{"id":17038,"date":"2015-09-11T02:17:41","date_gmt":"2015-09-11T01:17:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=17038"},"modified":"2015-09-11T02:17:42","modified_gmt":"2015-09-11T01:17:42","slug":"lautreamont-par-katia-barberian","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/lautreamont-par-katia-barberian\/","title":{"rendered":"Lautr\u00e9amont par Katia Barb\u00e9rian"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">(Extrait de <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>L\u2019Univers de la Parapsychologie et de l\u2019\u00c9sot\u00e9risme, <\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Tome 2, \u00e9ditions Martinsart, 1976)<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Il n&rsquo;est pas question d&rsquo;introduire Lautr\u00e9amont, encore moins de le pr\u00e9senter au sein d&rsquo;une exposition litt\u00e9raire, lin\u00e9aire, soucieuse de situer un \u00e9crivain par rapport \u00e0 des influences, \u00e0 des rencontres&#8230; Nous ne pouvons que laisser \u00eatre ce qui nous parle comme la voix d&rsquo;Isidore Ducasse, comte de Lautr\u00e9amont. C&rsquo;est une pr\u00e9sence qui surgit, et, si \u00e9nigmatique soit-elle, il s&rsquo;agit de la recevoir comme nous le pouvons, sans plus. Cependant, nous dira-t-on, il est ici parl\u00e9 de Lautr\u00e9amont au sein d&rsquo;une analyse sur les rapports de la litt\u00e9rature et de l&rsquo;\u00e9sot\u00e9risme: et pr\u00e9cis\u00e9ment, il nous semble que l\u2019\u0153uvre enti\u00e8re de Lautr\u00e9amont est une immense question (sans r\u00e9ponse ?) sur l&rsquo;\u00e9sot\u00e9risme de la parole po\u00e9tique. Faut-il laisser la parole \u00e0 sa propre \u00e9nigme, c&rsquo;est-\u00e0-dire se garder de toute interpr\u00e9tation, de toute syst\u00e9matisation en th\u00e8mes ? Se garder de jouer les Grands Pr\u00eatres qui recueillent de la bouche de la Pythie ce qui peut-\u00eatre est \u00e0 jamais hors du logos ? Certes, telle serait bien la tentation de celui qui lit Lautr\u00e9amont, rapt\u00e9 par Maldoror comme l&rsquo;enfant du premier Chant&#8230; mais par-del\u00e0 la tentation, faisons la tentative d&rsquo;un parcours qui ne brise pas les ailes de Maldoror, qui ne r\u00e9duit pas l&rsquo;immensit\u00e9 des ab\u00eemes, la cruaut\u00e9 des actes, la puissance des monstres&#8230;<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Nous ne donnerons pas une interpr\u00e9tation de Lautr\u00e9amont : nous proposerons quelques regards sur les textes, nous serons essentielle\u00adment attentifs \u00e0 l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 de tout ce qui est dit ici ; il n&rsquo;y a pas de sens unique \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants de Maldoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">, il y a une polyvocit\u00e9, des m\u00e9tamorphoses continuelles, des renversements incessants : bref, l&rsquo;\u00e9criture c&rsquo;est le tourbillon d&rsquo;une voix d\u00e9bord\u00e9e de toutes parts par ce qui la saisit, la transperce, la condamne \u00e0 d\u00e9lirer ou \u00e0 se taire, lui fait presser l&rsquo;\u00e9corce nocturne du jour, creuser la nuit du plein soleil. Notre premi\u00e8re t\u00e2che sera donc de scruter, \u00e0 travers les <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants de Mal\u00addoror,<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> ce qui appara\u00eet, fugitivement, d&rsquo;Isidore Ducasse : quelle identit\u00e9 entre Maldoror, Ducasse et Lautr\u00e9amont ? Nous ne connaissons de la vie que ces \u00ab Chants \u00bb&#8230;<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">D\u00e8s lors, il nous sera possible de faire surgir des figures, des formes r\u00e9v\u00e9latrices : la cruaut\u00e9, l&rsquo;animalit\u00e9, l&rsquo;infini, le mal, toutes ces formes posant la question de ce qui parle, de ce qui s&rsquo;\u00e9crit \u00e0 travers Lautr\u00e9a\u00admont. Nous ferons une place aux diverses lectures ant\u00e9rieures de Lautr\u00e9amont : elles sont toutes des tentatives, et des tentatives inqui\u00e8tes, pour se prot\u00e9ger du myst\u00e8re comme tel, de l&rsquo;insupportabilit\u00e9 du cri et de ce en quoi il se renverse : le silence. Tant de lectures pour une \u00e9nigme ! \u00c0 moins qu&rsquo;il ne soit pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;une clart\u00e9 fulgurante, le secret des <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants de Maldoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">&#8230; si toute lumi\u00e8re se conquiert au terme d&rsquo;une \u00e9puisante travers\u00e9e du d\u00e9sert qui ne livre pas son chiffre, sinon, jus\u00adtement, lorsqu&rsquo;on en est d\u00e9livr\u00e9&#8230;<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><b>Isidore Ducasse, Lautr\u00e9amont, Maldoror : quelle identit\u00e9?<\/b><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Quel chemin suivre pour acc\u00e9der \u00e0 une identit\u00e9 de celui qui \u00e9crivit les <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants de Maldoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">? Double acc\u00e8s, peut-\u00eatre : celui des actes d\u00e9li\u00admitant sa vie dans une \u00e9poque donn\u00e9e, celui des rares t\u00e9moignages de camarades ou d&rsquo;\u00e9diteurs ou celui des textes eux-m\u00eames, \u00e0 travers lesquels \u00ab le Mont\u00e9vid\u00e9en \u00bb appara\u00eet ?<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">D&rsquo;Isidore Ducasse, nous poss\u00e9dons un acte de naissance et un acte de d\u00e9c\u00e8s&#8230; c&rsquo;est tout. Isidore Ducasse na\u00eet le 4 avril 1846, \u00e0 Montevideo, et meurt le 24 novembre 1870, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de vingt-quatre ans, dans une chambre du faubourg Montmartre. La plupart des renseignements et des documents qui sont aujourd&rsquo;hui en notre possession viennent du livre d&rsquo;Alvaro et Gervasio Guillot-Munoz, <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Lautr\u00e9amont et Lafargue<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">. Le p\u00e8re d&rsquo;Isidore Ducasse, Fran\u00e7ois Ducasse, est n\u00e9 en 1809 dans les, Hautes-Pyr\u00e9n\u00e9es; il sera instituteur de 1837 \u00e0 1838 pr\u00e8s de Tarbes; il rencontre \u00e0 cette \u00e9poque C\u00e9lestine-Jacquette Davezac; on ne conna\u00eet pas la date de leur mariage (ils ont douze ans de diff\u00e9rence), le seul document o\u00f9 figure le nom de C\u00e9lestine-Jacquette Davezac est l&rsquo;acte de naissance d&rsquo;Isidore Ducasse. Le couple est install\u00e9 \u00e0 Montevideo, et Fran\u00e7ois Ducasse est commis au Consulat g\u00e9n\u00e9ral de<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">France. Il deviendra d&rsquo;ailleurs chancelier, gr\u00e2ce \u00e0 la guerre avec l&rsquo;Argen\u00adtine. La mort de Jacquette Davezac demeure myst\u00e9rieuse : s&rsquo;est-elle suicid\u00e9e l&rsquo;ann\u00e9e du bapt\u00eame de son fils, en 1847 ? On ne peut qu&rsquo;\u00eatre prudent sur ce point. Nous ne savons rien des quatorze premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;Isidore Ducasse. On le retrouve pensionnaire au lyc\u00e9e de Tarbes, d&rsquo;octobre 1859 \u00e0 ao\u00fbt 1862. Il a pour condisciples Henri Mue et Georges Dazet, d\u00e9dicatoires des Po\u00e9sies. Ce dernier tenait d&rsquo;ailleurs un r\u00f4le important dans la premi\u00e8re version du premier <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chant de Mal\u00addoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">; il deviendra ensuite \u00ab le poulpe au regard de soie \u00bb, et ceci ne saurait \u00eatre sans int\u00e9r\u00eat pour la biographie de Ducasse\/Lautr\u00e9amont. Isidore Ducasse est un bon \u00e9l\u00e8ve : en 1861-1862, il a un premier accessit d&rsquo;excellence et un deuxi\u00e8me accessit de th\u00e8me latin ; notons \u00e9galement un premier prix d&rsquo;arithm\u00e9tique et de g\u00e9om\u00e9trie. Nous perdons sa trace d&rsquo;ao\u00fbt 1862 \u00e0 octobre 1863. On le retrouve en classe de rh\u00e9torique au lyc\u00e9e de Pau en 1863-1864, et en classe de philosophie en 1864\u00ad-1865. Il a pour condisciple Paul Lesp\u00e8s, dont nous citerons le t\u00e9moi\u00adgnage. Son professeur de philosophie, Paul Hinstin, et ses condisciples Lesp\u00e8s et Minvielle sont tous trois d\u00e9dicatoires des Po\u00e9sies.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Pendant trois ans, nous perdons de nouveau la trace de Ducasse. \u00c0 vingt-deux ans, il est \u00e0 Paris. Genonceaux pr\u00e9tend qu&rsquo;il avait pour but de suivre les cours de l&rsquo;\u00e9cole des Mines ou de Polytech\u00adnique. Ceci reste inv\u00e9rifiable. Est-il all\u00e9 \u00e0 Montevideo entre 1865 et 1867 ? Ceci est peu vraisemblable. En ao\u00fbt 1868, Lautr\u00e9amont fait imprimer le premier <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chant de Maldoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">. Entre le 15 ao\u00fbt et le 1er d\u00e9\u00adcembre 1868, il fait acte de candidature au deuxi\u00e8me concours po\u00e9\u00adtique de Bordeaux, plac\u00e9 sous les auspices d\u2019\u00c9variste Cauance ; celui-ci imprimera le premier <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chant<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">, \u00e0 dix centimes la ligne et souscription, \u00e0 un volume, dans la deuxi\u00e8me s\u00e9rie de Litt\u00e9rature contemporaine. En 1869, Lautr\u00e9amont trouve un \u00e9diteur belge, Lacroix, qui consent \u00e0 publier, \u00e0 compte d&rsquo;auteur, la totalit\u00e9 des <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">. Mais effray\u00e9 par l&rsquo;audace du texte, Lacroix se ravise et suspend la fabrication ; il refuse de distribuer le livre. D\u00e8s f\u00e9vrier 1870, Lautr\u00e9amont est engag\u00e9 dans la r\u00e9daction des <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Po\u00e9sies<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">. La premi\u00e8re partie verra le jour en avril 1870, publi\u00e9e par la librairie Gabrie ; la seconde sera d\u00e9pos\u00e9e au minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur en juin. Le 24 novembre, \u00e0 huit heures du matin, Isidore Ducasse meurt dans une ville assi\u00e9g\u00e9e. Les causes du d\u00e9c\u00e8s ne sont pas connues. Ainsi se cl\u00f4t dans l&rsquo;inconnu cette vie dont ne nous est parvenue qu&rsquo;une trame tr\u00e8s mince : il y a surtout des \u00ab blancs \u00bb, des plages d\u00e9sertes&#8230;<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Que pouvons-nous dire, alors, de l&rsquo;apparence d&rsquo;Isidore Ducasse ? Seules r\u00e9f\u00e9rences : celles de ses condisciples, en particulier de Paul Lesp\u00e8s. Nous n&rsquo;avons par ailleurs que des portraits pr\u00e9sum\u00e9s, comme<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">si toute trace trop pr\u00e9cise \u00e9tait interdite au comte de Lautr\u00e9amont&#8230; \u00c9cou\u00adtons Paul Lesp\u00e8s : \u00ab &#8230; Je vois encore ce grand jeune homme mince, le dos un peu vo\u00fbt\u00e9, le teint p\u00e2le, les cheveux longs tombant en travers<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">sur le front, la voix aigrelette. Sa physionomie n&rsquo;avait rien d&rsquo;attirant. Il \u00e9tait d&rsquo;ordinaire triste et silencieux&#8230; Il admirait Edgar Poe. Nous le tenions au lyc\u00e9e pour un esprit fantasque&#8230; \u00bb Ce t\u00e9moignage n&rsquo;est pas une r\u00e9f\u00e9rence absolue : on peut cependant le prendre en consid\u00e9ration, il satisfait sans doute notre besoin d&rsquo;imaginer cet inconnu que demeure Isidore Ducasse. N&rsquo;en tirons pas de conclusions trop h\u00e2tives : il n&rsquo;est que le regard d&rsquo;un homme sur un camarade disparu.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">La vie d&rsquo;Isidore Ducasse, ces vingt-quatre ann\u00e9es dont nous parvient seulement un \u00e9cho plus proche du mutisme, nous renvoie \u00e0 la seule trace mat\u00e9rielle que nous poss\u00e9dions : le texte. L&rsquo;identit\u00e9 d&rsquo;Isidore Ducasse, ou son refus d&rsquo;identit\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9criture des <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants de Mal\u00addoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">; s&rsquo;il s&rsquo;inscrit quelque part, c&rsquo;est l\u00e0, et non dans les hypoth\u00e8ses que les uns et les autres s&rsquo;efforcent de d\u00e9velopper pour faire reculer l&rsquo;\u00e9nigme. Car l&rsquo;\u00e9nigme ne reculera pas : il faut d&rsquo;abord la saisir en tant que telle. Peut-\u00eatre nous est-il dit ici que le sujet du discours s&rsquo;efface derri\u00e8re ce qui l&rsquo;a provoqu\u00e9 \u00e0 la parole : et d\u00e8s lors, la parole est parole provocante, d&rsquo;un proph\u00e9tisme apocalyptique, car nous avons tous perdu notre identit\u00e9 dans les m\u00e9tamorphoses de Maldoror. Tel est le seul rapport entre l&rsquo;\u00e9sot\u00e9risme et la litt\u00e9rature : comment ne pas voir qu&rsquo;il y a, paradoxalement, co\u00efncidence parfaite entre l&rsquo;absence de visage de Lautr\u00e9amont, et la multiplicit\u00e9 des visages maldororiens ? Bien s\u00fbr, dans le premier <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chant<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">, nous trouverons des r\u00e9f\u00e9rences bio\u00adgraphiques : citons quelques fragments : \u00ab Ce n&rsquo;est pas l&rsquo;esprit de Dieu qui passe : ce n&rsquo;est que le soupir aigu de la prostitution, uni avec les g\u00e9missements graves du Mont\u00e9vid\u00e9en&#8230; \u00bb; \u00ab La fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle verra son po\u00e8te&#8230; ; il est n\u00e9 sur les rives am\u00e9ricaines, \u00e0 l&#8217;embou\u00adchure de la Plata&#8230; \u00bb De quoi sommes-nous assur\u00e9s ici ? D&rsquo;un auteur qui parle et est \u00e0 l&rsquo;origine de sa parole ? Mais rappelons que Lautr\u00e9amont a gomm\u00e9 de la seconde version du premier Chant le nom de Dazet pr\u00e9sent dans la premi\u00e8re ; il l&rsquo;a remplac\u00e9 par ses m\u00e9tamorphoses : \u00ab poulpe au regard de soie \u00bb, \u00ab rhinolophe \u00bb, \u00ab pou v\u00e9n\u00e9rable \u00bb, \u00ab cra\u00adpaud \u00bb, \u00ab acarus sarcopte \u00bb; et si Dazet est important, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9\u00adment par sa disparition, qui est aussi le refus d&rsquo;une certaine identit\u00e9 de Lautr\u00e9amont lui-m\u00eame. Le changement intervenu d&rsquo;une version \u00e0 l&rsquo;autre donne le sens (l&rsquo;orientation) du discours de Lautr\u00e9amont : il est d\u00e9personnalisation, perte du moi dans l&rsquo;infini du non-moi ; tous les masques de Maldoror sont signes de cela, de ce flux incessant, du devenir vertigineux tant que nous n&rsquo;avons pas saisi le chiffre de ce tourbillon (cf. passage sur le vol des \u00e9tourneaux, donc l&rsquo;explicitation par Lautr\u00e9amont lui-m\u00eame). En d&rsquo;autres termes, n&rsquo;ayons pas peur de la perte absolue : celle du Je univoque, du visage trac\u00e9 une fois pour toutes, n&rsquo;ayons pas peur des mutations, des transmutations, de ce que les autres nommeront folie et qui n&rsquo;est peut-\u00eatre que l&rsquo;extr\u00eame de la lucidit\u00e9. Il est vrai que les Chants de Maldoror sont d\u00e9chirants : et qu&rsquo;ils nous d\u00e9chirent plus qu&rsquo;aucun autre cri pouss\u00e9 par la litt\u00e9rature. Et ce tragique de la m\u00e9tamorphose du moi, nous pouvons toujours lui donner des raisons psychologiques : la solitude du po\u00e8te dans une chambre parisienne, la solitude de l&rsquo;homosexuel (car il fau\u00addrait revenir sur cet aspect de Lautr\u00e9amont : recherche du fr\u00e8re, du double, de l&rsquo;amant, fascination devant l&rsquo;hermaphrodite) ; ces raisons psychologiques ne sont pas importantes : il faut aller au-del\u00e0, et entendre ce qui parle \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9criture. En ce sens, nous rejoindrions la position de M. Blanchot : \u00ab Si l&rsquo;on trouve dix r\u00e9miniscences derri\u00e8re la m\u00eame image de Maldoror, si ces dix arch\u00e9types ou mod\u00e8les sont autant de masques qui se recouvrent et se surveillent les uns les autres, sans qu&rsquo;aucun apparaisse comme le vrai moule du visage, ni comme s\u00fbrement \u00e9tranger \u00e0 cette figure, c&rsquo;est le signe que Lautr\u00e9amont a \u00e9t\u00e9 en accord avec quelques points rares de l&rsquo;espace imaginaire o\u00f9 la puissance mythique collective et la puissance personnelle des \u0153uvres voient se conjuguer leurs ressources. \u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><b>Regards sur quelques th\u00e8mes<\/b><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Nous avons montr\u00e9, \u00e0 partir du texte m\u00eame de Lautr\u00e9amont, qu&rsquo;il importait avant tout de laisser parler ce qui se transforme constamment, n&rsquo;existe que dans ses m\u00e9tamorphoses. Cependant, dans l\u2019\u0153uvre qui nous int\u00e9resse, un nom revient toujours semblable \u00e0 lui-m\u00eame dans sa litt\u00e9ralit\u00e9 : Maldoror. \u00ab J&rsquo;\u00e9tablirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premi\u00e8res ann\u00e9es&#8230; \u00bb On a donn\u00e9 toutes sortes d&rsquo;interpr\u00e9tations du nom : \u00ab Maldoror, aurore du Mal \u00bb (Ren\u00e9 Crevel), \u00ab Maldoror, le Mauvais de l&rsquo;Aurore \u00bb (Robert Amadou) ; il n&rsquo;est pas possible, en tout cas, d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 ce que sugg\u00e8re, imm\u00e9diatement, le mot : cette mise en rapport du Mal et de l&rsquo;Aurore, Mal d&rsquo;Aurore, donc. Si nous nous en tenons \u00e0 cette suggestion imm\u00e9diate, c&rsquo;est qu&rsquo;elle para\u00eet en accord avec le mouvement des Chants ; le th\u00e8me constant est certes le mal, mais par ou \u00e0 travers le mal, on atteint une aurore (cf. fin du cinqui\u00e8me Chant : \u00ab R\u00e9veille-toi, Maldoror !&#8230; Il attend que le cr\u00e9puscule du matin vienne apporter, par le changement de d\u00e9cors, un d\u00e9risoire soulagement \u00e0 son corps boulevers\u00e9. \u00bb) Il y a donc une exploration du mal qui a cette finalit\u00e9 de d\u00e9livrance (nous reviendrons sur ce point ult\u00e9rieurement).<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Le th\u00e8me du mal appara\u00eet comme essentiel : les Chants sont chants du mal sous toutes ses formes. Lautr\u00e9amont l&rsquo;affirme dans une lettre : \u00ab &#8230; J&rsquo;ai chant\u00e9 le mal comme ont fait Mickiewig, A. de Musset, Bau\u00addelaire, etc. Naturellement, j&rsquo;ai un peu exag\u00e9r\u00e9 le diapason&#8230; \u00bb Maldoror fait le mal, il est aussi d\u00e9chir\u00e9 par le mal qu&rsquo;il provoque : la jouissance du mal est donc ambigu\u00eb dans les textes en question, on n&rsquo;a pas suffi\u00adsamment insist\u00e9 sur ce point. Ce th\u00e8me du mal est li\u00e9 plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 celui de la cruaut\u00e9, du sang, du meurtre ; il nous para\u00eet \u00e9galement n\u00e9cessaire de mettre en rapport le mal et le d\u00e9sespoir sur l&rsquo;homme (Maldoror est celui qui a d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de l&rsquo;homme, et qui tue l&rsquo;esp\u00e9rance dans un combat f\u00e9roce).<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Poursuivons notre exploration de l&rsquo;univers de Maldoror ; le second th\u00e8me essentiel est celui de la bestialit\u00e9, ou des m\u00e9tamorphoses ani\u00admales. Tout au long des Chants, Maldoror est \u00e0 la fois celui qui se trans\u00adforme, et celui qui assiste aux transformations. On peut relier ce devenir-animal \u00e0 l&rsquo;inconscient, aux arch\u00e9types collectifs, aux influences bibliques, cabalistiques ; il n&rsquo;en reste pas moins que ceci nous r\u00e9v\u00e8le toujours la m\u00eame chose. Cette perte de soi dans les changements multiples ; le malaise qui nous \u00e9treint devant la t\u00e9ratologie maldoro\u00adrienne, n&rsquo;est-il pas pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;effroi devant l&rsquo;invasion de toutes les forces cosmiques obscures ? L&rsquo;univers est grouillant, nous le ver\u00adrons : des poulpes, des tarentules, des squales, des poux, des crabes, des taupes, des aigles, etc. Comment nous accommoder de cette vie qui nous happe, de cet ab\u00eeme auquel nous reviendrons ? Rapprochons cet effroi devant le bestial de la peur de la mort : la peur de mourir, c&rsquo;est la peur d&rsquo;\u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par l&rsquo;univers.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">C&rsquo;est ainsi que l&rsquo;\u00e9rotisme maldororien a partie li\u00e9e avec la mort et avec la bestialit\u00e9 : l&rsquo;\u00e9treinte \u00ab hideuse \u00bb du squale est une transgression de la mort et de l&rsquo;inceste, une exp\u00e9rience du mal qui plonge dans l&rsquo;infini.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">D\u00e8s lors, nous approchons de ce qui sera sans doute le c\u0153ur de la parole po\u00e9tique des Chants, ce qui les provoque : une qu\u00eate de l&rsquo;infini. Lautr\u00e9amont l&rsquo;exprime d\u00e8s le premier Chant : \u00ab &#8230; Ils ont soif insatiable de l&rsquo;infini, comme toi, comme moi&#8230; Moi, comme les chiens, j&rsquo;\u00e9prouve le besoin de l&rsquo;infini. \u00bb Les th\u00e8mes du mal et de la bestialit\u00e9 existent donc en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce d\u00e9sir originel d&rsquo;infini ; toute travers\u00e9e du mal est selon nous r\u00e9ponse \u00e0 l&rsquo;appel d&rsquo;un ab\u00eeme, dont l&rsquo;oc\u00e9an est le sym\u00adbole.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Ceci nous fait acc\u00e9der \u00e0 une quatri\u00e8me voie du texte de Lautr\u00e9amont : le renversement du rapport Bien-Mal ; il y a constamment un \u00e9change des contraires (Bien-Mal, Dieu-Satan, Haut-Bas, etc.) ; ce renverse\u00adment doit \u00eatre compris \u00e0 partir d&rsquo;une exploration du mal qui est par-del\u00e0 le bien et le mal, car elle s&rsquo;inscrit comme exp\u00e9rience de l&rsquo;infini, comme mystique de l&rsquo;inversion. Lautr\u00e9amont cherche \u00e0 s&rsquo;identifier \u00e0 l&rsquo;infini : cette identification ne peut se faire que dans la n\u00e9gation des contraires limit\u00e9s qui fonctionnent comme cadres illusoires de notre univers. Il ne trouvera son nom que dans la perte de tous les rep\u00e8res habituels. Il semble que ce soit l\u00e0 le chemin propre des <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants de Maldoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">. Nous nous appuierons ici sur un fragment des <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Po\u00e9sies II<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">. \u00ab La contradiction est la marque de la fausset\u00e9. L&rsquo;incontradiction est la marque de la cer\u00adtitude. \u00bb Cet emprunt fait aux <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Po\u00e9sies<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> pour confirmer notre regard sur les <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> ne nous para\u00eet pas abusif. Il semble que, bien souvent, on n&rsquo;ait pas vu le bien des <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> aux <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Po\u00e9sies<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">; certains critiques n&rsquo;ont pas compris le renversement d&rsquo;un texte \u00e0 l&rsquo;autre ; c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce renversement qui est explicatif. Nous d\u00e9couvrons, dans les <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Po\u00e9sies<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">, ce qu&rsquo;il en est de la science cherch\u00e9e par Lautr\u00e9amont, ce qu&rsquo;il en est de la parole po\u00e9tique. Et ces passages nous apparaissent comme fon\u00addamentaux. \u00ab Les philosophes ne sont pas autant que les po\u00e8tes&#8230; La science que j&rsquo;entreprends est une science distincte de la po\u00e9sie. Je ne chante pas cette derni\u00e8re. Je m&rsquo;efforce de d\u00e9couvrir sa source&#8230; \u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><b>Un th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9<\/b><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Lautr\u00e9amont, chantre du mal : est-ce donc cela qui est au c\u0153ur de sa parole, comme un principe ? Tout s&rsquo;organiserait donc \u00e0 partir du mal. Essayons en premier lieu de regarder comment appara\u00eet le mal.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Nous ne pr\u00e9tendons pas r\u00e9duire cette figure \u00e0 la cruaut\u00e9 : elle en est peut-\u00eatre la forme la plus g\u00e9n\u00e9rale, surtout si on relie le terme \u00e0 son \u00e9tymologie : sanglant. L&rsquo;itin\u00e9raire de Maldoror \u00e0 travers le mal n&rsquo;est pas simple : il est certes le criminel, le destructeur, le corrupteur, mais il fait le mal en se faisant mal, et \u00e0 partir d&rsquo;une d\u00e9couverte originelle et effray\u00e9e du mal. Le mal appara\u00eet donc dans diff\u00e9rents modes d&rsquo;ex\u00adpression : crimes, masochisme, vampirisme, tentation de l&rsquo;innocence.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Il faut ici revenir sur les sources de Lautr\u00e9amont, m\u00eame si, comme nous l&rsquo;avons montr\u00e9, ce travail de recherche n&rsquo;est pas le plus important. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Les Chants de Maldoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> rel\u00e8vent souvent, dans leur imagerie, et bien qu&rsquo;ils en soient une parodie, du roman noir du XVII<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">I<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">e si\u00e8cle. Les ma\u00eetres du genre sont morts depuis longtemps, mais leur influence n&rsquo;en demeure pas moins vivace : Horace Walpole, Matthew Gregory Lewis, Ann Radcliffe, Ch. Robert Maturin.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">La troisi\u00e8me \u00e9dition du livre de Maturin, <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Me<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>l<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>moth<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">, para\u00eet chez Lacroix en 1867 : nous connaissons l&rsquo;importance qu&rsquo;avait eu ce roman ; sou\u00advenons-nous par exemple que Balzac en a fait une imitation dans <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Le Centenaire<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> ou <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Les deux Beringhe<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>l<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>d<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> (1822). Soulignons aussi <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">l\u2019\u0153uvre<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> d&rsquo;Horace Walpole, <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Le Ch\u00e2teau d&rsquo;Otrante<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">; Walpole, dans la pr\u00e9face \u00e0 la seconde \u00e9dition, indique lui-m\u00eame les caract\u00e9ristiques du genre. \u00ab Les protagonistes semblent perdre la raison au moment o\u00f9 les lois de la nature cessent d&rsquo;\u00eatre respect\u00e9es. \u00bb Il est certain qu&rsquo;il y a l\u00e0 une source litt\u00e9raire r\u00e9elle, et que des auteurs comme Walpole, Radcliffe et Maturin ont orient\u00e9 un certain style, qui convient parfaitement \u00e0 Lautr\u00e9amont. Il est vrai aussi que le genre a d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en vulgarisations parfois navrantes, de Walter Scott \u00e0 Eug\u00e8ne Sue et Panson du Terrail. Nous serons \u00e9galement tent\u00e9s de rapprocher Lautr\u00e9amont du ma\u00eetre du roman noir : Sade ; ce viol des lois de la nature, cet univers du vertige et de la destruction de l&rsquo;innocence, c&rsquo;est \u00e0 la fois celui de Sade et de Lautr\u00e9amont. Il suffit ici de noter un possible rapport : nous ne savons pas si Lautr\u00e9amont a lu Sade.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9 donc, Maldoror dira : \u00ab Moi, je fais servir mon g\u00e9nie \u00e0 peindre les d\u00e9lices de la cruaut\u00e9. \u00bb Les \u00e9pisodes abondent : le rasoir qui d\u00e9chire un visage, les ongles qui s&rsquo;enfoncent jusqu&rsquo;au <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">c\u0153ur<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">, la petite fille viol\u00e9e et d\u00e9chiquet\u00e9e, le naufrag\u00e9 fracass\u00e9 par les balles, etc. Il faut d&rsquo;ailleurs noter ce lien de la cruaut\u00e9 et de l&rsquo;\u00e9rotisme que le dessein \u00e9rotique soit ou non explicit\u00e9. L&rsquo;agression sadique est souvent, nous le remarquons, li\u00e9e \u00e0 une impuissance de Maldoror : il cherche une union parfaite, \u00e0 travers le mal, une fois de plus (cf. \u00e9pisode du requin, fin du Chant II &#8230; \u00ab chacun d\u00e9sireux de contempler, pour la premi\u00e8re fois, son portrait vivant&#8230; \u00bb)<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Mais ce th\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9, c&rsquo;est aussi le renversement de la vio\u00adlence contre autrui. Maldoror jouit de la souffrance des autres, d&rsquo;autant plus qu&rsquo;il souffre lui-m\u00eame. L&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 est \u00e9vidente, faut-il l&rsquo;interpr\u00e9ter d\u00e8s maintenant comme ce que Pierre Quint appelle \u00ab l&rsquo;amour mystique du mal \u00bb, participation \u00e0 l&rsquo;infini par cette communion noire ? \u00ab Alors tu me d\u00e9chireras, sans jamais t&rsquo;arr\u00eater, avec les dents et les ongles \u00e0 la fois&#8230; ; et nous souffrirons tous les deux, moi d&rsquo;\u00eatre d\u00e9chir\u00e9, toi de me<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">d\u00e9chirer \u00bb (Chant I, strophe VI). De m\u00eame, pendant le naufrage, il s&rsquo;enfonce dans la joue la pointe aigu\u00eb d&rsquo;un fer. \u00ab Et je pensais ainsi secr\u00e8tement : \u00ab Ils souffrent davantage ! \u00bb J&rsquo;avais au moins ainsi un terme de comparaison. \u00bb Il y a donc une ambigu\u00eft\u00e9 fondamentale de la cruaut\u00e9 maldororienne : pensons aussi aux nombreuses sc\u00e8nes o\u00f9 Maldoror se fait du mal en luttant contre un autre : par exemple la sc\u00e8ne o\u00f9 il terrasse le dragon, terrassant ainsi en lui l&rsquo;esp\u00e9rance, ou encore les moments o\u00f9 intervient l&rsquo;imposture du miroir : il oublie de se recon\u00adna\u00eetre en lui, et laisse appara\u00eetre par l\u00e0 m\u00eame qu&rsquo;il est l&rsquo;objet de sa propre violence.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Ceci nous renvoie en d\u00e9finitive \u00e0 une liaison de la cruaut\u00e9 et de l&rsquo;exp\u00e9rience originelle de la souffrance. Comment ne pas rappeler les mots de Maldoror : \u00ab J&rsquo;\u00e9tablirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premi\u00e8res ann\u00e9es, o\u00f9 il v\u00e9cut heureux&#8230; Il s&rsquo;aper\u00e7ut ensuite qu&rsquo;il \u00e9tait n\u00e9 m\u00e9chant \u00bb&#8230; La premi\u00e8re exp\u00e9rience du mal, c&rsquo;est donc celle de se savoir soi-m\u00eame en proie au mal, c&rsquo;est la souffrance du savoir-de-soi, ou de la lucidit\u00e9. Les <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants de Maldoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> ne sont-ils pas, d&rsquo;ailleurs, le lieu d&rsquo;un certain rapport entre lucidit\u00e9 et obscurit\u00e9 ? Lucidit\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e ; Maldoror a tu\u00e9 l&rsquo;esp\u00e9rance devant la nature humaine : et ne faut-il pas insister sur cette exp\u00e9rience du mal comme insoutenable \u00e9nigme cosmique ? Plonger dans le mal, comme on se m\u00eale \u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an, n&rsquo;est-ce pas le nier? Maldoror d\u00e9nonce, <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00e0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> plusieurs reprises, la f\u00e9rocit\u00e9 divine (repas cruel de Dieu, au Chant I<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">I<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> ; strophe de la lanterne rouge au Chant I<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">II<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">) ; sa r\u00e9volte contre Dieu est r\u00e9volte contre la Toute-Puissance de la destruction, de l&rsquo;anthropophagie, bref contre la supercherie divine ; il d\u00e9nonce aussi, d&rsquo;une mani\u00e8re d\u00e9chi\u00adrante, la f\u00e9rocit\u00e9 des hommes qui est la m\u00eame que celle de Dieu (cf. l&rsquo;\u00e9pisode horrible de l&rsquo;omnibus, au Chant II<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">)<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">, et la conclusion significative de Maldoror : \u00ab Ma po\u00e9sie ne consiste qu&rsquo;\u00e0 attaquer, par tous les moyens, l&rsquo;homme, cette b\u00eate fauve, et le Cr\u00e9ateur, qui n&rsquo;aurait pas d\u00fb engendrer une telle vermine \u00bb&#8230; Il d\u00e9noncera aussi la m\u00e9chancet\u00e9 \u00e9ro\u00adtique des femmes (cf. supplice du pendu au Chant IV).<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00c0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> cela, il faut ajouter le sentiment de mal-\u00eatre moral qui envahit Maldoror apr\u00e8s son acte criminel. Dans le premier Chant, Maldoror supplicie un enfant (ne faut-il pas ici faire le lien avec Gilles de Rais ? Nous renvoyons <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00e0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> l&rsquo;ouvrage de Georges Bataille sur ce point). Citons le texte : \u00ab &#8230; Rien n&rsquo;est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire, et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, am\u00e8res comme le ciel&#8230; Adolescent, pardonne-moi. Une fois sortis de cette vie passa\u00adg\u00e8re, je veux que nous soyons entrelac\u00e9s pendant l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 ; ne former qu&rsquo;un seul \u00eatre, ma bouche coll\u00e9e <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00e0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> ta bouche&#8230; <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">O<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> toi, dont je ne veux pas \u00e9crire le nom sur cette page qui consacre la saintet\u00e9 du crime, je sais que ton pardon fut grand comme l&rsquo;univers. \u00bb Le sens du texte nous para\u00eet, toujours au sein d&rsquo;une ambigu\u00eft\u00e9 fondamentale de l&rsquo;exp\u00e9rience mal\u00e9fique, clair. De m\u00eame l&rsquo;\u00e9pisode de la chevelure de Falmer, a la fin du Chant IV : \u00ab Comme sa voix est bienveillante. M&rsquo;a-t-il donc pardonn\u00e9 ? Son corps alla cogner contre le tronc d&rsquo;un ch\u00eane&#8230; Maldoror ! \u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">L&rsquo;amour des beaux adolescents, Falmer, Elseneur, R\u00e9ginald, Mervyn, a toujours partie li\u00e9e avec la souffrance et le sadisme. En cela, le pro\u00adbl\u00e8me du mal chez Lautr\u00e9amont rel\u00e8ve de toute une qu\u00eate, d&rsquo;un \u00e9so\u00adt\u00e9risme de la cruaut\u00e9, cette magie noire dont peut-\u00eatre nous pouvons<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">parler. Il y a l\u00e0 c\u00e9l\u00e9bration d&rsquo;un myst\u00e8re dont les fondations n&rsquo;appara\u00ee\u00adtront qu&rsquo;ult\u00e9rieurement. En tout cas, ne concluons pas h\u00e2tivement <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00e0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> la simple recherche du mal pour le mal ; le vertige du crime, notre propre vertige devant cet univers sanglant, nous projette en fait dans l&rsquo;inconnu.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><b>Le bestiaire fantastique<\/b><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Nous sommes partis d&rsquo;un regard sur le mal, et ce regard s&rsquo;attardera maintenant sur le bestiaire maldororien. Comment acc\u00e9der <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00e0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> ce monde animal dont l&rsquo;\u00e9criture de Lautr\u00e9amont est grouillante ? Comment y acc\u00e9der sans \u00eatre happ\u00e9s, et r\u00e9duits au silence, par la multiplicit\u00e9, pr\u00e9\u00adcis\u00e9ment, des formes ?<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Nous poserons comme pr\u00e9alable \u00e0 cette lecture la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une liaison : celle de l&rsquo;animalit\u00e9 et des m\u00e9tamorphoses. Maldoror se m\u00e9ta\u00admorphose constamment en figures animales diverses, ce que nous pouvons rapprocher de la non-identit\u00e9 dont nous parlions plus haut; mais Maldoror m\u00e9tamorphose aussi les autres, par exemple Dazet est devenu \u00ab poulpe au regard de soie \u00bb, ou encore \u00ab crapaud \u00bb, etc. Peut-\u00eatre tous ces animaux sont-ils, comme le sugg\u00e8re M. Blanchot, \u00ab la hantise d&rsquo;une possibilit\u00e9 non encore reconnue et \u00e9gar\u00e9e dans les profondeurs d&rsquo;un pass\u00e9 toujours imp\u00e9n\u00e9trable \u00bb? La m\u00e9tamorphose n&rsquo;existe que par rapport \u00e0 une identit\u00e9, et Maldoror dira au chant IV \u00ab N&rsquo;y a-t-il pas longtemps que je ne me ressemble plus ?&#8230; \u00bb Essayons de voir quelles \u00ab ressemblances \u00bb s&rsquo;invente Maldoror pour trouver une identit\u00e9. Bachelard a recens\u00e9 les animaux pr\u00e9sents dans les deux cent quarante pages des <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> : il y en a cent quatre-vingt-cinq ; en outre, on note quatre cent trente-cinq r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la vie animale dans ces pages. L&rsquo;animalit\u00e9 est saisie du dedans, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle est saisie en tant que force transformante, et que par l\u00e0 m\u00eame on se <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">rapproche<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> du sens ultime de la m\u00e9tamorphose. Il est vrai que l&rsquo;animalit\u00e9 appara\u00eet dans son geste atroce (ainsi la succion du pou, de la taren\u00adtule&#8230;) ; mais il y a l\u00e0 encore le bonheur de la m\u00e9tamorphose, une jouis\u00adsance du renversement. \u00ab La m\u00e9tamorphose ne parut jamais \u00e0 mes yeux que comme le haut et magnanime retentissement d&rsquo;un bonheur parfait, que j&rsquo;attendais depuis longtemps. Il \u00e9tait enfin venu, le jour o\u00f9 je fus un pourceau. \u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Ces m\u00e9tamorphoses impressionnantes ne sont pas, en tant que telles, \u00e9tranges dans la litt\u00e9rature. Il serait possible de relier nombre de figures a des r\u00e9miniscences culturelles diverses :<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">l&rsquo;Apocalypse (on a parl\u00e9 \u00e0 propos des <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants de Maldoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> d&rsquo;une \u00ab Apocalypse noire \u00bb)\u00a0; la strophe IX du Chant II est rapproch\u00e9e par Linder de l&rsquo;\u00e9pisode des sauterelles dans l&rsquo;Apocalypse ; de m\u00eame, le combat avec le dragon nous para\u00eet s&rsquo;inscrire dans la m\u00eame relation (\u00ab Lis, sur mon front, mon nom \u00e9crit en signes hi\u00e9roglyphiques \u00bb, Chant I<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">II<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">) ;<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">l&rsquo;<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Enfer<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> de Dante (il semble qu&rsquo;on puisse l&rsquo;en rapprocher \u00e0 bien des moments) ;<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Edgar Poe (le bestiaire d&rsquo;Edgar Poe est riche et nous savons, par Paul Lesp\u00e8s, que Ducasse lisait Poe avant m\u00eame le lyc\u00e9e).<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Il y aurait certes d&rsquo;autres influences, mais notre propos n&rsquo;est pas d&rsquo;en faire le compte exact; il suffit de montrer l&rsquo;appartenance de Lautr\u00e9amont<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00e0 une tradition. Le plus int\u00e9ressant, \u00e0 notre avis, serait de signaler, avec Gaston Bachelard, l&rsquo;irr\u00e9sistible \u00e9vocation : celle des bestiaires du Moyen <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00c2ge<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">. C&rsquo;est de cela que Lautr\u00e9amont est le plus proche.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Revenons sur la fantas(ma)tique propre du bestiaire. Deux th\u00e8mes, dans cet univers animal, seraient pr\u00e9dominants : la griffe et la ventouse. Ils correspondent tous deux \u00e0 ces formes du mal ou de la violence dont<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">nous parlions pr\u00e9c\u00e9demment. La griffe est d&rsquo;ailleurs plus imm\u00e9diate\u00adment agression, elle est le premier effroi de l&rsquo;enfant : \u00ab M\u00e8re, vois ces griffes&#8230; \u00bb ; le cr\u00e9ateur tient sa proie avec \u00ab les deux premi\u00e8res griffes du pied \u00bb, Maldoror conseille dans le Chant I de laisser pousser ses ongles pendant quinze jours pour mieux lac\u00e9rer l&rsquo;enfant. Nous relions \u00e0 la griffe la pince et la serre (cf. les figures de l&rsquo;aigle, du crabe tourteau, du vautour). Le bec de l&rsquo;aigle d\u00e9chire, et ne d\u00e9vore pas. Il faut \u00e9gale\u00adment noter les m\u00e9tamorphoses des animaux eux-m\u00eames (cf. combat avec le dragon, o\u00f9 l&rsquo;aigle change de dimensions).<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Autre th\u00e8me : la ventouse ; elle concerne le pou, l&rsquo;araign\u00e9e, la sangsue, la tarentule, le vampire et surtout le poulpe. Il semble qu&rsquo;elle soit en<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">d\u00e9finitive plus significative du bestiaire, ou plus exactement de la force bestiale et obscure \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l&rsquo;univers. C&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e de succion qui est r\u00e9v\u00e9latrice, elle r\u00e9appara\u00eet fr\u00e9quemment : \u00ab Il existe un insecte que les hommes nourrissent \u00e0 leurs frais ; mais ils le craignent. Celui-ci, qui n&rsquo;aime pas le vin, mais qui pr\u00e9f\u00e8re le sang, si on ne satis\u00adfaisait pas \u00e0 ses besoins l\u00e9gitimes, serait capable, par un pouvoir<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">occulte, de devenir aussi gros qu&rsquo;un \u00e9l\u00e9phant \u00bb (Chant II). Le pou est effectivement vampirique ; il est \u00e0 la fois une lente extraction de la s\u00e8ve vitale des individus ; il est aussi la puissance de la vie elle-m\u00eame. Toujours l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 : car nous nourrissons ce qui nous d\u00e9truit, nous n&rsquo;avons pas la ma\u00eetrise de l&rsquo;occulte. Maldoror se transformera, lui aussi, en poulpe \u00e0 huit tentacules et \u00e9pouvante ainsi son ennemi. On ne peut s&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;\u00eatre saisi \u00e0 l&rsquo;\u00e9vocation de l&rsquo;\u00ab immense succion \u00bb de la tarentule, d&rsquo;un effroi particulier : comme si l&rsquo;affirmation d&rsquo;une puissance d\u00e9lirante de la vie \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui nous fait perdre notre iden\u00adtit\u00e9. Floraison noire des ventouses, des tentacules, des su\u00e7oirs, des serpents : alchimie animale qui se poursuit au plus intime de nous-m\u00eame (il serait banal de rappeler ici, et Kafka, et l&rsquo;interpr\u00e9tation psy\u00adchanalytique possible du bestiaire : les fantasmes d&rsquo;un inconscient collectif, arch\u00e9typique).<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">C&rsquo;est pourquoi le bestiaire de Lautr\u00e9amont est celui d&rsquo;un devenir-animal qui interroge l&rsquo;homme ; que les figures qui apparaissent soient issues de l&rsquo;inconscient, ou qu&rsquo;elles soient interpr\u00e9t\u00e9es autrement dans l&rsquo;\u00e9criture de Lautr\u00e9amont, peu importe en d\u00e9finitive. Il est l&rsquo;un des per\u00adsonnages de ce bestiaire qui m\u00e9rite notre attention : c&rsquo;est celui du vampire. En lui se trouve exprim\u00e9e la dualit\u00e9 des composantes maldo\u00adroriennes : il y a \u00e0 la fois vampirisme actif et vampirisme passif. \u00ab Moi qui fais reculer le sommeil et les cauchemars je me sens paralys\u00e9 dans la totalit\u00e9 de mon corps quand [l&rsquo;araign\u00e9e de la grande esp\u00e8ce] grimpe le long des pieds d&rsquo;\u00e9b\u00e8ne de mon lit de satin. Elle m&rsquo;\u00e9treint la gorge avec ses pattes, et me suce le sang avec son ventre. \u00bb On a le sentiment que Maldoror, l&rsquo;homme qui ne conna\u00eet pas le sommeil, trouve dans cette succion une jouissance qui est celle de la mort : il n&rsquo;est plus que ce d\u00e9sir de succion, et cette succion l&rsquo;introduit dans la force m\u00eame de la vie obscure. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00c0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> la fois opacit\u00e9 et lucidit\u00e9 de cet acc\u00e8s. La succion de l&rsquo;araign\u00e9e est aussi ch\u00e2timent, et il faudrait s&rsquo;attarder sur le passage final du Chant V : cette punition du vampire arachn\u00e9en est punition d&rsquo;un double crime pr\u00e9sentant l&rsquo;\u00e9ternelle ambigu\u00eft\u00e9 des crimes d&rsquo;ado\u00adlescents ; Elseneur et R\u00e9ginald sont les doubles que Maldoror cherche ; il les d\u00e9truit ; comme pour Falmer la m\u00e9moire tarentule suce son esprit, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9clatement, \u00e0 travers le sommeil, d&rsquo;une lucidit\u00e9 exsangue.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">M\u00e9tamorphose : telle est la loi du devenir-animal. Il y a des contami\u00adnations entre les esp\u00e8ces. Le poulpe prend des ailes et les poulpes ail\u00e9s ressemblent de loin \u00e0 des corbeaux. Ces transformations s&rsquo;effectuent essentiellement dans deux r\u00e8gnes : la vie marine et la vie a\u00e9rienne. Lautr\u00e9amont a une attraction \u00e9vidente pour l&rsquo;oc\u00e9an (nous y revien\u00addrons), et pour le ciel : l\u00e0 encore joue le renversement du haut en bas, et du bas en haut. L&rsquo;union parfaite ne sera-t-elle pas un moment trou\u00adv\u00e9e avec la femelle du requin ? Roland de Ren\u00e9ville remarque ceci : \u00ab Certains occultistes classent les oiseaux et les poissons dans une race distincte de celle qu&rsquo;ils assignent aux autres animaux. Les peintres dits primitifs, de leur c\u00f4t\u00e9, nous ont laiss\u00e9 de nombreux paysages dont les arbres portent en guise d&rsquo;habitants des poissons parmi les feuilles. Enfin, et avant tout, l&rsquo;on ne saurait oublier que cette confusion singu\u00adli\u00e8re est amorc\u00e9e dans les premi\u00e8res lignes de la Bible, o\u00f9 l&rsquo;on peut lire que Dieu cr\u00e9a le m\u00eame jour les poissons et les oiseaux. On peut dire avec Bachelard, et ceci rejoint la th\u00e8se que nous d\u00e9veloppions pr\u00e9c\u00e9demment, que \u00ab &#8230; guid\u00e9 par une lumi\u00e8re naturelle, Lautr\u00e9amont a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans les arcanes du r\u00eave biologique \u00bb. Le bestiaire fantastique est l&rsquo;imagination dynamique qui laisse venir, par des chemins parfois obscurs, parfois aveuglants, des \u00e9nergies en sommeil pour la perception ordinaire. Imagination qui est peut-\u00eatre celle d&rsquo;un sommeil particulier, se confondant avec le refus de dormir, compar\u00e9 aux catalepsies du magn\u00e9tisme. Au sein de ce sommeil, la m\u00e9tamorphose s&rsquo;accomplit. D\u00e8s lors, ces figures animales ne sont-elles pas les \u00e9tapes de notre accession \u00e0 la lucidit\u00e9 ? <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00c0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> travers le monstrueux, ne rencontrons-nous pas la source de toutes les transformations ? Et en ceci, Lautr\u00e9amont serait proche d&rsquo;une tradition occultiste qui nous est famili\u00e8re : transfor\u00admation de la fatalit\u00e9 en libert\u00e9 : \u00ab La m\u00e9tamorphose ne parut jamais \u00e0 mes yeux que comme le haut et magnanime retentissement d&rsquo;un bonheur parfait, que j&rsquo;attendais depuis longtemps. \u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><b>Maldoror et l&rsquo;infini<\/b><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Nous avons assist\u00e9 aux m\u00e9tamorphoses de Maldoror. Mais comment ne pas suivre Maldoror, d\u00e8s le premier Chant, jusqu&rsquo;au plus intime de<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">sa parole ? C&rsquo;est lui qui nous donne le sens de sa d\u00e9mesure : \u00ab Ils ont soif insatiable de l&rsquo;infini, comme toi&#8230; \u00bb Il semble que ce passage soit essentiel : il nous appara\u00eet comme une cl\u00e9 possible, mais nous ne pr\u00e9tendons pas quelle soit unique, de la lecture maldororienne. L\u00e0 encore,<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">le th\u00e8me de l&rsquo;infini, en tant que tel, n&rsquo;est pas original : nous trouverons dans une strophe du premier Chant une c\u00e9l\u00e9bration de l&rsquo;oc\u00e9an comme infini qui s&rsquo;apparente tr\u00e8s nettement \u00e0 Baudelaire (il est certain que Baudelaire est l&rsquo;une des r\u00e9f\u00e9rences de Ducasse). Ce qui est neuf, chez Lautr\u00e9amont, c&rsquo;est le traitement du th\u00e8me, les renversements auquel il donne lieu.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Nous allons \u00e9tudier ici, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, la strophe IX du premier Chant, tant en elle apparaissent les caract\u00e9ristiques de ce besoin d&rsquo;infini maldororien. \u00ab Vieil oc\u00e9an, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement \u00e0 ces marques azur\u00e9es que l&rsquo;on voit sur le dos meurtri des mousses ; tu es un immense bleu appliqu\u00e9 sur le corps de la terre&#8230; [&#8230;]. Vieil oc\u00e9an, tu es le symbole de l&rsquo;identit\u00e9 : toujours \u00e9gal \u00e0 toi-m\u00eame. Tu ne varies pas d&rsquo;une mani\u00e8re essentielle et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet&#8230; [&#8230;]. Vieil oc\u00e9an, ta grandeur mat\u00e9rielle ne peut se comparer qu&rsquo;\u00e0 la mesure de ce qu&rsquo;il a fallu de puissance active pour engendrer la totalit\u00e9 de ta masse. On ne peut pas t&#8217;embrasser d&rsquo;un seul coup <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">d\u2019\u0153il.<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">.. [&#8230;]. Vieil oc\u00e9an, les hommes, malgr\u00e9 l&rsquo;excellence de leurs m\u00e9thodes, ne sont pas encore parvenus, aid\u00e9s par les moyens d&rsquo;investigation de la science, \u00e0 mesurer la profondeur vertigineuse de tes ab\u00eemes&#8230; [&#8230;]. Vieil oc\u00e9an, \u00f4 grand c\u00e9libataire&#8230; ta grandeur morale, image de l&rsquo;infini, est immense comme la r\u00e9flexion du philosophe, comme l&rsquo;amour de la femme, comme la beaut\u00e9 divine de l&rsquo;oiseau, comme les m\u00e9ditations du po\u00e8te. Tu es plus beau que la nuit. R\u00e9ponds-moi, oc\u00e9an, veux-tu \u00eatre mon fr\u00e8re ? \u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Si nous citons assez longuement ces passages du deuxi\u00e8me Chant, c&rsquo;est que l&rsquo;\u00e9nigme de Maldoror se d\u00e9noue en partie au niveau de l&rsquo;infini. Laissons de c\u00f4t\u00e9 les correspondances, presque terme \u00e0 terme, de ce texte avec le po\u00e8me \u00ab <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>L&rsquo;Homme et la Mer<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> \u00bb de Baudelaire. Il importe ici de montrer le terme des m\u00e9tamorphoses de Maldoror : Mal\u00addoror qui est parfois le Roi des Aulnes ravisseur d&rsquo;enfants, parfois le h\u00e9ros d&rsquo;un combat sans merci contre la f\u00e9rocit\u00e9 divine, parfois l&rsquo;assassin des adolescents blonds, parfois la force obscure qui ronge l&rsquo;\u00eatre du dedans, Maldoror, donc, \u00e0 la recherche d&rsquo;une identit\u00e9 qui n&rsquo;est pas celle du commun des mortels. C&rsquo;est pourquoi l&rsquo;oc\u00e9an, l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment liquide, joue ici un r\u00f4le primordial : il est le lieu des m\u00e9tamorphoses. C&rsquo;est en ce sens que nous parlions de la nouveaut\u00e9 de Lautr\u00e9amont : il c\u00e9l\u00e8bre l&rsquo;oc\u00e9an, certes, comme l&rsquo;ont fait Baudelaire, Byron, etc&#8230;, mais il le c\u00e9l\u00e8bre comme ab\u00eeme d&rsquo;\u00e9closions diverses. Ainsi cette incantation est une fa\u00e7on de dire, et de dire \u00e9ternellement, la perte de soi dans un d\u00e9pas\u00adsement cosmique. Maldoror proclame son entente avec les profondeurs sous-marines, avec ce \u00ab royaume de la viscosit\u00e9 \u00bb ; cet ab\u00eeme est bien son ab\u00eeme. On peut l\u00e0 encore interpr\u00e9ter en termes psychanalytiques l&rsquo;invasion de l&rsquo;oc\u00e9an : dire qu&rsquo;il est l&rsquo;inconscient, ou qu&rsquo;il est une image de la m\u00e8re, donc la consommation de l&rsquo;inceste, la transgression d&rsquo;un interdit seraient l&rsquo;un des sens possibles du texte. Mais ceci n&rsquo;exclut pas l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment dominant : une recherche d&rsquo;unit\u00e9, si ambigu\u00eb soit-elle. Car l&rsquo;oc\u00e9an n&rsquo;est-il pas symbole d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 ? Les vagues sont de cristal, mais la transparence ajout\u00e9e \u00e0 la transparence fait une opacit\u00e9. Et cela aussi, c&rsquo;est Maldoror : lucidit\u00e9 des vagues, t\u00e9n\u00e8bres d&rsquo;une autre sorte&#8230; Est encore tr\u00e8s significative l&rsquo;ambivalence des sentiments de Maldoror vis-\u00e0-vis de l&rsquo;oc\u00e9an : \u00ab R\u00e9ponds-moi, oc\u00e9an, veux-tu \u00eatre mon fr\u00e8re ? \u00bb : il y a l\u00e0 cette recherche du double qui est pour nous l&rsquo;une des structures fondamentales de la pens\u00e9e de Lautr\u00e9amont (car, l\u00e0 encore, rechercher son double, c&rsquo;est se mettre en qu\u00eate de sa propre identit\u00e9, mais c&rsquo;est en m\u00eame temps la perdre) ; cette recherche d&rsquo;une fusion avec le principe m\u00eame de l&rsquo;identit\u00e9 va se renverser : l&rsquo;amour se transformera en haine, Maldoror dira : \u00ab Je ne puis pas t&rsquo;aimer, je te d\u00e9teste&#8230; \u00bb Mais la haine sera \u00e0 son tour trop grande et redeviendra amiti\u00e9, soif d&rsquo;intimit\u00e9. Il y a l\u00e0 un mouvement qui seul peut nous permettre de comprendre l&rsquo;\u00e9nigme du mal chez Lautr\u00e9amont : le mal est toujours inscrit, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, dans l&rsquo;infini, il est lui aussi susceptible de toutes les m\u00e9tamor\u00adphoses, de m\u00eame que le rapport de l&rsquo;homme au mal l&rsquo;est.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Nous avons lu l&rsquo;essentiel de la relation Maldoror\/infini dans la strophe sur l&rsquo;oc\u00e9an. Mais il est un terme que nous n&rsquo;avons pratiquement pas rencontr\u00e9 dans notre analyse : Dieu. Dieu est pr\u00e9sent cependant dans les <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><i>Chants de Maldoror<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">, mais cette pr\u00e9sence m\u00e9rite qu&rsquo;on l&rsquo;interroge. Dieu est pr\u00e9sent comme lui aussi susceptible de toutes les m\u00e9tamor\u00adphoses. Il faut souligner que la partie de l\u2019\u0153uvre o\u00f9 l&rsquo;\u00e9rotisme est le plus directement pr\u00e9sent est aussi celle o\u00f9 Dieu joue le r\u00f4le le plus actif. Rappelons ces strophes o\u00f9 Dieu est appel\u00e9 tour \u00e0 tour \u00ab le Cr\u00e9ateur \u00bb, \u00ab le Grand Tout \u00bb, \u00ab le C\u00e9leste Bandit \u00bb, il se livre aux pires d\u00e9bauches, il est anthropophage, sa f\u00e9rocit\u00e9 ne conna\u00eet pas de bornes. Comment recevoir cette image de Dieu ici dress\u00e9e par Lautr\u00e9amont ? Encore une fois, il semble que le renversement ait eu lieu : quelle diff\u00e9rence entre Dieu et Satan ? Il y a une puissance factice de Dieu, qui est celle du mal beaucoup plus qu&rsquo;autre chose ; et m\u00eame dans le mal, Dieu appara\u00eet parfois comme impuissant. D\u00e8s lors, la r\u00e9volte, po\u00e9tique de Lautr\u00e9a\u00admont, active de Maldoror, contre Dieu, est la r\u00e9volte contre une concep\u00adtion de Dieu \u00e0 l&rsquo;image de la bassesse humaine. Il n&rsquo;est pas question d&rsquo;oublier que le mal existe, donc qu&rsquo;il fait partie de la cr\u00e9ation ; la mani\u00e8re dont Lautr\u00e9amont pr\u00e9sente ici Dieu pourrait d&rsquo;ailleurs \u00eatre rapproch\u00e9e des mythologies orientales, de certains tableaux de 1a Bhagavad-G\u00eeta. \u00ab Comme je regarde Tes bouches terribles avec leurs d\u00e9fenses multiples, destructives. Tes visages qui sont comme les feux de la mort et du temps&#8230; \u00bb (\u00c9ditions de Shri Aurobindo). C&rsquo;est \u00c7iva, et les multiples bras de la cr\u00e9ation. Mais la r\u00e9volte contre Dieu, c&rsquo;est aussi la r\u00e9volte contre une identification anthropomorphique : et c&rsquo;est la raison pour laquelle Dieu appara\u00eet comme le pire des hommes dans le texte. La parodie dissimule toujours une d\u00e9nonciation essentielle. \u00c0 cela, il faut ajouter que Lautr\u00e9amont parle presque toujours de Dieu par le moyen de fantastiques figures animales : l\u2019\u0153uvre est envahie de poulpes, de crapauds, de crabes, d&rsquo;araign\u00e9es, de sangsues, de serpents. Bref, que lisons-nous dans ce renversement de Dieu, et dans son englou\u00adtissement au sein des \u00ab viscosit\u00e9s \u00bb dont nous parlions ? Sinon la m\u00eame, inlassable, recherche de Maldoror : cette soif de l&rsquo;infini qui n&rsquo;est pas apais\u00e9e par l&rsquo;image de Dieu donn\u00e9e par l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;homme. Maldoror a tu\u00e9 l&rsquo;esp\u00e9rance ; Dieu n&rsquo;est pas l&rsquo;esp\u00e9rance, il en est la n\u00e9gation. Mais Maldoror en qu\u00eate d&rsquo;une identit\u00e9 s&rsquo;enfonce dans l&rsquo;oc\u00e9an de l&rsquo;inconnu : il perd la totalit\u00e9 de ses formes, il perd Dieu en le ridiculisant, il perd la notion des contraires, la rigoureuse dichotomie de notre monde. D\u00e8s lors, il semble que l&rsquo;exploration du mal, l&rsquo;exp\u00e9rience mystique, soient pour Maldoror une descente aux enfers qui seule lui redonnera la clart\u00e9 de son \u00eatre. Tout sera travers\u00e9 : le crime, la folie, la mort, l&rsquo;amour&#8230; ; la cr\u00e9ation a mille visages, elle est flux d&rsquo;intensit\u00e9s, et nous sommes le passage de ces flux&#8230; Quand nous aurons compris cela, donc abandonn\u00e9 notre moi limit\u00e9, nous serons enfin autres\u2026<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"><b>Le renversement<\/b><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Nous sommes partis d&rsquo;une remarque sur l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 du mal chez Lautr\u00e9amont : Maldoror n&rsquo;est pas seulement celui qui fait mal, mais aussi celui qui se fait mal. Cette sorte d&rsquo;exploration de l&rsquo;univers le plus noir nous renvoie \u00e0 un \u00e9sot\u00e9risme de la qu\u00eate elle-m\u00eame. Nous attei\u00adgnons ici, au terme de l&rsquo;analyse textuelle, le chiffre de cette qu\u00eate : ce que traque Maldoror, c&rsquo;est la dualit\u00e9, c&rsquo;est la scission de l&rsquo;apparence<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">en Bien et Mal ; autrement dit, l&rsquo;apparence est la m\u00eame chose que la dualit\u00e9 ; il faudra transgresser les oppos\u00e9s (Bien-Mal ; Haut-Bas ; Dieu-Satan&#8230;).<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Nous pouvons trouver une premi\u00e8re expression de ce refus dans les passages concernant la conscience. Les envoy\u00e9s c\u00e9lestes que Maldoror poursuit sur terre sont des repr\u00e9sentants de la conscience du bien et du mal. Au Chant II, l&rsquo;\u00e9pisode de \u00ab la lampe au bec d&rsquo;argent \u00bb est parti\u00adculi\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur. \u00ab Ils se regardent tous les deux, pendant que l&rsquo;ange monte vers les hauteurs sereines du bien, et que lui, Maldoror, au contraire, descend vers les ab\u00eemes vertigineux du mal \u00bb. La conscience morale, essentiellement s\u00e9paratrice, est-ce avec quoi il faut en finir pour acc\u00e9der \u00e0 une lucidit\u00e9 autre ? Il est un moment o\u00f9 le bien et le mal s&rsquo;\u00e9changent parfaitement : c&rsquo;est ce que sugg\u00e8re Maldoror. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00c9<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">puiser le mal, c&rsquo;est revenir \u00e0 l&rsquo;infini. Qu&rsquo;est-ce donc que la conscience, ce que les hommes appellent commun\u00e9ment conscience ? Sans aucun doute un faux savoir, une excroissance du moi qui n&rsquo;a pas \u00e9prouv\u00e9 son appar\u00adtenance \u00e0 l&rsquo;illimit\u00e9. D\u00e8s lors, le sens d&rsquo;un grand nombre de passages appara\u00eet : nous avons constamment une pens\u00e9e du renversement.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00ab H\u00e9las ! Qu&rsquo;est-ce donc que le bien et le mal ? Est-ce une m\u00eame chose par laquelle nous t\u00e9moignons avec rage notre impuissance, et la passion d&rsquo;atteindre <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00e0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> l&rsquo;infini par les moyens m\u00eame les plus insens\u00e9s ?\u00bb (Chant I). On ne peut \u00eatre plus explicite sur la rage d&rsquo;atteindre l&rsquo;infini, et sur le rapport entre cette rage et l&rsquo;exp\u00e9rience du mal.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">De m\u00eame, au Chant II, l&rsquo;\u00e9vocation du cr\u00e9ateur nous ram\u00e8ne sur cette voie : \u00ab Je veux croire que&#8230; le mal et le bien, unis ensemble, se r\u00e9pandent en bonds imp\u00e9tueux de ta royale poitrine <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">gangren\u00e9e<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">, comme le torrent du rocher, par <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">c<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">e charme secret d&rsquo;une force aveugle&#8230; \u00bb On peut enfin revenir sur le renversement de Dieu au Chant I<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">II<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">. \u00ab <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00c2me<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> royale livr\u00e9e dans un moment d&rsquo;oubli, au crabe de la d\u00e9bauche, au poulpe de la faiblesse de caract\u00e8re, au requin de l&rsquo;abjection individuelle, au boa de la morale absente et au colima\u00e7on monstrueux de l&rsquo;idio\u00adtisme. \u00bb Toujours un seul refus, sous de multiples formes : celui de la contradiction sous son aspect \u00e9l\u00e9mentaire. En ce sens, on peut \u00e9vo\u00adquer les superpositions ambigu\u00ebs qui sont faites par Lautr\u00e9amont. L&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 de Maldoror vient de ce qu&rsquo;il rel\u00e8ve <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00e0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> la fois des sombres visions de saint Jean et de la mani\u00e8re dont il incarne les diverses appa\u00adritions apocalyptiques : il est tout a la fois Satan, ennemi de Dieu, mais aussi l&rsquo;ange de l&rsquo;ab\u00eeme qui repr\u00e9sente la col\u00e8re de Dieu ; enfin et surtout comment ne pas voir le d\u00e9but du troisi\u00e8me Chant <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">\u00e0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> la lumi\u00e8re de l&rsquo;Apo\u00adcalypse ? Les \u00ab deux fr\u00e8res myst\u00e9rieux \u00bb rappellent les deux cavaliers de l&rsquo;Apocalypse et l&rsquo;\u00e9vocation qui en est faite par Lautr\u00e9amont est saisissante. Donnons un rapide aper\u00e7u de ce texte : \u00ab &#8230; Nous nous laissions emporter sur les ailes de cette course furieuse ; le p\u00eacheur, nous voyant passer, rapides comme l&rsquo;albatros, et croyant apercevoir, fuyant devant lui, les deux fr\u00e8res myst\u00e9rieux, comme on les avait ainsi appel\u00e9s, parce qu&rsquo;ils \u00e9taient toujours ensemble, s&#8217;empressait de faire le signe de la croix et se cachait avec son chien paralys\u00e9, sous quelque roche profonde. Les habitants de la c\u00f4te avaient entendu raconter des choses \u00e9tranges sur ces deux personnages qui apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages, aux grandes \u00e9poques de calamit\u00e9&#8230; On disait que, volant c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te comme deux condors des Andes, ils aimaient \u00e0 planer, en cercles concentriques, parmi les couches d&rsquo;atmosph\u00e8re qui avoisinent le soleil ; qu&rsquo;ils se nourrissaient dans ces parages, des plus pures essences de la lumi\u00e8re&#8230; \u00bb Ce texte, visionnaire comme l&rsquo;est l&rsquo;ensemble des Chants de Maldoror, nous plonge au sein d&rsquo;un univers apocalyptique, travers\u00e9 de la foudre divine, et laissant appa\u00adra\u00eetre la plupart des obsessions maldororiennes : le mal, le double, l&rsquo;amour, la mort&#8230; Qu\u00eate d&rsquo;unit\u00e9 une fois de plus : dans la destruction des contraires.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">Il faut ici introduire une figure qui nous ram\u00e8ne plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore au sein de l&rsquo;herm\u00e9tisme maldororien : celle de l&rsquo;hermaphrodite. L&rsquo;hermaphrodite est l&rsquo;un des th\u00e8mes privil\u00e9gi\u00e9s de la tradition ; est-ce<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">l\u00e0 une r\u00e9miniscence d&rsquo;origine cabalistique ? On peut le penser. L&rsquo;\u00eatre double, parce qu&rsquo;il est double, est \u00e0 la fois l&rsquo;affirmation des principes oppos\u00e9s et leur n\u00e9gation, donc leur d\u00e9passement, si douloureux soit-il. Il est d\u00e9crit comme fou et comme riche de toutes les sciences humaines, mais condamn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;isolement et au malheur de l&rsquo;impuissance. \u00ab Adieu,<\/span><\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">hermaphrodite ! Chaque jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi. Que la paix soit dans ton sein ! \u00bb L&rsquo;hermaphrodite est d\u00e9tenteur d&rsquo;un secret : est-ce celui du d\u00e9passement des dualit\u00e9s primaires, symboliquement au niveau des sexes ? Dans le m\u00eame ordre, nous insisterons sur l&rsquo;\u00e9loge des math\u00e9matiques dans ce m\u00eame Chant I<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">I<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\"> : r\u00e9miniscence platonicienne, pythagoricienne, recherche d&rsquo;une mesure \u00e0 travers la d\u00e9mesure de Maldoror ? \u00ab O math\u00e9matiques saintes, puissiez-vous, par votre commerce perp\u00e9tuel, consoler le reste de mes jours de la, m\u00e9chancet\u00e9 de l&rsquo;homme et de l&rsquo;injustice du Grand-Tout ! \u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">L&rsquo;itin\u00e9raire maldororien pourrait s&rsquo;arr\u00eater l\u00e0, dans ces deux figures de l&rsquo;hermaphrodite et de la math\u00e9matique sacr\u00e9e. Et cependant, cet itin\u00e9raire est lui aussi un infini voyage. Il faut seulement dire, et Lautr\u00e9amont lui-m\u00eame le sugg\u00e8re, que la fin du voyage sera le silence. Nous fermerons le livre, et nous croirons \u00e0 la d\u00e9livrance de Maldoror. Car la voix de Maldoror, c&rsquo;est avant tout le cri, et l&rsquo;\u00e9criture de Maldoror, c&rsquo;est le sang. Ce que voulait dire Maldoror, de Chant en Chant, c&rsquo;est avant tout que la Loi de l&rsquo;Univers est la m\u00e9tamorphose ; et notre effroi devant les \u00e9preuves maldororiennes, c&rsquo;est notre unique et originelle peur de la perte du moi. Toutes les \u00ab Noces \u00bb de Maldoror, avec la femelle du requin, avec le pou, avec les adolescents fraternels, ne sont que la recherche d&rsquo;une union qui, enfin, ne soit plus transformante. Il est un terme des m\u00e9tamorphoses : la lucidit\u00e9 ne s&rsquo;\u00e9changera plus, enfin, avec l&rsquo;obscurit\u00e9, le bien ne s&rsquo;\u00e9changera plus avec le mal : la plong\u00e9e dans les ab\u00eemes marins, qu&rsquo;elle dure un instant ou des si\u00e8cles, est lecture de la loi de l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment-fondateur. Maldoror, le non-identifi\u00e9, s&rsquo;identifiera enfin avec la force cosmique comme telle ; les hi\u00e9roglyphes sont d\u00e9chif\u00adfr\u00e9s, les idoles sont bris\u00e9es, l&rsquo;initiation accomplie. Rappelons le dernier mot des Chants : \u00ab Allez-y voir vous-m\u00eame, si vous ne voulez pas me croire. \u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"right\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-FR\">KATIA BARBERIAN<\/span><\/span><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e8s lors, il semble que l&rsquo;exploration du mal, l&rsquo;exp\u00e9rience mystique, soient pour Maldoror une descente aux enfers qui seule lui redonnera la clart\u00e9 de son \u00eatre. 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