{"id":14287,"date":"2013-11-13T03:19:15","date_gmt":"2013-11-13T02:19:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=14287"},"modified":"2013-11-13T03:19:15","modified_gmt":"2013-11-13T02:19:15","slug":"seneque-et-la-bhagavad-gita-par-joel-thomas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/seneque-et-la-bhagavad-gita-par-joel-thomas\/","title":{"rendered":"S\u00e9n\u00e8que et la Bhagavad Gita par Jo\u00ebl Thomas"},"content":{"rendered":"<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-size: small;\">(Revue Epignosis. N<sup>o<\/sup> III, 2<sup>e <\/sup>cahier. 1984)<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Les Romains ont toujours entretenu un rapport ambigu avec la pens\u00e9e et la spiritualit\u00e9 orientales. Officiellement, elles sont suspectes, sinon condamnables, et ce jusqu&rsquo;\u00e0 la renaissance de l&rsquo;Orient grec, au II\u00b0 s. ap. J.-C. Officieusement, elles exerc\u00e8rent toujours un ind\u00e9niable pouvoir de s\u00e9duction, dans les milieux les plus divers : les gens du monde dont parlent Properce et Ovide, mais aussi le petit peuple, qui y trouvait des r\u00e9ponses et des raisons d&rsquo;esp\u00e9rer bien absentes de la religion \u00ab\u00a0officielle\u00a0\u00bb. Les \u00e9changes remontent sans doute \u00e0 une \u00e9poque fort ancienne (il y a une ressemblance frappante entre les croyances orphiques attest\u00e9es en Gr\u00e8ce et celles qui pr\u00e9dominaient aux Indes \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque) ; toujours existants \u00e0 Rome, ils progress\u00e8rent, malgr\u00e9 une r\u00e9ticence officielle, au point que l&rsquo;on a pu parler, de fa\u00e7on plausible, d&rsquo;une influence possible du Mahabharata sur Virgile, pourtant peu suspect de sympathies pro-orientales <a id=\"Y1\" href=\"#X1\">[1]<\/a>. Mais le mouvement de bascule s&rsquo;amor\u00e7a justement du temps de S\u00e9n\u00e8que, sous le r\u00e8gne de N\u00e9ron : d\u00e8s lors, les croyances et la civilisation de l&rsquo;Orient ne vont cesser d&rsquo;impr\u00e9gner de plus en plus l&rsquo;Empire romain, jusqu&rsquo;au point de se substituer, pendant le Bas-Empire, au message et \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie traditionnels. Il suffit de voir l&rsquo;ind\u00e9niable influence de la pens\u00e9e indienne sur un Plotin (qui alla jusqu&rsquo;\u00e0 tenter de faire lui-m\u00eame le voyage de l&rsquo;Inde) <a id=\"Y2\" href=\"#X2\">[2]<\/a> pour mesurer tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat et toute l&rsquo;importance de ces interf\u00e9rences entre Orient et Occident, qui jou\u00e8rent un grand r\u00f4le dans la vie des cr\u00e9ateurs et des hommes politiques du Bas-Empire ; l&rsquo;exemple le plus c\u00e9l\u00e8bre est peut-\u00eatre le mirage perse qui fascina Julien l&rsquo;Apostat, et d\u00e9termina son \u0153uvre et son action.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Donc le jeune S\u00e9n\u00e8que grandit dans une ville qui s&rsquo;ouvre sur l&rsquo;Orient. Les r\u00e9ticences propres \u00e0 sa famille et \u00e0 son p\u00e8re, S\u00e9n\u00e8que le Rh\u00e9teur, \u00ab\u00a0vieux Romain\u00a0\u00bb conservateur et x\u00e9nophobe, devaient \u00eatre largement compens\u00e9es par l&rsquo;atmosph\u00e8re ambiante de toute la ville. Car la Rome de N\u00e9ron est fascin\u00e9e par l&rsquo;Orient. L&rsquo;Empereur lui-m\u00eame subit tr\u00e8s fortement cette attirance, et la visite de Tiridate \u00e0 Rome fut peut-\u00eatre l&rsquo;occasion d&rsquo;une initiation de N\u00e9ron au culte de Mithra <a id=\"Y3\" href=\"#X3\">[3]<\/a>. Si l&rsquo;on tient compte de la grande curiosit\u00e9 manifest\u00e9e par l&rsquo;\u00e9poque n\u00e9ronienne pour toutes les formes d&rsquo;exotisme, et de l&rsquo;ind\u00e9niable cosmopolitisme dont parle, un peu plus tard, Juv\u00e9nal, on comprend que, d\u00e8s le r\u00e8gne de N\u00e9ron, un homme cultiv\u00e9 ne pouvait pas ne pas \u00eatre impr\u00e9gn\u00e9 d&rsquo;orientalisme, par simple osmose avec le milieu dans lequel il vivait.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">S\u00e9n\u00e8que s&rsquo;est trouv\u00e9 dans cette situation. Certaines circonstances particuli\u00e8res de son existence ont m\u00eame favoris\u00e9 et facilit\u00e9 ses contacts avec l&rsquo;Orient (Ibid, pp. 39-41). Lui-m\u00eame semble avoir \u00e9t\u00e9 spontan\u00e9ment ouvert \u00e0 cette forme de d\u00e9marche mystique : on sait qu&rsquo;il eut de la sympathie pour le pythagoricien Sotion, et se fit v\u00e9g\u00e9tarien pendant un an. Par la suite, ses ennuis de sant\u00e9 le conduisirent \u00e0 s\u00e9journer \u00e0 Alexandrie ; or cette ville avait toujours \u00e9t\u00e9 une porte ouverte sur l&rsquo;Orient, par le Nil et le Golfe arabique. S\u00e9n\u00e8que n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de prendre une connaissance privil\u00e9gi\u00e9e de la pens\u00e9e \u00e9gyptienne, et peut-\u00eatre des civilisations de l&rsquo;Inde ; il lui \u00e9tait tr\u00e8s possible de s&rsquo;informer, \u00e0 Alexandrie, aupr\u00e8s des voyageurs et des n\u00e9gociants qui revenaient de l&rsquo;Inde. On sait d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;il \u00e9crivit un <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De situ et sacris Aegyptiorum<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"> (Servius nous en a conserv\u00e9 un fragment), et on pr\u00e9tend qu&rsquo;il publia aussi un <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De situ Indiae<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, bien s\u00fbr sans y \u00eatre all\u00e9. Le rapprochement s&rsquo;impose avec Plotin qui, lui aussi, v\u00e9cut \u00e0 Alexandrie, et, lui aussi, s&rsquo;int\u00e9ressa \u00e0 l&rsquo;Inde au point de vouloir la visiter.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Quand S\u00e9n\u00e8que revint \u00e0 Rome, et eut des responsabilit\u00e9s politiques, ce fut pour lui l&rsquo;occasion d&rsquo;\u00eatre confront\u00e9, dans sa ville cette fois, avec la pens\u00e9e et les cultes orientaux. Or son attitude \u00e0 leur \u00e9gard est tr\u00e8s int\u00e9ressante : dans tous les cas (cultes \u00e9gyptiens, juifs, d&rsquo;Asie mineure, perses, et m\u00eame romains), c&rsquo;est au rituel que s&rsquo;en prend S\u00e9n\u00e8que. Les lieux de culte, les pratiques religieuses peuvent servir, pour un temps, de supports aux apprentis philosophes ; le sage, lui, n&rsquo;en a plus besoin ; l\u2019\u00e2me devient le temple. Plutarque, Plotin, ne parleront pas autrement. Dans ce contexte, S\u00e9n\u00e8que est \u00e0 m\u00eame d&rsquo;aller \u00e0 l&rsquo;essentiel, derri\u00e8re les approches particuli\u00e8res de chaque culte. Il semble que sa conception m\u00eame de la \u00ab\u00a0sagesse\u00a0\u00bb lui ait permis un travail de synth\u00e8se, men\u00e9 honn\u00eatement, sans juger, et apparemment sans malveillance.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">C&rsquo;est donc l&rsquo;aspect sensualiste des religions orientales que condamne S\u00e9n\u00e8que, au nom d&rsquo;une conception plus rationnelle de l'\u00a0\u00bbordre\u00a0\u00bb divin. A ce stade, les psychanalystes sont tent\u00e9s de prendre la parole, et de remarquer que l&rsquo;hostilit\u00e9 de S\u00e9n\u00e8que pour un d\u00e9chainement de forces troubles, li\u00e9es aux pratiques des cultes orientaux, pourrait bien trouver sa source dans une fragilit\u00e9 personnelle, qui le conduit \u00e0 se d\u00e9fier de ce qui serait pour lui une secr\u00e8te tentation ; ce go\u00fbt \u2014 que l&rsquo;on retrouve dans les exub\u00e9rances de la Domus Aurea, et dans la sensibilit\u00e9 \u00ab\u00a0romantique\u00a0\u00bb du quatri\u00e8me style pomp\u00e9ien \u2014 serait donc masqu\u00e9 par un raidissement d&rsquo;autant plus r\u00e9v\u00e9lateur des tendances profondes de S\u00e9n\u00e8que.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">L&rsquo;ennui de ce genre d&rsquo;approche, c&rsquo;est qu&rsquo;il risque de faire intervenir une part de gratuit\u00e9 : faute d&rsquo;une correspondance, de t\u00e9moignages connexes, nous courrons toujours le danger de voir une attitude pathologique l\u00e0 o\u00f9 il y avait une volont\u00e9 tr\u00e8s d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. C&rsquo;est pourquoi, apr\u00e8s avoir rapidement r\u00e9uni un faisceau d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments objectifs, v\u00e9rifiables historiquement, qui nous permettent de faire le point sur les rapports connus entre S\u00e9n\u00e8que et l&rsquo;Orient, nous proposons maintenant un tout autre type d&rsquo;approche, que nous croyons devoir \u00eatre particuli\u00e8rement fructueux : la comparaison de l&rsquo;\u0153uvre de S\u00e9n\u00e8que avec le texte de la Bhagavad Gita. Il ne s&rsquo;agit donc plus de d\u00e9celer, historiquement ou concr\u00e8tement parlant, une influence. Elle n&rsquo;est, chronologiquement, pas impossible (on s&rsquo;accorde \u00e0 penser que les premi\u00e8res formes de la Gita dateraient du II\u00b0 s. av. J.-C., et que le d\u00e9veloppement sous la forme actuelle aurait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 au II\u00b0 s. ap. J.-C. : nous sommes donc dans une \u00ab\u00a0fourchette\u00a0\u00bb acceptable), mais elle est improuvable.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Par contre, il est sans doute plus int\u00e9ressant de remarquer que les convergences entre les deux messages sont tout \u00e0 fait \u00e9tonnantes. Dans un cas comme dans l&rsquo;autre, nous avons affaire \u00e0 une approche fondamentale, sur le plan m\u00e9taphysique et ontologique, et la comparaison des deux \u0153uvres se r\u00e9v\u00e8le, sur ce plan, en elle-m\u00eame heuristique : elle leur permet de vivifier mutuellement leur contenu spirituel. Il n&rsquo;est plus question de mettre en \u00e9vidence une influence directe. S\u00e9n\u00e8que et la Bhagavad Gita en arrivent \u00e0 une introspection si pouss\u00e9e, un regard si dessillant dans l&rsquo;analyse de l&rsquo;\u00eatre et de son devenir, que leurs d\u00e9marches se rencontrent, non parce que l&rsquo;un imite l&rsquo;autre, mais parce que, dans le cadre de cette \u00ab\u00a0logique\u00a0\u00bb m\u00e9taphysique, il ne pouvait pas en \u00eatre autrement. On voit ce que le rapprochement peut avoir d&rsquo;important, en particulier pour la pens\u00e9e de S\u00e9n\u00e8que, \u00ab\u00a0encombr\u00e9e\u00a0\u00bb, comme nous le voyions, de tout un poids de perceptions affectives, de particularismes li\u00e9s \u00e0 son psychisme, par rapport \u00e0 la Bhagavad Gita, anonyme, et donc plus \u00ab\u00a0\u00e9th\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb. La comparaison \u2014 souvent fort \u00e9tonnante \u2014 avec la Gita va permettre de confirmer \u00e0 S\u00e9n\u00e8que sa place \u2014 quelquefois contest\u00e9e \u2014 parmi les tr\u00e8s grands m\u00e9taphysiciens et les maitres spirituels de l&rsquo;humanit\u00e9. \u00c0 ce titre, il nous semble que, sur le plan m\u00e9thodologique, une telle analyse est plus importante, et surtout plus loyale qu&rsquo;une analyse de type psychanalytique, qui court le danger de voir des contradictions l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y en a pas, et de n\u00e9gliger l&rsquo;unit\u00e9 au profit du multiple : on risque alors de parler de n\u00e9vroses plut\u00f4t que de spiritualit\u00e9, et c&rsquo;est pour \u00e9viter ce genre de pi\u00e8ge que nous avons tenu \u00e0 mener l&rsquo;analyse qui suit ; puisque S\u00e9n\u00e8que a voulu sortir son \u0153uvre du temps, et en faire un cheminement spirituel, faisons un bout du chemin avec lui, et avec les grands penseurs de sa trempe, et essayons de le juger \u00e0 l&rsquo;aune du monde vers lequel il tendait, plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 celle du monde auquel il voulait \u00e9chapper. Une critique qui n&rsquo;envisage pas le processus cr\u00e9ateur dans ses implications spirituelles, chez un homme comme S\u00e9n\u00e8que, risque en effet d&rsquo;\u00eatre f\u00e2cheusement prise de court dans ses tentatives d&rsquo;explication. Cela ne veut pas dire qu&rsquo;il ne subsistera pas \u2014 et nous le verrons \u2014 des zones d&rsquo;ombre dans l&rsquo;\u0153uvre de S\u00e9n\u00e8que, mais au moins, ne projetons pas de l&rsquo;ombre l\u00e0 o\u00f9 il y a de la lumi\u00e8re.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">De plus, \u00e9largir le champ de notre comparaison A une \u0153uvre comme la Bhagavad Gita a l&rsquo;avantage de nous sortir de la sempiternelle relation entre S\u00e9n\u00e8que et le Sto\u00efcisme : ce n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs que pour mieux nous y r\u00e9int\u00e9grer, en voyant ce qui, chez S\u00e9n\u00e8que, \u00e9chappe \u00e0 la doctrine et, par d\u00e9duction, ce qui s&rsquo;y conforme.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Le premier int\u00e9r\u00eat de la confrontation entre les deux \u0153uvres est la constatation que toutes deux r\u00e9pondent \u00e0 la m\u00eame question : \u00ab\u00a0Quel est le sens de mes actes ?\u00a0\u00bb. Au d\u00e9but de la Bhagavad Gita, Arjuna se demande pourquoi il se bat (symboliquement, quel est le sens de ce combat qu&rsquo;est la vie). De m\u00eame, chez S\u00e9n\u00e8que \u2014 comme dans la tradition sto\u00efcienne \u2014 revient toujours ce probl\u00e8me de l&rsquo;action, de ses limites, de sa valeur. De surcro\u00eet, S\u00e9n\u00e8que et la Bhagavad Gita ont la m\u00eame fa\u00e7on de poser le probl\u00e8me sous forme de dilemme : est-ce par l&rsquo;action, ou par la connaissance et la contemplation mystique, que l&rsquo;on peut se r\u00e9aliser spirituellement ? Ce conflit entre l&rsquo;action et la contemplation, qui obs\u00e8de la spiritualit\u00e9 indienne, la Bhavagad Gita va lui apporter une solution. De m\u00eame, S\u00e9n\u00e8que a \u2014 et on le lui a reproch\u00e9, m\u00eame de son vivant \u2014 beaucoup vari\u00e9 et oscill\u00e9 entre action et contemplation (cf. <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De Otio<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, I, 4-5 ; II sqq. ; <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De Vita beata<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, XVIII, 2) ; nous verrons ce qu&rsquo;il faut penser de ces variations, qui ne sont ni h\u00e9sitations ni versatilit\u00e9 ; toujours est-il que S\u00e9n\u00e8que a toujours tr\u00e8s clairement dit que le choix se faisait entre trois genres de vie (dont le premier n&rsquo;est pas encore celui du sage) : le premier a pour objet le plaisir ; le second, la contemplation ; le troisi\u00e8me, l&rsquo;action (cf. <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De Otio<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, VII, 1).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Or S\u00e9n\u00e8que et la Gita vont avoir la m\u00eame r\u00e9ponse : les deux voies sont possibles, dans leur sp\u00e9cificit\u00e9, mais \u2014 et c&rsquo;est \u00e0 la fois l&rsquo;originalit\u00e9 et la force des deux messages \u2014 le mieux est encore de les r\u00e9concilier, en donnant un fondement m\u00e9taphysique \u00e0 la valeur de l&rsquo;action. Nous allons retrouver, point par point, S\u00e9n\u00e8que et la Bhagavad Gita dans ce cheminement vers la lib\u00e9ration obtenue par l&rsquo;action per\u00e7ue comme sacrifice.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>LE \u00ab\u00a0MOTEUR IMMOBILE\u00a0\u00bb :<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Chez S\u00e9n\u00e8que comme dans la Bhagavad Gita, nous partons de cette id\u00e9e que Dieu est le principe de soutien et de maitrise de l&rsquo;\u00e2me, comme l&rsquo;\u00e2me est le principe de soutien du corps. Nous avons l\u00e0 une hi\u00e9rarchie ontologique o\u00f9, comme dans les hypostases de Plotin, l&rsquo;Unit\u00e9 originelle s&rsquo;irradie dans des formes de plus en plus dispers\u00e9es, et donc dans des structures de plus en plus diss\u00e9min\u00e9es et disparates. Il n&rsquo;en est pas moins que toutes, m\u00eame les plus humbles, proc\u00e8dent de la Source originelle, sont une \u00e9manation de cette source. Toute existence participe donc \u00e0 la fois de l&rsquo;un et du multiple, les cr\u00e9atures ne sont pas le Cr\u00e9ateur, mais la Cr\u00e9ation est le trait d&rsquo;union qui les relie.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Or le Cr\u00e9ateur ne saurait \u00eatre d\u00e9crit suivant notre langage et nos cat\u00e9gories de la perception, justement parce qu&rsquo;il \u00e9chappe \u00e0 ces cat\u00e9gories. Il est flux, jaillissement par-del\u00e0 le temps et l&rsquo;espace, et elles fractionnent, mesurent, pour ramener \u00e0 des crit\u00e8res de jugement. La Gita a de tr\u00e8s belles images pour transcrire cette impossibilit\u00e9 de la description de Brahman : comme H\u00e9raclite, le po\u00e8me indien multiplie les approches contradictoires pour faire sentir notre insuffisance (cf. chants X, XIII) : il est et n&rsquo;est pas, est loin et proche, indivisible et divis\u00e9 (Cf. idem Plotin, Enn.VI, 9). Le silence du Bouddha, questionn\u00e9 sur la nature de Brahman, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 r\u00e9v\u00e9lateur (il est \u00e0 rapprocher de celui du Christ questionn\u00e9 par Pilate sur la nature de la V\u00e9rit\u00e9). S\u00e9n\u00e8que lui-m\u00eame juge ce Cr\u00e9ateur inconnaissable par essence ; un des textes o\u00f9 il va le plus loin sur le plan eschatologique est la Consolation \u00e0 Marcia, et, l\u00e0 aussi, les images sont volontairement vagues : le p\u00e8re et le fils de Marcia, unis par-del\u00e0 la mort (cf. Rig Veda X, 121, 2 : \u00ab\u00a0Il est le Supr\u00eame dont l&rsquo;ombre est la vie et la mort\u00a0\u00bb, et Deut\u00e9ronome XXXII, 39, \u00ab\u00a0Je tue et je fais vivre\u00a0\u00bb), \u00ab\u00a0se meuvent avec une agilit\u00e9 id\u00e9ale, se p\u00e9n\u00e8trent r\u00e9ciproquement, et se m\u00ealent \u00e0 la substance des \u00e9toiles\u00a0\u00bb (Ad Marciam, XXV, 3).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Les images destin\u00e9es \u00e0 caract\u00e9riser l&rsquo;Un sont donc difficiles \u00e0 trouver. Toutefois, elles sont remarquablement regroup\u00e9es vers la m\u00eame id\u00e9e : il est \u00e0 la fois immobile et en mouvement. La Gita est tr\u00e8s claire l\u00e0-dessus : quoique la source de tout ce qui est, le Supr\u00eame est lui-m\u00eame immobile \u00e0 jamais <a id=\"Y4\" href=\"#X4\">[4]<\/a>. Krishna dit \u00e0 Arjuna : \u00ab\u00a0Et quelle que soit la forme de tout \u00eatre, je le suis, \u00f4 Arjuna. Il n&rsquo;est pas d&rsquo;\u00eatre, mobile ou immobile, qui existe en dehors de moi.\u00a0\u00bb (Gita, x, 39) (or, qui est Krishna ? Un avatar de Vishnou, lui-m\u00eame principe sauveur assurant la r\u00e9demption du monde). D\u00e9finissant le Brahman, il ajoute : \u00ab\u00a0Ext\u00e9rieur et int\u00e9rieur aux \u00eatres, immobile et mobile, \u00e0 cause de sa subtilit\u00e9 il est incompr\u00e9hensible ; il est loin et il est tout proche.\u00a0\u00bb (B. Gita, XIII, 15). Le principe qui vivifie le monde est donc un \u00e9lan mais, \u00e0 la diff\u00e9rence de ce que nous appelons l&rsquo;action, il ne \u00ab\u00a0consomme\u00a0\u00bb pas d&rsquo;\u00e9nergie. C&rsquo;est pourquoi on ne saurait parler, concernant Brahman, ni de mouvement ni de repos, mais \u00e0 la fois d&rsquo;un mouvement et d&rsquo;un repos. Dieu est infatigablement actif dans le jeu de l&rsquo;univers, tout en n&rsquo;\u00e9tant pas assujetti \u00e0 ses lois. Le Soi n&rsquo;est pas li\u00e9 par la Roue cosmique qu&rsquo;il projette. Bien qu&rsquo;il dirige la Cr\u00e9ation et la Dissolution, il n&rsquo;est pas impliqu\u00e9 en elles.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Cr\u00e9ation et Dissolution sont les deux lois de l'\u00a0\u00bbaction\u00a0\u00bb divine, et de sa manifestation au monde. Tout proc\u00e8de \u00e0 la fois par alternances et par mouvements compl\u00e9mentaires. Ainsi Purusha, la Cause, \u00e9man\u00e9e de Brahman, et Prakriti, la Mati\u00e8re, engendr\u00e9e par Brahman, se vivifient mutuellement et sont n\u00e9cessaires au processus de la Cr\u00e9ation. En aucun cas nous n&rsquo;avons affaire \u00e0 une structure dualiste : si Purusha est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00catre et Prakriti comme Non \u00catre, il n&rsquo;en est pas moins que le principe du non-\u00eatre est d\u00e9pendant \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;\u00eatre : il est un moment, une phase n\u00e9cessaire pour l&rsquo;\u00e9panouissement, la dilatation du Cr\u00e9ateur dans sa Cr\u00e9ation. Si le monde est ce qu&rsquo;il est, c&rsquo;est donc en raison de la tension qui r\u00e8gne entre Purusha et Prakriti <a id=\"Y5\" href=\"#X5\">[5]<\/a>.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Nous retrouvons tout cela chez S\u00e9n\u00e8que : l&rsquo;id\u00e9e que, comme tout le reste, la vie et la mort proc\u00e8dent par alternances (Ep. 71, 14), ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment par un processus de d\u00e9composition et de recomposition (Ep. 30, 11 ; 36, 11 : \u00ab\u00a0Consid\u00e8re le retour circulaire des choses sur elles-m\u00eames : tu constateras que dans notre univers rien ne s&rsquo;\u00e9teint, mais que les ph\u00e9nom\u00e8nes ont alternativement leur d\u00e9clin et leur retour. L&rsquo;\u00e9t\u00e9 est parti : l&rsquo;ann\u00e9e prochaine le ram\u00e8nera. L&rsquo;hiver est tomb\u00e9 : il reparaitra dans sa saison. La nuit a englouti le soleil : elle-m\u00eame sera tout-\u00e0-l\u2019heure chass\u00e9e par le jour. Ces \u00e9toiles que leur course \u00e9parpille ne font que revenir sur la route o\u00f9 elles ont pass\u00e9. Perp\u00e9tuellement une moiti\u00e9 du ciel se l\u00e8ve, l&rsquo;autre plongeant sous l&rsquo;horizon.\u00a0\u00bb ; 71, 12) <a id=\"Y6\" href=\"#X6\">[6]<\/a>. C&rsquo;est donc par les contraires que tout se perp\u00e9tue (Ep. 107, 8 ; 103, 20 ; Ad Helv. 6, 3). Dans <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>les Quaestiones naturales<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"> (III, 14, 2), S\u00e9n\u00e8que expose, en l&rsquo;acceptant, la th\u00e9orie des \u00c9gyptiens selon laquelle il existe quatre \u00e9l\u00e9ments fondamentaux (mais eux-m\u00eames cr\u00e9\u00e9s), compos\u00e9s chacun de deux couples. Ainsi, chaque \u00e9l\u00e9ment est tant\u00f4t male, tant\u00f4t femelle, et cette \u00ab\u00a0diff\u00e9rence de potentiel\u00a0\u00bb est un des moteurs qui meuvent le cosmos ; et, sur un plan plus moral, \u00ab\u00a0tout, hors la vertu, est sujet \u00e0 changer de nom, \u00e0 devenir tant\u00f4t mal, tant\u00f4t bien\u00a0\u00bb 95, 35). Enfin, nous retrouvons la compl\u00e9mentarit\u00e9 de Purusha et de Prakriti dans les deux principes g\u00e9n\u00e9rateurs de tout ce qui existe, selon S\u00e9n\u00e8que (et selon les Sto\u00efciens) : la cause et la mati\u00e8re, causa et materia : \u00ab\u00a0La mati\u00e8re, gisante et inerte, toute passive, ch\u00f4merait, si quelqu&rsquo;un ne lui imprimait le mouvement. La cause, autrement dit la raison, fa\u00e7onne la mati\u00e8re, la tourne dans le sens qui lui plait, se sert d&rsquo;elle pour toute sorte d&rsquo;ouvrages. Il y a donc deux \u00e9l\u00e9ments en jeu n\u00e9cessairement : le substrat dont est fait la chose, et l&rsquo;agent qui la fait : celui-ci est la cause ; l&rsquo;autre, la mati\u00e8re.\u00a0\u00bb (Ep. 65, 2) : les principes fondamentaux de la Cr\u00e9ation retrouvent donc bien un sch\u00e9ma comparable dans la philosophie de S\u00e9n\u00e8que (qui ne se distingue d&rsquo;ailleurs pas encore vraiment de la doctrine sto\u00efcienne, sur ce plan) et dans la m\u00e9taphysique de la Bhagavad Gita.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>LA STRUCTURE DE L\u2019\u00caTRE :<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Mais c&rsquo;est dans sa conception de l&rsquo;homme que S\u00e9n\u00e8que se rapproche de l&rsquo;enneigement de la Bhagavad Gita, et devient, par rapport aux Sto\u00efciens, vraiment original, ou plus exactement qu&rsquo;il d\u00e9passe la doctrine, un peu rigide, du Sto\u00efcisme. En effet, chez S\u00e9n\u00e8que comme dans la Gita, nous trouvons deux id\u00e9es fondamentales, tr\u00e8s clairement exprim\u00e9es :<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\">\u2014 <span style=\"font-size: small;\">la cr\u00e9ature est l&rsquo;image du Cr\u00e9ateur, et participe de son essence ; <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\">\u2014 <span style=\"font-size: small;\">mais la cr\u00e9ature demeure distincte du Cr\u00e9ateur ; immanence n&rsquo;est pas identit\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">C&rsquo;est la fameuse image, d\u00e9velopp\u00e9e dans tout le XIIIe livre de la Bhagavad Gita, selon laquelle tout \u00eatre qui nait existe par l&rsquo;union du champ et du connaisseur du champ. C&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e que reprend S\u00e9n\u00e8que lorsqu&rsquo;il nous dit que l&rsquo;\u00e2me a commerce avec nous, mais sans briser avec son origine : \u00ab\u00a0conversatur quidem nobiscum, sed haeret origini suae\u00a0\u00bb (Ep. 41, 5).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Donc \u00ab\u00a0tout ce qui est en haut est comme tout ce qui est en bas\u00a0\u00bb : S\u00e9n\u00e8que fait co\u00efncider anthropologie et cosmologie. En ceci, outre l&rsquo;esprit de la Gita, il retrouve d&rsquo;ailleurs l&rsquo;ensemble de la tradition romaine. D\u00e9j\u00e0, Virgile, dans son \u00c9n\u00e9ide, utilisait des termes qui s&rsquo;appliquaient aussi bien au macrocosme de l&rsquo;univers qu&rsquo;au microcosme de l&rsquo;homme ; tous deux ont la m\u00eame structure, parce qu&rsquo;ils proc\u00e8dent de la m\u00eame \u00e9manation : \u00ab\u00a0Et d&rsquo;abord le ciel, la terre, les plaines liquides, le globe lumineux de la lune, l&rsquo;astre titanique du soleil sont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s et vivifi\u00e9s par un principe spirituel : r\u00e9pandu dans les membres du monde, l&rsquo;esprit en fait mouvoir la masse enti\u00e8re et transforme en s&rsquo;y m\u00ealant ce vaste corps.\u00a0\u00bb (\u00c9n\u00e9ide, VI, V. 724-727)<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">La structure ainsi d\u00e9gag\u00e9e est tripartite l&rsquo;esprit (spiritus \/ mens), l&rsquo;\u00e2me (animus ; cf. dans le texte virgilien alit, infusa, agitat, se miscet) et le corps (corpus ; cf. per artus, totam molem, magna corpore) <a id=\"Y7\" href=\"#X7\">[7]<\/a>. Il y a donc dans l&rsquo;univers \u2014 et dans l&rsquo;homme \u2014 trois principes \u00e0 travers lesquels se manifeste l&rsquo;\u00e9nergie divine : un principe spirituel, un principe dynamique et un principe corporel. Seul le premier correspond \u00e0 la ratio, au Soi. Les deux autres sont enracin\u00e9s dans la pesanteur de la mati\u00e8re, mais, alors que le principe corporel est n\u00e9gatif et dangereux (source de mat\u00e9rialisme, d&rsquo;attachement au monde des apparences), le principe dynamique est ambigu : l&rsquo;animus inf\u00e9rieur se rattache au corpus, en ceci qu&rsquo;il est pulsionnel et \u00e9motionnel l&rsquo;animus sup\u00e9rieur nous projette vers la ratio, car il est g\u00e9n\u00e9rateur d&rsquo;\u00e9nergie polaris\u00e9e positivement. Cette structure retrouve exactement celle des trois Guna de la Bhagavad Gita : Sattva (la conformit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;essence pure de l\u2019\u00eatre) d&rsquo;une part ; Rajas (l&rsquo;\u00e9nergie, l&rsquo;impulsion expansive, positive ou n\u00e9gative, de l&rsquo;\u00eatre) et Tamas (principe d&rsquo;inertie et d&rsquo;obscurit\u00e9) d&rsquo;autre part ; c&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la fameuse distinction platonicienne du Ph\u00e8dre (246 b ; 254 d) entre le cheval noir et le cheval blanc : tous deux composent l&rsquo;attelage (l&rsquo;\u00e9nergie, Rajas), mais l&rsquo;un va dans la bonne direction, et l&rsquo;autre tire \u00e0 hue et \u00e0 dia. C&rsquo;est encore le th\u00e8me longuement d\u00e9velopp\u00e9 dans le chant XIV de la Bhagavad Gita qui, lui aussi, oppose Sattva et Rajas\/Tamas. C&rsquo;est aussi la distinction que reprend S\u00e9n\u00e8que : \u00ab\u00a0Non, je ne mets pas le sage \u00e0 part des autres hommes ; je ne l&rsquo;isole pas de la douleur comme un roc insensible. Je me souviens qu&rsquo;il est compos\u00e9 de deux substances : l&rsquo;une, d\u00e9nu\u00e9e de raison, ressent les morsures, les br\u00fblures, la souffrance ; l&rsquo;autre, en tant que dou\u00e9e de raison, s&rsquo;appuie sur d&rsquo;in\u00e9branlables principes ; elle est intr\u00e9pide, indomptable.\u00a0\u00bb (Ep. 71, 27). Mais il est tr\u00e8s clair que, dans la partie \u00ab\u00a0inf\u00e9rieure\u00a0\u00bb de notre \u00eatre, S\u00e9n\u00e8que distingue encore deux modalit\u00e9s, correspondant \u00e0 Rajas et Tamas : \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment non raisonnable de l&rsquo;\u00e2me se divise en deux parties : l&rsquo;une ardente, ambitieuse, violente (elle consiste dans les passions) ; l&rsquo;autre basse, languissante, asservie aux plaisirs. De la partie indompt\u00e9e, \u00e0 vrai dire meilleure que l&rsquo;autre, du moins plus forte et plus digne de l&rsquo;homme, il n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 tenu compte, alors que l&rsquo;on estimait indispensable au bonheur la partie qui est sans ressort et abjecte.\u00a0\u00bb (Ep. 92, 3) (et nous remarquerons que S\u00e9n\u00e8que privil\u00e9gie explicitement Rajas au d\u00e9triment de Tamas, ce qui va bien dans le sens que nous avons d\u00e9gag\u00e9 : Rajas est ontologiquement bipolaris\u00e9, donc ambigu ; Tamas est exclusivement \u00ab\u00a0n\u00e9gatif\u00a0\u00bb). On retrouve la m\u00eame id\u00e9e en Ep. 82, 3, lorsque S\u00e9n\u00e8que nous dit que l&rsquo;\u00e9tat spasmodique, contractio (la mauvaise tendance de Rajas) et l&rsquo;atonie, torpor (Tamas), sont \u00ab\u00a0deux maudites choses\u00a0\u00bb. On comprend mieux alors que S\u00e9n\u00e8que (De Otio, VII) n&rsquo;ait pas voulu trancher entre les trois genres de vie traditionnels d\u00e9finis par la scholastique, et dont l&rsquo;un a pour objet le plaisir (tramas), le second la contemplation (Sattva), le troisi\u00e8me l&rsquo;action (Rajas) : les trois font partie de notre \u00eatre, et nous devons les accepter, mais dans une hi\u00e9rarchie ontologique les int\u00e9grant et les canalisant en fonction du but essentiel : l&rsquo;\u00e9volution spirituelle.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Cette tripartition, d\u00e9finissant les diff\u00e9rentes \u00e9nergies qui nous habitent en fonction d&rsquo;un mouvement dialectique, permet de comprendre, en profondeur, des phrases qui, chez S\u00e9n\u00e8que, sembleraient ressortir a une pens\u00e9e dualiste. Mais il n&rsquo;y a pas de dualisme chez S\u00e9n\u00e8que : la pens\u00e9e ne s&rsquo;enferme et ne se limite jamais dans des oppositions. Les images utilis\u00e9es transcrivent en fait les modalit\u00e9s de l&rsquo;\u00e9lan cr\u00e9ateur. De m\u00eame, nous sommes par-del\u00e0 l&rsquo;opposition monoth\u00e9isme \/ polyth\u00e9isme : les \u00e9nergies manifest\u00e9es sont des \u00e9manations de l&rsquo;unit\u00e9 originelle. Lorsqu&rsquo;elles nous traversent, nous habitent, nous sommes donc \u00e0 la fois un et multiples.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Ainsi s&rsquo;explique le beau passage de S\u00e9n\u00e8que sur la dialectique de la lumi\u00e8re et de l&rsquo;ombre : \u00ab\u00a0Quelque jour la nature te d\u00e9couvrira ses myst\u00e8res. Le brouillard qui t&rsquo;entoure se dissipera ; de toutes parts une \u00e9clatante lumi\u00e8re te criblera de ses rayons. Imagine-toi l&rsquo;\u00e9blouissant \u00e9clat de tant d&rsquo;astres confondant leurs feux. Nulle tache d&rsquo;ombre n&rsquo;alt\u00e9rera cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Toutes les parois du ciel projetteront une \u00e9gale splendeur : l&rsquo;alternance du jour et de la nuit est la loi de notre infime atmosph\u00e8re. Tu diras : \u00ab\u00a0ma vie s&rsquo;est pass\u00e9e parmi les t\u00e9n\u00e8bres\u00a0\u00bb, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9, dans la pl\u00e9nitude de ton \u00eatre, tu apercevras la pleine lumi\u00e8re, qu&rsquo;en ce monde tu entrevois obscur\u00e9ment par l&rsquo;\u00e9troite ouverture de tes yeux. Et pourtant tu l&rsquo;admires d\u00e9j\u00e0 de si loin : que te semblera-t-elle, cette clart\u00e9 divine contempl\u00e9e \u00e0 sa source ?\u00a0\u00bb (Ep. 102, 28) : la mort ne s&rsquo;oppose pas \u00e0 la vie ; elles s&rsquo;inscrivent dans un cycle plus g\u00e9n\u00e9ral, comme des moments diff\u00e9rents dans un vaste conflit qui oppose la Lumi\u00e8re \u00e0 l&rsquo;Ombre ; la premi\u00e8re conduit \u00e0 la lib\u00e9ration, la seconde \u00e0 la renaissance. C&rsquo;est exactement la le\u00e7on de la Gita : \u00ab\u00a0Ces deux voies claire et sombre sont en effet consid\u00e9r\u00e9es comme caract\u00e9ristiques permanentes du monde des vivants ; par l&rsquo;une on acc\u00e8de au non-retour, par l&rsquo;autre on revient encore\u00a0\u00bb (B. Gita, VIII, 26) : la race humaine n&rsquo;est pas partag\u00e9e entre le royaume d&rsquo;Ormuzd et celui d&rsquo;Ahriman. Les deux royaumes de la lumi\u00e8re et des t\u00e9n\u00e8bres sont dans toute \u00e2me humaine <a id=\"Y8\" href=\"#X8\">[8]<\/a>.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">De m\u00eame, les apparentes dualit\u00e9s transcrivent la fa\u00e7on dont s&rsquo;oriente un \u00e9lan : l&rsquo;id\u00e9e du corps-prison, et celle de l&rsquo;\u00e2me en exil (cf. ; Ad Helv.), souvent \u00e9voqu\u00e9es chez S\u00e9n\u00e8que, n&rsquo;ont rien en commun avec les perspectives manich\u00e9ennes qu&rsquo;\u00e9voqueront les Gnostiques. Elles sont beaucoup plus proches de la pens\u00e9e d&rsquo;un Plotin, et sont une incitation \u00e0 l&rsquo;effort, au travail pour r\u00e9int\u00e9grer une place que nous pouvons conna\u00eetre : il faut s&rsquo;\u00e9vader, pour se recr\u00e9er (\u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce que notre corps ? Un poids sur l&rsquo;\u00e2me pour son supplice. Il l&rsquo;opprime, il l&rsquo;accable, il la tient dans les cha\u00eenes, mais la philosophie a paru et voici qu&rsquo;elle convie l&rsquo;\u00e2me \u00e0 respirer en pr\u00e9sence de la nature ; elle lui a fait abandonner la terre pour les r\u00e9alit\u00e9s divines. C&rsquo;est ainsi que l&rsquo;\u00e2me devient libre, c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;elle se donne l&rsquo;essor. De temps \u00e0 autre elle s&rsquo;\u00e9vade de son cachot et se recr\u00e9e en jouissant du ciel.\u00a0\u00bb, Ep. 65, 16 ; \u00ab\u00a0Nous aurons le droit de nous f\u00e9liciter, lorsque notre \u00e2me, \u00e9chapp\u00e9e \u00e0 ces t\u00e9n\u00e8bres dans lesquelles elle roule, au lieu d&rsquo;apercevoir faiblement la clart\u00e9, sera toute inond\u00e9e de jour en rentrant dans le ciel sa patrie, lorsqu&rsquo;elle retrouvera la place o\u00f9 le privil\u00e8ge de naitre la mit d&rsquo;abord. Son origine l&rsquo;appelle l\u00e0-haut. Elle y sera, m\u00eame avant de quitter la prison du corps, quand, jetant loin d&rsquo;elle ses souillures, elle s&rsquo;\u00e9lancera, pure et l\u00e9g\u00e8re, dans le monde des divines pens\u00e9es.\u00a0\u00bb, 12) ; car \u00ab\u00a0ce n&rsquo;est jamais t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 que de vouloir monter aux lieux d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on est descendu\u00a0\u00bb (Ep. 92, 30) ; et S\u00e9n\u00e8que souligne bien que le corps est un \u00ab\u00a0fardeau n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb (Ep. 92, 33), et qu&rsquo;il ne saurait y avoir de rupture totale avec lui, qu&rsquo;on ne peut et ne doit pas l&rsquo;ignorer. La le\u00e7on que propose S\u00e9n\u00e8que est donc l&rsquo;instauration d&rsquo;une harmonie entre les diff\u00e9rents plans de notre \u00eatre, mais dans le cadre d&rsquo;un dynamisme et d&rsquo;une \u00e9nerg\u00e9tique : \u00ab\u00a0Je le r\u00e9p\u00e8te, mon cher Lucilius : rien ne d\u00e9montre mieux notre haute origine que de voir l&rsquo;\u00e2me capable d&rsquo;estimer trop terre-\u00e0-terre, trop \u00e9troits les liens dans lesquels elle se meut, et de ne pas appr\u00e9hender d&rsquo;en sortir. Car il sait o\u00f9 il retournera qui se rappelle d&rsquo;o\u00f9 il vient.\u00a0\u00bb (Ep. 120, 15).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Nous rejoignons la Bhagavad Glta, lorsque Krishna dit \u00e0 Arjuna : \u00ab\u00a0Une partie de moi-m\u00eame -\u00e9ternelle-, devenue un vivant dans le monde des vivants attire \u00e0 soi les sens dont le sens interne est le sixi\u00e8me, et qui sont inh\u00e9rents \u00e0 la nature naturante.\u00a0\u00bb (B. Gita, XV, 7). Une partie, cela ne veut pas dire que l&rsquo;Un soit susceptible de division. L&rsquo;individu est un mouvement du Supr\u00eame, un foyer de la grande Vie unique, et l&rsquo;image de Dieu dans l&rsquo;homme est un pont entre le Ciel et la Terre (de m\u00eame qu&rsquo;un nombre symbolique constitue un pont entre multiplicit\u00e9 et unit\u00e9, de m\u00eame que le rythme est un pont entre l&rsquo;agitation et le Repos : nous pensons aux danses des Derviches tourneurs). Par sa nature, l&rsquo;\u00e2me est pour une part p\u00e9rissable, pour une part imp\u00e9rissable (cf. S\u00e9n\u00e8que, Ep. 92, 8-9, tout \u00e0 fait sur le m\u00eame plan que B. Gita XV, 16) : cela d\u00e9termine 1) l&rsquo;acceptation de ce qui est notre condition, 2) un effort pour orienter correctement les \u00e9nergies qui sont en nous. Donc, ne nous m\u00e9prenons pas sur les incitations de S\u00e9n\u00e8que \u00e0 briser les liens du corps : nul abandon, mais un souci de reconstituer des r\u00e9seaux, des faisceaux d&rsquo;\u00e9nergie entrav\u00e9s par notre pesanteur naturelle, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u2014 et nous y reviendrons \u2014 de poser les principes d&rsquo;une alchimie spirituelle.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>LE PARADOXE DE L&rsquo;ACTION :<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Nous participons donc \u00e0 la fois de l&rsquo;un et du multiple. Cela veut dire, pour S\u00e9n\u00e8que et pour la Bhagavad-Gita, que nous nous rattachons \u00e0 une Source, dont nous sommes un reflet, et dont nous pouvons raviver l&rsquo;image en nous (le Soufisme reprendra ce th\u00e8me, \u00e0 travers sa tr\u00e8s belle \u00e9vocation du miroir : le travail de l&rsquo;adepte se ram\u00e8ne \u00e0 polir en lui le miroir du c\u0153ur, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que Dieu puisse s&rsquo;y mirer) ; mais la partie inf\u00e9rieure de notre psych\u00e9 est soumise aux lois de la n\u00e9cessit\u00e9 (l&rsquo;anank\u00ea grecque), dont les puissances se ram\u00e8nent, elles, \u00e0 d\u00e9former notre vision du monde, \u00e0 travers des perceptions erron\u00e9es, une phantasmatique, etc&#8230; Ainsi la Bhagavad Gta souligne que dire que le monde cr\u00e9\u00e9 est maya, ce n&rsquo;est pas le d\u00e9finir comme source d&rsquo;illusion (en disant qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas), mais plut\u00f4t comme source de tromperie (sa contemplation nous d\u00e9tourne du spirituel, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la v\u00e9rit\u00e9). De m\u00eame, S\u00e9n\u00e8que a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s sensible \u00e0 l&rsquo;insuffisance de nos perceptions : d&rsquo;une part elles sont imparfaites, d&rsquo;autre part nous ne demandons qu\u2019\u00e0 nous laisser tromper par elles. Il a \u00e9crit de tr\u00e8s belles pages sur les limites du langage, sur la courte vue des \u00ab\u00a0savants\u00a0\u00bb de son temps, les historiens ou les philologues analysant un texte philosophique ou po\u00e9tique, dont la substance continue \u00e0 totalement leur \u00e9chapper au terme de leur \u00e9tude (Ep. 108, 24 sqq. ; 75, 7 ; 82, 5 sqq. ; 88, 1-46) ; m\u00eame lucidit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la relativit\u00e9 de nos points de vue, de nos regards (Ep. 71, 22-23).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Mais, sera tent\u00e9 de dire le proficiens, si nous risquons tant d&rsquo;\u00eatre induits en erreur par le monde qui nous entoure, la solution n&rsquo;est-elle pas de s&rsquo;abstenir, de renoncer \u00e0 une action qui nous encha\u00eene, et de nous consacrer la contemplation de l&rsquo;Esprit ? Justement non. On sait que cette voie du renoncement aux actes a obs\u00e9d\u00e9 la spiritualit\u00e9 indienne, et qu&rsquo;elle est au centre des pr\u00e9occupations des \u00c9picuriens et des Sto\u00efciens. La grande force de S\u00e9n\u00e8que et de la Bhagavad Gita est de montrer que, de m\u00eame que notre nature humaine ne se ram\u00e8ne pas \u00e0 un dualisme esprit, haut \/ mati\u00e8re, bas, on ne saurait analyser le probl\u00e8me de l&rsquo;action en termes exclusifs.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Et c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;intervient ce que nous appelons le paradoxe de l&rsquo;action :<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\">\u2014 <span style=\"font-size: small;\">Tout d&rsquo;abord, nous sommes \u00ab\u00a0condamn\u00e9s \u00e0 l&rsquo;action\u00a0\u00bb, dans la mesure o\u00f9 nous sommes, on l&rsquo;a vu, \u00e0 l&rsquo;image de Dieu, et o\u00f9 Dieu est \u00e9nergie en action. Krishna le dit tr\u00e8s clairement \u00e0 Arjuna : \u00ab\u00a0En v\u00e9rit\u00e9, si je n&rsquo;\u00e9tais toujours infatigablement engag\u00e9 dans l&rsquo;action, fils de Prtha, les hommes, de toutes parts, s&rsquo;engageraient \u00e0 ma suite dans la m\u00eame voie que moi. Les mondes s&rsquo;effondreraient si je n&rsquo;accomplissais mon \u0153uvre. C&rsquo;est moi qui serais cause de la confusion universelle et j&rsquo;an\u00e9antirais ces cr\u00e9atures.\u00a0\u00bb (B. Gita, III, 23-24). Arjuna doit donc, en premier lieu, imiter le comportement de Krishna, c&rsquo;est-\u00e0-dire continuer \u00e0 agir, pour ne pas contribuer, par sa passivit\u00e9, \u00e0 l'\u00a0\u00bbuniverselle confusion\u00a0\u00bb.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\">\u2014 <span style=\"font-size: small;\">Pourtant, a priori, comme nous l&rsquo;avons dit, cette action nous lie et nous encha\u00eene car, comme le remarque saint Jean de la Croix \u00e0 propos de l&rsquo;union avec Dieu, \u00ab\u00a0plus l\u2019\u00e2me s&rsquo;attache aux choses cr\u00e9\u00e9es et, par habitude et inclination, prend appui dans sa propre force, moins elle est dispos\u00e9e \u00e0 cette union\u00a0\u00bb : l&rsquo;action risque donc de nous \u00e9loigner un peu plus de la spiritualit\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\">\u2014 <span style=\"font-size: small;\">Mais l&rsquo;action peut aussi \u2014 et c&rsquo;est l&rsquo;enseignement de S\u00e9n\u00e8que et de la Gita, c&rsquo;est l\u00e0 leur originalit\u00e9 et leur force \u2014 nous lib\u00e9rer, si elle est accomplie en tant que sacrifice (nous reviendrons sur cette notion). Il ne s&rsquo;agit donc pas de s&rsquo;en abstenir \u2014 ce serait se couper des \u00c9nergies cr\u00e9atrices \u2014 mais de la transformer, par une sorte d&rsquo;alchimie qui va la charger d&rsquo;une valeur essentielle. Ce faisant, l&rsquo;homme sera en accord avec lui-m\u00eame et sa nature profonde, car \u00ab\u00a0mieux vaut s&rsquo;acquitter \u2014 m\u00eame m\u00e9diocrement \u2014 de son propre devoir d&rsquo;\u00e9tat, plut\u00f4t que d&rsquo;obligations \u00e9trang\u00e8res, f\u00fbt-ce \u00e0 la perfection.\u00a0\u00bb (B. G\u00eeta III, 35). D&rsquo;ailleurs, S\u00e9n\u00e8que semble avoir une pr\u00e9dilection pour ces images \u00ab\u00a0alchimiques\u00a0\u00bb faisant intervenir une m\u00e9tamorphose de la mati\u00e8re, avec ses connotations implicites sur le plan psychologique : \u00ab\u00a0le feu \u00e9prouve l&rsquo;or, et les revers l&rsquo;homme de c\u0153ur\u00a0\u00bb (<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De Prov<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">. V, 9) : S\u00e9n\u00e8que d\u00e9savoue la notion de \u00ab\u00a0milieu\u00a0\u00bb ou d&rsquo;\u00e9tat indiff\u00e9rent, et pr\u00f4ne une alchimie spirituelle qui ne rel\u00e8ve pas des lois de la physique (Ep. 91, 21 ; cf. tout le beau passage de Ep. 94, 54-59, sur les mineurs et sur l&rsquo;or). Donc, la vie est un combat, sans cesse renouvel\u00e9 : ce sont nos \u00e9preuves qui nous trempent et nous donnent en quelque sorte une consistance, une \u00ab\u00a0mati\u00e8re\u00a0\u00bb, une substance \u00e0 partir de laquelle nous puissions nous modeler : \u00ab\u00a0on juge le pilote dans la temp\u00eate, et le soldat dans la m\u00eal\u00e9e\u00a0\u00bb (<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De Prov<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">. IV, 5) ; d&rsquo;o\u00f9 le recours fr\u00e9quent, chez S\u00e9n\u00e8que, aux images sto\u00efciennes de statio et de militia : le sage monte la garde de la vie, pour que le monde dure ; de m\u00eame, les combats auxquels participe Arjuna, et qui sont la toile de fond de la Bhagavad Gita, ont bien \u00e9videmment la m\u00eame valeur symbolique.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Cette notion d&rsquo;alchimie spirituelle permet de dissiper un malentendu sur l'\u00a0\u00bborgueil\u00a0\u00bb de S\u00e9n\u00e8que : beaucoup de ses commentateurs (cf. A. DE BOVIS, <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>La Sagesse de S\u00e9n\u00e8que<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, Paris, Aubier, 1948 ; J.N. SEVENSTER, <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Paul and Seneca<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, Leiden, Drill, 1961) ont \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9s par une s\u00e9rie de d\u00e9clarations o\u00f9 S\u00e9n\u00e8que, si on le comprend mal, semble vouloir dire que, dans son \u00ab\u00a0imitation\u00a0\u00bb de Dieu, le sage parvient \u00e0 l&rsquo;\u00e9galer, voire \u00e0 le surpasser : \u00ab\u00a0Ce tout qui nous environne est un ; c&rsquo;est Dieu ; nous en faisons partie, nous en sommes les membres. Notre \u00e2me dont la capacit\u00e9 est si \u00e9tendue, s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve jusqu&rsquo;\u00e0 lui, quand il advient que les vices ne la ravalent pas. De m\u00eame que nous allons le corps droit et que nos yeux regardent vers le ciel, de m\u00eame notre \u00e2me, qui peut s&rsquo;\u00e9tendre aussi loin qu&rsquo;il lui plait, a \u00e9t\u00e9 form\u00e9e par la nature pour accorder son vouloir au vouloir divin.\u00a0\u00bb (Ep. 92, 30) ; mais S\u00e9n\u00e8que n&rsquo;en reste pas l\u00e0 ; si le sage n&rsquo;est pas riche, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il ne le veut pas, tandis que Dieu ne le peut pas ; dans le <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De Providentia<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, il fait dire \u00e0 Dieu, dans une belle prosopop\u00e9e : \u00ab\u00a0Et tous les chagrins, toutes les souffrances, toutes les \u00e9preuves terribles qu&rsquo;il faut traverser ? \u2014 Ne pouvant vous y soustraire, j&rsquo;ai arm\u00e9 votre \u00e2me contre tous ces maux. Supportez-les vaillamment. C&rsquo;est par l\u00e0 que vous surpasserez Dieu : Dieu est l&rsquo;abri des maux ; vous \u00eates, vous, au-dessus d\u2019eux.\u00a0\u00bb (VI, 6). \u00ab\u00a0Le sage est aussi \u00e0 l&rsquo;aise dans son existence que Dieu dans la suite des si\u00e8cles. Et il est un point par o\u00f9 le sage d\u00e9passe Dieu : celui-ci doit \u00e0 sa nature de ne point connaitre la crainte ; notre sage le doit \u00e0 lui-m\u00eame.\u00a0\u00bb (Ep. 53, 11 ; cf. idem Ep. 95, 49, et <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De Prov<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">. I, 5 : l&rsquo;homme de bien ne diff\u00e8re de Dieu que par la dur\u00e9e ; Ep. 73, 12-15).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Ce serait une erreur, une simplification abusive par manque de sympathie, que de voir de l&rsquo;orgueil dans ces d\u00e9clarations. Car S\u00e9n\u00e8que sait bien que, comme il est affirm\u00e9 dans la Bhagavad Gita (XII, 14 sqq.), le plus grand p\u00e9ch\u00e9; est celui de Lucifer : la pr\u00e9tention \u00e0 \u00eatre, soi, Dieu. Ce qu&rsquo;il veut dire, c&rsquo;est que la grandeur, et en m\u00eame temps la mis\u00e8re de l&rsquo;homme, est de n&rsquo;\u00eatre que par ce qu&rsquo;il fait, par la fa\u00e7on dont il transforme et dont il se transforme, et d&rsquo;\u00eatre donc indissociablement li\u00e9, dans son \u00e9volution spirituelle, \u00e0 l&rsquo;action. C&rsquo;est sa sp\u00e9cificit\u00e9, c&rsquo;est aussi sa fiert\u00e9 que d&rsquo;\u00eatre ce lieu alchimique de rencontre, de transmutation entre Esprit et Mati\u00e8re (qui ne sont d&rsquo;ailleurs, nous l&rsquo;avons vu, que deux manifestations, int\u00e9gr\u00e9es dans un mouvement dialectique, de l&rsquo;\u00c9manation originelle, du Brahman hindou). Cette apparente outrecuidance est donc en fait un bel hymne \u00e0 l&rsquo;harmonie, o\u00f9 l\u2019\u00e2mee est incit\u00e9e \u00e0 vibrer \u00e0 l&rsquo;unisson de l&rsquo;esprit qui l&rsquo;habite, en utilisant l&rsquo;\u00e2me inf\u00e9rieure et le corps comme un potentiel \u00e9nerg\u00e9tique qui doit \u00eatre canalis\u00e9, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9, transmu\u00e9 : \u00ab\u00a0Tu t&rsquo;\u00e9tonnes qu&rsquo;un homme ait acc\u00e8s chez les dieux ? Dieu descend chez les hommes. Non, la relation est plus \u00e9troite : il descend en eux. Sans Dieu, il n&rsquo;est point d&rsquo;\u00e2me sage.\u00a0\u00bb (Ep. 73, 16).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><strong>LE SACRIFICE : LIBERT\u00c9 ET RESPONSABILIT\u00c9 :<\/strong><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Dans ce contexte, la grande originalit\u00e9 de S\u00e9n\u00e8que, comme de la Bhagavad Gita, c&rsquo;est d&rsquo;affirmer que nous sommes libres, et que nous sommes responsables. C&rsquo;est un discours nouveau, clans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9, le plus souvent, les contraintes d&rsquo;un fatalisme p\u00e8sent sur l&rsquo;homme, et tendent \u00e0 lui faire croire que tous ses actes sont d\u00e9termin\u00e9s par un fatum inexorable.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Nous sommes libres de nos choix. La vie est donc v\u00e9cue comme une aventure car, d&rsquo;une part, la cr\u00e9ature demeure distincte du cr\u00e9ateur et, d&rsquo;autre part, la Connaissance ne s&rsquo;impose pas \u00e0 l&rsquo;action. Krishna n&rsquo;est que le cocher du char d&rsquo;Arjuna. Il ira dans la direction prescrite par celui-ci ; il n&rsquo;est pas arm\u00e9 ; et, \u00e0 la fin de la Bhagavad Gita, il dit \u00e0 Arjuna : \u00ab\u00a0Ainsi t&rsquo;ai-je r\u00e9v\u00e9l\u00e9 cette science plus myst\u00e9rieuse que le myst\u00e8re m\u00eame. M\u00e9dite-la sans en rien omettre, ensuite fais ce que tu veux.\u00a0\u00bb (XVIII, 63). La doctrine sto\u00efcienne \u00e9tait moins ouverte \u00e0 l&rsquo;initiative personnelle, qui d\u00e9veloppait la belle image d&rsquo;une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre : il n&rsquo;appartient pas aux acteurs de demander changer de r\u00f4le, mais chacun d&rsquo;entre eux doit jouer de son mieux le r\u00f4le qui lui a \u00e9t\u00e9 assign\u00e9. Quant S\u00e9n\u00e8que, il occupe une position m\u00e9diane ; on le voit tr\u00e8s bien \u00e0 travers le flou apparent de la notion de \u00ab\u00a0d\u00e9cision du destin\u00a0\u00bb dans son \u0153uvre. Tant\u00f4t il insiste, dans la tradition sto\u00efcienne orthodoxe, sur la notion do destin (cf. Ad Marc. XXI, 5 : \u00ab\u00a0nul ne meurt trop t\u00f4t, puisque nul ne devait vivre plus longtemps qu&rsquo;il n&rsquo;a v\u00e9cu\u00a0\u00bb ; cf. 2. 4, 9), tant\u00f4t il souligne que l&rsquo;important n&rsquo;est pas ce qui nous arrive, mais ce que nous faisons de notre vie (Ep. 22, 17). Les choses ne sont alors, en elles-m\u00eames, ni un bien ni un mal. Elles sont (comme par exemple notre mort) ce que nous en faisons (Ep. 82, 11 sqq.). Mais les deux approches ne sont pas inconciliables : elles soulignent au contraire qu&rsquo;une part de notre existence (ce qui nous \u00ab\u00a0arrive\u00a0\u00bb) nous \u00e9chappe, mais que l&rsquo;interpr\u00e9tation, la marge de man\u0153uvre nous appartiennent : l&rsquo;harmonie provient d&rsquo;un m\u00e9lange de soumission et de volont\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">Ainsi, nous sommes libres, mais en contrepartie nous sommes responsables de nos actes, qui se r\u00e9percutent d&rsquo;incarnation en incarnation, pour la Gita. Cette responsabilit\u00e9, qui est notre grandeur, nous am\u00e8ne \u00e0 choisir une forme d&rsquo;action qui nous permette d&rsquo;\u00eatre g\u00e9n\u00e9rateurs de cr\u00e9ations positives, sans nous encha\u00eener. Pour la d\u00e9finir, nous emprunterons la philosophie orientale la notion de sacrifice <a id=\"Y9\" href=\"#X9\">[9]<\/a>, qui nous semble particuli\u00e8rement bien rendre compte de la d\u00e9marche de la Bhagavad Gita, et de celle de S\u00e9n\u00e8que. Le sacrifice suppose que nous nous efforcions de substituer \u00e0 notre perception ordinaire (dont on a vu qu&rsquo;elle nous trompait sur le monde qui nous entoure) une conscience d&rsquo;\u00eatre qui, elle, est permanente et indestructible. C&rsquo;est elle, et elle seule, qui permet \u00e0 notre action de ne pas \u00eatre contingente, abstraite, de devenir sacrifice, car \u00ab\u00a0on devient ce \u00e0 quoi l&rsquo;on pense\u00a0\u00bb (Maitre Eckhart). L&rsquo;homme \u00ab\u00a0v\u00e9ritable\u00a0\u00bb est alors celui qui agit uniquement en accord avec sa vie spirituelle. Dans ce contexte, il s&rsquo;\u00e9tablit une rencontre entre ce qu&rsquo;il est devenu et ce qu&rsquo;il fait. Il sacralise en quelque sorte son action, la charge d&rsquo;un poids symbolique qui le relie \u00e0 des \u00e9nergies spirituellement d\u00e9velopp\u00e9es. Il en arrive alors \u00e0 faire \u00ab\u00a0ce qui doit \u00eatre fait\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0comme il faut\u00a0\u00bb, sans impliquer la part passionnelle de son moi dans cette action (cf. S\u00e9n\u00e8que, <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De Const. sap.,<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"> V-VII). La maitrise \u00e0 laquelle il parvient lui permet de faire de ses actes le reflet et l&rsquo;\u00e9manation du bien qui est en lui. On le voit, il s&rsquo;agit d&rsquo;une construction, d&rsquo;une unification, qui passe d&rsquo;abord par l&rsquo;\u00eatre et implique ensuite son rapport au monde, par le biais de cette action devenue \u00ab\u00a0sacrifice\u00a0\u00bb ; l&rsquo;action n&rsquo;est plus alors tr\u00e8s diff\u00e9rente de la pri\u00e8re : elles sont deux supports \u00e0 la contemplation, elles sont toutes deux actives, elles sont deux voies compl\u00e9mentaires de la connaissance de Dieu.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"RIGHT\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">(\u00c0 suivre)<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Les traductions de S\u00e9n\u00e8que sont celles de la Collection des Universit\u00e9s de France (G. Bud\u00e9). Celles de la Bhagavad Gita sont emprunt\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9dition d&rsquo;A.M. ESNOUL et O. LACOMBE (Fayard \/ Denon, 1972).<\/em><\/span><\/span><\/p>\n<div><a id=\"X1\" href=\"#Y1\">[1]<\/a> Cf. J. LALLEMAND, \u00ab\u00a0<span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Une source de l&rsquo;\u00c9n\u00e9ide : le Mahabharata<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">\u00ab\u00a0, Latomus, XVIII, 1959, pp. 262-287.<\/span><\/span><\/div>\n<div><a id=\"X2\" href=\"#Y2\">[2]<\/a> Cf. E. BRHIER, <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>La philosophie de Plotin<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, Paris, Boivin, 1928, pp. 118 sqq.<\/span><\/span><\/div>\n<div><a id=\"X3\" href=\"#Y3\">[3]<\/a> Cf. R. TURCAN, <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>S\u00e9n\u00e8que et les religions orientales<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, Bruxelles, Latomus, 1967, pp. 15-20.<\/span><\/span><\/div>\n<div><a id=\"X4\" href=\"#Y4\">[4]<\/a> Cf. Rumi : \u00ab\u00a0Ta lumi\u00e8re est \u00e0 la fois jointe \u00e0 toutes les choses et en dehors de toutes\u00a0\u00bb, <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Diwan<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, Ode IX.<\/span><\/span><\/div>\n<div><a id=\"X5\" href=\"#Y5\">[5]<\/a> Cf. Proclus regardant la mati\u00e8re comme l'\u00a0\u00bbenfant de Dieu\u00a0\u00bb, vou\u00e9e \u00e0 se transformer en esprit, et le yoga tib\u00e9tain consid\u00e9rant que la r\u00e9alisation de la \u00ab\u00a0claire lumi\u00e8re\u00a0\u00bb (l&rsquo;\u00e9panouissement de Purusha) doit prendre place dans l&rsquo;intervalle existant entre la cessation d&rsquo;une pens\u00e9e et la naissance de la pens\u00e9e suivante (domaine de Prakriti) : fa\u00e7on \u00f4 combien difficile et typiquement orientale, mais originale et profonde, de concevoir la dialectique Purusha \/ Prakriti.<\/div>\n<div><a id=\"X6\" href=\"#Y6\">[6]<\/a> Cf. la m\u00eame id\u00e9e chez Lucr\u00e8ce, <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>De Rerum Natura<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, et chez Ovide, <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>M\u00e9tamorphoses<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, XV, 252 sqq.<\/span><\/span><\/div>\n<div><a id=\"X7\" href=\"#Y7\">[7]<\/a> Cf. Y. A. DAUGE, <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Le Barbare. Recherches sur la conception romaine de la barbarie et de la civilisation<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, Bruxelles, Latomus, 1981, p. 610.<\/span><\/span><\/div>\n<div><a id=\"X8\" href=\"#Y8\">[8]<\/a> De m\u00eame, dans la mythologie hindoue, les Deva, les \u00eatres brillants, et les Asura, Titans, enfants des t\u00e9n\u00e8bres, sont n\u00e9s les uns et les autres de Prajapati. On notera aussi que, dans l&rsquo;Odyss\u00e9e et dans l&rsquo;\u00c9n\u00e9ide, la \u00ab\u00a0porte\u00a0\u00bb solsticiale du Capricorne (Tropique d&rsquo;hiver) \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme la porte de sortie d\u00e9finitive du monde (fin des r\u00e9incarnations), et la \u00ab\u00a0porte\u00a0\u00bb solsticiale du Cancer (Tropique d&rsquo;\u00e9t\u00e9) \u00e9tait celle par laquelle les \u00e2mes humaines s&rsquo;incarnent et se d\u00e9sincarnent, sortent et reviennent, prisonni\u00e8res de la r\u00e9incarnation. Mais l&rsquo;homme peut passer par les deux portes, m\u00eame si les deux portes existent s\u00e9par\u00e9ment. Cf. J. THOMAS, <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>Structures de l&rsquo;Imaginaire dans l&rsquo;\u00c9n\u00e9ide<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, Paris, Belles Lettres, 1981, p. 343.<\/span><\/span><\/div>\n<div>\n<p><a id=\"X9\" href=\"#Y9\">[9]<\/a> Cf. A. K. COOMARASWAMY, <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\"><em>La Doctrine du Sacrifice<\/em><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: small;\">, Paris, Dervy, 1978.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;] il est sans doute plus int\u00e9ressant de remarquer que les convergences entre les deux messages sont tout \u00e0 fait \u00e9tonnantes. Dans un cas comme dans l&rsquo;autre, nous avons affaire \u00e0 une approche fondamentale, sur le plan m\u00e9taphysique et ontologique, et la comparaison des deux \u0153uvres se r\u00e9v\u00e8le, sur ce plan, en elle-m\u00eame heuristique : elle leur permet de vivifier mutuellement leur contenu spirituel. Il n&rsquo;est plus question de mettre en \u00e9vidence une influence directe. 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On voit ce que le rapprochement peut avoir d&rsquo;important, en particulier pour la pens\u00e9e de S\u00e9n\u00e8que, \u00ab\u00a0encombr\u00e9e\u00a0\u00bb, comme nous le voyions, de tout un poids de perceptions affectives, de particularismes li\u00e9s \u00e0 son psychisme, par rapport \u00e0 la Bhagavad Gita, anonyme, et donc plus \u00ab\u00a0\u00e9th\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[907],"tags":[],"class_list":["post-14287","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-thomas-joel"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.0 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>S\u00e9n\u00e8que et la Bhagavad Gita par Jo\u00ebl Thomas - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/seneque-et-la-bhagavad-gita-par-joel-thomas\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"S\u00e9n\u00e8que et la Bhagavad Gita par Jo\u00ebl Thomas - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"[...] il est sans doute plus int\u00e9ressant de remarquer que les convergences entre les deux messages sont tout \u00e0 fait \u00e9tonnantes. 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