{"id":17499,"date":"2017-05-13T14:12:29","date_gmt":"2017-05-13T13:12:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=17499"},"modified":"2018-04-08T00:32:47","modified_gmt":"2018-04-07T23:32:47","slug":"sens-zen-d-t-suzuki","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/sens-zen-d-t-suzuki\/","title":{"rendered":"Le sens du zen par D. T. Suzuki"},"content":{"rendered":"<p class=\"western\" lang=\"fr-CA\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\">(Extrait de l&rsquo;anthologie\u00a0: Le monde du zen par Nancy Wilson Ross, Stock 1968)<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le Zen dans son essence est l&rsquo;art de voir clair dans sa propre nature. Il montre le chemin qui conduit de l&rsquo;esclavage \u00e0 la libert\u00e9. En nous faisant boire \u00e0 la source m\u00eame de la vie, il nous d\u00e9livre de tous les jougs sous lesquels, \u00e9tant des \u00eatres finis, nous souffrons dans ce monde. On peut dire que le Zen lib\u00e8re toutes les \u00e9nergies naturellement emmagasin\u00e9es en chacun de nous et qui, dans les circonstances ordinaires, sont d\u00e9tourn\u00e9es de leur expression normale. Notre corps est une sorte de pile \u00e9lectrique contenant \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat latent une puissance myst\u00e9rieuse. Lorsque cette \u00e9nergie n&rsquo;est pas utilis\u00e9e comme il convient, ou bien elle se perd ou bien, d\u00e9tourn\u00e9e de ses fins, elle se manifeste de fa\u00e7on anormale. L&rsquo;objet du Zen est d\u00e8s lors de nous emp\u00eacher de devenir des fous ou des infirmes. C&rsquo;est par l\u00e0 qu&rsquo;il nous enseigne la libert\u00e9 : en donnant libre cours \u00e0 tous les instincts cr\u00e9ateurs et b\u00e9n\u00e9fiques qui sont dans nos c\u0153urs. Nous ignorons g\u00e9n\u00e9ralement que nous poss\u00e9dons toutes les facult\u00e9s capables de nous rendre heureux et de nous faire nous aimer les uns les autres. Tous les conflits dont nous sommes les t\u00e9moins ont cette ignorance pour origine. Le Zen entend ouvrir en nous ce \u00ab troisi\u00e8me \u0153il \u00bb, comme l&rsquo;appellent les bouddhistes, et nous faire d\u00e9couvrir gr\u00e2ce \u00e0 lui ce domaine que nous masquait notre propre ignorance. Lorsque les nuages de celle-ci se dissipent, le ciel infini nous appara\u00eet, et, pour la premi\u00e8re fois, nous y voyons la nature v\u00e9ritable de notre \u00eatre. Nous connaissons alors la signification de la vie, nous savons qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas une lutte aveugle ni la simple manifestation de forces brutales. Si nous ne connaissons pas pour autant son sens ultime, nous savons pourtant que le fait de la vivre est une gr\u00e2ce infinie qui nous est accord\u00e9e, et nous l&rsquo;acceptons sous tous ses aspects, sans plus poser de questions ni entretenir en nous de doutes pessimistes.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-CA\" align=\"center\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>***<\/b><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"><b>Le koan par D. T. Suzuki<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le Zen est un produit original de l&rsquo;esprit oriental et son originalit\u00e9 consiste, sur le plan pratique, en un exercice m\u00e9thodique de l&rsquo;esprit tendant \u00e0 l&rsquo;amener \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de satori lorsque tous ses secrets sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s. On peut voir dans le Zen une forme de mysticisme, mais diff\u00e9rant de toutes les autres par son syst\u00e8me, sa discipline et son r\u00e9sultat final. Je pense en particulier \u00e0 l&rsquo;exercice du koan et au zazen.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Zazen, ou son \u00e9quivalent sanscrit dhyana, signifie litt\u00e9ralement \u00ab action de s&rsquo;asseoir les jambes crois\u00e9es, dans la qui\u00e9tude et la contemplation profonde \u00bb. Cette pratique originaire de l&rsquo;Inde s&rsquo;est r\u00e9pandue dans tout l&rsquo;Orient depuis des si\u00e8cles et les adeptes modernes du Zen l&rsquo;observent toujours strictement. De ce point de vue, le zazen est la principale m\u00e9thode pratique de discipline spirituelle, en Orient, mais lorsqu&rsquo;elle est associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exercice du koan elle prend un caract\u00e8re particulier et devient le monopole du Zen.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le zazen tel que le pratiquent les disciples du Zen n&rsquo;a pas le m\u00eame objectif que pour les bouddhistes en g\u00e9n\u00e9ral. Dans le Zen, le dhyana ou zazen est utilis\u00e9 comme un moyen pour r\u00e9soudre le koan. Le Zen ne fait pas du dhyana une fin en soi, car en dehors de l&rsquo;exercice du koan la pratique du zazen est d&rsquo;une importance secondaire. Il n&rsquo;en accompagne pas moins n\u00e9cessairement la ma\u00eetrise du Zen : m\u00eame lorsque le koan est compris, sa v\u00e9rit\u00e9 spirituelle profonde ne p\u00e9n\u00e9trera pas l&rsquo;esprit du disciple si celui-ci ne pratique pas le zazen. Le koan et le zazen sont les deux serviteurs du Zen : le premier est son \u0153il et le second son pied.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Koan signifie litt\u00e9ralement \u00ab document public \u00bb ou \u00ab jugement faisant autorit\u00e9 \u00bb. Le terme entra en usage vers la fin de la dynastie T&rsquo;ang. Aujourd&rsquo;hui, il d\u00e9signe quelque anecdote relative \u00e0 un ancien ma\u00eetre, un dialogue entre un ma\u00eetre et des moines, ou encore un propos ou une question formul\u00e9s par un professeur, utilis\u00e9s dans le but d&rsquo;ouvrir l&rsquo;esprit \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du Zen. A l&rsquo;origine, bien s\u00fbr, il n&rsquo;y avait pas de koan au sens o\u00f9 nous l&rsquo;entendons aujourd&rsquo;hui ; c&rsquo;est une sorte d&rsquo;instrument artificiel mis au point ult\u00e9rieurement par les ma\u00eetres du Zen pour \u00e9veiller l&rsquo;esprit des disciples moins dou\u00e9s.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">\u00c0 l&rsquo;origine, un ma\u00eetre du Zen \u00e9tait une sorte de \u00ab self-made man \u00bb. Il n&rsquo;avait pas fait d&rsquo;\u00e9tudes syst\u00e9matiques mais, pouss\u00e9 par quelque n\u00e9cessit\u00e9 int\u00e9rieure, avait acquis par lui-m\u00eame les connaissances dont il avait besoin, et s&rsquo;\u00e9tait perfectionn\u00e9 tout seul. Bien s\u00fbr, il avait un professeur, mais celui-ci ne l&rsquo;aidait pas comme le font les professeurs d&rsquo;aujourd&rsquo;hui \u2014 comme ils le font trop, en fait, allant au-del\u00e0 des besoins r\u00e9els du disciple et lui m\u00e2chant la besogne. Ce manque d&rsquo;\u00e9ducation dirig\u00e9e faisait l&rsquo;ancien ma\u00eetre du Zen d&rsquo;autant plus sagace et plus brillant.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Voici l&rsquo;un des premiers koans propos\u00e9s aux disciples de jadis. Lorsque le moine Myo (Ming) demanda au Sixi\u00e8me Patriarche ce qu&rsquo;\u00e9tait le Zen, le Ma\u00eetre lui dit : \u00ab Lorsque ton esprit ne se r\u00e9f\u00e8re pas au dualisme du bien et du mal, quel est ton visage originel avant ta naissance ? \u00bb (Sous-entendu : montre-moi ce \u00ab visage \u00bb et tu p\u00e9n\u00e9treras le myst\u00e8re du Zen. Qui es-tu avant la naissance d&rsquo;Abraham [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote1sym\" name=\"sdfootnote1anc\"><sup>1<\/sup><\/a>] ? Lorsque tu auras eu un contact personnel, intime, avec ce personnage, tu sauras mieux qui tu es et qui est Dieu&#8230; \u00bb)<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Au moment o\u00f9 cette question lui \u00e9tait pos\u00e9e, le moine Myo \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9par\u00e9, spirituellement, \u00e0 en comprendre la v\u00e9rit\u00e9 (la forme interrogative n&rsquo;est qu&rsquo;une apparence ; il s&rsquo;agit en fait d&rsquo;une affirmation destin\u00e9e \u00e0 ouvrir l&rsquo;esprit de l&rsquo;interlocuteur). Le Patriarche savait que l&rsquo;esprit de Myo \u00e9tait sur le point de s&rsquo;ouvrir \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du Zen. Le moine avait t\u00e2tonn\u00e9 dans les t\u00e9n\u00e8bres longtemps et avec s\u00e9rieux ; son esprit avait m\u00fbri, il \u00e9tait pareil \u00e0 un fruit m\u00fbr qu&rsquo;il suffit d&rsquo;une l\u00e9g\u00e8re secousse pour faire tomber de l&rsquo;arbre. La question touchant le \u00ab visage originel \u00bb \u00e9tait cette touche finale, et aussit\u00f4t Myo eut la r\u00e9v\u00e9lation de la v\u00e9rit\u00e9. Mais lorsque cette question (qui n&rsquo;en \u00e9tait pas une) est pos\u00e9e \u00e0 un novice, moins entra\u00een\u00e9 que ne l&rsquo;\u00e9tait Myo \u00e0 la discipline du Zen, elle a pour but d&rsquo;\u00e9veiller son esprit au fait que ce qu&rsquo;il a jusqu&rsquo;alors consid\u00e9r\u00e9 comme un lieu-commun ou au contraire comme une impossibilit\u00e9 logique n&rsquo;en est pas n\u00e9cessairement un ou une, et que son ancienne mani\u00e8re de consid\u00e9rer les choses n&rsquo;\u00e9tait pas toujours correcte ou utile \u00e0 son bien-\u00eatre spirituel. Cela \u00e9tant compris, l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve peut s&rsquo;attacher \u00e0 la proposition elle-m\u00eame et s&#8217;employer \u00e0 atteindre la v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;elle contient \u2014 si elle existe. Forcer l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 adopter cette attitude est le but m\u00eame du koan. L&rsquo;\u00e9l\u00e8ve doit ensuite poursuivre sa recherche jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il se trouve en quelque sorte au bord d&rsquo;un pr\u00e9cipice mental, et n&rsquo;ait plus d&rsquo;autre ressource que de sauter par-dessus. Cet abandon de ses anciens modes de pens\u00e9e l&rsquo;am\u00e8nera \u00e0 affronter son \u00ab visage originel \u00bb \u2014 ainsi que le souhaitait le Sixi\u00e8me Patriarche.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">On voit par cet exemple que le koan n&rsquo;est pas utilis\u00e9 aujourd&rsquo;hui tout \u00e0 fait de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;aux premiers temps. Dans sa premi\u00e8re forme, il repr\u00e9sentait en quelque sorte le point culminant de tout le travail int\u00e9rieur accompli par le moine Myo, et son aboutissement. Aujourd&rsquo;hui, le koan remplit un peu le r\u00f4le du \u00ab starter \u00bb au d\u00e9but de la course. Son exercice agit ensuite comme un levain, amenant l&rsquo;esprit \u00e0 s&rsquo;ouvrir \u00e0 ses propres secrets dans le plein \u00e9panouissement du satori.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Hakuin avait l&rsquo;habitude de tendre une de ses mains et de demander \u00e0 ses disciples d&rsquo;\u00e9couter le bruit qu&rsquo;elle faisait. Ordinairement, il faut frapper deux mains l&rsquo;une contre l&rsquo;autre pour qu&rsquo;elles produisent un bruit, et une seule n&rsquo;en produit aucun qui soit audible. Mais Hakuin voulait par l\u00e0 mettre en question le fondement m\u00eame de notre exp\u00e9rience quotidienne, qui repose sur des bases pr\u00e9tendument scientifiques ou logiques. Ce renversement fondamental est n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;un nouvel ordre des valeurs sur la base de l&rsquo;exp\u00e9rience du Zen, d&rsquo;o\u00f9 cette invite apparemment incongrue et illogique adress\u00e9e par Hakuin \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le koan pr\u00e9c\u00e9dent concernait le visage, c&rsquo;est-\u00e0-dire une chose visible ; celui-ci concerne l&rsquo;ou\u00efe \u2014 mais le but final des deux est le m\u00eame : tous deux sont destin\u00e9s \u00e0 ouvrir la \u00ab chambre secr\u00e8te \u00bb de l&rsquo;esprit, o\u00f9 le disciple pourra trouver des tr\u00e9sors sans nombre. Les sens en cause, vue et ou\u00efe, n&rsquo;ont rien \u00e0 voir avec la signification essentiel du koan : comme le disent les ma\u00eetres du Zen, le koan est seulement une pierre utilis\u00e9e pour frapper \u00e0 la porte ou un doigt point\u00e9 vers la lune, un moyen de synth\u00e9tiser ou de transcender le dualisme des sens. Tant que l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas assez libre pour percevoir le son produit par une seule main, il est limit\u00e9 et divis\u00e9 contre lui-m\u00eame. Au lieu de saisir la clef des secrets de la cr\u00e9ation, il demeure enlis\u00e9 dans leur aspect superficiel. Le son d&rsquo;une seule main atteint en fait le plus haut du ciel comme le fond de l&rsquo;enfer, tout de m\u00eame que le \u00ab visage originel \u00bb d&rsquo;un homme contemple tout le domaine de la cr\u00e9ation jusqu&rsquo;\u00e0 la fin des temps. Hakuin et le Sixi\u00e8me Patriarche se rejoignent en un point identique.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Voici encore un autre exemple.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Un moine lui ayant demand\u00e9 la signification de la venue de Bodhidharma \u00e0 l&rsquo;Est (ce qui revenait \u00e0 l&rsquo;interroger sur le principe fondamental du bouddhisme), Joshu r\u00e9pondit :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le cypr\u00e8s dans la cour.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Vous employez un symbole objectif, dit le moine.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Non, r\u00e9pliqua Joshu, ce n&rsquo;est pas un symbole objectif.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Alors quel est le principe ultime du bouddhisme ?<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le cypr\u00e8s dans la cour, r\u00e9p\u00e9ta Joshu.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Ce dialogue est \u00e9galement propos\u00e9 aux d\u00e9butants comme un koan.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Du point de vue de la pens\u00e9e abstraite comme du point de vue du sens commun, on ne peut pas dire que ces koans soient compl\u00e8tement \u00ab absurdes \u00bb, et si nous voulons les raisonner, il n&rsquo;est pas impossible de le faire. Par exemple, on peut consid\u00e9rer la main de Hakuin comme un symbole de l&rsquo;Univers ou de l&rsquo;Inconditionn\u00e9, et le cypr\u00e8s de Joshu comme une manifestation concr\u00e8te du plus haut principe, exprimant la tendance panth\u00e9iste du bouddhisme. Mais comprendre le koan de cette mani\u00e8re intellectualiste n\u2019est pas dans l&rsquo;esprit du Zen, qui ne lui veut pas du tout cette acception symboliste. En aucun cas il ne faut confondre le Zen avec la philosophie : le Zen a ses lois propres, et l&rsquo;envisager autrement revient \u00e0 le r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant. Le \u00ab cypr\u00e8s \u00bb de Joshu est bien un cypr\u00e8s et n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec le panth\u00e9isme ni avec aucun autre \u00ab isme \u00bb. Joshu n&rsquo;\u00e9tait pas un philosophe, m\u00eame au sens le plus large du terme ; il \u00e9tait uniquement un Ma\u00eetre du Zen et tous ses propos \u00e9taient l&rsquo;expression directe de son exp\u00e9rience spirituelle. C&rsquo;est pourquoi, consid\u00e9r\u00e9 dans un autre \u00e9clairage ou un autre contexte que ceux du Zen, le \u00ab cypr\u00e8s\u00a0\u00bb perd toute signification. Si c&rsquo;\u00e9tait une image intellectuelle ou conceptuelle, nous pourrions tenter de la comprendre par association d&rsquo;id\u00e9es et nous imaginer que nous avons r\u00e9solu le probl\u00e8me, mais les Ma\u00eetres du Zen nous diraient alors que le Zen est toujours \u00e0 trois mille miles de nous, et l&rsquo;esprit de Joshu rirait de nous derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9cran que nous n&rsquo;aurions pas r\u00e9ussi \u00e0 tirer.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le koan doit \u00eatre \u00ab nourri \u00bb dans les replis de l&rsquo;esprit que n&rsquo;atteindra jamais l&rsquo;analyse logique \u2014 et lorsque cet esprit a atteint une maturit\u00e9 telle qu&rsquo;il se trouve \u00e0 l&rsquo;unisson de celui de Joshu, alors la signification du \u00ab cypr\u00e8s \u00bb devient \u00e9vidente.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Les koans, comme nous l&rsquo;avons vu, sont con\u00e7us pour barrer la route \u00e0 toute rationalisation. Apr\u00e8s avoir fait valoir quelques-uns de vos points de vue rationnels au Ma\u00eetre, au cours d&rsquo;un entretien appel\u00e9 sanzen, vous vous trouvez \u00e0 bout d&rsquo;arguments, et ce cul-de-sac [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote2sym\" name=\"sdfootnote2anc\"><sup>2<\/sup><\/a>] est le v\u00e9ritable point de d\u00e9part de l&rsquo;\u00e9tude du Zen. Personne ne peut l&rsquo;entreprendre sans cette exp\u00e9rience pr\u00e9liminaire. Lorsque ce point est atteint, on peut consid\u00e9rer que les koans ont accompli la premi\u00e8re partie de leur r\u00f4le.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Pour faciliter les choses au lecteur non averti, disons dans un langage plus conventionnel qu&rsquo;il y a dans notre esprit des replis inconnus au-del\u00e0 du seuil de la conscience fond\u00e9e sur la relativit\u00e9. Il serait pourtant erron\u00e9 de parler ici de \u00ab subconscient \u00bb ou de \u00ab superconscience \u00bb. En fait, il n&rsquo;y a dans notre conscience ni \u00ab au-del\u00e0 \u00bb, ni \u00ab en-de\u00e7\u00e0 \u00bb. L&rsquo;esprit est un tout indivisible et ses pr\u00e9tendues terra incognita ne sont qu&rsquo;une concession au langage ordinaire. Tout le champ de notre conscience est g\u00e9n\u00e9ralement encombr\u00e9 de r\u00e9sidus conceptuels et, pour s&rsquo;en d\u00e9barrasser, ce qui est absolument n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience du Zen, il arrive que le psychologue zen insiste sur l&rsquo;existence d&rsquo;une r\u00e9gion inaccessible de notre esprit. Cette r\u00e9gion, en r\u00e9alit\u00e9, n&rsquo;est pas s\u00e9par\u00e9e de notre conscience quotidienne, mais nous parlons d&rsquo;elle pour nous faire mieux comprendre. Lorsque le koan a fait s&rsquo;effondrer tous les obstacles sur le chemin de la v\u00e9rit\u00e9 supr\u00eame, nous comprenons alors que les \u00ab replis cach\u00e9s de l&rsquo;esprit \u00bb sont une image de pure convention.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le koan n&rsquo;est ni un r\u00e9bus, ni une \u00e9nigme, ni un propos humoristique. Il a un objectif tr\u00e8s pr\u00e9cis : faire na\u00eetre le doute et le pousser jusqu&rsquo;\u00e0 ses extr\u00eames limites. Une proposition construite sur des bases logiques peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e rationnellement : quelle que soit sa difficult\u00e9, quel que soit le doute qu&rsquo;elle \u00e9veille en nous, le courant naturel des id\u00e9es les emporte, de m\u00eame que tous les fleuves finissent par se jeter dans l&rsquo;oc\u00e9an. Mais le koan est un mur de fer contre lequel se brisent tous les efforts intellectuels. Lorsque Joshu dit : \u00ab Le cypr\u00e8s dans la cour \u00bb ou lorsque Hakuin tend une seule main, il n&rsquo;y a aucun moyen logique d&rsquo;aborder le probl\u00e8me. Vous avez alors le sentiment que la d\u00e9marche normale de votre pens\u00e9e a \u00e9t\u00e9 soudain interrompue. Vous h\u00e9sitez, vous doutez, vous \u00eates troubl\u00e9, d\u00e9rout\u00e9, ne sachant comment franchir ce mur apparemment infranchissable. Ce point critique \u00e9tant atteint, votre personnalit\u00e9 tout enti\u00e8re, votre volont\u00e9 et votre nature profonde, d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 sortir de cette impasse, renon\u00e7ant \u00e0 toute discrimination logique, se jettent contre ce mur de fer du koan \u2014 et c&rsquo;est ce saut en avant qui, de mani\u00e8re inattendue, ouvre une r\u00e9gion jusque-l\u00e0 inconnue de votre esprit. Intellectuellement, vous avez d\u00e9pass\u00e9 les limites du dualisme logique, mais en m\u00eame temps s&rsquo;est \u00e9veill\u00e9 en vous un sens cach\u00e9, qui vous permet de voir la nature r\u00e9elle des choses. Pour la premi\u00e8re fois, la signification du koan devient claire, de la m\u00eame mani\u00e8re que vous savez que la glace est froide. L&rsquo;\u0153il voit, l&rsquo;oreille entend assur\u00e9ment, mais c&rsquo;est l&rsquo;esprit tout entier qui conna\u00eet le satori ; c&rsquo;est sans aucun doute un acte de perception, mais c&rsquo;est une perception de la qualit\u00e9 la plus haute. L\u00e0 est la vertu de la discipline zen, en m\u00eame temps qu&rsquo;elle fait na\u00eetre l&rsquo;in\u00e9branlable conviction qu&rsquo;il existe quelque chose au-del\u00e0 de la simple connaissance intellectuelle.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le mur du koan une fois franchi et les obstacles intellectuels \u00e9cart\u00e9s, vous revenez, peut-on dire, aux donn\u00e9es de votre conscience de chaque jour. Une seule main ne produit aucun son. Le cypr\u00e8s se dresse devant la fen\u00eatre. Tous les humains ont un nez entre les deux yeux. Le Zen est, \u00e0 pr\u00e9sent, la chose la plus banale du monde. Ce qui nous semblait \u00eatre un domaine lointain et inaccessible, nous d\u00e9couvrons que c&rsquo;est le champ m\u00eame o\u00f9 nous marchons jour et nuit.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Lorsque nous sortons du satori, nous voyons le monde familier, avec sa multitude d&rsquo;objets et d&rsquo;id\u00e9es et leur logique propre, et tout cela nous semble \u00ab bon \u00bb.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">On me dira peut-\u00eatre : \u00ab Si le Zen est \u00e0 ce point au-del\u00e0 de toute conception intellectuelle, il ne devrait avoir aucun syst\u00e8me ; en fait il ne pourrait pas en avoir un, car la conception m\u00eame d&rsquo;un syst\u00e8me est d&rsquo;ordre intellectuel. Pour \u00eatre vraiment cons\u00e9quent avec lui-m\u00eame, le Zen devrait \u00eatre purement et simplement une exp\u00e9rience, excluant tout syst\u00e8me et toute discipline. Le koan est donc une excroissance, une superfluit\u00e9, en fait une contradiction. \u00bb Th\u00e9oriquement, ou plut\u00f4t dans l&rsquo;absolu, ce point de vue est juste. Aussi bien le Zen \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur ne conna\u00eet-il ni koans ni moyens d\u00e9tourn\u00e9s de s&rsquo;exprimer. Un b\u00e2ton, un \u00e9ventail, un mot suffisent ! M\u00eame lorsqu&rsquo;on dit : \u00ab Ceci est un b\u00e2ton \u00bb, ou \u00ab J&rsquo;entends un bruit \u00bb, ou \u00ab Je vois le poing \u00bb, le Zen n&rsquo;est plus en cause. Il n&rsquo;y a pas de place pour lui dans la formulation d&rsquo;une pens\u00e9e, et il n&rsquo;en laisse pas le temps. Nous parlons de koans ou de syst\u00e8me seulement lorsque nous en arrivons \u00e0 analyser son aspect pratique ou conventionnel. Ces pages que j&rsquo;\u00e9cris, je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit, sont en r\u00e9alit\u00e9 une concession, un compromis ; a fortiori toute syst\u00e9matisation du Zen.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Au profane, cette \u00ab syst\u00e9matisation \u00bb ne semble pas en \u00eatre une, car elle est pleine de contradictions \u2014 et chez les Ma\u00eetres du Zen eux-m\u00eames on trouve pas mal de contradictions, ce qui est assez d\u00e9concertant. Ce qu&rsquo;affirme l&rsquo;un, un autre le d\u00e9ment paisiblement ou en parle de fa\u00e7on sarcastique, en sorte que le profane ne sait plus comment se sortir de tout cet embrouillamini. Mais le fait est que le Zen ne doit pas \u00eatre jug\u00e9 d&rsquo;apr\u00e8s ses apparences : des mots tels que \u00ab syst\u00e8me \u00bb, \u00ab rationalit\u00e9 \u00bb, \u00ab coh\u00e9rence \u00bb, \u00ab contradiction \u00bb ou \u00ab discordance \u00bb ne s&rsquo;appliquent qu&rsquo;\u00e0 ces apparences; pour comprendre le Zen nous devons retourner la tapisserie et consid\u00e9rer son autre face, qui nous livre au premier regard toutes les indications de la cha\u00eene et de la trame. Ce renversement de l&rsquo;ordre des choses est indispensable \u00e0 la connaissance du Zen.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">A l&rsquo;intention de ceux qui souhaiteraient en savoir davantage sur les koans propos\u00e9s aux \u00e9l\u00e8ves du Zen, en voici quelques-uns :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Kyosan ayant re\u00e7u un miroir de Yisan, il le montra aux moines assembl\u00e9s et dit :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">O moines, Yisan m&rsquo;a envoy\u00e9 ici un miroir. Est-il celui de Yisan ou le mien ? Si vous dites qu&rsquo;il est \u00e0 Yisan, comment expliquez-vous qu&rsquo;il soit entre mes mains ? R\u00e9pondez-moi. Si votre r\u00e9ponse est juste, le miroir restera ici. Sinon, il sera bris\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Kyosan r\u00e9p\u00e9ta sa question trois fois. Sur quoi, personne n&rsquo;ayant ouvert la bouche, le miroir fut bris\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Tozan vint trouver Ummon pour recevoir son enseignement, Ummon lui dit :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">D&rsquo;o\u00f9 viens-tu ?<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">De Sato.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">O\u00f9 as-tu pass\u00e9 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 ?<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Au temple de Konan.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Quand en es-tu parti ?<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le vingt-cinq du huiti\u00e8me mois.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Alors Ummon \u00e9leva la voix et dit :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Tu recevras trente coups de b\u00e2ton. Maintenant, retire-toi.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le soir, Tozan alla dans la chambre d&rsquo;Ummon et lui demanda quelle faute il avait commise qui justifi\u00e2t un ch\u00e2timent aussi s\u00e9v\u00e8re. Le ma\u00eetre lui dit :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Tu n&rsquo;es donc qu&rsquo;un sac de riz, pour errer ainsi \u00e0 travers tout le pays?<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Yisan faisait la sieste lorsque Kyosan vint le trouver. Entendant son visiteur entrer, Yisan se tourna vers le mur.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Je suis ton disciple, dit Kyosan. Entre nous point n&rsquo;est besoin de c\u00e9r\u00e9monies.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le Ma\u00eetre fit un mouvement comme s&rsquo;il se r\u00e9veillait. Kyosan fit mine de sortir de la chambre, mais Yisan le rappela et lui dit :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Je vais te rapporter mon r\u00eave.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Kyosan se pencha en avant pour \u00e9couter, et Yisan dit :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Devine.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Kyosan sortit et revint avec un bassin rempli d&rsquo;eau et une serviette. Le Ma\u00eetre se lava le visage, mais comme il allait reprendre sa place un autre moine, nomm\u00e9 Kyogen, entra.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Nous avons accompli un miracle un peu banal, lui dit le Ma\u00eetre. Kyogen r\u00e9pliqua :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">J&rsquo;\u00e9tais en bas, mais je sais ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 ici.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Si c&rsquo;est ainsi, dis-le-moi, ordonna le Ma\u00eetre.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Kyogen, alors, lui apporta une tasse de th\u00e9 \u2014 et Yisan dit :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">O vous deux, que votre intelligence est grande ! Votre sagesse et vos miracles surpassent ceux de Sariputra et de Mandgalyayana !<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">\u00c0<\/span><\/span><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"> la mort de Sekiso, ses compagnons pens\u00e8rent que le premier des moines devait lui succ\u00e9der. Mais Kyuho, qui avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;assistant du d\u00e9funt Ma\u00eetre, dit :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Attendez ! J&rsquo;ai une question \u00e0 vous poser, \u00e0 laquelle le successeur du Ma\u00eetre devrait pouvoir r\u00e9pondre. Le vieux Ma\u00eetre nous disait : \u00ab Cessez de d\u00e9sirer, soyez pareils aux cendres froides et aux plantes fan\u00e9es; gardez la bouche close jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle se couvre de mousse ; soyez purs comme le lin, parfaitement immacul\u00e9s ; soyez aussi froids et aussi morts qu&rsquo;un encensoir dans un temple d\u00e9sert. \u00bb Comment faut-il entendre ces paroles ?<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Elles sont, dit le premier moine, l&rsquo;illustration d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;an\u00e9antissement absolu.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Non, dit Kyuho, tu n&rsquo;as pas compris leur sens.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Vraiment ? Allume donc un b\u00e2ton d&rsquo;encens. Si je n&rsquo;ai pas compris le vieux Ma\u00eetre, qu&rsquo;il me soit impossible d&rsquo;entrer en transe avant qu&rsquo;il ait fini de br\u00fbler.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Ce disant, il tomba dans un \u00e9tat d&rsquo;inconscience dont il ne sortit plus jamais.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Alors, tapotant le dos de son compagnon inconscient, Kyuko dit :<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Tu nous a montr\u00e9 que tu \u00e9tais parfaitement capable d&rsquo;entrer en transe, mais tu n&rsquo;en as pas moins montr\u00e9 que tu \u00e9tais incapable de comprendre le vieux Ma\u00eetre.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Ceci illustre bien le fait que le Zen n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec la facult\u00e9 de se plonger dans le non-\u00eatre.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">On \u00e9value traditionnellement \u00e0 1700 le nombre des koans, mais c&rsquo;est l\u00e0 une estimation tr\u00e8s large. Du point de vue pratique, il en suffit de moins de dix, de moins de cinq, voire d&rsquo;un seul, pour ouvrir l&rsquo;esprit \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 ultime du Zen. Toutefois une illumination compl\u00e8te ne peut \u00eatre atteinte que par l&rsquo;application la plus d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e de l&rsquo;esprit, soutenue par une foi inflexible dans l&rsquo;efficacit\u00e9 du Zen, et non par la r\u00e9solution progressive de koans successifs, telle qu&rsquo;elle est pratiqu\u00e9e habituellement par les adeptes de l&rsquo;\u00e9cole Rinza\u00ef. Le nombre de koans \u00e9tudi\u00e9s n&rsquo;a rien \u00e0 faire en l&rsquo;occurrence : ce qui est n\u00e9cessaire, c&rsquo;est la foi et l&rsquo;effort personnel, sans lesquels le Zen n&rsquo;est que bavardage. Ceux qui consid\u00e8rent le Zen comme un syst\u00e8me de sp\u00e9culation et comme une abstraction n&rsquo;atteindront jamais ses profondeurs, auxquelles on n&rsquo;acc\u00e8de que par la plus haute volont\u00e9. Qu&rsquo;il y ait des centaines de koans ou que leur nombre soit infini, comme l&rsquo;est celui des choses qui emplissent l&rsquo;univers, cela ne nous concerne pas tellement. Ce qui importe, c&rsquo;est d&rsquo;acqu\u00e9rir le pouvoir de plonger notre regard au c\u0153ur de la r\u00e9alit\u00e9 vivante des choses \u2014 et d\u00e8s lors qu&rsquo;aurons-nous besoin de koans ?<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Tel est en fin de compte le danger du syst\u00e8me des koans : on risque de le tenir pour l&rsquo;essentiel de l&rsquo;\u00e9tude du Zen, en oubliant le v\u00e9ritable objectif de celui-ci qui est l&rsquo;\u00e9panouissement de la vie int\u00e9rieure de l&rsquo;homme.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"><b>Quelques propos sur le zen par D. T. Suzuki<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">I. La discipline zen a pour but l&rsquo;atteinte de l&rsquo;illumination, ou satori.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">II. Le satori d\u00e9voile une signification, jusqu&rsquo;alors cach\u00e9e, dans nos exp\u00e9riences quotidiennes concr\u00e8tes, telles que le fait de manger, de boire ou de travailler.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">III. La signification ainsi r\u00e9v\u00e9l\u00e9e n&rsquo;est point chose ajout\u00e9e de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Elle existe par elle-m\u00eame et par son \u00ab \u00eatre \u00bb m\u00eame. Elle est la R\u00e9alit\u00e9 en soi.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">IV. Certains diront : \u00ab Il ne peut y avoir aucune signification dans le simple fait d&rsquo;\u00eatre. \u00bb Mais le Zen tient que le fait d&rsquo;\u00eatre est la signification elle-m\u00eame. Lorsque je la consid\u00e8re ainsi, elle m&rsquo;appara\u00eet aussi clairement que mon image refl\u00e9t\u00e9e dans un miroir.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">V. Cela est exprim\u00e9 par Ho-Koji, un disciple la\u00efc du Zen du VIII<\/span><\/span><sup><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">e<\/span><\/span><\/sup><span lang=\"fr-CA\"> si\u00e8cle, lorsqu&rsquo;il dit :<\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"><i>Quelle merveille, quel myst\u00e8re : <\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"><i>Je porte l&rsquo;huile, je puise l&rsquo;eau !<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le fait de porter l&rsquo;huile ou de puiser l&rsquo;eau est en soi plein de signification, en dehors de son caract\u00e8re utilitaire. D&rsquo;o\u00f9 son aspect \u00ab merveilleux \u00bb et \u00ab myst\u00e9rieux \u00bb.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">VI. C&rsquo;est pourquoi le Zen ne se laisse pas aller \u00e0 l&rsquo;abstraction ou \u00e0 la conceptualisation. Il peut parfois sembler le faire lorsqu&rsquo;il c\u00e8de au verbalisme, mais c&rsquo;est l\u00e0 une erreur entretenue surtout par ceux qui n&rsquo;entendent rien au Zen.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">VII. Le satori est une lib\u00e9ration morale, spirituelle, aussi bien qu&rsquo;intellectuelle. Lorsque je suis mon \u00ab \u00eatre \u00bb v\u00e9ritable, d\u00e9barrass\u00e9 de tout s\u00e9diment intellectuel, je connais la libert\u00e9 essentielle.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">VIII. Lorsque l&rsquo;esprit, enfin incarn\u00e9 dans son \u00ab \u00eatre \u00bb v\u00e9ritable et d\u00e8s lors lib\u00e9r\u00e9 de toute complexit\u00e9 intellectuelle, de toute entrave morale, observe le monde des sens dans sa multiplicit\u00e9 formelle, il y d\u00e9couvre toutes sortes de valeurs qui jusqu&rsquo;alors \u00e9chappaient au regard. Alors s&rsquo;ouvre pour l&rsquo;artiste, par exemple, un monde plein de merveilles et de miracles.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">IX. Le monde de l&rsquo;artiste est un monde de libre cr\u00e9ation, laquelle n&rsquo;est possible qu&rsquo;\u00e0 partir d&rsquo;intuitions n\u00e9es directement de l\u2019\u00ab \u00eatre \u00bb m\u00eame des choses, hors de toute contrainte des sens et de l&rsquo;intellect. L&rsquo;artiste cr\u00e9e des formes \u00e0 partir de ce qui n&rsquo;a pas de forme et des sons \u00e0 partir du silence. A ce stade, le monde de l&rsquo;artiste co\u00efncide avec celui du Zen.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">X. Ce qui, en revanche, les diff\u00e9rencie, c&rsquo;est ceci : alors que l&rsquo;artiste a besoin pour s&rsquo;exprimer de toile, de pinceaux ou d&rsquo;autres moyens m\u00e9caniques, le Zen n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;objets ext\u00e9rieurs mais seulement du corps dans lequel le disciple du Zen est, si l&rsquo;on peut dire, incarn\u00e9. Cela m\u00eame n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait correct, et je ne parle ainsi que par une concession au langage courant. En fait, le Zen se dessine lui-m\u00eame sur la toile infinie du temps et de l&rsquo;espace, de la m\u00eame mani\u00e8re que les oies sauvages projettent leur ombre sur l&rsquo;eau qu&rsquo;elles survolent sans le vouloir ni le savoir et que cette eau refl\u00e8te les oies aussi naturellement et aussi involontairement.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">XI. Le disciple du Zen est un artiste dans la mesure o\u00f9 \u2014 de m\u00eame que le sculpteur fait jaillir une figure enfouie dans une masse de mati\u00e8re inerte \u2014 il transforme sa propre vie en une \u0153uvre d&rsquo;art, qui existe, comme diraient les chr\u00e9tiens, dans l&rsquo;esprit de Dieu.<\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\">_____________________________________________________<\/p>\n<div id=\"sdfootnote1\">\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote1anc\" name=\"sdfootnote1sym\">1<\/a><sup><span style=\"font-size: medium;\">\u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"> Cf. la parole cryptique du Christ : \u00ab Avant que n&rsquo;\u00e9tait Abraham, je suis. \u00bb (N. W. R.)<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote2\">\n<p align=\"justify\"><span style=\"font-size: small;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote2anc\" name=\"sdfootnote2sym\">2<\/a><sup><span style=\"font-size: medium;\">\u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"> En fran\u00e7ais dans le texte. (C. E.)<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Extrait de l&rsquo;anthologie\u00a0: Le monde du zen par Nancy Wilson Ross, Stock 1968) Le Zen dans son essence est l&rsquo;art de voir clair dans sa propre nature. Il montre le chemin qui conduit de l&rsquo;esclavage \u00e0 la libert\u00e9. 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