{"id":15699,"date":"2014-04-10T21:01:32","date_gmt":"2014-04-10T20:01:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=15699"},"modified":"2014-04-10T21:01:32","modified_gmt":"2014-04-10T20:01:32","slug":"le-reel-est-toujours-ailleurs-par-daryush-shayegan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-reel-est-toujours-ailleurs-par-daryush-shayegan\/","title":{"rendered":"Le r\u00e9el est toujours ailleurs par Daryush Shayegan"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Daryush Shayegan\u00a0 n\u00e9 en 1935 \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran, est un philosophe et romancier iranien, indianiste et professeur d&rsquo;universit\u00e9. Shayegan est n\u00e9 \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran. Il a fait ses \u00e9tudes en Iran et en France. Il est ancien professeur d\u2019\u00e9tudes indiennes et de philosophie compar\u00e9e \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de T\u00e9h\u00e9ran, ex-directeur du Centre iranien pour l\u2019\u00e9tude des civilisations. Il vit entre Paris et la capitale iranienne. Il est l&rsquo;auteur de nombreux livres. En 2011, il obtient la Grande m\u00e9daille de la Francophonie de l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise.<\/em><\/strong><strong><em><\/em><\/strong><\/p>\n<p>(Revue Itin\u00e9rance. N<sup>o<\/sup> 1. Mai 1986)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>D\u00e9calage ontologique et changement de paradigme<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour un hindou hant\u00e9 par l&rsquo;irr\u00e9sistible s\u00e9duction des divinit\u00e9s omnipr\u00e9sentes, le &lsquo;mythe&rsquo; a plus de r\u00e9alit\u00e9 que la vie quotidienne et pour un bouddhiste mahayaniste la vie du Bodhisattva est plus lumineuse, plus instructive que celle sinueuse et somme toute illusoire de l&rsquo;histoire, compte tenu que celle-ci n&rsquo;est qu&rsquo;un des aspects multiples du samsara (flux des renaissances). Un musulman shiite vit dans l&rsquo;attente de la parousie de l&rsquo;Im\u00e2m, sauveur du monde, et si entre temps il en voit les signes dans l&rsquo;apparition historique des sages enrag\u00e9s, cela n&rsquo;affecte en rien sa conscience eschatologique. Toute sa conscience est faite pr\u00e9cis\u00e9ment pour voiler le r\u00e9el et d\u00e9couvrir ce qui au-del\u00e0 du r\u00e9el semble \u00eatre l&rsquo;essentiel. L&rsquo;\u00catre pour lui n&rsquo;est ni les rapports sociaux \u00e9manant des modes de production, ni la &lsquo;chose en soi&rsquo;, ni l&rsquo;Esprit absolu dans le temps. D&rsquo;ailleurs essayez de lui communiquer ses id\u00e9es dans sa langue \u00e0 lui et vous verrez tr\u00e8s vite que vous n&rsquo;y parvenez pas. Vous n&rsquo;en avez ni les concepts, ni les outils, ni les moyens de les communiquer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le courant ne passera pas entre les ontologies diff\u00e9rentes. Entre les deux, il y a hiatus de l&rsquo;histoire. Les &lsquo;vacances&rsquo; m\u00e9taphysiques sont l\u00e0 qui nous prot\u00e8gent contre toutes intrusion du malin dans la temporalit\u00e9. Sondons donc la profondeur des ontologies orientales et nous verrons que nous ne d\u00e9bouchons jamais sur une terre ferme comme celle que semblait annoncer pour Hegel le cogito cart\u00e9sien, mais bien dans l&rsquo;ab\u00eeme des ab\u00eemes. Que ce soit tour \u00e0 tour le myst\u00e8re de l&rsquo;Essence dans cette mystique sp\u00e9culative de l&rsquo;Islam dont les illustres repr\u00e9sentants comme Sohrawardi et Ibn Arabi s\u00e9duisent tant les jeunes ou la vacuit\u00e9 de la non-substantialit\u00e9 du Bouddhisme ou encore le Tao myst\u00e9rieux s&rsquo;exprimant en paradoxes vertigineux, rien \u2014 strictement rien \u2014 ne nous permet d&rsquo;y jeter l&rsquo;ancre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00e9el est toujours ailleurs. Il n&rsquo;est m\u00eame pas r\u00e9el puisque la r\u00e9alit\u00e9 si tant est qu&rsquo;elle existe est une illusion pure et simple. Ce qu&rsquo;on appelle si fi\u00e8rement l&rsquo;objet n&rsquo;a aucun sens, il est l\u00e0 en tant que reflet d&rsquo;une chose, la fantasmagorie d&rsquo;un suprar\u00e9el qui \u00e9chappe \u00e0 toute prise de la connaissance. Car il y a des connaissances comme il y a des \u00e9tats diff\u00e9rents d&rsquo;\u00eatre, comme il y a des niveaux diff\u00e9rents de pr\u00e9sence. Si l&rsquo;objectivit\u00e9 est fictive dans ce contexte, la subjectivit\u00e9 la fondant l&rsquo;est encore davantage. L&rsquo;homme est le centre tout en n&rsquo;\u00e9tant rien. Il est tout car il est le joyau de la cr\u00e9ation en rupture avec le reste des \u00eatres cr\u00e9\u00e9s dans la mesure o\u00f9 il inncarne le Logos divin, mais il n&rsquo;est rien puisqu&rsquo;il n&rsquo;est pas une instance fondatrice. Tout ce qu&rsquo;il est, tout ce qu&rsquo;il repr\u00e9sente, il le tient d&rsquo;un Autre. Et cet Autre est en dernier ressort le fondement sons fond de l&rsquo;univers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais que s&rsquo;est-il pass\u00e9 entre cette ontologie originelle de l&rsquo;homme autrefois et celle qui a fond\u00e9 la modernit\u00e9 des temps nouveaux ? Il s&rsquo;est donc bien pass\u00e9 quelque chose : un d\u00e9placement du regard du haut en bas. Quand je dis du haut en bas, je ne fais aucun jugement de valeur. Si je parle en terme d&rsquo;altitude c&rsquo;est parce que le regard plut\u00f4t que de s&rsquo;\u00e9garer dans l&rsquo;ab\u00eeme des contemplations premi\u00e8res se d\u00e9tourne des horizons lointains pour cerner les choses concr\u00e8tes les plus imm\u00e9diatement accessibles. D&rsquo;ailleurs la science, l&rsquo;observation, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du particulier, la d\u00e9termination quantitative des objets ont apparu \u00e0 la conscience de l&rsquo;homme parce que celui-ci tournait r\u00e9solument son dos \u00e0 l\u2019attrait des tentations m\u00e9taphysiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Acte h\u00e9ro\u00efque soif, audace prom\u00e9th\u00e9enne peut-\u00eatre, r\u00e9bellion contre les v\u00e9rit\u00e9s acquises sans doute. On serait presque tent\u00e9 de dire que le regard visionnaire de l&rsquo;homme religieux devient le regard visuel de l&rsquo;homme moderne. On d\u00e9couvre tout d&rsquo;un coup ce qui \u00e9tait toujours l\u00e0 en face de nous, soustrait \u00e0 la transfiguration du regard. On dit souvent par exemple que la Renaissance d\u00e9couvrit les lois de la perspective. Comme si les artistes miniaturistes du Moyen-\u00c2ge ne voyaient pas le monde tel qu&rsquo;il se d\u00e9roule devant les yeux. Ils le voyaient certes, mais ils d\u00e9couvraient en m\u00eame temps un espace &lsquo;plus r\u00e9el&rsquo;, plus enchant\u00e9 qui, en raison de son contenu id\u00e9el, \u00e9tait plus proche de la r\u00e9alit\u00e9 de la vision que celle que semblait nous r\u00e9v\u00e9ler la perception sensible. Entre cette vision id\u00e9elle et ce regard sensible s&rsquo;ins\u00e8re la transmutation de la vision. C&rsquo;est le d\u00e9senchantement de ce regard quasi magique qui rendit possible la d\u00e9couverte d&rsquo;une extension quantitative qui allait plus tard r\u00e9duire le monde \u00e0 l&rsquo;\u00e9tendue g\u00e9om\u00e9trique laquelle devait \u00e0 son tour subir au d\u00e9but de notre si\u00e8cle une m\u00e9tamorphose encore plus ahurissante : la m\u00e9canique quantique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce retournement de la situation est probablement l&rsquo;un des piliers fondamentaux de la modernit\u00e9. Ses cons\u00e9quences sont incalculables tant dans le domaine de l&rsquo;appr\u00e9ciation de la nature, de l&rsquo;homme, de Dieu que de l&rsquo;histoire. En effet, ces quatre id\u00e9es changent du tout au tout suivant qu&rsquo;on les situe dans une ontologie ou une autre. En Occident l&rsquo;influence de ce renversement se fit sentir dans le passage de la m\u00e9taphysique au social puis \u00e0 l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si le probl\u00e8me du mal par exemple reste un sujet m\u00e9taphysique pour un penseur moderne comme Pascal, il ne le sera plus pour les philosophes des Lumi\u00e8res. Pascal reprend tous les grands th\u00e8mes augustiniens et les traduit dans un langage moderne. Sa m\u00e9thode est cart\u00e9sienne, mais la nature double de l&rsquo;homme dont il d\u00e9nonce la grandeur et la mis\u00e8re, rel\u00e8ve de la chute, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement mythique, ant\u00e9rieur \u00e0 la naissance de l&rsquo;homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme ne peut donc chercher sa v\u00e9ritable condition par la raison naturelle. \u2018Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous \u00eates \u00e0 vous-m\u00eames. Humiliez-vous, raison impuissante ! Taisez-vous, nature imb\u00e9cile ; apprenez que l&rsquo;homme passe infiniment l&rsquo;homme, et entendez de votre ma\u00eetre la condition v\u00e9ritable que vous ignorez. \u00c9coutez Dieu !\u2019 (Pascal, <em>Pens\u00e9es<\/em>, 434-131, Garnier-Flammarion,\u00a0 1976)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour Jean-Jacques Rousseau le probl\u00e8me se place ailleurs. La double nature m\u00e9taphysique de l&rsquo;homme a d\u00e9sormais une dimension historique opposant l&rsquo;\u00e9tat de nature \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de culture. \u2018Tout est bien, dit Rousseau au d\u00e9but de <em>l&rsquo;\u00c9mile<\/em>, en sortant des mains de l&rsquo;Auteur des choses ; tout d\u00e9g\u00e9n\u00e8re entre les mains de l&rsquo;homme\u2019 (Jean-Jacques Rousseau, <em>\u00c9mile<\/em>, cit\u00e9 par E. Cassirer, <em>La philosophie des\u00a0 Lumi\u00e8res<\/em>, G\u00e9rard Monfort, Paris, 1966. p. 172).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi le probl\u00e8me de la responsabilit\u00e9 du mal ne vient plus de Dieu, ni d&rsquo;une chute quelconque \u00e0 la pr\u00e9histoire, mais rel\u00e8ve de l&rsquo;histoire, qui modifie sans cesse les soci\u00e9t\u00e9s. C&rsquo;est dans l&rsquo;histoire qu&rsquo;il faut trouver la solution et non dans la dimension mythique du p\u00e9ch\u00e9 originel. L&rsquo;homme de l&rsquo;\u00e9tat de nature est un bon sauvage ; il est m\u00fb par l&rsquo;amour de soi qui est son instinct de conservation, son innocence naturelle. Il n&rsquo;est pas encore affect\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 qui fera de lui un \u00eatre \u00e9go\u00efste et oppressif, transformant ainsi son amour pour soi en amour propre. C&rsquo;est la soci\u00e9t\u00e9 qui alt\u00e8re le caract\u00e8re naturel de l&rsquo;homme et fait de lui un \u00eatre ali\u00e9n\u00e9 vivant de ses passions et de ses d\u00e9sirs inassouvis. Cette ali\u00e9nation est inscrite dans la marche m\u00eame du progr\u00e8s. Toute \u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9 est un processus ali\u00e9nant. La lib\u00e9ration ne s&rsquo;effectuera plus au niveau de la transformation ontologique mais plut\u00f4t par la r\u00e9novation de la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame laquelle soumettant les volont\u00e9s individuelles \u00e0 la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale fond\u00e9e sur la vertu, mettra fin \u00e0 la cupidit\u00e9, \u00e0 la vanit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;exploitation. C&rsquo;est l&rsquo;homme lui-m\u00eame qui doit devenir son propre sauveur, le promoteur d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 plus juste o\u00f9 au lieu de se soumettre \u00e0 l&rsquo;arbitraire des autres, il n&rsquo;ob\u00e9irait plus qu&rsquo;\u00e0 la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Telle est la solution, dit E. Cassirer, qu&rsquo;apporte au probl\u00e8me de la th\u00e9odic\u00e9e, la philosophie de droit de Rousseau. Il est de fait qu&rsquo;il a situ\u00e9 ce probl\u00e8me sur un terroir enti\u00e8rement nouveau, le faisant passer du plan de la m\u00e9taphysique au centre de l&rsquo;\u00e9thique et de la po\u00e9tique. (E. Cassirer, ibid., p. 173)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette &lsquo;migration de l&rsquo;esprit&rsquo; qui abandonne son lieu m\u00e9taphysique pour aborder une autre terre ; \u00e0 savoir l&rsquo;histoire et l&rsquo;ali\u00e9nation due au progr\u00e8s des rapports \u00e9conomiques et sociaux, est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui s\u00e9pare l&rsquo;Occident des autres civilisations de la plan\u00e8te. Disons simplement que la distance parcourue par ce d\u00e9m\u00e9nagement de l&rsquo;esprit est un retournement, une inversion de toutes les cat\u00e9gories et finalement un changement de constellations comme si l&rsquo;or passait d&rsquo;une plan\u00e8te \u00e0 une autre. Entre les deux se situe la vacance des civilisations restant en dehors de ce mouvement. Dans ce d\u00e9placement s&rsquo;ins\u00e8rent, d&rsquo;autre part, toutes les failles, toutes les fractures, toutes les cassures, qui d\u00e9chirent notre monde contemporain, suscitant des s\u00e9ismes sociaux, des bouleversements dans les relations internationales et d\u00e9partageant le monde en zones surd\u00e9velopp\u00e9es, sous-d\u00e9velopp\u00e9es, et les deux \u00e0 la fois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui rend la situation encore plus inextricable, c&rsquo;est que l&rsquo;ancien \u00e9tat des choses ne reste gu\u00e8re intact mais est contamin\u00e9 par l&rsquo;expansion plan\u00e9taire de nouveaux modes de pens\u00e9e qui, en vertu du co\u00fbt op\u00e9rationnel de leur efficacit\u00e9, rongent de l&rsquo;int\u00e9rieur les anciens \u00e9difices du monde. Trouver des aires culturelles qui seraient \u00e9pargn\u00e9es par les vagues successives de la modernit\u00e9 est une pure fiction, D&rsquo;autre part toute vell\u00e9it\u00e9 de retour, tout \u00e9veil de fondamentalisme, sous quelque forme que ce soit, est une illusion. La tradition, si tant est qu&rsquo;elle existe, ne peut rejoindre ontologiquement son point de d\u00e9part, situ\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9-modernit\u00e9. Elle s&rsquo;englue toujours dans la p\u00e9riode post-moderne. Hormis peut-\u00eatre les rares tribus de l&rsquo;Amazonie qui ont \u00e9chapp\u00e9 miraculeusement au massacre des blancs, ou celles v\u00e9g\u00e9tant Dieu sait dans quels coins recul\u00e9s de la plan\u00e8te, toutes les cultures quels qu&rsquo;en soient leur origine et leur lieu ont \u00e9t\u00e9 touch\u00e9es par la modernit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire par cette migration de l&rsquo;esprit du haut en bas. D\u00e8s lors nous vivons tous dans des zones de m\u00e9lange, dans des champs de rencontres o\u00f9 tous les regards se croisent aussi bien ceux issus de l&rsquo;ancienne vision des choses que ceux forg\u00e9s par la technique, le d\u00e9veloppement et l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Tour de Babel devient une r\u00e9alit\u00e9 non seulement en ce qui concerne les langues \u2014 encore que l\u00e0 aussi nous ayons des probl\u00e8mes quasi insolubles \u2014 mais les mentalit\u00e9s. D\u00e9lire religieux, obsession r\u00e9volutionnaire, \u00e9mancipation des femmes, r\u00e9gression vers des utopies de plus en plus fumistes, guerre des \u00e9toiles, r\u00e9surgence des croyances obsol\u00e8tes, se c\u00f4toient les uns les autres dans un kal\u00e9idoscope d&rsquo;opinions, de croyances, et de visions du monde o\u00f9 personne ne sait de quoi il parle, ni quelles sont les pr\u00e9misses qui fondent tel discours politique plut\u00f4t que tel autre. Alors que les souhaits et les espoirs renvoient aux croyances les plus \u00e9motivement charg\u00e9es d&rsquo;antiques traditions, les structures conceptuelles aptes \u00e0 les articuler restent celles-l\u00e0 les rejetons les plus tardifs et les plus monstrueux d&rsquo;une modernit\u00e9 incomprise. L&rsquo;entre-deux devient en quelque sorte la norme de la vie ; on essaie de comprendre, d&rsquo;analyser, mais \u00e0 force d&rsquo;expliquer les d\u00e9tails et les motivations coupables de part et d&rsquo;autre, on rate l&rsquo;essentiel ; \u00e0 savoir les ruptures historiques qui ont fait de l&rsquo;Occident un bastion de la modernit\u00e9 et des autres civilisations du monde de grands monuments du pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Curieusement d&rsquo;ailleurs les vieilles civilisations de la plan\u00e8te, notamment les grandes cultures asiatiques, cessent de cr\u00e9er \u00e0 partir des XVII<sup>e<\/sup> et XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles. Ces deux si\u00e8cles sont des \u00e9poques charni\u00e8res dans l&rsquo;histoire du monde. Si le XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est domin\u00e9 par l&rsquo;innovation cart\u00e9sienne de la m\u00e9thode, le XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle sera l&rsquo;\u00e8re des Lumi\u00e8res et de la critique. Le dualisme m\u00e9taphysique se traduit aussi politiquement par l&rsquo;espace priv\u00e9 de la conscience libre et l&rsquo;espace priv\u00e9 du pouvoir absolutiste. Au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ce sera le tour de l&rsquo;espace priv\u00e9 \u00e0 censurer le pouvoir et de mettre en \u00e9vidence les contradictions dialectiques qui opposent la morale \u00e0 la politique. D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;id\u00e9e de la crise et des tentatives pour moraliser le pouvoir qui aboutiront comme on le sait \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie des r\u00e9volutions. Tous ces mouvements \u00e9chappent aux civilisations asiatiques qui avancent sur la lanc\u00e9e de leur qu\u00eate initiale. Leur \u00e9lan cr\u00e9ateur s&rsquo;essouffle pour s&rsquo;arr\u00eater pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;aube de ces grands bouleversements qui remuent l&rsquo;histoire du monde et auxquels elles resteront d&rsquo;ailleurs r\u00e9fractaires jusqu&rsquo;\u00e0 la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La grande synth\u00e8se de la pens\u00e9e islamique par exemple s&rsquo;ach\u00e8ve en Iran vers le XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ; c&rsquo;est la renaissance de l&rsquo;\u00c9cole d&rsquo;Ispahan et de l&rsquo;impressionnant \u00e9difice doctrinal de Moll\u00e2 Sadr\u00e2 Sh\u00eer\u00e2zi o\u00f9 plusieurs courants convergents, se recoupent, s&rsquo;amalgament et fusionnent dans le creuset d&rsquo;une puissante synth\u00e8se. Sadr\u00e2 est contemporain de Descartes et tandis que le premier ach\u00e8ve un mouvement plusieurs fois s\u00e9culaire et ajoute la derni\u00e8re pierre \u00e0 l&rsquo;\u00e9difice d\u00e9j\u00e0 imposant de la m\u00e9taphysique islamique, le second courcircuitant le pass\u00e9 innove et perce de nouvelles avenues qui feront de l&rsquo;homme l&rsquo;instance fondatrice de l&rsquo;univers. En Iran tous les d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs de la pens\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours seront en quelque sorte une suite de commentaires sur l&rsquo;\u0153uvre de Sadr\u00e2, laquelle ne sera jamais d\u00e9pass\u00e9e dans son contenu m\u00e9taphysique. Car \u00e0 partir de cette fusion, \u00e9lev\u00e9e verticalement en fl\u00e8che gothique, toute innovation ne peut s&rsquo;effectuer qu&rsquo;en termes de rupture avec les pr\u00e9misses de la th\u00e9ologie islamique. Chose que ne peut tol\u00e9rer la vision religieuse de l&rsquo;homme sans renoncer \u00e0 elle-m\u00eame. D&rsquo;o\u00f9 entassement de la pens\u00e9e et renouvellement limit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la sph\u00e8re d&rsquo;une philosophie proph\u00e9tique qui continue \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter tant bien que mal de penseur en penseur pour aboutir \u00e0 la scl\u00e9rose scolastique. Celle-ci devient d&rsquo;autant plus \u00e9vidente que l&rsquo;influence occidentale per\u00e7ue d\u00e8s la fin du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et accentu\u00e9e \u00e0 partir du XIX<sup>e<\/sup> met en circulation des id\u00e9es nouvelles \u2014 la plupart sociales et politiques \u2014 dont ces civilisations auront du mal \u00e0 relever le d\u00e9fi. Assi\u00e9g\u00e9es par des modes de pens\u00e9e de plus en plus agressifs, elles se marginalisent et se replient sur elles-m\u00eames, tandis que socialement les individus vivent et reproduisent mim\u00e9tiquement les anciens comportements ancestraux et pensent en sch\u00e8mes de pens\u00e9e p\u00e9rim\u00e9s qui correspondent de moins en moins aux r\u00e9alit\u00e9s changeantes du monde qui les entoure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La civilisation indienne qui pendant plus de trois mille ans avait cr\u00e9\u00e9 de grands \u00e9difices m\u00e9taphysiques, de prestigieuses cath\u00e9drales de pens\u00e9e, s&rsquo;essoufflera vers le XVII<sup>e <\/sup>si\u00e8cle tout comme la pens\u00e9e iranienne, tout comme la culture chinoise. En effet l&rsquo;Inde a \u00e9t\u00e9 un des foyers les plus rayonnants de la civilisation au plein c\u0153ur de l&rsquo;Asie. Elle a jou\u00e9 en Asie le m\u00eame r\u00f4le que la Gr\u00e8ce en Occident. L&rsquo;Hindouisme (la derni\u00e8re m\u00e9tamorphose de la civilisation indienne) s&rsquo;\u00e9tend progressivement pour englober toutes les mutations philosophiques, toutes les id\u00e9es nouvelles qui \u00e9mergeaient en marge de l&rsquo;orthodoxie brahmanique. Il finira d&rsquo;ailleurs par les engloutir toutes dans son immense creuset, \u00e0 l&rsquo;exception toutefois du Bouddhisme et du Jainisme qui, refusant l&rsquo;autorit\u00e9 sacrosainte des Vedas, n&rsquo;y trouveront aucun droit de cit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant au Bouddhisme, une des plus universelles cr\u00e9ations du g\u00e9nie de l&rsquo;Inde, il fut surtout une religion d&rsquo;exportation. La lampe de sagesse qu&rsquo;avait allum\u00e9e Bouddha au VI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle avant l&rsquo;\u00e8re chr\u00e9tienne, illumina une grande partie du continent asiatique, introduisant les cat\u00e9gories fondamentales de la civilisation indienne dans tout l&rsquo;Extr\u00eame Orient, o\u00f9 au contact des civilisations tout aussi brillantes elles subirent des m\u00e9tamorphoses \u00e9tonnantes et des synth\u00e8ses prodigieuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S. Radhakrishnan p\u00e9riodisant les \u00e9tapes de la philosophie indienne distingue (S. Radhakrishnan, <em>Indian Philosophy<\/em>, George Allen &amp; Unwin Ltd., London, 1962. vol. I, p. 52)\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) la p\u00e9riode v\u00e9dique (1500-600 A.C.)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) la p\u00e9riode \u00e9pique (600 A.C.-200 P.C.),<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3) la p\u00e9riode des s\u00fbtras (commen\u00e7ant \u00e0 partir du II<sup>e<\/sup> si\u00e8cle) et<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4) la p\u00e9riode scolastique qui d\u00e9butant \u00e9galement au II<sup>e<\/sup> si\u00e8cle s&rsquo;ach\u00e8ve au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De la p\u00e9riode v\u00e9dique \u00e0 la fin de l&rsquo;\u00e8re scolastique (soit plus de 3.000 ans) nous assistons \u00e0 l&rsquo;enrichissement progressif d&rsquo;une vision du monde qui, se confondant au d\u00e9but avec les hymnes mythologiques des V\u00e9das, se fige plus tard dans la doctrine rigide du sacrifice des Brahmanas pour rebondir \u00e0 nouveau avec un \u00e9lan fulgurant avec les Upanishads Celles-ci (les Upanishads v\u00e9diques) seraient, selon la tradition hindoue, l&rsquo;\u0153uvre de grands Rishis (Voyants) des temps anciens qui, se retirant dans le silence des for\u00eats, ont d\u00e9crit leur exp\u00e9rience m\u00e9taphysique sous forme de versets \u00e9minemment \u00e9sot\u00e9riques ; exp\u00e9rience o\u00f9 le rituel du sacrifice s&rsquo;int\u00e9riorise faisant du souffle humain l&rsquo;oblation par excellence, o\u00f9 enfin la qu\u00eate de l&rsquo;absolu formul\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9quation de l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;homme et de l&rsquo;univers \u2014 cela tu es \u2014 acquiert une dimension vertigineuse pour ne pas dire obsessionnelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En marge de l&rsquo;orthodoxie brahmanique et comme r\u00e9action contre elle, surtout parmi la caste des guerriers (kshatriya) naissent des doctrines les plus audacieuses, les plus h\u00e9t\u00e9rodoxes : qui \u00e0 questionner l&rsquo;autorit\u00e9 des V\u00e9das, \u00e0 nier le fondement ultime du monde en lui substituant le vide comme le Bouddhisme ; qui \u00e0 instaurer une logique strictement relativiste comme le Jainisme ; qui \u00e0 professer une cosmologie dualiste comme le S\u00e2mkhya ; qui \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer le culte de Vishnu (Vasudeva Krishna) ou celui de Shiva (Pashupati) lesquels donneront respectivement les doctrines vishnouites et shiva\u00eftes ; qui enfin \u00e0 nier toute transcendance en n&rsquo;acceptant rien d&rsquo;autre en dehors de la r\u00e9alit\u00e9 sensible comme les mat\u00e9rialistes c\u00e2rvakas et les lok\u00e2yatas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes ces doctrines \u00e0 l&rsquo;exception des plus h\u00e9t\u00e9rodoxes, apparaissent dans la grande \u00e9pop\u00e9e de Mah\u00e2bh\u00e2rata o\u00f9 \u00e0 l&rsquo;incarnation de Vishnu sous forme de Krishna se m\u00ealeront des enseignements philosophiques et th\u00e9ologiques tr\u00e8s d\u00e9velopp\u00e9s comme par exemple la doctrine de s\u00e2mkhya-yoga dans la Bhagavad G\u00eeta. La grande \u00e9pop\u00e9e constitue de la sorte l&rsquo;encyclop\u00e9die de toutes les id\u00e9es et les croyances qui, plus tard, seront canonis\u00e9es dans des \u00e9crits d&rsquo;une concision d\u00e9concertante. \u00c0 partir de la p\u00e9riode des S\u00fbtras, toutes les \u00e9coles de pens\u00e9e qui ont \u00e9t\u00e9 accept\u00e9es par le brahmanisme seront fig\u00e9es dans des textes tr\u00e8s courts appel\u00e9s s\u00fbtra, sorte de formules br\u00e8ves, tr\u00e8s condens\u00e9es, propres \u00e0 \u00eatre conserv\u00e9es dans la m\u00e9moire. D&rsquo;o\u00f9 tendance \u00e0 commenter les s\u00fbtras et \u00e9crire des commentaires sur les commentaires, puis des commentaires sur le commentaire des commentaires, etc. Toute cette litt\u00e9rature de commentaires souvent fastidieux mais d&rsquo;une grande rigueur technique constituera la p\u00e9riode scolastique. On verra appara\u00eetre du c\u00f4t\u00e9 hindou de grands commentateurs-penseurs comme Shankara, R\u00e2m\u00e2nuja, V\u00e2caspati Mishra, Vijn\u00e2na Bhikshu, et du c\u00f4t\u00e9 bouddhiste des penseurs aussi audacieux que N\u00e2g\u00e2rjuna, Ashvaghosha puis Buddhaghosha. Cette p\u00e9riode sera le d\u00e9veloppement extraordinaire de la pens\u00e9e indienne qui, s&rsquo;\u00e9levant dans le ciel en une sorte de baroque flamboyante, projettera une structure architectonique sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;histoire des civilisations mais dont la pesanteur m\u00eame finira par l&rsquo;\u00e9touffer. De sorte qu&rsquo;\u00e0 partir du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle l&rsquo;Hindouisme s&rsquo;ankylose \u00e0 court d&rsquo;haleine. Il n&rsquo;y aura plus de cr\u00e9ation, mais r\u00e9p\u00e9tition, mani\u00e9risme, et enfin scl\u00e9rose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant parall\u00e8lement \u00e0 ce d\u00e9veloppement, un autre ph\u00e9nom\u00e8ne spirituel d&rsquo;une grande importance brillera d&rsquo;un \u00e9clat tout particulier : les relations de l&rsquo;Inde et de l&rsquo;Islam dues surtout au r\u00e8gne de la dynastie Moghole. C&rsquo;est au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle que le souverain de Kaboul, Babur, met fin \u00e0 la dynastie des Lodi pour fonder le fameux Empire des Moghols en 1556. Avec le petit-fils de Babur, Akbar, commente l&rsquo;\u00e8re la plus prestigieuse de grande activit\u00e9 litt\u00e9raire. La de l&rsquo;histoire r\u00e9cente de l&rsquo;Inde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant le r\u00e8gne d&rsquo;Akbar, consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 plus d&rsquo;un titre comme l\u2019\u00e2ge d&rsquo;or des relations indo-islamiques, commence une p\u00e9riode de grande activit\u00e9 litt\u00e9raire. La culture islamique des Moghols est surtout de langue persane. Outre le fait que le persan est la langue officielle de l&rsquo;administration, il v\u00e9hicule \u00e9galement toutes les valeurs culturelles de la pens\u00e9e et de la religion de sorte que, face au fanatisme religieux des Safavides en Iran, la cour des souverains Moghols devient un lieu de refuge privil\u00e9gi\u00e9 pour les po\u00e8tes et penseurs iraniens qui s&rsquo;y enracinent sans aucun d\u00e9paysement culturel. Une des \u0153uvres les plus marquantes de cette \u00e9poque est l&rsquo;entreprise de traduction des classiques sanskrits en persan ; ph\u00e9nom\u00e8ne sans doute aussi important que les traductions des textes grecs en syriaque, puis en arabe, ou les traductions des textes arabes en latin effectu\u00e9es \u00e0 Tol\u00e8de d\u00e8s le milieu du XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se constitue de v\u00e9ritables \u00e9quipes de traducteurs auxquelles participent les meilleurs esprits de l&rsquo;\u00e9poque ; Fayz\u00ee le &lsquo;Prince des po\u00e8tes&rsquo;, son fr\u00e8re Abol Fazl, ministre et historien, etc. On traduit le Mah\u00e2bh\u00e2rata, le R\u00e2m\u00e2yana, la Bhavagad G\u00eeta, l&rsquo;Atharvaveda, le Pancatantra et beaucoup d&rsquo;autres ouvrages. Cet esprit de syncr\u00e9tisme s&rsquo;\u00e9clipse sous le successeur d&rsquo;Akbar, Jah\u00e2ng\u00eer, mais conna\u00eet un dernier \u00e9clat avec le prince imp\u00e9rial D\u00e2r\u00e2 Shok\u00fbh, qui pareil \u00e0 son arri\u00e8re-grand-p\u00e8re montre un int\u00e9r\u00eat tr\u00e8s vif pour l&rsquo;Hindouisme et l&rsquo;\u00e9tude comparative des religions. Le Sirr-e Akbar (le plus grand des Myst\u00e8res), titre donn\u00e9 \u00e0 la traduction des cinquante Upanishads entreprise par D\u00e2r\u00e2 est l&rsquo;\u0153uvre ma\u00eetresse de la s\u00e9rie de m\u00eame que celle qui exer\u00e7a la plus grande influence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u0153uvre de D\u00e2r\u00e0 est l&rsquo;apoth\u00e9ose en m\u00eame temps que le d\u00e9clin d&rsquo;un grand effort de r\u00e9conciliation entre les deux religions de l&rsquo;Inde : l&rsquo;Hindouisme et l&rsquo;Islam. La mort tragique de D\u00e2r\u00e2, ex\u00e9cut\u00e9 par son fr\u00e8re fanatique Awrangz\u00eeb le 10 septembre 1659, met fin au r\u00eave de r\u00e9conciliation des deux communaut\u00e9s religieuses dont l&rsquo;\u00e9chec aboutira au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle \u00e0 la partition de l&rsquo;Inde et du Pakistan. A parti du XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle l&rsquo;histoire de l&rsquo;Inde est une suite d&rsquo;\u00e9checs dont le r\u00e9sultat sera l&rsquo;annexion du sous-continent \u00e0 l&rsquo;Empire britannique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 la Chine, elle aussi manifeste des signes d&rsquo;\u00e9puisement \u00e0 partir des XVI<sup>e<\/sup> et XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles. Les grandes p\u00e9riodes de l&rsquo;histoire chinoise s&rsquo;\u00e9chelonnent sur presque 4.000 ans, de la dynastie Xia (2207-1766 A.C.) jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de la dynastie sino-manchoue des Qing (1644-1911), en passant pour ne citer que quelques exemples par la dynastie des Zhou (1121-256 A.C.) \u2014 pendant laquelle, au VI<sup>e<\/sup>\/VII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle A.C. apparaissent Lao Zi et Confucius \u2014, des Han (206 A.C. &#8211; 220 P.C.), des Tang (618-907), des Song (960-1127), des Yuan (1272-1367) et des Ming (1368-1644).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la dynastie des Tang consid\u00e9r\u00e9e comme l&rsquo;apog\u00e9e de la culture chinoise fut une p\u00e9riode de r\u00e9unification de l&#8217;empire qui fit de la Chine une grande puissance de l&rsquo;Asie, avec ses m\u00e9tropoles imp\u00e9riales et le rayonnement de sa culture ; si cette dynastie fut la p\u00e9riode de r\u00e9conciliation des trois grandes religions de Chine : Confucianisme, Tao\u00efsme et Bouddhisme, de m\u00eame que p\u00e9riode de l&rsquo;\u00e9panouissement de la po\u00e9sie (Li Po, Tu Fu) et de l&rsquo;architecture (le Bouddha colossal des grottes de Langman achev\u00e9 en 676), il n&rsquo;en fut pas de m\u00eame de la derni\u00e8re dynastie chinoise de l&rsquo;\u00e9poque manchoue. L&rsquo;\u00e9poque de la dynastie Qing sera par contre l&rsquo;\u00e8re de grandes compilations des encyclop\u00e9dies et des collections litt\u00e9raires. On se met \u00e0 faire le bilan de ce que l&rsquo;on a accumul\u00e9, \u00e0 se mesurer contre les mod\u00e8les du pass\u00e9, \u00e0 remonter aux sources tout en enlevant les strates successives des interpr\u00e9tations suppos\u00e9es fallacieuses qui ont alourdi les textes canoniques. La po\u00e9sie, tout en imitant les Tang et les Song, manque d&rsquo;inspiration et devient un jeu d&rsquo;\u00e9rudits soucieux d&rsquo;\u00e9pater par une p\u00e9danterie savante. La tendance g\u00e9n\u00e9rale de cette p\u00e9riode sera donc la renaissance, et ceci d&rsquo;autant plus que d\u00e8s la fin de la dynastie Ming l&rsquo;influence occidentale s&rsquo;\u00e9tait faite sentir gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;apport des missionnaires j\u00e9suites et les Chinois eurent \u00e0 affronter \u00e0 cette \u00e9poque et l&rsquo;assaut des techniques in\u00e9dites dont ils n&rsquo;avaient aucune connaissance et la doctrine religieuse qui leur \u00e9tait sous-jacente. D&rsquo;ailleurs m\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque Ming, le retour aux sources est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la mode : la po\u00e9sie et la prose se mettent \u00e0 imiter les grands ma\u00eetres du pass\u00e9 et le po\u00e8te Li Meng Yang (1472-1529) pr\u00e9conise le retour \u00e0 l&rsquo;antique, rejetant la litt\u00e9rature post-Han. Au sujet de la renaissance des lettres, J.P. Dieny \u00e9crit : \u00ab\u00a0La tendance \u00e0 faire revivre le pass\u00e9 est sensible dans toute la production litt\u00e9raire de l&rsquo;\u00e9poque manchoue, ainsi que dans ses arts. Dans les belles-lettres, on voit repara\u00eetre l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre tous les styles, tous les genres du pass\u00e9 ; sans qu&rsquo;il s&rsquo;agisse cependant de simples imitations artificielles et st\u00e9riles : dans beaucoup de ces genres, les \u00e9crivains des Qing atteignent une rare perfection et r\u00e9ussissent \u00e0 s&rsquo;exprimer de mani\u00e8re originale\u00a0\u00bb. (<em>Encyclopaedia Universalis<\/em>, vol. II, Paris 1980, p. 325)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ce besoin de revenir en arri\u00e8re est aussi une renaissance des \u00e9tudes philologiques. Ainsi Gu Yanwu veut restituer au Confucianisme son authenticit\u00e9 premi\u00e8re, eu \u00e9gard au fait que selon lui les n\u00e9o-confucianistes des Song et des Ming ont fauss\u00e9 la doctrine originelle. D&rsquo;o\u00f9 son effort incessant pour d\u00e9blayer les couches successives d&rsquo;ex\u00e9g\u00e8ses qui collant aux textes canoniques s&rsquo;interposent entre le texte et le lecteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dai Zhen (1723-1777), qui fut le plus grand philologue de cette \u00e9poque, et connut d\u00e8s sa jeunesse l&rsquo;astronomie et les math\u00e9matiques introduites par les j\u00e9suites, appliqua cette nouvelle m\u00e9thode \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation des textes confuc\u00e9ens. \u00ab\u00a0Son \u0153uvre est en r\u00e9alit\u00e9 une r\u00e9interpr\u00e9tation de toute la pens\u00e9e de l&rsquo;antiquit\u00e9 chinoise\u00a0\u00bb. En d\u00e9pit de la renaissance que l&rsquo;on constate dans tous les domaines, la pens\u00e9e chinoise de cette p\u00e9riode n&rsquo;est pas cr\u00e9atrice au sens o\u00f9 elle le fut sous la p\u00e9riode des Tang mais une remont\u00e9e aux sources et une mise en question d&rsquo;une tradition encombrante qui, selon ses penseurs, a troubl\u00e9 la transparence des origines. Ainsi Hui Dong (1697-1758) affirme que pour mieux conna\u00eetre les textes canoniques, il faut remonter \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se des Han ant\u00e9rieure au Bouddhisme et au r\u00e9veil du Tao\u00efsme ; d&rsquo;o\u00f9 le nom d&rsquo;\u00e9cole (de l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se) des Han (Ibid.). La critique sape la tradition pour mieux faire appara\u00eetre le joyau qui se cache dans la gangue de fausses interpr\u00e9tations. Mais il n&rsquo;innove pas, elle ne commence pas une \u00e8re de nouvelles r\u00e9flexions ou de changements de regard. Elle n&rsquo;aboutit pas \u00e0 la s\u00e9cularisation du monde, ni au changement de paradigme, qui allaient bouleverser l&rsquo;Occident des temps modernes. Les similitudes entre Gu Yanwu et Luther, entre le po\u00e8te contestataire et libertaire Yuan Mei (1716-1798) et Voltaire (Ibid.), s&rsquo;arr\u00eatent peut-\u00eatre l\u00e0. Ces critiques malgr\u00e9 leur originalit\u00e9 ne d\u00e9clenchent pas le r\u00e8gne de la Critique telle qu&rsquo;elle fut inaugur\u00e9e au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle par les Lumi\u00e8res. Elles ne marquent pas non plus une mutation \u00e9pist\u00e9mologique en rupture avec la Weltanschauung chinoise puisque le but vis\u00e9 est pr\u00e9cis\u00e9ment de retrouver la vision primitive du pass\u00e9. Ces critiques montent plut\u00f4t que l&rsquo;\u00e9lan cr\u00e9ateur de l&rsquo;esprit chinois qui s&rsquo;\u00e9tait cristallis\u00e9 pendant des mill\u00e9naires dans les canons culturels est arriv\u00e9 \u00e0 son terme et qu&rsquo;aucune vision nouvelle en rupture avec le pass\u00e9 ne s&rsquo;y est substitu\u00e9e. De sorte que cette renaissance ne d\u00e9bouchera jamais sur la modernit\u00e9 des \u00e2ges nouveaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9clin de ces civilisations asiatiques met \u00e9galement un terme \u00e0 leurs croisements f\u00e9conds. L&rsquo;\u00e8re des grandes traductions qui donna naissance aux rencontres fructueuses entre l&rsquo;Inde et la Chine, entre l&rsquo;Iran et l&rsquo;Inde, la Chine et le Japon, touche \u00e0 sa fin. Ces grandes civilisations s&rsquo;isolent les unes par rapport aux autres et se braquent toutes vers l&rsquo;Occident. Elles se retirent de l&rsquo;histoire, entrent dans une phase d&rsquo;attente, cessent de se renouveler et puisent dans les stocks. Elles sont pareilles \u00e0 ces riches familles aristocratiques qui, d\u00e9pass\u00e9e par les \u00e9v\u00e9nements, ruin\u00e9es par le d\u00e9calage des r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques, sauvent la face en \u00e9coulant en douceur les collections ancestrales : bijoux, tableaux, tapis, argenterie, tout y passe jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 on se rendra \u00e0 cette \u00e9vidence am\u00e8re qu&rsquo;on n&rsquo;a plus rien \u00e0 offrir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce retrait de l&rsquo;histoire affecte aussi dans une certaine mesure l&rsquo;Am\u00e9rique latine. Octavio Paz fait remarquer \u00e0 juste titre que si les Iraniens, les Hindous et les Chinois appartiennent \u00e0 des civilisations diff\u00e9rentes de l&rsquo;Occident, les Latino-Am\u00e9ricains eux sont la prolongation de la civilisation occidentale. Leur cordon ombilical se rattache \u00e0 l&rsquo;Espagne et au Portugal. Ils repr\u00e9sentent par cons\u00e9quent l&rsquo;un des p\u00f4les am\u00e9ricains de l&rsquo;Occident, l&rsquo;autre \u00e9tant constitu\u00e9 par les \u00c9tats-Unis et le Canada (Octavio Paz, <em>Une plan\u00e8te et quatre ou cinq mondes<\/em>, Gallimard 1985, p. 189). Cependant ce rattachement cache d&rsquo;importantes diff\u00e9rences. Paz en \u00e9num\u00e8re trois : 1) l&rsquo;apport culturel des communaut\u00e9s indiennes qui provient des civilisations pr\u00e9colombiennes ; 2) le caract\u00e8re sp\u00e9cifique de la civilisation hispanique marqu\u00e9 par l&rsquo;Islam ; et 3) la Contre-R\u00e9forme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celle-ci fut la n\u00e9gation de la modernit\u00e9 naissante. La monarchie espagnole confondant sa cause avec celle d&rsquo;une id\u00e9ologie s&rsquo;identifie avec une foi universelle et avec une seule interpr\u00e9tation\u00a0 de cette foi. Le monarque espagnol devient un hybride de Th\u00e9odose le Grand et d&rsquo;Abd al-Rahman III, premier Calife de Cordoue. (Ibid., p. 191)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces diff\u00e9rences feront en sorte que l&rsquo;Am\u00e9rique latine restera historiquement d\u00e9cal\u00e9e par rapport \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord. Car si les Nord-Am\u00e9ricains naissent avec la R\u00e9forme et l&rsquo;Encyclop\u00e9die, c&rsquo;est-\u00e0-dire avec le monde moderne, les Latino-Am\u00e9ricains eux apparaissent dans l&rsquo;histoire avec la Contre-R\u00e9forme et le n\u00e9o scolastique, autrement dit contre le monde moderne (Ibid., p. 192). D&rsquo;o\u00f9 selon Paz la nature particuli\u00e8re de l&rsquo;Am\u00e9rique latine qui, tout en n&rsquo;\u00e9tant pas le Tiers-Monde n&rsquo;en reste pas moins le parent pauvre de l&rsquo;Occident. Ceci affectera et la nature de la litt\u00e9rature latino-am\u00e9ricaine et le comportement de ses intellectuels. Si la litt\u00e9rature hispano-am\u00e9ricaine est moderne : c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle refl\u00e8te d&rsquo;une certaine mani\u00e8re \u00ab\u00a0le creux laiss\u00e9 par les anciennes certitudes divines min\u00e9es par la critique\u00a0\u00bb, on ne pourrait pas en dire autant de la pens\u00e9e philosophique et politique qui elle demeure franchement anti-critique. Car l&rsquo;Am\u00e9rique latine a manqu\u00e9 l&rsquo;Encyclop\u00e9die et l&rsquo;Age critique. \u00ab\u00a0Nous n&rsquo;avons pas eu de XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle : avec la meilleure bonne volont\u00e9, nous ne pouvons comparer un Feijoo ou un Jovellanos avec Hume, Locke, Diderot, Rousseau, Kant. Voil\u00e0 la grande rupture : l\u00e0 o\u00f9 commence l&rsquo;\u00e2ge moderne, commence aussi notre s\u00e9paration\u00a0\u00bb. (Octavio Paz, <em>La fleur Saxifrage<\/em>, Gallimard, 1984. p. 74)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette rupture avec la modernit\u00e9 et les r\u00e9alit\u00e9s sociales qui s&rsquo;y incarnent feront en sorte que les id\u00e9es ne trouvant plus aucune contrepartie dans les r\u00e9alit\u00e9s sociales deviendront des masques, voire des id\u00e9ologies. Elles seront des \u00e9crans qui cachent et le sujet et son regard devant le r\u00e9el. D&rsquo;o\u00f9 divorce entre l&rsquo;id\u00e9e et l&rsquo;attitude. Si les id\u00e9es viennent des derniers cris de la mode politique, les attitudes elles, s&rsquo;enracinent dans les atavismes les plus tenaces. \u00ab\u00a0Les id\u00e9es sont d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, les attitudes sont celles d&rsquo;hier leurs a\u00efeux jur\u00e9s par Saint Thomas, eux ne jurent que par Marx, mais, pour les uns comme pour les autres, la raison est une arme au service d&rsquo;une V\u00e9rit\u00e9. La mission de l&rsquo;intellectuel est de la sauvegarder. Leur conception de la culture et de la pens\u00e9e est pol\u00e9mique et combative : ce sont des crois\u00e9s\u00a0\u00bb. (Octavio Paz, <em>Une plan\u00e8te&#8230;,<\/em> op. cit., p. 193)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces comportements schizophr\u00e9niques dont nous parle Paz, on les trouve d&rsquo;une fa\u00e7on encore plus accentu\u00e9e dans le monde islamique et chez les intellectuels du Tiers-Monde en g\u00e9n\u00e9ral. Or cette s\u00e9paration avec l&rsquo;\u00e2ge moderne co\u00efncide \u2014 et ceci est d&rsquo;une importance capitale \u2014 avec le changement de paradigme en Occident.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e0, le vieux monde s&rsquo;effrite, les canons culturels s&rsquo;effondrent. La scolastique vole en \u00e9clats et c&rsquo;est la Renaissance, puis le commencement de l&rsquo;\u00e2ge classique et la naissance de l&rsquo;\u00e2ge scientifico-technique. Ce retournement a des cons\u00e9quences \u00e9normes. Il est une r\u00e9volution tant dans le domaine des sciences que dans le regard de celui qui red\u00e9couvre le monde avec des lunettes nouvelles. L&rsquo;ancien paradigme d&rsquo;un monde ax\u00e9 sur l&rsquo;analogie perd son attrait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mati\u00e8re acquiert son droit non plus comme la n\u00e9gation de l&rsquo;\u00eatre, mais comme force cr\u00e9atrice de la nature. A la contemplation des visions premi\u00e8res se substituent l&rsquo;observation, puis l&rsquo;exp\u00e9rimentation v\u00e9rifiable selon les lois de la nature. Les math\u00e9matiques remplacent les puissances occultes. L&rsquo;histoire fait irruption comme mouvement de l&rsquo;esprit. Bref un changement radical s&rsquo;y op\u00e8re, qui n&rsquo;\u00e9pargne plus aucun de l&rsquo;\u00eatre. Mais tout ceci se fait en dehors de la port\u00e9e des grandes civilisations asiatiques, dans une aire culturelle limit\u00e9e essentiellement \u00e0 cette Europe de l&rsquo;Ouest qui, \u00e0 partir du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est le creuset du nouveau paradigme naissant, de m\u00eame que le berceau incontestable de la modernit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parall\u00e8lement \u00e0 ce d\u00e9placement nous constatons un recentrage de l&rsquo;\u00e9conomie. Fernand Braudel nous montre que le d\u00e9placement des centres de gravit\u00e9 est en rapport avec ce qu&rsquo;il appelle &lsquo;l&rsquo;\u00e9conomie-monde&rsquo; (Weltwirtshaff). Chaque \u00e9conomie-monde comprend une triple r\u00e9alit\u00e9 : un espace g\u00e9ographique, un p\u00f4le comme autrefois Londres et aujourd&rsquo;hui New-York et des zones successives. \u00ab\u00a0Chaque fois qu&rsquo;il y a un d\u00e9centrage, un recentrage s&rsquo;op\u00e8re, comme si une \u00e9conomie ne pouvait vivre sans un centre de gravit\u00e9, sans un p\u00f4le\u00a0\u00bb. (Fernand Braudel, <em>La dynamique du capitalisme<\/em>, Arthaud, Paris 1985, P. 91)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, un centrage se fait vers 1380 au profit de Venise, puis c&rsquo;est Anvers vers 1550-1560, ensuite un retour \u00e0 la M\u00e9diterran\u00e9e au b\u00e9n\u00e9fice de G\u00e8nes vers 1590-1610. Amsterdam dominera \u00e0 partir du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle pour presque deux si\u00e8cles. Entre 1780 et 1815, le centre de l&rsquo;\u00e9conomie-monde sera Londres et en 1929, le centre se d\u00e9place outre-Atlantique et se situe cette fois \u00e0 New-York.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec Londres comme centre, une page est tourn\u00e9e de l&rsquo;histoire \u00e9conomique. \u00ab\u00a0Pour la premi\u00e8re fois, l&rsquo;\u00e9conomie mondiale europ\u00e9enne, basculant les autres, va pr\u00e9tendre dominer l&rsquo;\u00e9conomie mondiale et s&rsquo;identifier avec elle \u00e0 travers un univers o\u00f9 tout obstacle s&rsquo;effacera devant l&rsquo;Anglais, lui d&rsquo;abord, mais aussi devant l&rsquo;Europ\u00e9en\u00a0\u00bb (Ibid., p. 107). Depuis quelques ann\u00e9es on parle d&rsquo;un nouveau recentrage vers le Pacifique. Les deux puissants riverains du pacifique, les \u00c9tats-Unis et le Japon deviennent en quelque sorte le nouveau p\u00f4le de la troisi\u00e8me r\u00e9volution technologique de sorte que le rapprochement in\u00e9vitable, courcircuitant l&rsquo;Europe, s&rsquo;incarne dans cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9 que John Naisbitt appelle &lsquo;U.S. &#8211; Japan Inc.&rsquo; (John Naisbitt, <em>The Year ahead<\/em>, 1986, Warner Books, New York, 1985, p. 21-37).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais que faut-il entendre par paradigme ? \u00ab\u00a0Le paradigme dit T. Kuhn repr\u00e9sente l&rsquo;ensemble des croyances, de valeurs reconnues, et de techniques qui sont communes aux membres d&rsquo;un groupe donn\u00e9\u00a0\u00bb. (Thomas S. Kuhn<em>, La structure des r\u00e9volutions scientifiques<\/em>, Flammarion, Paris, 1983, p. 238).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le paradigme est une certaine vision du monde \u00e0 laquelle adh\u00e8rent les membres d&rsquo;une communaut\u00e9 de scientifiques et de penseurs. Lorsque celle-ci change en raison des mutations scientifiques, le monde dans lequel vivent les scientifiques se modifie \u00e9galement et ceux-ci voient les choses d&rsquo;une autre fa\u00e7on, c&rsquo;est-\u00e0-dire avec un regard nouveau. Le changement de paradigme est comme un d\u00e9placement d&rsquo;une constellation \u00e0 une autre. Car non seulement les choses se d\u00e9voilent autrement mais m\u00eame nos r\u00e9actions agissent diff\u00e9remment. \u00ab\u00a0Ce qui, avant la r\u00e9volution (scientifique), \u00e9tait pour l&rsquo;homme de science un canard, devient un lapin. Ce qu&rsquo;il voyait comme l&rsquo;ext\u00e9rieur d&rsquo;une bo\u00eete, vu d&rsquo;en haut, lui appara\u00eet comme un int\u00e9rieur, vu de dessous\u00a0\u00bb (Ibid., p. 158). D&rsquo;o\u00f9 une transformation de perception visuelle qui accompagne tout changement de paradigme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En regardant par exemple la lune, le savant converti \u00e0 la th\u00e9orie copernicienne ne dira pas \u00ab\u00a0je voyais une plan\u00e8te, maintenant je vois un satellite\u00a0\u00bb, mais plut\u00f4t \u00ab\u00a0je prenais jadis la lune pour une plan\u00e8te, mais je me trompais\u00a0\u00bb. Entre jadis et aujourd&rsquo;hui s&rsquo;ins\u00e8re le changement de regard qui est la correction de la perception ant\u00e9rieure et cette correction est \u00e0 pr\u00e9sent un axe autour duquel s&rsquo;articulent \u00e0 la fois et les modifications des cat\u00e9gories perceptives et les transformations des comportements psychologiques. \u00ab\u00a0Lavoisier a vu de l&rsquo;oxyg\u00e8ne l\u00e0 o\u00f9 Priestley avait vu de l&rsquo;air d\u00e9phlogistiqu\u00e9 et o\u00f9 les autres n&rsquo;avaient rien vu du tout\u00a0\u00bb. \u00c0 partir du moment o\u00f9 il d\u00e9couvre l&rsquo;oxyg\u00e8ne, \u00ab\u00a0Lavoisier a travaill\u00e9 dans un monde diff\u00e9rent\u00a0\u00bb. (Ibid., p. 166-67)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si d&rsquo;autre part le balancement d&rsquo;un corps attach\u00e9 \u00e0 une ficelle s&rsquo;explique pour un aristot\u00e9licien comme une chute entrav\u00e9e, ne pouvant atteindre son repos qu&rsquo;apr\u00e8s un mouvement compliqu\u00e9, pour Galil\u00e9e il est d\u00e9j\u00e0 le pendule, c&rsquo;est-\u00e0-dire un corps capable de r\u00e9p\u00e9ter le m\u00eame mouvement \u00e0 l&rsquo;infini. Les pendules influenc\u00e9s par l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;impetus \u00ab\u00a0sont n\u00e9s de quelque chose qui ressemble beaucoup \u00e0 un renversement de la vision de la forme, produit par un nouveau paradigme\u00a0\u00bb. (Ibid., p. 169).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce nouveau paradigme trouvera sa forme philosophique dans la pens\u00e9e de Descartes o\u00f9 tous ses \u00e9l\u00e9ments sont d\u00e9j\u00e0 fortement articul\u00e9s. \u00c0 partir de ce moment commence la p\u00e9riode du conflit des paradigmes et le dialogue de sourds entre ceux qui convertis au nouveau paradigme vont transformer le monde et ceux qui rest\u00e9s en dehors vont en subir l&rsquo;impact dans tous les sens. Quelques exemples de ce dialogue de sourds. Les mondes correspondent les uns avec les autres en vertu des analogies occultes diront les d\u00e9fenseurs de l&rsquo;ancien paradigme. Au contraire, r\u00e9torqueront les nouveaux : ils s&rsquo;opposent comme deux mondes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : \u00e9tendue et pens\u00e9e sont li\u00e9es disjointement. Le monde a une finalit\u00e9 insisteront les premiers puisque causalit\u00e9 et finalit\u00e9 co\u00efncident dans l&rsquo;ind\u00e9termination de l&rsquo;\u00eatre, Et non ! r\u00e9pondront toujours les nouveaux, il est absurde de parler de fins l\u00e0 o\u00f9 tout d\u00e9coule avec une n\u00e9cessit\u00e9 infaillible de Dieu comme une cons\u00e9quence de sa cause. Pourtant, r\u00e9pondront les premiers, on ne peut pas nier le fait que les go\u00fbts, les, couleurs sont int\u00e9grantes de la nature des choses. Encore erreur, ils ne sont que des modes subjectifs de la pens\u00e9e. Ce que vous appelez chose n&rsquo;est que l&rsquo;\u00e9tendue n&rsquo;ayant pour propri\u00e9t\u00e9s que la divisibilit\u00e9, la figurabilit\u00e9, la mobilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et les Images que nous voyons dans les r\u00eaves, dans nos m\u00e9ditations, sont-elles aussi des illusions\u00a0? Pire encore, ce sont des images confuses, secr\u00e9t\u00e9es pour le d\u00e9lire de l&rsquo;imagination. Et ce dialogue de sourds continuera encore jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est Newton qui a donn\u00e9 corps au r\u00eave cart\u00e9sien. Int\u00e9grant les travaux de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs comme Copernic, Kepler, Galil\u00e9e et Descartes dans une puissante synth\u00e8se, il devient le couronnement scientifique du nouveau paradigme. D\u00e8s lors tout rentre dans l&rsquo;ordre jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Le monde fonctionne comme une machine mise en mouvement par les lois immuables. Et ce mod\u00e8le devient si puissant, si convaincant, qu&rsquo;il finit par influencer non seulement les sciences dures mais aussi les sciences humaines. F. Capra, dans son livre <em>The Turning Point <\/em>(Flamingo, London, 1984), en montre l&rsquo;application dans le concept m\u00e9canique de la vie en biologie, dans le mod\u00e8le biom\u00e9dical, dans la psychologie, dans les sciences \u00e9conomiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bref dans tous les syst\u00e8mes r\u00e9ductionnistes. Il est vrai que nous assistons depuis les grandes r\u00e9volutions scientifiques du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle (th\u00e9orie de la relativit\u00e9, m\u00e9canique quantique) \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un nouveau paradigme qui, par rapport \u00e0 l&rsquo;ancien, \u00e0 l&rsquo;avantage d&rsquo;\u00eatre organique, holistique et \u00e9cologique. Mais si l&#8217;emprise de ce nouveau paradigme se fait sentir plus ou moins dans toutes les sciences et qu&rsquo;il s&rsquo;accompagne aussi d&rsquo;une mutation technologique aux dimensions plan\u00e9taires, l&rsquo;ancien n&rsquo;en reste pas moins op\u00e9ratif et n&rsquo;a pas abdiqu\u00e9 pour autant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les civilisations extra-occidentales vivent ainsi \u00e0 l&rsquo;heure de deux paradigmes : le leur et celui issu des grandes r\u00e9volutions, scientifiques. Elles subissent en outre les retomb\u00e9es discr\u00e8tes du troisi\u00e8me paradigme qui est en train de transformer le monde et dont on voit la mise en \u0153uvre dans les soci\u00e9t\u00e9s postindustrielles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment donc l&rsquo;homme vivant dans un monde o\u00f9 se confrontent des mod\u00e8les aussi oppos\u00e9s va-t-il s&rsquo;accommoder de cet \u00e9tat de chose sans encourir le risque d&rsquo;aboutir \u00e0 des comportements absurdes ? Comment endiguer la vague qui le submerge de tous c\u00f4t\u00e9s ? Puisqu&rsquo;au fond la collision des deux paradigmes sous-entend aussi les conflits qui opposent la modernit\u00e9 et la tradition tout autant que les d\u00e9calages ontologique, psychologique et esth\u00e9tique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 changement, saut qualitatif, progr\u00e8s et mutation, de l&rsquo;autre, pesanteur sociologique, inertie traditionnelle, scl\u00e9rose et id\u00e9ologies de combat. Entre ceux deux paradigmes, il n&rsquo;y a pas seulement diff\u00e9rences de toutes sortes mais aussi historiquement une sym\u00e9trie inverse. Par exemple, Paz (Octavio Paz, <em>Conjonctions et disjonctions<\/em>, Gallimard, 1971, p. 55-69) dans une comparaison entre le Bouddhisme et le Christianisme parvient \u00e0 une conclusion fort int\u00e9ressante en comparant les \u00e9tapes successives du Bouddhisme et du Christianisme, il montre que leur d\u00e9veloppement s&rsquo;est fait en sens inverse. Si le Bouddhisme a d\u00e9but\u00e9 comme une r\u00e9action contre l&rsquo;orthodoxie brahmanique, il devient tr\u00e8s vite une philosophie (l&rsquo;\u00e9cole des Sarv\u00e2stiv\u00e2din du Petit V\u00e9hicule), puis devient une m\u00e9taphysique avec les grandes cr\u00e9ations du Mah\u00e2y\u00e2na, enfin une religion ritualiste avec le Tantrisme. Le Christianisme en revanche parcourt le chemin inverse : \u00e0 sa naissance il est d\u00e9j\u00e0 une religion de salut. Il cr\u00e9e une philosophie avec le P\u00e8res de l&rsquo;\u00c9glise, puis devient une m\u00e9taphysique, ensuite avec la R\u00e9forme (c&rsquo;est-\u00e0-dire avec le d\u00e9but du changement de paradigme survenu en Occident) \u00ab\u00a0il passe de la m\u00e9taphysique \u00e0 la critique et du rite \u00e0 la morale\u00a0\u00bb\u00a0(Ibid., p. 58). La phase finale du Christianisme est le Protestantisme, tandis que celle du Bouddhisme est le Tantrisme. Si le premier est un mouvement de l&rsquo;incarnation \u00e0 la d\u00e9sincarnation, le second sera au contraire un mouvement de la d\u00e9sincarnation \u00e0 l&rsquo;incarnation des Images (Ibid., p. 68). En d&rsquo;autres termes, dans son rapport avec le corps, le Christianisme adopte une attitude de \u00ab\u00a0disjonction\u00a0\u00bb, tandis que le Bouddhisme sous forme de Tantrisme est la doctrine de la \u00ab\u00a0conjonction\u00a0\u00bb du corps et de l&rsquo;esprit et \u00ab\u00a0pr\u00f4ne une exp\u00e9rience totale, charnelle et spirituelle, qui doit se r\u00e9aliser concr\u00e8tement et r\u00e9ellement dans le rite \u00a0\u00bb (Ibid., p. 72)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces diff\u00e9rences et tant d&rsquo;autres que ce soit sous forme de disjonction ou de conjonction, d&rsquo;individuation spirituelle ou de subjectivisme, de rapports abstraits ou concrets avec le corps, le rite et la morale, d\u00e9notent un changement de paradigme et soulignent l&rsquo;incompatibilit\u00e9 de deux mondes en somme radicalement oppos\u00e9s. Or ce d\u00e9calage ne fut per\u00e7u par les Orientaux qu&rsquo;au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, surtout \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de l&rsquo;expansion coloniale et de la rencontre avec la puissance industrielle de l&rsquo;Occident. Les r\u00e9actions \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ce d\u00e9fi ont \u00e9t\u00e9 diverses et ont connu des phases diff\u00e9rentes. Prenons ici l&rsquo;exemple du monde islamique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la prise de conscience du monde islamique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie occidentale, on distingue deux p\u00e9riodes : la renaissance (Nahda) et l&rsquo;\u00e8re des r\u00e9volutions (Thawra). La premi\u00e8re phase s&rsquo;\u00e9tend, selon Arkoun (Mohammed Arkoun, <em>La pens\u00e9e arabe<\/em>, P.U.F., 1979), de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle jusqu&rsquo;\u00e0 1950. Et la seconde dure toujours et a trouv\u00e9 peut-\u00eatre son aboutissement dans la R\u00e9publique islamique de l&rsquo;Iran. Or, comment le monde islamique a-t-il fait front \u00e0 ce nouveau d\u00e9fi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui frappa tout d&rsquo;abord les musulmans fut la r\u00e9alit\u00e9 du retard. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1880 ce th\u00e8me nourrira toute une pl\u00e9iade de penseurs musulmans. Ce sera aussi l&rsquo;un des sujets constants du journal arabe Al-Urwa al-Wuthq\u00e2 (le lien indissoluble), fond\u00e9 \u00e0 Paris en 1884 par l&rsquo;iranien Jam\u00e2l-ed-d\u00een Asad Ab\u00e2d\u00ee, dit Afgh\u00e2n\u00ee, et l&rsquo;\u00e9gyptien Mohammad \u2018Abduh. Ce journal invitera les musulmans \u00e0 lutter contre l&rsquo;obscurantisme, le fanatisme, l&rsquo;immobilisme social, \u00e0 combattre l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie occidentale dans les territoires de l&rsquo;Islam, d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;id\u00e9e de panislamisme, de retour aux sources, de la renaissance islamique. Les grands th\u00e8mes abord\u00e9s dans cette revue seront repris par Rash\u00eed Rid\u00e2, l&rsquo;un des proches d\u2019Abduh dans sa revue r\u00e9formiste Al-Man\u00e2r (Le Caire, 1898), de m\u00eame que par le syrien Abd aI-Rahm\u00e2n al-Kaw\u00e2kib\u00ee (1854-1902) et beaucoup d&rsquo;autres. Dans ces th\u00e8mes, on per\u00e7oit deux tendances : une autocritique (le th\u00e8me du retard) et un effort pour justifier l&rsquo;id\u00e9e que si les musulmans souffrent de tant de revers, c&rsquo;est qu&rsquo;ils ont corrompu la vraie religion de sorte que l&rsquo;Islam est devenu \u00ab\u00a0comme une fourrure mise \u00e0 l&rsquo;envers\u00a0\u00bb (Ali Merad, <em>L&rsquo;Islam contemporain<\/em>, P.U.F., Paris, 1984, p. 43)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jam\u00e2l-ed-d\u00een sera le chef de file de ce renouveau. Dans une c\u00e9l\u00e8bre conf\u00e9rence prononc\u00e9e le 8 novembre 1872 au Albert Hall de Calcutta, il entre de plain-pied dans le vif du sujet. Voici ce qu&rsquo;il dit : \u00ab\u00a0le gouvernement Ottoman et le Khedivat d&rsquo;\u00c9gypte ont depuis soixante ans, cr\u00e9\u00e9 des \u00e9coles scientifiques sans pouvoir en tirer le moindre profit, car la philosophie n&rsquo;y est pas enseign\u00e9e. Or, l&rsquo;absence d&rsquo;esprit philosophique fait qu&rsquo;il leur est impossible d&rsquo;aboutir \u00e0 des r\u00e9sultats dans les autres branches scientifiques&#8230; Nous pouvons affirmer qu&rsquo;un peuple dot\u00e9 d&rsquo;esprit philosophique, m\u00eame s&rsquo;il est dans l&rsquo;ignorance de disciplines scientifiques particuli\u00e8res, se trouve, gr\u00e2ce \u00e0 cet esprit philosophique, pr\u00eat \u00e0 acqu\u00e9rir des connaissances dans divers domaines scientifiques\u00a0\u00bb. (Traduit et cit\u00e9 par H. Pakdaman, Djamal-ed-din Assad Abad\u00ee dit Afghani, G.P. Maisonneuve et Larose, Paris, p. 243)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par esprit philosophique (r\u00fbh-e-falsafi), Jam\u00e2l-ed-d\u00een entend l&rsquo;esprit nouveau : c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;esprit scientifique. Il s&rsquo;\u00e9tonne que les penseurs islamiques \u00ab\u00a0accroupis devant une lampe \u00e0 p\u00e9trole durant toute la nuit\u00a0\u00bb ne se demandent jamais \u00ab\u00a0pourquoi cette lampe fume-t-elle lorsqu&rsquo;elle est couverte\u00a0\u00bb (Ibid., p. 244). Bref, il leur reproche leur manque de curiosit\u00e9, leur apathie, leur inconscience obnubilante. Car les Occidentaux ne s&rsquo;introduisent pas uniquement chez nous par les puissances des armes mais par tout un r\u00e9seau d&rsquo;innovations scientifiques : lignes t\u00e9l\u00e9graphiques, chemins de fer, machines \u00e0 vapeur, phonographes, appareils de photographie, microscopes et t\u00e9lescopes. \u00ab\u00a0Est-il admissible que vous d\u00e9laissiez tous ces probl\u00e8mes parce qu&rsquo;ils ne figurent pas dans le <em>Shif\u00e2<\/em> d&rsquo;Avicenne ou dans le<em> Hikmat al-lshr\u00e2q<\/em> de Shih\u00e2bodd\u00een Sohravard\u00ee ?\u00a0\u00bb (Ibid., p 288)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autres penseurs comme l&rsquo;\u00e9gyptien &lsquo;Abduh, l&rsquo;indien Mohammad Iqb\u00e2l, le syrien al-Kaw\u00e2kib\u00ee, l&rsquo;\u00e9gyptien al-Qas\u00eem\u00ee aborderont le th\u00e8me de l&rsquo;arri\u00e9ration (ta&rsquo;akhkhur), de l&rsquo;inertie (jum\u00fbd) en leur opposant les id\u00e9es d&rsquo;\u00e9volution (tatawwur), de progr\u00e8s (taraqqi) h\u00e9rit\u00e9s de l&rsquo;Occident. On revalorisera l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;innovation (bid\u2019a) condamn\u00e9e par l&rsquo;Islam comme \u00ab\u00a0la pire des choses\u00a0\u00bb, on parlera de l&rsquo;ouverture de la porte d&rsquo;\u00eejtih\u00e2d (effort de d\u00e9cision personnelle) ferm\u00e9e depuis longtemps (R. Brunschvig, \u00ab\u00a0Probl\u00e8me de la d\u00e9cadence\u00a0\u00bb in <em>Classicisme et d\u00e9clin\u00a0 culturel dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;Islam<\/em>, G.P. Maisonneuve et Larose, 1977, p. 29-51). On ira jusqu&rsquo;\u00e0 justifier le progr\u00e8s en affirmant que l&rsquo;id\u00e9e y \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 implicite dans le Qor\u00e2n. Mais \u00e0 l&rsquo;exception de tr\u00e8s rares penseurs qui oseront souhaiter une rupture brutale avec le pass\u00e9, la plupart des r\u00e9actions garderont d&rsquo;\u00eatre iconoclastes. Un Jam\u00e2led-d\u00een tout en \u00e9tant d&rsquo;accord avec Renan sur bons nombres de points essentiels (<em>Ernest Renan avait prononc\u00e9 une conf\u00e9rence retentissante : L&rsquo;Islamisme et la Science, \u00e0 la Sorbonne, le 29 mars 1883 publi\u00e9e dans le Journal des d\u00e9bats, o\u00f9 il affirmait cat\u00e9goriquement que l&rsquo;Islam est contraire \u00e0 l&rsquo;esprit scientifique. La r\u00e9ponse de Jamil-ed-din fut plut\u00f4t mod\u00e9r\u00e9e<\/em>), n&rsquo;en sera pas moins le promoteur militant du panislamisme, un Iqb\u00e2l imbu de Bergson et de Nietzsche fera d&rsquo;\u00e9normes acrobaties mentales pour concilier le progr\u00e8s avec le Qor\u00f4n [cf. Qor\u00e2n LXXI, 14 : \u00ab\u00a0Il vous a cr\u00e9\u00e9s par stades (atw\u00e2ran)\u00a0\u00bb ; LXXIV, 19 : \u00ab\u00a0Vous serez transf\u00e9r\u00e9s de degr\u00e9 (tabaqan &lsquo;an tabaq\u00een)\u00a0\u00bb], un &lsquo;Abduh cherchera les mod\u00e8les exemplaires dans l&rsquo;\u00e2ge l&rsquo;or de l&rsquo;Islam primitif. On fera somme toute une distinction ; l&rsquo;Islam est innocent, ce sont les musulmans qui sont corrompus. L&rsquo;Islam est une fourrure mise \u00e0 l&rsquo;envers, retournez-la et tout marchera. Or dans cette premi\u00e8re phase de rencontre, les penseurs tout en \u00e9tant conscients des enjeux du probl\u00e8me, n&rsquo;en restent pas moins ambigus. On sent les germes de la d\u00e9cr\u00e9pitude, on voit le d\u00e9clin, mais on veut \u00e0 la fois progresser et conserver ce qui freine ce m\u00eame progr\u00e8s. On cherche des boucs \u00e9missaires, on d\u00e9place le probl\u00e8me vers les institutions qui incarnent la religion plut\u00f4t que de critiquer le paradigme qui la sous-tend. Si l&rsquo;Islam est malade, la raison en est que la connaissance est devenue l&rsquo;apanage exclusif des enturbann\u00e9s ignorants qui s\u00e8ment partout la discorde et l&rsquo;obscurantisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais on ne se rend pas \u00e0 cette \u00e9vidence que le nouveau paradigme ne peut s&rsquo;instaurer qu&rsquo;au d\u00e9triment de l&rsquo;ancien. Dire que l&rsquo;Islam n&rsquo;est pas incompatible avec la science et que celle-ci y est m\u00eame virtuellement contenue, ne r\u00e9sout ni le probl\u00e8me de l&rsquo;Islam ni celui de la science, puisqu&rsquo;entre les deux s&rsquo;interpose le champ creux de leur irr\u00e9ductibilit\u00e9. Cela \u00e9quivaut aussi \u00e0 d\u00e9mythiser l&rsquo;Islam tout en resacralisont le langage de la science. La r\u00e9surgence de l&rsquo;Islam, en supposant m\u00eame qu&rsquo;elle fut possible sous sa forme primitive, ne pourra balayer d&rsquo;un revers de la main \u2014 et ceci avec la meilleure volont\u00e9 du monde \u2014 ce renversement \u00e9pist\u00e9mologique qui a permis la r\u00e9volution scientifique depuis plus de quatre si\u00e8cles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu&rsquo;on passe de la p\u00e9riode de la renaissance (Nahda) \u00e0 la p\u00e9riode des r\u00e9volutions (Thawra), les choses changent de registre. Entre ces deux p\u00e9riodes il y a discontinuit\u00e9 et continuit\u00e9 \u00e0 la fois. La discontinuit\u00e9 tient \u00e0 la modification du langage, car cette phase est surtout id\u00e9ologique. Arkoun fait remarquer pertinemment : \u00ab\u00a0Il s&rsquo;agit moins de saisir le r\u00e9el objectif \u2014 comme s&rsquo;y efforce la pens\u00e9e scientifique \u2014 que de transformer les conditions d&rsquo;existence jug\u00e9es insupportables en conditions id\u00e9alis\u00e9es pour \u00eatre plus d\u00e9sirables\u00a0\u00bb. (<em>La pens\u00e9e arabe<\/em>, op. cit., p. 107). En d&rsquo;autres termes la phase critique de la pens\u00e9e \u2014 militante \u00e0 la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dente, surtout en ce qui concerne l&rsquo;ankylose de la culture \u2014 se d\u00e9tourne de sa t\u00e2che \u00e9pist\u00e9mologique pour devenir platement sociologique. Les solutions toutes faites se substituent \u00e0 la fra\u00eecheur des premiers questionnements, \u00e0 la critique des premi\u00e8res heures se substitue l&rsquo;id\u00e9ologie de combat. Mais il y a aussi continuit\u00e9 car le th\u00e8me de l&rsquo;authenticit\u00e9 (as\u00e2la), des mod\u00e8les exemplaires (les premiers musulmans), du retour, de l&rsquo;omniscience miraculeuse du Qor\u00e2n, bref toute la mythologie de l&rsquo;Islam qui bouillonnait nagu\u00e8re dans l&rsquo;imaginaire des penseurs de la Nahda va \u00e9pouser \u00e0 pr\u00e9sent une dimension d\u00e9lirante et nous assisterons \u2014 int\u00e9grisme aidant \u2014 \u00e0 une explosion de l&rsquo;inconscient collectif avec toute sa terreur et sa mis\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais que s&rsquo;est-il pass\u00e9 entre ces deux phases ? Je pense qu&rsquo;entre les deux il y a eu int\u00e9riorisation du paradigme nouveau mais d&rsquo;une fa\u00e7on perverse et d\u00e9fectueuse. Je m&rsquo;explique. Les penseurs de la Nahda, en d\u00e9pit de leur amour pour l&rsquo;Islam et de leur ambivalence, posent n\u00e9anmoins des questions essentielles. Ils comparent, ils se rendent compte du d\u00e9calage, mettent le doigt sur des probl\u00e8mes r\u00e9els et surtout ils se gardent d&rsquo;\u00eatre des hommes de ressentiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e9gyptien al-Quas\u00eem\u00ee m\u00e8ne une charge \u00e0 fond contre les atavismes culturels des musulmans qui, en raison de leur soumission inconditionnelle \u00e0 Allah, refusent de voir la pr\u00e9pond\u00e9rance des lois de la nature, de la causalit\u00e9 scientifique. Mais tout en \u00e9tant conscients de l&rsquo;impact de l&rsquo;Occident, ce sont des hommes entre les deux cultures et ils ont le privil\u00e8ge de voir leur confrontement avec des yeux nouveaux. Par contre les id\u00e9ologues de la Thawra sont \u00ab\u00a0des occidentalis\u00e9s\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire que le paradigme dominant (une certaine modernit\u00e9 tronqu\u00e9e) a \u00e9t\u00e9 int\u00e9riorise d&rsquo;une fa\u00e7on perverse dans leur appareil perceptif. Mais de quelle modernit\u00e9 s&rsquo;agit-il ? Non pas la phase critique qui r\u00e9fl\u00e9chit, qui pose des questions, mais les derniers avatars des sous-produits d&rsquo;une vulgate marxiste qui, sous forme de paquets de savoirs r\u00e9ductionnistes, donne des choses des explications par trop simplistes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait dire que le regard nouveau est moderne, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, mais c&rsquo;est un regard mutil\u00e9. Car il reste en rupture avec l&rsquo;arch\u00e9ologie du savoir qui l&rsquo;a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Il n&rsquo;a pas \u00e9merg\u00e9 comme dirait Foucault \u00e0 la suite des ruptures \u00e9pist\u00e9miques mais a surgi comme le dernier rejeton sans m\u00e9moire d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9alogie amput\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s lors il sera aveugle et r\u00e9ducteur. Historiquement cette phase est la p\u00e9riode de l&rsquo;entre-deux, qui est celle des distorsions de toutes sortes, \u00e9pist\u00e9mologiques tout autant que psychologiques et esth\u00e9tiques. En fait les deux paradigmes (l&rsquo;ancien et le nouveau) se croisant l&rsquo;un l&rsquo;autre finiront par se d\u00e9former mutuellement : la modernit\u00e9 sera mesur\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aune de la Tradition tout comme celle-ci subira les entorses violentes de celle-l\u00e0. D&rsquo;o\u00f9 aussi un divorce entre ce regard mutil\u00e9 et les attitudes psychiques qui le conditionnent. Celles-ci n&rsquo;ayant pas \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9es progressivement aux mutations \u00e9pist\u00e9mologiques des temps nouveaux, restent ancr\u00e9es dans l&rsquo;ancienne vision empathique des choses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s lors on vivra \u00e0 l&rsquo;heure des deux paradigmes qui se repoussent, dont l&rsquo;un structure la perception mutil\u00e9e du regard, tandis que l&rsquo;autre y verse le contenu \u00e9motionnel des croyances. On pensera tenir un discours authentique l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;entretient qu&rsquo;un d\u00e9lire parano\u00efaque ; on croit \u00eatre musulman pur et dur alors qu&rsquo;on n&rsquo;est qu&rsquo;un sous-produit des derniers discours p\u00e9rim\u00e9s du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cas d&rsquo;un Shari&rsquo;at\u00ee &#8211; un des th\u00e9oriciens de la R\u00e9volution islamique &#8211; en est un des exemples les plus illustres. Dans une certaine mesure Shari&rsquo;at\u00ee est moins lucide que Jam\u00e2l-ed-d\u00een. Entre les deux hommes il y a cent ans de distance, et pourtant dans cette comparaison l\u2019illustre pr\u00e9d\u00e9cesseur sort victorieux. Jam\u00e2l-ed-d\u00een pose des questions br\u00fblantes dont l&rsquo;actualit\u00e9 n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9mentie jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour, Shari&rsquo;at\u00ee a des r\u00e9ponses toutes faites \u00e0 toutes les questions. Si le premier parle d&rsquo;esprit scientifique qu&rsquo;il faudrait co\u00fbte que co\u00fbte int\u00e9grer, le second nous donne le pi\u00e8tre exemple d&rsquo;une vision on ne peut plus r\u00e9ductrice. Tout s&rsquo;explique chez lui en termes marxistes d&rsquo;infra et super structures, en une vision manich\u00e9enne de l&rsquo;histoire, en une cascade d&rsquo;identifications en cha\u00eene. La pens\u00e9e de Shari&rsquo;at\u00ee est un m\u00e9lange de deux paradigmes qui vomissent l&rsquo;un sur l&rsquo;autre. Nous disions ailleurs : \u00ab\u00a0si on m\u00e9lange un Hegel d\u00e9muni de tout l&rsquo;appareil conceptuel du syst\u00e8me de la raison et de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;esprit, avec un Marx d\u00e9pouill\u00e9 de la th\u00e9orie, de la praxis, et un Islam amput\u00e9 de ses deux p\u00f4les (mabda&rsquo; &#8211; origine &#8211; et ma&rsquo;\u00e2d\u00a0 &#8211; retour -), nous obtenons une soupe \u00e9paisse o\u00f9 tous les \u00e9l\u00e9ments agglom\u00e9r\u00e9s apparaissent d\u00e9sinvestis de leur teneur ontologique, du fait qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9s de la base qui les constitue et justifie leur raison d&rsquo;\u00eatre. Une telle pens\u00e9e ne peut \u00eatre qu&rsquo;une pens\u00e9e sans objet et, partant, une pens\u00e9e sans lieu\u00a0\u00bb. (Daryush Shayegan, <em>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une r\u00e9volution religieuse ?<\/em>, Les presses d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, Paris, 1982, p. 230)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet \u00e9tat de chose constitue le comportement de l&rsquo;intellectuel id\u00e9ologue du monde islamique qui reste d\u00e9chir\u00e9 entre ses convictions politiques et ses comportements psychologiques. Divorce douloureux qui fait de nos id\u00e9ologues non pas des penseurs critiques, mais des crois\u00e9s qui vont sans rel\u00e2che \u00e0 la conqu\u00eate des moulins \u00e0 vent et ceci au d\u00e9triment de ce bon sens qui, n&rsquo;en d\u00e9plaise \u00e0 Descartes, est tout compte fait la chose la moins partag\u00e9e du monde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Tour de Babel devient une r\u00e9alit\u00e9 non seulement en ce qui concerne les langues \u2014 encore que l\u00e0 aussi nous ayons des probl\u00e8mes quasi insolubles \u2014 mais les mentalit\u00e9s. D\u00e9lire religieux, obsession r\u00e9volutionnaire, \u00e9mancipation des femmes, r\u00e9gression vers des utopies de plus en plus fumistes, guerre des \u00e9toiles, r\u00e9surgence des croyances obsol\u00e8tes, se c\u00f4toient les uns les autres dans un kal\u00e9idoscope d&rsquo;opinions, de croyances, et de visions du monde o\u00f9 personne ne sait de quoi il parle, ni quelles sont les pr\u00e9misses qui fondent tel discours politique plut\u00f4t que tel autre. Alors que les souhaits et les espoirs renvoient aux croyances les plus \u00e9motivement charg\u00e9es d&rsquo;antiques traditions, les structures conceptuelles aptes \u00e0 les articuler restent celles-l\u00e0 les rejetons les plus tardifs et les plus monstrueux d&rsquo;une modernit\u00e9 incomprise. L&rsquo;entre-deux devient en quelque sorte la norme de la vie ; on essaie de comprendre, d&rsquo;analyser, mais \u00e0 force d&rsquo;expliquer les d\u00e9tails et les motivations coupables de part et d&rsquo;autre, on rate l&rsquo;essentiel ; \u00e0 savoir les ruptures historiques qui ont fait de l&rsquo;Occident un bastion de la modernit\u00e9 et des autres civilisations du monde de grands monuments du pass\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":15701,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1014],"tags":[10,197,647,538,571,47,1069,157,277],"class_list":["post-15699","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-essais","tag-bouddhisme","tag-hindouisme","tag-histoire","tag-islam","tag-modernite","tag-mystique","tag-paradigme","tag-religion","tag-tradition"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.0 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Le r\u00e9el est toujours ailleurs par Daryush Shayegan - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-reel-est-toujours-ailleurs-par-daryush-shayegan\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Le r\u00e9el est toujours ailleurs par Daryush Shayegan - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"La Tour de Babel devient une r\u00e9alit\u00e9 non seulement en ce qui concerne les langues \u2014 encore que l\u00e0 aussi nous ayons des probl\u00e8mes quasi insolubles \u2014 mais les mentalit\u00e9s. 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