{"id":17815,"date":"2018-08-09T02:24:10","date_gmt":"2018-08-09T01:24:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=17815"},"modified":"2018-08-09T02:24:10","modified_gmt":"2018-08-09T01:24:10","slug":"zen-pour-loccident-par-william-barrett","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/zen-pour-loccident-par-william-barrett\/","title":{"rendered":"Zen pour l&rsquo;occident par William Barrett"},"content":{"rendered":"<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le bouddhisme zen offre de prime abord un aspect si bizarre et si irrationnel, mais aussi si color\u00e9 et si attrayant que certains Occiden\u00adtaux lui d\u00e9nient au premier regard toute signification tandis que d&rsquo;autres, s\u00e9duits par ses apparences, le consid\u00e8rent d&rsquo;une mani\u00e8re toute frivole et superficielle. Ces deux attitudes sont \u00e9galement regret\u00adtables. En fait, ainsi que l&rsquo;a montr\u00e9 le docteur Suzuki, le Zen est une forme essentielle du bouddhisme et le bouddhisme est l&rsquo;une des exp\u00e9\u00adriences les plus importantes de l&rsquo;histoire humaine, un fait dont nous, Occidentaux, n&rsquo;avons probablement pas encore pleinement saisi la port\u00e9e. Il faut rappeler ici combien r\u00e9cente est notre tentative de connaissance de l&rsquo;Orient. Un si\u00e8cle seulement nous s\u00e9pare de Scho\u00adpenhauer, le premier philosophe occidental qui ait essay\u00e9 d&rsquo;interpr\u00e9ter le message du bouddhisme, en se fondant sur de m\u00e9diocres traductions qui expliquent ses erreurs. Depuis, les \u00e9tudes orientales ont fait un grand pas, mais l&rsquo;Occident reste influenc\u00e9 par un curieux et paradoxal \u00ab provincialisme \u00bb : cette civilisation qui a explor\u00e9 tous les coins du globe s&rsquo;est montr\u00e9e \u00e9tonnamment r\u00e9ticente \u00e0 confronter ses propres pr\u00e9jug\u00e9s avec la sagesse des peuples non occidentaux. M\u00eame aujour\u00add&rsquo;hui, alors que les journaux et la t\u00e9l\u00e9vision ne cessent de proclamer que \u00ab le monde est un \u00bb, nous sommes enclins \u00e0 entendre seulement par l\u00e0 que toute la plan\u00e8te est soumise \u00e0 la technologie et aux moyens de communication modernes, sans para\u00eetre nous aviser que le slogan en question pourrait bien impliquer aussi la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;un dialogue avec nos fr\u00e8res d&rsquo;Orient.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Je consid\u00e8re quant \u00e0 moi comme une chance extraordinaire d&rsquo;avoir d\u00e9couvert (presque par hasard), il y a quelques ann\u00e9es, les \u0153uvres de D. T. Suzuki. J&rsquo;insiste sur le mot \u00ab chance \u00bb, parce que je ne suis pas un orientaliste professionnel, et mon int\u00e9r\u00eat pour les \u00e9crits de Suzuki tient essentiellement \u00e0 ce qu&rsquo;ils m&rsquo;ont \u00e9clair\u00e9 sur mes propres probl\u00e8mes. J&rsquo;y vois une preuve du fait que le message du Zen r\u00e9pond \u00e0 un besoin pour les Occidentaux. Il existe aujourd&rsquo;hui de nombreux ouvrages de valeur sur le bouddhisme, mais ce qui fait le caract\u00e8re exceptionnel de l&rsquo;\u0153uvre de Suzuki (non seulement parmi les commentateurs du boud\u00addhisme mais plus g\u00e9n\u00e9ralement parmi les auteurs religieux de ce temps), c&rsquo;est qu&rsquo;il part de l&rsquo;id\u00e9e que le bouddhisme est une doctrine vivante, dont l&rsquo;origine remonte \u00e0 l&rsquo;illumination de Gautama il y a quelque 2500 ans, qui s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e et enrichie depuis et qui ne cesse d&rsquo;\u00eatre vivante et de s&rsquo;enrichir. De l\u00e0 l&rsquo;extraordinaire vitalit\u00e9, l&rsquo;extraordinaire fra\u00eecheur de ses \u00e9crits, qui sont tels que si, apr\u00e8s eux, on se reporte aux autres ouvrages consacr\u00e9s au bouddhisme, ceux-ci paraissent lui emprunter une vie nouvelle. Suzuki s&rsquo;est profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9 de bouddhisme chinois, et l&rsquo;esprit chinois, pratique et concret, fournit probablement aux Occidentaux une voie d&rsquo;acc\u00e8s au bouddhisme plus ais\u00e9e que l&rsquo;imagination m\u00e9taphysique profuse des Indiens. Comme dit le vieil axiome chinois, une image vaut un million de mots, et ce g\u00e9nie chinois du concret trouve peut-\u00eatre sa plus haute illustration dans les anecdotes, les paradoxes et les po\u00e8mes des Ma\u00eetres du Zen. Les Occidentaux croient g\u00e9n\u00e9ralement que la pens\u00e9e religieuse et philosophique de la Chine se r\u00e9duit \u00e0 deux noms, Lao-tseu et Confu\u00adcius ; Suzuki nous montre que certaines des grandes figures du boud\u00addhisme chinois furent au moins \u00e9gales \u00e0 ces deux-l\u00e0. Et si ses \u0153uvres se bornaient \u00e0 cela, elles n&rsquo;en seraient pas moins importantes, en nous r\u00e9v\u00e9lant ce grand chapitre de l&rsquo;histoire du bouddhisme, pratiquement ignor\u00e9e jusqu&rsquo;ici.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Mais ces vieux ma\u00eetres de l&rsquo;Orient ont-ils autre chose \u00e0 nous dire, \u00e0 nous qui appartenons \u00e0 l&rsquo;Occident moderne ? Certes oui, et beaucoup selon moi \u2014 parce que nous n&rsquo;avons pris conscience que r\u00e9cemment de certaines r\u00e9alit\u00e9s de la vie, famili\u00e8res depuis des si\u00e8cles aux Orientaux.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Ce que nous appelons la tradition occidentale est le fruit de deux influences majeures, l&rsquo;influence h\u00e9bra\u00efque et l&rsquo;influence grecque. Toutes deux sont impr\u00e9gn\u00e9es d&rsquo;un esprit profond\u00e9ment dualiste \u2014 \u00adc&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elles divisent la r\u00e9alit\u00e9 en deux parties s&rsquo;opposant l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre. Pour les H\u00e9breux, cette division est d&rsquo;ordre \u00e0 la fois religieux et moral. Dieu transcende le monde, est absolument distinct de lui, et d\u00e8s lors il y a dualisme entre Dieu et la cr\u00e9ature, la Loi morale et ses serviteurs faillibles, l&rsquo;esprit et la chair. Les Grecs, eux, divisent la r\u00e9alit\u00e9 sur le plan intellectuel. Platon (dont Whitehead a soulign\u00e9 que 2500 ans de philosophie occidentale ne sont qu&rsquo;un long appendice) partage nettement en deux la r\u00e9alit\u00e9 : il y a d&rsquo;une part le monde de l&rsquo;intelligence, d&rsquo;autre part le monde des sens. La grande \u0153uvre des Grecs a \u00e9t\u00e9 de d\u00e9finir l&rsquo;id\u00e9al rationaliste de l&rsquo;homme, mais ce faisant, Platon et Aristote n&rsquo;ont pas seulement fait de la raison la plus haute et la plus noble fonction humaine, ils sont all\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 faire d&rsquo;elle le centre m\u00eame de notre personnalit\u00e9. Les Orientaux n&rsquo;ont jamais suc\u00adcomb\u00e9 \u00e0 cette erreur : en pla\u00e7ant l&rsquo;intuition au-dessus de la raison, ils ont donn\u00e9 \u00e0 la personnalit\u00e9 un centre o\u00f9 s&rsquo;abolit la contradiction conflictuelle entre la raison et l&rsquo;irrationnel, l&rsquo;intelligence et les sens, l&rsquo;\u00e9thique et la nature. Nous autres Occidentaux, h\u00e9ritiers des dua\u00adlismes en question, nous leur sommes soumis : aux H\u00e9breux nous devons une conscience irrationnellement malheureuse, aux Grecs un rationalisme excessif, source de contradictions sans fin. De l&rsquo;une et de l&rsquo;autre, l&rsquo;esprit moderne s&rsquo;accommode de moins en moins.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">La chr\u00e9tient\u00e9, au moyen \u00e2ge, vivait encore dans le monde rationnel de la pens\u00e9e grecque. L&rsquo;univers de saint Thomas d&rsquo;Aquin est le m\u00eame univers de carton que celui d&rsquo;Aristote, \u00e9triqu\u00e9 et fig\u00e9, o\u00f9 chaque chose occupe sa place logique dans la hi\u00e9rarchie absolue de l&rsquo;\u00catre. Lorsque nous passons de ces univers humanis\u00e9s \u00e0 la pens\u00e9e indienne, nous sommes d&rsquo;abord frapp\u00e9s par la vision de vastes espaces, d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9s sans fin, d&rsquo;une succession d&rsquo;univers en regard desquels l&rsquo;homme appa\u00adra\u00eet minuscule et d\u00e9risoire. Nous nous avisons alors que ce sont l\u00e0 l&rsquo;Espace et le Temps tels que les con\u00e7oit l&rsquo;astronomie moderne, et la pens\u00e9e indienne nous semble d\u00e9j\u00e0 moins \u00e9trang\u00e8re. L&rsquo;\u00e9minent th\u00e9olo\u00adgien protestant Paul Tillich voit dans la prise de conscience de l&rsquo;absurde, du manque de signification, l&rsquo;exp\u00e9rience capitale de l&rsquo;homme moderne : perdu dans l&rsquo;immensit\u00e9 de l&rsquo;univers, cet homme commence \u00e0 se dire que sa propre existence et celle de l&rsquo;univers lui-m\u00eame sont d\u00e9nu\u00e9es de sens. Reprenant la formule c\u00e9l\u00e8bre de Nietzsche, Tillich constate que le Dieu des d\u00e9istes est mort, et que l&rsquo;homme occi\u00addental doit trouver un Dieu au-del\u00e0 du d\u00e9isme, celui que propose la th\u00e9ologie rationnelle n&rsquo;\u00e9tant plus acceptable. Du point de vue du catholique moyen\u00e2geux (et il en subsiste encore de nombreux sp\u00e9cimens), les pr\u00e9misses m\u00eames de la pens\u00e9e bouddhiste sembleraient d\u00e9nu\u00e9es de sens ; elles aussi sont difficiles et rebutantes, mais elles sont beaucoup plus proches de l&rsquo;esprit moderne.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Dans la science elle-m\u00eame, notre rationalisme traditionnel est aujourd&rsquo;hui s\u00e9rieusement \u00e9branl\u00e9. La physique et les math\u00e9matiques modernes sont devenues paradoxales, ont atteint un stade o\u00f9 la fron\u00adti\u00e8re entre raison et paradoxe est difficile \u00e0 pr\u00e9ciser. Il y a cent cin\u00adquante ans, Kant tenta de montrer que la raison avait des limites ind\u00e9passables. On pouvait s&rsquo;attendre que le positivisme occidental ne souscrirait \u00e0 cette affirmation que lorsque la science en faisait la preuve. Or la science de notre si\u00e8cle a rejoint Kant : presque dans le m\u00eame temps, le physicien Heisenberg et le math\u00e9maticien G\u00f6del ont montr\u00e9 ses limites \u00e0 la raison humaine, le premier en nous laissant entrevoir une nature chaotique et irrationnelle, le second en \u00e9branlant la conviction selon laquelle, depuis Pythagore, les math\u00e9matiques fondent en v\u00e9rit\u00e9 les assertions les plus absolues du rationalisme. Il appara\u00eet ainsi aujourd&rsquo;hui que m\u00eame dans sa science la plus pr\u00e9cise, dans cette province o\u00f9 sa raison lui semblait omnipotente, l&rsquo;homme ne peut d\u00e9passer ses limites essentielles : tout syst\u00e8me math\u00e9matique qu&rsquo;il construit est vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;imperfection. Les math\u00e9matiques sont pareilles \u00e0 un navire au milieu de l&rsquo;oc\u00e9an, dont les voies d&rsquo;eau (c&rsquo;est-\u00e0-dire les paradoxes) ont \u00e9t\u00e9 provisoirement colmat\u00e9es, mais sans que notre raison puisse garantir qu&rsquo;il ne s&rsquo;en produira pas d&rsquo;autres ailleurs. Le fait que cette incertitude se manifeste dans un domaine qui, jusqu&rsquo;ici, \u00e9tait en quelque sorte la citadelle de la raison marque un tournant dans la pens\u00e9e occidentale. L&rsquo;\u00e9tape suivante pourrait \u00eatre la reconnaissance de la nature essentiellement paradoxale de la raison elle-m\u00eame.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Cette \u00e9tape, certains philosophes modernes l&rsquo;ont d\u00e9j\u00e0 franchie. Un ami de Martin Heidegger, le philosophe le plus original et le plus influent de l&rsquo;Europe d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, me disait que, lui rendant un jour visite, il le trouva plong\u00e9 dans la lecture d&rsquo;un livre de Suzuki.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\">\u2014 <span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Si je comprends bien la pens\u00e9e de Suzuki, dit Heidegger \u00e0 son visiteur, voil\u00e0 ce que j&rsquo;ai essay\u00e9 de dire dans tout ce que j&rsquo;ai \u00e9crit.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Cette r\u00e9flexion traduisait peut-\u00eatre l&rsquo;enthousiasme l\u00e9g\u00e8rement exa\u00adg\u00e9r\u00e9 d&rsquo;un homme d\u00e9couvrant dans le livre d&rsquo;un autre certaines de ses pens\u00e9es : la philosophie de Heidegger est, par son accent et ses sources, profond\u00e9ment occidentale et elle contient beaucoup de choses qui ne sont pas dans le Zen \u2014 mais il y a aussi plus de choses encore dans le Zen qui ne sont pas dans la philosophie de Heidegger. Pourtant, en d\u00e9pit de leurs sources tr\u00e8s diff\u00e9rentes, il y a entre celle-ci et celui-l\u00e0 des correspondances assez troublantes. Car, apr\u00e8s tout, le message ultime de Heidegger n&rsquo;est-il pas que la philosophie occidentale est une vaste erreur, le r\u00e9sultat d&rsquo;une dichotomie intellectuelle qui a coup\u00e9 l&rsquo;homme de son unit\u00e9 avec l&rsquo;\u00catre lui-m\u00eame comme de son \u00catre propre ? Cette erreur commence (chez Platon) avec la localisation de la v\u00e9rit\u00e9 dans l&rsquo;intelligence. Le monde de la nature en devient un monde d&rsquo;objets dress\u00e9s contre l&rsquo;esprit et qu&rsquo;il appartient \u00e0 la science et \u00e0 la technique de r\u00e9gir. Vingt-cinq si\u00e8cles de m\u00e9taphysique occidentale ont conduit de l&rsquo;intellectualisme platonicien \u00e0 la Volont\u00e9 de Puissance nietzs\u00adch\u00e9enne ; concurremment, l&rsquo;homme est devenu en fait le ma\u00eetre technologique de la plan\u00e8te, mais la conqu\u00eate de la nature l&rsquo;a \u00e9loign\u00e9 davantage encore de l&rsquo;\u00catre lui-m\u00eame, de son \u00catre propre, le livrant \u00e0 une volont\u00e9 de puissance toujours plus grande et toujours plus exigeante. La devise qu&rsquo;il a adopt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;\u00catre est en somme \u00ab Diviser pour r\u00e9gner \u00bb \u2014 ce qui est fort loin du conseil de la sagesse. Heidegger nous dit obstin\u00e9ment que l&rsquo;Occident traditionnel est arriv\u00e9 au terme d&rsquo;un cycle. On peut en d\u00e9duire que lui-m\u00eame a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9 cette tradition. Est-ce pour rejoindre la tradition de l&rsquo;Orient ? Il me semble en tout cas qu&rsquo;il se soit sensiblement rapproch\u00e9 du Zen.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Parall\u00e8lement \u00e0 cette \u00e9volution des modes de pens\u00e9e occidentaux en mati\u00e8re de science et de philosophie, notre art moderne semble marqu\u00e9 par de tr\u00e8s nouveaux modes de sentir. Le moins qu&rsquo;on puisse dire \u00e0 ce sujet est que cet art moderne repr\u00e9sente, aux yeux des esprits conser\u00advateurs, un objet de scandale, une rupture avec la tradition et les canons rationnels de l&rsquo;art d&rsquo;Occident, d\u00e9sormais incapables de nourrir les esprits cr\u00e9ateurs. Le moule s&rsquo;est bris\u00e9, sous l&rsquo;effet d&rsquo;une pression int\u00e9rieure. Notre peinture s&rsquo;est lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;espace tri-dimensionnel, royaume classique de l&rsquo;homme occidental ; elle s&rsquo;est d\u00e9tach\u00e9e de l&rsquo;objet, image supr\u00eame de l&rsquo;extraversion de l&rsquo;homme occidental ; elle est devenue subjective, contrairement \u00e0 tous les principes de la vie occidentale. Tout cela exprime-t-il seulement un malaise et une r\u00e9volte \u2014 ou fait-il voir l&rsquo;annonce de l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un esprit diff\u00e9rent ? Dans le pass\u00e9, les nouveaux styles picturaux ont souvent eu ce caract\u00e8re proph\u00e9tique. En litt\u00e9rature, bien s\u00fbr, l&rsquo;\u00e9crivain peut s&rsquo;exprimer en clair l\u00e0-dessus, et un D. H. Lawrence ne s&rsquo;est pas priv\u00e9 de condamner le rationalisme exsangue de l&rsquo;Occident. Il est significatif que ses ser\u00admons contre l&rsquo;intellectualisme et le foss\u00e9 qu&rsquo;il creuse entre l&rsquo;homme et la nature nous fassent penser \u00e0 la doctrine du \u00ab non mental \u00bb formul\u00e9e par le bouddhisme zen dix si\u00e8cles avant lui. Pourtant, \u00e0 la diff\u00e9rence de Lawrence, les Ma\u00eetres du Zen ont d\u00e9velopp\u00e9 cette doctrine sans tomber dans le primitivisme et le culte du sang. Mais il faut dire en faveur de Lawrence que sa culture ne lui \u00e9tait en la mati\u00e8re d&rsquo;aucun secours et qu&rsquo;il dut se contenter de t\u00e2tonner, tout seul, dans l&rsquo;obscurit\u00e9.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Prenons un autre exemple litt\u00e9raire, o\u00f9 il n&rsquo;est question ni de pr\u00eache ni de th\u00e8se. L&rsquo;\u0153uvre la plus importante de la prose anglaise de ce si\u00e8cle est probablement Ulysse de James Joyce. Or ce livre est si profon\u00add\u00e9ment \u00ab oriental \u00bb que le grand psychologue C. G. Jung y voyait la \u00ab Bible \u00bb nouvelle dont avaient besoin les peuples blancs. Joyce a r\u00e9duit en miettes l&rsquo;esth\u00e9tique classique qui pr\u00e9tendait faire de la Beaut\u00e9 une cat\u00e9gorie \u00e0 part de la r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 jamais s\u00e9par\u00e9e des cat\u00e9go\u00adries oppos\u00e9es, la Laideur ou le Sordide. Ulysse, comme l&rsquo;esprit oriental, r\u00e9unit ces contraires : la lumi\u00e8re et l&rsquo;obscurit\u00e9, le beau et le laid, le sublime et le banal. Le principe spirituel de cette \u0153uvre est une accep\u00adtation de la vie qu&rsquo;aucun dualisme (moral ou esth\u00e9tique) ne saurait envisager.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Tous ces exemples que j&rsquo;ai cit\u00e9s \u2014 en mati\u00e8re de science, de philosophie, d&rsquo;art \u2014 pourraient \u00eatre encore multipli\u00e9s. Ils constituent finalement un ensemble de \u00ab co\u00efncidences \u00bb si impressionnant qu&rsquo;il nous oblige \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Lorsque des \u00e9v\u00e9nements suivent un cours aussi parall\u00e8le, lorsqu&rsquo;ils se produisent en si grand nombre, en m\u00eame temps et dans des domaines aussi divers, il devient malais\u00e9 de les consid\u00e9rer comme de simples \u00ab co\u00efncidences \u00bb sans signification, et il faut bien y voir des sympt\u00f4mes r\u00e9v\u00e9lateurs. Ce sont en l&rsquo;occurrence des sympt\u00f4mes du fait que l&rsquo;Occident commence \u00e0 prendre conscience de la r\u00e9alit\u00e9 de ce qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme son \u00ab contraire \u00bb. Dans ce nouveau climat, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;il porte \u00e0 une chose telle que le bouddhisme zen ne saurait plus \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un caprice ou comme le go\u00fbt de l&rsquo;exotisme, car il s&rsquo;agit cette fois du pain quotidien de l&rsquo;esprit.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Ce qui est grave dans l&rsquo;\u00e9volution dont nous avons parl\u00e9, c&rsquo;est qu&rsquo;elle concerne les parties les plus hautes et les plus profondes de notre culture, mais que, dans les zones interm\u00e9diaires, les choses suivent un cours inchang\u00e9. En d\u00e9pit des d\u00e9couvertes de ses artistes, de ses philosophes et de ses savants, l&rsquo;Occident \u2014 dans sa vie quotidienne, ext\u00e9rieure, en tout cas \u2014 est toujours aussi \u00ab occidental \u00bb, sinon plus. On accumule les inventions pratiques, le mode de vie am\u00e9ricain ou russe envahit le globe, les techniques de la vie quotidienne deviennent plus astucieuses et plus faciles chaque ann\u00e9e. Tout cela ne fait qu&rsquo;accuser les contradictions dont souffre l&rsquo;homme occidental \u2014 et \u00e0 pr\u00e9sent que sa technologie lui permet de disposer de la bombe H, il a m\u00eame acquis le pouvoir de se d\u00e9truire et de faire sauter la plan\u00e8te&#8230;<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Le simple bon sens semblerait d\u00e8s lors lui conseiller de tourner un peu ses regards vers l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Les consid\u00e9rations qui pr\u00e9c\u00e8dent n&rsquo;ont rien \u00e0 voir avec le Zen lui-m\u00eame. Ou plut\u00f4t \u2014 pour dire les choses de la mani\u00e8re abrupte qu&rsquo;affectionne le Zen \u2014 c&rsquo;est le Zen qui n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec elles. Elles traitent des abstractions complexes de l&rsquo;intelligence (la philosophie, la culture, la science et le reste) alors que ce que le Zen cherche par\u00addessus tout, ce sont les choses concr\u00e8tes et simples qui se trouvent au-del\u00e0 des complexit\u00e9s enchev\u00eatr\u00e9es de l&rsquo;intellectualisme. Le Zen est le concret lui-m\u00eame. Le Zen \u00e9vite les abstractions, ou ne s&rsquo;en sert que pour les d\u00e9passer. M\u00eame lorsque le Zen prend parti contre l&rsquo;abstrac\u00adtion, il le fait concr\u00e8tement : lorsque le Grand Ma\u00eetre Tokusan conna\u00eet l&rsquo;illumination, il ne se contente pas de d\u00e9noncer sagement la mis\u00e8re de la pens\u00e9e conceptuelle, mais il br\u00fble ses livres et d\u00e9clare : \u00ab Toute notre connaissance des abstractions de la philosophie n&rsquo;a pas plus d&rsquo;impor\u00adtance qu&rsquo;un cheveu dans l&rsquo;immensit\u00e9 du ciel. \u00bb Que le lecteur occi\u00addental m\u00e9dite un instant cette image&#8230; Et lorsqu&rsquo;un autre Ma\u00eetre du Zen constate la difficult\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;une des questions du Zen (ce qui \u00e9quivaut \u00e0 r\u00e9soudre l&rsquo;\u00e9nigme de l&rsquo;existence elle-m\u00eame), il ne se contente pas de souligner cette difficult\u00e9, mais il dit : \u00ab C&rsquo;est un peu comme si un moustique essayait de piquer un taureau de fer. \u00bb La force de cette image tient \u00e0 ce qu&rsquo;elle exprime une signification qui va au-del\u00e0 de la simple conceptualisation.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">C&rsquo;est ce caract\u00e8re concret de l&rsquo;expression, cette extraordinaire pro\u00adfusion d&rsquo;images et d&rsquo;exemples, qui font le prix du Zen pour l&rsquo;Occiden\u00adtal nourri d&rsquo;une culture trop abstraite. Mais il aurait tort d&rsquo;imaginer qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 seulement de proc\u00e9d\u00e9s litt\u00e9raires ou de figures de style. Le langage du Zen ne fait qu&rsquo;un avec son objet. Le Zen s&rsquo;exprime concr\u00e8tement parce qu&rsquo;il s&rsquo;int\u00e9resse aux faits et non aux th\u00e9ories, aux r\u00e9alit\u00e9s et non \u00e0 ces p\u00e2les substituts de la r\u00e9alit\u00e9 que sont nos concepts. Le mot \u00ab fait \u00bb sugg\u00e8re peut-\u00eatre \u00e0 l&rsquo;esprit occidental une chose pure\u00adment quantitative ou statistique, c&rsquo;est-\u00e0-dire encore une chose abstraite et sans vie. Pour le Zen, les faits sont choses vivantes et concr\u00e8tes et, \u00e0 cet \u00e9gard, il pourrait \u00eatre d\u00e9fini comme un radicalisme intuitif (pour autant qu&rsquo;une d\u00e9finition de ce genre ait une raison d&rsquo;\u00eatre). Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une simple philosophie de l&rsquo;intuition, comme celle de Bergson \u2014 encore que le Zen s&rsquo;accorde avec Bergson pour dire que l&rsquo;intelligence conceptuelle est incapable d&rsquo;atteindre la r\u00e9alit\u00e9 \u2014 mais d&rsquo;une intuition en acte. Le Zen consid\u00e8re que la pens\u00e9e et la sen\u00adsation tiennent leur \u00ab \u00eatre \u00bb m\u00eame de l&rsquo;intuition, qui est leur mode de vie essentiel ; nous ne voyons avec nos yeux que dans la mesure o\u00f9 nous voyons aussi (f\u00fbt-ce \u00e0 notre insu) avec notre \u00ab troisi\u00e8me \u0153il \u00bb, l&rsquo;\u0153il de l&rsquo;intuition. D\u00e8s lors, tous les faits sensoriels ont une valeur pour le Zen, pour autant qu&rsquo;ils servent \u00e0 \u00e9veiller le troisi\u00e8me \u0153il, et nous trouvons dans la litt\u00e9rature zen des exemples d&rsquo;illumination dont les plus extraordinaires se rattachent aux objets les plus humbles. Finalement tout langage sert \u00e0 montrer : nous usons du langage pour d\u00e9signer ce qui est au-del\u00e0 du langage, pour atteindre au concret au-del\u00e0 des concepts. Le moine demande au Ma\u00eetre : \u00ab Comment puis-je m&rsquo;engager sur la Voie ? \u00bb et le Ma\u00eetre, lui montrant le torrent qui coule, r\u00e9pond : \u00ab Entends-tu le bruit de ce torrent ? L\u00e0 est la porte&#8230; \u00bb Le Ma\u00eetre et le moine marchent dans la montagne, et le Ma\u00eetre demande : \u00ab Sens-tu l&rsquo;odeur du laurier ? \u00bb \u2014 \u00ab Oui \u00bb, dit le moine. \u2014 \u00ab Dans ce cas, je n&rsquo;ai rien \u00e0 t&rsquo;apprendre \u00bb, dit le Ma\u00eetre.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Lorsqu&rsquo;il donne ainsi au faux vivant la pr\u00e9pond\u00e9rance sur l&rsquo;id\u00e9e abstraite, le Zen est fid\u00e8le \u00e0 l&rsquo;enseignement essentiel du Bouddha. Bouddha se souciait peu des philosophes : il y en avait d\u00e9j\u00e0, dit-on, soixante-trois \u00e9coles de son temps et il avait eu l&rsquo;occasion, en obser\u00advant leurs querelles, de se rendre compte \u00e0 quel point l&rsquo;esprit humain peut se laisser emprisonner dans le labyrinthe de l&rsquo;intellectualisme. Aussi bien le Zen n&rsquo;est-il pas une philosophie \u2014 il est bon d&rsquo;en avertir le lecteur occidental \u2014 bien qu&rsquo;il soit nourri de la haute philosophie du bouddhisme mahayaniste. En effet, bien que Bouddha ait commenc\u00e9 par s&rsquo;opposer aux philosophes, le bouddhisme, au cours de son histoire, donna naissance \u00e0 l&rsquo;une des philosophies les plus profondes qui existent. Il n&rsquo;y a pas l\u00e0 contradiction avec la pens\u00e9e originelle de son fondateur, car la philosophie bouddhiste a un tout autre objet que la philosophie occidentale : le bouddhisme voit dans la philosophie uni\u00adquement un moyen pour lib\u00e9rer le philosophe de la prison concep\u00adtuelle ; c&rsquo;est en quelque sorte une philosophie de la non-philosophie, une philosophie tendant \u00e0 la n\u00e9gation de la philosophie. Pour Platon, la philosophie est une discipline qui nous conduit du monde inf\u00e9rieur au monde sup\u00e9rieur, du monde des sens au monde des id\u00e9es ; pour le bouddhiste, la philosophie devrait nous conduire au-del\u00e0 du monde de l&rsquo;intellect, c&rsquo;est-\u00e0-dire en fait nous ramener dans le monde r\u00e9el en nous faisant retrouver son indivisible totalit\u00e9. Telle est la conception que le Zen se fait, au d\u00e9part, de la philosophie \u2014 mais il va plus loin que sa simple formulation et en fait un usage pratique et concret.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Cette passion du fait vivant explique, chez les Ma\u00eetres du Zen, cette qualit\u00e9 qui semble particuli\u00e8rement insolite \u00e0 l&rsquo;Occidental : leur supr\u00eame sens du concret. \u00ab Qu&rsquo;est-ce que le Tao (la Voie, la v\u00e9rit\u00e9) ? \u00bb demande le disciple. \u00ab Ton esprit de chaque jour \u00bb, r\u00e9pond le Ma\u00eetre \u2014 et il d\u00e9veloppe ainsi sa pens\u00e9e : \u00ab Quand j&rsquo;ai faim, je mange ; quand je suis fatigu\u00e9, je dors. \u00bb Surpris, le disciple interroge encore : \u00ab N&rsquo;est-ce pas l\u00e0 ce que chacun fait ? \u00bb \u2014 \u00ab Non, r\u00e9plique le Ma\u00eetre : la plupart des \u00eatres ne sont jamais pleinement pr\u00e9sents dans ce qu&rsquo;ils font lorsqu&rsquo;ils mangent, ils ont l&rsquo;esprit pr\u00e9occup\u00e9 par mille autres choses ; lorsqu&rsquo;ils dorment, ils ne dorment pas vraiment. L&rsquo;homme vraiment accompli se reconna\u00eet \u00e0 ce qu&rsquo;il n&rsquo;a plus l&rsquo;esprit divis\u00e9. \u00bb Ce positivisme du Zen s&rsquo;exprime encore dans un autre propos apparemment para\u00addoxal : \u00ab Avant que tu n&rsquo;aies \u00e9tudi\u00e9 le Zen, les montagnes sont des montagnes et les rivi\u00e8res des rivi\u00e8res ; pendant que tu l&rsquo;\u00e9tudies, les montagnes ne sont plus des montagnes ni les rivi\u00e8res des rivi\u00e8res ; mais une fois que tu as connu l&rsquo;Illumination, les montagnes sont \u00e0 nouveau des montagnes et les rivi\u00e8res des rivi\u00e8res. \u00bb Le r\u00e9cit de leurs luttes acharn\u00e9es pour atteindre \u00e0 l&rsquo;Illumination nous enseigne que cet \u00e9tat d&rsquo;esprit des Ma\u00eetres du Zen n&rsquo;est pas chose ais\u00e9e \u00e0 acqu\u00e9rir : ce sont en fait des personnages intr\u00e9pides qui ont franchi les montagnes et les rivi\u00e8res, les torrents et les ab\u00eemes de l&rsquo;esprit, pour revenir seuls et tout entiers aux choses les plus banales de la vie quotidienne. L&rsquo;exemple le plus proche de cette aventure que nous propose l&rsquo;Occi\u00addent est, \u00e0 mon sens, l&rsquo;admirable parall\u00e8le kierkegaardien entre le Che\u00advalier de la R\u00e9signation et le Chevalier de la Foi : le premier, angoiss\u00e9 et romantique aspirant \u00e0 l&rsquo;infini mais sans cesse mal \u00e0 l&rsquo;aise dans le fini, tandis que le Chevalier de la Foi est si solidement install\u00e9 dans l&rsquo;existence que, vu de l&rsquo;ext\u00e9rieur, il semble aussi prosa\u00efque et terre \u00e0 terre qu&rsquo;un percepteur d&rsquo;imp\u00f4ts. Mais \u00e0 cet id\u00e9al d&rsquo;un rapport concret et imm\u00e9diat avec la r\u00e9alit\u00e9 ordinaire \u00e9tait une chose \u00e0 laquelle le pauvre Kierkegaard, qui mena sa vie durant une lutte fi\u00e9vreuse contre le pouvoir d\u00e9vorant et envahissant de son intelligence, ne put qu&rsquo;aspi\u00adrer sans jamais l&rsquo;atteindre.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Dans cette recherche d&rsquo;un rapport direct avec la r\u00e9alit\u00e9, aussi bien que dans sa notion d&rsquo;une illumination (satori) allant au-del\u00e0 de la rai\u00adson, le Zen pourrait appara\u00eetre comme une forme de mysticisme au sens que l&rsquo;Occident donne \u00e0 ce terme. Dans ses essais sur l&rsquo;exp\u00e9rience religieuse, William James (qui ignorait tout du Zen) d\u00e9finit le mystique comme un homme qui perce le voile du monde naturel ou sensoriel afin de conna\u00eetre l&rsquo;union directe avec une plus haute r\u00e9alit\u00e9. Cette for\u00admule vaut pour la plupart des grands mystiques de l&rsquo;Occident, depuis Plotin, mais elle ne vaut pas pour le Zen, qui rejetterait cette sorte de mysticisme dualiste, divisant la r\u00e9alit\u00e9 en un monde inf\u00e9rieur et un monde sup\u00e9rieur. Pour le Zen, les deux ne font qu&rsquo;un, et dans les exemples d&rsquo;illumination que nous rapporte Suzuki il n&rsquo;est nulle part question d&rsquo;obscurcissement de la conscience, des \u00e9tats de transe ou de semi-hallucinations dont nous parlent les mystiques occidentaux. Alors m\u00eame qu&rsquo;il semble se rapprocher le plus du mysticisme, le Zen reste supr\u00eamement \u00ab r\u00e9aliste \u00bb. De m\u00eame, il ne faudrait pas le confondre avec une sorte de panth\u00e9isme, m\u00eame si dans les textes zen il est volon\u00adtiers question de la pr\u00e9sence de la nature-du-Bouddha en toutes choses, dans le racloir \u00e0 poussi\u00e8re ou dans le cypr\u00e8s du jardin. Le panth\u00e9isme implique une division entre un Dieu qui p\u00e9n\u00e8tre la nature et la nature elle-m\u00eame en tant qu&rsquo;enveloppe ext\u00e9rieure de Dieu : le Zen r\u00e9cuse aussi ce dualisme-l\u00e0.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Ni philosophie au sens occidental du terme, ni mysticisme, ni pan\u00adth\u00e9isme, ni th\u00e9isme, le Zen risque d\u00e8s lors d&rsquo;appara\u00eetre comme une chose si subtile et si complexe qu&rsquo;elle pourrait bien \u00eatre d\u00e9pourvue de toute valeur pratique. C&rsquo;est tout le contraire \u2014 et le plus grand tribut pay\u00e9 en notre temps \u00e0 cette valeur pratique du Zen l&rsquo;a \u00e9t\u00e9 non point par des philosophes ou des artistes, mais par deux \u00e9minents praticiens de la psychiatrie, C. G. Jung et Karen Horney, qui se sont passionn\u00e9\u00adment int\u00e9ress\u00e9s au Zen pour ses vertus th\u00e9rapeutiques. Avant sa mort, Karen Horney s&rsquo;est rendue au Japon pour \u00e9tudier la vie d&rsquo;un monas\u00adt\u00e8re zen. Ce qui a attir\u00e9 Jung dans le Zen, c&rsquo;est sa poursuite de l&rsquo;unit\u00e9 psychologique. Karen Horney y a vu pour sa part la recherche de l&rsquo;accomplissement de soi en dehors de toute \u00ab id\u00e9alisation \u00bb du moi (\u00ab Nous sommes sauv\u00e9s tels que nous sommes \u00bb, dit un Ma\u00eetre du Zen) et sans attachement r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments ext\u00e9rieurs tels que famille, groupe social ou \u00e9glise (apr\u00e8s son illumination, le disciple frappe au visage le Ma\u00eetre Obaku, dit : \u00ab Apr\u00e8s tout, il n&rsquo;y a pas grand-chose dans le bouddhisme d&rsquo;Obaku \u00bb, et le ma\u00eetre en est satisfait, car le dis\u00adciple montre ainsi qu&rsquo;il est capable de se tenir debout tout seul). Assu\u00adr\u00e9ment les Ma\u00eetres du Zen, lorsque nous lisons ce que Suzuki \u00e9crit sur eux, nous donnent l&rsquo;impression de puissantes personnalit\u00e9s, taill\u00e9es d&rsquo;un seul bloc. Et ce qui para\u00eet le plus incroyable \u00e0 l&rsquo;Occidental, c&rsquo;est que cette conqu\u00eate de l&rsquo;individualit\u00e9 exig\u00e9e du disciple soit le fait d&rsquo;une religion ! Les religions occidentales en ont toujours demand\u00e9 moins, beaucoup moins aux croyants : une ob\u00e9issance filiale, une pro\u00adfonde docilit\u00e9, s&rsquo;ils veulent \u00eatre sauv\u00e9s&#8230; La raison en est que ces reli\u00adgions ont toujours aussi mis l&rsquo;accent sur des objets de v\u00e9n\u00e9ration ext\u00e9rieurs \u00e0 l&rsquo;individu : un Dieu transcendantal, la Loi mosa\u00efque, l&rsquo;\u00c9glise, la personnalit\u00e9 divine de J\u00e9sus. On imagine difficilement une religion occidentale inspirant un propos tel que celui-ci, adress\u00e9 par un Ma\u00eetre du Zen \u00e0 ses moines : \u00ab Quand vous prononcez le nom de Bouddha, rincez-vous la bouche ! \u00bb Le Zen est individualiste, et \u00e0 ce point iconoclaste et antinomique dans son individualisme qu&rsquo;il peut sembler sacril\u00e8ge \u00e0 beaucoup d&rsquo;Occidentaux \u2014 mais c&rsquo;est seulement parce qu&rsquo;il souhaite mettre l&rsquo;individu \u00e0 nu, le d\u00e9pouiller de tous ses ori\u00adpeaux pour le rendre \u00e0 lui-m\u00eame. \u00c0 la limite il lui refuse m\u00eame de s&rsquo;appuyer sur l&rsquo;image de Bouddha. Et voil\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;aspect du bouddhisme zen par lequel il s&rsquo;oppose le plus aux religions de l&rsquo;Occi\u00addent et qui requiert le plus notre attention, car l&rsquo;\u00e9volution de notre histoire, alors que le monde des images religieuses m\u00e9di\u00e9vales s&rsquo;\u00e9loigne toujours davantage de nous et que nous sommes prisonniers d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 de plus en plus s\u00e9cularis\u00e9e, a d\u00e9pouill\u00e9 l&rsquo;homme occidental de tout point d&rsquo;appui. Devant ses yeux effray\u00e9s s&rsquo;ouvre ce que le boud\u00addhisme appelle le Grand Vide \u2014 mais s&rsquo;il ne se laisse pas dominer par la peur, ce Vide peut \u00e0 son tour s&rsquo;ouvrir sur toutes sortes de miracles, et le ciel et la terre, \u00e0 nouveau r\u00e9concili\u00e9s, engendrer sans effort toutes leurs antiques merveilles.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Mais il est une derni\u00e8re question \u00e0 laquelle je voudrais r\u00e9pondre avant de conclure, car j&rsquo;imagine que le lecteur se la pose comme je me la suis pos\u00e9e moi-m\u00eame : le bouddhisme n&rsquo;est-il pas vou\u00e9 \u00e0 rester \u00e0 jamais, pour l&rsquo;homme occidental, une forme \u00e9trang\u00e8re, une chose d\u00e9fi\u00adnitivement inassimilable ? Les conditions qui font de nous ce que nous sommes et de notre vie ce qu&rsquo;elle est ne sont-elles pas telles que le Zen ne puisse jamais \u00eatre \u00ab v\u00e9cu \u00bb ici ? La question ne saurait \u00eatre \u00e9lud\u00e9e : le Zen lui-m\u00eame nous l&rsquo;interdit, car pour lui ce n&rsquo;est pas la v\u00e9rit\u00e9 abstraite, la v\u00e9rit\u00e9 des livres qui compte, mais justement la v\u00e9rit\u00e9 v\u00e9cue. Et elle m&rsquo;obs\u00e8de \u00e0 ce point, cette question, que je lui vois presque prendre la forme de quelque Ma\u00eetre du Zen arm\u00e9 de son b\u00e2ton, mena\u00e7ant de m&rsquo;en assener trente coups et me pressant de r\u00e9pondre : \u00ab Parle, vite ! \u00bb Essayons donc bri\u00e8vement : je suis d&rsquo;accord avec Suzuki lorsqu&rsquo;il tient que le Zen est le fait vivant de toutes les religions d&rsquo;Orient et d&rsquo;Occident \u2014 ou, un peu plus, que le Zen touche \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 vivante de toutes ces religions. Pour le lecteur de ce livre, il ne s&rsquo;agit sans doute pas de devenir bouddhiste, mais cela ne diminue pas l&rsquo;importance que le Zen peut avoir pour lui \u2014 car, si limit\u00e9e que soit son influence sur l&rsquo;Occidental, elle portera ses fruits et, ensuite, il ne sera plus jamais tout \u00e0 fait le m\u00eame. Ainsi que le dit admirablement le Ma\u00eetre Hoyen : \u00ab Lorsque tu recueilles de l&rsquo;eau dans tes mains, la lune s&rsquo;y refl\u00e8te ; lorsque tu as touch\u00e9 des fleurs, leur parfum p\u00e9n\u00e8tre ta robe \u00bb\u2026<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">(Extrait de l\u2019anthologie : Le monde du zen par Nancy Wilson Ross, Stock 1968) <\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><i><b><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">William Christopher Barrett (1913-1992) \u00e9tait professeur de philosophie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de New York de 1950 \u00e0 1979. Il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dacteur en chef de Partisan Review et, plus tard, critique litt\u00e9raire au magazine The Atlantic Monthly. Il \u00e9tait bien connu pour avoir \u00e9crit des ouvrages philosophiques pour <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">l<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">es non-experts, comme l&rsquo;Homme irrationnel toujours en impression. <\/span><\/span><\/span><\/b><\/i><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><i><b><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Comme beaucoup d&rsquo;intellectuels de sa g\u00e9n\u00e9ration, Barrett a flirt\u00e9 avec le marxisme <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">pour ensuite <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">se consacrer \u00e0 <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">l&rsquo;\u00e9criture <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">d<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">&lsquo;<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">introductions lisibles <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">sur<\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"> les \u00e9coles philosophiques europ\u00e9ennes, notamment l&rsquo;existentialisme .<\/span><\/span><\/span><\/b><\/i><\/p>\n<p class=\"western\" align=\"justify\"><i><b><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Barrett comptait parmi ses amis le po\u00e8te Delmore Schwartz. Il connaissait de nombreuses autres figures litt\u00e9raires de l&rsquo;\u00e9poque, dont Edmund Wilson , Philip Rahv et Albert Camus . Il a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment influenc\u00e9 par les philosophies de Friedrich Nietzsche, S\u00f8ren Kierkegaard et Martin Heidegger et a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;\u00e9diteur du classique de DT Suzuki sur le bouddhisme zen&#8230; <\/span><\/span><\/span><\/b><\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le bouddhisme zen offre de prime abord un aspect si bizarre et si irrationnel, mais aussi si color\u00e9 et si attrayant que certains Occiden\u00adtaux lui d\u00e9nient au premier regard toute signification tandis que d&rsquo;autres, s\u00e9duits par ses apparences, le consid\u00e8rent d&rsquo;une mani\u00e8re toute frivole et superficielle. Ces deux attitudes sont \u00e9galement regret\u00adtables. 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