{"id":17831,"date":"2018-08-25T17:31:00","date_gmt":"2018-08-25T16:31:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=17831"},"modified":"2018-09-01T13:34:43","modified_gmt":"2018-09-01T12:34:43","slug":"la-justice-interieure-les-institutions-par-rene-allendy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/la-justice-interieure-les-institutions-par-rene-allendy\/","title":{"rendered":"La justice int\u00e9rieure &#8211; les Institutions par Ren\u00e9 Allendy"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><em><strong>Ren\u00e9 F\u00e9lix Eug\u00e8ne Allendy, n\u00e9 en 1889 \u00e0 Paris, mort le 12 juillet 1942 \u00e0 Montpellier, est un m\u00e9decin hom\u00e9opathe et psychanalyste fran\u00e7ais. Il est le fondateur avec Ren\u00e9 Laforgue et Marie Bonaparte de la Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique de Paris en 1926. Il compte parmi ses patients Ren\u00e9 Crevel, Ana\u00efs Nin, Antonin Artaud, Maurice Sachs et Hugh Guiler. Il s&rsquo;est par ailleurs int\u00e9ress\u00e9 aux sciences occultes.<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\">La justice int\u00e9rieure a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en 1931<\/p>\n<p align=\"center\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>Introduction<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Bien que pr\u00e9sente et agissante dans la pens\u00e9e ou le sentiment de chaque homme, la notion de justice est en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s difficile \u00e0 d\u00e9finir. Nous verrons combien, selon les civilisations et les \u00e9poques, telle mani\u00e8re d&rsquo;agir appara\u00eet comme juste ou injuste, c&rsquo;est-\u00e0-dire comme louable ou r\u00e9pr\u00e9hensible : Le duel apporte-t-il une \u00e9quitable r\u00e9paration \u00e0 l&rsquo;honneur outrag\u00e9 ? La guerre est-elle un honn\u00eate moyen de soutenir les aspirations d&rsquo;un gouvernement ? L&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 des droits selon la classe sociale, le sexe, est-elle juste ou injuste ? Autant de questions sur lesquelles la quasi-unanimit\u00e9 des avis a pu varier en quelques si\u00e8cles. Il para\u00eet donc impossible de trouver dans un consentement universel une limite au domaine de ce qui est juste : ceci appartient au sentiment subjectif et changeant des hommes, tellement qu&rsquo;il serait utopique de rechercher un crit\u00e9rium objectif et d\u00e9finitif. L&rsquo;\u00e9quit\u00e9 absolue, la justice en soi, reste un id\u00e9al inaccessible et ind\u00e9finissable. Ce qui subsiste, dans le domaine pratique, c&rsquo;est la notion d&rsquo;un \u00e9quilibre satisfaisant \u2014 relativement aux possibilit\u00e9s de compr\u00e9hension et de sensibilit\u00e9 d&rsquo;un groupe humain \u2014 entre une action et les cons\u00e9quences qu&rsquo;elle comporte pour son auteur. Qu&rsquo;un acte consid\u00e9r\u00e9 comme m\u00e9ritoire attire un avantage \u00e0 celui qui l&rsquo;a accompli, que cette satisfaction soit proportionnelle \u00e0 la valeur, \u00e0 l&rsquo;importance de l&rsquo;acte, voil\u00e0 \u00e0 quoi r\u00e9pond notre notion de justice. Il est \u00e9vident que toutes ces appr\u00e9ciations qualitatives de l&rsquo;acte et de la r\u00e9compense d\u00e9pendent en grande partie des facteurs affectifs et rel\u00e8vent d&rsquo;un entra\u00eenement sentimental beaucoup plus que d&rsquo;une donn\u00e9e intellectuelle claire et pr\u00e9cise. Sur ce terrain, en effet, nous ne pouvons consid\u00e9rer la justice qu&rsquo;en tant que relation d\u00e9finie, connue comme n\u00e9cessaire et agr\u00e9\u00e9e comme d\u00e9sirable, entre un acte et ses cons\u00e9quences, que ces cons\u00e9quences d\u00e9pendent de lois naturelles (comme les maladies dues \u00e0 l&rsquo;intemp\u00e9rance), ou \u00e0 des co\u00efncidences encore myst\u00e9rieuses (comme certaines particu\u00adlarit\u00e9s des destins individuels ou collectifs), ou enfin de l&rsquo;intervention humaine (comme la sanction impos\u00e9e au d\u00e9lit).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Dans la nature, la r\u00e9gularit\u00e9 invariable de certaines cons\u00e9quences est, pour l&rsquo;homme, une constatation de fait ; il en r\u00e9sulte d&rsquo;ailleurs un \u00e9l\u00e9ment de s\u00e9curit\u00e9 fort appr\u00e9ciable, l&rsquo;individu pouvant \u00e0 l&rsquo;avance pr\u00e9voir et calculer un cer\u00adtain nombre de cons\u00e9quences certaines. Aussi est-il port\u00e9 \u00e0 chercher la m\u00eame pr\u00e9cision dans ses rapports sociaux, car il craint naturellement tout arbitraire ou tout impr\u00e9vu comme une menace. Il lui faut des lois sociales comme il y a des lois naturelles et il id\u00e9alisera ces lois, m\u00eame s\u00e9v\u00e8res, en raison de leur constance rassurante, et m\u00eame s&rsquo;il lui co\u00fbte des efforts pour s&rsquo;y adapter. Ainsi, la fixit\u00e9 qui caract\u00e9rise la loi devient l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment essentiel de la justice, d\u00e8s que l&rsquo;homme s&rsquo;y est adapt\u00e9. Il suffit presque qu&rsquo;une convention soit \u00e9tablie ou qu&rsquo;une r\u00e8gle soit impos\u00e9e depuis long\u00adtemps pour qu&rsquo;elles soient consid\u00e9r\u00e9es comme justes. La notion de justice r\u00e9pond, d&rsquo;une cer\u00adtaine mani\u00e8re, \u00e0 un sentiment d&rsquo;\u00e9quilibre, \u00e0 une exp\u00e9rience de r\u00e9gulation, de compensation, d&rsquo;effets antagonistes, qui peut co\u00efncider avec toutes sortes d&rsquo;observations naturelles ; elle se rapporte \u00e0 la connaissance empirique du jeu des forces contraires dans le monde. On admet donc comme juste, puisque conforme aux lois naturelles, que les mar\u00e9es successives apportent et<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">emportent leurs flots, que le temps d\u00e9truise un jour ce qu&rsquo;il a \u00e9labor\u00e9 dans le pass\u00e9, que la roue des si\u00e8cles tourne, abaissant ce qu&rsquo;elle a d&rsquo;abord \u00e9lev\u00e9 et inversement, que l&rsquo;enfant grandisse et que le vieillard se tasse vers la tombe. Mais cette justice \u00e9tablie n&rsquo;est-elle qu&rsquo;un jeu fortuit des forces naturelles, n&rsquo;est-elle qu&rsquo;une instabilit\u00e9 chaotique et vaine ou r\u00e9pond-elle \u00e0 une finalit\u00e9 ? Sert-elle l&rsquo;id\u00e9al de justice ?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L&rsquo;homme sait bien que ses tribunaux et ses codes travaillent, si imparfaitement que ce soit, \u00e0 assurer un ordre social, donc une s\u00e9curit\u00e9, un progr\u00e8s ; il sait que, malgr\u00e9 leurs d\u00e9fauts, ces organisations visent \u00e0 un id\u00e9al dont il tire m\u00eame un certain orgueil. Mais les lois cosmiques ou naturelles qui ne sont pas grav\u00e9es sur ses tables et qui jouent au-dessus de sa volont\u00e9, sont-elles orient\u00e9es vers une finalit\u00e9 semblable ? L&rsquo;id\u00e9al de justice, cette aspiration sentimentale enra\u00adcin\u00e9e dans nos instincts, est-il servi aussi en dehors des l\u00e9gislations humaines ? Tel est le probl\u00e8me que chaque homme s&rsquo;efforce de r\u00e9soudre diff\u00e9\u00adremment selon son affectivit\u00e9 propre.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">De l\u00e0 est n\u00e9e l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une justice immanente, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;une r\u00e9gulation qui demeure toujours pr\u00e9sente, envelopp\u00e9e dans la vie elle-m\u00eame, sup\u00e9\u00adrieure \u00e0 toute intervention sociale, sorte d&rsquo;entit\u00e9 myst\u00e9rieuse, de postulat miraculeux auquel les hommes ont voulu croire comme \u00e0 une conso\u00adlation pour toutes les imperfections des sanc\u00adtions humaines.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cette croyance, jaillie des intuitions de l&rsquo;ins\u00adtinct, \u00e9chappe aux rationalisations et d\u00e9fie les explications logiques tant qu&rsquo;on en cherche l&rsquo;objet dans un monde inconnu et surhumain. Les esprits positifs l&rsquo;ont, pour cela, trait\u00e9e d&rsquo;illu\u00adsion superstitieuse et n&rsquo;ont pas voulu s&rsquo;arr\u00eater aux exemples o\u00f9 une intervention myst\u00e9rieuse du destin para\u00eet vouloir punir le coupable qui a \u00e9chapp\u00e9 aux sanctions des hommes. Pourtant, cette justice immanente dont la vie nous offre en r\u00e9alit\u00e9 de tr\u00e8s fr\u00e9quents exemples, pourrait \u00eatre int\u00e9gr\u00e9e dans notre compr\u00e9hension ration\u00adnelle du monde si nous savions la situer sur son vrai plan. Nous pourrions l\u2019appeler plus exacte\u00adment justice int\u00e9rieure.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Nous nous proposons d&rsquo;entreprendre ici une \u00e9tude semblable \u00e0 celle que nous avons tent\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment pour la notion de destin\u00e9e. La justice int\u00e9rieure ne serait d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;un aspect plus profond, l&rsquo;aspect de finalit\u00e9 de cette destin\u00e9e. Nous voulons montrer qu&rsquo;une pareille entit\u00e9 existe comme un m\u00e9canisme de l&rsquo;incon\u00adscient humain, en dehors de toute action humaine manifeste et ext\u00e9rieure, et sans qu&rsquo;il soit n\u00e9ces\u00adsaire de la rapporter \u00e0 une hypoth\u00e8se religieuse quelconque. La justice int\u00e9rieure s&rsquo;explique par le jeu des facteurs inconscients et se r\u00e9v\u00e8le magni\u00adfiquement aux explorations psychanalytiques. Que ses effets soient conformes \u00e0 notre plus haute conception \u00e9thique de la justice, ceci est fort improbable : il est beaucoup plus certain qu&rsquo;ils r\u00e9pondent \u00e0 des conceptions archa\u00efques et quelque peu sauvages de la justice humaine.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Si la justice int\u00e9rieure proc\u00e8de de l&rsquo;instinct des hommes, nous devons, pour envisager le probl\u00e8me dans son ensemble et recueillir d&rsquo;abord les \u00e9l\u00e9\u00adments de compr\u00e9hension n\u00e9cessaires, \u00e9tudier avant tout comment les hommes sont pouss\u00e9s \u00e0 r\u00e9aliser la justice dans leur comportement ou leurs institutions sociales, comment ils l&rsquo;ima\u00adginent dans leurs croyances religieuses, comment ils l&rsquo;expliquent dans leurs doctrines rationnelles : ce sera la premi\u00e8re partie de ce travail. Dans la seconde, nous rechercherons ce qui se passe dans leur inconscient et comment le sentiment de justice travaille \u00e0 leur insu ; nous verrons les effets consid\u00e9rables de cette entit\u00e9 int\u00e9rieure et sa signification v\u00e9ritable par rapport \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al conscient de justice.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"center\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: large;\">\u00a0<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"center\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>Les Institutions<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Voyons donc ce que les hommes ont tent\u00e9 pour faire r\u00e9gner la justice.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La vie, sur la terre, s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e sous un r\u00e9gime de guerre universelle. Le fait que chaque \u00eatre, pour subsister, doive d\u00e9vorer de la sub\u00adstance vivante, constitue la fatalit\u00e9 centrale autour de laquelle gravite le combat g\u00e9n\u00e9ral. Manger les uns, ne pas se laisser manger par les autres, telle est la t\u00e2che imm\u00e9diate et formi\u00addable qui, pour la plupart des animaux, absorbe, d\u00e8s la naissance, toutes les facult\u00e9s et toute l&rsquo;\u00e9nergie disponibles. L&rsquo;\u00e9volution des \u00eatres orga\u00adnis\u00e9s montre, dans l&rsquo;ordre universel, la course aux armements, l&rsquo;acquisition laborieuse de tous les moyens d&rsquo;attaque et de d\u00e9fense, de poursuite ou de fuite. Chaque esp\u00e8ce se perfectionne dans une<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">arme sp\u00e9ciale : le mollusque dans sa coquille, le crustac\u00e9 ou l&rsquo;insecte dans son armure, ses pinces, ses dards, le serpent dans son venin, le loup dans sa gueule, l&rsquo;homme dans sa main. La guerre est partout, dans les bois, dans les mers, sur la terre, dans l&rsquo;air et pas un instant, depuis l&rsquo;origine du monde, un seul animal n&rsquo;a pu r\u00e9aliser le maintien de sa vie sans une destruction perp\u00e9tuellement renouvel\u00e9e, sans une h\u00e9catombe m\u00e9thodique\u00adment poursuivie.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cependant, parall\u00e8lement \u00e0 cette guerre mons\u00adtrueuse et<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">pour y \u00e9chapper, les individus ont cherch\u00e9 sans cesse des alliances et les ont r\u00e9ali\u00ads\u00e9es presque d\u00e8s l&rsquo;origine sous la forme plus exceptionnelle de la symbiose ou d&rsquo;un certain parasitisme, ou sous la forme plus constante et plus r\u00e9guli\u00e8re du groupe ethnique. C&rsquo;est un fait tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral que les repr\u00e9sentants d&rsquo;une m\u00eame race, quand ils sont \u00e9quip\u00e9s des m\u00eames armes, et de force \u00e9gale, ne se combattent pas syst\u00e9ma\u00adtiquement dans les circonstances normales, mais leurs conflits ne sont qu&rsquo;accidentels ; ils s&rsquo;efforcent plut\u00f4t de r\u00e9aliser, en bonne intelligence, des associations offensives et d\u00e9fensives, cherchant un refuge \u00e0 la guerre g\u00e9n\u00e9rale dans la solidarit\u00e9 avec leurs proches : ils \u00e9vitent de se d\u00e9vorer entre eux. L&rsquo;accouplement des sexes vient ici sceller ou expliquer la paix et m\u00eame la procr\u00e9ation f\u00e9conde devient une force, pr\u00e9cieusement entre\u00adtenue, contre les ennemis communs. La sexualit\u00e9 pacifiante s&rsquo;oppose ainsi aux cruaut\u00e9s alimen\u00adtaires. Par ailleurs, la prog\u00e9niture peut former des associations comme les colonies de polypiers, les soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;insectes. Il semble m\u00eame que cette tendance \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9 collective et organis\u00e9e trace la ligne d&rsquo;\u00e9volution du protozoaire ou m\u00e9tazoaire aussi bien que la sociabilit\u00e9 de l&rsquo;essaim ou de la nation, et m\u00eame l&rsquo;aspiration \u00e0 l&rsquo;union universelle des mystiques religieux.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ainsi la guerre et la paix sont dans le monde d\u00e8s l&rsquo;origine, selon qu&rsquo;il s&rsquo;ag\u00eet du tube digestif ou du sexe, forces contraires sur l&rsquo;axe desquelles se trouve la destin\u00e9e des \u00eatres. Chacun doit donc r\u00e9gler son comportement entre ceux qu&rsquo;il combat pour les manger et ceux dont il se sent solidaire en vertu de parent\u00e9 ou d&rsquo;accouplement, et nous voyons partout se tracer un compromis entre la concurrence individuelle, alimentaire, et la socialit\u00e9 ethnique, g\u00e9nitale, compromis \u00e9bauch\u00e9, incer\u00adtain, souvent imparfait, m\u00eame chez nous, les hommes, qui souvent confondons encore possession et sacrifice, et mordons ceux que nous devrions aimer.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">En effet, l&rsquo;humanit\u00e9, issue d&rsquo;un tel univers en<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">bataille, mais r\u00e9alisant \u00e0 un haut degr\u00e9 la vie sociale, montre dans ses institutions un compro\u00admis encore plus complexe entre la f\u00e9rocit\u00e9 destructrice et la solidarit\u00e9 conservatrice. D&rsquo;une part, les rapports plus \u00e9tendus et plus vari\u00e9s entre les individus, multiplient les sources de conflits ; d&rsquo;autre part, les n\u00e9cessit\u00e9s sociales de s\u00e9curit\u00e9 s&rsquo;opposent \u00e0 des destructions mutuelles trop \u00e9tendues ou trop fr\u00e9quentes. Le milieu humain, troubl\u00e9 par les luttes individuelles sur des int\u00e9r\u00eats trop particuliers, auxquels il ne peut s&rsquo;int\u00e9resser, tend \u00e0 r\u00e9prouver celles-ci et \u00e0 les r\u00e9duire, au besoin en s&rsquo;unissant pour frapper les fauteurs de troubles. Ces contradictions ont naturellement sollicit\u00e9 l&rsquo;intelligence humaine et l&rsquo;ont amen\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 concevoir une r\u00e9gulation fixe. On peut penser que ces probl\u00e8mes r\u00e9sul\u00adtant d&rsquo;un conflit d&rsquo;instincts (instinct individuel d&rsquo;agression, de vengeance, et instinct social s&rsquo;ex\u00adprimant par la crainte du ressentiment des voisins)ont aiguillonn\u00e9 en grande partie les progr\u00e8s de la civilisation au point que la naissance et l&rsquo;\u00e9volution du Droit marquent tr\u00e8s exactement les perfectionnements humains.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Si nous regardons l&rsquo;histoire des institutions humaines, en ce qui concerne la justice, c&rsquo;est-\u00e0-dire le r\u00e8glement des conflits entre individus dans le sein de la collectivit\u00e9, nous y trouvons un long et difficile cheminement depuis les rigueurs excessives de la concurrence individuelle, cruelle et implacable, jusqu&rsquo;\u00e0 une affirmation plus claire de la solidarit\u00e9, bienfaisante et pitoyable.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">D&rsquo;abord, on est frapp\u00e9 par le fait que la sanction du d\u00e9lit r\u00e9ponde, chez les hommes, en g\u00e9n\u00e9rai, \u00e0 un imp\u00e9rieux besoin. Chacun souhaite la punition du coupable et la r\u00e9compense du juste avec une esp\u00e8ce de passion qui d\u00e9borde infiniment le souci conscient et raisonnable de faire respecter un ordre avantageux pour tous. Dans cette passion m\u00eame appara\u00eet le caract\u00e8re instinctif du sentiment de justice, n\u00e9 sans doute des n\u00e9cessit\u00e9s sociales \u00e0 l&rsquo;origine, mais fix\u00e9 comme un but en soi et devenu un id\u00e9al moral. D&rsquo;ailleurs, par le processus affectif de l&rsquo;identification, cha\u00adcun projette sur le coupable la haine qu&rsquo;il a accumul\u00e9e contre tous ceux qui lui ont fait tort et sur la victime tout l&rsquo;attendrissement qu&rsquo;il a eu sur lui-m\u00eame au cours des dommages subis, de telle sorte qu&rsquo;en voulant venger les int\u00e9r\u00eats d&rsquo;autrui, chacun poursuit, par d\u00e9rivation, ressemblance ou substitution, ses propres ressentiments. C&rsquo;est pourquoi les institutions de justice se montrent nettement empreintes de l&rsquo;affectivit\u00e9 des individus qui les ont cr\u00e9\u00e9es ou qui les<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">acceptent, selon leur degr\u00e9 de sensibilit\u00e9 et de compr\u00e9hension.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">D&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, nous voyons les ins\u00adtitutions de justice \u00e9voluer d&rsquo;un premier stade, o\u00f9 elles constituent une satisfaction de ven\u00adgeance donn\u00e9e \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 sur le coupable, en \u00e9liminant ce dernier par une mort plus ou moins cruelle, par l&rsquo;exil ou la prison (morts symboliques et att\u00e9nu\u00e9es), \u00e0 un stade plus perfectionn\u00e9 visant \u00e0 l&rsquo;amendement du coupable, \u00e0 le d\u00e9tourner de ses tendances asociales, \u00e0 faciliter son adaptation, autant pour son bien que pour l&rsquo;avantage de la collectivit\u00e9 qui pourra le r\u00e9int\u00e9grer ult\u00e9rieure\u00adment ou l&rsquo;utiliser dans certaines conditions, solu\u00adtion \u00e9videmment plus savante et plus \u00e9conomique, mais qui implique le renoncement, de la part de la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 la f\u00e9rocit\u00e9 haineuse du premier stade. En somm\u00e9, le processus de justice passe progressivement de la destruction \u00e0 la gu\u00e9rison, de l&rsquo;\u00e9limination brutale \u00e0 un effort d&rsquo;incorpora\u00adtion, de la guerre destructrice \u00e0 la paix r\u00e9g\u00e9n\u00e9\u00adratrice.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Dans l&rsquo;\u00e9tat tout \u00e0 fait primitif, il n&rsquo;existe pas de droits sociaux. Le plus fort dispose du plus faible \u00e0 sa fantaisie et ce dernier ne peut compter sur aucune protection certaine : il doit s&rsquo;efforcer de plaire aux puissants, de les servir et de gagner ainsi leurs bonnes gr\u00e2ces. C&rsquo;est en quelque sorte le r\u00e9gime de l&rsquo;esclavage \u00e0 la force. On trouve un rappel de ce stade social chez les enfants, avec les brimades de la vie scolaire, toujours r\u00e9serv\u00e9es aux \u00ab nouveaux \u00bb, plus petits et sans alliances dans la place. Ce r\u00e9gime d\u00e9veloppe chez celui qui en est victime un intense d\u00e9sir de se venger ou du moins de renverser la situation \u00e0 son profit, et la r\u00e9ac\u00adtion la plus instinctive consiste \u00e0 imposer \u00e0 d&rsquo;autres des souffrances \u00e9gales ou m\u00eame pires d\u00e8s qu&rsquo;on en a le moyen et bient\u00f4t, chez chaque membre de la communaut\u00e9, le d\u00e9sir de nuire n&rsquo;est plus temp\u00e9r\u00e9 que par la crainte de la vengeance. Naturellement, pour des peuples qui en seraient rest\u00e9s \u00e0 ce point, il n&rsquo;existe aucune administra\u00adtion de justice : celui qui se sent l\u00e9s\u00e9 se venge s&rsquo;il le peut et comme il le peut, de celui qui l&rsquo;a offens\u00e9. La famille ou les voisins interviennent le moins possible et seulement quand leur s\u00e9curit\u00e9 ou leur ressentiment se trouvent r\u00e9ellement int\u00e9ress\u00e9s. Dans ces cas aussi, il n&rsquo;intervient ni piti\u00e9 ni merci. Chacun ne peut compter que sur soi pour garantir sa s\u00e9curit\u00e9. Il importe donc de se d\u00e9barrasser le plus radicalement possible de tous ceux qui ont de mauvaises intentions et la mort devient presque toujours le but imm\u00e9diat de ces ven\u00adgeances. La s\u00e9curit\u00e9 n&rsquo;est compl\u00e8te et d\u00e9finitive<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">que lorsque l&rsquo;ennemi est tu\u00e9, toute autre sanction comportant le grave danger d&rsquo;une reprise ult\u00e9\u00adrieure d&rsquo;hostilit\u00e9s. En outre, une exp\u00e9rience psychologique toute rudimentaire enseigne \u00e0 intimider les adversaires et plus cruelle est la ven\u00adgeance, plus respect\u00e9 son auteur. Il ne s&rsquo;agit donc pas seulement, dans l&rsquo;acte de vengeance, de satis\u00adfaire un sentiment d&rsquo;amour-propre pour sortir de la situation inf\u00e9rieure de victime et passer \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat honorifique de vainqueur, mais il s&rsquo;agit encore de pr\u00e9venir, autant que possible, toute vell\u00e9it\u00e9 d&rsquo;attaque ult\u00e9rieure.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Naturellement, un pareil statut est tout entier bas\u00e9 sur le droit du plus fort, droit absolu et incontest\u00e9, et il para\u00eet juste aux primitifs. Ceux-ci sentent comme normal, donc \u00e9quitable, parce que conforme aux lois de l&rsquo;instinct et fix\u00e9 par l&rsquo;habitude, que le plus puissant impose le r\u00e9gime de son bon plaisir. Le moyen de r\u00e9ussir consiste \u00e0 \u00eatre physiquement fort ou adroit, comme il consiste aujourd&rsquo;hui \u00e0 \u00eatre intellectuellement habile pour trouver de bons arguments ou faire jouer d&rsquo;utiles influences morales ou autres, mais ce qui caract\u00e9rise ce stade initial, c&rsquo;est, plus que la nature musculaire ou intellectuelle du conflit, la disproportion habituelle entre la vengeance et l&rsquo;offense, la seule prophylaxie valable \u00e9tant la suppression de l&rsquo;accus\u00e9 et de tous ceux qui seraient capables de le soutenir.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Une telle prophylaxie par la force et par la peur est difficile \u00e0 maintenir longtemps, \u00e0 moins d&rsquo;une puissance exceptionnelle ou de circons\u00adtances rares. Le plus souvent, pareil proc\u00e9d\u00e9 a pour effet d&rsquo;engendrer des vendettas ind\u00e9finies et d&rsquo;allumer une guerre plus ou moins \u00e9tendue dans des groupes qui auraient tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 maintenir leur neutralit\u00e9. D&rsquo;autre part, il appa\u00adra\u00eet, \u00e0 un moment donn\u00e9, que les int\u00e9r\u00eats en cause dans le conflit initial n&rsquo;int\u00e9ressent plus per\u00adsonne et une r\u00e9action se dessine contre l&rsquo;extension des discordes. Une r\u00e9action se dessine \u00e9galement contre l&rsquo;accroissement excessif des puissances individuelles qui n&rsquo;ont pas \u00e0 faire valoir le pres\u00adtige ou les responsabilit\u00e9s du chef, et la collecti\u00advit\u00e9 se coalise contre celui qui prend sur ses adversaires isol\u00e9s trop de puissance ou trop de rigueur, devenant un danger pour tous. Ainsi, par toutes sortes de m\u00e9canismes r\u00e9actionnels, la vie sociale tend \u00e0 r\u00e9glementer, canaliser, r\u00e9duire les conflits individuels, le plus souvent en vertu d&rsquo;exemples ant\u00e9rieurs ou d&rsquo;habitudes prises spontan\u00e9ment. Telle est l&rsquo;origine du Droit, sorte de cristallisation en formules connues des moyens de se venger.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Or, de ce stade primitif partent deux lignes de d\u00e9veloppement. Selon la premi\u00e8re, la vengeance personnelle se codifie d&rsquo;apr\u00e8s certaines coutumes approuv\u00e9es par l&rsquo;entourage. Selon la deuxi\u00e8me, la communaut\u00e9 se charge elle-m\u00eame de l\u2019\u0153uvre de jus\u00adtice, c&rsquo;est-\u00e0-dire, primitivement, de la vengeance.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La r\u00e9alisation de la vengeance par l&rsquo;int\u00e9ress\u00e9 a laiss\u00e9 des vestiges importants dans beaucoup de l\u00e9gislations et aujourd&rsquo;hui encore, si \u00e9loign\u00e9e soit-elle de l&rsquo;esprit de notre Code, quand nos tribunaux acquittent le mari tromp\u00e9 qui a tu\u00e9 la femme infid\u00e8le ou le rival, ils reconnaissent en quelque sorte, cette vengeance comme un droit : il s&rsquo;agit ici de la vengeance imm\u00e9diate. La vengeance tardive a pu \u00eatre cherch\u00e9e dans le duel, mais le caract\u00e8re principal de cette institu\u00adtion est le moyen de r\u00e9gler des conflits pour les\u00adquels les tribunaux seraient plus ou moins incom\u00adp\u00e9tents, et nous reviendrons plus loin sur ce point. De toute fa\u00e7on, la vengeance par l&rsquo;int\u00e9ress\u00e9 se trouve soumise, par la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 toutes sortes de restrictions : imm\u00e9diate, elle n&rsquo;est tol\u00e9r\u00e9e que pour une cat\u00e9gorie tr\u00e8s pr\u00e9cise d&rsquo;offenses [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote1sym\" name=\"sdfootnote1anc\">1<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]\u00a0; ult\u00e9rieure, elle est soumise \u00e0 un ensemble de conventions qui en r\u00e8glent soigneusement toutes les modalit\u00e9s.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">A vrai dire, c&rsquo;est seulement le d\u00e9veloppement du lien social et de la s\u00e9curit\u00e9 en r\u00e9sultant, qui peut imposer et faire admettre de pareilles res\u00adtrictions. C&rsquo;est seulement dans la mesure o\u00f9 il se sent approuv\u00e9, prot\u00e9g\u00e9 par une collectivit\u00e9 puis\u00adsante, que l&rsquo;individu peut renoncer partiellement \u00e0 la satisfaction de se venger toujours comme il le souhaiterait [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote2sym\" name=\"sdfootnote2anc\">2<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">] ; c&rsquo;est ainsi que la vie sociale apporte les premi\u00e8res restrictions au droit du plus fort. L&rsquo;instinct individuel tendrait \u00e0 pousser la vengeance aux plus extr\u00eames limites (l&rsquo;offens\u00e9 trouve toujours que l&rsquo;offenseur n&rsquo;est pas assez puni par la loi) s&rsquo;il ne rencontrait \u00e0 une certaine limite la r\u00e9probation sociale. Pour qu&rsquo;on puisse parler de justice, il est n\u00e9cessaire qu&rsquo;apparaisse une proportion d\u00e9finie entre le d\u00e9lit et le ch\u00e2ti\u00adment, et pareille justice n&rsquo;est possible que lors\u00adqu&rsquo;elle s&rsquo;exerce sous le contr\u00f4le ou par l&rsquo;interm\u00e9\u00addiaire de tiers. Les guerres, les r\u00e9volutions nous montrent \u00e0 quels exc\u00e8s peut atteindre la cruaut\u00e9 d&rsquo;hommes dits civilis\u00e9s, une fois ce contr\u00f4le suspendu ou aboli. Les pouvoirs \u00e9tablis eux-m\u00eames peuvent \u00e9tablir une \u00e9chelle de ch\u00e2ti\u00adments presque aussi excessive que le sadisme spontan\u00e9 et primitif des individus isol\u00e9s. Les Chi\u00adnois ont atteint dans ce domaine ce qu&rsquo;il y a de plus affreux : le moindre vol est encore, chez eux, puni d&rsquo;une mort atroce. Cette cruaut\u00e9 a persist\u00e9 malgr\u00e9 l&rsquo;influence et les efforts de la religion bouddhiste. Apr\u00e8s les Chinois et quelques peuples sauvages, assez rares d&rsquo;ailleurs, c&rsquo;est le Droit romain avec ses tortures et l&rsquo;\u00c9glise romaine avec ses b\u00fbchers d&rsquo;inquisition qui ont montr\u00e9, dans leurs codes r\u00e9guliers, la pire cruaut\u00e9. S&rsquo;il s&rsquo;est produit, aux X<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> et XII<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cles, une r\u00e9action d&rsquo;inspiration religieuse contre la peine de mort, ce n&rsquo;\u00e9tait que pour la remplacer par d&rsquo;horribles mutilations (telles que la crevaison des yeux ou la castration indiqu\u00e9es par un \u00e9dit de Guillaume le Conqu\u00e9rant).<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cette s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 extr\u00eame de la l\u00e9gislation s&rsquo;appa\u00adrente \u00e9videmment avec l&rsquo;instinct rudimentaire de vengeance chez le primitif et caract\u00e9rise une forme de justice tr\u00e8s arri\u00e9r\u00e9e, celle qui poursuit la destruction haineuse du coupable.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Sans doute, le ch\u00e2timent est une attribution de la puissance Sociale et repr\u00e9sente la r\u00e9action \u00e9motive de la collectivit\u00e9 ; \u00e0 ce point de vue, Abel Rey pr\u00e9tend avec raison que la vengeance individuelle diff\u00e8re en tous points de la peine inflig\u00e9e par l&rsquo;autorit\u00e9 sociale [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote3sym\" name=\"sdfootnote3anc\">3<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. Pourtant, il ne para\u00eet pas niable que la peine soit con\u00e7ue \u00e0 l&rsquo;origine comme une vengeance sociale et qu&rsquo;\u00e0 ce titre, elle pr\u00e9sente au moins des rapports d&rsquo;ana\u00adlogie avec la vengeance individuelle. Du point de vue psychologique, il faudrait \u00e9tudier la mani\u00e8re dont beaucoup de parents punissent leurs enfants et on ne tarderait pas \u00e0 retrouver ce caract\u00e8re vindicatif dans leurs r\u00e9pressions. D&rsquo;ailleurs Abel Rey reconna\u00eet que la peine primitive n&rsquo;est que la mise en \u0153uvre d&rsquo;un besoin purement brutal.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Un grand progr\u00e8s a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 quand les l\u00e9gis\u00adlations ont manifest\u00e9 la volont\u00e9 d&rsquo;instituer un ch\u00e2timent aussi \u00e9gal que possible au crime et ont adopt\u00e9 la r\u00e8gle du talion. Il est \u00e9vident qu&rsquo;un pareil usage constitue encore une vengeance,<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"> \u2014 <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">et il serait bien difficile de lui d\u00e9couvrir une autre finalit\u00e9, \u2014 mais une vengeance o\u00f9 l&rsquo;impulsion instinctive se trouve en tous points limit\u00e9e par un crit\u00e9rium objectif. On peut dire que le talion repr\u00e9sente le premier effort d&rsquo;objectivit\u00e9 et marque en cela un stade nettement sup\u00e9rieur \u00e0 celui de la vengeance passionn\u00e9e dont nous venons de parler. Or ce talion a inspir\u00e9 des l\u00e9gis\u00adlations bien ant\u00e9rieures \u00e0 celles que nous avons d\u00e9crites, tant il est vrai que le progr\u00e8s n&rsquo;\u00e9volue pas en ligne continue dans le temps ; il arrive au contraire que des aspirations, les unes arri\u00e9r\u00e9es, les autres perfectionn\u00e9es, qui coexistent dans les soci\u00e9t\u00e9s humaines selon le niveau des individus, prennent tour \u00e0 tour le pouvoir de se r\u00e9aliser, au hasard des fluctuations politiques, tant\u00f4t les plus viles, tant\u00f4t les plus nobles. Il faut dire aussi que toute l\u00e9gislation pratique r\u00e9sulte d&rsquo;un m\u00e9lange complexe de principes, les uns rationnels et d&rsquo;ins\u00adpiration plus \u00e9lev\u00e9e, les autres instinctifs et vrai\u00adment sauvages.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Quoi qu&rsquo;il en soit, le talion appara\u00eet dans le vieux Code des XII Tables chez les Romains. Il forme le fond du Code isra\u00e9lite et se trouve pro\u00adclam\u00e9 dans l&rsquo;Exode (\u00ab \u0152il pour \u0153il et dent pour dent \u00bb) . On lit dans les Nombres : \u00ab Si quelqu&rsquo;un frappe avec le fer et que celui qui aura \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 meure, il sera coupable d&rsquo;homicide et sera lui-m\u00eame puni de mort&#8230; S&rsquo;il frappe avec un instru\u00adment de bois et que celui qui en aura \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 en meure, sa mort sera veng\u00e9e par l&rsquo;effusion du sang de celui qui l&rsquo;aura frapp\u00e9. Le parent de celui qui aura \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 tuera l&rsquo;homicide ; il pourra le tuer aussit\u00f4t qu&rsquo;il l&rsquo;aura pris (XXXV, 16-19). \u00bb L&rsquo;id\u00e9e de vengeance est ici clairement exprim\u00e9e. Le talion inspire de m\u00eame le Code \u00e9gyptien d&rsquo;Hammourabi : \u00ab Si un homme, proclame l&rsquo;ar\u00adticle 200, fait tomber la dent d&rsquo;un homme qui est son \u00e9gal, on lui en fera tomber une. \u00bb Le Code de Mahomet, qui est une r\u00e9action contre la pratique des vendettas, prend \u00e9galement le talion pour base : les blessures caus\u00e9es, par exemple, doivent \u00eatre veng\u00e9es par le plus proche parent de la victime. Quoique marquant un progr\u00e8s judiciaire certain, le talion existe chez des peuples tout \u00e0 fait primitifs. Chez les n\u00e8gres africains, la muti\u00adlation est punie par talion [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote4sym\" name=\"sdfootnote4anc\">4<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. Chez les Austra\u00adliens, l&rsquo;homme qui a injuri\u00e9 doit recevoir de l&rsquo;offens\u00e9 un coup sur la t\u00eate ; celui qui a bless\u00e9 doit recevoir de sa victime la m\u00eame blessure [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote5sym\" name=\"sdfootnote5anc\">5<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. On voit le talion subsister au Moyen Age et prendre quelquefois une forme grotesque : c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;en Angleterre, selon les Leges Henrici, un homme qui en avait tu\u00e9 un autre en tombant sur lui du haut d&rsquo;un arbre \u00e9tait condamn\u00e9 \u00e0 subir de la m\u00eame fa\u00e7on la chute d&rsquo;un parent de la victime, grimp\u00e9 sur le m\u00eame arbre [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote6sym\" name=\"sdfootnote6anc\">6<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">].<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Mais le plus remarquable, \u00e0 ce stade de d\u00e9ve\u00adloppement juridique, c&rsquo;est que la responsabilit\u00e9 n&rsquo;est pas limit\u00e9e au coupable, ce qui assombrit assur\u00e9ment l&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;objectivit\u00e9 et marque un trait r\u00e9gressif : du stade de la libre vengeance subsiste ce sentiment que la famille, l&rsquo;entourage, dont le coupable est solidaire, sont int\u00e9ress\u00e9s dans l&rsquo;affaire au m\u00eame titre (et en sens inverse) que la soci\u00e9t\u00e9 qui prend en mains l&rsquo;action judiciaire. Les proches sont donc cens\u00e9s prendre parti pour le coupable comme ceux de la victime prennent parti pour elle, et on ne trouve pas injuste de les frapper \u00e0 la place du criminel ou en m\u00eame temps. La Bible promet des punitions aux enfants et aux petits-enfants de l&rsquo;homme injuste, sur une longue \u00e9chelle de g\u00e9n\u00e9rations. Non seulement les Australiens, les n\u00e8gres, les Chinois, les Indiens d&rsquo;Am\u00e9rique, \u00e0 d\u00e9faut du coupable, mettent \u00e0 mort ses parents ou ses enfants, le Code \u00e9gyptien d&rsquo;Hammourabi va plus loin, ainsi : \u00ab\u00a0Si le constructeur d&rsquo;une maison est en d\u00e9faut et si la maison, en s&rsquo;\u00e9croulant, tue le propri\u00e9taire, le constructeur sera mis \u00e0 mort (article 229) . Mais \u00ab si le fils du propri\u00e9taire a p\u00e9ri, on mettra \u00e0 mort le fils du constructeur \u00bb, (art, 230). Enfin, \u00ab si c&rsquo;est un esclave qui p\u00e9rit, le constructeur devra en fournir un autre \u00bb.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cependant, avec le pouvoir croissant des auto\u00adrit\u00e9s, la loi du talion tend \u00e0 s&rsquo;adoucir. D&rsquo;abord interviennent des raisons utilitaires : contesta\u00adtions sur la culpabilit\u00e9 et difficult\u00e9, en dehors du flagrant d\u00e9lit, \u00e0 proclamer un jugement accept\u00e9 de tous, puis crainte de cr\u00e9er trop de m\u00e9conten\u00adtement et de susciter des vengeances, enfin int\u00e9\u00adr\u00eat mat\u00e9riel de la collectivit\u00e9 qui assume la jus\u00adtice et avantage \u00e0 remplacer souvent la peine de mort par une amende dont tous profiteront : victime ou ses ayant droit, juges ou membres du clan. En v\u00e9rit\u00e9, ce syst\u00e8me de compensation n&rsquo;est applicable que lorsque le juge dispose d&rsquo;un fort pouvoir ex\u00e9cutif pour exiger le paiement et imposer sa d\u00e9cision aux plaignants. Ainsi Post donne. la liste de dix peuples africains chez les\u00adquels l&rsquo;amende est applicable \u00e0 tous les d\u00e9lits, et il en mentionne trois autres chez lesquels le crime seul ne peut \u00eatre ainsi rachet\u00e9 [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote7sym\" name=\"sdfootnote7anc\">7<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. Chez les anciens Germains, le crime et le rapt seuls \u00e9taient punissables de mort ; les autres d\u00e9lits faisaient l&rsquo;objet d&rsquo;une amende [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote8sym\" name=\"sdfootnote8anc\">8<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. Chez les Indiens de la Californie centrale, le meurtre d&rsquo;un homme est tax\u00e9 d&rsquo;une amende de dix chapelets de coquillages, celui d&rsquo;une femme d&rsquo;une amende de cinq chapelets [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote9sym\" name=\"sdfootnote9anc\">9<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. Un tel syst\u00e8me de compensa\u00adtion pr\u00e9vaut encore chez les Malais, en Nouvelle-Guin\u00e9e, chez les Kalmouks, les Kirghiz, les B\u00e9douins, les Somalis, les n\u00e8gres de la c\u00f4te occi\u00addentale, les Congolais de l&rsquo;int\u00e9rieur, etc.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">A ce stade s&rsquo;\u00e9tablit tout un tarif proportion\u00adnant le ch\u00e2timent \u00e0 la faute. Le taux de l&rsquo;amende d\u00e9pend du rang de la victime et de sa cat\u00e9gorie : un adulte vaut plus qu&rsquo;un enfant, un homme plus qu&rsquo;une femme, une personne libre plus qu&rsquo;un esclave. Le c\u00e9l\u00e8bre Code d&rsquo;Hammourabi r\u00e9serve le talion pour les offenses \u00e0 des personnes de qualit\u00e9, tandis que l&rsquo;amende est applicable s&rsquo;il s&rsquo;agit de victimes moins consid\u00e9r\u00e9es. Ainsi, si un homme a frapp\u00e9 la fille d&rsquo;un patricien et l&rsquo;a fait avorter, il paiera dix shekels d&rsquo;argent ; si la victime meurt, on mettra \u00e0 mort la fille du coupable. Mais si c&rsquo;est la fille d&rsquo;un pl\u00e9b\u00e9ien qui est en cause, l&rsquo;agresseur n&rsquo;aura \u00e0 payer que cinq she\u00adkels pour l&rsquo;avortement et s&rsquo;acquittera du d\u00e9c\u00e8s avec une demi-mine d&rsquo;argent (art. 209 \u00e0 212). Dans ces jurisprudences, le tarif varie singuli\u00e8re\u00adment non seulement selon les peuples, mais encore selon les localit\u00e9s : ainsi, dans l&rsquo;Angleterre du Moyen Age, l&rsquo;effusion de sang \u00e9tait pas\u00adsible d&rsquo;une amende de 7 schillings 4 \u00e0 Lewes, mais de 40 schillings \u00e0 Shropshire [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote10sym\" name=\"sdfootnote10anc\">10<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. Il arrive souvent, dans ces syst\u00e8mes, que l&rsquo;offens\u00e9 puisse ne pas accepter l&rsquo;amende et r\u00e9clamer le talion : ainsi le Capitulaire de Charlemagne de 802 enjoint aux familles d&rsquo;accepter, en cas de crime, la compensation en argent pour ne pas augmenter le mal [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote11sym\" name=\"sdfootnote11anc\">11<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. En g\u00e9n\u00e9ral, cependant, la facilit\u00e9 de payer un d\u00e9lit par une amende, m\u00eame soumise au gr\u00e9 du demandeur, demeurait le privil\u00e8ge de certaines classes sociales (les esclaves ne b\u00e9n\u00e9\u00adficiant naturellement pas de cet adoucissement juridique) ou surtout d&rsquo;une collectivit\u00e9 (les \u00e9tran\u00adgers s&rsquo;en trouvant exclus). C&rsquo;est un trait carac\u00adt\u00e9ristique de ce stade de justice que de se limiter au clan et de montrer plus de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 hors de l\u00e0. Par ailleurs, la responsabilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;amende, encore plus qu&rsquo;\u00e0 la peine corporelle, est consid\u00e9r\u00e9e comme collective et \u00e9tendue \u00e0 toute la famille du criminel. Si \u00e9trange que ceci paraisse, nous ne devons pas oublier qu&rsquo;\u00e0 une \u00e9poque encore tr\u00e8s proche, un fils pouvait prendre la place de son p\u00e8re en prison pour dettes.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L&rsquo;attribution exclusive de la responsabilit\u00e9 au coupable est loin de constituer une notion \u00e9l\u00e9\u00admentaire, et les l\u00e9gislations n&rsquo;y arrivent qu&rsquo;assez tard. Nous avons vu le Code d&rsquo;Hammourabi faire p\u00e9rir fils pour fils, fille pour fille. Il en est de m\u00eame en Chine si un homme tue quatre membres d&rsquo;une famille, il doit \u00eatre supplici\u00e9 et ses enfants m\u00e2les, quel que soit leur \u00e2ge, doivent mourir avec lui, en nombre \u00e9gal \u00e0 celui des victimes. Selon Post, un enfant de dix ans a pu \u00eatre condamn\u00e9 \u00e0 p\u00e9rir pour les crimes de son p\u00e8re et d&rsquo;autres enfants furent ch\u00e2ti\u00e9s pour les m\u00eames raisons [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote12sym\" name=\"sdfootnote12anc\">12<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. On retrouve cet usage en Cor\u00e9e, au Japon, et la France, pour punir des crimes politiques, a pu fournir de pareils exemples jusqu&rsquo;\u00e0 la R\u00e9volution et m\u00eame pendant. D&rsquo;ail\u00adleurs, dans le but de sauvegarder sa dignit\u00e9, l&rsquo;autorit\u00e9 \u00e9prouve le besoin d&rsquo;exercer une sanc\u00adtion pour chaque faute commise, sans aucun souci d&rsquo;une r\u00e9tribution ad\u00e9quate et, dans l&rsquo;igno\u00adrance du vrai coupable, la punition collective demeure en honneur dans nos \u00e9coles, nos casernes et nos prisons. Dans les m\u00eames conditions et quand l&rsquo;autorit\u00e9 judiciaire se sent assez puis\u00adsante pour \u00eatre inattaquable, on a pu, sciemment, frapper des innocents dans le d\u00e9sir de \u00ab faire un exemple \u00bb.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Si le talion refl\u00e8te exclusivement l&rsquo;id\u00e9al de vengeance, il est \u00e9vident que toutes ses att\u00e9nua\u00adtions, telle que l&rsquo;amende, marquent l&rsquo;aurore d&rsquo;un nouveau stade dans la conception de la justice. On peut dire que le nouveau point de vue regarde moins le d\u00e9sir de venger la victime que celui de maintenir l&rsquo;ordre public. Ce n&rsquo;est plus le criminel en tant que personne. que la justice combat, mais plut\u00f4t le crime en tant qu&rsquo;abstraction. En v\u00e9rit\u00e9 un tel stade, bien qu&rsquo;en voie de r\u00e9alisation \u00e9vidente, est loin d&rsquo;\u00eatre pleinement atteint dans nos jurisprudences les plus avanc\u00e9es, encore encombr\u00e9es de survivances archa\u00efques. Pourtant, l&rsquo;id\u00e9e moderne de justice, en son point actuel d&rsquo;\u00e9volution, diff\u00e8re, en beau\u00adcoup d&rsquo;\u00e9gards, des conceptions primitives ; elle \u00e9mane \u00e9videmment d&rsquo;aspirations affectives plus affin\u00e9es chez nos contemporains. Un des plus importants caract\u00e8res est l&rsquo;abolition \u2014 du moins th\u00e9orique \u2014 de la responsabilit\u00e9 collective, mais il fallut pour y arriver admettre le principe de la libert\u00e9 individuelle et souscrire \u00e0 la D\u00e9claration des Droits de l&rsquo;Homme. Nous avons vu qu&rsquo;en pratique la responsabilit\u00e9 collective n&rsquo;est pas enti\u00e8rement \u00e9limin\u00e9e. Si la responsabilit\u00e9 juridique est strictement individuelle en ce qui con\u00adcerne la contrainte par corps, ceci n&#8217;emp\u00eache pas la famille d&rsquo;\u00eatre touch\u00e9e financi\u00e8rement par les amendes impos\u00e9es au coupable.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Un autre caract\u00e8re important de la justice moderne est l&rsquo;effort tent\u00e9 pour \u00e9valuer la responsabilit\u00e9 morale, une fois affirm\u00e9e la culpabi\u00adlit\u00e9, et pour modifier en cons\u00e9quence la p\u00e9nalit\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La distinction entre le crime intentionnel et l&rsquo;accident n&rsquo;est pas tr\u00e8s claire dans l&rsquo;esprit des primitifs qui sont tent\u00e9s de chercher dans tous les cas la manifestation d&rsquo;un esprit malin, une sorte de possession. Chez les Juifs, par exemple, l&rsquo;Exode pr\u00e9voyait, pour les auteurs d&rsquo;un homi\u00adcide par imprudence, l&rsquo;exil dans une cit\u00e9-refuge au lieu de la peine capitale (XXI, 13,41). Le <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Deut\u00e9ronome<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> (XIX, 4-6) cherche \u00e0 d\u00e9finir l&rsquo;homi\u00adcide accidentel \u00ab quand l&rsquo;auteur de la mort ne ha\u00efssait pas pr\u00e9alablement la victime [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote13sym\" name=\"sdfootnote13anc\">13<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">] \u00bb. Cependant, par une curieuse contradiction, l&rsquo;Exode pr\u00e9voit non seulement la punition d&rsquo;ani\u00admaux (comme le Zend-Avesta) mais prescrit encore des mesures contre les objets inanim\u00e9s d&rsquo;un crime ou d&rsquo;un accident, lesquels doivent \u00eatre d\u00e9truits ou vendus : l\u00e0, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une influence magique semble persister, mais comment, dans ces conditions, appr\u00e9cier la responsabilit\u00e9 des fous, des idiots, des mineurs ? Notre jurisprudence comporte des contradictions analogues : on acquitte g\u00e9n\u00e9ralement l&rsquo;auteur d&rsquo;un crime passionnel, mais le conducteur d&rsquo;automobile qui a eu un accident peut \u00eatre tra\u00een\u00e9 en prison avec les plus m\u00e9prisables bandits. Quant \u00e0 la puni\u00adtion des objets, on en trouverait encore quelques exemples actuellement : aux \u00c9tats-Unis, dans l&rsquo;\u00e9tat de New-Jersey, l&rsquo;automobile qui a caus\u00e9 une mort accidentelle est br\u00fbl\u00e9e par les autorit\u00e9s du lieu.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tout ceci n&#8217;emp\u00eache pas la justice moderne de vouloir appr\u00e9cier la responsabilit\u00e9 morale et r\u00e9gler ses sanctions d&rsquo;apr\u00e8s ce facteur. Ainsi, \u00e0 l&rsquo;ancienne vengeance exerc\u00e9e contre l&rsquo;auteur du d\u00e9lit, se substitue en quelque sorte l&rsquo;expiation d&rsquo;une inten\u00adtion coupable. La soci\u00e9t\u00e9 admet plus ou moins que le mal caus\u00e9 peut cesser d&rsquo;appeler une souffrance compensatrice pourvu que soit punie la volont\u00e9 de nuire, seul \u00e9l\u00e9ment qui doive \u00eatre frapp\u00e9 ; c&rsquo;est du moins un id\u00e9al qui tend \u00e0 se r\u00e9aliser parmi d&rsquo;autres desiderata. Beaucoup de contradictions r\u00e9sultent de la confusion entre diff\u00e9rents points de vue qui devraient \u00eatre soi\u00adgneusement distingu\u00e9s. D&rsquo;une part, en effet, tout acte d\u00e9lictueux, pourvu qu&rsquo;on en analyse les mobiles psychologiques avec assez de finesse et en sachant faire intervenir les facteurs incon\u00adscients, se montre suffisamment d\u00e9termin\u00e9 pour qu&rsquo;on puisse admettre qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas libre : on comprend qu&rsquo;un autre individu, dans les m\u00eames circonstances, aurait r\u00e9agi autrement\u00a0; on discerne \u00e9galement les m\u00e9canismes personnels qui devaient le faire agir ainsi et on sait, par la psychopathologie, toute la puissance de pareils m\u00e9canismes. Ainsi la conclusion psycha\u00adnalytique du probl\u00e8me de la responsabilit\u00e9, nette\u00adment formul\u00e9e par Alexander et Staub [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote14sym\" name=\"sdfootnote14anc\">14<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">], consiste \u00e0 nier cat\u00e9goriquement cette responsa\u00adbilit\u00e9. Et ceci constitue ce qu&rsquo;on pourrait appeler le point de vue scientifique du probl\u00e8me, mais on peut encore discuter sur le point de vue que Pichon appelle m\u00e9taphysico-moral, selon lequel une responsabilit\u00e9 r\u00e9elle pourrait jouer derri\u00e8re ces d\u00e9terminations psychologiques, portant l&rsquo;accent dynamique soit sur la force perturbatrice, soit sur la force de r\u00e9sistance, permettant au m\u00e9canisme psychique de se d\u00e9clencher ou non, dirigeant ce d\u00e9clenchement vers une d\u00e9rivation permise, une sublimation ou lui permettant d&rsquo;aboutir au crime r\u00e9el [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote15sym\" name=\"sdfootnote15anc\">15<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. Et comme la des\u00adcription d&rsquo;un m\u00e9canisme ne rend pas compte de la nature des forces qui y jouent, le probl\u00e8me m\u00e9taphysique du pourquoi ne saurait jamais \u00eatre clos par la description scientifique du comment. Il r\u00e9sulte de tout ceci que la responsabilit\u00e9 abso\u00adlue se trouve r\u00e9p\u00e9t\u00e9e dans un domaine qui ne pr\u00e9sente gu\u00e8re de possibilit\u00e9 de communiquer avec le domaine pr\u00e9c\u00e9dent.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Mais, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ces consid\u00e9rations th\u00e9oriques on ne saurait n\u00e9gliger le point de vue juridico-social ni oublier que les institutions juridiques, \u00e9man\u00e9es de l&rsquo;instinct social des hommes, ont pour mission de satisfaire aux exigences de cet instinct. Sur ce plan, les sanctions apparaissent comme n\u00e9cessaires, non seulement dans un but pratique, pour constituer des repr\u00e9sentations freinatrices de la d\u00e9sapprobation sociale chez l&rsquo;individu port\u00e9 \u00e0 mal agir, mais encore pour satisfaire au puissant besoin affectif de punition qui existe dans l&rsquo;inconscient de la foule et qu&rsquo;on ne saurait troubler sans risquer des r\u00e9actions extr\u00eamement graves.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">En pratique, la juridiction ne va pas jusqu&rsquo;au fond de ces probl\u00e8mes ; l&rsquo;appr\u00e9ciation de la responsabilit\u00e9 reste \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9bauche et de conven\u00adtion ; ses \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;information psychologique demeurent rudimentaires. Ainsi la d\u00e9termina\u00adtion de la pr\u00e9m\u00e9ditation criminelle recourt \u00e0 des crit\u00e9riums arbitraires : un paragraphe du Code portugais stipule qu&rsquo;un crime est pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 si l&rsquo;on peut \u00e9tablir que le dessein de tuer a exist\u00e9 au moins vingt-quatre heures avant l&rsquo;acte, comme si cette mesure pouvait pr\u00e9senter quelque valeur dans le domaine moral. D&rsquo;autre part, l&rsquo;irres\u00adponsabilit\u00e9 n&rsquo;est gu\u00e8re invoqu\u00e9e que dans des cas nettement pathologiques et tr\u00e8s limit\u00e9s aux psychoses. Cette appr\u00e9ciation, \u00e9trang\u00e8re aux cat\u00e9\u00adgories du Code, est demand\u00e9e par le tribunal \u00e0 l&rsquo;expert psychiatre, mais la t\u00e2che de ce dernier est assez conventionnelle ou arbitraire ; il n&rsquo;est pas d&rsquo;usage que les n\u00e9vroses tiennent une grande place dans son \u00e9valuation. D&rsquo;autre part, la con\u00adception de responsabilit\u00e9 att\u00e9nu\u00e9e constitue un compromis qui obscurcit encore la question, dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 o\u00f9 on est de mettre quelque pr\u00e9cision objective sur l&rsquo;importance des facteurs envisag\u00e9s. Enfin, la justice veut tenir compte, pour appr\u00e9cier la responsabilit\u00e9, non seulement des facteurs psychopathologiques, mais encore des facteurs passionnels jouant chez l&rsquo;homme normal, et ici toute possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9valuation comp\u00e9tente faisant d\u00e9faut, on a \u00e9tabli cette singuli\u00e8re institution du jury dont l&rsquo;effet est de limiter la d\u00e9cision des magistrats comp\u00e9tents par les r\u00e9actions de personnes \u00e0 qui il n&rsquo;est demand\u00e9 qu&rsquo;une note sentimentale. Le verdict combine le facteur rationnel du juge au facteur affectif du jur\u00e9, pris comme indicateur des fluctuations de la foule. En raison de ses incertitudes, la t\u00e2che morale du magistrat serait trop lourde si elle n&rsquo;\u00e9tait pas temp\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;action d&rsquo;un facteur irrationnel, chaotique. Cet appel au hasard ou, en d\u00e9finitive, \u00e0 l&rsquo;inconscient, pr\u00e9sente pour notre \u00e9tude un int\u00e9r\u00eat consid\u00e9rable. Il est d&rsquo;ailleurs loin de constituer un fait nouveau dans la proc\u00e9\u00addure ; il repr\u00e9sente au contraire la curieuse survivance moderne d&rsquo;un principe tr\u00e8s ancien et sur lequel nous reviendrons plus loin.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Un autre caract\u00e8re de la justice moderne consiste \u00e0 d\u00e9fendre les droits de la victime, sans se contenter de r\u00e9primer le d\u00e9lit, en ordonnant des restitutions, d\u00e9dommagements. Sans doute, la justice primitive poursuivait quelquefois ce but, mais une telle action a toujours \u00e9t\u00e9 secon\u00addaire, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des interventions punitives et le plaignant a toujours eu la t\u00e2che compliqu\u00e9e ou dangereuse. C&rsquo;est ainsi que, dans beaucoup de l\u00e9gislations anciennes, il s&rsquo;exposait, en perdant son proc\u00e8s, \u00e0 une punition \u00e9gale \u00e0 celle qui aurait frapp\u00e9 son adversaire, s&rsquo;il avait gagn\u00e9. Aujourd&rsquo;hui le plaignant se contente de d\u00e9noncer le coupable : il n&rsquo;est plus expos\u00e9 qu&rsquo;aux lourdes charges financi\u00e8res du proc\u00e8s, s&rsquo;il ne peut \u00e9tablir suffisamment ses droits. En tout cas, le tribunal, actif tant qu&rsquo;il s&rsquo;agit de punir le coupable, reste passif en ce qui concerne l&rsquo;\u00e9tablissement des droits du plaignant. C&rsquo;est dans ce sens que le Code sovi\u00e9tique de 1922 a voulu r\u00e9aliser un pro\u00adgr\u00e8s, rendant la proc\u00e9dure rapide, peu co\u00fbteuse, donc la justice r\u00e9ellement accessible \u00e0 tous, conf\u00e9\u00adrant un r\u00f4le actif au tribunal pour aider le plai\u00adgnant \u00e0 trouver ses preuves et pour s&rsquo;opposer \u00e0 toute tentative d&#8217;embrouiller le proc\u00e8s. Par ailleurs, la justice demeure bien souvent inacces\u00adsible \u00ab \u00e0 la veuve et \u00e0 l&rsquo;orphelin \u00bb, et il est clair que son r\u00f4le de d\u00e9fense de l&rsquo;innocent pourrait \u00eatre singuli\u00e8rement perfectionn\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Les lois modernes ont aboli th\u00e9oriquement tout droit des particuliers \u00e0 se faire justice eux-m\u00eames, puisque le tribunal se charge de tous les con\u00adflits possibles. Pratiquement, comme nous l&rsquo;avons vu, les acquittements syst\u00e9matiques de cer\u00adtains crimes passionnels semblent indiquer que dans l&rsquo;\u00e2me des jur\u00e9s subsiste le sentiment pri\u00admitif d&rsquo;apr\u00e8s lequel la justice personnelle est l\u00e9gitime quand les affaires sexuelles sont en jeu. Il y a deux ans, un commer\u00e7ant parisien fut acquitt\u00e9, qui, dans un attentat direct et pr\u00e9par\u00e9, avait abattu d&rsquo;un coup de revolver l&rsquo;amant de sa femme. Or, m\u00eame dans l&rsquo;ancienne l\u00e9gislation chinoise, il aurait \u00e9t\u00e9 puni [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote16sym\" name=\"sdfootnote16anc\">16<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. De m\u00eame fut acquitt\u00e9e la femme d&rsquo;un homme politique ayant tu\u00e9 le directeur d&rsquo;un journal parisien, le pr\u00e9texte invoqu\u00e9 en justice \u00e9tant d&rsquo;\u00e9viter une publication compromettante pour sa vie intime.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">On a observ\u00e9 les m\u00eames contradictions en ce qui concerne le duel en France, le jury des Assises acquittant en g\u00e9n\u00e9ral les cas graves, tandis que le tribunal correctionnel condamnait invariablement les cas b\u00e9nins. Il est clair que, sur ce point, le sentiment collectif suit difficilement le principe th\u00e9orique.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Enfin, la justice moderne se caract\u00e9rise par l&rsquo;abandon progressif des cruaut\u00e9s exerc\u00e9es corporellement sur l&rsquo;accus\u00e9 ou le coupable. La peine de mort, d\u00e9cri\u00e9e en principe, est, en pratique, de moins en moins appliqu\u00e9e. En dehors de pays comme l&rsquo;Angleterre, qui ont conserv\u00e9 le fouet, les ch\u00e2timents corporels sont remplac\u00e9s par des mesures qui, th\u00e9oriquement, ne peuvent plus \u00eatre douloureuses que pour le sentiment : amende, prison, d\u00e9portation, travaux forc\u00e9s. La torture ne fut abolie en France que le 1<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">er<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> mai 1788. Reste \u00e0 savoir si, pratiquement, des s\u00e9vices ne sont pas exerc\u00e9s sur les d\u00e9tenus, depuis le classique \u00ab passage \u00e0 tabac \u00bb jusqu&rsquo;\u00e0 des violences pires. En tout cas, la cruaut\u00e9, le sadisme des gardes-chiourmes peut toujours s&rsquo;exercer par des n\u00e9gligences mat\u00e9rielles ou des offenses d&rsquo;ordre affectif, sans risquer une grande r\u00e9probation, tant le sentiment populaire est encore proche des pratiques barbares.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Dans l&rsquo;ensemble, les criminologistes et les magistrats ont compris progressivement l&rsquo;erreur pratique d&rsquo;un traitement cruel dont l&rsquo;effet pratique n&rsquo;est pas de d\u00e9tourner du crime mais d&rsquo;exciter le sadisme. La l\u00e9gislation chinoise para\u00eet en avoir donn\u00e9 une exp\u00e9rience concluante. Pourtant, la flagellation anglaise et la bastonnade coloniale conservent quelques partisans : elles correspondent, en tout cas, \u00e0 un stade inf\u00e9rieur du sentiment de justice. L&rsquo;opinion courante s&rsquo;accorde avec la D\u00e9claration des Droits de l&rsquo;Homme selon laquelle le droit de punir est limit\u00e9 par les lois de la n\u00e9cessit\u00e9, ou admet avec l&rsquo;Assembl\u00e9e de 1791 que \u00ab les ch\u00e2timents n&rsquo;ont pas seulement pour but de punir mais de r\u00e9former le coupable \u00bb.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Avec ces id\u00e9es, on devait accorder \u00e0 la prison une importance toute particuli\u00e8re. On avait cru qu&rsquo;en d\u00e9pouillant de violences ce vieux proc\u00e9d\u00e9 d&rsquo;\u00e9limination du coupable, on en ferait une occasion de m\u00e9ditations morales, une invitation \u00e0 regretter l&rsquo;acte coupable, \u00e0 cause de ses cons\u00e9quences, et \u00e0 prendre de saines r\u00e9solutions. Cependant, avec l&rsquo;exp\u00e9rience, il a fallu reconna\u00eetre que la prison est psychiquement destructrice et que le criminel d\u00e9g\u00e9n\u00e8re encore au lieu de s&rsquo;y amender. D\u00e8s 1839, des auteurs comme Fr\u00e9d\u00e9rick Hill ont commenc\u00e9 un mouvement d&rsquo;opinion dans ce sens. Certains \u00c9tats des Etats-Unis ont adopt\u00e9 le syst\u00e8me Elmira, d&rsquo;apr\u00e8s lequel la dur\u00e9e de p\u00e9nalit\u00e9 n&rsquo;est pas enti\u00e8rement d\u00e9termin\u00e9e par la sentence des juges, mais d\u00e9pend de la conduite du criminel pendant sa d\u00e9tention. Le Code sovi\u00e9tique de 1922 tend \u00e0 remplacer le plus possible la prison par des amendes ou du travail obligatoire sans d\u00e9tention ; les prisonniers eux-m\u00eames voient leur sort adouci, notamment en ayant droit, chaque ann\u00e9e, \u00e0 quinze jours de vacances \u00e0 passer dans leur famille.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Partout appara\u00eet une tendance \u00e0 rendre moins p\u00e9nible la situation du prisonnier, \u00e0 r\u00e9duire son isolement social, \u00e0 lui fournir au contraire des conditions favorables pour une adaptation meilleure au milieu, en un mot \u00e0 l&rsquo;\u00e9duquer. L&rsquo;\u00e9tude, toujours en progr\u00e8s, de la psychologie criminelle, au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;elle fait reculer la notion de responsabilit\u00e9, introduit l&rsquo;id\u00e9e que le d\u00e9linquant est g\u00e9n\u00e9ralement un malade, \u00e9largit le r\u00f4le du m\u00e9decin ou du psychologue aux d\u00e9pens des attributions proprement judiciaires, et m\u00e8ne \u00e0 la conclusion que le but d\u00e9sirable est encore plus une gu\u00e9rison qu&rsquo;une expiation.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cet id\u00e9al, encore bien \u00e9loign\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9alisation compl\u00e8te, marque sans doute l&rsquo;id\u00e9al le plus \u00e9lev\u00e9 que nous puissions actuellement concevoir de l&rsquo;id\u00e9e de justice. En tout cas, il est d\u00e8s maintenant assez formul\u00e9 et assez conscient pour qu&rsquo;on puisse assigner \u00e0 la ligne d&rsquo;\u00e9volution des institutions judiciaires une direction de socialisation et de solidarit\u00e9. La soci\u00e9t\u00e9 actuelle, au lieu de chercher, comme primitivement, \u00e0 \u00e9liminer haineusement le coupable, poursuit la solution plus \u00e9conomique de le ramener \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat normal, \u00e0 la sant\u00e9 morale, pour l&rsquo;int\u00e9grer en elle-m\u00eame et tirer tout le parti possible de son individualit\u00e9. La r\u00e9action instinctive la plus primitive contre tout \u00e9l\u00e9ment d\u00e9sagr\u00e9able consiste toujours en un effort de suppression, rappel de l&rsquo;\u00e9tat de guerre primordial. La tendance \u00e0 utiliser, apr\u00e8s \u00e9laboration et transformation favorable des \u00e9nergies causes de trouble, n&rsquo;appara\u00eet que tardivement mais appara\u00eet partout. Le progr\u00e8s est pacificateur et utilitaire. Ainsi s&rsquo;est-on comport\u00e9 avec les fous : apr\u00e8s les avoir charg\u00e9s de cha\u00eenes, battus, voire br\u00fbl\u00e9s vifs comme poss\u00e9d\u00e9s du diable, on s&rsquo;est avis\u00e9 d&rsquo;essayer de les comprendre pour les soulager et m\u00eame d&rsquo;en tirer tout le rendement social possible comme dans certaines colonies o\u00f9 les plus adaptables sont sollicit\u00e9s \u00e0 travailler et \u00e0 se rendre utiles. En ce qui concerne l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit des hommes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des maladies en g\u00e9n\u00e9ral et l&rsquo;\u00e9volution des conceptions m\u00e9dicales, nous avons indiqu\u00e9 ailleurs [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote17sym\" name=\"sdfootnote17anc\">17<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">] une marche exactement parall\u00e8le.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Mais la conception sociale de justice a \u00e9volu\u00e9 avec lenteur et au milieu de mille obstacles, car tous ses perfectionnements ou ses reculs d\u00e9pendent de la solidit\u00e9 des cadres sociaux et de la s\u00e9curit\u00e9 qui en r\u00e9sulte.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La justice est toute utilitaire et pratique. Chez les primitifs, elle limite son action au clan et marchande ses avantages \u00e0 l&rsquo;importance sociale de l&rsquo;int\u00e9ress\u00e9 : l&rsquo;esclave, qui n&rsquo;a pas de propri\u00e9t\u00e9, ne re\u00e7oit aucune garantie juridique. La femme, qui ne prend pas part \u00e0 la vie politique et que la l\u00e9gislation traite en mineure, se trouve d\u00e9savantag\u00e9e devant les tribunaux. Aujourd&rsquo;hui m\u00eame la femme mari\u00e9e rencontre toutes sortes d&rsquo;entraves d\u00e8s que le mari ne la soutient plus d&rsquo;autorisations et de signatures. Les enfants, qui n&rsquo;ont pas droit de propri\u00e9t\u00e9, n&rsquo;ont, comme les esclaves antiques, aucun statut l\u00e9gal et se trouvent livr\u00e9s enti\u00e8rement au bon plaisir des parents. Sans doute l&rsquo;infanticide et les s\u00e9vices graves sont-ils punissables th\u00e9oriquement, mais en pratique les pouvoirs publics \u00e9prouvent la plus grande r\u00e9pugnance \u00e0 intervenir contre les parents tortionnaires et ne s&rsquo;y r\u00e9signent qu&rsquo;\u00e0 la derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9, les victimes n&rsquo;ayant pas d&rsquo;importance sociale. Avec les conseils de guerre et la justice militaire, nous connaissons encore la justice de clan et d&rsquo;exception : la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des peines varie avec le danger collectif.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La justice ne tient donc qu&rsquo;aux n\u00e9cessit\u00e9s int\u00e9rieures de la communaut\u00e9 protectrice, et le sentiment de justice s&rsquo;\u00e9vanouit avec une extr\u00eame facilit\u00e9 chez les hommes les plus civilis\u00e9s d\u00e8s que le cadre social est \u00e9branl\u00e9 et l&rsquo;instinct social troubl\u00e9. Les guerres et r\u00e9volutions abondent en faits significatifs absence ou n\u00e9gation de tout arbitrage, droit du plus fort, droit de vengeance, destruction haineuse des adversaires, responsabilit\u00e9 collective, otages, cruaut\u00e9s, atrocit\u00e9s, etc. En g\u00e9n\u00e9ral, toutes les circonstances qui assurent l&rsquo;impunit\u00e9 \u00e0 la violence et aux exc\u00e8s, comme la p\u00e9n\u00e9tration en pays vaincu ou d\u00e9sarm\u00e9, permettent d&rsquo;observer combien est fragile, chez l&rsquo;homme moderne, la conception du droit. Ce qui prouve \u00e9galement que la justice d\u00e9pend seulement du lien social, c&rsquo;est l&rsquo;absence de tout droit et de tout arbitrage international jusqu&rsquo;\u00e0 une \u00e9poque toute r\u00e9cente et le caract\u00e8re tout rudimentaire des premiers efforts dans ce sens. On voit, en mati\u00e8re de justice, les hommes r\u00e9gresser aux stades les plus primitifs d\u00e8s que leur collectivit\u00e9 nationale se trouve engag\u00e9e avec eux dans le conflit et qu&rsquo;ils n&rsquo;encourent plus la d\u00e9sapprobation du clan-patrie. Ces faits r\u00e9v\u00e8lent que les impulsions primitives de l&rsquo;instinct, malgr\u00e9 leur latence habituelle, conservent une puissance intacte au fond de l&rsquo;\u00e2me humaine : ceci nous fera comprendre leur efficacit\u00e9 \u00e9tonnante dans les processus inconscients d&rsquo;autopunition.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Par ailleurs, il existe toute une s\u00e9rie de particularit\u00e9s dans les institutions judiciaires qui sont de la plus haute importance pour notre \u00e9tude de la justice immanente. Ce sont tous les proc\u00e9d\u00e9s par lesquels la justice, abandonnant les d\u00e9marches rationnelles et s&rsquo;en remettant plus ou moins \u00e0 un signe de hasard, permet \u00e0 l&rsquo;inconscient du coupable de s&rsquo;exprimer, utilisant ainsi \u2014 et cela avec le consentement et la satisfaction unanimes \u2014 cette force myst\u00e9rieuse de justice immanente que nous rencontrons dans les m\u00e9canismes d&rsquo;autopunition. <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La responsabilit\u00e9 du juge, en dehors des cas particuliers de flagrant d\u00e9lit, est toujours lourde. Non seulement l&rsquo;erreur est facile dans l&rsquo;inculpation d&rsquo;un accus\u00e9 qui nie, mais la d\u00e9cision risque quelquefois de m\u00e9contenter un parti et de susciter des vengeances. M\u00eame dans des soci\u00e9t\u00e9s aussi d\u00e9fendues que les n\u00f4tres, le juge n&rsquo;est pas toujours \u00e0 l&rsquo;abri de ces ressentiments et derni\u00e8rement un expert a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 par un justiciable m\u00e9content. Le danger est encore plus grand quand l&rsquo;accus\u00e9 est soutenu par une faction politique, une organisation secr\u00e8te ou une opinion ; d\u00e8s lors, la question de savoir si l&rsquo;accus\u00e9 a r\u00e9ellement commis la faute passe au deuxi\u00e8me plan comme dans la c\u00e9l\u00e8bre histoire Dreyfus, qui a divis\u00e9 la France il y aura bient\u00f4t trente-cinq ans. En dehors de pareilles circonstances, le juge peut, dans sa psychologie personnelle, souffrir de scrupules excessifs. De toute fa\u00e7on, il lui est avantageux de d\u00e9gager la plus grande partie de sa responsabilit\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Aujourd&rsquo;hui, le juge peut se retrancher derri\u00e8re les rapports des experts ou, en mati\u00e8re criminelle, derri\u00e8re les r\u00e9ponses toutes sentimentales du jury quitte \u00e0 faire dire \u00e0 ce dernier ce qu&rsquo;il d\u00e9sire selon la mani\u00e8re dont il pose les questions. Autrefois, les juges, manquant de pareilles ressources, ont us\u00e9 de deux proc\u00e9d\u00e9s diff\u00e9rents, l&rsquo;un visant \u00e0 obtenir par contrainte les aveux formels de l&rsquo;accus\u00e9, l&rsquo;autre remettant la d\u00e9cision \u00e0 des puissances myst\u00e9rieuses o\u00f9 l&rsquo;on pouvait invoquer l&rsquo;intervention de Dieu.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">La contrainte aux aveux est surtout li\u00e9e au droit romain. Ce dernier usait couramment de la torture pour les esclaves. On sait que les beaux d\u00e9veloppements de la torture sont dus \u00e0 l&rsquo;\u00c9glise romaine (Inquisition) et \u00e0 son influence. Il est superflu de revenir sur les hideux proc\u00e9d\u00e9s par lesquels on pouvait \u00e9videmment faire dire n&rsquo;importe quoi \u00e0 n&rsquo;importe qui et qui ont en particulier servi \u00e0, \u00e9tablir sur des d\u00e9positions et des t\u00e9moignages la stupide l\u00e9gende du Diable, issue en v\u00e9rit\u00e9 de la n\u00e9vrose sadique des gens d&rsquo;\u00e9glise. Les aveux, en pareil cas, ne pouvaient avoir qu&rsquo;une valeur toute conventionnelle mais repr\u00e9sentaient une concession de forme au sentiment de justice. Sans doute, il est possible que les coupables aient eu moins de courage que les innocents en face de ces supplices, du moins dans l&rsquo;ensemble, mais ceci devait \u00eatre pratiquement impossible \u00e0 appr\u00e9cier. En tout cas, l&rsquo;angoisse entrave plus ou moins les moyens de d\u00e9fense conscients et volontaires du coupable et, aujourd&rsquo;hui, on l&rsquo;utilise d&rsquo;une fa\u00e7on plus douce (parce que sur le plan affectif) et plus scientifique (parce que portant sur des indices sp\u00e9cifiques), sous forme d&rsquo;un interrogatoire soutenu plusieurs heures : on compte sur l&rsquo;\u00e9puisement moral de l&rsquo;accus\u00e9 pour obtenir la contradiction ou l&rsquo;aveu significatif. Ces effets se trouvent multipli\u00e9s par la souffrance morale, sinon physique, de la d\u00e9tention. Enfin, le plus grand progr\u00e8s psychologique de l&rsquo;instruction judiciaire, en usage en Am\u00e9rique, consiste \u00e0 provoquer, par des associations de mots et par une esp\u00e8ce de surprise qui trompe le contr\u00f4le volontaire, une expression indirecte de la repr\u00e9sentation angoissante du crime accompli, refoul\u00e9e vers l&rsquo;inconscient. Le sommeil hypnotique pourrait donner des r\u00e9sultats semblables, si son incertitude, en raison des possibilit\u00e9s de suggestion, n&rsquo;en interdisait, m\u00eame th\u00e9oriquement, l&rsquo;usage. En r\u00e9alit\u00e9, ces proc\u00e9d\u00e9s modernes d&rsquo;obtenir des aveux, bien que subtils et assez s\u00fbrs, se situent sur la m\u00eame ligne que l&rsquo;ancienne torture : le tourment est seulement d\u00e9plac\u00e9 sur le plan psychologique. La conscience collective les accepte parfaitement.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L&rsquo;autre mode dont nous avons parl\u00e9, pour garantir la s\u00e9curit\u00e9 du juge, l&rsquo;inculpation par le hasard ou les forces myst\u00e9rieuses, appara\u00eet chez les peuples primitifs, dans les op\u00e9rations de sorcellerie destin\u00e9es \u00e0 retrouver le coupable. Chez les Australiens, la direction prise par la fum\u00e9e provenant du b\u00fbcher du mort indique de quel c\u00f4t\u00e9 se trouve le criminel ; ou bien on punit de mort, comme coupable, la premi\u00e8re personne qui s&rsquo;aventure pr\u00e8s de la s\u00e9pulture de la victime. On trouve les \u00e9preuves divinatoires en usage dans la justice des anciens Grecs [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote18sym\" name=\"sdfootnote18anc\">18<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">], H\u00e9breux, Irlandais, des n\u00e8gres d&rsquo;Afrique et des Indiens d&rsquo;Am\u00e9rique. Telle est encore l&rsquo;\u00e9preuve du cercueil usit\u00e9e \u00e9galement chez les Papous et chez les Europ\u00e9ens, jusqu&rsquo;au XVII<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cle, consistant \u00e0 faire d\u00e9filer devant le mort toutes les personnes soup\u00e7onn\u00e9es du crime et d\u00e9clarant coupable celle en pr\u00e9sence de qui quelque modification apparaissait sur le cadavre : \u00e9mission de sang, ouverture de la bouche ou de l&rsquo;\u0153il, etc.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">En Europe, les \u00e9preuves de justice \u00e9taient principalement usit\u00e9es chez les Germains du Moyen Age et connues sous le nom d&rsquo;Urteil. Elles sont pass\u00e9es dans notre jurisprudence sous le nom d&rsquo;<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Ordalies <\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">ou<\/span><\/span><i> <\/i><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">de<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i> Jugement de Dieu<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, mais elles ne sont ni sp\u00e9cifiquement germaniques ni sp\u00e9cifiquement chr\u00e9tiennes. Les n\u00e8gres d&rsquo;Afrique et de Madagascar, par exemple, font absorber un poison \u00e0 l&rsquo;inculp\u00e9 et le consid\u00e8rent comme innocent s&rsquo;il le vomit, comme coupable s&rsquo;il succombe. Pour les petits d\u00e9lits, on se contente d&rsquo;administrer le poison \u00e0 son mouton ou \u00e0 sa poule [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote19sym\" name=\"sdfootnote19anc\">19<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. D&rsquo;autres fois, on lui fait avaler un aliment normal mais consacr\u00e9 par une op\u00e9ration magique : si l&rsquo;aliment s&rsquo;arr\u00eate dans le gosier, c&rsquo;est un signe de culpabilit\u00e9 (nous dirions que c&rsquo;est un test du sentiment d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9). Certaines tribus africaines, les Birmans, ont recours \u00e0 ce proc\u00e9d\u00e9 de m\u00eame qu&rsquo;autrefois les Anglo-Saxons (Corsnead, Nedbred), les Frisons et autres Germains (Corbita, Casibrodeum). L&rsquo;\u00c9glise en a fait l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;Eucharistie qui fut employ\u00e9e du VI<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> au XIII<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cle : le pr\u00e9venu appelait solennellement sur lui la punition imm\u00e9diate de Dieu en cas de mensonge et il y croyait tellement qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e9rait souvent faire des aveux \u00e0 la justice humaine que de risquer une pareille<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">mal\u00e9diction. Dans l&rsquo;Inde, on faisait de m\u00eame boire de l&rsquo;eau dans laquelle une idole avait \u00e9t\u00e9 lav\u00e9e. Les H\u00e9breux d\u00e9couvraient l&rsquo;adult\u00e8re en faisant boire \u00e0 la femme les raclures d&rsquo;une mal\u00e9diction \u00e9crite sur parchemin, m\u00eal\u00e9es d&rsquo;eau am\u00e8re : si son ventre enflait, elle \u00e9tait r\u00e9put\u00e9e coupable.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Les ordalies europ\u00e9ennes employaient beaucoup l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;eau froide : l&rsquo;accus\u00e9 \u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9 dans un bassin, les membres li\u00e9s. S&rsquo;il plongeait compl\u00e8tement, il \u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 innocent ; s&rsquo;il surnageait, coupable. Chez les Papous, les Malais, les Birmans, il devait plonger et se maintenir sous l&rsquo;eau le temps qu&rsquo;un coureur d\u00e9coche une fl\u00e8che et aille la ramasser. La m\u00eame \u00e9preuve existait, avec des variantes, chez des peuples slaves, anglo-saxons, germains, etc.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;eau ou de l&rsquo;huile bouillante, ou du feu, consistait \u00e0 plonger le bras dans un liquide chaud ou \u00e0 toucher un m\u00e9tal au rouge et \u00e0 juger de la culpabilit\u00e9 les jours suivants par la gravit\u00e9 de la l\u00e9sion ou par sa difficult\u00e9 \u00e0 gu\u00e9rir rapidement. On la retrouve chez les Papous, les Malais, les n\u00e8gres, les Mongols, les Caucasiens, les Indiens, les Gallois, les Slaves, les Scandinaves. Elle est usit\u00e9e dans les lois salique, ripuaire, chamare, frisone, anglo-saxonne, lombarde. Les Arabes avant l&rsquo;Islam, les Byzantins, les Grecs anciens l&#8217;employaient, de m\u00eame que les Somalis.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;exposition aux b\u00eates, tigres ou crocodiles, se pratique chez les Africains, les indig\u00e8nes de Madagascar, les Oc\u00e9aniens. Peut-\u00eatre a-t-elle inspir\u00e9 l&rsquo;exposition des chr\u00e9tiens aux fauves sous la civilisation romaine.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L&rsquo;\u00e9preuve de la croix, sp\u00e9cifiquement chr\u00e9tienne, consistait \u00e0 placer les plaideurs debout, au pied d&rsquo;une croix : le premier qui interrompait son immobilit\u00e9 ou qui succombait \u00e0 la fatigue \u00e9tait jug\u00e9 coupable.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Toutes ces \u00e9preuves touchaient, par quelque c\u00f4t\u00e9, \u00e0 la torture physique (poison, feu), par d&rsquo;autres \u00e0 l&rsquo;angoisse morale (aliments consacr\u00e9s) et avaient un caract\u00e8re personnel. D&rsquo;un ordre purement moral mais collectif est l&rsquo;institution judiciaire du serment purgatoire, surtout connu en Europe dans l&rsquo;ancien droit germanique, mais \u00e9galement usit\u00e9 chez d&rsquo;autres peuples. Il consiste, pour le plaignant, \u00e0 affirmer sous la foi du serment que sa plainte est juste et surtout \u00e0 r\u00e9unir, pour s&rsquo;associer \u00e0 son serment, un nombre aussi \u00e9lev\u00e9 que possible de conjurateurs. Ici, le juge ne se prononce pas d&rsquo;apr\u00e8s son opinion sur la v\u00e9racit\u00e9 d&rsquo;une partie ou de l&rsquo;autre ; sa d\u00e9cision d\u00e9pend de l&rsquo;habilet\u00e9 de tel adversaire \u00e0 r\u00e9unir le nombre voulu de compurgatores. Chez des peuples qui croient fermement que le parjure est puni de peines \u00e9ternelles dans l&rsquo;autre monde, sinon d&rsquo;un terrible ch\u00e2timent dans celui-ci, le serment en nombre prend une certaine valeur de loyaut\u00e9. Kovalewsky qui a \u00e9tudi\u00e9 ce mode judiciaire au Caucase, o\u00f9 il fonctionnait encore, fait remarquer que le t\u00e9moignage simple, dans un pays mal polic\u00e9, perd presque toute valeur en raison des craintes de vengeances personnelles, repr\u00e9sailles, esprit de clan, tandis qu&rsquo;un serment qui met en jeu la croyance solide en un ch\u00e2timent surnaturel et terrible, poss\u00e8de plus de valeur pratique [<\/span><\/span><sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote20sym\" name=\"sdfootnote20anc\">20<\/a><\/span><\/span><\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">]. Le serment religieux est maintenu dans nos tribunaux, mais il est possible aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;une protection politique ou quelques billets de banque aient plus de poids que la crainte de l&rsquo;enfer.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Il nous faut maintenant revenir \u00e0 une autre institution judiciaire : le duel l\u00e9gal, qui d&rsquo;une part repr\u00e9sente le d\u00e9veloppement codifi\u00e9 d&rsquo;une justice priv\u00e9e et personnelle, mais qui pr\u00eate \u00e9galement \u00e0 la croyance superstitieuse en une force occulte qui fera tourner l&rsquo;issue du combat dans le sens de la justice, au d\u00e9triment du coupable. \u00c0 ce point de vue, il nous int\u00e9resse sp\u00e9cialement comme t\u00e9moignant de la croyance en une justice immanente. Au VII<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cle, le duel est qualifi\u00e9 de jugement de Dieu par Gr\u00e9goire de Tours. Il est inscrit dans les lois au nombre des \u00e9preuves ordonn\u00e9es par les juges : on le trouve dans la loi des Burgondes, des Ripuaires, des Alamans, des Bavarois, des Saxons. Un voyageur arabe, Ibn Dost, le mentionne chez les Slaves. Ailleurs, chez les Scandinaves et les Irlandais, pour n&rsquo;\u00eatre pas soumis au contr\u00f4le de l&rsquo;autorit\u00e9 publique, il n&rsquo;en est pas moins fr\u00e9quent. Pendant toute la p\u00e9riode coutumi\u00e8re, du X<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> au XII<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cle, en l&rsquo;ignorance habituelle des lois, le duel fut surtout en honneur. Le vaincu, d\u00e9clar\u00e9 coupable, subissait la peine de son crime et quelquefois ses conjurateurs subissaient la m\u00eame peine. Les \u00e9glises, pour leurs affaires s\u00e9culi\u00e8res et bien que le duel ne f\u00fbt pas admis dans le droit canonique, n&rsquo;h\u00e9sitaient pas \u00e0 trancher leurs d\u00e9bats par combats singuliers. Saint Augustin, dans une lettre \u00e0 Boniface, s&rsquo;exprime ainsi : \u00ab Pendant le combat, Dieu attend les cieux ouverts et il d\u00e9fend la partie qu&rsquo;il voit avoir raison. \u00bb Pourtant, d\u00e8s le IX<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> si\u00e8cle, un parti se forma, dans l&rsquo;\u00c9glise m\u00eame, contre le duel et s&rsquo;intensifia par la suite jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le Concile de Trente condamn\u00e2t absolument le duel et prom\u00eet des peines \u00e9ternelles \u00e0 ceux qui l&#8217;employaient. L&rsquo;excommunication n&#8217;emp\u00eacha pas les duels de continuer et de s&rsquo;\u00e9tendre. L&rsquo;usage s&rsquo;\u00e9tablit m\u00eame que les amis des combattants se battent deux \u00e0 deux. Richelieu institua contre les duellistes de s\u00e9v\u00e8res p\u00e9nalit\u00e9s, ce qui n&#8217;emp\u00eacha pas deux femmes, Mme de Nesle et Mme de Polignac, toutes deux \u00e9prises du cardinal, de se rencontrer \u00e0 l&rsquo;\u00e9p\u00e9e. Chose extr\u00eamement significative : jusqu&rsquo;en 1810, le Code fran\u00e7ais resta muet au sujet du duel, ne pouvant s&rsquo;opposer \u00e0 un usage trop \u00e9tabli ni consacrer officiellement une forme judiciaire si contraire \u00e0 la th\u00e9orie du droit. Nous avons signal\u00e9 que les Assises acquittaient les cas graves tandis que la Correctionnelle condamnait les cas moins s\u00e9rieux. Actuellement, le duel est tomb\u00e9 en d\u00e9su\u00e9tude.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Si \u00e9trange que nous paraisse aujourd&rsquo;hui le duel judiciaire, pour d\u00e9cider d&rsquo;une inculpation, nous devons reconna\u00eetre que les proc\u00e8s criminels reproduisent, sur le plan affectif, un assaut du m\u00eame genre, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9loquence de l&rsquo;avocat, du procureur, enl\u00e8ve le verdict du jury d&rsquo;une fa\u00e7on-tout aussi peu rationnelle que des coups d&rsquo;escrime. La condamnation, qu&rsquo;on l&rsquo;envisage comme ch\u00e2timent ou comme moyen prophylactique, reste largement soumise au hasard du duel oratoire et, pour accentuer cette intervention du hasard, il reste encore le droit de gr\u00e2ce ou d&rsquo;amnistie, modifiant la sanction \u00e9dict\u00e9e pour des motifs encore tout subjectifs ou fortuits, et constituant une sorte nouvelle d&rsquo;appel au miracle. On peut dire que la justice moderne ne s&rsquo;applique vraiment \u00e0 \u00eatre objective que pour la protection de l&rsquo;innocent ou dans les affaires civiles ; par ailleurs, le hasard psychologique a remplac\u00e9 le hasard de la r\u00e9sistance nerveuse ou musculaire, mais le puissant ou l&rsquo;habile y trouve toujours avantage.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Un des points les plus singuliers de notre r\u00e9vision est sans doute la facilit\u00e9 avec laquelle les hommes, malgr\u00e9 leur intense besoin d&rsquo;\u00e9quit\u00e9, se soumettent au hasard, comme \u00e0 un principe de justice myst\u00e9rieux et tout-puissant. Le hasard, qui, du point de vue rationnel, appara\u00eet comme l&rsquo;injustice m\u00eame, satisfait pourtant les aspirations affectives du sentiment de justice. Il n&rsquo;y a pas longtemps qu&rsquo;en France, la conscription militaire se faisait par tirage au sort (le jeune homme riche gardant la possibilit\u00e9 de payer un rempla\u00e7ant). Les loteries, les jeux de hasard exercent en g\u00e9n\u00e9ral un attrait immense sur l&rsquo;affectivit\u00e9 populaire, justement parce que leur ind\u00e9termination apparente permet d&rsquo;imaginer le miracle. Pour cette m\u00eame raison, jusqu&rsquo;\u00e0 un certain point, les concours qui d\u00e9cident d&rsquo;une situation sur la chance d&rsquo;une \u00e9preuve isol\u00e9e ne r\u00e9voltent pas le sentiment de justice de nos contemporains.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">L\u00e9vy-Bruhl, dans son \u00e9tude de la mentalit\u00e9 primitive, insiste sur la confiance enti\u00e8re, invincible, des primitifs, dans les r\u00e9sultats de l&rsquo;\u00e9preuve judiciaire ou ordalie ; il l&rsquo;explique par l&rsquo;animisme qui attribue les ph\u00e9nom\u00e8nes naturels \u00e0 l&rsquo;action des esprits. Il n&rsquo;est pas niable que les hommes les plus civilis\u00e9s sont encore tent\u00e9s d&rsquo;attribuer beaucoup d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements \u00e0 Dieu, aux saints, aux puissances occultes ou au diable, et que les m\u00eames tendances jouent parmi nos concitoyens.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><a name=\"_GoBack\"><\/a> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Voil\u00e0 donc ce que les hommes ont institu\u00e9 pour satisfaire le sentiment de justice qui est en eux. Mais il est in\u00e9vitable que la loi, \u00e0 finalit\u00e9 collective, entre en conflit fr\u00e9quent avec les aspirations individuelles. Bien souvent, les individus n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 satisfaits des arbitrages impos\u00e9s ni des lois subies. Ils ont donc r\u00eav\u00e9 d&rsquo;une compensation future, magnifique, triomphale, absolue, et ce r\u00eave, \u00e9labor\u00e9 collectivement, a inspir\u00e9 les croyances religieuses.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\">________________________________________________________<\/p>\n<div id=\"sdfootnote1\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote1anc\" name=\"sdfootnote1sym\">1<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> Dans la Chine ancienne, le Tribunal ne s&rsquo;occupait que des d\u00e9lits contre l&rsquo;\u00c9tat, la religion, la famille. Dans l&rsquo;Inde, le Code de Manou (VII-4-7) ne pr\u00e9voit que dix-huit sortes de d\u00e9lits pour le Tribunal. Pour le reste, la justice personnelle \u00e9tait admise dans une certaine mesure.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote2\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote2anc\" name=\"sdfootnote2sym\">2<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> On lit dans la Bible : \u00ab A chaque blessure qui m&rsquo;est inflig\u00e9e, je tue un homme ; \u00e0 chaque meurtrissure, un adolescent. Ca\u00efn se venge sept fois ; L\u00e9mec se venge soixante-dix-sept fois. \u00bb<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote3\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote3anc\" name=\"sdfootnote3sym\">3<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> Abel REY. <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Logique et Morale<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Paris, 1916, p. 922-925.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote4\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote4anc\" name=\"sdfootnote4sym\">4<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"> POST. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"><i>Afrikanische Juris prudenz<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\">, 1887, et Oldenburg, 1895.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote5\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote5anc\" name=\"sdfootnote5sym\">5<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"> CURR. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"><i>The Australian Race<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\">, 3 vol. Melbourne, 1866-1877, I, P. 339.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote6\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote6anc\" name=\"sdfootnote6sym\">6<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"> PALLOCK et MAITLAND. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"><i>The History of English Law before Edward I<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\">, 1898, II, P. 470.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote7\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote7anc\" name=\"sdfootnote7sym\">7<\/a><sup>\u0002<\/sup> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"><i>L. c.<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">, t. II, p. 30.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote8\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote8anc\" name=\"sdfootnote8sym\">8<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"> WAITZ. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"><i>Deutsche Verfassnungsgeschichte<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\">. Berlin (s. d.), t. I, P. 437.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote9\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote9anc\" name=\"sdfootnote9sym\">9<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"> POWERS. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"><i>Tribes of California, Contrib. to North America Ethnology<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\">. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">1877. t. III.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote10\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote10anc\" name=\"sdfootnote10sym\">10<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"> PALLOCK ET MAITLAND, <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"><i>l. e<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">., t. II, p. 457.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote11\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote11anc\" name=\"sdfootnote11sym\">11<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"> JENKS. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"><i>Law and Politics in the Middle Ages<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\">. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">London<\/span><\/span> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">(Murray), 1919.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote12\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote12anc\" name=\"sdfootnote12sym\">12<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> POST, <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>l. c<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">., t. II, p. 164 et 226.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote13\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote13anc\" name=\"sdfootnote13sym\">13<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> Voir encore <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Nombres<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, XXXV-I 5, 20, 21, 24.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote14\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote14anc\" name=\"sdfootnote14sym\">14<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> ALEXANDER ET STAUB. <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Der Verbrecher und seine Richter<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">. Wien, 1929.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote15\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote15anc\" name=\"sdfootnote15sym\">15<\/a><sup>\u0002<\/sup><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> Cf. Dr E. PICHON in <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Revue Fran\u00e7. de Psychanalyse<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, 1929, n<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">o<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> 3, P. 551-555.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote16\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote16anc\" name=\"sdfootnote16sym\">16<\/a><sup>\u0002<\/sup> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\">Cf. ALABASTER. <\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\"><i>Notes and Commentaries on Chinese Criminal Law<\/i><\/span><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"en-US\">, Londres, 1889, p. 5-6.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote17\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote17anc\" name=\"sdfootnote17sym\">17<\/a><sup>\u0002<\/sup> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">R. ALLENDY. <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Orientation des id\u00e9es m\u00e9dicales<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">. Paris (Sans Pareil), 1928.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote18\">\n<p align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote18anc\" name=\"sdfootnote18sym\">18<\/a><sup>\u0002<\/sup> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">G. GLOTZ. <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>L&rsquo;ordalie dans la Gr\u00e8ce primitive<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">. Paris, 1909.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote19\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote19anc\" name=\"sdfootnote19sym\">19<\/a><sup>\u0002\u0002<\/sup> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cf. L\u00c9VY BRUHL. <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>La mentalit\u00e9 primitive<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">. Paris, 1925, p. 244, 295.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"sdfootnote20\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote20anc\" name=\"sdfootnote20sym\">20<\/a><sup>\u0002<\/sup> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">Cf. ESMEIN. <\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i>Histoire du Droit fran\u00e7ais<\/i><\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\">, XI<\/span><\/span><span style=\"color: #000000;\"><sup><span style=\"font-size: medium;\">e<\/span><\/sup><\/span><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"> \u00e9d., 1912, p. 103.<\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ren\u00e9 F\u00e9lix Eug\u00e8ne Allendy, n\u00e9 en 1889 \u00e0 Paris, mort le 12 juillet 1942 \u00e0 Montpellier, est un m\u00e9decin hom\u00e9opathe et psychanalyste fran\u00e7ais. Il est le fondateur avec Ren\u00e9 Laforgue et Marie Bonaparte de la Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique de Paris en 1926. 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