{"id":17711,"date":"2018-03-04T19:27:30","date_gmt":"2018-03-04T18:27:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=17711"},"modified":"2018-03-04T19:27:30","modified_gmt":"2018-03-04T18:27:30","slug":"grand-historien-contemporain-arnold-toynbee-l-j-delpech","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/grand-historien-contemporain-arnold-toynbee-l-j-delpech\/","title":{"rendered":"Un grand historien contemporain : Arnold Toynbee par L.-J. Delpech"},"content":{"rendered":"<p>(Extrait de la revue des deux mondes. Juin 1971)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Arnold Toynbee [<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote1sym\" name=\"sdfootnote1anc\">1<\/a><\/sup>] est n\u00e9 \u00e0 Londres en 1889 d&rsquo;un p\u00e8re historien et d&rsquo;une m\u00e8re qui avait appartenu \u00e0 la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration de femmes universitaires. Il fut mari\u00e9 avec Rosalind, fille de l&rsquo;historien Gilbert Murray (1913). Apr\u00e8s son divorce en 1945, il se remaria avec Veronica Butler qui \u00e9tait depuis fort longtemps son assistante et avait collabor\u00e9 avec lui aux Annuaires de politique internationale depuis 1920. Il fut \u00e9lev\u00e9 sur la base d&rsquo;un enseignement classique (gr\u00e9co-latin). Dans une \u00e9tude sur sa <i>conception de l&rsquo;histoire <\/i>[<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote2sym\" name=\"sdfootnote2anc\">2<\/a><\/sup>], il nous pr\u00e9cise les avantages du mod\u00e8le gr\u00e9co-latin pour comprendre les faits historiques. \u00ab <i>Comme terrain d&rsquo;entra\u00eenement, l&rsquo;histoire du monde gr\u00e9co-romain pr\u00e9sente des avantages \u00e9minents. En premier lieu l&rsquo;histoire gr\u00e9co-romaine nous est visible en perspective, et peut \u00eatre embrass\u00e9e dans son ensemble parce qu&rsquo;elle est termin\u00e9e&#8230; En second lieu, le champ de l&rsquo;histoire gr\u00e9co-romaine n&rsquo;est pas encombr\u00e9 et obscurci par un exc\u00e8s d&rsquo;informations et nous pouvons donc voir la for\u00eat, gr\u00e2ce \u00e0 une extr\u00eame rar\u00e9faction des arbres pendant l&rsquo;interr\u00e8gne s\u00e9parant la dissolution de la soci\u00e9t\u00e9 gr\u00e9co-romaine et l&rsquo;apparition de la n\u00f4tre&#8230; Le troisi\u00e8me et peut-\u00eatre le plus grand m\u00e9rite de l&rsquo;histoire gr\u00e9co-romaine est que son horizon est \u0153cum\u00e9nique plut\u00f4t que paroissial. Ath\u00e8nes peut avoir \u00e9clips\u00e9 Sparte et Rome Samnium, pourtant Ath\u00e8nes dans sa jeunesse fit l&rsquo;\u00e9ducation de toute l&rsquo;Hellade, et Rome dans sa vieillesse fit de tout le monde gr\u00e9co-romain une seule communaut\u00e9 \u0153cum\u00e9nique <\/i>[<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote3sym\" name=\"sdfootnote3anc\">3<\/a><\/sup>]. \u00bb<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Toynbee nous rapporte qu\u2019\u00e9tant \u00e9tudiant \u00e0 Balliol, coll\u00e8ge d&rsquo;Oxford, un de ses condisciples, L.B. Namier, qui \u00e9tait all\u00e9 passer ses vacances dans sa maison de famille \u00e0 la fronti\u00e8re galicienne d&rsquo;Autriche, lui raconta en 1908, au moment de la crise bosniaque : <i>\u00ab Ah ! l&rsquo;arm\u00e9e autrichienne est mobilis\u00e9e sur les terres de mon p\u00e8re, et l&rsquo;arm\u00e9e russe en face, \u00e0 la fronti\u00e8re, elle en est \u00e0 une demi-heure.<\/i>\u00bb Cela, dit-il, sonnait \u00e0 mes oreilles comme une sc\u00e8ne du <i>Soldat de chocolat <\/i>[<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote4sym\" name=\"sdfootnote4anc\">4<\/a><\/sup>]. On pense \u00e0 une phrase d&rsquo;Andr\u00e9 Maurois sur l&rsquo;univers consid\u00e9r\u00e9 comme un jardin au service de gentlemen anglais.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Faisant des fouilles en Gr\u00e8ce, trois ans plus tard sur les traces d&rsquo;Epaminondas et de Philopomen, et \u00e9coutant les conversations dans les caf\u00e9s des villages, Toynbee appris pour la premi\u00e8re fois l&rsquo;existence de quelque chose qui s&rsquo;appelait la politique ext\u00e9rieure de sir Edward Grey. Eh bien, dit-il, \u00ab <i>m\u00eame alors je ne r\u00e9alisais pas que nous aussi, apr\u00e8s tout, nous \u00e9tions aussi dans l&rsquo;histoire <\/i>[<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote5sym\" name=\"sdfootnote5anc\">5<\/a><\/sup>] \u00bb. La guerre g\u00e9n\u00e9rale de 1914 le surprit alors qu&rsquo;il expliquait Thucydide aux \u00e9tudiants de Balliol qui pr\u00e9paraient les Litterae humaniores ; et alors tout d&rsquo;un coup son entendement s&rsquo;\u00e9claira. L&rsquo;exp\u00e9rience que nous \u00e9tions en train d&rsquo;avoir dans notre monde, Thucydide l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 eue dans le sien et il prend conscience de la quasi-simultan\u00e9it\u00e9 des civilisations \u00ab <i>quoi qu&rsquo;en p\u00fbt dire la chronologie, il \u00e9tait \u00e9tabli que le monde de Thucydide et le mien \u00e9taient philosophiquement contemporains. Et si c&rsquo;\u00e9tait cela la vraie relation entre les civilisations gr\u00e9co-romaine et occidentale, est-ce que la relation entre toutes les civilisations connues de nous ne pourrait pas se r\u00e9v\u00e9ler aussi comme \u00e9tant la m\u00eame <\/i>[<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote6sym\" name=\"sdfootnote6anc\">6<\/a><\/sup>] ? \u00bb<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ce furent les ouvrages du professeur F. Teggarl de l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie qui attir\u00e8rent son attention sur les extraordinaires diff\u00e9rences de niveaux culturels entre les diverses soci\u00e9t\u00e9s existantes [<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote7sym\" name=\"sdfootnote7anc\">7<\/a><\/sup>].<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">En \u00e9t\u00e9 1920, son ami le professeur Namier lui mit entre les mains le livre d&rsquo;Ostwald Spengler : <i>Le D\u00e9clin de l&rsquo;Occident <\/i>[<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote8sym\" name=\"sdfootnote8anc\">8<\/a><\/sup>]. Ce livre lui apporta deux \u00e9l\u00e9ments essentiels. Un premier point capital \u00e9tait que les plus petits domaines intelligibles de l&rsquo;\u00e9tude historique sont des soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res et non des fragments d&rsquo;entre elles isol\u00e9es arbitrairement. Un autre de ces points \u00e9tait que les histoires de toutes les soci\u00e9t\u00e9s de l&rsquo;esp\u00e8ce, appel\u00e9e civilisation furent en quelque sorte parall\u00e8les et contemporaines. Mais quand il chercha une r\u00e9ponse \u00e0 la question de la gen\u00e8se des civilisations et de leur \u00e9volution entre naissance, maturit\u00e9 et d\u00e9clin, Spengler r\u00e9pond que c&rsquo;est une loi de la nature.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L\u00e0 o\u00f9 la m\u00e9thode allemande <i>a priori <\/i>a laiss\u00e9 un blanc, il chercha ce que l&#8217;empirisme anglais pourrait faire. La race et le milieu \u00e9taient les deux grandes clefs rivales que les historiens du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle pr\u00e9tendant \u00e0 la science ont offert pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 culturelle des diff\u00e9rentes soci\u00e9t\u00e9s humaines. Ni l&rsquo;une ni l&rsquo;autre de ces clefs ne s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve, capable d&rsquo;ouvrir la porte solidement verrouill\u00e9e. Pour prendre d&rsquo;abord la th\u00e9orie de la race, quelle preuve avait-on que les diff\u00e9rences de race physique entre les diff\u00e9rents membres du Genus Homo se trouvaient en corr\u00e9lation avec leur diff\u00e9rence sur le plan. Et s&rsquo;il fallait admettre l&rsquo;existence de cette corr\u00e9lation pour le bien de la cause, comment se faisait-il qu&rsquo;on ait trouv\u00e9 des repr\u00e9sentants de presque toutes les races parmi les p\u00e8res d&rsquo;une ou plusieurs civilisations ? Quant au milieu, il y avait, naturellement, une similarit\u00e9 manifeste entre les conditions physiques de la vall\u00e9e du Bas-Nil et celles de la vall\u00e9e du Bas-Tigre-Euphrate, berceaux respectifs des civilisations \u00e9gyptiennes et sum\u00e9riennes ; mais si ces conditions physiques avaient vraiment \u00e9t\u00e9 la cause de ces deux civilisations, pourquoi des civilisations parall\u00e8les n&rsquo;avaient-elles pas surgi dans les vall\u00e9es physiquement comparables du Jourdain et du Rio Grande ? Et pourquoi la civilisation du plateau \u00e9quatorial des Andes n&rsquo;avait-elle pas d&rsquo;\u00e9quivalent dans les hautes terres du Kenya ?<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La faillite de ces pseudo explications scientifiques impersonnelles engagea Toynbee \u00e0 se tourner vers la mythologie. Il remarque que c&rsquo;\u00e9tait assez piteux de prendre ce tournant, il en avait d&rsquo;ailleurs conscience comme d&rsquo;une d\u00e9marche agressivement r\u00e9trograde. Ce qui le conduit \u00e0 pr\u00e9ciser : \u00ab J&rsquo;aurais pu \u00eatre plus en confiance, si je n&rsquo;avais pas ignor\u00e9 \u00e0 cette date le nouveau terrain ouvert par la psychologie pendant la guerre de 1914-1918. Si j&rsquo;avais connu \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque les travaux de C.G. Jung, ils m&rsquo;auraient donn\u00e9 le fil conducteur [<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote9sym\" name=\"sdfootnote9anc\">9<\/a><\/sup>]. Je le trouvais, en fait, dans le <i>Faust <\/i>de Goethe dans la familiarit\u00e9 duquel j&rsquo;avais heureusement \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole autant que l&rsquo;<i>Agamemnon <\/i>d&rsquo;Eschyle. <i>Le prologue dans le ciel <\/i>de Goethe s&rsquo;ouvre par l&rsquo;hymne des archanges \u00e0 la perfection de ce qu&rsquo;a cr\u00e9\u00e9 le Seigneur Dieu. Mais, justement parce que ses \u0153uvres sont parfaites, le Cr\u00e9ateur ne s&rsquo;est laiss\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame aucun champ pour un exercice ult\u00e9rieur de sa puissance cr\u00e9atrice ; et cette impasse aurait pu rester sans issue, si M\u00e9phistoph\u00e9l\u00e8s \u2014 cr\u00e9\u00e9 \u00e0 cet effet \u2014 ne s&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 devant le tr\u00f4ne de Dieu et ne l&rsquo;avait mis au d\u00e9fi de lui donner carte blanche, pour ruiner, s&rsquo;il le pouvait, une des \u0153uvres les plus pr\u00e9cieuses du Cr\u00e9ateur. Dieu accepte le d\u00e9fi et trouve ainsi une occasion de pousser plus avant son \u0153uvre de cr\u00e9ation. Une rencontre de deux personnalit\u00e9s sous la forme de d\u00e9fi et r\u00e9ponse. Voil\u00e0 l&rsquo;arch\u00e9type r\u00e9v\u00e9lateur pour Toynbee.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Dans l&rsquo;exposition par Goethe de l&rsquo;intention de la <i>Divina Com<\/i><i>m<\/i><i>oedia, <\/i>M\u00e9phistoph\u00e9l\u00e8s est cr\u00e9\u00e9 pour \u00eatre d\u00e9\u00e7u. Ce que le d\u00e9mon, \u00e0 son grand d\u00e9pit, d\u00e9couvre trop tard. Toutefois, si en r\u00e9ponse au d\u00e9fi du Diable, Dieu met r\u00e9ellement les \u0153uvres de sa cr\u00e9ation en p\u00e9ril, comme nous devons admettre qu&rsquo;il le fait afin de trouver une occasion de d\u00e9couvrir quelque chose de nouveau, nous sommes \u00e9galement oblig\u00e9s d&rsquo;admettre que le Diable ne perd pas toujours [<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote10sym\" name=\"sdfootnote10anc\">10<\/a><\/sup>]. Ainsi donc, si cette \u00e9laboration par d\u00e9fi et r\u00e9ponse rend compte de la gen\u00e8se et de la croissance inexplicable et impr\u00e9visible autrement des civilisations, il explique aussi leurs dislocations et leurs d\u00e9sagr\u00e9gations. La notion de d\u00e9fi correspond \u00e0 une exp\u00e9rience fondamentale de la personne humaine comme l&rsquo;ont montr\u00e9 le psychanalyste Adler et le biologiste suisse A. Portmann [<sup><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote11sym\" name=\"sdfootnote11anc\">11<\/a><\/sup>].<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">D&rsquo;apr\u00e8s Toynbee il existe vingt et une civilisations : l&rsquo;\u00e9gyptienne, l&rsquo;and\u00e9erme, la pr\u00e9chinoise, la minoenne, la sum\u00e9rienne, la maya, la yucat\u00e8que, la mexicaine, l&rsquo;histite, la syrienne, la babylonienne, l&rsquo;iranienne et l&rsquo;islamique qui fusionn\u00e9es, donn\u00e8rent l&rsquo;islamique, l&rsquo;extr\u00eame-orientale, l\u2019extr\u00eame-orientale \u00e0 rejeton japonais, la pr\u00e9indienne, l&rsquo;indoue, l&rsquo;hell\u00e9nique, la chr\u00e9tienne orthodoxe corps principal, la chr\u00e9tienne orthodoxe avec rejeton russe, occidentale. Il y a ensuite les citations avort\u00e9es qui sont : la civilisation chr\u00e9tienne d&rsquo;Extr\u00eame-Occident, la civilisation chr\u00e9tienne d&rsquo;Extr\u00eame-Orient, la Scandinave. Les civilisations immobilis\u00e9es : les polyn\u00e9siens, les esquimaux, les nomades, les Spartiates, les osmanlis. Le probl\u00e8me que Toynbee se pose alors consiste \u00e0 rendre compte de cet \u00e9tat de chose, <b>\u00e0 <\/b>savoir de l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L&rsquo;\u00e9l\u00e9ment moteur des civilisations ce sont les \u00e9lites, c&rsquo;est-\u00e0-dire une minorit\u00e9 cr\u00e9atrice qui s&rsquo;efforce d&rsquo;entra\u00eener une masse passive. A ce propos, Toynbee pr\u00e9cise qu&rsquo;il faut distinguer entre \u00e9lites virtuelles et \u00e9lites r\u00e9elles. En ce qui concerne la premi\u00e8re, il adopte la position nominaliste, c&rsquo;est-\u00e0-dire consid\u00e9rer les personnalit\u00e9s humaines en tant qu&rsquo;individus. Il suppose que le nombre des personnalit\u00e9s, dou\u00e9es d&rsquo;une puissance de cr\u00e9ativit\u00e9 exceptionnelle est \u00e0 peu pr\u00e8s uniform\u00e9ment distribu\u00e9 \u00e0 travers tous les temps, tous les milieux, toutes les classes sociales. C&rsquo;est l\u00e0 une proposition impossible \u00e0 d\u00e9montrer, mais qu&rsquo;on peut cependant admettre. Cette \u00e9lite virtuelle repr\u00e9sente sans doute un pourcentage infime de toute l&rsquo;humanit\u00e9, mais Toynbee la suppose distribu\u00e9e uniform\u00e9ment. Seule cependant constitue l&rsquo;\u00e9lite effective cette partie de l&rsquo;\u00e9lite potentielle qui trouve dans un certain cadre social, politique, \u00e9conomique ou religieux, une occasion r\u00e9elle d&rsquo;agir sur le reste de la soci\u00e9t\u00e9. Ainsi seule une petite partie de ce qui n&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;une infime minorit\u00e9 constitue l&rsquo;\u00e9lite effective. Mais peu \u00e0 peu les relations entre l&rsquo;\u00e9lite et la masse passent de la persuasion \u00e0 la contrainte. A l&rsquo;int\u00e9rieur des \u00c9tats se constitue alors un prol\u00e9tariat int\u00e9rieur. Les relations avec les voisins ou barbares \u00e9voluent. D&rsquo;abord durant l&rsquo;expansion de la civilisation, elles sont bonnes et tendent \u00e0 s&rsquo;orienter vers l\u2019\u0153cum\u00e9nicit\u00e9. Apr\u00e8s la cassure, elles deviennent mauvaises et les \u00c9tats devant se d\u00e9fendre \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur comme \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur tendent au militarisme.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Mais il arrive qu&rsquo;un des \u00c9tats militaris\u00e9s entre lesquels se divisait la civilisation pr\u00e9domine d\u00e9cid\u00e9ment sur tous les autres et fonde cet \u00c9tat universel que fut pour la civilisation hell\u00e9nique, l&#8217;empire romain. Loin de marquer un progr\u00e8s, comme on l&rsquo;a cru longtemps, l&rsquo;\u00e9tablissement de l\u2019\u00c9tat universel est, suivant Toynbee, la derni\u00e8re phase dans la d\u00e9sint\u00e9gration d&rsquo;une civilisation ; jamais le danger ext\u00e9rieur repr\u00e9sent\u00e9 par les barbares hostiles n&rsquo;est plus pressant qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de l\u2019\u00c9tat universel.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Alors se produit un \u00e9trange ph\u00e9nom\u00e8ne : les masses opprim\u00e9es cherchent \u00e0 rendre leur condition moins inacceptable en adh\u00e9rant \u00e0 une religion chrysalide de salut, et l&rsquo;on voit ainsi se d\u00e9velopper, au sein du prol\u00e9tariat int\u00e9rieur, une \u00c9glise universelle. Tandis que le devant de la sc\u00e8ne est occup\u00e9 par un \u00c9tat universel qui brandit le glaive, dans les profondeurs de la soci\u00e9t\u00e9 en voie de d\u00e9sint\u00e9gration se construit le vaisseau de l\u2019\u00c9glise qui survivra \u00e0 l\u2019\u00c9tat et transmettra \u00e0 quelque civilisation future une partie des valeurs de la civilisation qui est en voie de dispara\u00eetre. C&rsquo;est ainsi, par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une \u00c9glise universelle que, des d\u00e9bris d&rsquo;une civilisation, en na\u00eet une autre.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">De leur c\u00f4t\u00e9, les barbares donnant l&rsquo;assaut de l&rsquo;ext\u00e9rieur \u00e0 la civilisation moribonde, vivent l&rsquo;\u00e2ge de l\u2019\u00c9pop\u00e9e. C&rsquo;est la rencontre de l\u2019\u00c9pop\u00e9e et de l\u2019\u00c9glise, du prol\u00e9tariat ext\u00e9rieur et du prol\u00e9tariat int\u00e9rieur qui donne naissance \u00e0 une nouvelle civilisation. On voit imm\u00e9diatement comment cette explication vaut pour le passage de la civilisation hell\u00e9nique \u00e0 la civilisation chr\u00e9tienne occidentale qui est la n\u00f4tre, ou \u00e0 la civilisation chr\u00e9tienne orientale qui est, suivant Toynbee, celle de la Russie. Peut-\u00eatre Toynbee a-t-il quelque peu forc\u00e9 les choses lorsqu&rsquo;il a voulu appliquer la m\u00eame grille \u00e0 d&rsquo;autres s\u00e9ries de civilisations. Si par exemple, dans le passage de la civilisation Cr\u00e9toise \u00e0 la civilisation hell\u00e9nique, on voit bien la place de l\u2019\u00c9pop\u00e9e, puisqu&rsquo;il ne s&rsquo;agit rien de moins que des po\u00e8mes hom\u00e9riques, on voit beaucoup moins bien ce que put \u00eatre l\u2019\u00c9glise universelle du prol\u00e9tariat int\u00e9rieur de la Gr\u00e8ce d\u00e9cadente.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La vitalit\u00e9 d&rsquo;une civilisation s&rsquo;\u00e9prouve par une r\u00e9action originale \u00e0 une stimulation du dehors par une heureuse adaptation et par l&rsquo;accord entre l&rsquo;\u00e9lite et la masse. D\u00e8s que l&rsquo;homme ne r\u00e9pond plus \u00e0 une nouvelle provocation ext\u00e9rieure par une r\u00e9action \u00e9galement nouvelle, c&rsquo;est la d\u00e9cadence proche ou lointaine. Si les civilisations sont p\u00e9rissables, c&rsquo;est que l&rsquo;homme trouve ses limites en lui-m\u00eame. Simple en lui-m\u00eame, ce principe a des applications vari\u00e9es, car, s&rsquo;il y a toujours \u00e0 l&rsquo;origine une r\u00e9sistance, celle-ci prend bien des formes. Toynbee \u00e9num\u00e8re les principales et leur consacre des analyses remarquables.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">C&rsquo;est d&rsquo;abord le durcissement,<b> \u00ab <\/b><i>la m\u00e9canisation, la mimesis, qui fait jouer la dangereuse solidarit\u00e9 de l&rsquo;homme avec l&rsquo;outil, de l&rsquo;\u00e9lite avec la masse. Pour garder le contr\u00f4le, le petit nombre doit entra\u00eener les autres, sans quoi la relation se renverse et c&rsquo;est la chute. La technique est-elle responsable de nos malheurs ? La r\u00e9ponse c&rsquo;est Volnay qui <\/i><i>n<\/i><i>ous la donne dans un passage g\u00e9nial : \u00ab La source de nos calamit\u00e9s r\u00e9side dans l&rsquo;homme m\u00eame : il la porte dans son c\u0153ur. <\/i>\u00bb Le germe de mort, quand il existe, r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9conomie interne de la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame : ce nouveau train dans lequel la soci\u00e9t\u00e9 est lanc\u00e9e, tous devraient le suivre ; or, ce n&rsquo;est pas possible. Il faudrait que tous fussent des g\u00e9nies, or, la soci\u00e9t\u00e9 est faite de gens ordinaires. C&rsquo;est une prouesse, qui a infiniment peu de chance de se faire. Il faudrait, comme le dit Bergson, <i>une mutation de l&rsquo;esp\u00e8ce. <\/i>La flamme spirituelle dont parle Platon dans sa 7<sup>e<\/sup> lettre ne se communique d&rsquo;\u00e2me \u00e0 \u00e2me que chez un petit nombre. Pour ceux qui restent insensibles aux accents de la lyre d&rsquo;Orph\u00e9e, il ne reste \u00e9videmment que la voix rauque du sergent recruteur et son brutal commandement, et le fouet de Xerx\u00e8s. Et c&rsquo;est bien ainsi que tout finit. Le principe de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence est dans le renversement du principe de la technique, originairement <i>triomphe de la vie sur la mati\u00e8re, <\/i>puis triomphe de la mati\u00e8re sur la vie. M\u00e9canisation des fonctions, des relations humaines, qui finissent par perdre ce qu&rsquo;elles voulaient sauver. La vie monte des m\u00e9canismes qui nous \u00e9merveillent et sont merveilleux. Mais ils se retournent contre nous. A la voix d&rsquo;Orph\u00e9e succ\u00e8de celle du sergent recruteur. Comme le Dieu Janus, la technique a deux faces, ce qui nous fait dire parfois qu&rsquo;elle nous trahit. Mais ce sont les mauvais ouvriers qui se plaignent de leurs outils. L&rsquo;humanit\u00e9 a finalement le sort qu&rsquo;elle m\u00e9rite. Il se peut qu&rsquo;une civilisation qui mise sur la technique comme agent d&rsquo;ex\u00e9cution soit vou\u00e9e \u00e0 vivre dangereusement. Car il y a dans la mimesis une r\u00e9ponse qui n&rsquo;est pas de m\u00eame nature que l&rsquo;impulsion qui l&rsquo;a d\u00e9clench\u00e9e. Elle est donc naturellement pr\u00e9caire et expos\u00e9e \u00e0 d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer, en retournant son action contre ses intentions initiales. Et c&rsquo;est un risque contre lequel nulle civilisation ne peut s&rsquo;assurer \u00e0 l&rsquo;avance. Le seul rem\u00e8de radical serait la communion des saints. Nous en sommes loin.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Le deuxi\u00e8me obstacle est la r\u00e9sistance des institutions. Nous en avons un exemple dans le tragique entra\u00eenement qui, depuis le XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, a pr\u00e9cipit\u00e9 l&rsquo;humanit\u00e9 dans des guerres totales. Apr\u00e8s le fanatisme des guerres de religion au XVI<sup>e<\/sup> et au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles ; les guerres du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle furent des jeux de princes comme la chasse et relativement anodines, sans passions collectives. Quand la R\u00e9volution fran\u00e7aise a proclam\u00e9 l\u2019\u00c9vangile d\u00e9mocratique, on put croire qu&rsquo;on allait vers la sagesse. C&rsquo;est le contraire qui s&rsquo;est produit. Au lieu de faire \u00e9clater les patriotismes en universalismes, la d\u00e9mocratie ne fait que g\u00e9n\u00e9raliser la passion belliciste : d&rsquo;un petit nombre, elle l&rsquo;a fait passer dans le peuple entier. Chez les conventionnels na\u00eet le concept de <i>guerre totale. <\/i>D\u00e9sormais les guerres seront des guerres nationales et non des <i>sports de rois. <\/i>Elles drainent toutes les passions, les haines, mobilisent toutes les \u00e9nergies vers des buts destructifs. A l&rsquo;id\u00e9ologie passionn\u00e9e des soldats de la R\u00e9volution, et \u00e0 l&rsquo;esprit de conqu\u00eate napol\u00e9onienne r\u00e9pondent bient\u00f4t \u00ab <i>les discours \u00e0 la nation allemande \u00bb <\/i>de Fichte, le messianisme de la Befreiungskrieg : c&rsquo;est le r\u00e9gime de la nation arm\u00e9e. D\u00e9j\u00e0 Kant, dans l&rsquo;Essai sur la paix perp\u00e9tuelle, incriminait les arm\u00e9es de m\u00e9tier.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">En m\u00eame temps l&rsquo;industrialisme naissait, d\u00e9cuplant la nocivit\u00e9 des conflits. (La guerre de s\u00e9cession est la premi\u00e8re des guerres industrielles). Ainsi les deux grandes institutions qui eussent d\u00fb lib\u00e9rer l&rsquo;humanit\u00e9, la d\u00e9mocratie et l&rsquo;industrie, se retournent contre elle et multiplient leur influence l&rsquo;une par l&rsquo;autre en produisant les guerres d&rsquo;extermination. La d\u00e9mocratie en s&#8217;emprisonnant dans des \u00c9tats isol\u00e9s, anim\u00e9s d&rsquo;un patriotisme de clocher, a produit l&rsquo;antagonisme des nationalismes. Nous cumulons donc les m\u00e9faits de l&rsquo;industrialisme et du fanatisme.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La troisi\u00e8me cause de l&rsquo;\u00e9croulement des civilisations est la <i>\u00ab n\u00e9m\u00e9sis du pouvoir cr\u00e9ateur <\/i>\u00bb, revanche du destin, envie des dieux ou sanction des exc\u00e8s du pouvoir. L&rsquo;histoire nous donne fr\u00e9quemment le spectacle d&rsquo;un revirement de fortune. Un homme, un parti qui avait jusque-l\u00e0 triomph\u00e9 des \u00e9preuves, est abattu par le sort. La sagesse antique s&rsquo;en \u00e9meut, elle aime \u00e0 m\u00e9diter sur ce fait ; elle en propose des interpr\u00e9tations. C&rsquo;est ainsi un des principaux th\u00e8mes du Nouveau Testament. Il semble que l&rsquo;on puisse \u00e0 la suite de J. Pucelle, introduire dans la th\u00e9orie de Toynbee plusieurs cas qui l&rsquo;\u00e9clairent. Ou bien l&rsquo;homme excite l&rsquo;envie des dieux par son bonheur, mais un bonheur m\u00e9rit\u00e9 et l\u00e9gitime, alors ce sont les dieux qui en le frappant se d\u00e9shonorent. Ou bien \u2014 variante de ce cas \u2014 l&rsquo;homme, sans y \u00eatre pour rien, jouit, on ne sait pourquoi, d&rsquo;une chance insolente et malgr\u00e9 ses efforts pour apaiser les dieux en donnant des gages au destin (l&rsquo;anneau de Polycrate), il est finalement victime de la r\u00e9version<i>, <\/i>effet d&rsquo;une sorte de loi de compensation. Ou bien les \u00e9preuves se r\u00e9v\u00e8lent de plus en plus difficiles, et, malgr\u00e9 son intelligence et son courage, l&rsquo;homme succombe : alors il est, simplement d\u00e9pass\u00e9 par des questions auxquelles il ne peut plus r\u00e9pondre. Ou bien, le puissant, gris\u00e9 de pouvoir et de succ\u00e8s, enhardi, en abuse et se croit tout permis, il rentre dans la d\u00e9mesure ; il tente le sort et en est puni (Xerx\u00e8s dans H\u00e9rodote, les Perses). Se croyant au-dessus des lois, il commet des crimes dont Dieu se fait le vengeur (Psaumes, Proph\u00e8tes). Il y a int\u00e9riorisation de la faute. Or, d&rsquo;apr\u00e8s Toynbee, la r\u00e9version<i> <\/i>est bien la sanction de la d\u00e9mesure, ou le fait qu&rsquo;un \u00eatre d\u00e9pass\u00e9 par les \u00e9preuves sans pr\u00e9c\u00e9dent, ne trouve plus de riposte. La N\u00e9m\u00e9sis peut \u00eatre la sanction d&rsquo;une simple perte de vigilance. Les groupes agissants, pas plus que les individus, ne doivent s&rsquo;endormir sur leurs succ\u00e8s. Elle peut aussi r\u00e9sulter d&rsquo;une idol\u00e2trie, d&rsquo;un moi \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, d&rsquo;une institution ou d&rsquo;une technique \u00e9ph\u00e9m\u00e8re (ce fut le cas des Am\u00e9ricains avec la bombe atomique et les g\u00e9n\u00e9raux pr\u00e9parent toujours la pr\u00e9c\u00e9dente guerre). Les phases de la catastrophe se r\u00e9sument dans la trag\u00e9die en trois actes qui est famili\u00e8re \u00e0 la trag\u00e9die grecque sous les noms de sati\u00e9t\u00e9, d\u00e9mesure et d\u00e9sastre ; auxquels correspondent le fait d&rsquo;\u00eatre g\u00e2t\u00e9 par le succ\u00e8s, la perte de l&rsquo;\u00e9quilibre mental et moral, enfin l&rsquo;impulsion aveugle qui pousse \u00e0 tenter l&rsquo;impossible. La morale de l&rsquo;histoire c&rsquo;est que le succ\u00e8s se m\u00e9rite et qu&rsquo;il faut en rester digne par des actes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, une certaine vigilance, un sens de la mesure \u00e0 ne pas d\u00e9passer, enfin un certain pouvoir de cr\u00e9ation.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">A<b> <\/b>l&rsquo;aspect social du d\u00e9clin des civilisations correspond une rupture \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;\u00e2me. Toynbee \u00e9crit : \u00ab <i>Parmi tous les aspects infiniment multiples de la nature humaine, l&rsquo;\u00e2me est seule capable d&rsquo;\u00eatre le sujet d&rsquo;exp\u00e9riences spirituelles et l&rsquo;auteur d&rsquo;actes spirituels. <\/i>\u00bb Dans la phase de d\u00e9composition des civilisations l&rsquo;\u00e2me ne r\u00e9pond plus de fa\u00e7on cr\u00e9atrice. Sa seule possibilit\u00e9 d\u00e9sormais est d&rsquo;opter pour un comportement actif ou passif. Dans le comportement individuel, l&rsquo;\u00e2me soucieuse de s&rsquo;exprimer, peut choisir l&rsquo;attitude passive de l&rsquo;abandon. Elle laisse libre cours \u00e0 ses inclinations spontan\u00e9es et vit \u00ab <i>selon la nature, dans l&rsquo;esp\u00e9rance illusoire que cette myst\u00e9rieuse d\u00e9esse trouvera dans sa corne d&rsquo;abondance le pr\u00e9sent qui lui restituera sa force cr\u00e9atrice perdue. <\/i>\u00bb L&rsquo;attitude active, qui constitue l&rsquo;autre terme de l&rsquo;alternative, est la volont\u00e9 de ma\u00eetrise de soi. Il s&rsquo;agit de parvenir, par exercice spirituel, (asc\u00e9tisme) \u00e0 dominer la nature et les passions. Dans le comportement social, le dressage et le mim\u00e9tisme sont abandonn\u00e9s pour l&rsquo;attitude passive de d\u00e9sertion ou remplac\u00e9s par l&rsquo;attitude active du martyr. Si nous passons du plan du comportement \u00e0 celui de la sensibilit\u00e9, nous constatons que l&rsquo;\u00e9lan prom\u00e9th\u00e9en qui caract\u00e9rise la croissance s&rsquo;est transform\u00e9 en impulsion de fuite en face des forces du mal et en douloureux sentiments d&rsquo;impuissance. L&rsquo;expression passive de cette situation est le sentiment <i>d&rsquo;aller \u00e0 la d\u00e9rive, <\/i>l&rsquo;expression active <i>la conscience du p\u00e9ch\u00e9. <\/i>Dans le domaine de la sensibilit\u00e9 sociale on voit se perdre <i>le sentiment du style <\/i>que poss\u00e8de toute civilisation en croissance. L&rsquo;\u00e2me s&rsquo;abandonne \u00e0 l&rsquo;informe. On voit se fondre dans le m\u00eame creuset des traditions et des valeurs inconciliables. Le m\u00e9lange des styles a pour effet le syncr\u00e9tisme philosophique et religieux. A cette r\u00e9action passive s&rsquo;oppose la recherche active d&rsquo;un style et d&rsquo;une forme unitaires pour substituer au chaos informe un ordre universel et \u00e9ternel. Comme le comportement et la sensibilit\u00e9, la vie elle-m\u00eame est livr\u00e9e aux tendances dissolvantes. L\u00e0 aussi des alternatives se substituent au mouvement unanime de la croissance. Nous retrouvons ici l&rsquo;opposition des r\u00e9actions violentes et des r\u00e9actions douces. Les r\u00e9actions violentes sont l&rsquo;archa\u00efsme (passif) et le futurisme (actif). Les r\u00e9actions douces sont le d\u00e9tachement (passif) et la transfiguration (active). Toynbee d\u00e9signe sous le nom d&rsquo;archa\u00efsme toutes les actions et les doctrines qui exigent un retour en arri\u00e8re. Dans l&rsquo;archa\u00efsme, ce ne sont plus les personnalit\u00e9s cr\u00e9atrices, mais les esprits des anc\u00eatres qui deviennent les mod\u00e8les, Le futurisme au contraire s&rsquo;ouvre sur l&rsquo;avenir, le transcendant, voire la religion [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote12sym\" name=\"sdfootnote12anc\"><sup>12<\/sup><\/a>].<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La pens\u00e9e de Toynbee a \u00e9volu\u00e9 dans le sens de la religion. Dans les six premiers volumes des <i>\u00c9<\/i><i>tudes <\/i>la religion appara\u00eet comme un moyen, dans les quatre derniers elle appara\u00eet v\u00e9ritablement comme une fin. C<b>&lsquo;est <\/b>dans les six premiers volumes que Toynbee expose sa th\u00e9orie des religions chrysalides, entendant par l\u00e0 que les religions surgissent au d\u00e9clin d&rsquo;une civilisation, groupant en \u00e9glises une partie du prol\u00e9tariat et canalisant pour un temps toute la cr\u00e9ativit\u00e9 qui se r\u00e9veille dans le corps social. Une fois disparue l&rsquo;ancienne soci\u00e9t\u00e9, cette \u00c9glise bourgeonne et donne naissance \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle. Ce qui fut le cas pour le christianisme vis-\u00e0-vis de la civilisation gr\u00e9co-romaine.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">A ce niveau la pens\u00e9e de Toynbee restait sur le plan morphologique. Mais peu \u00e0 peu on assista dans ses conceptions \u00e0 une \u00e9volution qui tient, semble-t-il \u00e0 deux raisons. La premi\u00e8re est qu&rsquo;il d\u00e9couvre des exceptions \u00e0 cette r\u00e8gle : tous les passages de soci\u00e9t\u00e9s m\u00e8res \u00e0 soci\u00e9t\u00e9s filles ne supposent pas la m\u00e9diation d&rsquo;une \u00c9glise universelle. Mais la seconde, de loin la plus importante est que sa perspective m\u00eame change et qu&rsquo;il ne peut plus se contenter pour la religion d&rsquo;un r\u00f4le secondaire. Il s&rsquo;est produit, comme il le dit, un renversement des r\u00f4les. Dor\u00e9navant les civilisations apparaissent au service des religions sup\u00e9rieures, non plus les religions au service des civilisations. Les religions survivent aux soci\u00e9t\u00e9s, et m\u00eame aux soci\u00e9t\u00e9s qu&rsquo;elles ont contribu\u00e9 \u00e0 faire na\u00eetre.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">On peut se demander si subjectivement cette \u00e9volution n&rsquo;a pas eu pour cause la maturation d&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment de sa vie. Toynbee a \u00e9voqu\u00e9 incidemment une exp\u00e9rience religieuse faite par lui au cours de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1936 \u00ab <i>en un temps de maladie physique et de crise spirituelle <\/i>\u00bb. Il lui arriva alors de r\u00eaver pendant un bref instant de sommeil, au cours d&rsquo;une nuit blanche, qu&rsquo;il \u00e9treignait le pied du crucifix qui est suspendu au-dessus du ma\u00eetre-autel de l&rsquo;abbaye d&rsquo;Ampleforth et qu&rsquo;il entendait une voix lui disant : <i>amplexue expecta <\/i><i>(<\/i><i>Tiens bon et attends) <\/i>[<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote13sym\" name=\"sdfootnote13anc\"><sup>13<\/sup><\/a>].<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Toynbee croit non seulement n\u00e9cessaire, mais \u00e9galement possible la r\u00e9conciliation des religions sup\u00e9rieures. Ayant constat\u00e9 la permanence des grandes religions, il \u00e9crit : \u00ab <i>Il<\/i><i> <\/i><i>y a une explication psychologique possible \u00e0 la persistance de <\/i>8 <i>communions sur la plan\u00e8te <\/i><i>(<\/i><i>le confucianisme, les \u00e9coles hinayanienne et mahayonienne du bouddhisme, le zoroastrisme, le juda\u00efsme, le christianisme et l&rsquo;islam). Il est possible que chacune des communions survivantes se trouve avoir une affinit\u00e9 avec une des diverses organisations et orientations possibles de la <\/i><i>Psych\u00e9<\/i><i> humaine. A l&rsquo;heure actuelle, cette explication psychologique ne peut \u00eatre propos\u00e9e qu&rsquo;\u00e0 titre d&rsquo;essai, car l&rsquo;\u00e9tude des types psychologiques entreprise par C. G. Jung est encore au stade de <\/i><i>l&rsquo;<\/i><i>exploration. Mais il est concevable qu&rsquo;une affinit\u00e9 entre l&rsquo;un de ces types psychologiques et l&rsquo;une des communions survivantes puisse \u00eatre l&rsquo;explication de la perp\u00e9tuation de cette foi particuli\u00e8re, en contraste avec le sort de ses premi\u00e8res concurrentes, aujourd&rsquo;hui disparue ; il n&rsquo;est pas inconcevable que la persistance de toutes les communions qui subsistent encore puisse s&rsquo;expliquer, en partie au moins, selon ces donn\u00e9es <\/i>[<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote14sym\" name=\"sdfootnote14anc\"><sup>14<\/sup><\/a>]. \u00bb<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ainsi Toynbee admet comme possible la r\u00e9conciliation des religions sup\u00e9rieures. Il la justifie par de nombreuses citations. C&rsquo;est la parole de saint Paul aux Corinthiens. \u00ab <i>Il y a diversit\u00e9 de don, mais un seul et m\u00eame esprit. <\/i>\u00bb C&rsquo;est le mot de Symnaque : <i>Uno itinere non potest pervertir<\/i><i>e<\/i><i> ad ta<\/i><i>m<\/i><i> grande secretu<\/i><i>m<\/i><i>. <\/i>Il rappelle l&rsquo;exemple des j\u00e9suites en Chine au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et surtout celui du P. Ricci [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote15sym\" name=\"sdfootnote15anc\"><sup>15<\/sup><\/a>]. Pour lui les huit grandes religions contemporaines seraient comme huit variations sur un seul th\u00e8me.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">De ce curieux syncr\u00e9tisme rel\u00e8ve l&rsquo;original final de son livre \u2014 cette longue invocation, renouvel\u00e9e des litanies des saints, au Christ J\u00e9sus, \u00e0 sa M\u00e8re, \u00e0 saint Michel archange, \u00e0 tous les archanges et anges, mais conjointement aussi \u00e0 toutes les divinit\u00e9s des religions sup\u00e9rieures, \u00e0 tous les proph\u00e8tes, \u00e0 tous les sages de tous les pays \u2014 et dont voici, \u00e0 titre d&rsquo;exemple, les premiers versets.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Christ, a<\/i><i>u<\/i><i>di nos<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Christ, Ta<\/i><i>m<\/i><i>mo<\/i><i>u<\/i><i>z, Christ Adonis, Christ Osiris, Christ Balder,<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>\u00e9coute-<\/i><i>n<\/i><i>o<\/i><i>u<\/i><i>s, par quel nom que ce soit nous te b\u00e9nissons<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>d&rsquo;avoir souffert la mort pour notre salut<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Christ Jesu, exaudi nos<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Bouddha Gautama montre-nous le chemin qui nous conduise<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>hors de nos afflictions<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Sancta Dei G\u00e9nitrix, interc\u00e8de pro nobis<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>M\u00e8re Marie, M\u00e8re Isis, M\u00e8re Cyb\u00e8le, M\u00e8re Ishtar, M\u00e8re Kwanynin,<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>aie piti\u00e9 de nous, par quel nom que ce soit nous te<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>b\u00e9nissons d&rsquo;avoir mis notre Sauveur au monde <\/i>[<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote16sym\" name=\"sdfootnote16anc\"><sup>16<\/sup><\/a>]<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">En un mot :<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L&rsquo;humanit\u00e9 est suspendue \u00e0 Dieu. Et Toynbee ne craint pas d&rsquo;\u00e9crire : \u00ab <i>Ainsi au sommet de la pente visible de la falaise en haut de laquelle la cr\u00e9ature est attir\u00e9e par l&rsquo;appel de son Cr\u00e9ateur \u00e0 tenter une ascension p\u00e9rilleuse, nous entrevoyons la main de Dieu se tendant vers le bas pour rencontrer la main dress\u00e9e de l&rsquo;alpiniste en difficult\u00e9 ; et, au point o\u00f9 les mains se rencontrent dans l&rsquo;\u00e9treinte de l&rsquo;Amour, la Loi et la Libert\u00e9 cessent de se distinguer \u00bb.<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Par son \u0153uvre splendide Toynbee rejoint saint Augustin dans sa th\u00e9ologie de l&rsquo;histoire et cela \u00e0 travers la notion de transfiguration. Elle suppose un mod\u00e8le transcendant de l&rsquo;histoire auquel l&rsquo;humanit\u00e9, en son c\u0153ur secr\u00e8tement complice, \u00e9prouverait le besoin de se conformer. Les soci\u00e9t\u00e9s humaines sont vou\u00e9es \u00e0<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">l&rsquo;\u00e9chec aussi longtemps qu&rsquo;elles ne sont qu&rsquo;humaines. Une soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;\u00e9chapperait \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec que si elle pouvait transformer sa nature, passer de l&rsquo;\u00e9tat de soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 celui de communion, plus pr\u00e9cis\u00e9ment de communion des saints. Mais aucune civilisation connue ne s&rsquo;en est jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour, distinctement approch\u00e9e.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Pour que le temporel s&rsquo;accomplisse il faut une double circulation : l&rsquo;\u00e9ternel \u00e9tant voulu \u00e0 travers le temporel et l&rsquo;\u00e9ternel informant le temporel. Comme l&rsquo;a \u00e9crit Chaix Ruy \u00e0 propos de saint Augustin : \u00ab <i>Si l&rsquo;histoire des deux cit\u00e9s s&rsquo;entrem\u00eale dans le cours des si\u00e8cles, comportant d&rsquo;incessants changements et de perp\u00e9tuels \u00e9changes, nul ne pouvant se flatter de poss\u00e9der un statut d\u00e9finitif qui puisse lui garantir son destin, il faut qu&rsquo;un mouvement constant aille du temps \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 et de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 au temps, qu&rsquo;une partie du temps passe dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 par une insertion myst\u00e9rieuse, que l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 soit dans le temps par un pressentiment et une esp\u00e9rance <\/i>\u00bb [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote17sym\" name=\"sdfootnote17anc\"><sup>17<\/sup><\/a>].<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">On peut dire que peut-\u00eatre inspir\u00e9 par l&rsquo;esprit d&rsquo;un Newman, Toynbee a r\u00e9alis\u00e9 avec le maximum d&rsquo;ampleur le v\u0153u d&rsquo;un des plus grands philosophes religieux catholiques du d\u00e9but du si\u00e8cle, l&rsquo;oratorien Lucien Laberthonni\u00e8re qui \u00e9crivait en 1904 : <i>\u00ab Au risque d&rsquo;en scandaliser quelques-uns, nous continuons de regarder comme absolument juste l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;a eue Bossuet, dans le Discours de l&rsquo;histoire universelle, de faire du Christ le centre et la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;histoire et de se servir de l&rsquo;histoire pour mettre en valeur la v\u00e9rit\u00e9 du Christ. Seulement au lieu de donner pour objet \u00e0 l&rsquo;histoire les \u00e9v\u00e9nements ext\u00e9rieurs, la naissance et la chute des Empires, les exploits des grands capitaines et les intuitions des grands politiques, c&rsquo;est la vie m\u00eame de l&rsquo;humanit\u00e9 qu&rsquo;il faut lui donner pour objet, dans cette immense inqui\u00e9tude enfin qui en se renouvelant toujours est toujours la m\u00eame et ne lui permet de trouver le repos nulle part. Et il y aurait lieu de montrer que le Christ est pr\u00e9sent \u00e0 toute cette diversit\u00e9, inconnu, connu ou m\u00e9connu, d\u00e9sir\u00e9, accept\u00e9 ou repouss\u00e9, mais toujours principe et centre de mouvement.<\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>L&rsquo;histoire par la critique devenant de plus en plus une \u00e9tude de l&rsquo;humanit\u00e9 ainsi envisag\u00e9e par le dedans, on peut r\u00eaver pour les Bossuet de l&rsquo;avenir la t\u00e2che de faire, \u00e0 ce point de vue, une nouvelle synth\u00e8se de l&rsquo;humanit\u00e9 dans le Christ et un nouveau discours sur l&rsquo;histoire universelle <\/i>\u00bb [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote18sym\" name=\"sdfootnote18anc\"><sup>18<\/sup><\/a>].<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"right\">L.-J. DELPECH<\/p>\n<div id=\"sdfootnote1\">\n<p>Extrait du site de <a href=\"http:\/\/www.revuedesdeuxmondes.fr\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">la revue des deux mondes<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">____________________________________________________________<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote1anc\" name=\"sdfootnote1sym\">1<\/a><sup>\u0002<\/sup> <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Arnold_Joseph_Toynbee\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">A. Toynbee<\/a> (1889-1975), directeur d&rsquo;\u00e9tudes du Royal Institut of International Affairs et professeur (Research Professor of International History) \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Londres, a publi\u00e9 de 1925 \u00e0 1939 : <i>A Survey of International Affairs, <\/i>seul ou en collaboration. Son ma\u00eetre ouvrage est : <i>A Survey of History <\/i>Oxford University Press,<i> <\/i>3 volumes en 1934, 3 volumes en 1939, 4 volumes en 1954. C&rsquo;est sur cet ouvrage essentiel que se fonde notre \u00e9tude. Un abr\u00e9g\u00e9 des 6 premiers tomes est d\u00fb au professeur D.C. Somervel, 1947, traduction fran\u00e7aise d&rsquo;Elis. Julia : <i>L&rsquo;histoire, <\/i>Gallimard. Biblioth\u00e8que des id\u00e9es, 1951. Des articles et conf\u00e9rences de Toynbee sont r\u00e9unis dans <i>Civilisation on Trial, <\/i>1948, traduction fran\u00e7aise de Ren\u00e9e Villoteau. <i>La civilisation \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve, <\/i>Gallimard, Biblioth\u00e8que des id\u00e9es 1951. <i>The World and the We<\/i><i>s<\/i><i>t, <\/i>1952, traduction fran\u00e7aise de P. du Bos. <i>Le monde et l&rsquo;Occident, <\/i>Descl\u00e9e de Brouwer, 1953. Guerre <i>et civilisation, <\/i>extrait de <i>A Study of History, <\/i>traduction Albert Colnat. Gallimard, 1953. <i>Le christianisme et les autres religions du monde, <\/i>traduction fran\u00e7aise par L\u00e9on Thoores, \u00c9ditions Universitaires, 1959. <i>La religion vue par un historien, <\/i>traduction fran\u00e7aise Marcelle Weil, Biblioth\u00e8que des id\u00e9es, Gallimard 1963. <i>Le changement et la tradition, <\/i>traduction fran\u00e7aise Louis-Jean Calvet, Payot, 1969. On a consult\u00e9 et utilis\u00e9 largement : <i>Diog\u00e8ne<\/i><i>, <\/i>num\u00e9ro sp\u00e9cial n\u00b0 13, 1956. M. Crubellier : <i>Sens de l&rsquo;histoire et religion, <\/i>Descl\u00e9e de Brouwer, 1957. J. Pucelle : <i>Le r\u00e8gne des fins, <\/i>E. Vitte, 1959. <span style=\"font-size: medium;\"><i>L&rsquo;histoire et ses interpr\u00e9tations. <\/i><\/span><span style=\"font-size: medium;\">Entretiens autour d&rsquo;Arnold Toynbee sous la direction de R. Aron, Mouton, 1961.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote2\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote2anc\" name=\"sdfootnote2sym\">2<\/a><sup>\u0002<\/sup> <i>La civilisation \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve, <\/i>ch. I.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote3\">\n<p class=\"sdfootnote\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote3anc\" name=\"sdfootnote3sym\">3<\/a><sup><span style=\"font-size: medium;\">\u0002<\/span><\/sup> <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"><i>Ibid., <\/i><\/span><\/span><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\">p. 12-13.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote4\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote4anc\" name=\"sdfootnote4sym\">4<\/a><sup>\u0002<\/sup><span lang=\"en-US\"> Ibid., p. 15.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote5\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote5anc\" name=\"sdfootnote5sym\">5<\/a><sup>\u0002<\/sup><span lang=\"en-US\"> Ibid., p. 15.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote6\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote6anc\" name=\"sdfootnote6sym\">6<\/a><sup>\u0002<\/sup> Ibid., p. 16.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote7\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote7anc\" name=\"sdfootnote7sym\">7<\/a><sup>\u0002<\/sup> Ibid., p. 17.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote8\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote8anc\" name=\"sdfootnote8sym\">8<\/a><sup>\u0002<\/sup> Paru<i> <\/i>en 1919. Traduction fran\u00e7aise, 2 volumes, Gallimard. 1931.<\/span><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div id=\"sdfootnote9\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote9anc\" name=\"sdfootnote9sym\">9<\/a><sup><span style=\"font-size: medium;\">\u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-size: medium;\"> Ibid., p. 20. Il est \u00e0 noter qu&rsquo;aucun des commentateurs de Toynbee n&rsquo;a not\u00e9 son rattachement aux conceptions de C.G. Jung.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote10\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote10anc\" name=\"sdfootnote10sym\">10<\/a><sup><span style=\"font-size: medium;\">\u0002<\/span><\/sup> <span style=\"font-size: medium;\"><i>Ibid., <\/i><\/span><span style=\"font-size: medium;\">p. 20.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote11\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote11anc\" name=\"sdfootnote11sym\">11<\/a><sup><span style=\"font-size: medium;\">\u0002<\/span><\/sup><span style=\"font-size: medium;\"> Selon Portmann, en effet, cette aptitude \u00e0 la riposte serait constitu\u00e9e de la nature biologique de l&rsquo;homme <\/span><span style=\"font-size: medium;\"><i>Eranos Jahrbr<\/i><\/span><span style=\"font-size: medium;\"><i>\u00fc<\/i><\/span><span style=\"font-size: medium;\"><i>ch, <\/i><\/span><span style=\"font-size: medium;\">tome 15, 1948, p. 40 sq.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote12\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote12anc\" name=\"sdfootnote12sym\">12<\/a> <i>L&rsquo;histoire, <\/i>ch. 19, parag. 8 \u00e0 11.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote13\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote13anc\" name=\"sdfootnote13sym\">13<\/a> <span style=\"font-size: medium;\"><i>\u00c9tudes<\/i><\/span> <span style=\"font-size: medium;\"><i>d&rsquo;histoire, <\/i><\/span><span style=\"font-size: medium;\">tome 9, p. 634 \u00e0 635.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote14\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote14anc\" name=\"sdfootnote14sym\">14<\/a> <i>La religion, <\/i>p. 143.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote15\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote15anc\" name=\"sdfootnote15sym\">15<\/a> <i>Le monde et l&rsquo;Occident, <\/i>ch. 4.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote16\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote16anc\" name=\"sdfootnote16sym\">16<\/a> <i>\u00c9tudes<\/i><i> d&rsquo;histoire, <\/i>tome X, p. 143-144.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote17\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote17anc\" name=\"sdfootnote17sym\">17<\/a> <i>La Cit\u00e9 de Dieu et la structure du temps dans <\/i>Augustinus <i>Magister, <\/i>tome II, p. 926-927.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote18\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote18anc\" name=\"sdfootnote18sym\">18<\/a> <i>Essai de philosophie religieuse, <\/i>Lethielleux, 1904, p. 171.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Extrait de la revue des deux mondes. Juin 1971) Arnold Toynbee [1] est n\u00e9 \u00e0 Londres en 1889 d&rsquo;un p\u00e8re historien et d&rsquo;une m\u00e8re qui avait appartenu \u00e0 la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration de femmes universitaires. Il fut mari\u00e9 avec Rosalind, fille de l&rsquo;historien Gilbert Murray (1913). 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