{"id":16208,"date":"2014-05-28T15:36:22","date_gmt":"2014-05-28T14:36:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=16208"},"modified":"2014-06-06T14:19:41","modified_gmt":"2014-06-06T13:19:41","slug":"les-impasses-de-la-pensee-occidentale-par-jean-markale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/les-impasses-de-la-pensee-occidentale-par-jean-markale\/","title":{"rendered":"Les impasses de la pens\u00e9e occidentale par Jean Markale"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">(Revue Question De. No 50. Novembre-D\u00e9cembre 1982)<\/p>\n<p align=\"justify\">Au moment des d\u00e9chirements qui, vers 1909, conduisirent la Soci\u00e9t\u00e9 de Th\u00e9osophie \u00e0 son \u00e9clatement et \u00e0 la cr\u00e9ation de ce qu&rsquo;on appelle l&rsquo;Anthroposophie, le probl\u00e8me majeur \u00e9tait le suivant : faut-il fondre la recherche spiri\u00adtuelle occidentale dans la spiritualit\u00e9 orien\u00adtale, particuli\u00e8rement indienne (th\u00e8se d&rsquo;Annie Besant), ou bien chercher en Occident des racines authentiques quoique souvent imper\u00adceptibles, enfouies profond\u00e9ment, ou d\u00e9natu\u00adr\u00e9es (th\u00e8se de Rudolf Steiner) ? Et Rudolf Steiner, apr\u00e8s avoir justifi\u00e9 l&rsquo;action pass\u00e9e de la Th\u00e9osophie en un temps o\u00f9 \u00ab les sources de l&rsquo;occultisme occidental n&rsquo;\u00e9taient pas encore ouvertes \u00bb, affirmait : \u00ab En maints domaines, elles ont aujourd&rsquo;hui plus \u00e0 donner que les sources orientales \u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le d\u00e9bat est loin d&rsquo;\u00eatre \u00e9puis\u00e9. Outre qu&rsquo;il n&rsquo;est pas probant qu&rsquo;un esprit occidental \u2013 dont les habitudes culturelles et la logique rel\u00e8vent essentiellement du mental \u2013 puisse approfondir pleinement la pens\u00e9e orientale, certaines divergences du fond entre l&rsquo;Orient et l&rsquo;Occident, notamment le probl\u00e8me de l&rsquo;\u00e2me collective ou indivi\u00adduelle et la difficult\u00e9 s\u00e9mantique qui ne permet pas tou\u00adjours de saisir la v\u00e9ritable signification d&rsquo;un mot sorti de son contexte d&rsquo;origine, la fusion de la spiritualit\u00e9 occi\u00addentale dans l&rsquo;orientale s&rsquo;est souvent r\u00e9solue superficielle\u00adment par un syncr\u00e9tisme discutable. On reconna\u00eetrait facilement ce syncr\u00e9tisme, sous son aspect le plus primaire, dans certaines tentatives par ailleurs fort hono\u00adrables, dont le n\u00e9o-druidisme issu du gallois lolo Mor\u00adgannwg est l&rsquo;exemple le plus caract\u00e9ristique. Mais, d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, ce n&rsquo;est pas sans raison que la spiritualit\u00e9 occidentale contemporaine, du moins celle qui d\u00e9borde du cadre dogmatique des \u00e9glises, cherche ainsi tant de rep\u00e8res dans la tradition orientale : l&rsquo;homme occidental est en effet en plein c\u0153ur d&rsquo;un labyrinthe dont il ne conna\u00eet plus le secret, et il ne sait plus lire les signes susceptibles de lui indiquer le chemin qui m\u00e8ne vers le soleil.<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>D\u00e9formations<\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">Les causes de cet aveuglement sont multiples, mais on peut affirmer que l&rsquo;une d&rsquo;elles consiste dans le renverse\u00adment de situation qui s&rsquo;est produit en Gr\u00e8ce, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de Socrate, ce qu&rsquo;on a appel\u00e9 le \u00ab miracle grec \u00bb, et qui a conduit l&rsquo;Europe m\u00e9diterran\u00e9enne \u00e0 une prodigieuse \u00e9volution technologique, \u00e0 un imp\u00e9rialisme culturel camoufl\u00e9 en dogme universaliste, \u00e0 une appropriation politique et \u00e9conomique du monde, au d\u00e9triment d&rsquo;un esprit qui n&rsquo;a pas pu suivre et qui s&rsquo;est fourvoy\u00e9 dans des sp\u00e9culations intellectuelles dont le scientisme du XIXe si\u00e8cle, avec sa pr\u00e9tention \u00e0 vouloir tout expliquer par des \u00e9quations demeure le plus beau et le plus inutile fleuron.<\/p>\n<p align=\"justify\">Cette pens\u00e9e occidentale classique s&rsquo;est dessin\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de Socrate. Il serait injuste et inexact de pr\u00e9tendre que Socrate en est le promoteur. On imagine toujours le per\u00adsonnage en ma\u00eetre d&rsquo;\u00e9cole, ce qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas. Il n&rsquo;a jamais enseign\u00e9 ses nombreux disciples : il s&rsquo;est content\u00e9 de les faire parler au cours d&rsquo;entretiens qui \u00e9taient beau\u00adcoup plus amicaux et chaleureux que protocolaires et \u00ab scolaires \u00bb. La ma\u00efeutique de Socrate n&rsquo;est pas un enseignement. On s&rsquo;en doute un peu quand on examine les directions divergentes prises par ses disciples et par ceux qui se sont pr\u00e9tendus ses h\u00e9ritiers. Platon et X\u00e9no\u00adphon ne sont point Socrate, et Aristote \u00e0 plus forte raison. Mais le fait est l\u00e0, indubitable : la pens\u00e9e grecque et par cons\u00e9quent m\u00e9diterran\u00e9enne a pris un autre chemin, celui du dualisme, mais d&rsquo;un dualisme la\u00efcis\u00e9 en quelque sorte, passant de l&rsquo;ontologie la plus pure aux domaines quotidiens de la logique, de la morale et de la psycholo\u00adgie.<\/p>\n<p align=\"justify\">La philosophie pr\u00e9-socratique peut en effet se r\u00e9sumer, dans son essence, par la fameuse image h\u00e9raclit\u00e9enne : les chemins qui montent sont aussi ceux qui descendent. On peut ainsi mesurer le foss\u00e9, que dis-je ? le ravin, qui s\u00e9pare le monisme serein d&rsquo;H\u00e9raclite et le syst\u00e8me d&rsquo;Aris\u00adtote fond\u00e9 sur la logique du Vrai et du Faux, avec tiers exclu, et par cons\u00e9quent sur la division binaire entre vie et mort, jour et nuit, bien et mal. Certes, l&rsquo;influence mazd\u00e9enne para\u00eet ici \u00e9vidente, mais il resterait \u00e0 d\u00e9ter\u00adminer ce qu&rsquo;entendaient exactement les sages de la Perse quand ils expliquaient le monde par une lutte perma\u00adnente entre Ahura-Mazda et Ahrimane. Apr\u00e8s tout, Ahrimane, raval\u00e9 au rang d&rsquo;anti-dieu, de v\u00e9ritable Satan, n&rsquo;est pas autre chose que l&rsquo;ancien dieu tut\u00e9laire des Aryas, autrement dit des Indo-Europ\u00e9ens primitifs, et ce serait faire injure \u00e0 ceux-ci que de faire de leur dieu un simple destructeur. Il semble que le mazd\u00e9isme ait \u00e9t\u00e9 mal compris, ou d\u00e9form\u00e9 de son sens primordial, comme l&rsquo;a \u00e9t\u00e9, Au Moyen Age le mythe celtique \u2013 ou plut\u00f4t pr\u00e9-celtique \u2013 de Cernunnos, le dieu cornu devenu le Diable de l&rsquo;imagerie populaire.<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>Postulats<\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">Ce qui est grave, c&rsquo;est que la civilisation m\u00e9diterran\u00e9enne s&rsquo;est b\u00e2tie sur les donn\u00e9es d&rsquo;Aristote et que le Christia\u00adnisme lui-m\u00eame, incapable de susciter une philosophie propre, s&rsquo;est r\u00e9fugi\u00e9 presque inconsciemment dans un aristot\u00e9lisme rassurant et qui avait le m\u00e9rite d&rsquo;apporter des solutions concr\u00e8tes imm\u00e9diates aux probl\u00e8mes dont d\u00e9battaient les \u00e9glises. L&rsquo;inqui\u00e9tude et l&rsquo;angoisse ont tou\u00adjours besoin d&rsquo;\u00eatre gu\u00e9ries par des euphorisants. De m\u00eame qu&rsquo;il \u00e9tait rassurant que le soleil tourn\u00e2t autour d&rsquo;une terre immobile dans l&rsquo;espace et au centre de l&rsquo;uni\u00advers, il \u00e9tait satisfaisant pour l&rsquo;esprit que l&rsquo;\u00eatre humain e\u00fbt un corps mortel et une \u00e2me immortelle, qu&rsquo;il y e\u00fbt le jour et la nuit, qu&rsquo;il y e\u00fbt un Paradis pour les justes et un Enfer pour les m\u00e9chants, et que, bien entendu, il y e\u00fbt des gens qui savaient et des gens qui ne savaient pas. Le postulat d&rsquo;Euclide permet de dormir tranquille, mais non le postulat de Riemann \u2013 tout aussi valable et m\u00eame davantage \u2013 selon lequel la ligne droite n&rsquo;existe pas parce que l&rsquo;univers est courbe. En fait, le miracle grec a ni\u00e9 la m\u00e9taphysique \u2013 et par l\u00e0 les approches mystiques de la divinit\u00e9 \u2014, ce qui ne pouvait que conten\u00adter les th\u00e9ologiens chr\u00e9tiens toujours soucieux de cana\u00adliser les pulsions religieuses dans un cadre fixe et norma\u00adtif. Cela ne les a pas emp\u00each\u00e9s d&rsquo;ailleurs de s&rsquo;\u00e9puiser \u00e0 vouloir d\u00e9finir Dieu, ce qui est une absurdit\u00e9 \u2013 \u00e0 moins que \u00e7a ne soit la n\u00e9gation m\u00eame de Dieu \u2013 puisque Dieu, par essence et par simple justification, est infini. Il fau\u00addra attendre Hegel pour que quelque chose de lucide, philosophiquement parlant, et non religieusement soit dit \u00e0 propos de Dieu qui \u00e9quivaut au n\u00e9ant s&rsquo;il n&rsquo;a pas de cr\u00e9ature diff\u00e9renci\u00e9es en face de lui. Mais la post\u00e9rit\u00e9 de Hegel est comparable \u00e0 celle de Socrate : elle a \u00e9t\u00e9 largement infid\u00e8le. Fichte est remont\u00e9 aux sources th\u00e9o\u00adlogiques, ou plut\u00f4t il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par les th\u00e9ologiens. Feuerbach a ouvert une porte mat\u00e9rialiste que Marx et Engels se sont empress\u00e9s de franchir. Et la pens\u00e9e occi\u00addentale a continu\u00e9 de se fourvoyer dans un dualisme des\u00ads\u00e9chant, m\u00eame et \u00e0 plus forte raison dans les travaux des philosophes souscrivant au postulat mat\u00e9rialiste. L&rsquo;une des preuves les plus r\u00e9centes de ce dualisme se trouve chez un Jean-Paul Sartre dont la doctrine n&rsquo;arrive jamais \u00e0 trouver un moyen terme ou une synth\u00e8se harmonieuse entre <i>l\u2019\u00catre et le N\u00e9ant<\/i>, entre <i>le Diable et le Bon Dieu<\/i>.<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>Sp\u00e9culations<\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">En somme, il y a longtemps que la pens\u00e9e occidentale s&rsquo;est engag\u00e9e dans une impasse. Elle ne peut en sortir que par un volte-face complet, ce qu&rsquo;on appelle une \u00ab r\u00e9vision d\u00e9chirante \u00bb. Et ce n&rsquo;est pas si facile, ni m\u00eame possible en l&rsquo;\u00e9tat actuel des choses. Dans ces conditions comment la spiritualit\u00e9 occidentale, qui est un des aspects de cette pens\u00e9e, pourrait-elle se reconna\u00eetre en tant qu&rsquo;entit\u00e9 distincte et retrouver ses racines qui, tout en \u00e9tant occult\u00e9es ou \u00e9cart\u00e9es, sont toujours \u00e0 la port\u00e9e de ceux qui veulent bien se baisser pour les ramasser ? Quelques-uns, pourtant, au cours des si\u00e8cles, ont tent\u00e9 cette r\u00e9vision d\u00e9chirante, mais on ne les a gu\u00e8re pris au s\u00e9rieux, les \u00e9cartant et les marginalisant \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame. Au XVIIe si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9v\u00eaque anglican Berkeley est all\u00e9 encore plus loin, adoptant une position proprement r\u00e9volution\u00adnaire. Son immat\u00e9rialisme conduit \u00e0 affirmer que la seule existence de la mati\u00e8re est d&rsquo;\u00eatre per\u00e7ue. C&rsquo;est \u00e9videm\u00adment l&rsquo;aboutissement ultime du cogito ergo sum de Des\u00adcartes, la r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;ayant de valeur que dans l&rsquo;acte de pen\u00ads\u00e9e. C&rsquo;est aussi un monisme r\u00e9pondant au monisme mat\u00e9rialiste : tout est esprit, et de ce fait, le probl\u00e8me de la dualit\u00e9 ne se pose m\u00eame pas. Cette doctrine a le don de rendre furieux les spiritualistes comme les mat\u00e9rialistes de tous bords. Diderot, mat\u00e9rialiste et ath\u00e9e, la jugeait comme \u00e9tant la plus absurde qui f\u00fbt mais ajoutait qu&rsquo;il \u00e9tait impossible d&rsquo;en d\u00e9montrer logiquement l&rsquo;absurdit\u00e9, ce qui revient \u00e0 en faire un syst\u00e8me parfaitement coh\u00e9\u00adrent et inattaquable. D&rsquo;ailleurs, en notre fin de XXe si\u00e8cle, les sp\u00e9culations des physiciens sur la mati\u00e8re, qui serait vibration, n&rsquo;ont rien de contradictoires avec les th\u00e8ses de Berkeley, peu s&rsquo;en faut&#8230;<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>N\u00e9gations<\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">Mais, dans ce cas, pourquoi le Mal et son incarnation symbolique dans le personnage de Satan-Diable ? Berke\u00adley r\u00e9pondait qu&rsquo;il s&rsquo;agissait tout simplement d&rsquo;une contradiction de l&rsquo;esprit, ce qui n&rsquo;est pas sans rappeler le monisme celtique druidique caract\u00e9ris\u00e9 par le rejet d&rsquo;une dichotomie fondamentale. Le moine P\u00e9lage, tout imbu de ces principes celtiques, ne pensait pas autrement. On sait qu&rsquo;il se heurta violemment \u00e0 Saint-Augustin pour qui le dualisme \u00e9tait un principe absolu. Et que dire du catharisme qui, en plein Moyen Age, semble l&rsquo;abc\u00e8s de fixation des th\u00e8ses dualistes ? Le grand penseur que fut Ren\u00e9 Nelli a mis en lumi\u00e8re de fa\u00e7on magistrale les nuances du dualisme cathare dans un article des Cahiers du Sud (n\u00b0 387-388, 1966, p. 181-195). C&rsquo;est ce qui a \u00e9t\u00e9 dit de plus remarquable et de plus clair sur le sujet, car les v\u00e9ritables probl\u00e8mes sont pos\u00e9s, \u00e0 savoir l&rsquo;exis\u00adtence \u00e9ternelle ou temporaire du principe du Mal. Il semble d&rsquo;ailleurs que les inquisiteurs ne se soient gu\u00e8re pr\u00e9occup\u00e9s de cet aspect fondamental de la doctrine cathare, ou tout au moins qu&rsquo;ils l&rsquo;aient minimis\u00e9. Il est vrai que r\u00e9pondre au dualisme cathare supposait une remise en question du syst\u00e8me orthodoxe dans lequel le Diable, tel qu&rsquo;il \u00e9tait, bien d\u00e9fini et bien circonscrit, \u00e9tait somme toute plus rassurant qu&rsquo;un Mal d\u00e9sincarn\u00e9 et diffus.<\/p>\n<p align=\"justify\">De nos jours, il est de bon ton de nier la r\u00e9alit\u00e9 du Diable en tant qu&rsquo;entit\u00e9 personnalis\u00e9e. C&rsquo;est oublier que \u00ab la plus grande ruse du Diable est de faire croire qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas \u00bb, car il appara\u00eet sournoisement sous ses formes qu&rsquo;on n&rsquo;imagine m\u00eame pas. Et ces formes, n&rsquo;\u00e9tant point effrayantes, ne permettent plus \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain de se d\u00e9charger de ses pulsions n\u00e9gatives sur un objet, ce qui fait que la composante lucif\u00e9rienne de l&rsquo;univers a toute libert\u00e9 d&rsquo;action. Un homme de bonne volont\u00e9 comme Bergson, en imaginant une morale ouverte o\u00f9 le bien et le mal ne sont plus diff\u00e9renci\u00e9s avec autant de rigueur et de syst\u00e9matisme, est tomb\u00e9 cependant dans un autre pi\u00e8ge du dualisme. En opposant, comme il l&rsquo;a fait, l&rsquo;Intellect au Spirituel et en privil\u00e9giant ce dernier, il est all\u00e9 encore plus avant vers le fond de l&rsquo;impasse mani\u00adch\u00e9enne.<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>Explications<\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">Car le probl\u00e8me de l&rsquo;existence du mal n&rsquo;a jamais pu \u00eatre vraiment r\u00e9solu dans la pens\u00e9e classique de l&rsquo;Occident, christianisme y compris. On ne comprend pas, en parti\u00adculier, que Dieu, d\u00e9crit comme infiniment bon, puisse tol\u00e9rer le Mal, puisse accepter que Satan tourmente le pauvre monde, m\u00eame si on nous parle d&rsquo;\u00e9preuves \u00e0 subir ou de libre-arbitre \u00e0 assumer. Th\u00e9ologiquement, la r\u00e9ponse est simple : Satan, l&rsquo;archange r\u00e9volt\u00e9, est une cr\u00e9ature de Dieu, et Dieu ne peut pas l&rsquo;an\u00e9antir \u00e0 moins que de s&rsquo;an\u00e9antir lui-m\u00eame puisque la fonction essentielle de Dieu est la cr\u00e9ation. D\u00e9-cr\u00e9er Satan serait, pour Dieu, sa propre n\u00e9gation. Il ne peut donc que l&rsquo;\u00e9carter, l&rsquo;en\u00adfouir dans les t\u00e9n\u00e8bres. Mais on ne voit gu\u00e8re comment cette notion ontologique pourrait \u00eatre formul\u00e9e simple\u00adment dans les cat\u00e9chismes : ce serait avouer l&rsquo;impuis\u00adsance du Bon Dieu devant le Diable.<\/p>\n<p align=\"justify\">Et pourtant, l&rsquo;explication se trouve l\u00e0, parfaitement lim\u00adpide, en m\u00eame temps que la n\u00e9gation du dualisme. Satan fait partie de Dieu : il n&rsquo;en est qu&rsquo;un aspect temporaire\u00adment diff\u00e9renci\u00e9, un reflet invers\u00e9 dans le miroir. Et pour ceux qui seraient scandalis\u00e9s d&rsquo;une telle affirmation h\u00e9r\u00e9\u00adtique, un exemple bien connu s&rsquo;impose : celui du r\u00e9cit \u00e9vang\u00e9lique o\u00f9 l&rsquo;on nous raconte la trahison de Judas et le baiser donn\u00e9 par lui \u00e0 J\u00e9sus. Dans sa logique interne, le texte est incoh\u00e9rent : J\u00e9sus \u00e9tait bien connu de tous \u00e0 J\u00e9rusalem, et point n&rsquo;\u00e9tait besoin qu&rsquo;il f\u00fbt d\u00e9sign\u00e9 par Judas. Cela prouve une intention symbolique. Judas, en trahissant J\u00e9sus, et en incarnant ainsi le concept satanique, est n\u00e9cessaire pour que s&rsquo;accomplisse la R\u00e9demp\u00adtion. Judas est donc un mal n\u00e9cessaire : \u00e0 la limite, il fait partie int\u00e9grante de la mission divine qu&rsquo;est la R\u00e9demp\u00adtion et qu&rsquo;on s&rsquo;obstine \u00e0 ne voir que dans la personne de J\u00e9sus. Il y aurait d&rsquo;ailleurs beaucoup \u00e0 dire sur une autre sc\u00e8ne \u00e9vang\u00e9lique, celle de la Tentation de J\u00e9sus par l&rsquo;Ennemi. Un examen approfondi du texte pourrait nous faire comprendre que l&rsquo;Ennemi n&rsquo;est autre que le double de J\u00e9sus, double projet\u00e9 et pr\u00e9sent\u00e9 comme un \u00eatre diff\u00e9\u00adrent pour d&rsquo;\u00e9videntes raisons de compr\u00e9hension. Mais il s&rsquo;agit d&rsquo;un d\u00e9bat int\u00e9rieur, analogue \u00e0 ces nombreux \u00ab d\u00e9bats du corps et de l&rsquo;\u00e2me \u00bb de la litt\u00e9rature m\u00e9di\u00e9vale, o\u00f9 J\u00e9sus fait le point entre les pulsions qui l&rsquo;animent, ext\u00e9riorise ses tendances n\u00e9gatives et les n\u00e9an\u00adtise de ce fait, et se d\u00e9couvre en totale position d&rsquo;harmo\u00adnie.<\/p>\n<p align=\"justify\">Somme toute, l&rsquo;image du diable m\u00e9di\u00e9val, image terri\u00adfiante mais efficace, n&rsquo;\u00e9tait point une absurdit\u00e9, ni m\u00eame un enfantillage d\u00fb \u00e0 des gens cr\u00e9dules ou superstitieux. C&rsquo;\u00e9tait un v\u00e9ritable mandala, un objet formel o\u00f9 pou\u00advaient se cristalliser les pulsions n\u00e9gatives de l&rsquo;\u00eatre humain. Une fois ces pulsions projet\u00e9es sur l&rsquo;objet-diable, l&rsquo;\u00eatre humain s&rsquo;en trouvait purifi\u00e9, s\u00fbr de lui, r\u00e9concili\u00e9 avec lui-m\u00eame, d\u00e9barrass\u00e9 de sa tendance dualiste \u00e0 vou\u00adloir tout d\u00e9composer en bien et en mal. L&rsquo;image du diable provoquait une catharsis n\u00e9cessaire. Il en \u00e9tait de m\u00eame pour tous les r\u00e9cits et contes populaires o\u00f9 apparaissait le Malin : et, fait significatif, le \u00ab Malin \u00bb se faisait tou\u00adjours rouler par ses victimes pr\u00e9sum\u00e9es. Car si la pens\u00e9e spiritualiste officielle est tomb\u00e9e dans le pi\u00e8ge du dua\u00adlisme et s&rsquo;est enfonc\u00e9e tr\u00e8s profond\u00e9ment dans l&rsquo;impasse manich\u00e9enne, il ne semble pas que la pens\u00e9e populaire soit all\u00e9e aussi loin : seule, la non-compr\u00e9hension des images ou des personnages symboliques a provoqu\u00e9 un cheminement semblable de la sagesse populaire.<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>\u00c9difications<\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">Si les penseurs officiels ont eu cette attitude, c&rsquo;est que le Labyrinthe s&rsquo;est compliqu\u00e9 au cours des si\u00e8cles. On n&rsquo;en finirait pas de d\u00e9noncer les fausses sorties emprunt\u00e9es par les sp\u00e9culateurs de l&rsquo;esprit. Heureusement, les po\u00e8tes, sans l&rsquo;expliciter clairement, ont senti que quelque chose n&rsquo;allait pas dans le syst\u00e8me mis en place. Ils se sont tou\u00adjours exclus d&rsquo;une telle d\u00e9marche, avec des r\u00e9sultats plus ou moins convaincants, mais avec une vision para-nor\u00admale des structures essentielles. Dans ce monde contem\u00adporain qui cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment son \u00e2me, les tentatives de ce genre ne manquent pas, et on est \u00e9tonn\u00e9 de d\u00e9cou\u00advrir une n\u00e9gation du dualisme dans des ouvrages qui, apparemment, ne sont pas \u00e9crits pour le d\u00e9montrer. Deux exemples r\u00e9cents illustrent bien ce propos, deux romans, ou ce qu&rsquo;il est convenu d&rsquo;appeler \u00ab romans \u00bb : <i>le Christ aux orties<\/i> de Charles Le Quintrec (\u00e9d. Albin Michel, 1982) et <i>l&rsquo;Herbe d&rsquo;Or<\/i> de Pierre-Jakez H\u00e9lias (\u00e9d. Julliard, 1982). Charles Le Quintrec nous raconte une histoire qui pour\u00adrait para\u00eetre \u00e9difiante, comparable \u00e0 une quelconque hagiographie \u00e0 l&rsquo;usage des campagnes si on n&rsquo;y d\u00e9celait pas une terrible odeur de soufre et un b\u00fbcher toujours pr\u00eat \u00e0 \u00eatre allum\u00e9. Il est vrai que son h\u00e9ros, qu&rsquo;il nomme Thibaud de Locmaria, est puis\u00e9 \u00e0 bonne source : il s&rsquo;agit en effet d&rsquo;un personnage historique, Pierre de K\u00e9riolet, petit hobereau de Pluvigner, en pays vannetais, qui v\u00e9cut d&rsquo;abord en parfaite crapule avant de se convertir et de mourir, au milieu du XVIIe si\u00e8cle, en odeur de saintet\u00e9. Le personnage r\u00e9el est attachant quand on conna\u00eet les m\u00e9andres de sa vie, mais aussi quand on sait que la pre\u00admi\u00e8re moiti\u00e9 du XVIIe si\u00e8cle fut, en Bretagne, une p\u00e9riode de turbulence spirituelle. En effet, \u00e0 la suite du Protestantisme et des troubles profonds occasionn\u00e9s par la Ligue dans la p\u00e9ninsule armoricaine, celle-ci s&rsquo;\u00e9tait fortement d\u00e9christianis\u00e9e. \u00c0 vrai dire, tous les vieux \u00ab d\u00e9mons \u00bb du Paganisme refaisaient surface. Sur les bords du Blavet, une \u00ab idole \u00bb de pierre, probablement une fausse antiquit\u00e9, la fameuse V\u00e9nus de Quinipily, \u00e9tait l&rsquo;objet d&rsquo;un culte peu conforme avec les enseignements de la morale chr\u00e9tienne. Et partout surgissaient de terre des statues plus ou moins mutil\u00e9es ou informes que la croyance populaire avaient vite fait de reconna\u00eetre comme des repr\u00e9sentations divines. Une contre-R\u00e9forme devenait n\u00e9cessaire, qui fut pr\u00each\u00e9e par de z\u00e9l\u00e9s mis\u00adsionnaires comme les p\u00e8res Michel Le Nobletz et Julien Maunoir. Ils allaient de paroisse en paroisse prononcer des sermons terrifiants et pr\u00e9senter des taolennou, c&rsquo;est-\u00e0-dire des tableaux imag\u00e9s o\u00f9 se trouvaient d\u00e9taill\u00e9s les supplices infernaux qui attendaient les m\u00e9cr\u00e9ants et les p\u00e9cheurs endurcis. Cela ne fit d&rsquo;ailleurs que renforcer de fa\u00e7on extraordinaire le manich\u00e9isme officiel et eut pour r\u00e9sultat de \u00ab normaliser \u00bb la vie spirituelle \u2013 ou soi-disant telle \u2013 des Bretons. Et puisqu&rsquo;on trouvait des statues dans la terre, il devenait urgent de les baptiser.<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>Chemins<\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">C&rsquo;est ainsi que de nombreuses statues de sainte Anne furent d\u00e9couvertes, g\u00e9n\u00e9ralement sous des ronces ou des orties, la plus c\u00e9l\u00e8bre \u00e9tant celle trouv\u00e9e par Erwan Nico\u00adlazic dans le village de Keranna, qui allait devenir Sainte-Anne d&rsquo;Auray. Il y a bien des obscurit\u00e9s dans ces d\u00e9cou\u00advertes \u00ab miraculeuses \u00bb. Le seul point indiscutable, c&rsquo;est qu&rsquo;elles d\u00e9clench\u00e8rent des p\u00e8lerinages toujours profi\u00adtables \u00e0 certaines cat\u00e9gories de personnes. Et par der\u00adri\u00e8re le culte de sainte Anne, grand-m\u00e8re de J\u00e9sus, se pro\u00adfile l&rsquo;\u00e9trange divinit\u00e9 celtique connue autrefois sous les noms d&rsquo;Ana, Anu, Dana, D\u00f4n ou encore Brigit\u2026<\/p>\n<p align=\"justify\">C&rsquo;est dire l&rsquo;atmosph\u00e8re dans laquelle Charles Le Quintrec fait \u00e9voluer son h\u00e9ros. Thibaut de Locmaria est un fils d\u00e9voy\u00e9. Il est en pleine contradiction avec lui-m\u00eame. \u00c9lev\u00e9 dans l&rsquo;amour et le respect du Bien absolu, il va se r\u00e9volter et tourner du c\u00f4t\u00e9 du Mal absolu. Menant une vie d\u00e9sordonn\u00e9e, batailleur, coureur de filles, voleur et violeur, voire assassin, il n&rsquo;a plus qu&rsquo;une id\u00e9e en t\u00eate : rencontrer Satan et conclure un pacte avec lui, comme cela se fait dans toutes les bonnes traditions du genre. L&rsquo;esprit faustien hante l&rsquo;humanit\u00e9, et c&rsquo;est sans doute par d\u00e9go\u00fbt devant un Bien vid\u00e9 de toute sa substance cr\u00e9atrice que Thibaud se jette ainsi \u00e0 corps perdu dans le chemin du Mal. On pourrait peut-\u00eatre alors m\u00e9diter sur les dangers d&rsquo;un enseignement qui ne propose pour exemple qu&rsquo;un Bien compl\u00e8tement et artificiellement isol\u00e9 du contexte de la vie. Et Thibaud accomplit sa qu\u00eate du Graal, le Graal \u00e9tant pour lui le pacte avec Satan. Il croit reconna\u00eetre celui-ci dans un bandit de grand chemin qui terrorise, avec la b\u00e9n\u00e9diction du pou\u00advoir, la r\u00e9gion, mais il se rend compte que c&rsquo;est une illu\u00adsion : ce bandit n&rsquo;est pas l&rsquo;incarnation du Mal absolu, il n&rsquo;en est que le Jean-Baptiste. Et c&rsquo;est alors que, se ren\u00addant \u00e0 Loudun, au moment de la c\u00e9l\u00e8bre affaire des Poss\u00e9d\u00e9es, il rencontre enfin le vrai Satan, celui qu&rsquo;il attendait de toute son \u00e2me. Alors se d\u00e9roule une sc\u00e8ne \u00e9tonnante dans la m\u00eame veine que l&rsquo;\u00e9pisode du P\u00e8re Goriot o\u00f9 Balzac nous d\u00e9crit l&rsquo;insinueuse tentation de Rastignac par Vautrin.<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>Pulsions et r\u00e9pulsions<\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">Mis en pr\u00e9sence de celui qu&rsquo;il a \u00e9voqu\u00e9 et invoqu\u00e9 tant de fois dans sa vie pass\u00e9e, Thibaud de Locmaria le recon\u00adna\u00eet parfaitement, mais il se garde bien de le nommer, de l&rsquo;appeler, sachant inconsciemment que toute appella\u00adtion est une ap-pulsion d\u00e9guis\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire une course effr\u00e9n\u00e9e vers un objet dans lequel on d\u00e9sire se noyer. Au contraire, le h\u00e9ros \u00e9prouve pour celui qu&rsquo;il a cherch\u00e9 une insurmontable r\u00e9pulsion. L&rsquo;ennemi a beau le tenter, lui faire miroiter la puissance et les honneurs dans cette vie et dans l&rsquo;autre, Thibaud le chasse par des paroles significatives : \u00ab Je sais maintenant que je te hais. Je veux maintenant d\u00e9gueuler tout le noir que j&rsquo;avais dans l&rsquo;\u00e2me. \u00bb La trame du r\u00e9cit est d&rsquo;une extr\u00eame simplicit\u00e9 : l&rsquo;Ennemi, \u00e0 peine d\u00e9crit par Le Quintrec, n&rsquo;est pas autre chose que la projection d&rsquo;une partie de la personnalit\u00e9 de Thibaud, sa personnalit\u00e9 noire (au sens strict, puisque le noir est absence de couleur, donc viduit\u00e9, vacuit\u00e9, n\u00e9gativit\u00e9). Lorsque Thibaud dit qu&rsquo;il vomit, au pr\u00e9sent, ce qu&rsquo;il avait, au pass\u00e9, de noir dans son \u00e2me, il explique toute la sc\u00e8ne. C&rsquo;est une purification, mieux une catharsis dans la meilleure tradition de la Psychanalyse. Et si l&rsquo;on comprenait encore la signification r\u00e9elle du Sacrement de P\u00e9nitence, on pourrait parler de confession. Ce doublenoir qui hantait le h\u00e9ros est maintenant objectiv\u00e9, ce qui lui permet de le rejeter et de le n\u00e9antiser. D\u00e9sormais, l&rsquo;as\u00adpect blanc (c&rsquo;est-\u00e0-dire de toutes les couleurs, donc sym\u00adbole de la totalit\u00e9) va dominer la vie de Thibaud de Locmaria : il se fera pauvre entre les pauvres, consolateur des malheureux, bienfaiteur de tous les hommes parce qu&rsquo;il veut les aimer tous. Mais cela en dehors de l&rsquo;\u00e9glise officielle. Il refusera les sacrements, sous pr\u00e9texte qu&rsquo;il en est indigne, il d\u00e9noncera le formalisme et la richesse scandaleuse du clerg\u00e9, il accueillera les malandrins comme les honn\u00eates gens, refusant ainsi toute dichotomie sociale ou morale. Il sera vraiment le Christ aux Orties. Et comme tel, il sera pers\u00e9cut\u00e9 par les pr\u00eatres, soucieux de maintenir l&rsquo;orthodoxie et le clivage manich\u00e9en. Or, \u00e0 tous les reproches des clercs, il opposera son paisible sys\u00adt\u00e8me de philosophie : \u00ab Je n&rsquo;ai d&rsquo;autre pouvoir que celui d&rsquo;aimer mon prochain. Je n&rsquo;en veux point d&rsquo;autre. \u00bb C&rsquo;est net, c&rsquo;est pr\u00e9cis. D\u00e9barrass\u00e9 du dualisme qui le tourmen\u00adtait et qui \u00e9tait cause de ses \u00ab mauvaises \u00bb actions. Thibaud de Locmaria, devenu Humulis (Humble), est l&rsquo;incar\u00adnation de l&rsquo;amour universel des \u00eatres et des choses. Il est sorti du labyrinthe. Il sait maintenant qui il est et \u00e0 quoi il est destin\u00e9, et le vocabulaire chr\u00e9tien employ\u00e9 par Charles Le Quintrec ne change rien \u00e0 l&rsquo;essentiel : la prise de conscience fulgurante que le diable, au lieu d&rsquo;\u00eatre une puissance ext\u00e9rieure et objective quant \u00e0 l&rsquo;\u00eatre, n&rsquo;en est qu&rsquo;une des multiples composantes. D\u00e8s lors, simplement en le d\u00e9-sacralisant, on met l&rsquo;\u00e9nergie qu&rsquo;il repr\u00e9sente au service de la totalit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>Abandonner l&rsquo;impasse<\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">D&rsquo;une tonalit\u00e9 bien diff\u00e9rente est <i>l&rsquo;Herbe d&rsquo;Or<\/i> de Pierre\u00ad-Jakez H\u00e9lias. Certes, cela d\u00e9bouche sur le m\u00eame amour universel des \u00eatres et des choses, mais la qu\u00eate en est moins tourment\u00e9e. Ici, la r\u00e9v\u00e9lation ne vient pas d&rsquo;une exp\u00e9rience individuelle o\u00f9 l&rsquo;\u00eatre est confront\u00e9 avec son double. Elle est occasionn\u00e9e par un cataclysme naturel, un raz-de-mar\u00e9e, qui oblige les individus \u00e0 prendre conscience d&rsquo;eux-m\u00eames et des autres. Et toute r\u00e9f\u00e9rence au dualisme est exclue d&#8217;embl\u00e9e, car le raz-de-mar\u00e9e n&rsquo;est m\u00eame pas ressenti comme un \u00ab mal \u00bb. C&rsquo;est une \u00ab chose \u00bb indiff\u00e9renci\u00e9e, comme il en arrive de fa\u00e7on normale. Dans un bateau, un \u00e9quipage conduit par un \u00e9trange capitaine, Pierre Goascoz, un \u00ab fou de la t\u00eate \u00bb, lutte contre l&rsquo;oc\u00e9an pour revenir au port. \u00c0 terre, les familles et les amis attendent, et dans cette attente, ils se d\u00e9voilent les uns aux autres. Ils ne sont ni bons, ni mauvais, ils sont. Cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 semble largement puis\u00e9e aux sources celtiques,et ces sources, dans le r\u00e9cit d&rsquo;H\u00e9lias, sont clairement indi\u00adqu\u00e9es : ce sont les multiples croyances et l\u00e9gendes qui circulent encore de bouche \u00e0 oreille dans toute la Bre\u00adtagne. L&rsquo;Herbe d&rsquo;Or, le nom du bateau de Pierre Goascoz, c&rsquo;est d&rsquo;abord le nom d&rsquo;une plante magique, un talisman qui permet, lorsqu&rsquo;on l&rsquo;a trouv\u00e9e, de parcourir les vertes prairies de l&rsquo;Autre Monde et d&rsquo;en d\u00e9couvrir les secrets. Pierre Goascoz est, en son genre, une sorte de Thibaud de Locmaria. Il a eu, autrefois, une autre activit\u00e9 que celle de patron p\u00eacheur. Il \u00e9tait capitaine de la marine, il \u00e9tait un \u00ab scientifique \u00bb. Et puis, il est revenu au pays, il a repris le m\u00e9tier de son p\u00e8re qui \u00e9tait celui de ses anc\u00eatres. Il est en fin de lign\u00e9e, comme Thibaud de Locmaria. A-t-il d\u00e9couvert l&rsquo;Herbe d&rsquo;Or ? Le vieux Nonna, un ancien gardien de phare, dont les allures de ma\u00eetre chaman ne font pas de doute, en est persuad\u00e9. Et quand le bateau sera revenu au port, avec tout son \u00e9quipage sauf, en dehors de Pierre Goascoz, c&rsquo;est Nonna qui reprendra le bateau pour conduire Pierre Goascoz vers sa derni\u00e8re demeure. Mais quelle demeure ? Nonna est l&rsquo;image du passeur, du nocher des Enfers, qui m\u00e8ne sur l&rsquo;autre rive ceux qui ont accompli ici leur mission et qui doivent alors se trouver \u00ab dans les joies \u00bb, pour reprendre l&rsquo;expression populaire traditionnelle utilis\u00e9e par H\u00e9lias.<\/p>\n<p align=\"justify\">Car, en d\u00e9finitive, aussi bien dans <i>le Christ aux Orties<\/i> que dans <i>l&rsquo;Herbe d&rsquo;Or<\/i>, le probl\u00e8me essentiel est celui de la mort, ou plut\u00f4t de l&rsquo;apr\u00e8s-mort. Le h\u00e9ros de Le Quin\u00adtrec trouve sa s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dans la foi chr\u00e9tienne, m\u00eame s&rsquo;il en refuse les rites jug\u00e9s par lui trop entach\u00e9s d&rsquo;orgueil et de superf\u00e9tation : il sait que Dieu l&rsquo;accueillera dans le Paradis du cat\u00e9chisme. Les h\u00e9ros d&rsquo;H\u00e9lias, eux, trouvent leur s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dans la certitude qu&rsquo;il y a, au-del\u00e0 des appa\u00adrences, une autre vie qui prolonge celle-ci, mais ils ne s&rsquo;appuient pas sur un dogme : leur exp\u00e9rience person\u00adnelle leur a suffi. Et peut-\u00eatre aussi se souviennent-ils des hautes croyances de leurs anc\u00eatres, du temps des druides. Le Paradis n&rsquo;est plus le r\u00e9sultat d&rsquo;un marchandage entre le Bien et le Mal. Il est, c&rsquo;est une \u00e9vidence. Et les rites ne sont m\u00eame pas refus\u00e9s, ils sont int\u00e9gr\u00e9s dans le quo\u00adtidien, comme en t\u00e9moigne la r\u00e9ponse d&rsquo;un des matelots de l&rsquo;Herbe d&rsquo;Or \u00e0 un autre qui lui fait remarquer : \u00ab C&rsquo;est dr\u00f4le. Nous sommes dans la nuit de No\u00ebl, nous avons manqu\u00e9 de finir notre vie dans l&rsquo;eau, nous avons beau\u00adcoup parl\u00e9, mais jamais il n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 question du Bon Dieu, ni de tout ce qu&rsquo;on nous a appris \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise. \u00bb Cette r\u00e9ponse est nette, pr\u00e9cise, profonde dans sa simplicit\u00e9 \u00ab D\u00e9trompe-toi. Il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 question d&rsquo;autre chose. \u00bb<\/p>\n<p align=\"justify\">Les personnages d&rsquo;H\u00e9lias ne sont pas assujettis au dua\u00adlisme. Tout au plus le rencontrons-nous quand il s&rsquo;agit de diff\u00e9rencier les gens de la mer des warm\u00e9ziens, c&rsquo;est-\u00e0-dire des gens de la terre. Leurs probl\u00e8mes, car ils en ont, comme tout le monde, ils les r\u00e9solvent sans recourir \u00e0 la dichotomie. Dans ces conditions, pourquoi, selon la vieille formule druidique attest\u00e9e par un auteur latin, la mort ne serait-elle pas le milieu d&rsquo;une longue vie ? C&rsquo;est en tout cas la signification de ce roman, plut\u00f4t un r\u00e9cit initiatique : \u00ab Et si ce qu&rsquo;on appelle mort n&rsquo;\u00e9tait que l&rsquo;absence de quelqu&rsquo;un qui est pr\u00e9sent ailleurs, ail\u00adleurs ou au m\u00eame endroit hors de la vie des autres, d\u00e8s l&rsquo;instant que tous les lieux se confondent et toutes les dur\u00e9es se rencontrent ? \u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">Pour partager cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, il est n\u00e9cessaire d&rsquo;avoir accompli une qu\u00eate, qui est peut-\u00eatre la qu\u00eate du Graal, mais qui est simplement, et sans plus chercher, la qu\u00eate de la vie. Blaise Pascal, qui approchait l&rsquo;illumination, ne d\u00e9plorait-il pas que notre imagination f\u00fbt trompeuse et nous f\u00eet prendre ce qui est pour ce qui n&rsquo;est pas, n\u00e9gli\u00adgeant ainsi la recherche unique de la R\u00e9alit\u00e9 toute puis\u00adsante, et non plus de la V\u00e9rit\u00e9 ? Car la philosophie occi\u00addentale classique n&rsquo;a que ce mot de v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 agiter dans nos esprits. La R\u00e9alit\u00e9, personne n&rsquo;en parle. Ou plut\u00f4t, on confond syst\u00e9matiquement v\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9alit\u00e9 qui appar\u00adtiennent \u00e0 deux plans diff\u00e9rents. Celui qui croit d\u00e9tenir la V\u00e9rit\u00e9, une et toute puissante, ne fait que se fourvoyer davantage dans une impasse tout aussi redoutable. Car qui dit V\u00e9rit\u00e9, sous-tend imm\u00e9diatement \u00ab mensonge \u00bb, ou \u00ab fausset\u00e9 \u00bb, et nous retombons dans le pi\u00e8ge du dua\u00adlisme. Et quand donc comprendrons-nous que le terme irr\u00e9el ne d\u00e9signe qu&rsquo;une attitude de l&rsquo;esprit ? Car l&rsquo;aspect n\u00e9gatif de la R\u00e9alit\u00e9 est inconcevable : nier la r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est nier la vie, c&rsquo;est se nier soi-m\u00eame, c&rsquo;est nier sa pens\u00e9e, et on aboutit \u00e0 une absurdit\u00e9. Combien de malheureux humains se sont-ils perdus en mer \u00e0 force de vouloir d\u00e9couvrir la fronti\u00e8re de l\u2019\u00catre et du N\u00e9ant ?<\/p>\n<p align=\"justify\">La spiritualit\u00e9 occidentale n&rsquo;a pas le choix si elle veut sortir de sa torpeur : abandonner l&rsquo;impasse o\u00f9 les t\u00e9n\u00e8bres s&rsquo;amassent depuis des si\u00e8cles. Il est r\u00e9confortant que ce ne soient pas des philosophes ou des th\u00e9olo\u00adgiens qui nous le disent, qui nous invitent \u00e0 ce \u00ab retournement \u00bb, mais des romanciers de notre \u00e9poque, des po\u00e8tes : car, jusqu&rsquo;\u00e0 plus ample inform\u00e9, ce sont tou\u00adjours les po\u00e8tes qui ont eu raison sur les coupeurs de cheveux en quatre. Les po\u00e8tes, et les mystiques, c&rsquo;est pareil, sont les seuls \u00e0 pouvoir nous montrer le sentier qui m\u00e8ne \u00e0 la clairi\u00e8re sacr\u00e9e, l\u00e0 o\u00f9, de toute \u00e9ternit\u00e9, cro\u00eet l&rsquo;Herbe d&rsquo;Or.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;] ce n&rsquo;est pas sans raison que la spiritualit\u00e9 occidentale contemporaine, du moins celle qui d\u00e9borde du cadre dogmatique des \u00e9glises, cherche ainsi tant de rep\u00e8res dans la tradition orientale : l&rsquo;homme occidental est en effet en plein c\u0153ur d&rsquo;un labyrinthe dont il ne conna\u00eet plus le secret, et il ne sait plus lire les signes susceptibles de lui indiquer le chemin qui m\u00e8ne vers le soleil&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":12288,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[840],"tags":[841,297,1246,1245],"class_list":["post-16208","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-markale-jean","tag-druidisme","tag-dualisme","tag-le-bien","tag-le-mal"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.0 - 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