{"id":17355,"date":"2016-12-31T16:31:18","date_gmt":"2016-12-31T15:31:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=17355"},"modified":"2016-12-31T16:31:18","modified_gmt":"2016-12-31T15:31:18","slug":"voie-issue-cornelius-castoriadis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/voie-issue-cornelius-castoriadis\/","title":{"rendered":"Voie sans issue par Cornelius Castoriadis"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">(Extrait du livre collectif\u00a0: Les scientifiques parlent, dirig\u00e9 par Albert Jacquard. Hachette 1987)<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><em><strong><span style=\"color: #000080;\"><span lang=\"zxx\"><u><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cornelius_Castoriadis\" target=\"_blank\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\">Cornelius Castoriadis<\/span><\/span><\/span><\/a><\/u><\/span><\/span><\/strong><\/em><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"><em><strong> (1922-1997) est un philosophe, \u00e9conomiste et psychanalyste grec, fondateur avec Claude Lefort du groupe Socialisme ou barbarie.<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong>Il consacra une grande part de sa r\u00e9flexion \u00e0 la notion d&rsquo;autonomie, dont il proposa une conceptualisation particuli\u00e8re et qu&rsquo;il d\u00e9fendit en \u00e9laborant un \u00ab projet d&rsquo;autonomie \u00bb, projet de soci\u00e9t\u00e9 visant l&rsquo;autonomie individuelle et collective, soit une d\u00e9mocratie \u00ab radicale \u00bb, qu&rsquo;il opposait \u00e0 l&rsquo;h\u00e9t\u00e9ronomie, constitutive selon lui des soci\u00e9t\u00e9s religieuses et traditionnelles, des r\u00e9gimes capitalistes mais aussi du r\u00e9gime de l&rsquo;URSS.<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong>Son \u0153uvre t\u00e9moigne de la vari\u00e9t\u00e9 des champs disciplinaires auxquels il s&rsquo;int\u00e9ressa : l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, l&rsquo;anthropologie, la politique, l&rsquo;\u00e9conomie, l&rsquo;histoire, ou encore la \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e2me \u00bb, voire la psychanalyse.<\/strong><\/em><br \/>\n<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tout a \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 dit [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote1sym\" name=\"sdfootnote1anc\"><sup>1<\/sup><\/a>]. Tout est toujours \u00e0 redire. Ce fait massif, \u00e0 lui seul, pourrait conduire \u00e0 d\u00e9sesp\u00e9rer. L&rsquo;humanit\u00e9 semblerait sourde; elle l&rsquo;est, pour l&rsquo;essentiel. C&rsquo;est de cela qu&rsquo;il s&rsquo;agit avant tout, dans toute discussion portant sur les questions politiques fondamentales. Telle est, pour l&rsquo;humanit\u00e9 moderne, la question de ses rapports entre son savoir et son pouvoir \u2014 plus exactement : entre la puissance constamment croissante de la techno-science et l&rsquo;impouvoir manifeste des collectivit\u00e9s humaines contemporaines. Le mot de rapport est d\u00e9j\u00e0 mauvais. Il n&rsquo;y a pas de rapport. Il y a un pouvoir, qui est impouvoir quant \u00e0 l&rsquo;essentiel de la techno-science contempo\u00adraine, pouvoir anonyme \u00e0 tous \u00e9gards, irresponsable et incontr\u00f4lable (car inassignable) et, pour l&rsquo;instant (un tr\u00e8s long instant en v\u00e9rit\u00e9) une passivit\u00e9 compl\u00e8te des humains (y compris des scientifiques et des techniciens eux-m\u00eames consi\u00add\u00e9r\u00e9s comme citoyens). Passivit\u00e9 compl\u00e8te et m\u00eame complai\u00adsante devant un cours des \u00e9v\u00e9nements dont ils veulent croire encore qu&rsquo;il leur est b\u00e9n\u00e9fique, sans \u00eatre plus tout \u00e0 fait persuad\u00e9s qu&rsquo;il le leur sera \u00e0 la longue [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote2sym\" name=\"sdfootnote2anc\"><sup>2<\/sup><\/a>].<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tous les termes du d\u00e9bat seraient \u00e0 reprendre, \u00e0 r\u00e9interroger, \u00e0 r\u00e9\u00e9lucider. Je le tenterai plus bas pour certains d&rsquo;entre eux. Mais, pour justifier mon propos avant d&rsquo;aller plus loin, quelques questions : Qui a d\u00e9cid\u00e9 les f\u00e9condations in vitro et les transplantations d&#8217;embryons ? Qui a d\u00e9cid\u00e9 que la voie \u00e9tait libre aux manipulations et au \u00ab\u00a0g\u00e9nie\u00a0\u00bb g\u00e9n\u00e9tique? Qui a d\u00e9cid\u00e9 des dispositifs antipollution (retenant le CO<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sub><span style=\"font-size: medium;\">2<\/span><\/sub><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">) qui ont produit les pluies acides?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Nous ne pouvons pas, depuis longtemps, et nous ne voulons pas \u2014 nous ne devons pas vouloir \u2014 renoncer \u00e0 l&rsquo;interrogation rationnelle, \u00e0 la fouille du monde, de notre \u00eatre, du myst\u00e8re m\u00eame faisant que nous sommes inlassable\u00adment pouss\u00e9s \u00e0 chercher et \u00e0 interroger. On peut se laisser absorber \u2014 et la soci\u00e9t\u00e9 devrait \u00eatre telle que tous ceux qui le voudraient en aient la possibilit\u00e9 \u2014 par une d\u00e9monstration math\u00e9matique, les \u00e9nigmes de la physique fondamentale et de la cosmologie, les inextricables m\u00e9andres et r\u00e9tro-m\u00e9andres des interr\u00e9actions des syst\u00e8mes nerveux, hormonal et immu\u00adnitaire, avec une joie dont la qualit\u00e9 certes diff\u00e8re mais dont<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">l&rsquo;intensit\u00e9 ne le c\u00e8de en rien \u00e0 celle qu&rsquo;on peut \u00e9prouver \u00e0 \u00e9couter <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>L&rsquo;Offrande musicale<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, \u00e0 contempler <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Les \u00c9poux Arnolfini<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, \u00e0 lire <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Les Chants de Maldoror<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">. L&rsquo;auteur de ces lignes, pour autant qu&rsquo;il jouit en humble amateur \u2014 amant, \u00e9rast\u00e8s est le mot vrai \u2014 d&rsquo;un lointain regard sur ces domaines peut en t\u00e9moigner pour son compte. Comme il peut t\u00e9moigner qu&rsquo;il doit sa survie, de m\u00eame que celle des \u00eatres qui lui sont chers, \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 technique de la m\u00e9decine contemporaine, et cela plusieurs fois plut\u00f4t qu&rsquo;une. Et qu&rsquo;il a eu \u00e0 maintes reprises l&rsquo;occasion de critiquer l&rsquo;incons\u00e9quence si r\u00e9pandue dans certains milieux \u00e9cologiques, o\u00f9 l&rsquo;on refuse en paroles l&rsquo;indus\u00adtrie moderne sur fond de musique enregistr\u00e9e, o\u00f9 l&rsquo;on attend comme tout un chacun, lorsqu&rsquo;on est malade, des miracles de la toute-puissance techno-m\u00e9dicale [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote3sym\" name=\"sdfootnote3anc\"><sup>3<\/sup><\/a>]. Ce n&rsquo;est donc pas un pr\u00e9jug\u00e9 antiscientifique ou antitechnique qui s&rsquo;exprime ici ; le pr\u00e9jug\u00e9 est franchement \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Aucune question v\u00e9ritable n&rsquo;existerait, mais seulement un \u00ab\u00a0probl\u00e8me pratique\u00a0\u00bb (certes immense), si l&rsquo;on pouvait dire, comme le font certains devant les potentialit\u00e9s apocalyptiques de la techno-science : interdisons la science, arr\u00eatons la technique ou tra\u00e7ons-leur une limite pr\u00e9cise. Tout bien pes\u00e9 on ne le peut pas, \u00e0 moins de renoncer \u00e0 la libert\u00e9. Non pas parce qu&rsquo;on imposerait des interdictions l\u00e9gales \u00e0 une activit\u00e9 (apr\u00e8s tout, il est interdit de tuer), mais parce que la cr\u00e9ation de la libert\u00e9, dans l&rsquo;histoire gr\u00e9co-occidentale, est indissociable de l&rsquo;\u00e9mergence de l&rsquo;interrogation et de la recherche rationnelle. Et c&rsquo;est parce qu&rsquo;on ne le peut pas que la question conduit vers une antinomie qui n&rsquo;est pas d\u00e9passable au plan strictement th\u00e9orique, et ne peut \u00eatre tranch\u00e9e que par l&rsquo;action et le jugement politiques des collectivit\u00e9s humaines. J&rsquo;y reviendrai. Mais il faut aussi souligner que l&rsquo;on reste dans l&rsquo;inconscience de la m\u00eame question lorsque l&rsquo;on pr\u00e9tend que les \u00ab\u00a0bons\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0mauvais\u00a0\u00bb c\u00f4t\u00e9s de la science et de la technique contemporaines sont parfaitement s\u00e9parables et qu&rsquo;il suffirait pour les s\u00e9parer d&rsquo;une plus grande attention, de quelques r\u00e8gles d&rsquo;\u00e9thique techno-scientifique, de l&rsquo;\u00e9limination du profit capitaliste ou de la suppression de la bureaucratie gestionnaire. Comprenons que ce n&rsquo;est pas au niveau des dispositifs de surface ou m\u00eame des institutions formelles que la question peut \u00eatre r\u00e9fl\u00e9chie : une soci\u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement d\u00e9mocratique, d\u00e9barrass\u00e9e des oligarchies \u00e9conomiques, poli\u00adtiques ou autres, la rencontrerait avec la m\u00eame intensit\u00e9. Ce qui est en jeu ici est un des noyaux de l&rsquo;imaginaire occidental moderne, l&rsquo;imaginaire d&rsquo;une ma\u00eetrise \u00ab\u00a0rationnelle\u00a0\u00bb et d&rsquo;une rationalit\u00e9 artificialis\u00e9e devenue non seulement impersonnelle (non individuelle) mais in-humaine (\u00ab\u00a0objective\u00a0\u00bb). Avant d&rsquo;aller jusque-l\u00e0, il nous faut nous attaquer \u00e0 quelques-unes des strates ext\u00e9rieures.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>LA R\u00c9ALIT\u00c9 EFFECTIVE DE LA TECHNO-SCIENCE<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tout le monde conna\u00eet les r\u00e9alisations formidables de la technique moderne, derri\u00e8re lesquelles se trouve \u00e9videmment la science. Elles impliquent une capacit\u00e9 de faire \u00e9galement formidable. Pourquoi parler alors d&rsquo;impouvoir, pourquoi dire que cette puissance \u00e9norme va de pair avec une impuissance croissante?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Qu&rsquo;appelons-nous pouvoir ou m\u00eame puissance? Faudra-t-il d\u00e9sormais changer, par r\u00e9f\u00e9rendum ou autrement, la signification de ces mots? N&rsquo;entendions-nous par pouvoir la<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">possibilit\u00e9 pour quelqu&rsquo;un, instrument\u00e9e dans les moyens et les dispositifs appropri\u00e9s, de faire ce qu&rsquo;il veut lorsqu&rsquo;il le veut? Pour quelqu&rsquo;un qui veut. O\u00f9 et qui est ce quelqu&rsquo;un aujourd&rsquo;hui \u2014 individu, groupe, institution ou collectivit\u00e9? En quel sens veut-il quelque chose, et que veut-il? Encore une fois : qui d\u00e9cide, et en vue de quoi?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Sans doute, les biologistes qui ont d\u00e9couvert\/invent\u00e9 les faits et les m\u00e9thodes \u00e0 la base du g\u00e9nie g\u00e9n\u00e9tique voulaient-ils (?) ce qu&rsquo;ils faisaient. Mais jusqu&rsquo;\u00e0 quel point voulaient-ils vraiment ces r\u00e9sultats? Comment pouvaient-ils les vouloir puisqu&rsquo;ils ne les connaissaient pas et que personne \u00e0 ce jour ne les conna\u00eet \u2014 pas plus que l&rsquo;on ne connaissait Hiroshima et Tchernobyl lorsque Hahn, Strassman et Joliot-Curie, fin 1938, obtenaient les premi\u00e8res fissions d&rsquo;atomes d&rsquo;uranium? Cinq ans plus t\u00f4t Rutherford qualifiait la possibilit\u00e9 d&rsquo;exploi\u00adter la puissance atomique de \u00ab\u00a0conte \u00e0 dormir debout [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote4sym\" name=\"sdfootnote4anc\"><sup>4<\/sup><\/a>]\u00a0\u00bb Rutherford n&rsquo;\u00e9tait pas seulement un des plus grands physi\u00adciens du si\u00e8cle, il \u00e9tait aussi l&rsquo;instigateur de certaines des exp\u00e9riences les plus importantes de la nouvelle physique.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L&rsquo;illusion de la puissance rec\u00e8le aussi une illusion relative au savoir : nous pourrions savoir tous les r\u00e9sultats (ou du moins ceux qui nous importent) de ce que nous faisons. Tel n&rsquo;est \u00e9videmment jamais le cas. Les r\u00e9sultats de nos actes n&rsquo;en finissent pas de se suivre et surtout, beaucoup plus concr\u00e8te\u00adment, m\u00eame des r\u00e9sultats les plus imm\u00e9diats nous n&rsquo;avons connaissance qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un petit voisinage du moment de l&rsquo;acte, voisinage lui-m\u00eame d\u00e9chir\u00e9 et fragmentaire. Il n&rsquo;en r\u00e9sulte aucun agnosticisme ou indiff\u00e9rentisme \u00e9thique et pratique. Dans la vie quotidienne, dans le monde familier, nous en savons suffisamment \u2014 nous pouvons et devons en savoir suffisamment \u2014 pour que les r\u00e9sultats humainement pr\u00e9visibles de nos actions d\u00e9pendent suffisamment de ce que nous faisons et que donc soient possibles \u00e0 la fois un agir raisonnable et un r\u00e9quisit de responsabilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de nos actes et de leurs cons\u00e9quences. Cela ne veut pas dire que l&rsquo;on puisse d\u00e9limiter g\u00e9om\u00e9triquement les fronti\u00e8res de la pr\u00e9visi\u00adbilit\u00e9. On ne pourra jamais remplacer les jurys par des ordinateurs. Nous tra\u00e7ons une fronti\u00e8re de ce qui est requis comme pr\u00e9vision \u2014 fronti\u00e8re qui elle-m\u00eame est en quelque sorte tacitement institu\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e \u2014 et c&rsquo;est \u00e0 son int\u00e9rieur que nous soulevons la question de la responsa\u00adbilit\u00e9. Cela d\u00e9j\u00e0 est une conqu\u00eate de la civilisation. Il y a eu des cultures o\u00f9 le fait d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 plac\u00e9, r\u00e9ellement ou m\u00eame imaginairement, \u00e0 un point quelconque de la cha\u00eene condui\u00adsant \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement dommageable suffisait pour d\u00e9signer quelqu&rsquo;un comme coupable. En t\u00e9moigne encore l&rsquo;adage \u00ab\u00a0malheur \u00e0 celui par qui le scandale arrive\u00a0\u00bb : non pas n\u00e9cessairement \u00e0 l&rsquo;auteur authentique du scandale, mais \u00e0 tous ceux qui, m\u00eame aveugles, lui ont permis de survenir.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Que dans la vie quotidienne et le monde familier, dans des paysages explor\u00e9s depuis un temps imm\u00e9morial, nous puissions agir en connaissance de cause, cela doit \u00eatre admis, d&rsquo;abord et surtout parce que c&rsquo;est vrai mat\u00e9riellement pour l&rsquo;essentiel. La diff\u00e9rence entre un bon et un mauvais artisan est presque toujours imm\u00e9diatement rep\u00e9rable, sans cela il n&rsquo;y aurait pas de vie sociale. Mais aussi, parce que l&rsquo;hypoth\u00e8se contraire conduirait \u00e0 des conclusions directement oppos\u00e9es \u00e0 tout discours et \u00e0 toute vie : tout va, anything goes. Mais la l\u00e9gitimit\u00e9 du passage \u00e0 un domaine o\u00f9 l&rsquo;expression m\u00eame \u00ab\u00a0en connaissance de cause\u00a0\u00bb perd toute signification est plus que probl\u00e9matique.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cela, l&rsquo;humanit\u00e9 l&rsquo;a toujours su. Les mythes portant sur ce qui, sans raison \u00ab\u00a0raisonnable\u00a0\u00bb, est interdit et sp\u00e9cialement sur les \u00ab\u00a0secrets\u00a0\u00bb qu&rsquo;un h\u00e9ros ou une h\u00e9ro\u00efne ne doit pas essayer de p\u00e9n\u00e9trer \u2014 depuis le fruit de l&rsquo;Arbre de la connaissance jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;Apprenti sorcier \u2014 sont dans l&rsquo;imagi\u00adnaire de tous les peuples. Il est vrai que nous devons les ranger parmi les piliers d&rsquo;une institution h\u00e9t\u00e9ronome de la soci\u00e9t\u00e9 : il existe ce que vous ne devez pas savoir sous peine de catastrophe ou de p\u00e9ch\u00e9 radical; il existe ce sur quoi jamais un regard humain ne doit \u00eatre pos\u00e9. Il y a pourtant dans notre tradition un autre mythe auquel on ne saurait attribuer cette fonction, mythe grec, belle image de la v\u00e9rit\u00e9. Ulysse \u2014 dont on a tent\u00e9 r\u00e9cemment, na\u00efvement et grossi\u00e8rement, de faire un<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">h\u00e9ros annon\u00e7ant le capitalisme \u2014 Ulysse parvient \u00e0 circonvenir le Cyclope, \u00e0 exploiter les Sir\u00e8nes, \u00e0 d\u00e9jouer Circ\u00e9, \u00e0 descendre aux Enfers pour y apprendre le secret ultime : la vie apr\u00e8s la mort est infiniment pire que la vie sur terre. C&rsquo;est apr\u00e8s avoir appris cela qu&rsquo;il rejette les offres d&rsquo;immortalit\u00e9 de Calypso pour pouvoir revenir \u00e0 Ithaque, pour pouvoir mourir comme un homme hors pair et mortel malgr\u00e9 tout.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Mais qu&rsquo;avons-nous besoin de mythes? N&rsquo;avons-nous pas devant les yeux les grands savants atomistes qui ont produit la bombe de Hiroshima et leur longue contrition ult\u00e9rieure (Teller et quelques autres except\u00e9s) ? N&rsquo;avons-nous pas toujours sous les yeux l&rsquo;inconscience de leurs successeurs et de ceux qui se livrent aujourd&rsquo;hui dans d&rsquo;autres domaines (le g\u00e9nie g\u00e9n\u00e9tique) \u00e0 des jeux potentiellement encore plus dangereux? Qu&rsquo;avons-nous besoin de mythes lorsque l&rsquo;envi\u00adronnement, la biosph\u00e8re terrestre, sont d\u00e9truits au rythme o\u00f9 nous les d\u00e9truisons? \u00ab\u00a0Nous ne voulions pas cela! Nous n&rsquo;en connaissions pas les cons\u00e9quences !\u00a0\u00bb Pourquoi donc continuez-vous de faire maintenant des choses dont ni vous ni personne ne pouvez pr\u00e9voir les cons\u00e9quences, et qui sont profond\u00e9ment analogues \u00e0 d&rsquo;autres dont on conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 les r\u00e9sultats horribles?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00ab\u00a0S&rsquo;il vous pla\u00eet, dit Alice au Chat de Cheshire, pour\u00adriez-vous me dire quel chemin devrais-je prendre \u00e0 partir d&rsquo;ici?<\/span><\/span><\/p>\n<ul>\n<li>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cela d\u00e9pend beaucoup de l&rsquo;endroit o\u00f9 vous voulez aller, dit le Chat.<\/span><\/span><\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cela m&rsquo;importe peu, dit Alice.<\/span><\/span><\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Alors il importe peu aussi de savoir quel chemin vous<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">prenez, dit le Chat.<\/span><\/span><\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">pourvu que j&rsquo;arrive QUELQUE PART, ajouta Alice en guise d&rsquo;explication.<\/span><\/span><\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Oh, il est s\u00fbr que vous y parviendrez, dit le Chat, si seulement vous marchez assez longtemps.\u00a0\u00bb<\/span><\/span><\/p>\n<\/li>\n<\/ul>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Si l&rsquo;on ne sait pas o\u00f9 l&rsquo;on veut aller, comment et pourquoi choisir un chemin plut\u00f4t qu&rsquo;un autre? Qui, parmi les protagonistes de la techno-science contemporaine sait vraiment o\u00f9 il veut aller, non pas du point de vue du \u00ab\u00a0pur savoir\u00a0\u00bb, mais quant au type de soci\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;il souhaiterait et aux voies qui y m\u00e8nent? Comment et pourquoi, dans ces conditions, refuser un chemin large qui s&rsquo;ouvre apparemment devant vos pas?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ce chemin \u2014 chose paradoxale, lorsqu&rsquo;on pense \u00e0 l&rsquo;argent et aux efforts d\u00e9pens\u00e9s \u2014 est de moins en moins celui d&rsquo;un souhaitable quelconque, et de plus en plus celui du simplement faisable. On n&rsquo;essaie pas de faire ce qu&rsquo;\u00ab\u00a0il faudrait\u00a0\u00bb ou ce que l&rsquo;on pense \u00ab\u00a0souhaitable\u00a0\u00bb. De plus en plus, on fait ce que l&rsquo;on peut faire, on travaille \u00e0 ce que l&rsquo;on estime faisable \u00e0 plus ou moins courte \u00e9ch\u00e9ance. De fa\u00e7on encore plus aigu\u00eb : ce que l&rsquo;on croit pouvoir atteindre techniquement, on le pour\u00adsuit, quitte \u00e0 inventer apr\u00e8s des \u00ab\u00a0utilisateurs\u00a0\u00bb. Personne ne s&rsquo;est demand\u00e9 s&rsquo;il y avait un v\u00e9ritable \u00ab\u00a0besoin\u00a0\u00bb d&rsquo;ordinateurs familiaux; on pouvait les fabriquer \u00e0 un prix non prohibitif pour certaines tranches de revenu, on les a donc fabriqu\u00e9s, l&rsquo;on a en m\u00eame temps fabriqu\u00e9 le \u00ab\u00a0besoin\u00a0\u00bb correspondant \u2014 et maintenant, on est en train de les imposer (Minitel en France, etc. [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote5sym\" name=\"sdfootnote5anc\"><sup>5<\/sup><\/a>]). Ce qui est techniquement faisable, sera fait regardless, comme on dit en anglais familier, sans \u00e9gard pour aucune autre consid\u00e9ration. De m\u00eame, les transplantations d&#8217;embryons, f\u00e9condations in vitro, interventions chirurgicales sur les f\u0153tus etc., ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es d\u00e9s que la technique en a \u00e9t\u00e9 ma\u00eetris\u00e9e. Actuellement, plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s, la question n&rsquo;est m\u00eame pas vraiment discut\u00e9e, malgr\u00e9 le geste courageux et exemplaire du professeur Testard [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote6sym\" name=\"sdfootnote6anc\"><sup>6<\/sup><\/a>], et un livre qui plaide pour des insanit\u00e9s comme la \u00ab\u00a0gestation\u00a0\u00bb masculine sous couvert d&rsquo;une id\u00e9ologie \u00e0 quatre sous reste en t\u00eate des best-sellers en France depuis de longs mois.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La meilleure image est celle d&rsquo;une guerre de positions (1914-1918) contre M\u00e8re Nature. On tiraille constamment sur tout le front, mais les gros bataillons sont lanc\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 une br\u00e8che semble appara\u00eetre ; on exploite les perc\u00e9es, sans aucune id\u00e9e strat\u00e9gique. Ici encore, c&rsquo;est la logique qui conduit \u00e0 l&rsquo;illogisme. Il est parfaitement raisonnable de concentrer les<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">efforts et les investissements l\u00e0 o\u00f9 ils semblent les plus rentables. Lorsqu&rsquo;on avait demand\u00e9 \u00e0 Hilbert pourquoi il ne s&rsquo;attaquait pas au \u00ab\u00a0dernier\u00a0\u00bb th\u00e9or\u00e8me de Fermat, il avait r\u00e9pondu qu&rsquo;il lui faudrait pour cela trois ou quatre ans de travail pr\u00e9paratoire, sans \u00eatre s\u00fbr qu&rsquo;il parviendrait \u00e0 un r\u00e9sultat. On l&rsquo;a constat\u00e9 bien souvent : tel grand physicien a pu faire avancer la science et accomplir une grande \u0153uvre parce qu&rsquo;il s&rsquo;attaquait non pas aux probl\u00e8mes importants dans l&rsquo;absolu mais \u00e0 ceux dont il avait eu le flair de percevoir qu&rsquo;ils \u00e9taient \u00ab\u00a0parvenus \u00e0 maturit\u00e9\u00a0\u00bb. Comment critiquer cela? Mais comment aussi rester aveugle devant l&rsquo;inattendu r\u00e9sultat global, lorsqu&rsquo;il recouvre \u00e0 peu pr\u00e8s tout?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Il faudrait savoir les r\u00e9sultats. Il faudrait aussi les vouloir. Pour les vouloir, il faudrait qu&rsquo;il y ait des orienta\u00adtions, des choix. Hormis la faisabilit\u00e9 et certains cas de \u00ab\u00a0demande sociale pressante\u00a0\u00bb (recherche m\u00e9dicale, notam\u00adment sur le cancer \u2014 mais o\u00f9 aussi la probl\u00e9matique est moins simple qu&rsquo;il n&rsquo;y para\u00eet, comme on le dira plus loin), un v\u00e9ritable choix exigerait l&rsquo;\u00e9tablissement de crit\u00e8res et de priorit\u00e9s. Quels crit\u00e8res, quelles priorit\u00e9s, fix\u00e9s par qui et \u00e0 partir de quoi? Non seulement il est impossible dans ces mati\u00e8res, en derni\u00e8re analyse de fonder de fa\u00e7on indiscutable des crit\u00e8res ; mais m\u00eame si on en disposait, leur application tant soit peu coh\u00e9rente (je ne dis m\u00eame pas rigoureuse) soul\u00e8verait des probl\u00e8mes formidables. Car cette application se fera toujours dans une situation hautement incertaine et multiplement changeante.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Prenons un exemple fort actuel. Le National Institute of Health des \u00c9tats-Unis a \u00e9dict\u00e9 un ensemble de r\u00e8gles \u00e0 l&rsquo;usage des laboratoires visant \u00e0 \u00e9liminer (limiter?) les risques inh\u00e9rents aux manipulations g\u00e9n\u00e9tiques. On peut noter que si l&rsquo;on croit qu&rsquo;avec ces r\u00e8gles la question est r\u00e9solue, on dote le NIH d&rsquo;une sorte d&rsquo;omniscience. On peut aussi noter que les gouvernements ne sont certainement pas \u00ab\u00a0soumis aux r\u00e8gles\u00a0\u00bb du NIH.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Pr\u00e9cis\u00e9ment, le mar\u00e9chal Serguei Akhrom\u00e9ev, chef de l&rsquo;\u00c9tat-Major g\u00e9n\u00e9ral des forces arm\u00e9es sovi\u00e9tiques, ne semble pas se soucier beaucoup des r\u00e8gles \u00e9dict\u00e9es par le NIH. Dans sa d\u00e9claration du 18 janvier 1986 [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote7sym\" name=\"sdfootnote7anc\"><sup>7<\/sup><\/a>], explicitant l&rsquo;allusion de M. Gorbatchev quelques jours auparavant \u00e0 des \u00ab\u00a0armes non nucl\u00e9aires, fond\u00e9es sur des principes physiques nouveaux\u00a0\u00bb, il a indiqu\u00e9, entre autres, les \u00ab\u00a0armes g\u00e9n\u00e9tiques\u00a0\u00bb. Le correspondant du <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Monde<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> \u00e0 Moscou, Dominique Dhombres, com\u00admente : ce domaine \u00ab\u00a0ne semblait pas jusqu&rsquo;ici int\u00e9resser les militaires\u00a0\u00bb. Pour ma part, je parierais volontiers quelques francs que d\u00e8s que les possibilit\u00e9s du g\u00e9nie g\u00e9n\u00e9tique sont apparues, les deux superpuissances au moins (et pourquoi pas d&rsquo;autres?) lui ont consacr\u00e9 quelque argent et quelques experts. On sait du reste que les recherches sur ce que l&rsquo;on appelait nagu\u00e8re les armes ABC (atomiques, bact\u00e9riologiques, chimi\u00adques) n&rsquo;ont jamais n\u00e9glig\u00e9 le second terme de ce trin\u00f4me. En Russie, du moins, il y a eu en avril 1979 une explosion dans une usine de Sverdlovsk et, en juin de la m\u00eame ann\u00e9e, un autre accident dans une usine de la banlieue sud de Novos\u00adsibirsk : dans les deux cas, ces usines fabriquent ou traitent des armes bact\u00e9riologiques. A Novossibirsk, il s&rsquo;agissait semble-t-il d&rsquo;anthrax; \u00e0 Sverdlovsk, d&rsquo;un virus \u00ab\u00a0V-21\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0U-21\u00a0\u00bb. Dans les deux cas, on a compt\u00e9 les morts par milliers [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote8sym\" name=\"sdfootnote8anc\"><sup>8<\/sup><\/a>]. R\u00e9cemment encore, le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique fran\u00e7aise, parlant des armes chimiques, d\u00e9clarait qu&rsquo;il ne voyait aucune raison pour que la panoplie d\u00e9fensive de la France en soit d\u00e9pourvue. Pour quelles raisons devrait-elle \u00eatre priv\u00e9e d&rsquo;armes biologiques?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">D&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, devant les possibilit\u00e9s du g\u00e9nie g\u00e9n\u00e9tique, les armes \u00ab\u00a0bact\u00e9riologiques\u00a0\u00bb prennent une sympathique couleur r\u00e9tro. L&rsquo;anthrax est au g\u00e9nie g\u00e9n\u00e9tique ce que la poudre \u00e0 canon est \u00e0 la bombe H. Si les recherches et le stockage dans ce domaine restent limit\u00e9s (on n&rsquo;en sait rien, sauf dans le cas de la Russie, o\u00f9 l&rsquo;on peut supposer le contraire), c&rsquo;est \u00e0 cause de la saturation de la puissance meurtri\u00e8re des armes nucl\u00e9aires, de l&rsquo;overkill\u00a0; et peut \u00eatre aussi parce que, \u00e0 l&rsquo;instar des armes nucl\u00e9aires, les armes biologiques posent le probl\u00e8me du choc en retour, cr\u00e9ant encore une fois la situation des deux scorpions dans une bouteille [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote9sym\" name=\"sdfootnote9anc\"><sup>9<\/sup><\/a>].<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Les armes chimiques que voudrait avoir (qu&rsquo;a probable\u00adment d\u00e9j\u00e0) le pr\u00e9sident fran\u00e7ais ne seront pas fabriqu\u00e9es par des plombiers; elles le seront par des chimistes. Lorsqu&rsquo;on a eu besoin de physiciens et de math\u00e9maticiens pour fabriquer des armes nucl\u00e9aires (sans Von Neumann et Ulam, il n&rsquo;y aurait probablement pas eu de bombe A am\u00e9ricaine) on en a facilement trouv\u00e9, aux \u00c9tats-Unis, en Russie, en Grande-Bretagne, en France, en Chine, en Inde, peut-\u00eatre ailleurs aussi. Lorsque le KGB a besoin de psychiatres, il les trouve aussi facilement que la police argentine trouvait des m\u00e9decins pour maintenir en vie la victime afin que son supplice puisse continuer. L&rsquo;exp\u00e9rience prouve, si besoin en \u00e9tait, que les scientifiques comme tels ne sont ni meilleurs ni pires que les autres humains \u2014 et, l&rsquo;on pourrait ajouter, ni moins ni plus sages (je ne dis pas \u00ab\u00a0savants\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0experts\u00a0\u00bb).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Plusieurs consid\u00e9rations entrent en jeu ici, peu ais\u00e9es \u00e0 d\u00e9m\u00ealer. On peut laisser de c\u00f4t\u00e9 la simple cupidit\u00e9 \u2014 contre laquelle la formation scientifique ne pr\u00e9munit pas plus qu&rsquo;une autre; elle ne pr\u00e9munit pas non plus contre les motivations politiques ou nationales (pas forc\u00e9ment \u00ab\u00a0chauvines\u00a0\u00bb) \u2014 on en a eu la d\u00e9monstration sur tr\u00e8s grande \u00e9chelle lors des deux guerres mondiales. Mais il y a aussi des motivations plus sp\u00e9cifiques. Toutes choses \u00e9gales d&rsquo;ailleurs, une carri\u00e8re dans la recherche militaire est beaucoup plus facile qu&rsquo;une carri\u00e8re dans la recherche \u00ab\u00a0civile\u00a0\u00bb. La carri\u00e8re n&rsquo;est pas \u00e9voqu\u00e9e ici du point de vue de l&rsquo;argent gagn\u00e9, mais des possibilit\u00e9s de \u00ab\u00a0faire des choses plus int\u00e9ressantes\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0faire \u00e0 sa propre fa\u00e7on\u00a0\u00bb, diriger un laboratoire plut\u00f4t que d&rsquo;y travailler en subordonn\u00e9. Et surtout il existe, en lui-m\u00eame neutre sinon admirable, le virus de la recherche. Virus qui, en derni\u00e8re analyse, commande les gestes des prisonniers de Staline dans Le Premier Cercle de Soljenitsyne, les amenant \u00e0 collaborer passionn\u00e9ment \u00e0 un projet dont l&rsquo;objectif est de faciliter le rep\u00e9rage et l&rsquo;identification des suspects par le KGB. Tous pensent que Staline est un monstre, que le KGB est son instrument encore plus monstrueux. Mais l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du pro\u00adbl\u00e8me scientifique : identifier un individu \u00e0 partir du spec\u00adtrogramme de sa voix, d\u00e9passe toutes les autres consid\u00e9rations. Il n&rsquo;y a rien \u00e0 redire \u00e0 cela. Du point de vue scientifique, la question : comment d\u00e9truire l&rsquo;humanit\u00e9? a m\u00eame valeur que la question : comment la sauver [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote10sym\" name=\"sdfootnote10anc\"><sup>10<\/sup><\/a>] ?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">On pourrait encore montrer facilement que la recherche militaire elle-m\u00eame, comme la politique des armements dont elle est la commensale, qui est suppos\u00e9e avoir des crit\u00e8res univoques, n&rsquo;a en fait nullement, trivialit\u00e9s \u00e0 part, une orientation domin\u00e9e par la rationalit\u00e9 instrumentale (Zweckra\u00ad-tionalit<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00e4<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">t). Mais les utilisations militaires ne sont, m\u00eame dans le pire des cas, qu&rsquo;un petit aspect de la question, si l&rsquo;on ose dire. Qu&rsquo;on nous permette deux citations :<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00ab\u00a0La pire des choses qui peut arriver \u2014 qui va arriver \u2014 pendant les ann\u00e9es 1980, [elles sont en fait finies, c.c.<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> ce n&rsquo;est pas l&rsquo;\u00e9puisement des ressources \u00e9nerg\u00e9tiques, l&rsquo;effondrement \u00e9conomique, une guerre nucl\u00e9aire limit\u00e9e ou la conqu\u00eate par un gouvernement totalitaire. Aussi terribles que ces catastrophes puissent \u00eatre pour nous, elles pourraient \u00eatre r\u00e9par\u00e9es l&rsquo;espace de quelques g\u00e9n\u00e9rations. Mais le processus, unique, qui est en cours pendant les ann\u00e9es 1980 et qui exigera des millions d&rsquo;ann\u00e9es pour \u00eatre corrig\u00e9, c&rsquo;est la perte de la diversit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique et sp\u00e9cifique du fait de la destruction des habitats naturels. C&rsquo;est l\u00e0 la folie que nos descendants auront le plus de difficult\u00e9 \u00e0 nous pardonner.\u00a0\u00bb<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00ab\u00a0Il y a peu de probl\u00e8mes qui soient moins reconnus et plus importants que la disparition acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e des ressources biologiques de la Terre. En poussant les autres esp\u00e8ces \u00e0 extinction, l&rsquo;humanit\u00e9 est en train de scier \u00e9nergiquement la branche sur laquelle elle est assise <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">[<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote11sym\" name=\"sdfootnote11anc\"><sup>11<\/sup><\/a>]<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">.\u00a0\u00bb<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cette destruction n&rsquo;est pas essentiellement celle que provoquent la chasse, le DDT ou m\u00eame l&rsquo;horrible p\u00eache \u00e0 la baleine, qui cependant a monopolis\u00e9 les \u00e9nergies des \u00ab\u00a0environnementalistes\u00a0\u00bb. Elle a pour nom : disparition quasi<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">certaine de la for\u00eat tropicale d&rsquo;ici une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es, r\u00e9sultat du d\u00e9frichage et du d\u00e9boisement intensifs auxquels se livrent, par la force des choses (il faut faire semblant de faire quelque chose pour nourrir les populations affam\u00e9es, et les bailleurs de fonds d\u00e9velopp\u00e9s y poussent), les pays de la zone tropicale et \u00e9quatoriale. Les r\u00e9sultats catastrophiques de cette \u00e9volution se feront sentir non seulement sous forme d&rsquo;extinc\u00adtion certaine de dizaines, peut-\u00eatre de centaines ou milliers d&rsquo;esp\u00e8ces, mais aussi de perturbations tr\u00e8s graves \u00e0 la fois dans l&rsquo;\u00e9quilibre thermique de la Terre, son r\u00e9gime hydrologique et m\u00e9t\u00e9orologique et les grands cycles de m\u00e9tabolisme biochimi\u00adque. Une Terre dont la surface continentale est couverte de for\u00eats, et une Terre dont la m\u00eame surface est couverte de cultures de c\u00e9r\u00e9ales, sont deux plan\u00e8tes tout \u00e0 fait diff\u00e9\u00adrentes.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tchernobyl, qui a tellement \u00e9mu, est \u00e9videmment une toute petite affaire. On n&rsquo;a tellement cri\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement Tchernobyl que parce qu&rsquo;il permettait de baratter la population en exploitant sa peur imm\u00e9diate en la dirigeant sur des objectifs politiques apparemment accessibles : la fermeture des centrales nucl\u00e9aires (\u00e0 la fois impossible dans le contexte actuel et d\u00e9risoirement insuffisante). Mais comment mobiliser la population contre la destruction de la for\u00eat tropicale? Il faut bien que ces populations mangent. Si l&rsquo;on r\u00e9torque que l&rsquo;on pourrait pour commencer leur distribuer les surplus des pays industriels (lesquels sont surtout, comme on sait, des surplus agricoles), puis cesser de p\u00e9naliser dans ceux-ci les paysans qui pourraient produire beaucoup plus, on sera accus\u00e9 de vouloir maintenir les pays du tiers monde dans la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;imp\u00e9rialisme. Si vous dites alors qu&rsquo;\u00e9videmment, vous savez bien que cela ne pourrait se faire qu&rsquo;\u00e0 condition d&rsquo;un changement radical de la structure politique et sociale des pays \u00ab\u00a0d\u00e9velopp\u00e9s\u00a0\u00bb, ce sera fini, vous serez l&rsquo;utopiste incorrigible \u2014 alors que ceux qui ne sont pas capables de voir deux ans plus loin que leur nez sont \u00e9videmment des r\u00e9alistes.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Qui soutiendra que l&rsquo;ensemble de ces \u00e9volutions corres\u00adpond \u00e0 des choix \u00e9lucid\u00e9s tant que faire se peut? Et ces choix seraient les choix de qui ? Comme tels, les scientifiques ne d\u00e9cident pas ; comme tels, les scientifiques n&rsquo;auraient aucun titre \u00e0 d\u00e9cider (ce n&rsquo;est pas en tant que sp\u00e9cialiste du laser qu&rsquo;un physicien peut d\u00e9cider que cette recherche est ou non prioritaire par rapport aux recherches immunologiques). Pour autant qu&rsquo;ils participent aux processus de d\u00e9cision, ils ne peuvent les influencer qu&rsquo;en s&rsquo;associant \u00e0 un des clans ou en gagnant la confiance d&rsquo;une des cliques politico-bureaucrati\u00adques qui se disputent le pouvoir et se servent des enjeux scientifiques et techniques comme embl\u00e8mes et drapeaux ou, beaucoup plus fr\u00e9quemment, ont besoin d&rsquo;\u00ab\u00a0experts\u00a0\u00bb pour habiller scientifiquement des options d\u00e9j\u00e0 prises et autrement motiv\u00e9es. (L&rsquo;histoire de Churchill avec Lindemann, par la suite Lord Cherwell d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, et Tizard de l&rsquo;autre, bien document\u00e9e <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">[<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote12sym\" name=\"sdfootnote12anc\"><sup>12<\/sup><\/a>]<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> appartient \u00e0 la p\u00e9riode simple, \u00e9pique et \u00ab\u00a0honn\u00eate\u00a0\u00bb de cet \u00e9tat des choses.) Ajoutons \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 dit plus haut sur leurs motivations qu&rsquo;obtenir du financement pour ses propres projets, en comp\u00e9tition avec ceux des autres, n&rsquo;est pas seulement une question de carri\u00e8re et de prestige personnels; pour chacun son id\u00e9e est son enfant, l&rsquo;\u00ab\u00a0objectivi\u00adt\u00e9\u00a0\u00bb est ici subjectivement presque impossible.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Quant aux politiciens, qui ont en dernier lieu la haute main sur les budgets de la recherche, la charit\u00e9 imposerait de ne pas insister. S&rsquo;ils ne sont pas ignorants, ils ont leurs lubies personnelles ; c&rsquo;est peut-\u00eatre le pire des cas. On a pu r\u00e9cemment entendre un ancien pr\u00e9sident de la R\u00e9publique fran\u00e7aise en col\u00e8re d\u00e9fendre les avions renifleurs en invoquant la condamnation de Galil\u00e9e. L&rsquo;affaire en question avait du reste impliqu\u00e9 des experts et sp\u00e9cialistes patent\u00e9s. Si les politiciens sont ignorants et le savent (ce n&rsquo;est pas la m\u00eame chose), ils sont men\u00e9s par des conseillers qui, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, se sont tourn\u00e9s vers l&rsquo;administration et les cabinets politiques parce que leur rendement scientifique personnel \u00e9tait n\u00e9gligeable ; ils sont \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 scientifique ce que les<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">critiques sont \u00e0 la cr\u00e9ation litt\u00e9raire ou philosophique. Leurs motivations sont \u00e0 un degr\u00e9 pr\u00e9dominant li\u00e9es \u00e0 la survie du clan auquel ils se sont int\u00e9gr\u00e9s.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">On dira que nous sommes en d\u00e9mocratie, et que le public ou l&rsquo;opinion publique peut \u2014 ou doit \u2014 contr\u00f4ler ce qui se passe. Abstraction exsangue. Il ne suffit m\u00eame pas de r\u00e9p\u00e9ter ce qui \u00e9tait, il n&rsquo;y a gu\u00e8re, bien connu et semble \u00e9trangement et massivement oubli\u00e9 depuis quelques ann\u00e9es \u00e0 la faveur de la red\u00e9couverte des \u00ab\u00a0valeurs lib\u00e9rales\u00a0\u00bb : l&rsquo;opi\u00adnion publique acc\u00e8de aux informations qu&rsquo;on veut bien lui fournir, elle est manipul\u00e9e de toutes les fa\u00e7ons, il lui faut des efforts \u00e9normes pour faire barrage de temps en temps et seulement apr\u00e8s coup \u00e0 une petite partie de ce qui est perp\u00e9tr\u00e9 par les appareils bureaucratiques \u00e9tatiques, politiques et \u00e9conomiques vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La ques\u00adtion va beaucoup plus profond : elle concerne la formation des repr\u00e9sentations et du vouloir de l&rsquo;homme moderne. L&rsquo;on peut dire, \u00e0 un premier niveau, que ces repr\u00e9sentations et ce vouloir sont constamment form\u00e9s par l&rsquo;ensemble du monde institu\u00e9 contemporain, y compris sa lourde composante techno-scientifique. Celle-ci a, en retour, dot\u00e9 le monde dont elle proc\u00e8de de cet instrument intrins\u00e8quement adapt\u00e9 non seule\u00adment \u00e0 l&rsquo;\u00e9tendue mais au contenu m\u00eame de la manipulation \u00e0 faire : les media modernes. Cela est vrai, mais n&rsquo;\u00e9puise pas la question. Qui a voulu la techno-science moderne telle qu&rsquo;elle est, et qui en veut la continuation et la prolif\u00e9ration ind\u00e9finie? Personne et tout le monde. Il faut cesser enfin de r\u00e9p\u00e9ter sur l&rsquo;humanit\u00e9 enti\u00e8re l&rsquo;op\u00e9ration marxiste sur le prol\u00e9tariat : un sujet tout-puissant et totalement innocent de ce qui lui arrive, hors du coup. Si jamais un hiver nucl\u00e9aire survient, si jamais les calottes polaires fondent; si jamais un virus l\u00e9tal \u00e0 propagation rapide sort d&rsquo;un laboratoire de g\u00e9nie g\u00e9n\u00e9tique \u2014 et si les survivants hirsutes et affam\u00e9s tra\u00eenent le physicien ou le biologiste r\u00e9siduel devant un tribunal, les paradoxes et les apories seront aussi aigu\u00ebs et aussi intenses que lorsqu&rsquo;on \u00e9voque le tribunal de Nuremberg, la pr\u00e9sence \u00e0 celui-ci de procureurs sovi\u00e9tiques et l&rsquo;\u00e9lection r\u00e9cente de M. Waldheim \u00e0 la pr\u00e9sidence de l&rsquo;Autriche. Car de m\u00eame qu&rsquo;aucun r\u00e9gime totalitaire n&rsquo;aurait pu faire ce qu&rsquo;il a fait sans des millions de Eichmann et de Waldheim (j&rsquo;accepte, pour le deuxi\u00e8me cas, la version officielle la plus r\u00e9cente de l&rsquo;int\u00e9ress\u00e9, \u00e0 savoir qu&rsquo;il avait servi comme interpr\u00e8te dans une unit\u00e9 arm\u00e9e qui exterminait les partisans yougoslaves et grecs) \u2014 et ces derniers n&rsquo;auraient \u00e9t\u00e9 rien sans, au moins, la tol\u00e9rance des peuples respectifs \u2014, de m\u00eame, encore plus clairement, l&rsquo;avalanche de la techno-science contemporaine se nourrit, non pas d&rsquo;une simple tol\u00e9rance, mais de l&rsquo;appui actif des peuples. Peut-on tra\u00eener des peuples entiers devant un tribunal? Quel tribunal, et qui les y tra\u00eenerait? Mais peut-\u00eatre sont-ils en train de s&rsquo;y conduire eux-m\u00eames, encha\u00eenant avec eux les trente-neuf justes de la parabole juive.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tout le monde \u2014 lib\u00e9raux, marxistes, riches, pauvres, savants, analphab\u00e8tes \u2014 a cru, a voulu croire, croit toujours et veut toujours croire que la techno-science est quasi omnisciente, quasi omnipotente, qu&rsquo;elle serait aussi presque toute bonne, si des m\u00e9chants ne la d\u00e9tournaient de ses objectifs authentiques. La question d\u00e9passe donc de loin toute dimen\u00adsion d&rsquo;\u00ab\u00a0int\u00e9r\u00eats particuliers\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0manipulation\u00a0\u00bb. Elle concerne le noyau imaginaire de l&rsquo;homme moderne, de la soci\u00e9t\u00e9 et des institutions qu&rsquo;il cr\u00e9e et qui le cr\u00e9ent. J&rsquo;y reviendrai \u00e0 la fin de ce texte. Retenons seulement que, s&rsquo;il en est vraiment ainsi, les transformations requises sont infiniment plus vastes et plus profondes que ce que l&rsquo;on a pu imaginer jusqu&rsquo;ici. La cr\u00e9ation par l&rsquo;esp\u00e8ce humaine de la s\u00e9dentarit\u00e9 ou de la domestication des esp\u00e8ces vivantes en offrent de p\u00e2les analogies.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cette derni\u00e8re affirmation ne para\u00eetra excessive qu&rsquo;\u00e0 ceux qui comprennent peu la dimension des enjeux, mais surtout le caract\u00e8re d\u00e9chirant des choix virtuels, enracin\u00e9s dans des interrogations \u00e9l\u00e9mentaires antinomiques.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">D&rsquo;un point de vue abstrait : personne ne veut \u2014 personne ne doit vouloir \u2014 le retour \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de pierre (bien qu&rsquo;il semble<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">que nous l&rsquo;ayons d\u00e9j\u00e0 choisi sans le savoir ni le vouloir) ; et personne ne doit continuer \u00e0 se bercer d&rsquo;illusions sur la techno-science \u00ab\u00a0excellent outil entre les mains de mauvais ma\u00eetres\u00a0\u00bb.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Plus concr\u00e8tement : qui a fait et qui pourrait faire, du point de vue de l&rsquo;humanit\u00e9, le calcul co\u00fbts\/b\u00e9n\u00e9fices entre les sommes consacr\u00e9es \u00e0 la recherche sur le cancer et celles qui seraient n\u00e9cessaires pour venir en aide aux affam\u00e9s du tiers monde? Quelle option \u00ab\u00a0rationnelle\u00a0\u00bb peut-il y avoir entre les admirables r\u00e9sultats des exp\u00e9riences du CERN (et les millions de dollars qui y sont consacr\u00e9s) et les morts vivants dans les rues de Bombay et de Calcutta? Je ne parlerai pas du d\u00e9bat \u2014 qui du reste ne s&rsquo;instaure m\u00eame pas \u2014 sur le \u00ab\u00a0droit des individus st\u00e9riles \u00e0 avoir leurs propres enfants\u00a0\u00bb, les recherches et l&rsquo;argent qui y sont consacr\u00e9s, tant la question me para\u00eet une sinistre farce lorsqu&rsquo;on montre en m\u00eame temps \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision les squelettes remuants d&rsquo;enfants \u00e9thiopiens ou \u00e9rythr\u00e9ens. Le choix est d\u00e9j\u00e0 fait : M. et Mme N. N. auront leur propre enfant \u2014 au prix de sommes et de temps de travail qui auraient pu maintenir en vie peut-\u00eatre cinquante enfants africains.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Je ne dis m\u00eame pas que tous ces choix, et les milliers d&rsquo;autres que l&rsquo;on pourrait citer, sont \u00ab\u00a0faux\u00a0\u00bb. Ils sont, en premi\u00e8re approximation, tout \u00e0 fait \u00ab\u00a0arbitraires\u00a0\u00bb et, en seconde approximation, pas arbitraires du tout. Ils sont d\u00e9termin\u00e9s par tout autre chose que des priorit\u00e9s \u00ab\u00a0rationnel\u00adles\u00a0\u00bb ou humaines. Lorsque l&rsquo;on pr\u00e9tend qu&rsquo;ils servent les int\u00e9r\u00eats permanents et universels de l&rsquo;humanit\u00e9 (tout \u00eatre humain pourrait un jour \u00eatre atteint d&rsquo;un cancer, par exemple) cette universalit\u00e9 s&rsquo;av\u00e8re vide (une bonne partie de l&rsquo;humanit\u00e9 n&rsquo;a m\u00eame pas la chance d&rsquo;atteindre les \u00e2ges d&rsquo;incidence importante du cancer). Les choix sont \u00ab\u00a0d\u00e9termin\u00e9s\u00a0\u00bb par ce processus, \u00ab\u00a0al\u00e9atoire\u00a0\u00bb dans ses d\u00e9tails mais bien vectoris\u00e9 dans son ensemble, moyennant lequel se d\u00e9veloppe la techno-science, v\u00e9ritable marteau sans ma\u00eetre \u00e0 la masse croissante et au mouvement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>SUR LES REPR\u00c9SENTATIONS SOCIALES DE LA SCIENCE<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">On l&rsquo;a dit mille fois, situation supr\u00eamement paradoxale que celle de l&rsquo;homme contemporain. Plus il est \u00ab\u00a0puissant\u00a0\u00bb, plus il est impuissant. Plus il sait, moins il sait. Et, malgr\u00e9 la fantastique arrogance de quelques hommes de science, plus il sait, moins sait-il ce que c&rsquo;est, ce que ce serait que savoir.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Plus il sait, moins il sait. Il n&rsquo;est pas difficile d&rsquo;illustrer cette id\u00e9e aussi bien \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du savoir lui-m\u00eame, consid\u00e9r\u00e9 \u00ab\u00a0intrins\u00e8quement\u00a0\u00bb (j&rsquo;en parlerai bri\u00e8vement dans la troisi\u00e8me partie de cette contribution), que par le rapport de ce savoir \u00e0 son sujet. Sujet individuel, d&rsquo;abord, qui sait toujours plus sur toujours moins ; moins, non seulement dans l&rsquo;\u00e9tendue \u2014 chaque champ particulier se r\u00e9tr\u00e9cissant continuel\u00adlement \u2014, mais aussi et surtout pour ce qui concerne le sens et les conditions de son savoir. Sujet collectif aussi \u2014 commu\u00adnaut\u00e9s scientifiques au sein desquelles trois d\u00e9cennies de discours sur la multi ou transdisciplinarit\u00e9 n&rsquo;ont pas fait contrepoids \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;une sp\u00e9cialisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e et \u00e0 ses r\u00e9sultats. Sujet collectif surtout : la communaut\u00e9 humaine elle-m\u00eame. Longtemps avant que l&rsquo;on ne parle des \u00ab\u00a0deux cultures\u00a0\u00bb et de leur scission dans la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine, Max Weber remarquait qu&rsquo;un sauvage en sait infiniment plus sur le monde pratique qui l&rsquo;entoure qu&rsquo;un contemporain sur le sien. Quant au monde \u00ab\u00a0th\u00e9orique\u00a0\u00bb, la foi religieuse d&rsquo;antan a laiss\u00e9 la place \u00e0 une vague croyance en la science et en la technique, croyance abstraite, enveloppe qui ne contient le plus souvent que quelques miettes rassises tomb\u00e9es de la table des vulgarisateurs (qui sont souvent des scientifiques). Comme le statut de cette croyance n&rsquo;est qu&rsquo;un filtrat d\u00e9lay\u00e9 de repr\u00e9sentations provenant des scientifiques eux-m\u00eames, il serait pr\u00e9f\u00e9rable de parler directement de celles-ci.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Je n&rsquo;ai pas l&rsquo;intention ni la possibilit\u00e9 de le faire ici : ce serait l&rsquo;objet d&rsquo;un livre. Je vais plut\u00f4t parler de deux fallaces qui me semblent extr\u00eamement r\u00e9pandues, fortement repr\u00e9sen\u00adtatives, en elles-m\u00eames et dans leurs diverses combinaisons plus ou moins incoh\u00e9rentes, et pr\u00e9cieuses \u2014 m\u00eame si leurs<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">tenants n&rsquo;\u00e9taient pas majoritaires \u2014 pour d\u00e9voiler les probl\u00e9\u00admatiques sous-jacentes.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La premi\u00e8re, la moins plausible et certainement presque jamais d\u00e9fendue ouvertement, d\u00e9nie \u00e0 la science toute valeur de v\u00e9rit\u00e9 ou, ce qui revient au m\u00eame, donne au terme v\u00e9rit\u00e9 le sens le plus \u00e9troitement pragmatique, \u00ab\u00a0\u00e7a marche\u00a0\u00bb. Qu&rsquo;est-ce qui marche? Comme il se doit, le pragmatisme accouche du scepticisme qu&rsquo;il contient : tout marche, n&rsquo;importe quoi marche (anything goes, Feyerabend). Cet aboutissement est in\u00e9vitable. Th\u00e8se pragmatiste : nous acceptons comme vraies les th\u00e9ories qui \u00ab\u00a0marchent\u00a0\u00bb. Question\u00a0: comment savons-nous qu&rsquo;une th\u00e9orie marche? Mon propos n&rsquo;est pas de reprendre ici une \u00ab\u00a0r\u00e9futation\u00a0\u00bb philosophique du scepticisme, mais de remarquer que cette conception limite (1&rsquo;\u00ab\u00a0anar\u00adchisme \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0\u00bb) part d&rsquo;une constatation de fait qu&rsquo;elle ne comprend ni n&rsquo;\u00e9nonce correctement : l&rsquo;histoire de la science ne forme pas syst\u00e8me se d\u00e9ployant dans le temps, pour oublier un autre fait tout aussi massif : loin que \u00ab\u00a0tout marche\u00a0\u00bb, les th\u00e9ories pouvant \u00e0 un moment donn\u00e9 entrer en comp\u00e9tition au vu de la masse des \u00ab\u00a0faits admis\u00a0\u00bb sont tr\u00e8s peu nombreuses.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La deuxi\u00e8me, de loin la plus r\u00e9pandue \u2014 et que je crois largement majoritaire parmi les scientifiques \u2014 est une version du progressisme du X<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">IX<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cle, pr\u00e9tendant que l&rsquo;\u00e9volution de notre savoir dans le temps trace une asymptote vers une v\u00e9rit\u00e9 serr\u00e9e de plus en plus pr\u00e8s, que les th\u00e9ories scientifiques qui se succ\u00e8dent constituent des traductions de moins en moins inexactes de la r\u00e9alit\u00e9, et que, si succession il y a, c&rsquo;est que les th\u00e9ories ant\u00e9rieures repr\u00e9sentent des \u00ab\u00a0cas particuliers\u00a0\u00bb des th\u00e9ories ult\u00e9rieures, lesquelles sont, en retour, des \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rali\u00adsations\u00a0\u00bb des premi\u00e8res. Cette vue intenable porte inconsciem\u00adment une lourde m\u00e9taphysique, impliquant entre autres une harmonie pr\u00e9\u00e9tablie entre un ordonnancement de strates de l&rsquo;\u00eatre et un d\u00e9veloppement de notre pens\u00e9e, ou encore que le plus \u00ab\u00a0profond\u00a0\u00bb, le moins imm\u00e9diatement ph\u00e9nom\u00e9nal est n\u00e9cessairement l&rsquo;universel. On continue d&rsquo;invoquer obstin\u00e9\u00adment, pour la fonder, la succession Newton-Einstein, du reste nullement typique de l&rsquo;histoire de la science, oblit\u00e9rant le bouleversement cat\u00e9goriel, axiomatique et repr\u00e9sentationnel qui les s\u00e9pare. Elle conduit tout naturellement \u00e0 un dogma\u00adtisme triomphaliste \u2014 le dogme affirmant le presque dernier mot pour demain, et cela tous les jours \u2014 dont les exemples abondent. D\u00e9j\u00e0, en 1898, lord Kelvin, inaugurant un congr\u00e8s de physiciens, affirmait que l&rsquo;\u00e9difice de la physique \u00e9tait pratiquement achev\u00e9, sous r\u00e9serve de deux petits probl\u00e8mes dont sans doute les ann\u00e9es imm\u00e9diatement \u00e0 venir allaient offrir la solution. On ne sait ce qu&rsquo;il faut davantage admirer de l&rsquo;arrogance m\u00e9galomaniaque ou de l&rsquo;instinct s\u00fbr du g\u00e9nial physicien lui faisant mettre le doigt sur ce qui allait pr\u00e9cis\u00e9ment mettre par terre l&rsquo;\u00e9difice dont il c\u00e9l\u00e9brait l&rsquo;ach\u00e8\u00advement : l&rsquo;exp\u00e9rience de Michelson et le rayonnement du corps noir, entre tant d&rsquo;autres questions alors et parfois aujourd&rsquo;hui encore ouvertes. Depuis lors, les proclamations analogues ne font pas d\u00e9faut, amplifi\u00e9es aussit\u00f4t par les vulgarisateurs et les journalistes qui vont r\u00e9p\u00e9tant toutes les cinq semaines que la derni\u00e8re \u00e9nigme de la nature est enfin r\u00e9solue.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Les deux fallaces ont des implications politiques. Nous savons, nous savons tout, donc laissez-nous faire. Nous ne savons rien et personne ne sait rien, il n&rsquo;y a pas de discours coh\u00e9rent possible (ou il y en a une infinit\u00e9 sur le m\u00eame objet, ce qui revient au m\u00eame), donc l&rsquo;ordre des choses existant est aussi bon ou aussi mauvais que n&rsquo;importe quel autre.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Les deux ont ceci de commun, qu&rsquo;elles veulent occulter l&rsquo;interrogation philosophique qui non seulement g\u00eet \u00e0 l&rsquo;origine de la science occidentale, mais est, aujourd&rsquo;hui plus que jamais, requise par elle dans ses difficult\u00e9s th\u00e9oriques sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Sociologiquement et historiquement, ce qui est peut-\u00eatre le plus int\u00e9ressant, c&rsquo;est l&rsquo;existence certaine (je ne discute pas ici de son importance statistique \u2014 \u00e0 mes yeux elle est grande) d&rsquo;une cat\u00e9gorie de scientifiques qui vivent dans le clivage mental, sur deux niveaux de \u00ab\u00a0conscience de soi\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation de soi\u00a0\u00bb \u2014 sans que l&rsquo;on puisse d\u00e9crire l&rsquo;un de ces deux niveaux comme premier par rapport \u00e0 l&rsquo;autre ou plus profond que l&rsquo;autre.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">A l&rsquo;un de ces niveaux, le scientifique repr\u00e9sentatif de cette cat\u00e9gorie pensera et dira : nous poss\u00e9dons la v\u00e9rit\u00e9, ou nous allons en poss\u00e9der la meilleure approximation humaine\u00adment faisable. A un autre niveau, il dira : il est stupide (\u00ab\u00a0m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb) de se poser la question de la v\u00e9rit\u00e9, cette question n&rsquo;a pas de sens, la science n&rsquo;examine pas le quoi mais le comment; elle n&rsquo;interroge pas l&rsquo;objet, elle le manipule et en pr\u00e9voit le comportement. Il y a des calculs et des exp\u00e9riences qui marchent, d&rsquo;autres non, on les triture jusqu&rsquo;au succ\u00e8s ou bien on change les hypoth\u00e8ses. S&rsquo;il est plus sophistiqu\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologiquement, il se reconna\u00eetra avec d\u00e9lices dans une conception qui r\u00e9ussit une \u00e9trange synth\u00e8se des deux pr\u00e9c\u00e9\u00addentes et dira qu&rsquo;une th\u00e9orie n&rsquo;est jamais vraie mais simple\u00adment \u00ab\u00a0falsifiable\u00a0\u00bb (ou r\u00e9futable), qu&rsquo;elle est provisoirement accept\u00e9e aussi longtemps qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9fut\u00e9e. Bien entendu, il ne se posera pas la question de ce qui rend la r\u00e9futation d&rsquo;une th\u00e9orie \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb ou valide ; encore moins de tout ce qui est pr\u00e9suppos\u00e9, du c\u00f4t\u00e9 du sujet comme de l&rsquo;objet de la science, pour que des proc\u00e9dures comme la position d&rsquo;hypoth\u00e8ses et ensuite leur \u00ab\u00a0falsification\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0r\u00e9futation\u00a0\u00bb soit possible.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Mais le plus grave c&rsquo;est que, pour ce type de scientifique, les deux niveaux d\u00e9crits sont compl\u00e8tement recouverts par son attitude r\u00e9elle, en un sens la plus authentique. Attitude pour laquelle la question de la v\u00e9rit\u00e9 ne se pose pas \u2014 ne se pose m\u00eame pas au degr\u00e9 requis pour qu&rsquo;on dise : la question n&rsquo;a pas de sens. Certes, il se pose toujours une question de correction ou d&rsquo;exactitude : de r\u00e9sultats corrects, d&rsquo;observations exactes et, surtout, de coh\u00e9rence ou correspondance de ce que l&rsquo;on cherche, trouve et avance avec the accepted body of beliefs, le corps de croyances scientifiques chaque fois admises et consid\u00e9r\u00e9es comme (provisoirement ou non) \u00e9tablies. A ce niveau r\u00e9el, effectif, l&rsquo;activit\u00e9 scientifique devient une activit\u00e9 techno-pragmatique qui manipule des objets, des instruments, des algorithmes et des concepts, se satisfait de ce que tout cela \u00ab\u00a0marche\u00a0\u00bb tant bien que mal, et s&rsquo;interdit de s&rsquo;interroger sur elle-m\u00eame et sur les conditions de son succ\u00e8s, m\u00eame pragma\u00adtique.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Mais, pour que cette activit\u00e9 techno-pragmatique, le d\u00e9veloppement de ce techno-savoir soient sociologiquement possibles, pour que l&rsquo;entreprise, avec ses co\u00fbts g\u00e9n\u00e9ralement immenses et non rationnellement justifiables (ce qui ne veut pas dire qu&rsquo;ils soient positivement injustifi\u00e9s) soit financ\u00e9e, pour qu&rsquo;elle attire de jeunes gens dou\u00e9s, qu&rsquo;elle accumule autorit\u00e9 et prestige et que les risques de toute sorte qu&rsquo;elle engendre demeurent socialement refoul\u00e9s, il faut pr\u00e9senter au public une certaine image de la science moderne qui est celle pr\u00e9cis\u00e9ment que le public, sous l&#8217;emprise de la signification imaginaire de l&rsquo;expansion illimit\u00e9e de la ma\u00eetrise \u00ab\u00a0ration\u00adnelle\u00a0\u00bb, attend et demande. Cette image est celle d&rsquo;une marche triomphale d&rsquo;o\u00f9 incertitudes th\u00e9oriques int\u00e9rieures \u00e0 la science et questions de fond relatives \u00e0 son objet et \u00e0 son rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 doivent \u00e0 tout prix \u00eatre \u00e9vacu\u00e9es. Il faut aussi assurer, \u00e0 l&rsquo;encontre de l&rsquo;\u00e9vidence, qu&rsquo;aucun probl\u00e8me ou risque majeur n&rsquo;existe d\u00e9coulant de l&rsquo;utilisation ou de la mise en application des d\u00e9couvertes scientifiques \u2014 ou que quelques r\u00e8gles de bonne conduite des laboratoires suffisent pour y parer.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ainsi, de toutes les activit\u00e9s humaines, la science serait la seule \u00e0 simplement r\u00e9soudre des questions sans en soulever aucune, soustraite \u00e0 l&rsquo;interrogation comme \u00e0 la <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">responsabilit\u00e9.<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> Divine innocence, merveilleuse extra-territorialit\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Du coup aussi, il faudrait abolir toute communication entre science et philosophie ou plus simplement pens\u00e9e, r\u00e9flexion, interrogation. Les questions que soul\u00e8vent les crises successives de la science et son histoire, mais aussi les conditions et les fondements de l&rsquo;activit\u00e9 scientifique, enfin et surtout, ce qu&rsquo;elle dit ou ne dit pas sur ce qui est et son mode d&rsquo;\u00eatre, comme sur celui qui conna\u00eet et son mode d&rsquo;\u00eatre, ces questions doivent \u00eatre oubli\u00e9es. A tel point que je me demande si ce que je dis ici (et ailleurs depuis longtemps), ce langage, ces pr\u00e9occupations (qui ont \u00e9t\u00e9, en leur temps,<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">r\u00e9v\u00e9rence parler, celles de ces faibles d&rsquo;esprit nomm\u00e9s D\u00e9mo\u00adcrite, Platon, Aristote, Descartes, Leibniz, Newton, Kant, Maxwell, Einstein, Poincar\u00e9, Bohr, Weyl, Eddington, Hilbert, Broglie, Heisenberg, etc.), cet \u00e9tonnement m\u00eame \u2014 le thau\u00admazein disait Aristote \u2014 qui ne peuvent \u00eatre qu&rsquo;amplifi\u00e9s et intensifi\u00e9s immens\u00e9ment par le succ\u00e8s m\u00eame, en un sens d\u00e9raisonnable, de la science moderne, si ce langage et ces pr\u00e9occupations auront encore un sens quelconque, f\u00fbt-il d\u00e9risoire, pour le scientifique d&rsquo;ici trente ans, ou si elles lui para\u00eetront simplement inintelligibles.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>SUR QUELQUES ASPECTS DE LA SCIENCE CONTEMPORAINE COMME TH\u00c9ORIE<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">J&rsquo;ai dit auparavant, plus on sait, moins on sait \u2014 et certes cela peut para\u00eetre une boutade jouant sur la diff\u00e9rence entre la r\u00e9alit\u00e9 du savoir et l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;on s&rsquo;en fait, entre ce qu&rsquo;on sait et ce qu&rsquo;on croit savoir. En v\u00e9rit\u00e9, il n&rsquo;en est pas ainsi. Les mondes \u00ab\u00a0classiques\u00a0\u00bb \u00e9taient pour ainsi dire complets (au sens \u00ab\u00a0topologique\u00a0\u00bb). Il n&rsquo;y avait pas de \u00ab\u00a0trous\u00a0\u00bb manifestes dans le syst\u00e8me du monde de Newton (de Laplace) pour Newton, ni dans les math\u00e9matiques d&rsquo;Euclide pour Euclide. Dans les deux cas, il y avait \u00e9videmment des probl\u00e8mes \u2014 ce qui est tout \u00e0 fait autre chose. Le monde euclidien (avec sa r\u00e9forme hilbertienne) est complet, une fois \u00ab\u00a0exil\u00e9e\u00a0\u00bb la question de la validit\u00e9 du postulat des parall\u00e8les \u2014 il est complet avec cette validit\u00e9 indiscut\u00e9e comme point \u00e0 l&rsquo;infini. Le monde newtonien est complet \u00e0 condition d&rsquo;interdire une ou quelques questions apparemment \u00ab\u00a0p\u00e9riph\u00e9riques\u00a0\u00bb (par exemple, que signifie la simultan\u00e9it\u00e9 d&rsquo;observations faites par des observateurs distants ou comment peut-on la v\u00e9rifier). Et la miraculeuse convenance entre Euclide et Newton \u00e9tait \u00ab\u00a0compl\u00e8te\u00a0\u00bb, elle aussi. Autrement dit, les \u00ab\u00a0trous\u00a0\u00bb \u00e9taient sur la \u00ab\u00a0fronti\u00e8re\u00a0\u00bb du syst\u00e8me, et il y en avait un seul, ou tr\u00e8s peu ; il \u00e9tait donc possible de les recouvrir, en tout cas de les \u00ab\u00a0isoler\u00a0\u00bb. Aujourd&rsquo;hui cette isolation, ce voilement ne sont plus, ne doivent plus \u00eatre possibles.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">J&rsquo;aimerais avoir la place pour esquisser de plus pr\u00e8s les apories qui me semblent sourdre de l&rsquo;int\u00e9rieur de la science contemporaine, pour montrer leur importance \u00e0 la fois pour la science et pour la philosophie <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">[<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote13sym\" name=\"sdfootnote13anc\"><sup>13<\/sup><\/a>]<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">. A d\u00e9faut, et pour secouer ce qui me semble une certaine torpeur \u00e9pist\u00e9mologique qui s&#8217;empare de l&rsquo;\u00e9poque, je donnerai seulement une s\u00e9rie d&rsquo;exem\u00adples majeurs qui me semblent justifier qu&rsquo;un scientifique se penche sur les fondements de son activit\u00e9 et renoue avec l&rsquo;interrogation philosophique.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">A tout seigneur tout honneur, commen\u00e7ons par quelques questions relatives aux math\u00e9matiques. Apr\u00e8s les deux th\u00e9o\u00adr\u00e8mes de G<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00f6<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">del (1931), d&rsquo;autres th\u00e9or\u00e8mes d&rsquo;ind\u00e9cidabilit\u00e9 ont surgi (notamment Church, 1936; Turing, 1936). Au total ces th\u00e9or\u00e8mes signifient que, en dehors des cas triviaux (finis), il existe en math\u00e9matiques des propositions ind\u00e9cidables, que la coh\u00e9rence des <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">syst\u00e8mes<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> formels ne peut jamais \u00eatre d\u00e9mon\u00adtr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ces m\u00eames syst\u00e8mes, qu&rsquo;aucune machine (ou algorithme) indiquant d&rsquo;avance si une proposition est ou non d\u00e9cidable ne pourra jamais exister. Depuis leur publica\u00adtion, la discussion de ces th\u00e9or\u00e8mes semble s&rsquo;\u00eatre progressive\u00adment cantonn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un cercle \u00e9troit de sp\u00e9cialistes de logique math\u00e9matique. C&rsquo;\u00e9tait en un sens naturel : ces th\u00e9or\u00e8mes n&rsquo;affectaient pas le travail courant des math\u00e9mati\u00adciens, quelle que soit la \u00ab\u00a0profondeur\u00a0\u00bb de son objet. Leur importance est ailleurs. Ils ruinent l&rsquo;id\u00e9e de la possibilit\u00e9 d&rsquo;un savoir hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductif rigoureux, dans le seul domaine non trivial o\u00f9 nous avions sembl\u00e9 nous en approcher. Non seulement je n&rsquo;en connais pas de v\u00e9ritable \u00e9laboration philo\u00adsophique ; mais, \u00e0 ma connaissance, personne n&rsquo;a essay\u00e9 d&rsquo;examiner leurs implications pour la physique du r\u00e9el (la\u00adquelle est suppos\u00e9e, certes, n&rsquo;avoir affaire qu&rsquo;\u00e0 des quantit\u00e9s finies, mais qui met en <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u0153uvre<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> constamment des ensembles infinis dans les formalismes qu&rsquo;elle utilise).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">D&rsquo;autre part, depuis Cantor la math\u00e9matique a \u00e9t\u00e9 progressivement reconstruite de fond en comble sur la base de la th\u00e9orie des ensembles \u2014 et, en tout cas (\u00e0 part toute question de \u00ab\u00a0fondement\u00a0\u00bb) elle contient cette th\u00e9orie comme<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">une de ses parties essentielles. Or dans la th\u00e9orie des ensembles surgit n\u00e9cessairement une question \u2014 en apparence \u00ab\u00a0secondaire\u00a0\u00bb \u2014 portant sur la suite des nombres cardinaux des ensembles infinis. En termes grossiers, la question est : entre l&rsquo;infini des nombres naturels (1, 2, 3&#8230;) et l&rsquo;infini des nombres r\u00e9els (ceux qui correspondent aux points d&rsquo;une ligne), y a-t-il ou non un infini d&rsquo;un autre \u00ab\u00a0type de quantit\u00e9\u00a0\u00bb (d&rsquo;un autre cardinal) ? L&rsquo;hypoth\u00e8se de Cantor, dite hypoth\u00e8se du continu, r\u00e9pond par la n\u00e9gative : \u00e0 l&rsquo;infini des naturels succ\u00e8de imm\u00e9diatement (du point de vue de la cardinalit\u00e9) l&rsquo;infini des r\u00e9els. Or, d&rsquo;abord G<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00f6<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">del d\u00e9montre en 1940 que l&rsquo;hypoth\u00e8se du continu (et m\u00eame une hypoth\u00e8se plus forte, dite hypoth\u00e8se du continu g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e) est compa\u00adtible avec les axiomes usuels de la th\u00e9orie des ensembles, notamment le syst\u00e8me d&rsquo;axiomes dit de Zermelo-Fraenkal. Puis, en 1964, Paul J. Cohen d\u00e9montre que la n\u00e9gation de l&rsquo;hypoth\u00e8se du continu est \u00e9galement compatible avec la th\u00e9orie des ensembles. Il s&rsquo;ensuit d&rsquo;abord que la th\u00e9orie des ensembles est incompl\u00e8te; ensuite et surtout, que l&rsquo;on pourrait la compl\u00e9ter en admettant tel ou tel axiome suppl\u00e9mentaire \u2014 ce qui conduirait \u00e0 une situation comparable \u00e0 celle des g\u00e9om\u00e9tries euclidiennes et non euclidiennes. Il ne semble pas que l&rsquo;on ait jusqu&rsquo;ici \u00e9labor\u00e9 les implications, probablement consid\u00e9rables, d&rsquo;une pluralit\u00e9 de th\u00e9ories des ensembles.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">En troisi\u00e8me lieu, une part \u00e9norme des r\u00e9sultats math\u00e9\u00admatiques du <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">XX<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cle s&rsquo;appuie sur l&rsquo;axiome du choix, formul\u00e9 par Zermelo, \u00e9quivalent \u00e0 l&rsquo;assertion : tout ensemble peut \u00eatre bien ordonn\u00e9 (ce qui reviendrait \u00e0 dire que, en th\u00e9orie, on pourrait d\u00e9signer un nombre r\u00e9el qui succ\u00e8de imm\u00e9diatement \u00e0 z\u00e9ro). Or de cet axiome \u2014 qui a paru tout \u00e0 fait contre-intuitif \u00e0 des grands math\u00e9maticiens comme E. Borel ou H. Weyl et toute l&rsquo;\u00e9cole intuitionniste \u2014 on peut montrer qu&rsquo;il \u00e9quivaut \u00e0 la fois \u00e0 des propositions qui semblent intuitivement \u00e9videntes (par exemple, que le pro\u00adduit cart\u00e9sien d&rsquo;une famille d&rsquo;ensembles non vides n&rsquo;est pas vide) et qu&rsquo;il est incompatible avec d&rsquo;autres propositions qui semblent intuitivement tout aussi \u00e9videntes, comme l&rsquo;axiome de la d\u00e9terminit\u00e9 de J. Mycielski (1964; cet axiome affirme que tous les jeux infinis \u00e0 information parfaite sont d\u00e9termi\u00adn\u00e9s, au sens qu&rsquo;il y a toujours une strat\u00e9gie gagnante pour l&rsquo;un des deux partenaires). Ici la question n&rsquo;est pas seulement la possible fragilit\u00e9 d&rsquo;une grande partie des r\u00e9sultats de la math\u00e9matique moderne (qui avait conduit N. Bourbaki \u00e0 marquer d&rsquo;un ast\u00e9risque les th\u00e9or\u00e8mes dont la d\u00e9monstration d\u00e9pend de l&rsquo;acceptation de l&rsquo;axiome du choix), mais la vacillation de l&rsquo;intuition math\u00e9matique aux prises avec ses cr\u00e9ations extr\u00eames.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">A l&rsquo;intersection de la math\u00e9matique et de la physique, au passage de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre, il faut rappeler que la question de l&rsquo;extraordinaire efficacit\u00e9 des math\u00e9matiques appliqu\u00e9es au monde physique reste aussi ouverte que du temps de son premier auteur, Pythagore. Et qu&rsquo;on ne vienne pas dire qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 r\u00e9solue par la <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Critique de la raison pure<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">. Car, d&rsquo;une part, l&rsquo;essentiel de ces applications pr\u00e9suppose la th\u00e9orie math\u00e9ma\u00adtique de la mesure sur des ensembles de r\u00e9els, qui reste obscure m\u00eame du point de vue strictement math\u00e9matique. D&rsquo;autre part et surtout, l&rsquo;explicandum est l&rsquo;applicabilit\u00e9 \u00e0 un monde physique qui n&rsquo;est pas celui de l&rsquo;exp\u00e9rience courante d&rsquo;\u00ab\u00a0outils\u00a0\u00bb (de formes, si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re) venant de parties des math\u00e9matiques aussi complexes et aussi \u00e9loign\u00e9es entre elles que, par exemple, le calcul diff\u00e9rentiel absolu et la th\u00e9orie des distributions, dont le rapport avec l&rsquo;\u00ab\u00a0Esth\u00e9tique transcendan\u00adtale\u00a0\u00bb est hautement improbable, pour dire le moins.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">En physique proprement dite, l&rsquo;ouvrage \u2014 le grand ouvrage \u2014 est constamment remis sur le chantier. Ainsi, par exemple, et malgr\u00e9 une sorte de publicit\u00e9 unilat\u00e9rale acharn\u00e9e depuis trente-cinq ans au moins, il est inexact de dire que l&rsquo;on puisse \u00e0 l&rsquo;heure actuelle d\u00e9cider entre les diff\u00e9rents mod\u00e8les cosmologiques, et notamment entre un Univers \u00ab\u00a0ouvert\u00a0\u00bb et un Univers \u00ab\u00a0ferm\u00e9\u00a0\u00bb. Si, dans l&rsquo;\u00e9tat actuel de nos connais\u00adsances, une singularit\u00e9 \u00ab\u00a0explosive\u00a0\u00bb dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;Uni\u00advers il y a quelque 15 ou 20 milliards d&rsquo;ann\u00e9es ne peut pas \u00eatre s\u00e9rieusement contest\u00e9e, le mod\u00e8le d&rsquo;un Univers \u00ab\u00a0ouvert\u00a0\u00bb (en expansion ind\u00e9finie \u00e0 partir d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement unique<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">signant une origine absolue) est de plus en plus mis en question par les r\u00e9visions constamment en hausse (ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas, a priori, difficile \u00e0 pr\u00e9voir!) des estimations de la densit\u00e9 moyenne de l&rsquo;Univers. Si celle-ci s&rsquo;av\u00e9rait d\u00e9passer une certaine valeur critique (dont les estimations actuelles sem\u00adblent assez proches) on serait oblig\u00e9 d&rsquo;accepter un mod\u00e8le \u00ab\u00a0cyclique\u00a0\u00bb, alternativement en expansion et en contraction, dans l&rsquo;histoire duquel donc le big bang n&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement important dans une s\u00e9rie peut-\u00eatre infinie d&rsquo;\u00e9v\u00e9ne\u00adments du m\u00eame type. Mais dans ce dernier mod\u00e8le, la mati\u00e8re-\u00e9nergie ne se conserve pas (elle \u00ab\u00a0cro\u00eet\u00a0\u00bb avec chaque cycle, pendant la phase de contraction). Notons simplement que, outre l&rsquo;importance intrins\u00e8que fondamentale de la cosmologie et du choix entre ces mod\u00e8les (ou d&rsquo;autres), la simple existence d&rsquo;un mod\u00e8le coh\u00e9rent (d\u00e9coulant de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale et des \u00e9quations de Friedmann), en principe compatible avec des observations possibles, au sein duquel des lois essentielles de conservation de la physique actuelle ne sont pas valides, suffit \u00e0 montrer quelle extravagance il y aurait \u00e0 penser que cette physique est vraiment assur\u00e9e sur ses bases th\u00e9oriques.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">A l&rsquo;autre bout de la physique (<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">intimement<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> li\u00e9 au premier) la \u00ab\u00a0zoologie\u00a0\u00bb des particules \u00e9l\u00e9mentaires dont se plaignait Heisenberg a chang\u00e9 de forme, mais peut-\u00eatre pas de fond. Si l&rsquo;on a pu mettre de l&rsquo;ordre dans les centaines de particules \u00ab\u00a0\u00e9l\u00e9mentaires\u00a0\u00bb, cela laisse subsister une bonne trentaine de particules \u00ab\u00a0vraiment fondamentales\u00a0\u00bb \u2014 elles-m\u00eames \u00ab\u00a0r\u00e9sultant\u00a0\u00bb de la combinatoire d&rsquo;un nombre plus limit\u00e9 de caract\u00e9ristiques. L&rsquo;on peut penser que la v\u00e9ritable question est moins la multiplicit\u00e9 des particules, que la pluralit\u00e9 des caract\u00e9ristiques de base ; pourquoi la charge, le spin, le u, le d, le b, le t et tout le reste? Par ailleurs, les tentatives de construire une th\u00e9orie vraiment unifi\u00e9e se heurtent toujours \u00e0 l&rsquo;incompatibilit\u00e9 entre la structure de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale et celle de la th\u00e9orie quantique \u2014 les deux constamment \u00ab\u00a0confirm\u00e9es\u00a0\u00bb par des observations et des faits exp\u00e9rimentaux. Mais si, comme il le semble, la position quantique est in\u00e9branlable (cf. encore r\u00e9cemment le sort du \u00ab\u00a0paradoxe EPR\u00a0\u00bb et la question de la non-s\u00e9paration), une unification exigerait une quantification de l&rsquo;espace-temps \u2014 expression \u00e0 laquelle il semble impossible de donner un sens. La situation de la physique fondamentale est toujours en flux et de nouveaux concepts de base sont p\u00e9riodiquement intro\u00adduits \u2014 comme r\u00e9cemment la \u00ab\u00a0super-sym\u00e9trie\u00a0\u00bb, ou les \u00ab\u00a0cordes\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0super-cordes\u00a0\u00bb (strings et superstrings) qui devraient prendre la place des particules dans un Univers sous-jacent \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb \u00e0 dix dimensions.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Dans le domaine de la biologie, il faut noter un malentendu de taille qui r\u00e8gne, \u00e0 peu pr\u00e8s depuis que le darwinisme originel a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9. On parle constamment de th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution. Le terme d&rsquo;\u00e9volution, aussi bien dans le langage commun que dans l&rsquo;esprit de Darwin (cf., pour ne citer que cela, les termes de \u00ab\u00a0s\u00e9lection\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0survie du plus apte\u00a0\u00bb) a le sens incontournable d&rsquo;un d\u00e9ploiement de potentialit\u00e9s, d&rsquo;une progression, au moins d&rsquo;une complexifi\u00adcation. Or, si le fait de l&rsquo;\u00e9volution est incontestable, il n&rsquo;existe aucune th\u00e9orie v\u00e9ritable de l&rsquo;\u00e9volution. Il est \u00e9vident que la th\u00e9orie n\u00e9o-darwinienne (la \u00ab\u00a0synth\u00e8se moderne\u00a0\u00bb) est une th\u00e9orie de la diff\u00e9renciation des esp\u00e8ces \u2014 non pas de l&rsquo;\u00e9volution des esp\u00e8ces. Car non seulement la m\u00eame th\u00e9orie \u00ab\u00a0explique\u00adrait\u00a0\u00bb tout aussi bien une histoire de la Terre qui aurait conduit \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;esp\u00e8ces tout \u00e0 fait diff\u00e9rentes de celles qui existent ; mais rien, en elle, ne rend intelligible que le \u00ab\u00a0sens\u00a0\u00bb de cette \u00e9volution (sa direction) aille de quelques organismes primitifs aux hominid\u00e9s ; rien, en elle, ne dit pourquoi la diff\u00e9renciation s&rsquo;est faite dans le sens d&rsquo;une complexification croissante et non pas, pour ainsi dire, \u00ab\u00a0lat\u00e9\u00adralement\u00a0\u00bb. Pourquoi les millions d&rsquo;esp\u00e8ces actuelles, et non pas, pour le dire grossi\u00e8rement, quelques millions d&rsquo;esp\u00e8ces de monocellulaires?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Enfin, apr\u00e8s un tumulte de proclamations excessives qui a dur\u00e9 vingt ans, on a admis, semble-t-il, que l&rsquo;ADN et le code g\u00e9n\u00e9tique \u2014 d\u00e9couvertes fondamentales s&rsquo;il en f\u00fbt, qui le contesterait? \u2014 sont loin de fournir tout ce qu&rsquo;il faut pour rendre intelligible l&rsquo;autoproduction et m\u00eame la reproduction<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">de l&rsquo;\u00eatre vivant. Il suffit de rappeler que neurologistes aussi bien qu&rsquo;immunologistes dans leur majorit\u00e9 repoussent l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une pr\u00e9d\u00e9termination g\u00e9n\u00e9tique compl\u00e8te (cod\u00e9e dans l&rsquo;ADN) des sp\u00e9cialisations des cellules nerveuses ou immuni\u00adtaires, en faveur des hypoth\u00e8ses dites \u00e9pig\u00e9n\u00e9tiques (qui font de cette sp\u00e9cialisation le r\u00e9sultat de 1&rsquo;\u00ab\u00a0histoire\u00a0\u00bb de chaque cellule, largement cod\u00e9termin\u00e9e par le \u00ab\u00a0paysage\u00a0\u00bb o\u00f9 elle se trouve, \u00e0 savoir ses \u00ab\u00a0voisinages\u00a0\u00bb). Plus que probablement, ces hypoth\u00e8ses contiennent une grande part de v\u00e9rit\u00e9 (de toute fa\u00e7on, l&rsquo;hypoth\u00e8se de la pr\u00e9d\u00e9termination est intenable pour les classes de cellules mentionn\u00e9es). Mais l&rsquo;on peut aussi se demander si la conception \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique ne reconduit pas \u00e0 un autre niveau la difficult\u00e9, laquelle elle est cens\u00e9e r\u00e9pondre (il faudrait encore une pr\u00e9d\u00e9termination g\u00e9n\u00e9tique, rendant telles cellules capables de tel d\u00e9veloppement \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique et pas d&rsquo;autres, de telles s\u00e9quences de r\u00e9action \u00e0 son \u00ab\u00a0histoire\u00a0\u00bb et pas d&rsquo;autres, etc.). Et, d&rsquo;autre part, elle conduit \u00e0 se r\u00e9interroger sur des capacit\u00e9s et propri\u00e9t\u00e9s tout \u00e0 fait fonda\u00admentales de l&rsquo;\u00eatre vivant, dont il n&rsquo;existe pour l&rsquo;instant aucune amorce de compr\u00e9hension th\u00e9orique. C&rsquo;est une chose de dire qu&rsquo;un g\u00e8ne d\u00e9termine un caract\u00e8re pr\u00e9cis. C&rsquo;en est une autre de dire qu&rsquo;un g\u00e8ne d\u00e9termine la capacit\u00e9 de produire un nombre ind\u00e9fini de caract\u00e8res (ce dont nous avons par ailleurs la certitude via l&rsquo;exemple des capacit\u00e9s linguistiques de l&rsquo;\u00eatre humain).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Que signifie tout cela, sinon que la science est, heureu\u00adsement, plus ouverte que jamais, plus questionnante que jamais, moins reposante pour l&rsquo;esprit que jamais? Que signifie tout cela, pour les v\u00e9ritables scientifiques et pour ceux qui ne peuvent pas rester indiff\u00e9rents devant leur immense travail, sinon un appel au renouvellement de la pens\u00e9e humaine?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>AU LIEU DE CONCLURE<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La science est, devrait \u00eatre, contrairement \u00e0 ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 depuis Hegel, objet de passion pour le philosophe. Non pas comme ensemble de certitudes \u2014 mais comme puits interminable d&rsquo;\u00e9nigmes, m\u00e9lange inextricable de lumi\u00e8re et d&rsquo;obscurit\u00e9, t\u00e9moignage d&rsquo;une incompr\u00e9hensible rencontre toujours assur\u00e9e et toujours fugitive entre nos cr\u00e9ations imaginaires et ce qui est. Aussi, comme affirmation \u00e9clatante de notre autonomie, du rejet des croyances simplement h\u00e9rit\u00e9es et institu\u00e9es, de notre capacit\u00e9 \u00e0 tisser constamment le nouveau dans une tradition, \u00e0 nous transformer en nous appuyant sur nos transformations pass\u00e9es.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Mais nous devons distinguer la port\u00e9e philosophique et les virtualit\u00e9s pratiques abstraites de la science de sa r\u00e9alit\u00e9 social-historique, du r\u00f4le effectif qu&rsquo;elle joue dans le monde contemporain et dans son immense d\u00e9rive. Consid\u00e9r\u00e9 dans sa totalit\u00e9, ce r\u00f4le est loin d&rsquo;\u00eatre univoquement positif. La destruction de l&rsquo;environnement, aux cons\u00e9quences incalcula\u00adbles et largement inconnues, a peut-\u00eatre commenc\u00e9 d\u00e9j\u00e0 avec la fin du n\u00e9olithique (d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9limination de diverses esp\u00e8ces vivantes, d\u00e9boisement). Elle a pris des dimensions qualitativement autres depuis : non pas tellement la r\u00e9volu\u00adtion industrielle, mais la r\u00e9volution scientifique de l&rsquo;industrie, \u00e0 savoir comme disait Marx, \u00ab\u00a0l&rsquo;application raisonn\u00e9e (!) de la science \u00e0 l&rsquo;industrie\u00a0\u00bb. En somme, depuis que nous ne vivons plus avec une technologie \u00ab\u00a0na\u00efve\u00a0\u00bb(!), mais avec une techno\u00adlogie scientifique. Que p\u00e8seront les conforts, pour ceux qui en jouissent, de la vie moderne devant une \u00e9ventuelle fonte des calottes glaciaires? Et combien de centimes vaudront toutes les conqu\u00eates de la m\u00e9decine moderne, si une Troisi\u00e8me Guerre mondiale explosait?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ces comptes ne peuvent pas \u00eatre faits, dans aucun domaine \u2014 le plus ou le moins s&rsquo;enchev\u00eatrent inextricable\u00adment. Ils peuvent encore moins \u00eatre faits pour tous les domaines \u00e0 la fois \u2014 \u00e0 moins que la r\u00e9alit\u00e9 ne les fasse un jour pour nous. Pour faire des comptes, il faudrait avoir des \u00e9l\u00e9ments s\u00e9parables, qui n&rsquo;existent pas ici. La fallace de la s\u00e9paration : gardons la m\u00e9decine moderne et rejetons (les cons\u00e9quences militaires de) la physique nucl\u00e9aire contient un illogisme identique \u00e0 celui des jeunes \u00e9cologistes qui fuient l&rsquo;industrie en fondant des communaut\u00e9s rurales \u2014 au sein<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">desquelles ils ne peuvent pas se passer des produits de l&rsquo;industrie. La m\u00e9decine moderne et la physique nucl\u00e9aire (th\u00e9orique et appliqu\u00e9e) ne sont pas des plants diff\u00e9rents mais deux branches du m\u00eame arbre pour ne pas dire deux substances contenues dans le m\u00eame fruit. L&rsquo;existence et le d\u00e9veloppement de l&rsquo;une comme de l&rsquo;autre pr\u00e9supposent le m\u00eame type anthropologique, les m\u00eames attitudes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du monde et de l&rsquo;existence humaine, les m\u00eames modes de pens\u00e9e, de technicit\u00e9 et d&rsquo;instrumentation.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tout cela ne signifie pas que la recherche scientifique est \u00ab\u00a0mauvaise\u00a0\u00bb en soi, loin de l\u00e0, ni qu&rsquo;il faille l&rsquo;arr\u00eater (de toute fa\u00e7on on ne le pourrait pas et on ne le devrait pas). Nous sommes seulement rappel\u00e9s \u00e0 quelques \u00e9vidences, certaines banales, d&rsquo;autres moins.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00c9vidences banales : sortis de leur laboratoire, les scienti\u00adfiques sont des hommes comme les autres, aussi vuln\u00e9rables \u00e0 l&rsquo;ambition, au d\u00e9sir de pouvoir, \u00e0 la flatterie, \u00e0 la vanit\u00e9, aux influences, aux pr\u00e9jug\u00e9s, \u00e0 la cupidit\u00e9, aux erreurs de jugement et aux prises de position irr\u00e9fl\u00e9chies que n&rsquo;importe qui. Aussi, comme on pouvait le pr\u00e9voir, l&rsquo;immense progr\u00e8s du savoir positif et de ses applications ne s&rsquo;est pas accompagn\u00e9 d&rsquo;un millim\u00e8tre de progr\u00e8s moral, ni chez ses protagonistes ni chez leurs concitoyens.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00c9vidences moins banales : la fantastique autonomisation de la techno-science \u2014 que Jacques Ellul a eu l&rsquo;imprescriptible m\u00e9rite de formuler d\u00e8s 1947 \u2014 et que scientifiques aussi bien que la\u00efcs se masquent moyennant l&rsquo;illusion de la s\u00e9parabilit\u00e9 des \u00ab\u00a0moyens\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0fins\u00a0\u00bb : un autre \u00ab\u00a0ma\u00eetre\u00a0\u00bb pourrait donner une autre orientation \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution techno-scientifique. Mais cet ensemble de connaissances, de pratiques, de possibilit\u00e9s, qui fabrique des laboratoires, des laborantins, des imitateurs, des inventeurs, des d\u00e9couvreurs, des armes d&rsquo;apocalypse, des b\u00e9b\u00e9s en \u00e9prouvette, des chim\u00e8res r\u00e9elles, des poisons et des m\u00e9dicaments \u2014 cette hyper-\u00adm\u00e9gamachine, personne ne la domine ni ne la contr\u00f4le et, dans l&rsquo;\u00e9tat actuel des choses, la question de savoir si quelqu&rsquo;un pourrait la contr\u00f4ler ne se pose m\u00eame pas. Avec la techno-science, l&rsquo;homme moderne croit s&rsquo;\u00eatre donn\u00e9 la ma\u00ee\u00adtrise. En r\u00e9alit\u00e9, s&rsquo;il exerce un nombre grandissant de \u00ab\u00a0ma\u00eetrises\u00a0\u00bb ponctuelles, il est moins puissant que jamais devant la totalit\u00e9 des effets de ses actions, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que celles-ci se sont tellement multipli\u00e9es, et parce qu&rsquo;elles atteignent des strates de l&rsquo;\u00e9tant physique et biologique sur lesquelles il ne sait rien \u2014 ce qui ne l&#8217;emp\u00eache pas de fouiller avec un b\u00e2ton toujours plus grand la fourmili\u00e8re qui est certainement aussi un gu\u00eapier.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Il faut en finir avec l&rsquo;id\u00e9e que la science et la technique conf\u00e9reraient \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 un pouvoir qui serait actuellement \u00ab\u00a0mal utilis\u00e9\u00a0\u00bb. D&rsquo;une part, la techno-science produit constamment du \u00ab\u00a0pouvoir\u00a0\u00bb, au sens limit\u00e9 de la capacit\u00e9 effective de faire; d&rsquo;autre part, avec l&rsquo;\u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine (cf. infra), ce pouvoir ne pouvait pas \u00eatre \u00ab\u00a0utilis\u00e9\u00a0\u00bb autrement qu&rsquo;il ne l&rsquo;est, et par personne d&rsquo;autre que celui qui l&rsquo;utilise, c&rsquo;est-\u00e0-dire Personne. Il n&rsquo;y a ni technocra\u00adtie, ni scientocratie. Loin de former un nouveau groupe dominant, scientifiques et techniciens servent des Appareils de pouvoir existants (\u00e0 la rigueur ils en font partie) et ces Appareils exploitent, certes, et oppriment presque tout le monde, mais ne dirigent vraiment rien.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9poque moderne, depuis la fin des \u00ab\u00a0\u00e2ges obscurs\u00a0\u00bb, deux significations imaginaires sociales, intrins\u00e8\u00adquement antinomiques quoique li\u00e9es (mais cette liaison ne peut nous retenir ici). L&rsquo;autonomie d&rsquo;une part qui a anim\u00e9 aussi bien les mouvements \u00e9mancipateurs et d\u00e9mocratiques qui parcourent l&rsquo;histoire de l&rsquo;Occident que la renaissance de l&rsquo;interrogation et de l&rsquo;enqu\u00eate rationnelle. L&rsquo;expansion illimi\u00adt\u00e9e de la ma\u00eetrise \u00ab\u00a0rationnelle\u00a0\u00bb d&rsquo;autre part, au fondement de l&rsquo;institution du capitalisme et de ses avatars (parmi lesquels, par une monstrueuse inversion, le totalitarisme) et qui sans doute culmine avec le d\u00e9ferlement de la techno-science.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Pour des raisons que j&rsquo;ai longuement d\u00e9velopp\u00e9es ailleurs, la ma\u00eetrise \u00ab\u00a0rationnelle\u00a0\u00bb en expansion illimit\u00e9e ne peut \u00eatre en r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;une ma\u00eetrise pseudo-rationnelle. Mais une autre dimension importe ici davantage. Une \u00ab\u00a0ma\u00eetrise ration\u00adnelle\u00a0\u00bb implique, exige en v\u00e9rit\u00e9, d\u00e8s que la \u00ab\u00a0rationalit\u00e9\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 vue comme parfaitement \u00ab\u00a0objectivable\u00a0\u00bb, ce qui a rapidement voulu dire : algorithmisable, une ma\u00eetrise imper\u00adsonnelle. Mais une ma\u00eetrise impersonnelle \u00e9tendue \u00e0 tout est \u00e9videmment la ma\u00eetrise de outi<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">s<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, de personne \u2014 et par l\u00e0 m\u00eame, c&rsquo;est la non-ma\u00eetrise compl\u00e8te, l&rsquo;impouvoir. (Dans une d\u00e9mocratie, il y a certes une r\u00e8gle rationnelle impersonnelle, la loi, pens\u00e9e sans d\u00e9sir comme dirait Aristote, mais il y a aussi des gouvernants et des juges en chair et en os.)<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tout \u00e0 fait symptomatique \u00e0 cet \u00e9gard est la tendance actuelle \u00e0 l&rsquo;\u00ab\u00a0automatisation des d\u00e9cisions\u00a0\u00bb, d\u00e9j\u00e0 en cours dans un grand nombre de cas secondaires mais qui commence \u00e0 prendre une autre allure avec les \u00ab\u00a0syst\u00e8mes experts\u00a0\u00bb. Et encore plus illustrative est l&rsquo;id\u00e9e, qui en constitue en quelque sorte l&rsquo;ach\u00e8vement, de la Doomsday machine, syst\u00e8me expert qui ferait partir automatiquement les fus\u00e9es d&rsquo;un camp d\u00e8s que celles de l&rsquo;autre seraient comput\u00e9es ou suppos\u00e9es parties, \u00e9liminant ainsi tout facteur politique-psychologique \u00ab\u00a0subjectif\u00a0\u00bb (donc \u00e0 la fois faillible et influen\u00e7able) dans la dissuasion, et dont en v\u00e9rit\u00e9 nous ne sommes pas tellement loin.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Dans les soci\u00e9t\u00e9s qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la n\u00f4tre, la n\u00e9gation de la mortalit\u00e9 humaine \u00e9tait assur\u00e9e par la religion au sens le plus large de ce terme. Cette n\u00e9gation a toujours \u00e9t\u00e9 une d\u00e9n\u00e9gation, au sens freudien du terme : n\u00e9gation qui, dans l&rsquo;acte m\u00eame de se formuler, d\u00e9montre le contraire de ce qu&rsquo;elle affirme explicitement. (Si l&rsquo;homme \u00e9tait immortel, il n&rsquo;aurait point besoin de toutes ces d\u00e9monstrations et de tous ces articles de foi.) Ce r\u00f4le est aujourd&rsquo;hui jou\u00e9, autant que faire se peut, par la techno-science. Il ne suffit pas d&rsquo;aller r\u00e9p\u00e9tant que dans le monde moderne la science a pris la place de la religion ; il faut comprendre \u00e0 la fois les limites de cette substitution (qui ne nous concernent pas ici) et la trace de v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;elle comporte. La science offre un substitut \u00e0 la religion pour autant qu&rsquo;elle incarne derechef l&rsquo;illusion de l&rsquo;omniscience et de l&rsquo;omnipotence \u2014 l&rsquo;illusion de la ma\u00eetrise. Cette illusion se monnaye d&rsquo;une infinit\u00e9 de mani\u00e8res \u2014 depuis l&rsquo;attente du m\u00e9dicament-miracle, en passant par la croyance que les \u00ab\u00a0experts\u00a0\u00bb et les gouvernants savent ce qui est bon jusqu&rsquo;\u00e0 la consolation ultime : \u00ab\u00a0Je suis faible et mortel, mais la Puissance existe.\u00a0\u00bb La difficult\u00e9 de l&rsquo;homme moderne \u00e0 admettre l&rsquo;\u00e9ventuelle nocivit\u00e9 de la techno-science n&rsquo;est pas sans analogie avec le sentiment d&rsquo;absurdit\u00e9 qu&rsquo;\u00e9prouverait le fid\u00e8le devant l&rsquo;assertion : Dieu est mauvais.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">De la valorisation du pouvoir-faire en tant que tel \u00e0 l&rsquo;adoration de la force nue, l&rsquo;\u00e9cart est bien petit.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Le fantasme de la toute-puissance existe sans doute depuis que l&rsquo;homme est homme. Il s&rsquo;est monnay\u00e9 par quelque puissance \u2014 et il s&rsquo;est r\u00e9fugi\u00e9 dans la magie, ou la conqu\u00eate militaire. Pour la premi\u00e8re fois sa f\u00e9condation par son rejeton \u2014 la rationalit\u00e9 \u2014 lui a permis de devenir puissance historique effective, signification imaginaire sociale dominant un monde entier. Si cela a pu \u00eatre, ce n&rsquo;est pas seulement que l&rsquo;imaginaire humain a pris ce tournant et s&rsquo;est donn\u00e9 des moyens autres que magiques ou na\u00efvement militaires. C&rsquo;est aussi que le monde \u2014 le monde \u00ab\u00a0pr\u00e9-humain\u00a0\u00bb \u2014 s&rsquo;y pr\u00eate, qu&rsquo;il est connaissable et m\u00eame manipulable.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Il est connaissable de mani\u00e8re apparemment illimit\u00e9e, d\u00e9voilant \u00e0 notre travail les unes apr\u00e8s les autres des strates connect\u00e9es et pourtant h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Mais il n&rsquo;est visiblement pas manipulable sans limite \u2014 et cela, non pas d&rsquo;un simple point de vue \u00ab\u00a0extensif\u00a0\u00bb (inverser le sens de la rotation de la Galaxie, par exemple) mais d&rsquo;un point de vue qualitatif. Cette limite, nous l&rsquo;avons visiblement atteinte et nous sommes en train de la franchir sur plusieurs points \u00e0 la fois. Et le plus intime rapport existe, j&rsquo;ai essay\u00e9 de le montrer, entre le d\u00e9ploiement sans limite de notre connaissance et les limites qui devraient \u00eatre impos\u00e9es \u00e0 nos manipulations.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Or, en m\u00eame temps que s&rsquo;\u00e9panche triomphante la rage de la \u00ab\u00a0puissance\u00a0\u00bb, le f\u00e9tichisme de la \u00ab\u00a0ma\u00eetrise ration\u00adnelle\u00a0\u00bb, en m\u00eame temps semble subir une \u00e9clipse l&rsquo;autre grande signification imaginaire cr\u00e9\u00e9e par l&rsquo;histoire gr\u00e9co\u00ad-occidentale, celle de l&rsquo;autonomie, notamment politique. La crise actuelle de l&rsquo;humanit\u00e9 est crise de la politique au grand sens du terme, crise \u00e0 la fois de la cr\u00e9ativit\u00e9 et de l&rsquo;imagination politiques, et de la participation politique des individus. La privatisation et l&rsquo;\u00ab\u00a0individualisme\u00a0\u00bb r\u00e9gnants laissent libre cours \u00e0 l&rsquo;arbitraire des Appareils en premier lieu, \u00e0 la marche autonomis\u00e9e de la techno-science \u00e0 un niveau plus profond.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">C&rsquo;est l\u00e0 le point ultime de la question. Les dangers \u00e9normes, l&rsquo;absurdit\u00e9 m\u00eame contenue dans le d\u00e9veloppement tous azimuts et sans aucune v\u00e9ritable \u00ab\u00a0orientation\u00a0\u00bb de la techno-science, ne peuvent \u00eatre \u00e9cart\u00e9s par des \u00ab\u00a0r\u00e8gles\u00a0\u00bb \u00e9dict\u00e9es une fois pour toutes, ni par une \u00ab\u00a0compagnie de sages\u00a0\u00bb qui ne pourrait devenir qu&rsquo;instrument, sinon m\u00eame sujet, d&rsquo;une tyrannie. Ce qui est requis est plus qu&rsquo;une<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"> \u00ab\u00a0<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">r\u00e9forme de l&rsquo;entendement humain\u00a0\u00bb, c&rsquo;est une r\u00e9forme de l&rsquo;\u00eatre humain en tant qu&rsquo;\u00eatre social-historique, un ethos de la mortalit\u00e9, un auto-d\u00e9passement de la Raison. Nous n&rsquo;avons pas besoin de quelques \u00ab\u00a0sages\u00a0\u00bb. Nous avons besoin que le plus grand nombre acqui\u00e8re et exerce la sagesse \u2014 ce qui \u00e0 son tour requiert une transformation radicale de la soci\u00e9t\u00e9 comme soci\u00e9t\u00e9 politique, instaurant non seulement la participation formelle mais la passion de tous pour les affaires communes. Or, des \u00eatres humains sages, c&rsquo;est la derni\u00e8re chose que la culture actuelle produit.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00ab\u00a0Que voulez-vous donc? Changer l&rsquo;humanit\u00e9? <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\">Non, quelque chose d&rsquo; infiniment plus modeste : que l&rsquo;humanit\u00e9 se change, comme elle l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 fait deux ou trois fois\u00a0\u00bb.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\">___________________________________________________________________<\/p>\n<div id=\"sdfootnote1\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote1anc\" name=\"sdfootnote1sym\">1<\/a>\u0002 <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Des consid\u00e9rations d&rsquo;espace et de temps m&rsquo;ont amen\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 simplement affirmer dans ce texte des id\u00e9es dont j&rsquo;ai d\u00e9velopp\u00e9 ailleurs et depuis longtemps l&rsquo;argumentation. Je me permets de renvoyer, une fois pour toutes, le lecteur int\u00e9ress\u00e9 aux textes \u00ab\u00a0<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Science moderne et interrogation philosophique<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00a0\u00bb (1971-1973) et \u00ab\u00a0<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Technique<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00a0\u00bb (1973), repris dans <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Les Carrefours du labyrinthe<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Paris, Le Seuil, 1978; \u00ab\u00a0<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>D\u00e9ve\u00adloppement et rationalit\u00e9<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00a0\u00bb (1974), \u00ab\u00a0<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>La Logique des magmas et la question de l&rsquo;autonomie<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00a0\u00bb (1981) et \u00ab\u00a0<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Port\u00e9e ontologique de l&rsquo;histoire de la science<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00a0\u00bb (1986), repris dans <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Domaines de l&rsquo;homme, les Carrefours du labyrinthe II<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Paris, Le Seuil, 1986 ; enfin <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>De l&rsquo;\u00e9cologie \u00e0 l&rsquo;autonomie<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Paris, Le Seuil, 1981.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote2\">\n<p class=\"sdfootnote\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote2anc\" name=\"sdfootnote2sym\">2<\/a>\u0002 <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">A cette passivit\u00e9 il y a certes des exceptions, comme les mouvements \u00e9cologiques, sans parler \u00e9videmment de quelques individus isol\u00e9s.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote3\">\n<p class=\"sdfootnote\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote3anc\" name=\"sdfootnote3sym\">3<\/a>\u0002 <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cf. \u00ab\u00a0<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>D\u00e9veloppement et rationalit\u00e9<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00a0\u00bb et <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>De l&rsquo;\u00e9cologie \u00e0 l&rsquo;autonomie<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, op. cit.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote4\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote4anc\" name=\"sdfootnote4sym\">4<\/a>\u0002 <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Nature, V. 132, 11.q.1933, p. 432-433. Cit\u00e9 par Pringle et Spigelman, <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Les Barons de l&rsquo;atome<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Paris, Le Seuil, 1982, p. 14.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote5\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote5anc\" name=\"sdfootnote5sym\">5<\/a>\u0002 <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Il se peut que les \u00ab\u00a0ordinateurs familiaux\u00a0\u00bb (qu&rsquo;il ne faut pas confondre avec les micro-ordinateurs comme tels) se montrent par la suite d&rsquo;une quelconque utilit\u00e9. Le point que je veux souligner est qu&rsquo;on a investi des sommes fabuleuses dans ce qui n&rsquo;est pour le moment qu&rsquo;un gadget.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote6\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote6anc\" name=\"sdfootnote6sym\">6<\/a>\u0002 <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Voir son interview dans <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Le Monde<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> du 10 septembre 1986. C&rsquo;est lui aussi qui avait dit, dans <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Lib\u00e9ration<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> il y a environ un an, \u00e0 propos de la \u00ab\u00a0gestation\u00a0\u00bb masculine : \u00ab\u00a0Ne vous inqui\u00e9tez pas, si c&rsquo;est techniquement faisable, certainement quelqu&rsquo;un un jour aux \u00c9tats-Unis le fera. Voir aussi sur la chirurgie f\u0153tale les d\u00e9clarations du Dr F. Frigoletto de Harvard : \u00ab\u00a0L&rsquo;efficacit\u00e9 et l&rsquo;innocuit\u00e9 de la chirurgie f\u0153tale ne sont pas prouv\u00e9es.\u00a0\u00bb (<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Le Monde<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, 10 octobre 1986, p. 12). En fait, de telles op\u00e9rations sont d\u00e9j\u00e0 pratiqu\u00e9es.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote7\">\n<p class=\"sdfootnote\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote7anc\" name=\"sdfootnote7sym\">7<\/a>\u0002 <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Telle qu&rsquo;elle est rapport\u00e9e par <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Le Monde<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> du 21 janvier 1986, P. 3.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote8\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote8anc\" name=\"sdfootnote8sym\">8<\/a>\u0002 <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Marie Samatan, <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Droits de l&rsquo;homme et r\u00e9pression en URSS<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Paris, Le Seuil, 1980, p. 143 ; Boris Komarov, <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Le Rouge et le Vert, La destruction de la nature en URSS<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Paris, Le Seuil, 1981, postface de L\u00e9onid Pliouchtch, p. 207.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote9\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote9anc\" name=\"sdfootnote9sym\">9<\/a>\u0002 <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Comme dans le cas nucl\u00e9aire, cette dissuasion n&rsquo;est pas absolue; et elle semble plus unilat\u00e9rale que l&rsquo;autre. L&rsquo;URSS n&rsquo;a pas, et de loin, dans le Nouveau Monde des int\u00e9r\u00eats comparables \u00e0 ceux de l&rsquo;Am\u00e9rique dans l&rsquo;Ancien. Elle serait donc moins atteinte si le Nouveau Monde devait \u00eatre mis en quarantaine. Il faut aussi prendre en compte le relativement faible co\u00fbt et la facilit\u00e9 d\u00e9concertante avec laquelle de telles armes pourraient \u00eatre livr\u00e9es. Notons que dans ce cas aussi il y a, en th\u00e9orie, l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;une premi\u00e8re frappe chirurgicale et d&rsquo;une \u00ab\u00a0d\u00e9fense strat\u00e9gique\u00a0\u00bb : livrer l&rsquo;agent pathog\u00e8ne apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre assur\u00e9 que l&rsquo;on poss\u00e8de suffisamment d&rsquo;antidotes pour les populations amies.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote10\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote10anc\" name=\"sdfootnote10sym\">10<\/a>\u0002 <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L&rsquo;argument selon lequel, en d\u00e9truisant l&rsquo;humanit\u00e9, le scientifique \u00ab\u00a0se mettrait en contradiction avec lui-m\u00eame\u00a0\u00bb parce que sans humanit\u00e9 il n&rsquo;y aurait pas de science n&rsquo;est pas valide. Je n&rsquo;ai nulle part vu de d\u00e9monstration scientifique prouvant qu&rsquo;il doit y avoir de la science. Un scientifique qui d\u00e9truirait l&rsquo;humanit\u00e9 se mettrait en contradiction, peut-\u00eatre, avec lui-m\u00eame en tant qu&rsquo;homme \u2014 ou avec des valeurs \u00e9thiques, s&rsquo;il en a \u2014 mais non pas avec une proposition scientifique quelconque qui valorise la science.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Valoriser la science n&rsquo;est nullement obligatoire; cf. l&rsquo;ayatollah Khomeiny et ses partisans, pour prendre l&rsquo;exemple le plus proche. De m\u00eame, on peut soutenir que la d\u00e9monstration de la conjecture de Goldbach aurait, scientifiquement, plus d&rsquo;int\u00e9r\u00eat que la d\u00e9couverte d&rsquo;un traitement du cancer : elle porterait sur des objets d&rsquo;une universalit\u00e9 beaucoup plus vaste. Le point de vue rigoureusement scientifique peut aboutir \u00e0 cette conclusion \u2014 et en tout cas n&rsquo;a aucun moyen, comme tel, d&rsquo;\u00e9valuer relativement ces deux types de recherche.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote11\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote11anc\" name=\"sdfootnote11sym\">11<\/a> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Citations de E. O. Wilson, de Harvard, et de Paul Ehrlich, de Stanford, in S<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>cientific American<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, f\u00e9vrier 1986, p. 97.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote12\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote12anc\" name=\"sdfootnote12sym\">12<\/a> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Par exemple par C.P. Snow dans <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Science and Government<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Oxford University Press, 1961 et <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>A Postscript to Science and Government<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Oxford University Press, 1962.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote13\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote13anc\" name=\"sdfootnote13sym\">13<\/a> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Je l&rsquo;avais fait il y a quinze ans dans \u00ab\u00a0<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Science moderne et interrogation philosophique<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00a0\u00bb, op. cit.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Extrait du livre collectif\u00a0: Les scientifiques parlent, dirig\u00e9 par Albert Jacquard. 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