\u00e9, surpassant en cela le math\u00e9maticien et le mystique qui, eux, ne sont encore jamais parvenus \u00e0 franchir le seuil fatidique pour s\u2019installer d\u2019une mani\u00e8re d\u00e9finitive dans l\u2019au-del\u00e0 du Transcendant ! Lui seul aurait atteint \u00e0 ce plan de conscience vraiment sup\u00e9rieur \u00ab <em>o\u00f9 les notions de forme, d\u2019espace, de temps, de logique, cessent d\u2019\u00eatre applicables<\/em> \u00bb (p. 43).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Or, il nous semble qu\u2019ici une importance excessive est attribu\u00e9e \u00e0 des d\u00e9couvertes qui, pour \u00eatre consid\u00e9rables, ne s\u2019en inscrivent pas moins \u00e0 la suite d\u2019une s\u00e9rie d\u00e9j\u00e0 importante d\u2019autres d\u00e9couvertes consid\u00e9rables de l\u2019esprit rationnel et positif. N\u2019est-ce pas depuis ses origines que le progr\u00e8s de la science a d\u00fb s\u2019ouvrir un chemin difficile dans la for\u00eat des pr\u00e9jug\u00e9s et des erreurs, c\u2019est-\u00e0-dire des \u00ab apparences \u00bb ? Et combien de fois m\u00eame des v\u00e9rit\u00e9s, d\u2019abord gagn\u00e9es sur l\u2019apparence, ne sont-elles pas retomb\u00e9es finalement dans le domaine des apparences, ayant \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9es par d&rsquo;autres v\u00e9rit\u00e9s ? Or, d&rsquo;apparence en v\u00e9rit\u00e9 et de v\u00e9rit\u00e9 en nouvelle apparence, la route est continue et l&rsquo;\u00e9volution est perp\u00e9tuelle. \u00c0 aucun moment il n\u2019est possible de distinguer un monde absolu des V\u00e9rit\u00e9s et un monde inf\u00e9rieur des Apparences ! Apparence et v\u00e9rit\u00e9 font ici partie, au m\u00eame titre, de la vie m\u00eame de la pens\u00e9e processive et cr\u00e9atrice.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Pour en revenir aux \u00ab jivan muktas \u00bb, l&rsquo;auteur tiendrait de leur propre aveu que l&rsquo;image qu&rsquo;ils se forment de notre monde ordinaire, du lieu \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;o\u00f9 leur conscience le leur d\u00e9couvre, serait celle d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 extr\u00eamement fluente : \u00ab <em>Leur Conscience a-t-elle pris refuge par del\u00e0 les cat\u00e9gories de la pens\u00e9e formelle, par del\u00e0 la sph\u00e8re affective, l&rsquo;intellect et le concept abstrait, par del\u00e0 te continuum espace-temps ? Je le croirais volontiers. Ils s\u2019expriment, autant que cela est possible, comme le feraient des voyageurs vivant dans une \u00e9trange contr\u00e9e sans lieu ni dur\u00e9e. Leurs expos\u00e9s demeurent toujours rigoureusement coh\u00e9rents et concordants. De la position qu\u2019ils occupent, notre monde \u00e0 la mesure humaine leur appara\u00eet \u00e0 travers une vision h\u00e9raclit\u00e9enne d\u2019impermanence et de flux. Cette projection d\u2019une id\u00e9e devant leur regard int\u00e9rieur rappelle, de tr\u00e8s pr\u00e8s, celle des th\u00e9oriciens modernes et de la Relativit\u00e9 en Physique<\/em> \u00bb (p. 49).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">On con\u00e7oit parfaitement que, comparativement au devenir-dans-l\u2019\u00eatre d\u2019une pens\u00e9e tranquillement cr\u00e9atrice, le devenir-pour-l\u2019\u00eatre de notre vie absurde, au processus constamment rompu par le renoncement, la trahison et la d\u00e9faite, ait tout \u00e0 fait l\u2019apparence d&rsquo;une agitation inconsistante. Mais on se demande dans quelle mesure ce tr\u00e8s juste sentiment d\u2019une agitation perp\u00e9tuellement contradictoire peut \u00eatre compar\u00e9 ici avec la vision de \u00ab certains th\u00e9oriciens modernes en Physique \u00bb. On ne voit pas, en effet, quelle th\u00e9orie scientifique pourrait \u00eatre capable d&rsquo;appr\u00e9hender une r\u00e9alit\u00e9 faite d\u2019\u00e9v\u00e9nements contradictoires, se d\u00e9roulant dans un temps discontinu o\u00f9 la cha\u00eene des \u00e9v\u00e9nements deviendrait impr\u00e9visible ! La Relativit\u00e9 a peut-\u00eatre d\u00e9couvert un certain jeu dans les rouages du monde, mais ce jeu a toujours exist\u00e9 et la machine n&rsquo;en a pas moins toujours march\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement, sans quoi toute Science aurait \u00e9t\u00e9 impossible ! D\u2019ailleurs, le progr\u00e8s de la Science est lui-m\u00eame un devenir-dans-l\u2019\u00eatre, l\u2019\u00eatre \u00e9tant ici le postulat fondamental de l\u2019unit\u00e9 spatio-temporelle du syst\u00e8me des rapports entre ph\u00e9nom\u00e8nes. Ici est l\u2019Absolu avec lequel l\u2019homme primitif lui-m\u00eame devait se maintenir id\u00e9alement en rapports, s\u2019il ne voulait voir s\u2019effondrer tout l\u2019\u00e9difice de ses humbles connaissances. La nature est une dans l\u2019espace et dans le temps, ou encore, d\u2019une fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale : le syst\u00e8me universel de l&rsquo;homme-monde est invariable et ne conna\u00eet ni ruptures dans l&rsquo;espace ni contradictions dans le temps. A cet ordre fondamental de l\u2019unit\u00e9 de l\u2019homme-monde, la Science peut, certes, assigner des limites toujours plus souples, apporter toujours plus de vari\u00e9t\u00e9, de \u00ab relativit\u00e9 \u00bb, l&rsquo;unit\u00e9-permanence de cet ordre restera \u00e0 jamais l\u2019Absolu de la science. Sans la reconnaissance de la loi universelle de l\u2019unit\u00e9 de l\u2019ordre de l\u2019homme-monde, ni l\u2019homme primitif ni le savant moderne ne pouvaient avancer dans la voie du conna\u00eetre. Le postulat de l\u2019unit\u00e9 physico-biologique du monde est le cadre immuable \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel le devenir de la connaissance a pris son d\u00e9part, et o\u00f9, pour jamais, il a son \u00e9panouissement. Parce qu\u2019il se d\u00e9roule dans le sein d\u2019une permanence, ce devenir est continu. L\u2019\u00e9volution de la connaissance ne peut conna\u00eetre de rupture. De l\u2019invention du feu \u00e0 celle de l&rsquo;atome, il n\u2019y a pas de solution de continuit\u00e9. Ni le feu, ni le bois qui me chauffe ne sont des \u00ab apparences \u00bb ; ce sont des v\u00e9rit\u00e9s. Ma connaissance de l\u2019atome ne me rapproche pas plus de l\u2019Absolu des choses que l&rsquo;humble connaissance que j&rsquo;ai du pouvoir r\u00e9chauffant d&rsquo;une flamb\u00e9e de broussailles ne m\u2019en \u00e9loigne ! L\u2019Absolu est LA PERMANENCE DE L\u2019HOMME qui, de la d\u00e9couverte du feu par nos premiers anc\u00eatres, a fait une v\u00e9rit\u00e9 analogue \u00e0 celle de l&rsquo;atome.<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>Une certaine parent\u00e9 d\u2019esprit rapproche le physicien moderne, le mystique occidental et le Sage indou<\/em> \u00bb, \u00e9crit R. Godel (p. 128). Tous les trois sont, en effet, sur le seuil du \u00ab monde absolu \u00bb ; l\u2019un d&rsquo;eux l\u2019aurait m\u00eame d\u00e9j\u00e0 franchi&#8230; Or, nous verrions plut\u00f4t dans ces trois types de personnalit\u00e9s les repr\u00e9sentants de trois moments capitaux de l\u2019\u00e9volution humaine : le mystique, c\u2019est le \u00ab croyant \u00bb de tous les \u00e2ges, tel qu\u2019il convertit spontan\u00e9ment dans la vision d\u2019un monde s\u00e9par\u00e9-contradictoire \u2014 le cr\u00e9\u00e9 et l\u2019Incr\u00e9\u00e9, l\u2019existant et le Transcendant, l\u2019humain et le Divin \u2014 sa propre contradiction int\u00e9rieure ; le physicien moderne, c\u2019est l\u2019homme pratique de tous les temps, install\u00e9 d\u00e8s l&rsquo;origine dans l&rsquo;\u00eatre universel et permanent de l&rsquo;ordre physique et biologique de l&rsquo;homme-monde. Certes, ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir du moment o\u00f9 se trouva explicitement formul\u00e9 le postulat du D\u00e9terminisme universel des ph\u00e9nom\u00e8nes \u2014 \u00e9tablissant l\u2019unit\u00e9 de la nature \u2014 que la Science fut constitu\u00e9e : alors se trouvait, en effet, d\u00e9finitivement \u00e9limin\u00e9e toute possibilit\u00e9 d&rsquo;intervention transcendante, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une force contraire \u00e0 l&rsquo;ordre normal des ph\u00e9nom\u00e8nes. Mais le comportement humain n\u2019\u00e9chappait pas pour autant d\u2019une mani\u00e8re d\u00e9finitive au conditionnement mystique et dualiste. Aujourd\u2019hui encore, si l\u2019homme pratique est \u00e9videmment lib\u00e9r\u00e9 de tout pr\u00e9jug\u00e9 de Transcendance \u2014 ou de Division de la nature \u2014 il n\u2019en est pas de m\u00eame de l\u2019homme moral et m\u00e9taphysique. Nous continuons de croire \u00e0 la Division-contradiction de l&rsquo;existant social et de l\u2019existant m\u00e9taphysique \u2014 opposition du Bien et du Mal, du Nous-Autres et du Vous-Autres, du Moi et du Non-Moi, de l\u2019\u00catre et du Non-\u00catre. De sorte qu\u2019on peut envisager une derni\u00e8re \u00e9tape lib\u00e9ratrice : l&rsquo;homme s\u2019affranchissant, jusque dans ses rapports avec lui-m\u00eame et avec l\u2019existant sans limites, de toute mentalit\u00e9 mystique de division, apr\u00e8s avoir pos\u00e9 le principe de l\u2019unit\u00e9 de l&rsquo;humain et de l\u2019ordre existentiel sans limites de l&rsquo;homme-monde. Le \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb viendrait, en quelque sorte, attester qu\u2019une telle lib\u00e9ration d\u00e9finitive de l\u2019homme de l\u2019esprit de Division-contradiction n\u2019est pas chose impossible. En lui, l\u2019homme moral et l\u2019homme m\u00e9taphysique ont rejoint la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 objective de l\u2019homme pratique. Sa repr\u00e9sentation de l\u2019existant moral est parfaitement unifi\u00e9e, ainsi que sa repr\u00e9sentation de l\u2019existant m\u00e9taphysique, unifi\u00e9e d&rsquo;un type d\u2019unification qui a son mod\u00e8le dans l&rsquo;unit\u00e9 attribu\u00e9e par l\u2019homme de science de tous les temps \u00e0 l\u2019ordre universel des ph\u00e9nom\u00e8nes. Pour l&rsquo;individu lib\u00e9r\u00e9 de la contradiction int\u00e9rieure, c&rsquo;est donc d&rsquo;une mani\u00e8re analogue que la nature, l\u2019homme et l&rsquo;infini font partie d\u2019une existence qui appartient \u00e0 l\u2019\u00eatre. Ainsi y aurait-il continuit\u00e9, dans le cadre d&rsquo;une \u00e9volution humaine s&rsquo;\u00e9tendant sur des mill\u00e9naires, entre, d&rsquo;une part, la REVOLUTION POSITIVE constitu\u00e9e par l&rsquo;av\u00e8nement du D\u00e9terminisme et, d\u2019autre part, la REVOLUTION PSYCHOLOGIQUE DE L\u2019UNITE telle que nous la propose aujourd&rsquo;hui le \u00ab lib\u00e9r\u00e9 de la vie \u00bb.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">L\u2019opinion que la Science moderne nous d\u00e9couvrirait la pr\u00e9sence d&rsquo;un Autre-Monde n&rsquo;est sans doute qu&rsquo;un effet de notre nostalgie des \u00e9poques lointaines o\u00f9 la pratique scientifique baignait encore dans une ambiance mystique de Division, de Transcendance et de Magie. On aurait donc ici l&rsquo;esquisse d&rsquo;un mouvement de r\u00e9gression. Mais l&rsquo;\u00e9volution va dans l\u2019autre sens : vers la lib\u00e9ration de l&rsquo;homme social et m\u00e9taphysique, subjectif et sentimental, de toute vision transcendentielle et dualiste de l&rsquo;humain et de l&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Pour ne pas garder les yeux fix\u00e9s, d&rsquo;une mani\u00e8re constante, sur ce qui constitue le fondement m\u00eame de toute connaissance pratique : l\u2019unit\u00e9, \u00e0 travers le temps et l\u2019espace, du syst\u00e8me physique et biologique de l\u2019homme-monde, on risque d\u2019aller se fourvoyer en de singuli\u00e8res impasses. \u00ab <em>Ce que l\u2019homme de science recherche aujourd\u2019hui<\/em>, affirme R. Godel, <em>c\u2019est l\u2019unit\u00e9 secr\u00e8te, le substrat cach\u00e9 sous la diversit\u00e9 des figures<\/em>. \u00bb Arriverait-il donc parfois \u00e0 l\u2019homme de science d\u2019oublier sur quel substrat parfaitement explicite la connaissance positive a \u00e9tabli, pour jamais, ses fondements ? L\u2019homme de science d\u2019aujourd\u2019hui est l\u2019homme-pratique de toujours : c\u2019est l\u2019unit\u00e9 de l\u2019ordre du monde dont il fait partie \u2014 exprim\u00e9e dans le postulat fondamental du D\u00e9terminisme des ph\u00e9nom\u00e8nes \u2014 qui conditionne absolument l&rsquo;\u00e9panouissement et le progr\u00e8s de sa recherche, ind\u00e9pendamment de tout appel d\u2019une \u00ab terra incognita \u00bb vers lequel tendrait cet effort ! R. Godel poursuit : \u00ab <em>Mais le substrat simple et ind\u00e9composable du r\u00e9el \u00e9chappera toujours aux poursuites d\u2019une science relativiste, discriminative et critique&#8230; L\u2019itin\u00e9raire prend fin sur cette falaise o\u00f9 s\u2019ach\u00e8vent le temps et l&rsquo;espace&#8230; La pens\u00e9e cessant d&rsquo;\u00eatre pens\u00e9e, l\u2019intuition transcendante jaillit en \u00e9clair de sa nu\u00e9e&#8230;<\/em> \u00bb Nous \u00e9tions bien dans une impasse ! L\u2019intelligence cr\u00e9atrice doit ici abdiquer, et nous devons d\u00e9sormais nous confier \u00e0 la plus myst\u00e9rieuse des \u00ab facult\u00e9s intuitives \u00bb\u00a0! Mais cela est, sans doute, logique : si un ab\u00eeme nous s\u00e9pare du \u00ab monde absolu \u00bb, aucune facult\u00e9 de notre \u00ab monde relatif \u00bb ne sera jamais capable d\u2019avoir avec lui aucun contact. On comprend aussi pourquoi, d\u00e8s que le \u00ab jivan mukta \u00bb franchit la supr\u00eame fronti\u00e8re, il nous devient aussit\u00f4t incompr\u00e9hensible : il a quitt\u00e9 en effet la mesure humaine pour la mesure divine. Le texte suivant en est un t\u00e9moignage : \u00ab <em>Nous voici aux confins de la psych\u00e9, sur les l\u00e8vres de la falaise que l\u2019esprit ne franchit pas. Par del\u00e0 brille, dans le crat\u00e8re de l\u2019\u00catre, l\u2019Inconnaissable Source de la Conscience, Conscience elle- m\u00eame. Nul n&rsquo;y peut plonger avec une seule pens\u00e9e du corps. \u00c0<\/em> <em>l\u2019\u00e9tape supr\u00eame, la r\u00e9alisation efface de l&rsquo;homme ce qui fut l&rsquo;apparence de son individualit\u00e9. Sa vie, sa v\u00e9rit\u00e9 est au centre, hors du temps et de l&rsquo;espace&#8230; C\u2019est en ce lieu que nous convie, au long de son fil d\u2019or, l\u2019intuition transcendante<\/em> \u00bb (p. 301).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">&gt;Mais quelle est donc cette \u00ab <em>fonction de transcendance<\/em> \u00bb (p. 46) \u00e0 laquelle nous devons ici faire appel ? Quels sont ses rapports, au sein de l\u2019esprit, avec la fonction spontan\u00e9ment rationnelle de connaissance ? Bien plus, n\u2019y a-t-il pas dans cette dualit\u00e9 m\u00eame des sources de la connaissance, une nouvelle cause de conflit : la Raison et l\u2019Intuition ne suivant \u00e9videmment pas ici les m\u00eames m\u00e9thodes dans l&rsquo;administration des preuves de la v\u00e9rit\u00e9 ? Et si la Raison fait naturellement partie de l\u2019h\u00e9ritage biologique universel, est-ce que cette myst\u00e9rieuse \u00ab fonction de transcendance \u00bb ne risque pas de rester \u00e0 jamais le privil\u00e8ge de quelques-uns ? De sorte qu\u2019afin d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la Contradiction nous devrions commencer par nous plier aux exigences capricieuses d\u2019une facult\u00e9 qui a ses \u00c9lus, c\u2019est-\u00e0-dire qui contredit l\u2019unit\u00e9 de l\u2019homme ?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C\u2019est, sans doute, avec intention que Krishnamurti, lorsqu\u2019il nous parle des moyens de nous affranchir de la Contradiction int\u00e9rieure, nous invite \u00e0 ne compter que sur notre simple facult\u00e9 de conna\u00eetre. \u00ab Compr\u00e9hension \u00bb, \u00ab connaissance \u00bb, \u00ab lucidit\u00e9 \u00bb sont des mots qui reviennent sans cesse dans le cours de ses entretiens : \u00ab <em>Le germe de toute compr\u00e9hension est dans la compr\u00e9hension de soi-m\u00eame<\/em> (Oja\u00ef, 1944, p. 6). <em>Comprenez la structure de tout votre \u00eatre et non seulement d\u2019une de ses parties<\/em> (Causeries, 1945, p. 134). <em>La souffrance est l\u2019indication d\u2019une ignorance&#8230; Le calme et la sagesse ne viennent que de la perception de soi, de la connaissance de soi&#8230; Il n\u2019y a pas de compr\u00e9hension si l&rsquo;on ne se conna\u00eet pas<\/em> (Id., p. 39 et 62). <em>Sans une lucidit\u00e9 m\u00e9ditative il n\u2019y a pas de connaissance de soi<\/em> (Id., p. 88) \u2026 <em>Si l\u2019on est silencieusement conscient de l\u2019ext\u00e9rieur, objectivement conscient des \u00e9v\u00e9nements de la vie, on est in\u00e9vitablement amen\u00e9 \u00e0 devenir conscient du subjectif, et lorsque l\u2019on comprend le moi, le monde objectif devient clair, il acquiert sa signification<\/em> \u00bb (Id., p. 02).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Pas de Transcendant, ici, \u00e0 atteindre. Nous devons gagner l\u2019\u00e9quilibre et la sant\u00e9 psychologiques par le simple fonctionnement d\u2019une conscience lucide. Mais une telle conscience n\u2019est-elle pas, d\u00e9j\u00e0, connaissance : comment une conscience claire de ce qui est ne serait-elle pas, aussi bien, connaissance de ce qui est ? R\u00e9ciproquement, si la pure conscience s\u2019\u00e9panouit naturellement en connaissance, la v\u00e9rit\u00e9 de celle-ci ne cesse d\u2019avoir sa pierre de touche dans la pure conscience elle-m\u00eame, qui est absolue clart\u00e9, et, par cons\u00e9quent, logique parfaite. Si, lorsque dans l\u2019\u00eatre de la pure conscience logique appara\u00eet le conflit de la dualit\u00e9, ce conflit est bient\u00f4t dissout, n\u2019est-ce pas surtout parce qu\u2019il est le type m\u00eame de la relation illogique ?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Cette traduction salutaire, devant la conscience pure, du sentiment de la dualit\u00e9-contradiction, il semblerait qu\u2019elle puisse r\u00e9sulter, pour Krishtiamurti, d&rsquo;un simple effort de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et de d\u00e9tachement face au conflit int\u00e9rieur du Moi et du Non-Moi : \u00ab <em>Un v\u00e9ritable effort consiste \u00e0 \u00eatre conscient du conflit tout en ne choisissant pas, et \u00e0 observer silencieusement, sans identification<\/em> \u00bb (Causeries, 1945, p. 66). Disons qu\u2019alors nous arrivons \u00e0 percevoir la dualit\u00e9 en tant que dualit\u00e9-contradiction du seul point de vue de la conscience logique \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur. Tout se passe alors comme si, face \u00e0 la pure conscience claire, apparaissait, soudain, le vieux sentiment inconscient et irr\u00e9pressible de la contradiction&#8230; Comment, dans cette lumi\u00e8re, ne tendrait-il pas \u00e0 se dissoudre ? Comment pourrait \u00e0 la fois subsister en nous, et le sentiment-r\u00e9flexe que la Contradiction existe, et la conscience claire de l\u2019absurdit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de la non-existence de cette m\u00eame Contradiction ? Que cette claire conscience soit, en nous, r\u00e9alis\u00e9e et maintenue, et, peu \u00e0 peu, nous nous sentirons d\u00e9livr\u00e9s de l\u2019opposition int\u00e9rieure. Cette relation de connaissance \u00e0 d\u00e9livrance est un des leitmotiv de Krishnamurti ; \u00ab <em>N\u2019est-il pas important de comprendre, donc de d\u00e9passer l\u2019\u00e9tat de conflit ?<\/em> (Id., p. 34)&#8230; <em>Par votre lucidit\u00e9&#8230; le probl\u00e8me que vous avez fabriqu\u00e9 cesse d\u2019exister <\/em>\u00bb (Id., p. 71).<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais il y a principalement une \u00e9preuve \u00e0 laquelle la conception mystique et transcendentielle de l\u2019\u00e9tat de r\u00e9alisation int\u00e9rieure ne saurait r\u00e9sister. Cette \u00e9preuve est celle du non-devenir, ou du non-d\u00e9sir. C\u2019est, en effet, une loi absolue, que l\u2019\u00e9tat de non-dualit\u00e9 ne saurait \u00eatre recherch\u00e9, d\u00e9sir\u00e9, voulu. Comment atteindre jamais \u00e0 ce qui est, par excellence, l\u2019\u00e9tat de paix int\u00e9rieure, si l\u2019on commence par s\u2019\u00e9lancer sur la route sem\u00e9e d\u2019angoisses et travers\u00e9e d\u2019\u00e9motions contradictoires de l\u2019espoir et du d\u00e9sir ? Krishnamurti a souvent insist\u00e9 sur ce point : \u00ab <em>Il ne peut pas exister une int\u00e9grit\u00e9&#8230; faite \u00e0 la fois d\u2019avidit\u00e9 et de non-avidit\u00e9&#8230; La personne avide qui cherche la non-avidit\u00e9 est toujours avide<\/em> (Id., p. 23)&#8230; <em>Nous nous attachons \u00e0 la fois \u00e0 la br\u00fblure de nos app\u00e9tits et \u00e0 la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 du R\u00e9el. Il nous faut abandonner l&rsquo;un ou l\u2019autre<\/em> \u00bb (Id., p. 19). La condition du \u00ab non-d\u00e9sir \u00bb est indiqu\u00e9e par R. Godel lui-m\u00eame sous la forme d\u2019une \u00ab <em>remarque d\u2019importance capitale<\/em> \u00bb : \u00ab <em>L\u2019exp\u00e9rience m\u00e9taphysique, pour \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e dans son authenticit\u00e9, ne doit \u00eatre ni cherch\u00e9e en des repr\u00e9sentations mentales par l\u2019imagination, ni convoit\u00e9e. Les efforts de l\u2019intellect, comme le d\u00e9sir, se rattachent aux conditionnements de la psych\u00e9 dont, pr\u00e9cis\u00e9ment, il convient de se d\u00e9faire pour que la place soit nette. Ces obstacles, dress\u00e9s par l\u2019avidit\u00e9 \u00e9gocentrique, s&rsquo;\u00e9vanouissent lorsque le z\u00e8le intempestif qui leur a donn\u00e9 naissance cesse enfin de les \u00e9voquer&#8230; Mais aussi longtemps qu\u2019ils persistent f\u00fbt-ce (comme dans certaines concentrations aigu\u00ebs du yoga) \u00e0 l\u2019\u00e9tat de traces, l\u2019exp\u00e9rience obtenue est un produit mental du d\u00e9sir : une illusion<\/em> \u00bb (p. 32).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais alors, comment expliquer que l\u2019auteur, d\u00e9couvrant ensuite l&rsquo;une des principales constantes de l&rsquo;activit\u00e9 humaine dans la recherche inlassable du Transcendant, repr\u00e9sent\u00e9 dans les Mythes les plus divers des Religions, voie dans cette recherche une tendance capable de nous \u00e9clairer sur le sens profond de \u00ab l\u2019exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice \u00bb ? Le seul titre du chapitre VIII est significatif : \u00ab <em>La pens\u00e9e mythique \u00e9voque une p\u00e9r\u00e9grination vers le centre : Queste du Graal<\/em> \u00bb. Ce qui ferait le propre d\u2019une telle p\u00e9r\u00e9grination, ce sont les obstacles que l&rsquo;itin\u00e9rant doit franchir et qui d\u00e9fendent, comme autant de dragons infernaux, le \u00ab tr\u00e9sor cach\u00e9 \u00bb. Ainsi pourraient \u00eatre m\u00eame jet\u00e9s, selon l\u2019auteur, les fondements d\u2019une v\u00e9ritable Psychanalyse, comportant jusqu\u2019\u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019une interpr\u00e9tation des r\u00eaves : \u00ab <em>Le puissant attrait qu\u2019exerce le centre \u2014 montagne sacr\u00e9e, ch\u00e2teau du Graal, mandata, rose mystique \u2014 s&rsquo;exprime aussi bien \u00e0 l\u2019\u00e9tat de veille&#8230; que dans la brume des songes<\/em> \u00bb (p. 255). Encore une fois, on ne voit plus du tout ici le rapport avec \u00ab l&rsquo;exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice \u00bb de l\u2019\u00e9tat de dualit\u00e9 et de d\u00e9sir ! Une telle exp\u00e9rience ne doit-elle pas se d\u00e9velopper, n\u00e9cessairement, en dehors de tout esprit d\u2019accession ou de \u00ab queste \u00bb, de possession ou de r\u00e9ussite, ind\u00e9pendamment de toute mentalit\u00e9 avide et combative ? Pour atteindre au R\u00e9el, dit Krishnamurti, on ne peut vraiment pas \u00ab construire d\u2019\u00e9chelle \u00bb, il faut se d\u00e9pouiller de toute \u00ab <em>mentalit\u00e9 de concurrence et d\u2019acquisition<\/em> \u00bb (Causeries, 1945, p. 103). Ainsi doit-on aller jusqu\u2019\u00e0 admettre comme impossible que le \u00ab d\u00e9sir du centre \u00bb, l\u2019appel de l&rsquo;absolu, la s\u00e9duction du Transcendant puissent m\u00eame constituer une atmosph\u00e8re ou un stade pr\u00e9paratoire \u00e0 quelque \u00ab lib\u00e9ration \u00bb que ce soit : d\u00e9sir, appel, s\u00e9duction, ne peuvent aller, en effet, sans quelque esp\u00e9rance, et l&rsquo;intrusion de tout espoir est vraiment, ici, une \u00ab trahison de la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb (Krishnamurti, par Carlo Suar\u00e8s, p. 228. Ed. Adyar).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il est impossible, sans \u00ab trahir la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb, de consid\u00e9rer la non-division, la non-contradiction int\u00e9rieures, comme un \u00e9tat pouvant servir d&rsquo;objet \u00e0 quelque \u00ab queste \u00bb que ce soit. L\u2019unification int\u00e9rieure ne peut pas, sans contradiction, constituer une fin distincte de l\u2019\u00eatre conscient que nous sommes dans l\u2019instant m\u00eame de notre conscience. La gu\u00e9rison int\u00e9rieure du sentiment d\u2019opposition, d\u2019o\u00f9 r\u00e9sulte la sant\u00e9 psychologique, ne peut absolument pas pr\u00e9senter l\u2019aspect d\u2019un terme, d\u2019une r\u00e9compense, d&rsquo;un tr\u00e9sor longtemps cach\u00e9 et finalement livr\u00e9 \u00e0 l\u2019app\u00e9tit de quelque victorieux que ce soit : elle appartient au non-devenir, au sens de non-d\u00e9sir. L\u2019exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice de la division int\u00e9rieure se d\u00e9veloppe n\u00e9cessairement au niveau de la non-division-contradiction du pr\u00e9sent et de l\u2019avenir, non-contradiction qui, dans le moment-actuel de la conscience r\u00e9alise la totalit\u00e9 du temps, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019intemporel. La lib\u00e9ration de l\u2019opposition int\u00e9rieure une fois accomplie, c\u2019est le sentiment de la non-opposition du pr\u00e9sent et du non-pr\u00e9sent qui r\u00e8gle, cette fois d\u2019une mani\u00e8re d\u00e9finitive, les rapports de la conscience avec le temps. Voici comment, \u00e0 ce propos, Krishnamurti explique, sa propre affirmation que \u00ab <em>l\u2019espoir est une trahison de la v\u00e9rit\u00e9<\/em> \u00bb : \u00ab <em>Le pr\u00e9sent est la totalit\u00e9 du temps&#8230; le futur est le pr\u00e9sent&#8230; Mais nous consid\u00e9rons le pr\u00e9sent, le maintenant comme un passage entre le pass\u00e9 et le futur ; dans le d\u00e9veloppement du devenir, le pr\u00e9sent est un moyen en vue d\u2019une fin et perd, par cons\u00e9quent, son immense signification&#8230; Tournez-vous donc vers le pr\u00e9sent, et non vers le pass\u00e9 ou l\u2019avenir<\/em> \u00bb (Causeries, 1945, p, 54)&#8230;<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Si les fondements d\u2019une nouvelle Psychologie devaient \u00eatre jet\u00e9s, ce ne serait pas, \u00e0 notre avis, dans le sens o\u00f9 le pr\u00e9conise R. Godel. C\u2019est bien un fait qu\u2019il existe, inh\u00e9rents \u00e0 l\u2019homme, un \u00e9lan universel de d\u00e9sir et une insatiable faim de conqu\u00eates ; mais le Supr\u00eame o\u00f9 s\u2019efforcent toujours d\u2019atteindre ce d\u00e9sir et cette conqu\u00eate n\u2019a jamais exist\u00e9 : il n\u2019est qu\u2019une illusion du sentiment de la contradiction int\u00e9rieure du Moi et du Non-Moi, de l\u2019\u00catre positif et de l\u2019\u00catre n\u00e9gatif. Le Supr\u00eame, c\u2019est toujours l\u2019\u00catre positif, le Moi-par-opposition de la contradiction int\u00e9rieure. De sorte que le Transcendant, en tant que forme particuli\u00e8re du Supr\u00eame, n\u2019est encore qu\u2019un aspect du Moi oppositionnel. C\u2019est ici qu\u2019une Psychologie g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;opposition-contradiction serait n\u00e9cessaire. Seule, une telle science pourrait nous donner la cl\u00e9 du comportement oppositionnel, ou de contradiction, d\u00e9terminant par l\u00e0 m\u00eame les causes de notre d\u00e9sir ancestral du Supr\u00eame, nous d\u00e9voilant jusqu\u2019aux ressorts de notre d\u00e9sastreuse manie de \u00ab conqu\u00eates \u00bb. Autrement dit, ne partons-nous plus ici du \u00ab mysticisme naturel \u00bb \u00e0 l\u2019homme pour aboutir \u00e0 l\u2019explication de l\u2019\u00e9tat de conscience unifi\u00e9 <a id=\"Y1\" href=\"#X1\">[1]<\/a> : nous allons en sens inverse, puisque nous partons d\u2019une Psychologie de la contradiction \u00e9tablie par la conscience unifi\u00e9e pour aboutir \u00e0 la d\u00e9termination des causes r\u00e9elles du comportement oppositionnel et mystique. Mais le transfert pr\u00e9alable, sur le plan de l\u2019unit\u00e9 int\u00e9rieure, d\u2019un tel effort d\u2019analyse ne semble-t-il pas logiquement n\u00e9cessaire ? Comment peut-on esp\u00e9rer fonder une psychologie de la contradiction si l\u2019on reste soi-m\u00eame soumis au conditionnement contradictoire ?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>Aucun probl\u00e8me<\/em>, dit tr\u00e8s justement Krishnamurti, <em>ne peut \u00eatre r\u00e9solu \u00e0 son propre niveau, car il ne peut \u00eatre r\u00e9solu \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des structures des contraires<\/em> \u00bb (Causeries, 1945, p. 32). A fortiori le probl\u00e8me des contraires lui-m\u00eame ne peut-il \u00eatre r\u00e9solu sur son propre plan !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Certes, on entrevoit ici un tel renversement des positions ordinaires de l\u2019esprit que ce point de vue ne saurait \u00eatre adopt\u00e9 sans que certaines habitudes profond\u00e9ment implant\u00e9es dans l\u2019individu ne soient douloureusement boulevers\u00e9es.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">L\u2019activit\u00e9 oppositionnelle nous est tout \u00e0 fait naturelle et famili\u00e8re. \u00ab <em>Nous pensons que le conflit est in\u00e9vitable et presque vertueux, nous le consid\u00e9rons essentiel au d\u00e9veloppement de l\u2019humanit\u00e9<\/em> \u00bb (Id., p. 50). N\u2019est-ce pas dans le conflit qu\u2019ont leurs assises toutes les \u00ab vertus \u00bb traditionnelles ? N\u2019est-ce pas toujours \u00e0 la faveur de quelque combat que le h\u00e9ros et le saint ont d\u00fb gagner leur titre ? Mais, nous haussons-nous jusqu\u2019au point de vue de la non-contradiction et du non-conflit que toute vertu, tout h\u00e9ro\u00efsme, toute saintet\u00e9 d\u00e9pouillent aussit\u00f4t leur apparence sublime, car l&rsquo;illusion qui leur a donn\u00e9 naissance se d\u00e9couvre : l\u2019illusion du Supr\u00eame, qui proc\u00e8de de la contradiction subjective d\u2019un \u00catre-positif et d\u2019un \u00catre-n\u00e9gatif, cette contradiction ayant elle-m\u00eame sa racine dans l\u2019opposition fondamentale du Moi et du Non-Moi.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Comment la perspective d\u2019une telle d\u00e9valuation des notions les plus traditionnellement honor\u00e9es n\u2019emplirait-elle pas d\u2019un sentiment de vertige des esprits accoutum\u00e9s d\u00e8s la plus tendre jeunesse aux enseignements h\u00e9ro\u00efques de la Religion et de l\u2019Histoire ? Nous avons vu comment l\u2019une des r\u00e9actions les plus curieuses \u00e0 ce vertige, c\u2019est l\u2019attribution de la qualit\u00e9 sublime \u00e0 qui porte en lui le germe d\u2019une telle d\u00e9valuation : le \u00ab jivan mukta \u00bb, ou \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb. Sans doute, ce sentiment intempestif d\u2019adoration devra-t-il dispara\u00eetre d\u00e8s que nous serons nous-m\u00eames, \u00e0 notre tour, d\u00e9livr\u00e9s de tout d\u00e9sir du Supr\u00eame. Alors, l\u2019objet, de notre transfert d\u2019adoration retrouvera \u00e0 nos yeux sa forme humaine. Mais tant que subsiste en nous le conflit du Moi et du Non-Moi, de l\u2019\u00catre et du Non-\u00catre, le d\u00e9sir du Supr\u00eame ne peut pas s\u2019\u00e9teindre pour nous : il ne peut que changer de forme. \u00ab <em>Le conflit<\/em>, dit Krishnamurti, <em>ne cesse qu\u2019avec une r\u00e9volution compl\u00e8te des valeurs non dans une simple substitution<\/em> \u00bb (Id., p. 52).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00c0 la perspective d\u2019une telle mutation des valeurs, il semble bien que rien ne puisse \u00eatre compar\u00e9 dans l\u2019histoire de l\u2019homme. Peut-\u00eatre faudrait-il remonter, pour une juste comparaison, \u00e0 quelque \u00e9v\u00e9nement capital de r\u00e9volution du cosmos, comme l\u2019apparition de la vie ou de la pens\u00e9e&#8230; C\u2019est ce qui nous ferait dire que l&rsquo;exp\u00e9rience du \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb est, avant tout, une exp\u00e9rience dans la vie. C\u2019est, sans doute aussi, une exp\u00e9rience de la vie, une tentative biologique. L\u2019exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice du sentiment int\u00e9rieur de contradiction est une exp\u00e9rience mutationniste ; elle propose \u00e0 l\u2019individu une modification radicale du concept de son rapport \u00e0 l&rsquo;existence et aux autres hommes. C\u2019est ce qui explique qu&rsquo;on ne puisse, sans tomber dans de graves erreurs, tenter de rattacher cet \u00e9v\u00e9nement au syst\u00e8me ancestral des conceptions religieuses, morales et philosophiques.<\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong>II<\/strong><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong>GUERI-DE-LA-CONTRADICTION<\/strong><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong>OU MORT-VIVANT<\/strong> <a id=\"Y2\" href=\"#X2\">[2]<\/a><strong> ?<\/strong><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">L\u2019un des aspects les plus caract\u00e9ristiques de la mentalit\u00e9 oppositionnelle \u2014 dont fait partie la tendance mystique \u00e0 l\u2019adoration du Supr\u00eame \u2014 c\u2019est la notion de sacrifice. Un monde-positif \u00e9tant d\u00e9fini par son opposition \u00e0 un autre monde, d\u2019ordre n\u00e9gatif, tout ce qui appartient \u00e0 ce dernier ne peut plus que servir d\u2019objectif \u00e0 une volont\u00e9 quasi sacr\u00e9e de destruction. Ainsi agit-on conform\u00e9ment \u00e0 ce qui doit \u00eatre, on suit les voies du Bien et du Bon, puisqu\u2019on tend \u00e0 r\u00e9aliser la victoire de l\u2019\u00catre-positif sur l\u2019\u00catre-n\u00e9gatif, c\u2019est-\u00e0-dire, en derni\u00e8re analyse, du Moi sur le Non-Moi. La destruction d\u2019un objet de l\u2019\u00catre-n\u00e9gatif appara\u00eet-elle plus symbolique que n\u00e9cessaire, ou porte-t-elle sur un objet qui, par ailleurs, nous est personnellement cher ou pr\u00e9cieux, on parle alors de \u00ab sacrifice \u00bb. Il est curieux de constater quelles formes parfois curieuses peut prendre la tendance sacrificielle. La l\u00e9gende qui tend \u00e0 accr\u00e9diter l\u2019id\u00e9e que les \u00ab lib\u00e9r\u00e9s dans la vie \u00bb sont des \u00eatres extraordinaires, parce que d\u00e9pourvus d\u2019ego, priv\u00e9s de Moi particulier, pour tout dire \u00ab d\u00e9personnalis\u00e9s \u00bb, ont, \u00e0 notre avis, leur origine dans cette tendance.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">L\u2019auteur de l\u2019ouvrage ici examin\u00e9 a la certitude de cette d\u00e9personnalisation : il d\u00e9couvre un fait incontestable l\u00e0 o\u00f9 nous verrions plut\u00f4t l\u2019annonce d\u2019une nouvelle tradition l\u00e9gendaire. Nous allons tenter d\u2019exposer notre point de vue sur ce sujet dans le cadre de la discussion d\u00e9j\u00e0 entreprise.<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Au h\u00e9ros-guerrier \u00e9choit la gloire posthume car il a perp\u00e9tr\u00e9 le sacrifice de son \u00eatre corporel sur l\u2019autel du Supr\u00eame social : tribu, cit\u00e9, patrie, etc&#8230; C\u2019est \u00e0 un autre point de vue que le saint fait \u00e9galement le sacrifice de son corps. Le Supr\u00eame est, ici, le Divin, l\u2019Incr\u00e9\u00e9, et, par voie de cons\u00e9quence, la vertu de Puret\u00e9, qui d\u00e9tache du corps et nous rapproche de l\u2019incr\u00e9\u00e9-incorporel. Le sacrifice a lieu, ici, sur l\u2019autel de l\u2019Incr\u00e9\u00e9-incorporel, en tant qu\u2019image du Divin. Mais ce qui fait, dans les deux cas, celui du guerrier et celui du saint, la grandeur du sacrifice, c\u2019est toujours la valeur attribu\u00e9e \u00e0 l\u2019image de l\u2019\u00catre-positif, ou Supr\u00eame, auquel est identifi\u00e9e toute une partie du r\u00e9el, par opposition \u00e0 ce qui est d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 n\u2019en pas faire partie, et qui participe de l\u2019\u00catre-n\u00e9gatif. C\u2019est donc par le sacrifice des biens et des \u00eatres qui appartiennent \u00e0 l\u2019\u00catre-n\u00e9gatif qu\u2019on pr\u00e9pare l\u2019av\u00e8nement du Supr\u00eame et sa victoire sur l&rsquo;Inf\u00e9rieur&#8230;<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il \u00e9tait, sans doute, fatal que l\u2019id\u00e9e sacrificielle exer\u00e7\u00e2t tout de suite son influence dans la repr\u00e9sentation commune du \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb. Celui-ci n\u2019a-t-il pas franchi les bornes de ce monde, p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans l&rsquo;aire du Supr\u00eame ? Ce n\u2019est pas l\u00e0 un exploit ordinaire. Aussi appara\u00eet-il impossible qu\u2019une telle \u00ab r\u00e9ussite \u00bb n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 la r\u00e9compense de quelque terrible \u00e9preuve victorieusement subie. C\u2019est alors que, pour compl\u00e9ment n\u00e9gatif \u00e0 cette formidable r\u00e9ussite, on a imagin\u00e9 le sacrifice le plus co\u00fbteux que puisse consentir l\u2019individu sur l\u2019autel du Supr\u00eame : celui de sa \u00ab personnalit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Autrement dit, tout se passerait comme si le Moi, pour se r\u00e9aliser dans l&rsquo;\u00eatre, devait lui-m\u00eame dispara\u00eetre. \u00ab <em>A l\u2019\u00e9tape supr\u00eame<\/em>, \u00e9crit en effet R. Godel, <em>la r\u00e9alisation efface de l&rsquo;homme ce qui fut l&rsquo;apparence de son individualit\u00e9<\/em> \u00bb (p. 301). Un tel pr\u00e9jug\u00e9 n\u2019avait encore jamais \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9 d&rsquo;une mani\u00e8re aussi explicite. Cette id\u00e9e ne faisait que circuler secr\u00e8tement, se transmettant \u00e0 mots couverts de l\u2019initi\u00e9 au pros\u00e9lyte. (Nous songeons ici particuli\u00e8rement, aux r\u00e9cits qui tendent \u00e0 faire passer Krishnamurti pour un \u00ab homme-sans-moi \u00bb, d\u00e9nomination qui rappelle, par son effet hallucinatoire, \u00ab l\u2019homme-qui-a-vendu-son-\u00e2me \u00bb ou \u00ab l\u2019homme-sans-ombre \u00bb des contes fantastiques.) Aussi convient-il de savoir gr\u00e9 \u00e0 l\u2019auteur d\u2019avoir aussi franchement exprim\u00e9 son opinion. Il y a l\u00e0 une l\u00e9gende naissante qui, parce quelle se produit enfin au grand jour, pourra \u00eatre plus ais\u00e9ment et rapidement rectifi\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Au dire de R. Godel, quiconque aspire \u00e0 l\u2019\u00e9tat de non-dualit\u00e9 devrait commencer par se plier \u00e0 la plus exigeante et \u00e0 la plus cruelle des disciplines : \u00ab <em>Parmi nos hommes de science trouverons-nous des volontaires pour celte p\u00e9r\u00e9grination m\u00e9taphysique ? Elle comporte une pr\u00e9paration psychotechnique exceptionnellement difficile \u2014 une sorte de suicide pr\u00e9alable des fonctions de l&rsquo;ego<\/em> \u00bb (p. 49).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le mot \u00ab suicide \u00bb est ici tr\u00e8s significatif. Car tout suicide est un sacrifice : l\u2019auto-sacrifice de l&rsquo;\u00eatre corporel individuel sur l&rsquo;autel d\u2019une certaine image de l&rsquo;existence, qui nous repr\u00e9sente celle-ci comme devant \u00eatre combl\u00e9e de certains biens dont on se croit frustr\u00e9. Ici, le \u00ab suicide de l\u2019ego \u00bb serait perp\u00e9tr\u00e9 sur l\u2019autel du Transcendant. Le Moi est rejet\u00e9 volontairement comme une d\u00e9pouille appartenant \u00e0 l\u2019\u00catre-n\u00e9gatif. Et l\u2019individu, une fois d\u00e9barrass\u00e9 de son Ego, \u00e9tant par l\u00e0 m\u00eame d\u00e9livr\u00e9 des cha\u00eenes du particulier, acc\u00e8de enfin dans la pl\u00e9nitude de l\u2019Absolu. Il y a ici un curieux exemple d\u2019aspiration \u00e0 la non-dualit\u00e9 s exprimant dans le cadre d\u2019une mentalit\u00e9 dualiste. Comment, en effet, la non-contradiction int\u00e9rieure pourrait-elle logiquement constituer une sorte d\u2019absolu de la condition humaine par opposition \u00e0 un autre \u00e9tat existentiel relatif, puisque la non-contradiction est, aussi bien, non opposition\u00a0? Et comment, en cons\u00e9quence, le passage de l\u2019opposition \u00e0 la non-opposition int\u00e9rieures, qui ne peut \u00e9videmment pas se d\u00e9rouler dans le sein de l\u2019opposition, pourrait-il r\u00e9sulter du sacrifice de quelque objet de l\u2019\u00catre-n\u00e9gatif sur l\u2019autel d\u2019une certaine image de l\u2019\u00catre-positif ? L\u2019id\u00e9e de sacrifice appartient essentiellement \u00e0 la mentalit\u00e9 dualiste-contradictoire et tend \u00e0 nous maintenir au sein de cette mentalit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il est, sans doute, encore difficile que, dans l\u2019ordre des rapports humains moraux et sociaux, se vulgarise l\u2019id\u00e9e d&rsquo;une activit\u00e9 appartenant \u00e0 la cr\u00e9ation absolue, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une action-cr\u00e9ation d\u00e9livr\u00e9e du compl\u00e9ment n\u00e9gatif de destruction ou de sacrifice. C\u2019est pourtant d\u2019un tel type d\u2019activit\u00e9, uniquement positive et cr\u00e9atrice, que proc\u00e8de toute d\u00e9couverte scientifique : il n\u2019est pas question ici, en effet, que l\u2019esprit doive payer n\u00e9cessairement de quelque sacrifice expiatoire chaque bond qu\u2019il fait en avant ! Or, c\u2019est justement \u00e0 un tel mode d\u2019activit\u00e9 exclusivement cr\u00e9ateur qu\u2019appartient aussi bien l\u2019activit\u00e9 morale unifi\u00e9e que l&rsquo;exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice-unificatrice. Aucun sacrifice n\u2019est demand\u00e9 \u00e0 qui tend \u00e0 r\u00e9aliser en lui l\u2019unification int\u00e9rieure. Il n\u2019y a pas lieu, ici, de sacrifier oppositionnellement, mais de comprendre cr\u00e9ativement. Le Moi n\u2019a pas \u00e0 se d\u00e9mettre, il a \u00e0 se conna\u00eetre, \u00e0 percer le myst\u00e8re de ses rapports avec le Non-Moi m\u00e9taphysique ou moral. \u00c9coutons sur ce point Krishnamurti : \u00ab <em>\u00catre, c\u2019est \u00eatre en rapports avec les autres, il n\u2019existe pas d\u2019\u00eatre isol\u00e9. Vous et le monde n\u2019\u00eates pas s\u00e9par\u00e9s, votre probl\u00e8me est le probl\u00e8me du monde ; vous portez le monde en vous, sans vous il n\u2019est pas&#8230; L\u2019isolement n\u2019existe pas, il n\u2019est pas d\u2019objet qui ne soit reli\u00e9 aux autres&#8230; Nos rapports humains sont un \u00e9tat de conflit int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur : l\u2019extension de ce conflit int\u00e9rieur devient un conflit mondial. Ce conflit ne doit pas \u00eatre examin\u00e9 en tant que probl\u00e8me particulier, c\u2019est un probl\u00e8me universel.<\/em><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><em>De m\u00eame que vous lisez un livre int\u00e9ressant sans sauter de pages, c\u2019est ainsi que les relations humaines doivent \u00eatre \u00e9tudi\u00e9es et comprises. La solution aux probl\u00e8mes de nos rapports avec nos semblables ne peut pas \u00eatre trouv\u00e9e en dehors de ces rapports mais en eux-m\u00eames. La r\u00e9ponse ne se trouve pas \u00e0 la fin du livre mais dans nos fa\u00e7ons d\u2019aborder la question. La fa\u00e7on dont vous lisez le livre des rapports humains est bien plus importante&#8230; que le fait de dominer la lutte qui lui est inh\u00e9rente. Ce livre doit \u00eatre lu chaque jour \u00e0 nouveau sans le fardeau de la veille ; c\u2019est cette lib\u00e9ration du pass\u00e9, du temps, qui engendre la compr\u00e9hension cr\u00e9atrice<\/em> \u00bb (Causeries, 1945, p. 97).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Sans doute, la difficult\u00e9 est-elle, face au syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral des rapports humains \u2014 dont le sch\u00e8me est justement, en nous, notre propre conception des rapports du Moi avec l&rsquo;Autre, le Non-Moi moral \u2014 de nous maintenir dans l\u2019\u00e9tat de pure compr\u00e9hension cr\u00e9atrice. Mais cette simple conscience de mes rapports, en tant que Moi, avec l\u2019Autre, les Autres, sans rejet ou choix exclusif d\u2019un des deux termes de la dualit\u00e9 n\u2019est-elle pas, justement, exclusive de tout esprit sacrificiel, le sentiment de la contradiction du Moi et du Non-Moi \u00e9tant, au contraire, ins\u00e9parable de la volont\u00e9 de sacrifier l\u2019un ou l&rsquo;autre \u2014 par suicide ou agression \u2014 sur l\u2019autel du Supr\u00eame ? C\u2019est, sans doute, un moment capital de la r\u00e9forme de la conscience que cet instant o\u00f9 l&rsquo;on devient capable de simplement observer, sans plus ob\u00e9ir \u00e0 aucun r\u00e9flexe sacrificiel de peur ou de m\u00e9pris, le simple jeu de la dualit\u00e9 du Moi et du Non-Moi&#8230; Toute tendance sacrificielle \u00e9tant exclue, on entrevoit alors un \u00e9tat de la conscience o\u00f9 le Moi et le Non-Moi auraient part \u00e9gale dans sa repr\u00e9sentation du monde, proposant par l\u00e0 l\u2019image d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 exclusivement cr\u00e9atrice, o\u00f9 la pens\u00e9e et l&rsquo;action seraient alors capables d&rsquo;un d\u00e9veloppement sans fin dans le cadre d&rsquo;une esp\u00e8ce d\u00e9sormais unifi\u00e9e, parce que d\u00e9livr\u00e9e de la cause m\u00eame de la Contradiction.<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il arrive d&rsquo;ailleurs que les arguments par lesquels l&rsquo;auteur cherche \u00e0 l\u00e9gitimer son point de vue sur la \u00ab d\u00e9personnalisation \u00bb des \u00ab lib\u00e9r\u00e9s dans la vie \u00bb participent davantage de l&rsquo;association d&rsquo;id\u00e9es que d&rsquo;une d\u00e9monstration v\u00e9ritable. C&rsquo;est ainsi, par exemple, que le physicien moderne, \u00ab <em>utilisant comme instrument de recherche et moyen d&rsquo;expression le langage math\u00e9matique, est parvenu \u00e0 \u00e9liminer tout concept anthropomorphique de son champ d\u2019\u00e9tudes ; il a pu renoncer \u00e0 la notion d&rsquo;objet, de chose, d&rsquo;individualit\u00e9<\/em> \u00bb (p. 142). Mais le renoncement \u00e0 ces notions n\u2019est-il pas d\u00e9j\u00e0 implicite dans le principe de Causalit\u00e9 <a id=\"Y3\" href=\"#X3\">[3]<\/a>, par lequel la Science affirme l&rsquo;unit\u00e9 de la nature ph\u00e9nom\u00e9nale ? Prendre pour principe de r\u00e9flexion qu\u2019aucun objet ne peut sortir de l\u2019orbite des lois naturelles, n&rsquo;est-ce pas d\u00e9j\u00e0 r\u00e9duire singuli\u00e8rement le r\u00f4le de la \u00ab notion d&rsquo;objet \u00bb ? C&rsquo;est en passant de l&rsquo;animisme pluraliste et mystique \u00e0 l&rsquo;affirmation de la loi universelle de causalit\u00e9 que l&rsquo;esprit s&rsquo;est d\u00e9livr\u00e9 du point de vue anthropomorphique.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais l&rsquo;auteur ne fait, ici, allusion au physicien moderne que pour exhorter le psychologue \u00e0 imiter son modernisme : \u00ab <em>N&rsquo;est-il pas singulier que le psychologue soit encore captif de ses repr\u00e9sentations anthropomorphiques ? Une t\u00e2che urgente s&rsquo;impose&#8230; qu&rsquo;il cesse de se complaire dans le monde d&rsquo;images anthropomorphiques et de pseudo-entit\u00e9s qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9es artificiellement<\/em> \u00bb (p. 142). La notion qui est ici particuli\u00e8rement vis\u00e9e est la notion d\u2019individu. Mais quel rapport y a-t-il entre le concept na\u00efvement anthropomorphique d\u2019un \u00ab objet anim\u00e9 \u00bb et la notion morale et psychologique d\u2019individu ? Pr\u00eater \u00e0 un objet le pouvoir agissant de l\u2019individu est un effet de l\u2019imagination. Mais pr\u00eater \u00e0 l&rsquo;homme lui-m\u00eame l\u2019aspect d&rsquo;un individu capable de d\u00e9cisions personnelles, n\u2019est-ce pas la reconnaissance d\u2019une simple donn\u00e9e biologique ? L\u2019identit\u00e9 d\u2019un individu normal ne peut \u00eatre mise en doute. Le fonctionnement m\u00eame de la pens\u00e9e repose sur l&rsquo;existence d\u2019une telle identit\u00e9 : comment un individu qui ne serait plus capable de se reconna\u00eetre comme \u00e9tant lui-m\u00eame pourrait-il encore abstraire l&rsquo;id\u00e9e de tel objet ou de tel ph\u00e9nom\u00e8ne ? Les Math\u00e9matiques elles-m\u00eames deviendraient pour lui inaccessibles, car elles reposent sur l\u2019identit\u00e9 de a et de a, qui est encore celle de l\u2019individu !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ce serait donc une grave erreur que de pr\u00e9tendre pouvoir comparer ce qui est rest\u00e9 de la notion d&rsquo;objet anim\u00e9, apr\u00e8s l&rsquo;affirmation de l&rsquo;unit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale de la nature, avec ce qui restera de la notion morale et psychologique d\u2019individu une fois celui-ci affranchi du sentiment d&rsquo;opposition, c\u2019est-\u00e0-dire une fois affirm\u00e9 le principe de l\u2019unit\u00e9 de l\u2019humain ! Mettons qu\u2019\u00e0 la notion philosophique traditionnelle de Causalit\u00e9 se soit substitu\u00e9e aujourd\u2019hui dans l\u2019esprit du physicien l&rsquo;id\u00e9e de la permanence de certains rapports math\u00e9matiques. Cette permanence n\u2019est encore que le reflet de l\u2019unit\u00e9 spatio-temporelle du syst\u00e8me physique et biologique de l\u2019homme-monde. C\u2019est de la m\u00eame mani\u00e8re que certains rapports math\u00e9matiques de la physique moderne tendent \u00e0 exprimer, dans des formules de plus en plus g\u00e9n\u00e9rales, cette unit\u00e9 du monde. De sorte qu\u2019on irait de plus en plus \u00e0 l\u2019explication des choses \u2014 objets ou ph\u00e9nom\u00e8nes \u2014 en partant des lois de l\u2019unit\u00e9 du monde. Mais, justement, il semble bien improbable qu&rsquo;on en vienne l\u00e0 pour les individus particuliers. Ce qui constitue, en effet, le propre de la personne humaine individuelle, c&rsquo;est qu&rsquo;elle inclut en elle, originellement, la totalit\u00e9 du monde. Krishnamurti r\u00e9affirme souvent cette v\u00e9rit\u00e9 capitale. \u00ab <em>Sans vous<\/em>, dit-il par exemple, <em>le monde n&rsquo;est pris ; en vous est le commencement et la fin<\/em> \u00bb (Causeries, 1945, p. 46). Comment, en effet, la pens\u00e9e, qui se pense d\u2019abord elle-m\u00eame dans un Moi, puis se repr\u00e9sente n\u00e9cessairement l&rsquo;existence d&rsquo;un Non-Moi, \u00e9tant elle-m\u00eame une seule pens\u00e9e, ne se repr\u00e9senterait-elle pas obligatoirement l\u2019ordre du Moi-Non Moi, ou de l\u2019homme-univers, dans sa totalit\u00e9 ? Ainsi est-ce le propre de la conscience que d\u2019\u00eatre conscience de l\u2019ordre universel et sans limites du Moi-Non Moi, ou de l&rsquo;homme univers. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;individu qui ne soit une conscience de la totalit\u00e9 du monde et qui, par l\u00e0, ne recr\u00e9e cette totalit\u00e9. Il la recr\u00e9e dans un \u00eatre contradictoire, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans existence, s&rsquo;il oppose contradictoirement le Moi et le Non-Moi. Il recr\u00e9e cette m\u00eame totalit\u00e9 dans une R\u00e9alit\u00e9 unifi\u00e9e s&rsquo;il est lui-m\u00eame unifi\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire s\u2019il pense-cr\u00e9e non-contradictoirement les deux termes de la dualit\u00e9 existentielle du Moi-Non Moi. C\u2019est donc de l\u2019homme individu qu\u2019il faut partir ici pour aboutir \u00e0 la totalit\u00e9 du monde. On ne voit pas comment la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 de celui-ci pourrait \u00eatre d\u00e9finie autrement qu&rsquo;\u00e0 partir de l&rsquo;individu particulier pensant et agissant.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">On pourrait donc dire que si le progr\u00e8s de la Science semble bien aller vers une d\u00e9termination de plus en plus pr\u00e9cise du particulier \u00e0 partir du g\u00e9n\u00e9ral, et m\u00eame du total, le progr\u00e8s moral et m\u00e9taphysique irait plut\u00f4t vers une r\u00e9forme du monde-total \u00e0 partir du particulier \u2014 ici l&rsquo;individu. C\u2019est, en effet, en s\u2019unifiant lui-m\u00eame que l&rsquo;individu tend \u00e0 r\u00e9aliser \u2014 autrement dit \u00e0 rendre viable \u2014 tout le syst\u00e8me de l&rsquo;homme-univers auquel il appartient, syst\u00e8me qui reste irr\u00e9el et inviable tant que l\u2019homme y contredit l&rsquo;homme. Il n\u2019est pas exclu que la connaissance de certains rapports math\u00e9matiques nous livrent un jour le secret de l\u2019ordre cosmique universel. La formule de l&rsquo;unit\u00e9 du monde \u00e9tant aux mains de l\u2019homme, celui-ci sera devenu le ma\u00eetre de l\u2019ordre universel. Seulement cette ma\u00eetrise ne pourra \u00eatre effectivement exerc\u00e9e de sa part que la connaissance de son \u00eatre n\u2019ait \u00e9tabli d\u00e9finitivement l\u2019homme dans l\u2019\u00eatre, c\u2019est-\u00e0-dire dans la non-contradiction de l\u2019homme par l\u2019homme. Ainsi le plan de l\u2019humain n\u2019a-t-il pas \u00e0 \u00eatre transgress\u00e9, abandonn\u00e9 pour aucune Transcendance. C\u2019est le seul plan de la contradiction qui doit \u00eatre abandonn\u00e9, parce que le moteur de l\u2019action y est le reniement de l\u2019existence par le vouloir-\u00eatre de l\u2019homme.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Cette opinion qu\u2019il doit exister une continuit\u00e9 sans rupture de la r\u00e9alit\u00e9 profonde du Moi sous la diversit\u00e9 des \u00e9tats de contradiction et de non-contradiction int\u00e9rieures semble tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de celle de l\u2019auteur, pour lequel l\u2019Ego de l\u2019homme unifi\u00e9 s\u2019abolit vraiment dans le sein de l\u2019Essence primordiale, dans l\u2019absolu de la Conscience incr\u00e9\u00e9e. \u00ab <em>Pour un esprit \u00e9tabli au foyer de la conscience unitaire<\/em>, affirme-t-il, <em>l&rsquo;exp\u00e9rience empirique de la pluralit\u00e9 est illusoire<\/em> \u00bb (p. 144). Devrions-nous donc envisager comme condition id\u00e9ale pour l&rsquo;homme, comme l\u2019\u00e9tat le plus parfait auquel il puisse esp\u00e9rer atteindre, une sorte de vie indivise o\u00f9 la pens\u00e9e perdrait tout attribut individuel ? Mais alors comment, priv\u00e9 de toute singularit\u00e9, d\u00e9pouill\u00e9 de son corps, appartenant \u00e0 un monde situ\u00e9 hors de l\u2019espace et du temps, l&rsquo;homme-individu serait-il encore capable de poursuivre l\u2019effort exaltant de progr\u00e8s mat\u00e9riel et de perfectionnement de la culture dont l\u2019humanit\u00e9 contradictoire s\u2019est, au moins, rendue capable ? Et comment, ayant acquis la conscience que toute pluralit\u00e9 et que tout devenir sont illusoires, l\u2019individu ne se croirait-il pas alors lib\u00e9r\u00e9 du souci biologique de procr\u00e9ation ? L\u2019individu s\u2019\u00e9tant affranchi de l\u2019\u00e9tat de s\u00e9paration, comment l&rsquo;univers des formes concr\u00e8tes et s\u00e9par\u00e9es ne lui appara\u00eetrait-il pas comme une sorte d&rsquo;expression superflue de l\u2019\u00catre-total ? L\u2019absolu de l\u2019\u00catre ne doit-il pas, n\u00e9cessairement, se suffire \u00e0 lui-m\u00eame ? L\u2019humanit\u00e9 n\u2019aurait plus alors qu\u2019\u00e0 attendre sereinement son extinction biologique, se gardant de pr\u00eater la main \u00e0 une \u00ab cr\u00e9ation \u00bb pour le moins inutile, aidant ainsi l\u2019\u00c9volution \u00e0 r\u00e9parer l&rsquo;erreur originelle de la s\u00e9paration des \u00eatres&#8230; De sorte que la perfection morale et psychologique de l\u2019homme se r\u00e9v\u00e9lerait, finalement, n\u00e9gatrice de l\u2019humain ! La contradiction \u00e9clate. Mais nous devions en arriver l\u00e0. Car la contradiction \u00e9tait au point de d\u00e9part : un \u00e9lan de vie qui tend vers l\u2019Absolu, le Transcendant, se nie dans ce but lui-m\u00eame, parce qu&rsquo;une fois le but atteint, tout objet est retir\u00e9 \u00e0 la vie, qui n&rsquo;a plus qu&rsquo;\u00e0 dispara\u00eetre !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le d\u00e9sir de l\u2019Absolu est un d\u00e9sir de non-vie. \u00c0 la limite, un tel d\u00e9sir tend \u00e0 op\u00e9rer le sacrifice de la vie sur l&rsquo;autel de l&rsquo;Absolu. La vie qui est recherche de l\u2019Absolu est \u00e0 elle-m\u00eame sa propre contradiction. Mais toute pens\u00e9e contradictoire ne suppose-t-elle pas n\u00e9cessairement la recherche d\u2019un Absolu, n&rsquo;implique-t-elle pas fatalement le d\u00e9sir de quelque forme du Supr\u00eame ? \u00ab <em>Ne pensons-nous pas, ne sentons-nous pas en termes de b\u00e9n\u00e9fice et de perte, de devenir et de non-devenir<\/em> \u00bb ? (Causeries, 1945, p. 129. <em>Krishnamurti parle<\/em>, Trad. Carlo Suar\u00e8s). Par haine, m\u00e9pris ou peur de quelque infra-monde, nous d\u00e9sirons une Transcendance, et c\u2019est alors que le pr\u00e9sent perd, pour nous, son \u00ab <em>immense signification<\/em> \u00bb (Id., p. 93). La signification immense du pr\u00e9sent, c\u2019est que la vie tout enti\u00e8re y est incluse dans son rapport essentiel \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 du temps. La \u00ab lib\u00e9ration dans la vie \u00bb ne peut \u00eatre d\u00e9sir\u00e9e, parce qu\u2019il n\u2019y a d\u2019autre vie r\u00e9elle que la vie pr\u00e9sente, dans la mesure o\u00f9 elle s\u2019informe dans l&rsquo;\u00eatre-du-temps, qui consiste dans la non-contradiction du pr\u00e9sent et du non-pr\u00e9sent. La \u00ab lib\u00e9ration dans la vie \u00bb est, d\u2019abord, lib\u00e9ration de la vie dans une pr\u00e9sence que la s\u00e9duction de l\u2019avenir ne peut plus distraire d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Se lib\u00e9rer de la contradiction c\u2019est lib\u00e9rer la vie en nous : c\u2019est lui permettre de se r\u00e9aliser dans le pr\u00e9sent actuel de notre \u00eatre physique d\u00e9sormais identifi\u00e9 \u00e0 notre Moi r\u00e9el \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire non-oppositionnel. L\u2019individu qui se r\u00e9alise dans un tel Moi le fait sans avoir rien \u00e0 sacrifier, dans un autre ou dans lui-m\u00eame : il conserve son idiosyncrasie particuli\u00e8re, son bagage propre d&rsquo;habitudes ; simplement, la vie s\u2019\u00e9l\u00e8ve, en lui, au niveau d\u2019un accord permanent avec elle-m\u00eame, elle est devenue capable de poursuivre en lui son effort adaptatif, sans que plus jamais ne se dresse devant elle l\u2019obstacle de sa propre contradiction. Alors, le devenir de la vie et le devenir de l&rsquo;individu, ne tendant plus \u00e0 r\u00e9aliser dans aucun But supr\u00eame la n\u00e9gation de la vie et de l\u2019homme r\u00e9els, se d\u00e9veloppent d\u2019une mani\u00e8re continue dans l\u2019\u00eatre pr\u00e9sent-\u00e9ternel de leur rapport coexistentiel au monde.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Un DEVENIR DANS L&rsquo;ETRE s&rsquo;institue, dont le processus est d\u00e9sormais incapable de sortir \u2014 d\u00e9tourn\u00e9 par le fant\u00f4me de quelque nouvelle conqu\u00eate illusoire ! \u2014 du cadre r\u00e9el-actuel de l&rsquo;homme-monde. \u00c0 un tel mode du devenir correspond un type d&rsquo;activit\u00e9, humaine qui aurait sa parfaite repr\u00e9sentation dans une pens\u00e9e absolument d\u00e9livr\u00e9e de toute tendance vers un certain \u00e9tat de l\u2019\u00eatre par opposition \u00e0 un autre \u00e9tat de l\u2019\u00eatre. Parlant de la m\u00e9ditation bien conduite parce que transform\u00e9e dans une telle pens\u00e9e uniment cr\u00e9atrice, Krishnamurti la d\u00e9finit ainsi : \u00ab <em>La m\u00e9ditation, alors, est l\u2019\u00catre, qui a son propre mouvement \u00e9ternel. C\u2019est la cr\u00e9ation elle-m\u00eame<\/em> \u00bb (Id., p. 135)&#8230;<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il y aurait, selon R. Godel, une preuve \u00e9vidente du d\u00e9sir humain universel de \u00ab d\u00e9personnalisation \u00bb dans le spectacle donn\u00e9 par certaines f\u00eates populaires ou l\u2019exercice de certains rites primitifs : \u00ab <em>Beaucoup trop d\u2019intellectuels infatu\u00e9s de leur culture m\u00e9connaissent la grandeur de certaines festivit\u00e9s populaires. Parce que la liesse d\u2019une foule impose \u00e0 notre regard le spectacle de son cahos, nous risquons d\u2019\u00eatre insensibles aux courants profonds de la conscience unitaire qui en p\u00e9n\u00e8tre la masse<\/em> \u00bb (p. 185).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Les mythes d\u2019\u00e9ternel retour appartiendraient \u00e0 cet ordre de festivit\u00e9s : \u00ab <em>Dans les rituels de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence se manifeste la version populaire de la queste d\u2019\u00e9ternit\u00e9. Qu\u2019ils s\u2019expriment \u00e0 travers les l\u00e9gendes du folklore, les danses et les chants, les contes de f\u00e9es, les hi\u00e9rogamies ou les rites orgiastiques, leur source d\u2019inspiration proc\u00e8de d\u2019un m\u00eame et universel arch\u00e9type. R\u00e9duit \u00e0 sa structure \u00e9l\u00e9mentaire cet arch\u00e9type se r\u00e9sout en quelques \u00e9l\u00e9ments : a) Abolition du pass\u00e9 ; b) Descente \u2014 par le chaos primordial \u2014 aux origines (\u00e0 l\u2019incr\u00e9\u00e9) ; c) \u00c9mergence et cr\u00e9ation d\u2019un monde nouveau&#8230; Ce que recherche confus\u00e9ment l&rsquo;exp\u00e9rience populaire c\u2019est bien, certes, une lib\u00e9ration ; elle veut conduire l\u2019individu \u00e0 la dissolution de sa personnalit\u00e9, \u00e0 l\u2019oubli de toutes limites, \u00e0 la suspension du temps&#8230; (Mais) l\u2019\u00e9tat \u00ab paradisiaque \u00bb, toutefois, ne saurait durer longtemps ; l\u2019exp\u00e9rience du temporel aura t\u00f4t fait de le corrompre. Il faut \u00e0 nouveau le r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer<\/em> \u00bb (p. 175).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Certes, il y a l\u00e0 un rythme altern\u00e9 tout \u00e0 fait propre \u00e0 nos soci\u00e9t\u00e9s. Au bout d\u2019un certain temps, le lien social unitaire tend \u00e0 se corrompre, l\u2019Ego individuel finissant toujours par reprendre de l\u2019importance au d\u00e9triment des formes collectives du Supr\u00eame. De sorte que les Mythes \u00e9go\u00efstes du Moi \u2014 dans la recherche soudain accrue des int\u00e9r\u00eats personnels de Puissance, de Richesse, de Plaisir, etc&#8230; \u2014 risquent alors \u00e0 l\u2019emporter sur le Mythe social du Moi qu\u2019est la conscience du Nous-Autres. La Cit\u00e9 est en danger, une \u00ab r\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence \u00bb est devenue n\u00e9cessaire. La pr\u00e9\u00e9minence du mythe du Nous-Autres sur les formes \u00e9go\u00efstes du Supr\u00eame doit \u00eatre r\u00e9tablie. Diverses m\u00e9thodes sont possibles, comme les sacrifices humains, les f\u00eates, la guerre, la r\u00e9pression int\u00e9rieure. Tous ces proc\u00e9d\u00e9s font une part \u00e9gale au sacrifice des biens et des \u00eatres sur l&rsquo;autel du Supr\u00eame social. Il s\u2019agit, en effet, de ramener toutes les tendances sacrificielles vers le m\u00eame objectif : la victoire du Nous-Autres sur le Vous-Autres, et du Supra-humain sur l&rsquo;Infra-humain.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C\u2019est parce qu\u2019au cours des f\u00eates \u2014 comme aussi au cours des guerres <a id=\"Y4\" href=\"#X4\">[4]<\/a> \u2014 l\u2019individu est amen\u00e9 \u00e0 d\u00e9penser sans compter sur l&rsquo;autel du Supr\u00eame social que tendent \u00e0 s\u2019effacer provisoirement de sa conscience toutes les passions sacrificielles \u00e9go\u00efstes. Le p\u00f4le positif de la Contradiction n\u2019est plus ici le Moi-Puissance, le Moi-Vanit\u00e9, le Moi-Plaisir, c&rsquo;est le Moi-civique, c\u2019est-\u00e0-dire l&rsquo;Ego agrandi aux dimensions de l\u2019\u00c9tat. Qu\u2019on ne s\u2019y trompe pas, en effet, tout symbole du Supr\u00eame social \u2014 qu\u2019il s\u2019incarne dans le Totem tribal, l\u2019enseigne romaine ou le drapeau national \u2014 n&rsquo;est qu&rsquo;un aspect particulier du Moi-oppositionnel. Dans la \u00ab <em>plong\u00e9e collective aux ab\u00eemes<\/em> \u00bb dont nous parle R. Godel (p. 176), et qui, \u00e0 l&rsquo;occasion de certaines manifestations populaires, r\u00e9aliserait l\u2019absorption de l&rsquo;individu par le social, il ne faut voir rien d\u2019autre qu\u2019une extension toute formelle du mythe commun du Moi aux dimensions de l\u2019\u00catre-oppositionnel collectif. Comme le Moi, le Nous-Autres ne se pose-t-il pas en s\u2019opposant ? La guerre n\u2019est-elle pas, en d\u00e9finitive, l\u2019\u00e9tat normal des relations entre Cit\u00e9s ? Ainsi ne peut-il m\u00eame pas \u00eatre question que l\u2019individu se fusionne \u2014 dans la guerre ou dans la f\u00eate \u2014 avec l&rsquo;UN m\u00e9taphysique primordial, puisque l\u2019unit\u00e9 du groupe social est ici, essentiellement, unit\u00e9 oppositionnelle et ferm\u00e9e ! Aucune possibilit\u00e9 ici, par cons\u00e9quent, d\u2019une v\u00e9ritable \u00ab r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration \u00bb de l\u2019individu. Du Moi-vanit\u00e9 ou du Moi-plaisir \u00e0 la conscience collectivis\u00e9e du h\u00e9ros tribal ou national, il n&rsquo;y a pas de diff\u00e9rence quant au caract\u00e8re moral profond, qui reste conditionn\u00e9 par le sentiment int\u00e9rieur de la contradiction de l&rsquo;\u00eatre. Les dimensions varient, mais le comportement fondamental reste le m\u00eame.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Si une v\u00e9ritable r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration devait \u00eatre ici envisag\u00e9e comme possible, ce serait plut\u00f4t celle d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui, gr\u00e2ce \u00e0 la lib\u00e9ration des individus eux-m\u00eames du sentiment int\u00e9rieur d\u2019opposition, verrait \u00e0 la fois se r\u00e9sorber sa nature belliqueuse et se dissoudre ses fondements contradictoires. L\u2019individu lib\u00e9r\u00e9 de l\u2019opposition-contradiction ne s\u2019opposant plus \u00e0 l\u2019individu, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui l\u2019entoure, s\u2019inscrit, en effet, imm\u00e9diatement dans le cadre d\u2019une humanit\u00e9 universelle d\u00e9livr\u00e9e de ses fronti\u00e8res. En cons\u00e9quence, l\u2019acte essentiellement \u00ab r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateur \u00bb doit-il \u00eatre accompli ici par l\u2019individu : \u00e0 lui de commencer par modifier la notion tout \u00e0 fait primitive et absolument contradictoire qu\u2019il s\u2019\u00e9tait, jusqu\u2019alors, form\u00e9e de l\u2019homme-individu. C\u2019est \u00e0 une telle r\u00e9volution conceptuelle que nous invite Krishnamurti : \u00ab <em>Vous, l&rsquo;individu, \u00eates la masse. En nous, ainsi que vous le d\u00e9couvrirez si vous y p\u00e9n\u00e9trez profond\u00e9ment, se trouvent et la multitude et le particulier&#8230; Donc, lorsque je parle de l\u2019individu, je ne l&rsquo;\u00e9tablis pas en opposition \u00e0 la masse. Au contraire, je veux \u00e9liminer cet antagonisme&#8230; qui cr\u00e9e de la confusion, des conflits, de la cruaut\u00e9, de la mis\u00e8re. Mais si nous pouvons comprendre comment l&rsquo;individu est une partie du tout&#8230; alors nous nous lib\u00e9rons nous-m\u00eames, avec joie et spontan\u00e9ment&#8230; de notre d\u00e9sir de rivaliser, de parvenir, de tromper, d\u2019opprimer, d\u2019\u00eatre cruel, ou de devenir un disciple ou un chef&#8230; Tant que nous nous consid\u00e9rons des individus, s\u00e9par\u00e9s du tout, rivalisant, barrant le chemin, luttant, sacrifiant le nombre au particulier ou le particulier au nombre, les probl\u00e8mes qui surgissent de cet antagonisme actif ne trouveront aucune solution heureuse et durable, car ils sont la cons\u00e9quence d\u2019une fa\u00e7on erron\u00e9e du penser-sentir<\/em> \u00bb (Oja\u00ef, 1944, p. 7).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">La nature actuelle des rapports de l&rsquo;individu avec le groupe auquel il appartient est, en effet, essentiellement sacrificielle. Au Moi-oppositionnel \u00e9choit id\u00e9alement la puissance et l&rsquo;\u00e9tendue du corps social o\u00f9 il s\u2019inscrit, mais en \u00e9change, l&rsquo;individu doit mettre son travail, sa vie et sa pens\u00e9e au service de cette forme collective de l\u2019Ego. Examinant les inconv\u00e9nients de la m\u00e9ditation collective, Krishnamurti a fait allusion aux rigueurs d\u2019un tel \u00e9change : le groupe \u00ab stimule \u00bb l&rsquo;individu mais celui-ci doit, sacrifier au conformisme. \u00ab <em>Un groupe peut vous stimuler, mais la stimulation est-elle une m\u00e9ditation ? D\u00e9pendre d&rsquo;un groupe, c\u2019est cr\u00e9er une conformit\u00e9 ; l\u2019adoration ou les pri\u00e8res d\u2019une congr\u00e9gation sont capables d\u2019agir par suggestion, d&rsquo;influencer un individu et de l&#8217;emp\u00eacher de penser\u00a0\u00bb. <\/em>(Causeries. 1945, p. 118)<em>. <\/em>Que dire, \u00e0 ce compte, des d\u00e9formations suggestives qui peuvent r\u00e9sulter des d\u00e9lires collectifs d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la recherche d\u2019un renouveau de vie totalitaire ?<em> \u00ab La compr\u00e9hension du R\u00e9el est-elle le r\u00e9sultat de la propagande, d\u2019une croyance organis\u00e9e, d\u2019un conformisme impos\u00e9 ou subtil ? <\/em>\u00bb (Id., p. 100). Les rites, les F\u00eates, les Guerres, ne sont pas sur la voie de la lib\u00e9ration humaine de l\u2019opposition et de la mis\u00e8re, mais nous d\u00e9tournent de cette lib\u00e9ration. Les chemins d\u2019acc\u00e8s au R\u00e9el, sont les voies int\u00e9rieures de la compr\u00e9hension et de l&rsquo;intelligence de nous-m\u00eames.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Certes, le probl\u00e8me m\u00e9taphysique et le probl\u00e8me social ne sont, en derni\u00e8re analyse, qu&rsquo;un seul et m\u00eame probl\u00e8me. Mais ce probl\u00e8me est \u00e0 notre niveau, il n&rsquo;est \u00e0 la mesure d&rsquo;aucune Transcendance sociale ou m\u00e9taphysique : il se confond avec la question pratique de nos rapports personnels avec le Non-Moi social \u2014 la soci\u00e9t\u00e9 qui nous entoure, les autres hommes \u2014 et avec le Non-Moi m\u00e9taphysique \u2014 l\u2019infini, l\u2019absolu, la mort. Un tel probl\u00e8me n&rsquo;est donc \u00e9tranger, ou ext\u00e9rieur, \u00e0 aucun d&rsquo;entre nous. Il se pose pour chaque individu, qu&rsquo;il en ait ou non conscience, et toujours avec la m\u00eame intensit\u00e9. La courbe de son importance ne peut subir de fluctuations, car la question des rapports entre le Moi et le Non-Moi est au centre de la conscience, qui est n\u00e9cessairement conscience de l\u2019\u00eatre \u2014 contradictoire ou unifi\u00e9 ; \u2014 du Moi-Non-Moi.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Comment, dans ces conditions, pourrait-on continuer de supposer que la lib\u00e9ration int\u00e9rieure du sentiment de contradiction puisse s&rsquo;accompagner d&rsquo;une dissolution du Moi ? Unifi\u00e9 ou contradictoire l\u2019ordre du Moi-Non Moi est indivisible. Le Moi ne saurait donc \u00eatre dissous que l&rsquo;ordre tout entier du Moi-Non Moi ne le suiv\u00eet imm\u00e9diatement dans sa disparition. C\u2019est, implicitement, la totalit\u00e9 de l\u2019ordre physique et biologique de l\u2019homme-monde qui se trouve, ici, en butte \u00e0 la n\u00e9gation, \u00e0 l\u2019intention destructive ! C\u2019est, l\u2019homme tout entier qui est menac\u00e9 de dispara\u00eetre \u2014 avec tout le cr\u00e9\u00e9 \u2014 offert en holocauste sur l&rsquo;autel de, l\u2019incr\u00e9\u00e9, ou Transcendant !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il y a donc une tr\u00e8s grave erreur dans le fait d\u2019identifier lib\u00e9ration du Moi et disparition du Moi. Cette erreur est d\u2019autant plus dangereuse qu\u2019elle vient se dresser comme un obstacle presque insurmontable entre l\u2019individu et la vraie lib\u00e9ration. Faire croire aux hommes vivants que, pour atteindre \u00e0 la lib\u00e9ration m\u00e9taphysique, \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9 int\u00e9rieure, ils doivent commencer par renoncer \u00e0 leur individualit\u00e9, n&rsquo;est-ce pas, en effet, provoquer maladroitement la r\u00e9volte l\u00e9gitime, mais irr\u00e9parable, de leur instinct physiologique de conservation ? Krishnamurti nous met en garde contre les cons\u00e9quences d\u2019une telle erreur lorsqu\u2019il \u00e9crit : \u00ab <em>Vous imaginez qu\u2019\u00eatre libre de l\u2019expansion du moi c&rsquo;est se trouver dans un \u00e9tat de vide, et parce que vous avez peur de ce vide l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019actuel se trouve entrav\u00e9e <\/em>\u00bb (Causeries, 1945, p. 144).<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il est, cependant, ind\u00e9niable que le terrain se pr\u00eate ici aux malentendus. Krishnamurti lui-m\u00eame fait parfois allusion \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une dissolution de l\u2019Ego. \u00ab <em>La vraie compr\u00e9hension est le fait d\u2019\u00eatre d\u00e9livr\u00e9 de la conscience de soi<\/em>. \u00bb \u00e9crit-il dans un texte retranscrit par Carlo Suar\u00e9s (Krishnamurti, p. 26 et 27. Ed. Adyar). Mais, quelques lignes plus loin, il a joute : \u00ab <em>\u00catre d\u00e9tach\u00e9 ne veut pas dire \u00eatre indiff\u00e9rent, mais commencer \u00e0 savoir de quoi est faite la conscience individuelle<\/em>. \u00bb Ailleurs, il parle du \u00ab <em>vrai moi<\/em> \u00bb. Il conviendrait donc de fixer la terminologie.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">La conscience psychologique traditionnelle est, \u00e9videmment, conscience oppositionnelle de soi, le Moi s\u2019y posant par opposition au Non-Moi. Que se passe-t-il une fois \u00e9limin\u00e9e cette opposition, c&rsquo;est-\u00e0-dire une fois disparu le sentiment int\u00e9rieur de la contradiction essentielle du Moi et du Non-Moi ? Il est \u00e9vident que, dans la mesure o\u00f9 l\u2019on est soi-m\u00eame fix\u00e9 dans une conception \u00e9troitement oppositionnelle de son Moi, on ne voit pas comment celui-ci, dans la non-opposition, pourrait encore conserver un contenu. La conscience oppositionnelle \u00e0 qui il arrive de faire l\u2019effort de se concevoir dans la non-opposition ne croit plus trouver que du vide \u00e0 la place d\u2019elle-m\u00eame. Et c\u2019est ainsi qu\u2019on s\u2019imagine que le sentiment du Moi doit dispara\u00eetre avec celui de la contradiction du Moi et du Non-Moi. Mais c&rsquo;est \u00e9videmment l\u00e0 l\u2019erreur d\u2019une conscience encore trop peu \u00e9volu\u00e9e dans sa compr\u00e9hension de l\u2019\u00e9tat de conscience unifi\u00e9. Le Moi n\u2019a pas \u00e0 se perdre, \u00e0 se dissoudre. N\u2019est-ce pas plut\u00f4t l\u00e0 ce qui fait le propre de sa condition dans l\u2019\u00e9tat de division-contradiction, o\u00f9 il ne cesse de se trahir lui-m\u00eame, glissant \u00e0 chaque instant d\u2019une forme dans une autre qui lui est oppos\u00e9e ? Le Moi n\u2019a pas \u00e0 se perdre : il lui appartiendrait plut\u00f4t de se trouver ; car son opposition au Non-Moi ne lui pr\u00eate qu\u2019un reflet d\u2019existence. La r\u00e9alisation du Moi, c\u2019est sa d\u00e9couverte de l&rsquo;existence dans le cadre de sa non-opposition au Non-Moi.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Nous pensons qu\u2019il importe d\u2019insister sur de telles questions. Car les obscurit\u00e9s sont autant d\u2019obstacles sur cette route lib\u00e9ratrice dont chacun de nous voudrait pouvoir percer l\u2019\u00e9paisse jungle de ses d\u00e9sirs contradictoires. Nous ne voulons pas faire ici allusion \u00e0 un nouveau \u00ab but \u00bb, ce qui nous ram\u00e8nerait imm\u00e9diatement dans la contradiction. Disons que l\u2019humanit\u00e9 ressemble \u00e0 l\u2019un de ces grands fleuves des \u00e9poques primitives de la Terre, encore incertains de leur cours d\u00e9finitif. Ainsi l\u2019homme en est-il encore \u00e0 chercher son \u00eatre, le lit profond o\u00f9 son devenir puisse s\u2019\u00e9lancer \u2014 sans plus risquer d\u2019aller semer la destruction sur des chemins sans issue \u2014 dans un \u00e9lan unique et sans fin !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Or, de r\u00e9els progr\u00e8s de notre esp\u00e8ce dans l\u2019\u00e9tablissement de cette voie lib\u00e9ratrice ne seront possibles que si les efforts, bien que d\u2019origines les plus diverses, s&rsquo;orientent tout de suite dans la bonne direction. Mais celle-ci ne peut \u00eatre d\u00e9finie que d\u2019un commun accord, \u00e0 partir de tr\u00e8s simples v\u00e9rit\u00e9s psychologiques, exprim\u00e9es dans des termes parfaitement univoques !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Certes, ce n\u2019est pas la moindre difficult\u00e9 qu\u2019en cette mati\u00e8re l\u2019\u00eatre individuel se trouve, aussit\u00f4t, tout entier engag\u00e9. Et pourtant, cette difficult\u00e9 est aussi une chance, car nous sommes dans un domaine o\u00f9 il n\u2019est, plus possible de tricher, pas plus avec quiconque qu\u2019avec soi-m\u00eame. L\u2019effort de la pens\u00e9e devient \u0153uvre directe de vie, son rayonnement \u00e9mane du centre m\u00eame de la fonction biologique cr\u00e9atrice. Plus aucune id\u00e9e, plus aucun acte ne peuvent \u00eatre \u00ab gratuits \u00bb, parce que tout l\u2019\u00eatre individuel se refuse d\u00e9sormais au jeu facile des contraires : il est sorti du cercle o\u00f9 l\u2019on peut croire \u00ab penser \u00bb \u00e0 simplement se lancer et se renvoyer \u00e0 soi-m\u00eame \u2014 ind\u00e9finiment \u2014 la balle de l\u2019Absurde !<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Des conditions g\u00e9n\u00e9rales pourraient \u00eatre, certes, assign\u00e9es, d\u00e8s aujourd\u2019hui, au d\u00e9part et au bon fonctionnement d&rsquo;une telle pens\u00e9e, unifi\u00e9e dans son essence. On ne peut nier, par exemple, qu\u2019il importe avant tout que nous prenions garde \u00e0 la nature de notre point de vue initial, qui doit rester, en toute circonstance, strictement objectif. Tout \u00ab pr\u00e9jug\u00e9 \u00bb a la duplicit\u00e9 pour ressort et nous d\u00e9tourne \u00e9videmment d\u2019une pens\u00e9e unie. C\u2019est dans le but tr\u00e8s louable de nous rappeler, en ces mati\u00e8res d\u00e9licates, o\u00f9 le psychologue risque \u00e0 chaque instant d\u2019aller se perdre dans les brumes de la M\u00e9taphysique, au d\u00e9tachement rigoureux de l\u2019esprit scientifique, que R. Godel \u00e9crit : \u00ab <em>La t\u00e2che qui nous est assign\u00e9e est froide, elle nous fixe au port d&rsquo;observation ; effor\u00e7ons-nous de sonder sans nous \u00e9mouvoir les profondeurs&#8230;<\/em> \u00bb (p. 299). Pourtant cette formule ne peut \u00eatre accept\u00e9e sans r\u00e9serves. En elle s&rsquo;exprime \u2014 avec une sorte de joyeuse grandeur \u2014 une sorte de tension qui ordonne la m\u00e9fiance.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Se poser \u00ab froidement \u00bb objectif, en se refusant par avance \u00e0 toute \u00e9motion devant le spectacle des \u00ab profondeurs \u00bb, n&rsquo;est-ce pas encore se poser en s\u2019opposant ? Il semblerait plut\u00f4t qu\u2019on ne d\u00fbt m\u00eame plus ici songer \u00e0 opposer tel mode de connaissance \u00e0 tel autre. Il s\u2019agit, en effet, d\u2019atteindre \u00e0 l&rsquo;objectivit\u00e9 dans le domaine psychologique : nous n\u2019avons donc plus le droit de pr\u00e9f\u00e9rer telle fonction mentale \u00e0 telle autre ! Nous allons voir \u00e0 quel point il est ici important de renoncer \u00e0 \u00e9tablir aucune fronti\u00e8re profond\u00e9ment s\u00e9paratrice entre l&rsquo;intelligence et le \u00ab c\u0153ur \u00bb, la froideur et l\u2019\u00e9motion.<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Quel est donc, en d\u00e9finitive, l&rsquo;objet essentiel de notre observation ? C\u2019est la nature des rapports de notre Moi avec le Non-Moi. Nous abandonnons-nous \u00e0 nos r\u00e9flexes \u00e9motifs, c\u2019est le sentiment de leur contradiction qui l\u2019emporte, conditionnant aussit\u00f4t tout le syst\u00e8me de nos pens\u00e9es et de nos actes. Mais supposons que je m\u2019\u00e9l\u00e8ve jusqu&rsquo;au point o\u00f9 devient pour moi possible l\u2019observation strictement objective du syst\u00e8me des relations unissant le Moi et le Non-Moi&#8230; Je constate bient\u00f4t que le sentiment de leur contradiction dispara\u00eet pour faire place au sentiment de leur non-contradiction. Que s&rsquo;est-il pass\u00e9 ? Quelque chose d\u2019assez complexe, mais qu\u2019il n\u2019est peut-\u00eatre pas impossible d\u2019interpr\u00e9ter rationnellement.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Comment l&rsquo;observation sereinement objective de l\u2019ordre primitivement contradictoire du Moi-Non Moi pourrait-elle ne pas tendre \u00e0 transformer cet ordre en un objet, c&rsquo;est-\u00e0-dire en un syst\u00e8me form\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments incapables de se contredire ? Car il serait proprement impossible que mon pouvoir de conna\u00eetre objectivement p\u00fbt se saisir d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 non-objective&#8230; Ainsi aboutissons-nous obligatoirement \u00e0 la constitution d\u2019un ordre objectif, c\u2019est-\u00e0-dire non-contradictoire, du Moi-Non Moi. Mais comment pourrait maintenant subsister mon sentiment de la contradiction du Moi et du Non-Moi, puisque vient justement d\u2019\u00eatre \u00e9tabli, par la conscience lucide, le caract\u00e8re objectif, c\u2019est-\u00e0-dire non-contradictoire, de leur conjonction ? L\u2019alternative est la suivante\u00a0: ou bien le sentiment originel de la contradiction ne peut arriver \u00e0 se dissoudre, et je dois abandonner mon point de vue objectif, ou bien le sentiment de la contradiction du Moi et du Non-Moi se mue dans le sentiment de leur non-contradiction, et je puis me maintenir \u00e0 mon point de vue objectif. On peut m\u00eame se demander s\u2019il est possible d\u2019atteindre \u00e0 une vision vraiment objective de l\u2019ordre du Moi-Non Moi, que le sentiment de leur contradiction n&rsquo;ait d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 se muer en sentiment de non-contradiction, tant l&rsquo;objectif et le subjectif ont, ici, partie li\u00e9e. Tout se passe comme si, \u00e0 l\u2019\u00e9tape lib\u00e9ratrice du sentiment d\u2019opposition, devaient s\u2019unir dans une seule fonction de connaissance du R\u00e9el, le pouvoir d\u2019observation et la puissance d\u2019\u00e9motion, la froide intelligence et la chaleur du sentiment.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ainsi ne faut-il pas craindre de laisser ici l\u2019observation s\u2019\u00e9panouir en contemplation, ni la simple s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 devenir confiance rayonnante. Mais encore cela n\u2019est-il possible que si l\u2019\u00e9motion n\u2019est pas r\u00e9duite d\u00e8s l\u2019abord ! Qui d\u00e9sire aborder l\u2019observation du R\u00e9el \u2014 ou l&rsquo;objet non-contradictoire du Moi-Non Moi \u2014 doit commencer par laisser son pouvoir de conna\u00eetre se concentrer en une seule facult\u00e9 de connaissance, indivisiblement subjective et objective, \u00e9mue et sereine. Le parti-pris de froide observation restera toujours incapable de saisir dans un seul objet la dualit\u00e9 du Moi-Non Moi. Car une telle saisie ne peut avoir lieu avant que le sentiment profond de l\u2019\u00eatre du Moi-Non Moi n\u2019ait commenc\u00e9 de s\u2019unifier lui-m\u00eame&#8230; L\u2019objectif pur doit laisser ici le subjectif venir \u00e0 son aide, il ne peut s\u2019isoler. Ainsi, devant l&rsquo;ab\u00eeme de la contradiction du Moi et du Non-Moi, n\u2019avons-nous pas \u00e0 rester \u00ab froids \u00bb. Ce serait l\u00e0 le meilleur moyen de n\u2019arriver jamais \u00e0 combler cet ab\u00eeme. Certes, celui-ci doit \u00eatre \u00ab sereinement observ\u00e9 \u00bb, mais l&rsquo;\u00e9motion de contradiction \u2014 qui creuse elle-m\u00eame cet ab\u00eeme \u2014 ne doit pas \u00eatre refoul\u00e9e. Il faut commencer par accepter sa compagnie ; ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 cette condition que, lentement, la source m\u00eame de notre \u00e9motion s\u2019accoutumera \u00e0 la lumi\u00e8re du R\u00e9el, se changeant pour finir en \u00e9motion de non-contradiction, c\u2019est-\u00e0-dire dans le sentiment profond de la coexistence de tout ce qui existe.<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais serions-nous, au d\u00e9part, \u00e0 peu pr\u00e8s assur\u00e9s de nous-m\u00eames, que ce serait retomber dans une nouvelle erreur de nous tourner aussit\u00f4t, comme vers un mod\u00e8le indispensable, vers la personne de quelque \u00ab lib\u00e9r\u00e9 \u00bb, car nous risquerions ainsi de nous \u00e9loigner du vrai probl\u00e8me de la distance m\u00eame que nous mettons entre \u00ab lui \u00bb et \u00ab nous \u00bb ! Le vrai probl\u00e8me n\u2019est pas celui de nos rapports avec les \u00ab lib\u00e9r\u00e9s \u00bb : c\u2019est le probl\u00e8me de nos rapports avec nous-m\u00eames et avec les autres dans le cadre de l&rsquo;humanit\u00e9 actuelle-\u00e9ternelle.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>Quelle sorte d&rsquo;homme l\u2019homme va-t-il faire de lui-m\u00eame et des g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir ?<\/em> \u00bb En posant cette question \u00e0 la fin de son ouvrage, R. Godel ne dit pas s\u2019il envisage ici l&rsquo;av\u00e8nement d\u2019une sorte de Surhumanit\u00e9 form\u00e9e d&rsquo;une majorit\u00e9 de \u00ab lib\u00e9r\u00e9s dans la vie \u00bb. Or, une telle perspective aurait justement le tr\u00e8s grave inconv\u00e9nient de nous d\u00e9tourner de nous-m\u00eames et du probl\u00e8me actuel-\u00e9ternel de nos rapports <a id=\"Y5\" href=\"#X5\">[5]<\/a>. On pourrait craindre, en effet, que nous fussions ainsi tent\u00e9s de nous m\u00e9priser nous-m\u00eames, comparativement \u00e0 la pr\u00e9sence virtuelle de cet Homme vraiment surhumain, cependant que se feraient jour de nouvelles tendances sacrificielles, destin\u00e9es \u00e0 nourrir de nouveaux holocaustes cette forme encore in\u00e9dite du Supr\u00eame ! C\u2019est pourquoi il nous faut r\u00e9solument renoncer \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de quelque \u00ab surhumanit\u00e9 \u00bb future. Si le germe d\u2019une harmonie d\u00e9finitive de l&rsquo;humain est d\u00e9pos\u00e9 en nous, c&rsquo;est que nous sommes, d\u00e9j\u00e0, cette harmonie. Nous ne devons pas nous condamner nous-m\u00eames. Si l\u2019humanit\u00e9 actuelle est d\u00e9chir\u00e9e et mis\u00e9rable, la responsabilit\u00e9 n\u2019en incombe \u00e0 nul homme particulier, \u00e0 aucune race particuli\u00e8re, \u00e0 aucune \u00e9poque plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 une autre. Il n\u2019y a, d\u2019ailleurs, aucune chance pour que la nature de l\u2019homme puisse \u00eatre vraiment chang\u00e9e : simplement, une certaine perfection peut lui venir des progr\u00e8s qu\u2019il fera dans la connaissance de cette nature. Il e\u00fbt peut-\u00eatre suffi que Platon f\u00fbt dou\u00e9 de la clairvoyance psychologique d\u2019un Krishnamurti pour que l&rsquo;orientation du devenir spirituel de l\u2019humanit\u00e9 pr\u00eet, \u00e0 son d\u00e9part, une toute autre direction.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Nous avons vu comment l\u2019observation sereine, par l\u2019individu, du couple des sentiments-concepts du Moi et du Non-Moi peut suffire \u00e0 lui faire r\u00e9soudre le probl\u00e8me sentimental-objectif de leurs rapports. Or, il semble bien qu\u2019il y ait sur ce point une r\u00e9elle concordance entre l\u2019opinion des \u00ab jivan muktas \u00bb indiens, telle que nous la rapporte R. Godel, et les propres textes de Krishnamurti. \u00ab <em>Votre poste d\u2019observateur est mal \u00e9tabli \u2014 affirme en effet le \u00ab d\u00e9livr\u00e9 dans la vie \u00bb \u2014 Remontez vers la source au-del\u00e0 du d\u00e9doublement des oppos\u00e9s, jusqu\u2019au principe en vertu duquel le couple prend naissance. C\u2019est ici que se r\u00e9v\u00e9lera \u00e0 vous la conscience dans son authenticit\u00e9<\/em>. \u00bb (p. 95). \u00ab <em>\u00catre lucide dans ce conflit de la dualit\u00e9 sans op\u00e9rer de choix est ardu, mais essentiel si nous voulons d\u00e9passer le probl\u00e8me<\/em>, affirme pour sa part Krishnamurti (Causeries, 1945, p. 72). <em>Par notre compr\u00e9hension qui dissout leurs causes, nos probl\u00e8mes psychologiques prendront fin<\/em> \u00bb (Id., p. 153) Serions-nous ici, enfin, sur la voie de la d\u00e9couverte et du progr\u00e8s collectifs ? C&rsquo;est tr\u00e8s possible, et m\u00eame probable. Mais encore une fois, sur cette route \u00e0 peine trac\u00e9e il est absolument n\u00e9cessaire que chacun parle le langage de tous. \u00ab T<em>ant que nous n\u2019aurons pas une compr\u00e9hension commune quant \u00e0 notre but, il y aura confusion et tous les rapports r\u00e9els entre nous seront impossibles<\/em> \u00bb (Id., p. 147). Ces paroles de Krishnamurti \u00e9tablissent la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une entente qui soit autre chose qu\u2019un accord irrationnel de croyance relativement \u00e0 l\u2019existence ou \u00e0 la non-existence du Transcendant, ou quant aux pouvoirs m\u00e9tapsychiques des \u00ab lib\u00e9r\u00e9s vivants \u00bb\u00a0! C\u2019est ici la Raison qui r\u00e9clame ses droits. Elle non plus \u2014 pas plus que le \u00ab sentiment \u00bb \u2014 ne peut \u00eatre \u00e9limin\u00e9e. Elle doit pouvoir exercer son plus s\u00e9v\u00e8re contr\u00f4le. C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 elle que la lumi\u00e8re des espaces nouveaux o\u00f9 la pens\u00e9e humaine est sur le point de s\u2019\u00e9lancer pourra devenir sensible \u00e0 tous les yeux.<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00ab <em>Le Sage regarde en paix l\u2019homme d\u2019action jouer sa pi\u00e8ce<\/em> \u00bb, \u00e9crit R. Godel dans un \u00e9pilogue final. Doit-on penser que le \u00ab sage \u00bb auquel il est ici fait allusion soit vraiment un homme unifi\u00e9 ? Tout d\u2019abord, l\u2019individu int\u00e9gr\u00e9, parce qu\u2019il exprime \u00e0 la perfection l&rsquo;\u00eatre-devenir de la vie n&rsquo;est-il pas pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019homme d\u2019action le plus efficace et le plus complet qui puisse \u00eatre imagin\u00e9 ? Certes, l\u2019homme d\u2019action de nos jours n\u2019est qu\u2019un homme de destruction et de n\u00e9gation qui, parce qu\u2019il s\u2019oppose sans cesse afin de se poser, devient par l\u00e0 une source de conflits et de mis\u00e8re pour tout le monde. Mais la conscience unifi\u00e9e n\u2019est-elle pas incapable par nature de se poser, \u00e0 son tour, en face de lui en s\u2019opposant \u00e0 lui, m\u00eame si cette opposition devait finalement prendre l&rsquo;apparence d\u2019un froid et calme d\u00e9tachement ? Ce que l\u2019homme unifi\u00e9 \u00ab regarde en paix \u00bb, ce n\u2019est pas l\u2019humanit\u00e9 oppositionnelle, c\u2019est son propre complexe d\u2019opposition, qu\u2019il arrive ainsi \u00e0 dissoudre. \u00ab <em>La tranquillit\u00e9 de la Sagesse<\/em>, dit Krishnamurti, <em>n\u2019est pas le r\u00e9sultat d\u2019un acte de volont\u00e9, elle n\u2019est pas une conclusion, un \u00e9tat auquel il faut parvenir, elle prend naissance dans la lucidit\u00e9 de la compr\u00e9hension<\/em> \u00bb (Id. p. 90). Et cette compr\u00e9hension, qui est celle de notre rapport essentiel au monde, chacun ne peut l\u2019attendre que de soi. Le plus juste visage que nous puissions pr\u00eater au \u00ab lib\u00e9r\u00e9 dans la vie \u00bb, c\u2019est celui de l&rsquo;homme en attente de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p align=\"RIGHT\">(Janvier 1953)<\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong>NOTE FINALE<\/strong><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong>sur le sens particulier donn\u00e9 dans cet ouvrage<\/strong><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><strong>aux termes de REVOLTE et de REVOLUTION<\/strong><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C\u2019est pour pr\u00e9venir tout reproche d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 dans notre position finale \u00e0 l\u2019\u00e9gard des notions de R\u00e9volte et de R\u00e9volution que nous avons pens\u00e9 devoir apporter, \u00e0 ce sujet, les pr\u00e9cisions suivantes. C\u2019est, \u00e9videmment, en elle-m\u00eame qu\u2019une telle position demande \u00e0 \u00eatre examin\u00e9e. Or, nous ne croyons pas qu\u2019envisag\u00e9e de cette mani\u00e8re, elle contredise les exigences fondamentales d\u2019une pens\u00e9e unifi\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire lib\u00e9r\u00e9e elle-m\u00eame de l\u2019auto-contradiction.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il existe d\u00e9j\u00e0, certes, une longue tradition de la R\u00e9volte, et l\u2019id\u00e9e de R\u00e9volution a son histoire. C\u2019est forc\u00e9ment \u00e0 la suite de cette tradition et de cette histoire que se place le point de vue particulier de la pens\u00e9e unifi\u00e9e, bien qu\u2019il r\u00e9sulte d\u2019une v\u00e9ritable transgression du r\u00e9flexe spontan\u00e9 de r\u00e9volte sur un plan enti\u00e8rement nouveau de la conscience. Nous ne pensons pas que l\u2019id\u00e9e d\u2019une telle transgression puisse sembler a priori absurde, venant s\u2019inscrire dans le cours d\u2019une certaine \u00e9volution ; une tradition r\u00e9volutionnaire qui, par avance, r\u00e9pugnerait \u00e0 envisager son transfert sur un plan nouveau de l\u2019action morale et sociale, c\u2019est cela qui serait absurde !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C\u2019est au contenu traditionnel du concept de r\u00e9volte que fait effectivement allusion le titre de cet ouvrage. Il s\u2019agit bien, ici, de ce type de r\u00e9volte auquel appartient aujourd\u2019hui la r\u00e9action spontan\u00e9e du travailleur, lorsqu\u2019il prend douloureusement conscience du poids d\u2019injustice qui l\u2019\u00e9crase. Si ce terme n\u2019est plus, dans le cours de l\u2019ouvrage, employ\u00e9 dans ce sens, c\u2019est que, justement, celui-ci r\u00e9sulte tout entier d\u2019un effort constant pour donner au mot R\u00e9volte et \u00e0 la chose-R\u00e9volution un sens tout \u00e0 fait nouveau \u2014 bien que venant fatalement s\u2019inscrire, comme nous l\u2019avons dit, \u00e0 la suite d\u2019une certaine \u00e9volution d\u00e9j\u00e0 accomplie. De cette mani\u00e8re, le titre que nous avons choisi pourrait-il s\u2019interpr\u00e9ter comme la premi\u00e8re image d\u2019un contact : celui qu\u2019on s\u2019efforce par la suite d\u2019\u00e9tablir entre une certaine ambiance r\u00e9volutionnaire vivante et l\u2019appel d\u2019une nouvelle R\u00e9volte, d\u2019aspect plus \u00e9labor\u00e9, mais dont la n\u00e9cessit\u00e9 appara\u00eet absolue dans la conjoncture historico-biologique o\u00f9 nous sommes engag\u00e9s. (N\u2019avons-nous pas vu avec quelle puissance de v\u00e9rit\u00e9 logique s\u2019impose \u00e0 nous cette nouvelle figure de la R\u00e9volte, bien qu\u2019elle soit \u00e9galement capable de satisfaire \u00e0 la requ\u00eate irr\u00e9pressible des profondeurs subjectives ?) Ce n\u2019est, en effet, qu\u2019une fois \u00e9tabli un tel contact \u2014 entre la brute-r\u00e9volte de l\u2019esclave, et la r\u00e9volte-absolue de l\u2019homme unifi\u00e9 \u2014 qu\u2019on pourra envisager comme possible le \u00ab saltus \u00bb des masses r\u00e9volt\u00e9es de l \u2019univers sur le plan d\u2019une action r\u00e9ellement et d\u00e9finitivement constructive.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">On nous r\u00e9pondra que c\u2019est aux divers mouvements r\u00e9volutionnaires, tels que l\u2019Histoire les a vus na\u00eetre et prendre peu \u00e0 peu la direction de son devenir, qu\u2019il appartient, en d\u00e9finitive, d\u2019op\u00e9rer une telle transition. Or, nous ne sommes justement pas de cet avis. L\u2019histoire des hommes appara\u00eet de moins en moins susceptible d\u2019\u00eatre \u00ab dirig\u00e9e \u00bb par de tels mouvements : est-ce que l\u2019humanit\u00e9 moderne ne descend pas vers son d\u00e9sastre, bien plus qu\u2019elle ne s\u2019oriente vers l\u2019\u00e9quilibre et l\u2019harmonie ? C\u2019est de l\u2019\u00e9ducation en profondeur de la r\u00e9volte, non de l\u2019exploitation grossi\u00e8re et massive de son r\u00e9flexe spontan\u00e9 que sera capable de sortir le mouvement qui fondera la soci\u00e9t\u00e9 universelle unifi\u00e9e. Voici, tr\u00e8s rapidement expos\u00e9, un aspect de l\u2019argumentation o\u00f9 pourrait se fonder un tel point de vue.<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Le r\u00e9volt\u00e9-social pur, l\u2019esclave r\u00e9volt\u00e9, n\u2019est encore qu\u2019une \u00e9manation du monde injuste qui l\u2019asservit. Sa r\u00e9action \u2014 toute de m\u00e9pris, de haine et de violence contenue \u2014 s\u2019inscrit n\u00e9cessairement dans le cadre g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019asservissement brutal et injuste de l\u2019homme par l\u2019homme o\u00f9 il a toujours v\u00e9cu, de sorte qu\u2019en lui est d\u00e9pos\u00e9 le germe de l\u2019injustice. Organiser en R\u00e9volution une telle R\u00e9volte et de tels R\u00e9volt\u00e9s, c\u2019est fatalement organiser une nouvelle injustice ! Car le germe de l\u2019asservissement et de la n\u00e9gation de l\u2019homme par l&rsquo;homme n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit dans les r\u00e9volt\u00e9s eux-m\u00eames.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">C\u2019est donc ce germe qu\u2019il faut commencer par d\u00e9truire, dans le r\u00e9volt\u00e9 lui-m\u00eame. Une fois celui-ci lib\u00e9r\u00e9 du germe de l\u2019injustice, qu\u2019avait d\u00e9pos\u00e9 en lui la soci\u00e9t\u00e9-injuste o\u00f9 il vivait, une R\u00e9volution de la justice devient possible. Le germe de l\u2019injustice, dans le r\u00e9volt\u00e9-social, c\u2019est son sentiment profond et d\u2019abord irr\u00e9sistible de la contradiction de l\u2019homme par l\u2019homme, qu\u2019illustre en lui sa haine des hommes-injustes qui, pour l\u2019exploiter, le tiennent asservis. C\u2019est donc ce sentiment qui doit dispara\u00eetre. Non pas que le r\u00e9volt\u00e9-social doive ici abdiquer sa r\u00e9volte ! La r\u00e9volte contre l\u2019injustice est un r\u00e9flexe de la vie cr\u00e9ative contre le vice social du travail forc\u00e9 et pay\u00e9 d\u2019un salaire mis\u00e9rable. Mais la r\u00e9volte qui tend \u00e0 s\u2019affirmer par l\u2019agression violente et destructive d\u2019autres hommes perp\u00e9tue la cause de l\u2019injustice ! Autrement dit, le r\u00e9volt\u00e9-social doit-il devenir un r\u00e9volt\u00e9-absolu <a id=\"Y6\" href=\"#X6\">[6]<\/a>, c\u2019est-\u00e0-dire un r\u00e9volt\u00e9 dont le sentiment-r\u00e9volt\u00e9 de l\u2019Injustice s\u2019est purifi\u00e9 de la haine : ce sentiment enivrant qu\u2019on peut tuer par justice !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Une fois d\u00e9truit, dans l\u2019homme r\u00e9volt\u00e9, le germe de la contradiction humaine, on peut alors passer \u00e0 l\u2019action positive et constructive. Alors la R\u00e9volution peut \u00eatre s\u00fbre de soi ; plus d\u2019obstacles sur son passage : elle est devenue l&rsquo;homme-m\u00eame, infiniment mouvant dans sa stabilit\u00e9, ind\u00e9finiment r\u00e9formable dans le cadre permanent de son rapport biologique fondamental \u00e0 l\u2019univers.<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Il n\u2019est \u00e9videmment pas question ici d\u2019opposer dans une nouvelle formule de l\u2019opposition-contradiction, le r\u00e9volt\u00e9-absolu au r\u00e9volt\u00e9-social ! Tout au plus serait-il possible qu\u2019on d\u00e9couvr\u00eet dans ces deux aspects de la R\u00e9volte la possibilit\u00e9 de d\u00e9finir deux \u00e9tapes successives sur une m\u00eame voie lib\u00e9ratrice. Ou bien ces deux \u00e9tapes seront franchies, ou bien ne verra point le jour la seule R\u00e9volution qui sera jamais digne de ce nom : la R\u00e9volution de l\u2019universel, accomplie par des masses passionn\u00e9ment persuad\u00e9es de l\u2019unit\u00e9 de l\u2019humain !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Nous n\u2019en sommes encore qu\u2019au stade purement r\u00e9flexe de la R\u00e9volte. C\u2019est donc au stade de la R\u00e9volte purifi\u00e9e de la haine \u2014 si l\u2019on veut proc\u00e9der logiquement \u2014 qu\u2019il faut commencer par acc\u00e9der&#8230; On objectera que la mis\u00e8re de l\u2019exploit\u00e9 social et son \u00e9tat d\u2019esclavage le privent justement du temps et des moyens d\u2019op\u00e9rer en lui une telle purification. C\u2019est l\u00e0 un pr\u00e9jug\u00e9 dont il faut se d\u00e9faire. Le sentiment int\u00e9rieur de l\u2019unit\u00e9 de l\u2019homme n\u2019est pas le fruit de la richesse, ni de l\u2019\u00e9rudition ! L\u2019illettr\u00e9 peut l\u2019acqu\u00e9rir. Sans doute convient-il, malgr\u00e9 tout, d\u2019\u00e9veiller les hommes \u00e0 ce sentiment, puisque, malgr\u00e9 son caract\u00e8re d\u2019utilit\u00e9 \u00e0 la fois morale et biologique, il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9 dans l\u2019esprit par la nature. Mais de longues d\u00e9monstrations ne semblent pas n\u00e9cessaires. Il y a l\u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 que la flamme int\u00e9rieure de certitude doit suffire \u00e0 propager.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ce dont il convient d\u2019abord de persuader la masse des exploit\u00e9s, c\u2019est qu\u2019ils seront eux-m\u00eames constamment divis\u00e9s, en proie aux conflits les plus violents, tant que, chez eux, la haine constituera le moteur essentiel de la r\u00e9volte. N\u2019est-ce pas la haine qui les porte aussit\u00f4t \u00e0 d\u00e9poss\u00e9der, r\u00e9duire ou d\u00e9truire tous les agents de l\u2019injustice, \u00e0 tous les niveaux o\u00f9 elle peut \u00eatre ressentie comme telle, et ceci par les moyens de l \u2019action la plus rapidement efficace ? Or, ceci implique fatalement qu\u2019on s\u2019organise dans une \u00e2pre discipline, qui requiert que tout d\u00e9faillant, tout h\u00e9sitant, soit d\u00e9clar\u00e9 imm\u00e9diatement comme tra\u00eetre \u00e0 la R\u00e9volution, et trait\u00e9 en cons\u00e9quence ! Mais pourquoi certains d\u00e9faillants \u00e0 la discipline, persuad\u00e9s que leur m\u00e9thode est la mieux appropri\u00e9e \u00e0 la conqu\u00eate du pouvoir sur l\u2019exploiteur, ne formeraient-ils pas, \u00e0 leur tour, un nouveau groupement, imm\u00e9diatement r\u00e9gi par une discipline tout aussi cruellement efficace ?&#8230; Et ainsi de suite ?<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">A qui, dans ces conditions, est-ce que doit logiquement revenir, \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, la direction et l\u2019organisation des exploit\u00e9s, sinon au mouvement r\u00e9volutionnaire le mieux organis\u00e9 lui-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire capable de la haine la plus efficace et du meurtre le plus adroitement dirig\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des r\u00e9volt\u00e9s eux-m\u00eames ? Ainsi la haine de l\u2019exploiteur par l\u2019exploit\u00e9, parce qu\u2019elle retourne ind\u00e9finiment l\u2019exploit\u00e9 lui-m\u00eame contre son fr\u00e8re en r\u00e9volte, prend-elle soudain, face aux yeux lucides, l\u2019aspect d\u2019un vrai cataclysme moral !<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Mais n\u2019est-ce pas, aujourd\u2019hui, surtout la division des exploit\u00e9s eux-m\u00eames qui perp\u00e9tue l\u2019esclavage universel ? De quel poids n\u00e9gligeable nous appara\u00eetrait le pouvoir de la minorit\u00e9 qui nous exploite, si la masse immense des travailleurs pouvait se trouver soudain unifi\u00e9e, parce qu\u2019organis\u00e9e sous une forme non-agressive, et par l\u00e0 d\u00e9barrass\u00e9e pour elle-m\u00eame de la fatalit\u00e9 intestine du meurtre auto-punitif et auto-r\u00e9pressif ! C\u2019est la division des hommes-asservis eux-m\u00eames qui perp\u00e9tue aujourd\u2019hui notre esclavage, et c\u2019est cette m\u00eame division qui le r\u00e9tablirait demain dans une soci\u00e9t\u00e9 soi-disant r\u00e9volutionnaire, mais fond\u00e9e sur la victoire d\u2019une seule autorit\u00e9 !<\/p>\n<p align=\"CENTER\">***<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">Ainsi devons-nous essayer de faire comprendre aux exploit\u00e9s eux-m\u00eames qu\u2019ils pourraient facilement r\u00e9aliser leur union d\u00e9finitive \u2014 provoquant ainsi comme une cristallisation gigantesque des intentions diffuses de la R\u00e9volte dans un ordre nouveau et irr\u00e9sistible : il suffirait pour cela qu\u2019ils parviennent \u00e0 s\u2019organiser dans des groupements dont le moteur d\u2019action ne serait plus la haine, c\u2019est-\u00e0-dire la volont\u00e9 r\u00e9active de destruction des \u00ab responsables \u00bb apparents de l\u2019injustice. Le but pratique de l\u2019action r\u00e9volutionnaire, ce serait ici d\u2019organiser la masse des r\u00e9volt\u00e9s absolus dans un mouvement d\u2019une telle ampleur et d\u2019une telle discipline dans la non-haine <a id=\"Y7\" href=\"#X7\">[7]<\/a> que l\u2019exemple serait alors donn\u00e9 d\u2019un ordre social nouveau avant m\u00eame qu\u2019aient pu r\u00e9agir \u2014 et encore, de quelle mani\u00e8re ? \u2014 les forces de la violence agressive.<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">On objectera que de tels r\u00e9volt\u00e9s, ayant perdu toute conscience de classe, seraient priv\u00e9s du ressort fondamental qui, jusqu\u2019ici, les a port\u00e9s \u00e0 s\u2019unir. Quant \u00e0 la haine, on voudrait qu\u2019elle f\u00fbt la source intarissable o\u00f9 toutes les R\u00e9volutions iront \u00e0 jamais puiser leur dynamisme&#8230; Mais qu\u2019est-ce que la \u00ab conscience de classe \u00bb, sinon, justement, un sentiment de la division, une \u00e9manation de la contradiction de l\u2019homme par l\u2019homme qu\u2019il s\u2019agit de d\u00e9passer ? Quant \u00e0 la privation du \u00ab ressort dynamique \u00bb de la haine, nous sommes assur\u00e9s que l\u2019\u00e9vidence profonde de l\u2019unit\u00e9 de l\u2019humain serait capable d\u2019en fournir un autre, encore plus durable et efficace ! Il suff\u00eet, en effet, qu\u2019une telle \u00e9vidence ait saisi une fois l\u2019individu, pour qu\u2019aucune contingence ne soit plus capable de l\u2019\u00e9teindre en lui : tous ses actes, d\u00e9sormais, sont conditionn\u00e9s par une telle v\u00e9rit\u00e9, qui est devenue lui-m\u00eame. Pour lui, il n\u2019y a plus d\u2019hommes en dehors de cet humain dont chacun peut devenir \u2014 par sa lib\u00e9ration du sentiment int\u00e9rieur d\u2019opposition \u00e0 l\u2019Autre \u2014 un t\u00e9moignage absolu.<\/p>\n<div>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a id=\"X1\" href=\"#Y1\">[1]<\/a> \u00ab Un savant indianiste et philosophe catholique a pu dire de l\u2019exp\u00e9rience du \u00ab jivan mukta \u00bb qu\u2019elle appartient \u00e0 la mystique naturelle. L\u2019expression para\u00eet extr\u00eamement heureuse. \u00bb R. Godel, <em>Essais sur l\u2019Exp\u00e9rience Lib\u00e9ratrice<\/em> (Avant-propos, p. 26).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a id=\"X2\" href=\"#Y2\">[2]<\/a> \u00ab <em>Mort-vivant, c\u2019est le terme que la tradition indoue applique au jivan-mukta, l\u2019\u00catre-r\u00e9alis\u00e9<\/em> \u00bb (<em>L\u2019Exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice<\/em>, p. 162).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a id=\"X3\" href=\"#Y3\">[3]<\/a> Pour Schopenhauer, la Loi de Causalit\u00e9 est aussi \u00ab Principe de la raison suffisante du devenir \u00bb, et il l\u2019\u00e9nonce de la mani\u00e8re suivante : Quand se produit un nouvel \u00e9tat d\u2019un ou plusieurs objets r\u00e9els, il est n\u00e9cessaire qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019un autre \u00e9tat dont il r\u00e9sulte r\u00e9guli\u00e8rement, c\u2019est-\u00e0-dire toutes les fois que le premier a lieu.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a id=\"X4\" href=\"#Y4\">[4]<\/a> Roger Caillois a r\u00e9cemment insist\u00e9 (<em>Quatre Essais de Sociologie contemporaine<\/em>, Ed. Perrin) sur la parent\u00e9 profonde de la Guerre et de la F\u00eate. \u00ab <em>Guerre et f\u00eate&#8230; apparaissent \u00e9galement comme les rem\u00e8des uniques d\u2019une in\u00e9vitable usure. Le temps profane, la paix consolident n\u00e9cessairement les positions acquises, les int\u00e9r\u00eats cr\u00e9\u00e9s, les \u00e9go\u00efsmes&#8230; La guerre et la f\u00eate, par l\u2019ampleur des sacrifices dont elles sont causes, fondent un ordre neuf<\/em>. \u00bb (p. 143).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a id=\"X5\" href=\"#Y5\">[5]<\/a> \u00ab <em>Sp\u00e9culer sur ce qui est au del\u00e0 de nos limitations n\u2019est qu\u2019une fa\u00e7on de remettre \u00e0 plus tard la perception de notre esclavage <\/em>\u00bb, \u00e9crit tr\u00e8s justement Krishnamnrti (Causeries, 1946, p. 159).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a id=\"X6\" href=\"#Y6\">[6]<\/a> L\u2019Absolu, c\u2019est ce qui est sans cause, ce qui ne d\u00e9pend de rien. Le \u00ab r\u00e9volt\u00e9-absolu \u00bb, c\u2019est le r\u00e9volt\u00e9 qui ne s\u2019oppose plus \u00e0 personne : celui dont la r\u00e9volte ne se raccroche plus \u00e0 la n\u00e9gation de quelque Autre que lui.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p align=\"JUSTIFY\"><a id=\"X7\" href=\"#Y7\">[7]<\/a> Si nous ne disons pas dans la \u00abnon-violence\u00bb, c\u2019est qu\u2019une telle expression peut pr\u00eater \u00e0 \u00e9quivoque. Il peut y avoir en effet une non-violence \u00e0 caract\u00e8re agressif, tandis qu\u2019une certaine violence peut r\u00e9sulter d\u2019intentions d\u00e9pourvues de toute agressivit\u00e9, comme c\u2019est ici le cas.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les \u00ab lib\u00e9r\u00e9s vivants \u00bb sont, \u00e0 notre avis, les importants t\u00e9moignages d\u2019une sorte de lente maturation psychologique de l\u2019humanit\u00e9. 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