{"id":15713,"date":"2014-04-10T21:02:17","date_gmt":"2014-04-10T20:02:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=15713"},"modified":"2014-04-22T00:53:29","modified_gmt":"2014-04-21T23:53:29","slug":"larbre-de-la-liberte-par-archaka","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/larbre-de-la-liberte-par-archaka\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Arbre de la Libert\u00e9 par Archaka"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Extrait de <em>Les temps pr\u00e9-\u00e9ternels<\/em>. \u00c9dition Grasset 1985)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/retour-a-lorigine-par-archaka\">Chapitre pr\u00e9c\u00e9dent<\/a>\u00a0\u00a0 <a href=\"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-geste-innombrable-de-dieu-par-archaka\">Chapitre suivant<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoi que tu fasses, sache que tu es aim\u00e9 de Dieu. L&rsquo;enfant qui apprend \u00e0 marcher et qui tombe, sa m\u00e8re le bat-elle, ou bien l&rsquo;aide-t-elle \u00e0 se relever, et ne le prend-elle pas dans ses bras pour l&rsquo;apaiser\u00a0? L&rsquo;athl\u00e8te qui ne peut sauter assez haut ou courir assez vite, son entra\u00eeneur le roue-t-il de coups, ou bien lui explique-t-il comment r\u00e9ussir, et ne l&rsquo;encourage-t-il pas \u00e0 recommencer\u00a0? L&rsquo;homme qui erre dans les immensit\u00e9s de l&rsquo;Espace et du Temps et s&rsquo;y enlise, appelant au secours, pourquoi serait-il ch\u00e2ti\u00e9, reni\u00e9, maudit par son Cr\u00e9ateur qui, en r\u00e9alit\u00e9, n&rsquo;est autre que lui-m\u00eame en sa supr\u00eame v\u00e9rit\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, mentir est un crime\u00a0; trahir ou tuer, d&rsquo;autres crimes. Mais tous viennent d&rsquo;abord de ce que notre conscience est originellement obscure, incapable d&rsquo;appr\u00e9cier les valeurs de la vie et se trompe. Et tous aboutissent \u00e0 une ombre plus grande, \u00e0 une le\u00e7on \u2014 non une punition \u2014 suffisante pour que, de lui-m\u00eame, l&rsquo;homme veuille ne plus errer. Et l&rsquo;amour seul devrait la donner pour la rendre fertile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;enfant qui tombe n&rsquo;a pas su calculer ses pas, n&rsquo;y a m\u00eame pas pens\u00e9. L&rsquo;athl\u00e8te qui \u00e9choue a mal pris son \u00e9lan. L&rsquo;homme qui erre s&rsquo;est tromp\u00e9 dans ses jugements. Et c&rsquo;est justement pour cela que davantage d&rsquo;amour est donn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;enfant, que davantage d&rsquo;encouragements sont prodigu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;athl\u00e8te. Pourquoi faudrait-il, alors, que l&rsquo;homme soit puni et rejet\u00e9 au moment o\u00f9 il a le plus besoin d&rsquo;amour et d&rsquo;aide ? Monstrueuse serait la m\u00e8re qui battrait son enfant aux genoux \u00e9corch\u00e9s, d\u00e9loyal l&rsquo;entra\u00eeneur qui accablerait l&rsquo;athl\u00e8te d\u00e9faillant. Quel Dieu serait assez l\u00e2che pour \u00e9craser l&rsquo;homme tomb\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou bien est-ce un r\u00eave trop humain que d&rsquo;imaginer des bras d&rsquo;amour nous enveloppant pour amortir notre chute et infusant en nous la douceur de l&rsquo;\u00c9ternit\u00e9\u00a0? Faut-il plut\u00f4t croire que nous sommes condamn\u00e9s \u00e0 la torture perp\u00e9tuelle de l&rsquo;ignorance et au perp\u00e9tuel supplice du ch\u00e2timent de l&rsquo;ignorance\u00a0? Hideux carnaval, alors, d&rsquo;un dieu d\u00e9natur\u00e9, d&rsquo;une idole infernale et d\u00e9mente, ce monde o\u00f9 nous n&rsquo;avons pas demand\u00e9 \u00e0 na\u00eetre, nous aurions raison de le d\u00e9truire et de nous en arracher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais qu&rsquo;est, d&rsquo;autre part, cet amour que nous sentons parfois palpiter en nous comme un oiseau battant des ailes dans le ciel myst\u00e9rieux de notre c\u0153ur ? Et ce sens de la beaut\u00e9 qu&rsquo;en nos \u0153uvres et nos songes nous manifestons parfois ? Et cette poursuite o\u00f9, parfois, nous nous lan\u00e7ons, d&rsquo;une sphinge dont le seul sourire rendrait divine notre vie tout enti\u00e8re ? Et ces \u00e9toiles qui brasillent en nous, ces soleils dans nos yeux qui nous enflamment un instant d&rsquo;une joie pure, immense et surhumaine ? Comment ces paillettes d&rsquo;immortalit\u00e9 se trouvent-elles dans le fleuve des jours ? L&rsquo;or ne g\u00eet-il pas un peu plus loin, plus profond ou plus haut ? Ou bien n&rsquo;est-ce qu&rsquo;un leurre de plus dans le d\u00e9dale suffocant o\u00f9 nous avons \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s ? Qu&rsquo;un n\u00e9penth\u00e8s pour endormir notre d\u00e9sespoir de sisyphes innocents ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Questions souvent, si souvent pos\u00e9es et dont la r\u00e9ponse, si nous la voulons compl\u00e8te et v\u00e9ridique, ne se trouve que dans la n\u00e9gation de Dieu \u2014 non pas exactement de Dieu, mais du Dieu de tant de religions. Plut\u00f4t \u00eatre ath\u00e9e que de croire \u00e0 un \u00eatre sup\u00e9rieur qui aurait l&rsquo;ignominie de nous torturer, puis de nous punir pour les tortures qu&rsquo;il nous aurait inflig\u00e9es. Car en v\u00e9rit\u00e9, croire \u00e0 un Dieu aussi diabolique est une insulte \u00e0 la Divinit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;ath\u00e9isme est secr\u00e8tement un amour intransigeant de Dieu que seul Dieu peut satisfaire. Toute religion blesse et d\u00e9\u00e7oit, limite et falsifie. Comment le vrai amant de Dieu supporterait-il ce masque dont les hommes recouvrent la face de son Bien-Aim\u00e9 ? Ce qu&rsquo;il nie, c&rsquo;est le masque, non la r\u00e9alit\u00e9. Et la force de son reniement \u2014 de son renoncement \u00e0 la foi officielle \u2014 le montre, qui ressemble \u00e0 l&rsquo;amputation d&rsquo;un membre gangren\u00e9 : il a souvent plus d&rsquo;id\u00e9al que les d\u00e9vots qui, cependant, au long des si\u00e8cles, le montrent du doigt, l&rsquo;enferment ou le tuent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce un crime alors \u2014 est-ce un p\u00e9ch\u00e9 \u2014 que de ne pas croire \u00e0 un Dieu qui punit le p\u00e9cheur ? Ou bien n&rsquo;est-ce pas au contraire la divination, aust\u00e8re ou maladroite selon les cas, de la v\u00e9rit\u00e9 de Dieu pour qui le p\u00e9ch\u00e9 ne peut exister ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le sage qui, derri\u00e8re ses paupi\u00e8res closes, a vu Dieu et s&rsquo;est identifi\u00e9 \u00e0 Lui sait cela. Il conna\u00eet que n&rsquo;existe que Dieu et que toutes les formes de vie ne sont que Dieu : Dieu est tout et, s&rsquo;il y avait une seule chose qu&rsquo;Il n&rsquo;\u00e9tait pas, Il ne serait pas Dieu. Et le sage sourit, attendri par tant de t\u00e9n\u00e9breuse arrogance : parler de p\u00e9ch\u00e9, c&rsquo;est dire que Dieu qui est tout est Lui-m\u00eame le p\u00e9cheur et le p\u00e9ch\u00e9. Et l&rsquo;amour emplit le sage, l&rsquo;amour divin l&#8217;emplit, le nimbe d&rsquo;une compassion o\u00f9 se dissipent les brumes du d\u00e9lire humain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoi qu&rsquo;il arrive, il n&rsquo;y a \u00e9ternellement qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement, et c&rsquo;est Dieu. Les mondes peuvent s&rsquo;\u00e9crouler et rena\u00eetre, les univers se succ\u00e9der ou ne plus jamais exister, il n&rsquo;y a que Dieu. Et dans cette incommensurable et myriadaire existence de l&rsquo;Un qui s&rsquo;aime \u00e0 jamais en tout ce qu&rsquo;Il est, du plus ch\u00e9tif atome au plus \u00e9norme amas galactique, l&rsquo;amour est au centre de tout. L&rsquo;amour est ce qui manifeste les mondes et ce en quoi ils se r\u00e9sorbent. Il est, pour l&rsquo;\u00e2me du sage, l&rsquo;immense et ineffable Lumi\u00e8re de la conscience supr\u00eame o\u00f9 rien n&rsquo;a de nom ni de forme et qui se condense sous l&rsquo;aspect d&rsquo;univers \u2014 amour qui n&rsquo;a d&rsquo;autre objet que soi-m\u00eame et dont toute la cr\u00e9ation n&rsquo;est que l&rsquo;expression charmeresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un homme tombe. Et il n&rsquo;y a que l&rsquo;amour. Un homme ment ou vole, trahit ou tue. Et il n&rsquo;y a que l&rsquo;amour de Dieu partout et pour toujours. Dans l&rsquo;\u00e2me du sage, cet amour est seul juge et, pour cela m\u00eame, ne juge pas. Comme la m\u00e8re console son enfant tomb\u00e9, le sage ne pense qu&rsquo;\u00e0 r\u00e9pandre davantage d&rsquo;amour sur l&rsquo;\u00eatre d\u00e9chu. Car la seule r\u00e9action devant le mal, pour le voyant de la V\u00e9rit\u00e9, est d&rsquo;aimer encore plus l&rsquo;homme afin de l&rsquo;aider \u00e0 se relever et \u00e0 reprendre sa marche au terme de laquelle il doit, comme chacun, d\u00e9couvrir qu&rsquo;il n&rsquo;est lui-m\u00eame que Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;amour, et non le ch\u00e2timent, est donc la r\u00e9ponse du Divin \u00e0 l&rsquo;errance humaine. Et si Dieu pouvait s&rsquo;offenser, rien ne L&rsquo;offenserait sans doute plus que cette caricature o\u00f9 Il est repr\u00e9sent\u00e9 comme un juge qui condamne et un bourreau qui punit. <a id=\"Y1\" href=\"#X1\">[1]<\/a> Il serait m\u00eame tentant de dire que le seul p\u00e9ch\u00e9 consiste justement \u00e0 croire que Dieu nous juge p\u00e9cheurs. Mais le sage embrasse tous les hommes dans un m\u00eame amour et, si fausse, si perverse que lui semble l&rsquo;id\u00e9e du p\u00e9ch\u00e9, il ne peut d\u00e8s lors la taxer d&rsquo;\u00eatre fautive, car ce serait trahir cet amour qu&rsquo;il sent \u00e0 l&rsquo;infini et qui, en lui, efface les ombres et redresse les erreurs. S&rsquo;il aime celui qui est tomb\u00e9, comment n&rsquo;aimerait-il pas aussi celui qui tombe en endossant le r\u00f4le d&rsquo;accusateur\u00a0? Le m\u00eame amour de Dieu va au paria et au pharisien en d\u00e9pit de ce qu&rsquo;ils sont ext\u00e9rieurement, au r\u00e9prouv\u00e9, au vertueux infatu\u00e9 de sa vertu et \u00e0 celui pour qui, les voiles de la Nature s&rsquo;\u00e9tant d\u00e9chir\u00e9s, n&rsquo;existent plus ni Bien ni Mal, ni vertu ni p\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, c&rsquo;est vrai, aussi longtemps que persistent ces voiles qui cachent \u00e0 l&rsquo;homme le myst\u00e8re solennel de la Nature, aussi longtemps qu&rsquo;il est impuissant \u00e0 percevoir un geste de Dieu dans tout ce qui, autour de lui, se fait et se d\u00e9fait et se refait encore, une loi semble devoir peser sur lui, qui veut qu&rsquo;il juge en termes de Bien et de Mal. Aussi longtemps qu&rsquo;il est seulement humain, l&rsquo;homme, apparemment, ne peut \u00e9viter le sens, la\u00efc ou religieux, de ce qu&rsquo;il faut faire et de ce qui est \u00e0 proscrire. Et ce sens est fluctuant, varie avec les \u00e9poques et les ethnies. Le plus haut bien d&rsquo;une race peut \u00eatre ailleurs r\u00e9pr\u00e9hensible. La chose la plus honnie d&rsquo;une culture peut \u00eatre r\u00e9v\u00e9r\u00e9e par d&rsquo;autres, sous d&rsquo;autres latitudes ou \u00e0 d&rsquo;autres moments. Il n&rsquo;est de Bien ni de Mal absolus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Simplement, au cours de son \u00e9volution, \u00e0 mesure qu&rsquo;il s&rsquo;extirpe de son obscurit\u00e9 native, l&rsquo;homme \u00e9dicte des codes auxquels, d&rsquo;\u00e9tape en \u00e9tape, il veut se conformer afin que ses nouvelles conqu\u00eates ne lui soient pas reprises. \u00c0 chaque fois qu&rsquo;il comprend quelque chose, \u00e0 chaque fois que sa conscience devient victorieuse d&rsquo;une parcelle de l&rsquo;\u00e9nigme de l&rsquo;univers, il formule cette compr\u00e9hension et cette victoire en un commandement draconien : \u00ab\u00a0Pour que perdure l&rsquo;\u00e9tat o\u00f9 je suis parvenu et qui me rapproche de l&rsquo;\u00e9tat divin final, voici ce qui est ordonn\u00e9 par Dieu Lui-m\u00eame que celui qui redescend au-dessous de cet \u00e9tat soit retranch\u00e9 de la communaut\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, stade apr\u00e8s stade, l&rsquo;humanit\u00e9, tant\u00f4t au nom de Dieu, tant\u00f4t au nom seul de l&rsquo;homme, prend-elle conscience et possession de valeurs toujours plus hautes et subtiles et se d\u00e9fait-elle de sa vieille nature\u00a0; ainsi abat-elle l&rsquo;ancien r\u00e9gime sous lequel elle vivait jusque-l\u00e0 et instaure-t-elle un nouvel ordre qu&rsquo;\u00e0 son tour elle renversera plus tard. Ainsi, de r\u00e9volution en r\u00e9volution, l&rsquo;homme \u00e9volue-t-il, passant des peuplades troglodytes et des clans des for\u00eats \u00e0 des tribus, nomades, \u00e0 des dynasties de pasteurs, \u00e0 des races conqu\u00e9rantes, \u00e0 des civilisations vou\u00e9es au culte de la Mati\u00e8re ou adoratrices de l&rsquo;Esprit, choisissant \u00e0 chaque pas ce qui le fait avancer plus vite et d\u00e9non\u00e7ant comme offense \u00e0 la Divinit\u00e9 ce qui entrave sa marche <a id=\"Y2\" href=\"#X2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ainsi s&rsquo;explique le sens du p\u00e9ch\u00e9 originel. Sans savoir, l&rsquo;animal, comme une argile sur le tour du potier, se pr\u00eatait depuis toujours au mouvement qui le modelait et le changeait en un \u00eatre plus accompli. Pure, inflexible et ind\u00e9celable, une conscience travaillait en lui et lui donnait des yeux nouveaux qui, apr\u00e8s des millions de nos ann\u00e9es, virent enfin ce que nous voyons. L&rsquo;animal, au bout d&rsquo;un temps si long, s&rsquo;\u00e9tait approch\u00e9 de l&rsquo;Arbre et renversant le tr\u00f4ne redoutable et sacr\u00e9 de la Nature, d\u00e9fiant le Dieu de la Mort, avait mang\u00e9 du fruit de l&rsquo;Arbre et donn\u00e9 le jour \u00e0 l&rsquo;homme. Et ce qui appartenait \u00e0 l&rsquo;ancienne cr\u00e9ation devint le Mal, et ce qui appartenait \u00e0 l&rsquo;avenir devint le Bien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais avant, que s&rsquo;\u00e9tait-il pass\u00e9 ? Quelle mal\u00e9diction de quel dieu avait marqu\u00e9, par exemple, le passage du monde inanim\u00e9 \u00e0 celui des cr\u00e9atures anim\u00e9es ? Imagine-t-on que chaque \u00e9tape de l&rsquo;\u00e9volution terrestre fut pareillement fl\u00e9trie ? Que l&rsquo;apparition de la vie dans l&rsquo;oc\u00e9an d\u00e9sert fut un premier p\u00e9ch\u00e9 originel ourdi par l&rsquo;absence de vie pour que soit l&rsquo;ondoiement des algues ? Et que dire de l&rsquo;herbe et de l&rsquo;\u00e9closion des fleurs ? Car il y eut sur la Terre, \u00f4 prime nativit\u00e9 de Dieu, une premi\u00e8re fleur, de m\u00eame qu&rsquo;il y eut un premier homme \u2014 serons-nous assez fous et sacril\u00e8ges pour y voir une faute\u00a0? Que ne pouvons-nous nous pencher par-dessus les millions d&rsquo;ann\u00e9es pour assister \u00e0 ce prodige ! Peut-\u00eatre en comprendrions-nous mieux la beaut\u00e9 de notre apparition, au lieu de l&rsquo;avilir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand, de l&rsquo;immense d\u00e9sir de se mouvoir berc\u00e9 sans mots au sein de l&rsquo;inanim\u00e9, naquit le mouvement, pay\u00e9 sans doute d&rsquo;une lutte \u00e9perdue contre les interdits cosmiques d&rsquo;alors, quand naquirent, arches magiques de ce mouvement, les formes de vie marine et, plus tard, les b\u00eates de la terre, leur d\u00e9racinement fut-il lui aussi frapp\u00e9 d&rsquo;ostracisme ? Pour que l&rsquo;oiseau vole et que bondisse le tigre, pour que le serpent rampe et que nage le poisson, combien d&rsquo;interdits ont cependant \u00e9t\u00e9 viol\u00e9s\u00a0! De combien de p\u00e9ch\u00e9s originels est ainsi jalonn\u00e9e l&rsquo;histoire de la Terre ! Et n&rsquo;en \u00e9tait-ce pas un, d\u00e9j\u00e0, que l&rsquo;acte m\u00eame qui la forma, que la m\u00e9tamorphose des gaz primordiaux en une boule de pierre close sur le secret de son origine ? Que nous soient donn\u00e9s les yeux du T\u00e9moin de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 cosmique. Qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;infini s&rsquo;\u00e9ploie notre conscience afin de voir na\u00eetre la Terre en nous. Cette goutte de feu soudain solidifi\u00e9e dans le firmament de notre syst\u00e8me ne bouleversait-elle pas l&rsquo;ordre ancien\u00a0? Son apparition ne pi\u00e9tinait-elle pas les lois de l&#8217;empire de la Nuit\u00a0? Il y avait eu un \u00e2ge sans Terre, et cet \u00e2ge \u00e9tait r\u00e9volu. Crime sid\u00e9ral ? Et imputable \u00e0 qui\u00a0? Et mena\u00e7ant quel pouvoir ? Il y avait d\u00e9sormais une Terre \u00e0 cause de laquelle la cr\u00e9ation enti\u00e8re voyait ses destin\u00e9es prendre un visage nouveau. Le cosmos avec ses kyrielles de galaxies ne pouvait plus \u00eatre le m\u00eame. Et en m\u00eame temps qu&rsquo;apparaissait la Terre, combien de mondes naissaient aussi, et combien disparaissaient, dans le perp\u00e9tuel enfantement des astres ? Or, de ces naissances sans nombre qui, sans fin, bousculent l&rsquo;univers, parle-t-on comme on parle de la naissance de l&rsquo;homme et dit-on qu&rsquo;elles sont des fautes et des chutes ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est tout l&rsquo;acte de la cr\u00e9ation, alors, qui serait un p\u00e9ch\u00e9, et commis par le seul Cr\u00e9ateur. Car il n&rsquo;y a pas de diff\u00e9rence entre l&rsquo;apparition de l&rsquo;homme pensant, celle d&rsquo;une plan\u00e8te, d&rsquo;un syst\u00e8me ou d&rsquo;une galaxie. Toutes sont des actes divins \u2014 toutes, ou bien aucune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On dit n\u00e9anmoins que l&rsquo;homme fut chass\u00e9 du paradis terrestre dont les portes furent d\u00e9sormais gard\u00e9es par un ange arm\u00e9 d&rsquo;une \u00e9p\u00e9e de feu afin que tout retour soit impossible. S&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une parabole de l&rsquo;\u00e9volution destin\u00e9e \u00e0 montrer que nous ne devons pas revenir \u00e0 notre ancien \u00e9tat, si parfait qu&rsquo;il nous semble \u00e0 l&rsquo;heure des nostalgies, ce gardien est celui m\u00eame qui veille au seuil de notre conscience. Mais autrement ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autrement ? Peut-il en \u00eatre autrement ? Peut-on croire aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 r\u00e9el ce r\u00e9gime policier dans le jardin d&rsquo;\u00c9den, ou qu&rsquo;un dieu magicien, d\u00e9pit\u00e9 par l&rsquo;audace de ses golems, les en ait exil\u00e9s ? Cet exil, alors, \u00e9tait une gr\u00e2ce, ce bannissement une lib\u00e9ration, Quel bonheur, en effet, aurait-il pu y avoir pour l&rsquo;homme \u00e0 vivre \u00e0 la merci d&rsquo;un d\u00e9miurge dictateur ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chass\u00e9 du paradis, l&rsquo;homme l&rsquo;a \u00e9t\u00e9 parce qu&rsquo;il \u00e9tait plus grand que la loi \u00e9d\u00e9nique, parce qu&rsquo;il \u00e9tait libre, parce qu&rsquo;il \u00e9tait victorieux. Or, il n&rsquo;est au fond de victoire que sur la Mort. Et l&rsquo;histoire terrestre tout enti\u00e8re est l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de conqu\u00eates toujours plus pr\u00e9cises o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tau de la Divinit\u00e9 t\u00e9n\u00e9breuse se desserre et o\u00f9 sa Nuit se transmue peu \u00e0 peu en Soleil sans limites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si nous pouvions d\u00e9v\u00eatir la Terre de ses voiles, les uns apr\u00e8s les autres, la d\u00e9pouiller graduellement de toutes ses cr\u00e9ations, sans doute comprendrions-nous mieux ce voyage en la Mort et hors d&rsquo;elle qu&rsquo;elle accomplit depuis l&rsquo;origine et \u00e0 quelle conqu\u00eate elle est, pour finir, vou\u00e9e. Nous sommes aujourd&rsquo;hui le voile ultime dont elle est recouverte, l&rsquo;ultime cr\u00e9ation qu&rsquo;elle a enfant\u00e9e. Vienne demain, et l&rsquo;histoire sera autre, de notre m\u00e8re tellurique. Enlevons alors ce voile que nous sommes et remontons jusqu&rsquo;\u00e0 la prime nudit\u00e9 plan\u00e9taire afin d&rsquo;y d\u00e9chiffrer notre \u00e9nigme initiale et notre avenir in\u00e9vitable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette pierre ronde qui tournoie dans l&rsquo;ab\u00eeme \u00e9toil\u00e9 doit un jour devenir matrice, pi\u00e9destal et tombeau d&rsquo;une esp\u00e8ce qui ne s&rsquo;explique tout \u00e0 fait que par ses ant\u00e9c\u00e9dents et sa probable descendance. Il y a un instant, dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 cosmique dont le sac et le ressac charroient des galaxies, les allumant et les noyant tour \u00e0 tour, il y a un instant elle n&rsquo;\u00e9tait pas encore, elle n&rsquo;\u00e9tait que mati\u00e8re ign\u00e9e, efflorescence lumineuse, solaire jaillissement. Puis, la semence de feu s&rsquo;est solidifi\u00e9e. Et c&rsquo;est comme si le Soleil s&rsquo;\u00e9tait projet\u00e9 hors de lui-m\u00eame. Secr\u00e8tement contenu, maintenant, dans son enfant obscur, il s&rsquo;endort dans la nuit. L&rsquo;or est devenu plomb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Visage de la Mort, ou paysage de mort, la Terre n&rsquo;est qu&rsquo;immense d\u00e9solation min\u00e9rale. Tout est fig\u00e9, muet, inconscient. Nul souffle. Nul mouvement. En cette morne et silencieuse immobilit\u00e9 qui d\u00e9fie le Temps et lui \u00e9chappe, o\u00f9 trouver l&rsquo;expression de la vie\u00a0? Le c\u0153ur qui, demain, doit battre dans notre poitrine, est pour l&rsquo;heure p\u00e9trifi\u00e9. Quel sculpteur visionnaire pourra jamais le percevoir et le ciseler, quel mage l&rsquo;animer dans cette inconscience absolue de la Mort \u2014 ou faut-il dire de la Non-Vie ? La Terre, en ce moment, n&rsquo;est que la n\u00e9gation du Principe qui l&rsquo;\u00e9mana et que, demain, n\u00e9s de ses entrailles, verront n\u00e9anmoins les voyants et qu&rsquo;ils nommeront Dieu, Lumi\u00e8re, Vie absolue et absolue Conscience et Joie infinie. En ce moment, la Terre est le contraire de Dieu, le contraire de la Vie, de la Conscience et de la Joie qui, cependant, ne cessent pas d&rsquo;\u00eatre en le plan de leur transcendance. Elle est obscurit\u00e9 qui ne se per\u00e7oit pas elle-m\u00eame. Et pour elle, tout l&rsquo;infini est m\u00eamement obscur et inconscient \u2014 mort, non existant \u2014, comme si, pour elle, grain de pierre tournant dans l&rsquo;Espace immesurable, parmi la magnificence des incendies sid\u00e9raux, tout \u00e9tait p\u00e9trifi\u00e9, comme si le ciel \u00e9tait fait de granit et qu&rsquo;elle n&rsquo;en f\u00fbt pas distincte, comme s&rsquo;il n&rsquo;y avait, depuis toujours et \u00e0 jamais, que l&rsquo;immensit\u00e9 catatonique, la noire immensit\u00e9 d\u00e9serte et granitique du N\u00e9ant mat\u00e9riel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre \u00e2me, en ce moment, est scell\u00e9e dans la pierre. Rien n&rsquo;indique qu&rsquo;elle puisse jamais s&rsquo;en exprimer, s&rsquo;arracher \u00e0 l&rsquo;\u00e9vanouissement de sa mise au monde qui semble \u00eatre plut\u00f4t une mise au tombeau, et revenir \u00e0 elle, \u00e0 la pleine lumi\u00e8re de sa conscience et de son pouvoir. Notre \u00e2me, conscience de la Conscience, est captive de la Mort qu&rsquo;elle doit vaincre demain. Et lentement, de l&#8217;empire m\u00e9dus\u00e9, rompant un \u00e0 un les sceaux de l&rsquo;asphyxie s\u00e9pulcrale, elle va surgir en sa splendeur cr\u00e9atrice, fa\u00e7onnant r\u00e8gne apr\u00e8s r\u00e8gne l&rsquo;\u00e9crin vivant de son \u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette mati\u00e8re morte qu&rsquo;\u00e9claire sans y rien \u00e9veiller le soleil de la vie, ce roc aveugle, cette substance apparemment inhabit\u00e9e, c&rsquo;est cela qui, par un croissant triomphe sur la n\u00e9gation de l&rsquo;\u00catre, va se muer en herbe, en fleurs, en arbres, en plages berc\u00e9es de vagues et de vents, et en la chair des animaux qui jouent. Cette pierre ent\u00e9n\u00e9br\u00e9e, c&rsquo;est elle qui, demain, va devenir le corps de l&rsquo;homme, la peau de l&rsquo;amant que caresse l&rsquo;aim\u00e9e, l&rsquo;\u0153il \u00e9merveill\u00e9 qui contemple le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au sein de la Terre paralys\u00e9e, germe le feu des cr\u00e9ations futures. N\u00e9e du Feu maintenant invisible, elle va l\u00e9guer invisiblement le Feu \u00e0 tout ce qui na\u00eetra d&rsquo;elle jusqu&rsquo;\u00e0 tant que ce Feu solaire, ce Feu divin se manifeste visiblement et que le ciel tout entier soit Lumi\u00e8re, Jour \u00e9ternel vainqueur de la Nuit, Immortalit\u00e9 victorieuse de la Mort. Et sous la carapace des roches insensibles, le Feu chante ainsi qu&rsquo;un po\u00e8te et r\u00eave ainsi qu&rsquo;un pharaon. Il est le Soleil enferm\u00e9 dans la Nuit, l&rsquo;astre mystique enclos dans la pierre inconsciente, le cr\u00e9ateur d\u00e9rob\u00e9 par les t\u00e9n\u00e8bres et qui, insoucieux de la coul\u00e9e du Temps, forge patiemment dans les entrailles qui le rec\u00e8lent les attributs de sa naissance. Passe pour nous ce qui est des millions et des millions d&rsquo;ann\u00e9es sans que rien apparaisse de son labeur, \u00e0 la surface de la Terre. La Mort l&#8217;emporte toujours. Jamais n&rsquo;existera la Vie. N\u00e9ant, \u00f4 N\u00e9ant de l&rsquo;univers cr\u00e9\u00e9, est-il possible qu&rsquo;en vain soit l&rsquo;immensit\u00e9 resplendissante? Ou bien d&rsquo;autres yeux, ailleurs, la voient-ils ? D&rsquo;autres yeux, partout, qui sont capables de la percevoir selon, peut-\u00eatre, des modes diff\u00e9rents ? Mais alors, pourquoi, seule, la Terre n&rsquo;enfanterait-elle pas les instruments de sa perception ? Sera-t-elle toujours morte ? N&rsquo;existera-t-elle jamais ? Que voudrait dire \u00eatre, en effet, si cela ne signifiait pas \u00eatre conscient ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Feu chante en la Terre et y construit lentement les songes et les plans des r\u00e8gnes \u00e0 venir. La Mort ne peut vaincre toujours. Dieu, en un \u00e9ternel autrefois, s&rsquo;est jet\u00e9 dans le deuil des gouffres, perp\u00e9tuellement se projette en un acte d&rsquo;amn\u00e9sie cr\u00e9atrice. Et voici que, gisant de lumi\u00e8re, Il se redresse, d\u00e9nouant les bandelettes mat\u00e9rielles qui Le paralysaient au fond de la Terre. Lentement, Il \u00e9merge et, au fil des millions d&rsquo;ann\u00e9es, repousse irr\u00e9versiblement la Mort. Et la Vie appara\u00eet. La Terre commence de na\u00eetre \u00e0 la conscience. L&rsquo;univers cesse d&rsquo;\u00eatre pour elle l&rsquo;immesurable monolithe du N\u00e9ant mat\u00e9riel. L&rsquo;univers n&rsquo;est plus un infini p\u00e9trifi\u00e9 ; c&rsquo;est elle, au contraire, c&rsquo;est la Terre dont la pierre se subtilise par la gr\u00e2ce de la D\u00e9esse M\u00e8re qui vient de commettre \u00ab\u00a0son p\u00e9ch\u00e9 originel profond, la volont\u00e9 d&rsquo;\u00eatre\u00a0\u00bb <a id=\"Y3\" href=\"#X3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n&rsquo;y avait donc que le Roc de l&rsquo;inconscient, que le royaume p\u00e9trifi\u00e9 de la Mort. En pluie, est descendue la force cr\u00e9atrice, et la Terre en a \u00e9t\u00e9 impr\u00e9gn\u00e9e, f\u00e9cond\u00e9e, et elle s&rsquo;est mise \u00e0 respirer. Et le monde, alors, est n\u00e9, a doucement vers\u00e9 dans le vivant. D&rsquo;o\u00f9 viennent soudain mousses et lichens et qu&rsquo;est ce miracle des plantes ? La pierre se m\u00e9tamorphose sous le souffle sorcier de la Vie qui, jusqu&rsquo;alors, n&rsquo;\u00e9tait pas. Et la Mort immense et solennelle est d\u00e9tr\u00f4n\u00e9e par l&rsquo;herbe fragile qui perce la terre et l\u00e9zarde la muraille de l&rsquo;Inconscient ; la Mort qui commande \u00e0 l&rsquo;univers au point de para\u00eetre l&rsquo;avoir cr\u00e9\u00e9 pour s&rsquo;en repa\u00eetre sans fin, est tenue en \u00e9chec par une \u00e9ph\u00e9m\u00e8re cellule vivante. La Vie et la Conscience et la consciente Joie de vivre vont d\u00e9sormais se r\u00e9pandre sans tr\u00eave, abolissant au fil du Temps la Mort et l&rsquo;Inconscience, les transmuant \u00e8re apr\u00e8s \u00e8re en la parfaite effigie de Dieu. Plus jamais ne sera le d\u00e9sert rocailleux de l&rsquo;origine. Le min\u00e9ral, \u00e0 la fin, sera or vivant de la Divinit\u00e9. Graal des milliards d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;ignorance et de douleur, tout sera conscient, bienheureux, \u00e9ternel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 vrai dire, nous imaginons seulement les d\u00e9buts de la Vie au sein des eaux, puis que, sur la terre ferme, elle conquit de nouveaux pouvoirs et repoussa davantage l&#8217;emprise de la Mort. La seule chose que nous sachions sans pouvoir d&rsquo;ailleurs nous la repr\u00e9senter, c&rsquo;est que, toute Mati\u00e8re \u00e9tant une comme l&rsquo;enseigne la Science, nous sommes physiquement tiss\u00e9s dans la m\u00eame \u00e9toffe non seulement que la Terre, mais que tout ce qui existe dans l&rsquo;univers et qu&rsquo;\u00e0 la base de notre forme si d\u00e9licate et harmonieuse, se trouve l&rsquo;inerte mat\u00e9riau des choses sans conscience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pierre insensible du morne d\u00e9sert des commencements plan\u00e9taires, quand la Mort tenait sous le gel de son refus les forces de la Vie, c&rsquo;est elle, c&rsquo;est cette existence min\u00e9rale qui forme notre assise. Non que nous soyons poussi\u00e8re devant \u00e0 la poussi\u00e8re retourner. Au contraire, nous sommes flammes de Dieu devant revenir au Feu divin. Mais notre corps gr\u00e9\u00e9 pour l&rsquo;aventure de vivre a pris naissance en cette mati\u00e8re terrestre, a lentement \u00e9t\u00e9 sculpt\u00e9 dans l&rsquo;oubli de la pierre et, de r\u00e8gne en r\u00e8gne, \u00e9t\u00e9 soumis au feu de maintes ordalies afin d&rsquo;exister aujourd&rsquo;hui et de recouvrer demain, au prix d&rsquo;autres mutations, la m\u00e9moire enti\u00e8re de sa v\u00e9rit\u00e9. Issu du royaume de l&rsquo;Inconscient, il en contient l&rsquo;obscurit\u00e9, l&rsquo;apathie, l&rsquo;impuissance \u2014 et c&rsquo;est pourquoi nous sommes nous-m\u00eames si inconscients. Mais aussi, parce qu&rsquo;un jour l&rsquo;herbe a pu na\u00eetre de la poussi\u00e8re et l&rsquo;arbre cro\u00eetre d&rsquo;entre les pierres, nous portons en nous la secr\u00e8te ivresse cr\u00e9atrice qui peut tout transmuer, cette ivresse qui date d&rsquo;avant la Terre elle-m\u00eame, qui l&rsquo;a con\u00e7ue et fa\u00e7onn\u00e9e et s&rsquo;est enfouie en son sein et qu&rsquo;elle transmet, toujours plus haute et plus ardente, \u00e0 sa descendance en sorte que nous sommes capables d&rsquo;atteindre \u00e0 la Conscience supr\u00eame. Ainsi nous ont \u00e9t\u00e9 l\u00e9gu\u00e9s la Mort et l&rsquo;Immortalit\u00e9, l&rsquo;impossibilit\u00e9 de percevoir et le pouvoir de conna\u00eetre. Fils du d\u00e9sert de pierre, nous sommes aussi les enfants du Feu qui forma la Terre et s&rsquo;enferma en elle et, apr\u00e8s bien des temps, la tira de sa l\u00e9thargie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aboutissement de la lign\u00e9e terrestre, il nous est donn\u00e9 de voir, depuis le promontoire des \u00e2ges, le d\u00e9roulement des choses qui ont \u00e9t\u00e9 voulues afin que nous soyons et pour que soit autre chose encore, z\u00e9nith et apoth\u00e9ose de la cr\u00e9ation. Dans un monde o\u00f9 rien ne se cr\u00e9e ni ne se perd, o\u00f9 tout se transforme, rien ne peut se manifester qui n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 au pr\u00e9alable contenu dans une autre forme. Si nous sommes ce que nous sommes, cela ne peut \u00eatre que le r\u00e9sultat de ce qui nous pr\u00e9c\u00e8de, cela se trouvait d&rsquo;avance impliqu\u00e9 dans l&rsquo;absence de vie sur la Terre, et pr\u00e9figur\u00e9 ensuite par le psaume silencieux des arbres, annonc\u00e9 par le sabbat des animaux. De la semence du rosier, ne na\u00eet pas le baobab. L&#8217;embryon de nos d\u00e9couvertes, de nos passions, de nos guerres et de nos religions, de nos haines et de notre amour et de nos questions est l\u00e0, aveugl\u00e9ment v\u00e9hicul\u00e9 par les esp\u00e8ces d&rsquo;avant l&rsquo;homme, de m\u00eame que notre \u00eatre dessine l&rsquo;esquisse de ce qu&rsquo;une autre esp\u00e8ce accomplira.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u00e9s d&rsquo;un Pouvoir cr\u00e9ateur, nous portons ce Pouvoir en nous. Il n&rsquo;est rien, d\u00e8s lors, \u00e0 quoi nous ne puissions commander. N\u00e9s du Pouvoir qui cr\u00e9a l&rsquo;univers, nous portons en nous l&rsquo;univers. Et tout ce qui est, nous appartient sans que nous ayons m\u00eame besoin de le conqu\u00e9rir, car cela est notre \u00eatre v\u00e9ritable. Or, si nous donnons \u00e0 ce Pouvoir en nous le nom de Dieu, force nous est de reconna\u00eetre que nous portons Dieu en nous. Et cela que nous portons en nous, c&rsquo;est cela que nous devons r\u00e9aliser et devenir. Ainsi apprenons-nous que nous n&rsquo;avons d&rsquo;autre avenir que Dieu, que notre nature mortelle n&rsquo;a d&rsquo;autre destin que l&rsquo;immortalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Mort qui nie le Divin, Le voile ou bien Le d\u00e9figure dans un monde qui, pourtant, n&rsquo;est que le Divin Lui-m\u00eame, la Mort est Dieu se pr\u00e9sentant \u00e0 nous sous le masque de Son contraire. Sophisme pr\u00e9tentieux, ou sagesse abyssale ? Toutes nos sp\u00e9culations et tous nos aphorismes aux lueurs de diamant et tous les soleils de notre pens\u00e9e, tout s&rsquo;\u00e9croule et se dissipe en fum\u00e9e devant le fait m\u00eame de la Mort. Nous avons beau \u00e9difier des syst\u00e8mes dont l&rsquo;architecture a l&rsquo;audace des ziggourats de Babylone et la rigueur sublime des pyramides d&rsquo;\u00c9gypte, nous avons beau y entasser les tr\u00e9sors conquis sur l&rsquo;\u00e9nigme de vivre, nous avons beau proclamer que cela que nous disons est la seule v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9demptrice et l&rsquo;\u00e9ternelle jouvence de notre \u00eatre, rien ne nous pr\u00e9munit contre la Mort que nous avons cru ainsi d\u00e9finir, et nos syst\u00e8mes, s&rsquo;ils nous survivent, ne sont que nos mausol\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais sommes-nous seuls \u00e0 mourir ? \u00catres humains, sommes-nous seuls \u00e0 nous \u00e9teindre ? La Mort est un ph\u00e9nom\u00e8ne cosmique dont nous nous croyons les uniques victimes ou les seuls d\u00e9biteurs quand la m\u00eame loi vaut pour l&rsquo;insecte et le savant et que l&rsquo;enfant n\u00e9 de nos reins doit tout autant dispara\u00eetre que les astres du ciel. Souffrance et mort existent \u00e0 tous les niveaux, sans qu&rsquo;elles soient ch\u00e2timent, contrairement \u00e0 ce que nous pensons si souvent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les animaux souffrent. Les plantes souffrent. La cr\u00e9ation enti\u00e8re souffre et meurt. Et en nous, avec une intensit\u00e9 particuli\u00e8re parce que nous pouvons les nommer mais ne savons les conjurer, se r\u00e9sument toute cette souffrance et toute cette mort et tout cet \u00e9perdu besoin d&rsquo;y \u00e9chapper qui, depuis le d\u00e9but des temps, s&rsquo;incarne et s&rsquo;affirme d&rsquo;esp\u00e8ce en esp\u00e8ce et doit encore s&rsquo;affirmer jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 nous serons an\u00e9antis, pensent les uns, tandis que les autres r\u00eavent d&rsquo;un jour o\u00f9, enfin, la souffrance n&rsquo;\u00e9tranglera plus les formes de la Vie et o\u00f9 la Mort ne les engloutira plus. Et les larmes que nous versons depuis des mill\u00e9naires s&rsquo;expliqueront alors et elles seront s\u00e9ch\u00e9es. Car nous ne serons plus seuls, \u00e9tant unis \u00e0 l&rsquo;univers et \u00e0 ce qui le d\u00e9passe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au vrai, la trag\u00e9die humaine se r\u00e9sume en le mot de solitude. Nous nous sentons s\u00e9par\u00e9s du reste du monde dont tout, pourtant, nous indique que nous faisons partie, et s\u00e9par\u00e9s de Dieu qui, s&rsquo;il existe, se repose, croyons-nous, en un \u00e9ternel septi\u00e8me jour inaccessible \u00e0 notre perception. Nous d\u00e9clarons que sa cr\u00e9ation est termin\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire distincte de Lui. Et ainsi s\u00e9par\u00e9s de Lui, nous sommes mortels, cependant que s\u00e9par\u00e9s du monde, nous sommes incapables de vivre vraiment \u2014 et nous nous imaginons que la vie nous appartient qui, demain, nous sera arrach\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre histoire tout enti\u00e8re, depuis les premi\u00e8res lueurs de son aurore, ne conte pas autre chose que ce voyage de notre \u00e2me se d\u00e9couvrant d&rsquo;abord isol\u00e9e ainsi qu&rsquo;une \u00eele au milieu de l&rsquo;oc\u00e9an sid\u00e9ral, retranch\u00e9e du reste de la cr\u00e9ation, puis cherchant peu \u00e0 peu \u00e0 s&rsquo;y unir et \u00e0 s&rsquo;y fondre ou \u00e0 en d\u00e9passer le possible mirage au moyen d&rsquo;id\u00e9ologies profanes ou sacr\u00e9es. Par l&rsquo;esprit de conqu\u00eate et d&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie, nous manifestons jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;ivresse ce besoin d&rsquo;unit\u00e9 o\u00f9 puisse enfin dispara\u00eetre le sentiment de notre solitude. Et de m\u00eame, par nos religions, cherchons-nous \u00e0 nous grouper, \u00e0 nous mettre \u00e0 l&rsquo;unisson d&rsquo;un \u00catre plus grand que nous-m\u00eames et que symbolise la communaut\u00e9 des fid\u00e8les.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De toutes les fa\u00e7ons possibles, partout sur la Terre, \u00e0 toutes les \u00e9poques, l&rsquo;homme ne poursuit pas d&rsquo;autre but\u00a0; ce qu&rsquo;il veut, c&rsquo;est abattre le douloureux enclos de sa personnalit\u00e9 individuelle et jouir de l&rsquo;immortalit\u00e9 qui est sa vraie nature, mais que pourtant la Nature lui refuse. Du fond de l&rsquo;ab\u00eeme des temps, s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve sa voix, cri de col\u00e8re, sanglot de d\u00e9sespoir, s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve sa pri\u00e8re : \u00ab\u00a0Que cesse ma solitude, \u00f4 Seigneur. Fais-moi conna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 de mon \u00eatre, accueille-moi en Toi, unis-moi \u00e0 Toi, permets que je sois Toi, puisqu&rsquo;il n&rsquo;y a que Toi, permets que me quitte ce sens d&rsquo;\u00eatre s\u00e9par\u00e9 de Toi et de Ta cr\u00e9ation, que ma conscience s&rsquo;illumine de Ton Soleil, que tout soit Ta Lumi\u00e8re, Seigneur, que tout soit Ton unit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, le sentiment de solitude, c&rsquo;est encore cela que l&rsquo;Occident appelle p\u00e9ch\u00e9 originel. Cette impression d&rsquo;\u00eatre tenu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart du myst\u00e8re cosmique dont il fait n\u00e9anmoins partie, c&rsquo;est cela que l&rsquo;homme, sur une moiti\u00e9 de la Terre, tient pour la preuve d&rsquo;une chute et d&rsquo;un ch\u00e2timent. Une certaine fa\u00e7on de percevoir le monde \u2014 la conscience de la dualit\u00e9 \u2014 est d\u00e9crite comme un crime, et l&rsquo;on dit que l&rsquo;homme, cr\u00e9\u00e9 parfait, est, par sa d\u00e9sob\u00e9issance, devenu imparfait et qu&rsquo;il a, par l\u00e0 m\u00eame, d\u00e9figur\u00e9 la perfection \u2014 l&rsquo;unit\u00e9 \u2014 de l&rsquo;univers. On dit que toutes les souffrances de la race ne suffiront pas pour racheter ce crime, que tout son malheur \u00ab\u00a0r\u00e9sulte de la faute d&rsquo;un homme \u00e9go\u00efste et p\u00e9cheur qui a corrompu ce qui \u00e9tait sorti parfait des mains de Dieu. Comme si l&rsquo;homme avait cr\u00e9\u00e9 la loi qui impose la mort au monde animal et la n\u00e9cessit\u00e9 de s&rsquo;entred\u00e9vorer, ou ce processus \u00e9pouvantable par lequel la nature cr\u00e9e, certes, et pr\u00e9serve, mais en m\u00eame temps et par une action jumelle inextricable, d\u00e9truit et tue !\u00a0\u00bb (Sri Aurobindo, <em>Essais sur la Gu\u00eet\u00e2<\/em>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Solitude, immense solitude humaine, comment serions-nous responsables de notre forme qui nous condamne \u00e0 l&rsquo;ignorance ? L&rsquo;oiseau peut-il faire autrement que de voler, le poisson que de nager, le chien que d&rsquo;aboyer ? \u00c0 chaque esp\u00e8ce, sont adjug\u00e9s des moyens et des limites. Chacune est bloqu\u00e9e dans le cadre de son r\u00f4le au sein de la cr\u00e9ation et ne peut en sortir. Le chien ne peut prendre son essor et battre l&rsquo;aigle \u00e0 la course dans le ciel. Il doit rester au sol. De m\u00eame sommes-nous riv\u00e9s \u00e0 notre sph\u00e8re et ne pouvons-nous apparemment en sortir. Apparemment \u2014 en r\u00e9alit\u00e9, dans notre sph\u00e8re m\u00eame, nous est octroy\u00e9, ambroisie ou cigu\u00eb, le d\u00e9sir de notre m\u00e9tamorphose, sans que nous sachions ce qu&rsquo;elle doit \u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La loi qui pr\u00e9side \u00e0 notre existence veut que la conscience soit pour nous enclose dans l&rsquo;\u00e9troite tourelle de notre forme physique. Et cela ne nous \u00e9tonne ni ne nous r\u00e9volte, car nous consid\u00e9rons que la conscience est individualis\u00e9e d&rsquo;une fa\u00e7on \u00e0 peu pr\u00e8s analogue chez les animaux, ou bien qu&rsquo;elle n&rsquo;existe pas. Nous ne pouvons imaginer une conscience qui, \u00e0 la fois, serait enti\u00e8rement n\u00f4tre et d\u00e9passerait les limites de notre corps, qui contiendrait l&rsquo;univers entier et aurait toutefois pour centre l&rsquo;observatoire de notre forme. Or, si nous avions cette conscience-l\u00e0, nous n&rsquo;aurions plus le sentiment d&rsquo;\u00eatre s\u00e9par\u00e9s de rien ni de personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il y a cette loi qui p\u00e8se sur nous et nous impose ses \u0153ill\u00e8res. Nous ne voyons pas, par exemple, que, terrestrement parlant, nous faisons partie d&rsquo;un corps unique, celui m\u00eame de la Terre, dont la naissance correspond au r\u00e8gne min\u00e9ral, et l&rsquo;enfance au royaume v\u00e9g\u00e9tal, et l&rsquo;adolescence au monde des b\u00eates. Nous sommes, comme esp\u00e8ce, \u00e0 la fois aussi diff\u00e9rents et aussi proches des \u00e9tapes ant\u00e9rieures de la cr\u00e9ation que nous le sommes individuellement de nos ann\u00e9es de nourrissons ou de petits enfants. Nous \u00e9tonnons-nous d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 ces fr\u00eales masses vagissantes ? Doutons-nous d&rsquo;avoir jadis \u00e9t\u00e9 incapables de penser ou de parler ? La m\u00eame chose, \u00e0 une \u00e9chelle plus vaste, s&rsquo;est produite pour le corps de la Terre : nous sommes l&rsquo;actuel aboutissement d&rsquo;un seul corps innombrable franchissant les uns apr\u00e8s les autres les portails de la Nuit et les parvis de la Mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne voyons-nous pas, alors, que de plus en plus de pouvoir s&rsquo;exprime de la Terre et la submerge, la recr\u00e9e, la transfigure ? Ne voyons-nous pas que notre impuissance m\u00eame est signe d&rsquo;une puissance \u00e0 venir, que, d\u00e9passement d&rsquo;impuissances d&rsquo;antan, elle porte en soi son propre d\u00e9passement ? Qu&rsquo;autrement, au lieu de nous sentir d\u00e9munis, nous nous sentirions investis d&rsquo;une force \u00e0 quoi rien ne ferait obstacle ? Ne voyons-nous pas cela, que toute souffrance est germe d&rsquo;une joie encore inatteinte et qui hante nos songes et que notre mort elle-m\u00eame, pour cette raison qu&rsquo;elle nous horrifie et nous para\u00eet contre-nature, est pr\u00e9sage d&rsquo;immortalit\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 chaque \u00e9tape de la vie de la Terre, de l&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;est la Terre et dont nous sommes le langage incarn\u00e9, correspond une Lumi\u00e8re nouvelle qui corrode davantage le masque inexorable de l&rsquo;Inconscience et de la Mort et, peu \u00e0 peu, l&rsquo;interdit. Ce qui \u00e9tait N\u00e9ant, c&rsquo;est-\u00e0-dire Inconscience absolue, s&rsquo;est lentement peupl\u00e9 de formes de conscience. Ce qui \u00e9tait la Mort a lentement \u00e9t\u00e9 infest\u00e9 par la Vie. Toujours plus de vie, de vie consciente a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e aux choses cr\u00e9\u00e9es. Victoire apr\u00e8s victoire a ainsi \u00e9t\u00e9 remport\u00e9e. Et notre sentiment de solitude est lui-m\u00eame victoire sur un sens trop pr\u00e9caire et trop flou de l&rsquo;individualit\u00e9 : l&rsquo;esprit de l&rsquo;esp\u00e8ce gouverne davantage les animaux que voilent encore les cr\u00e9puscules de l&rsquo;indiff\u00e9renci\u00e9. En nous, les voiles sont violemment arrach\u00e9s. Nous voici nus, nus et solitaires, face au monde que nous ne comprenons pas et dont la majest\u00e9 nous parait redoutable au point que nous craignons de l&rsquo;offenser. La nuit ocell\u00e9e d&rsquo;or nous regarde par tous ses yeux astraux, nous observe, nous \u00e9pie, \u00e9tendant sur nous le drame de ses t\u00e9n\u00e8bres dont rien ne nous prot\u00e8ge. Puis, le jour r\u00e9dempteur revient et nous plonge dans le sourd et maladroit ravissement de l&rsquo;adoration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les cycles se nouent et se d\u00e9nouent, futiles et cependant charg\u00e9s de millions d&rsquo;esp\u00e9rances, \u00e9vanescents et cependant plus longs que la m\u00e9moire. Sans fin, le jour et la nuit, dont nous ne sommes pas ma\u00eetres, se succ\u00e8dent, s&rsquo;enfantent l&rsquo;un l&rsquo;autre, se renouvellent. Sans fin et comme sans but. Le jour. La nuit. Un autre jour. Une autre nuit. Et encore un autre jour. Encore une autre nuit. Sans rel\u00e2che au-dessus de nos fronts jusqu&rsquo;\u00e0 ce que nous percevions l&rsquo;\u00e9coulement du Temps, puis jusqu&rsquo;\u00e0 ce que nous percevions autre chose au-del\u00e0. Le jour. La nuit. La vie. La mort. La s\u00e9paration. La s\u00e9paration d&rsquo;avec l&rsquo;Origine divine. Puis la s\u00e9paration d&rsquo;avec ce qui s\u00e9pare de l&rsquo;Origine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Passent les milliers et les milliers d&rsquo;ann\u00e9es, les dizaines et les centaines de milliers d&rsquo;ann\u00e9es. Depuis huit cent mille ans que l&rsquo;homme, dit-on, a conquis le feu, comme un collier de verroterie se d\u00e9roule sa vie sans fin recommenc\u00e9e : humble et fragile, \u00e0 peine encore assur\u00e9e et m\u00eame toujours plus en p\u00e9ril. Huit cent mille ans ! Pour que sa conscience s&rsquo;\u00e9veille vraiment et vraiment veuille le monde, depuis l&rsquo;\u00c2ge de la Foudre porteuse du feu jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00c2ge de la Foudre nucl\u00e9aire, comment a-t-il navigu\u00e9 sur les eaux de l&rsquo;Espace et du Temps ? Quels chemins a-t-il emprunt\u00e9s sur l&rsquo;esquif de son \u00eatre ? Huit cent mille ans !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Encore un bond en arri\u00e8re, pour d\u00e9couvrir, il y a quatre millions d&rsquo;ann\u00e9es, les premi\u00e8res \u00e9bauches d&rsquo;outils, les premi\u00e8res manifestations d&rsquo;un \u00eatre pas encore humain et qui, cependant, apprend \u00e0 se donner ce dont la Nature ne l&rsquo;a pas dot\u00e9. L\u00e0, est le commencement de la conscience de soi, et donc de la s\u00e9paration \u2014 il y a quatre millions d&rsquo;ann\u00e9es. Au long de ce temps incalculable et que nul ne songeait \u00e0 calculer, un \u00eatre au faci\u00e8s hagard s&rsquo;ouvrait aux ondes de la pens\u00e9e. Et son regard, peu \u00e0 peu, s&rsquo;\u00e9clairait. L&rsquo;homme naissait, s&rsquo;enfantait lui-m\u00eame en une agonie oubli\u00e9e qui dura des centaines et des centaines de milliers d&rsquo;ann\u00e9es. Par sa volont\u00e9 patiente et obstin\u00e9e, il se cr\u00e9ait lui-m\u00eame au milieu de la cr\u00e9ation dont il d\u00e9passait ainsi les limites. Dont, par l\u00e0 m\u00eame, il se s\u00e9parait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9, il s&rsquo;est cr\u00e9\u00e9. Il s&rsquo;est donn\u00e9 les moyens, les prolongements, les outils que la Nature ne lui avait pas donn\u00e9s. Il s&rsquo;est empar\u00e9 du pouvoir cr\u00e9ateur. Depuis le commencement, et \u00e0 son insu m\u00eame, il n&rsquo;a eu d&rsquo;autre instinct et d&rsquo;autre destin que de se cr\u00e9er, que d&rsquo;\u00eatre un dieu recr\u00e9ant le monde. Depuis le commencement, m\u00eame au moment o\u00f9 il est encore \u00e0 moiti\u00e9 un singe h\u00e9b\u00e9t\u00e9, il est d\u00e9j\u00e0 un dieu, il est d\u00e9j\u00e0 Dieu apparaissant ainsi qu&rsquo;une fleur nouvelle et mirifique au milieu de l&rsquo;univers et donnant \u00e0 l&rsquo;univers un sens inconnu et sacr\u00e9. Il ne le sait pas et pourtant il est cela. Un archange aux yeux calmes est en lui et guide tous ses mouvements, l&rsquo;enveloppe d&rsquo;amour et, de l&rsquo;int\u00e9rieur, mod\u00e8le sans fin sa forme, la purifie, la parach\u00e8ve, la rev\u00eat d&rsquo;insignes royaux : des sens plus raffin\u00e9s, des r\u00eaves et des vouloirs plus pr\u00e9cis, des ivresses plus d\u00e9licates, le couronne aussi de la tiare de l&rsquo;extase mystique. Et le singe d&rsquo;hier se mue en po\u00e8te, en prince, en messie \u2014 en homme sans cesse plus conscient de soi, de ses pouvoirs et de sa destin\u00e9e, en homme sans cesse plus impatient et plus capable de redevenir Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quatre millions d&rsquo;ann\u00e9es dont il ne reste que des vestiges ambigus, des fossiles \u00e9pars, une poussi\u00e8re muette \u00e0 la surface du monde, quatre millions d&rsquo;ann\u00e9es ont ainsi fa\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;homme en leur lent d\u00e9roulement de mastodonte aveugle. Et ce sont ces quatre millions d&rsquo;ann\u00e9es qu&rsquo;il y a trois mille ans la parabole mosa\u00efque a comprim\u00e9s en le seul geste d&rsquo;\u00c8ve, et que, plus pr\u00e8s de nous encore, les docteurs d&rsquo;une Loi nouvelle ont anath\u00e9mis\u00e9s d&rsquo;une seule expression : p\u00e9ch\u00e9 originel, faisant ainsi passer l&rsquo;homme des temps pr\u00e9historiques \u00e0 d&rsquo;improbables temps mythiques, lui d\u00e9niant la patiente beaut\u00e9 de son labeur de quatre millions d&rsquo;ann\u00e9es, l&rsquo;accusant de fomenter des cataclysmes contre son cr\u00e9ateur et le condamnant \u00e0 mort, \u00e0 une vie qui n&rsquo;est que souffrance et mort sur cette Terre qu&rsquo;il avait appris \u00e0 conna\u00eetre et \u00e0 aimer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et en quelques si\u00e8cles, le mythe a remplac\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9. L&rsquo;antique v\u00e9rit\u00e9 terrestre avec son majestueux visage d&rsquo;argile qu&rsquo;adoucissait sans tr\u00eave la main d&rsquo;un invisible Artiste \u00e9pris de son \u0153uvre, l&rsquo;antique v\u00e9rit\u00e9 de la Terre berc\u00e9e, caress\u00e9e, sculpt\u00e9e par son Amant divin pendant des \u00e2ges incalculables a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9e, bris\u00e9e comme une vieille idole devenue inutile et remplac\u00e9e par la fable sans amour d&rsquo;un tyran transformant l&rsquo;humanit\u00e9 en chiourme et le monde en bagne. Tous ces millions d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;amour du Cr\u00e9ateur pour sa cr\u00e9ation et m\u00eame tous ces milliards d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;amour, si l&rsquo;on compte depuis les commencements terrestres, ont \u00e9t\u00e9 avilis en quelques phrases. Et l&rsquo;homme, efflorescence miraculeuse de cet amour g\u00e9ant, a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cipit\u00e9 dans le cloaque d&rsquo;une pens\u00e9e qui inventait Dieu au lieu de chercher \u00e0 Le conna\u00eetre et Le craignait au lieu de L&rsquo;adorer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, dans l&rsquo;\u00e2me de la race \u2014 d&rsquo;une partie de la race \u2014, au lieu d&rsquo;amour a \u00e9t\u00e9 sem\u00e9e la honte. Mais aussi la r\u00e9volte contre cette ignoble accusation, une fureur d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e contre cette injustice qui condamnait sans appel au nom d&rsquo;une Justice soi-disant sup\u00e9rieure. Et dans l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;homme chass\u00e9 par Dieu du paradis terrestre, est n\u00e9e la lente volont\u00e9 vengeresse d&rsquo;instituer un autre paradis terrestre dont, \u00e0 son tour, Dieu serait chass\u00e9. Les si\u00e8cles ont pass\u00e9. Et l&rsquo;homme d&rsquo;Occident, l&rsquo;accus\u00e9, le proscrit a nourri ce r\u00eave dans son \u00e2me. Diffam\u00e9 par ses \u00e9glises, il a courb\u00e9 le front au long des si\u00e8cles et secr\u00e8tement pr\u00e9par\u00e9 l&rsquo;insurrection, le grand reniement du Dieu qui le condamnait et le pourchassait, qui ne se contentait pas de l&rsquo;avoir chass\u00e9 du paradis, mais le traquait encore et le mena\u00e7ait du jour de sa col\u00e8re, du Jour de son Jugement et de l&rsquo;ultime ch\u00e2timent de la g\u00e9henne \u00e9ternelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au long des si\u00e8cles, il a v\u00e9cu, baign\u00e9 par la sueur de son front, et connu la douleur d&rsquo;enfanter et transmis d&rsquo;enfant en enfant, dans l&rsquo;obscur silence de son sang, l&rsquo;irr\u00e9ductible besoin de laver l&rsquo;offense qui lui avait \u00e9t\u00e9 faite et de punir le p\u00e9ch\u00e9 de ce Dieu coiff\u00e9 d&rsquo;orgueil et d&rsquo;ouragans qui l&rsquo;accusait d&rsquo;un d\u00e9lit dont lui seul, ma\u00eetre de l&rsquo;univers, \u00e9tait fatalement l&rsquo;auteur. Et d&rsquo;enfant en enfant, de si\u00e8cle en si\u00e8cle, le besoin a grandi. Sans mots, sans gestes, sans rien qui le trah\u00eet. L&rsquo;homme ne savait m\u00eame pas de quoi il \u00e9tait le vaisseau, quelle exigence il transmettait, inflexible dynaste, aux g\u00e9n\u00e9rations de ses enfants. Ext\u00e9rieurement, dans le tumulte des cit\u00e9s et dans le flux et le reflux des guerres et des d\u00e9couvertes, il semblait adorer l&rsquo;image qui le torturait. Mais la soif de cr\u00e9er un nouveau paradis terrestre ne le quittait pas. Non plus que la soif d&rsquo;en chasser, ou d&rsquo;y interdire le Dieu de ses anc\u00eatres. Et un jour vint o\u00f9, \u00e0 la surface du monde, comme une \u00eele naissant de s\u00e9ismes sous-marins, apparut la nouvelle oasis dont r\u00eavait la caravane humaine, le nouveau jardin d&rsquo;\u00c9den dont l&rsquo;homme r\u00eavait depuis trois mille ans. Et l&rsquo;homme chassa Dieu du nouveau paradis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car il vint un jour o\u00f9 l&rsquo;homme redressa le front et laissa jaillir de lui la col\u00e8re accumul\u00e9e contre ce Dieu qui le martyrisait depuis des si\u00e8cles et contre ses repr\u00e9sentants sur terre. Alors, il renversa celui qui se proclamait monarque de droit divin et lui trancha la t\u00eate en sacrifice. Et il renversa de m\u00eame ceux qui \u00e9taient les soutiens de ce roi et \u00e0 eux aussi il trancha la t\u00eate en sacrifice. Et il ferma les temples du Dieu et bannit ses ministres. Et comme en souvenir de l&rsquo;Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal dont le dieu avait voulu l&rsquo;\u00e9loigner jadis, comme en souvenir de cet Arbre au pied duquel, en transgressant l&rsquo;ordre, il \u00e9tait devenu l&rsquo;homme, il planta partout des arbres qu&rsquo;il appela Arbres de la Libert\u00e9, car il sentait au fond de son \u00e2me qu&rsquo;approchait l&rsquo;aube d&rsquo;une autre cr\u00e9ation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ce jour-l\u00e0 o\u00f9 \u00e9clata ce que l&rsquo;on appelle la R\u00e9volution fran\u00e7aise, mais qui est en r\u00e9alit\u00e9 un \u00e9v\u00e9nement d&rsquo;une ampleur cosmique dont naquit le monde moderne et dont les fruits n&rsquo;ont pas encore fini de m\u00fbrir, ce jour-l\u00e0, l&rsquo;homme, refusant d&rsquo;\u00eatre plus longtemps \u00ab\u00a0le b\u00e9tail des dieux\u00a0\u00bb <a id=\"Y4\" href=\"#X4\">[4]<\/a>, prit le chemin de la vraie Divinit\u00e9, de l&rsquo;Immortalit\u00e9 et de l&rsquo;\u00c9ternit\u00e9.<\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\"><\/div>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a id=\"X1\" href=\"#Y1\">[1]<\/a> \u00ab\u00a0Ha\u00efr le p\u00e9cheur est le pire des p\u00e9ch\u00e9s, car c&rsquo;est ha\u00efr Dieu\u00a0; et pourtant, celui qui le commet se glorifie de sa vertu sup\u00e9rieure.\u00a0\u00bb Sri Aurobindo, <em>Pens\u00e9es et aphorismes<\/em>.<br \/>\n<a id=\"X2\" href=\"#Y2\">[2]<\/a> \u00ab\u00a0Le p\u00e9ch\u00e9 est ce qui, en un temps, fut \u00e0 sa place mais qui, parce qu&rsquo;il persiste maintenant, ne l&rsquo;est plus. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre p\u00e9ch\u00e9.\u00a0\u00bb Sri Aurobindo, <em>Pens\u00e9es et aphorismes<\/em>.<br \/>\n<a id=\"X3\" href=\"#Y3\">[3]<\/a> Sri Aurobindo, <em>Savitri<\/em> (Livre X, Chant Premier). Le vers se rapporte \u00e0 Savitri, incarnation de la M\u00e8re Divine, dans sa lutte contre le Dieu de la Mort dont elle triomphe pour finir, \u00e9tablissant ainsi les conditions de l&rsquo;immortalit\u00e9 sur Terre.<br \/>\n<a id=\"X4\" href=\"#Y4\">[4]<\/a> Brihad\u00e2ranyaka Oupanishad. I 4.19. L&rsquo;Oupanishad pr\u00e9cise que les dieux ne d\u00e9sirent pas que l&rsquo;homme connaisse et soit libre.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quoi qu&rsquo;il arrive, il n&rsquo;y a \u00e9ternellement qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement, et c&rsquo;est Dieu. Les mondes peuvent s&rsquo;\u00e9crouler et rena\u00eetre, les univers se succ\u00e9der ou ne plus jamais exister, il n&rsquo;y a que Dieu. Et dans cette incommensurable et myriadaire existence de l&rsquo;Un qui s&rsquo;aime \u00e0 jamais en tout ce qu&rsquo;Il est, du plus ch\u00e9tif atome au plus \u00e9norme amas galactique, l&rsquo;amour est au centre de tout. L&rsquo;amour est ce qui manifeste les mondes et ce en quoi ils se r\u00e9sorbent. 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