{"id":18092,"date":"2019-10-21T22:25:40","date_gmt":"2019-10-21T21:25:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=18092"},"modified":"2019-10-21T22:25:40","modified_gmt":"2019-10-21T21:25:40","slug":"leau-et-la-montagne-par-alan-w-watts","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/leau-et-la-montagne-par-alan-w-watts\/","title":{"rendered":"L&rsquo;eau et la montagne par Alan W. Watts"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"><b>L&rsquo;eau<\/b><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Avril 1970<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Du plus loin qu&rsquo;il m&rsquo;en souvienne, la lumi\u00e8re, les odeurs, les bruits, les mouvements de la mer ont toujours exerc\u00e9 sur moi un effet magique. Jusqu&rsquo;aux moindres signes de leur pr\u00e9sence : mouettes planant dans l&rsquo;int\u00e9rieur des terres, qualit\u00e9 de la lumi\u00e8re du ciel au-del\u00e0 des collines qui la cachent \u00e0 ma vue, son des cornes de brume, dans la nuit. Si je dois m&rsquo;en \u00e9loigner et, selon les mots du po\u00e8te chinois, \u00ab exsuder toutes les mauvaises choses de la vie par tous les pores de ma peau \u00bb, je ne connais rien de mieux qu&rsquo;aller m&rsquo;asseoir sur la cr\u00eate d&rsquo;un rocher, y rester pendant des heures, sans rien d&rsquo;autre devant moi que la mer et le ciel, \u00e0 perte de vue. M\u00eame si le flux et le reflux donnent l&rsquo;impression de marquer le temps, celui-ci n&rsquo;a rien de comparable au temps des horloges ou des calendriers. Ce temps-l\u00e0 ne conna\u00eet point de h\u00e2te. Il est, en fait, \u00e9ternel. Je sais que j&rsquo;\u00e9coute un rythme qui n&rsquo;a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre depuis des mill\u00e9naires, qui m&rsquo;entra\u00eene hors d&rsquo;un monde fait d&rsquo;horloges aux tic-tacs sans piti\u00e9. Pour quelque obscure raison, les horloges semblent toujours en marche et, comme les ann\u00e9es, semblent toujours aller au-devant d&rsquo;un destin funeste. Mais il n&rsquo;y a pas de cadence dans le mouvement des vagues. Son rythme s&rsquo;harmonise avec notre propre respiration. Il n&rsquo;\u00e9gr\u00e8ne pas nos jours. Son pouls n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec cet esprit mesquin qui n&rsquo;a de cesse de mesurer, de marquer, de souligner ce qu&rsquo;il nous reste \u00e0 vivre. C&rsquo;est la respiration de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, comme le dieu Brahma de la mythologie indienne qui inhale et exhale, r\u00e9v\u00e8le puis dissout les mondes, \u00e0 jamais. En tant que concept, cela peut para\u00eetre atrocement monotone, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que l&rsquo;on \u00e9coute les vagues qui viennent se briser et mourir.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Ainsi, j&rsquo;en suis venu \u00e0 vivre tout pr\u00e8s de l&rsquo;eau. J&rsquo;ai un bureau, une biblioth\u00e8que, un endroit pour \u00e9crire, sur un vieux ferry-boat amarr\u00e9 dans la baie de Sausalito, au nord de San Francisco. Je crois que cet endroit est, en Am\u00e9rique, ce qui ressemble le plus \u00e0 un village de p\u00eacheurs des bords de la M\u00e9diterran\u00e9e : collines escarp\u00e9es, parsem\u00e9es de petites maisons ; le long de la baie, une for\u00eat de m\u00e2ts se balance imperceptiblement dans un d\u00e9cor d&rsquo;eau et de promontoires bois\u00e9s. C&rsquo;est une baie plut\u00f4t sale. Il n&rsquo;y a pas que des appontements et des bateaux, mais des d\u00e9p\u00f4ts d&rsquo;ordures, des b\u00e2timents industriels, et toute cette in\u00e9vitable \u00ab litter-ordure \u00bb, typique de notre culture. Mais le paysage absorbe et pacifie quelque peu ce d\u00e9sordre : huttes et hangars faits de n&rsquo;importe quoi \u2014 contreplaqu\u00e9 ou vieux madriers \u2014, montagnes d&rsquo;objets au rebut, machines rouill\u00e9es et coques pourrissantes. Tout cela se m\u00e9tamorphose sous la pr\u00e9sence bienfaisante de la mer.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">C&rsquo;est peut-\u00eatre la qualit\u00e9 de la lumi\u00e8re \u2014 le matin tr\u00e8s t\u00f4t et le soir surtout, quand la fronti\u00e8re entre ciel et eau se fait incertaine, quand l&rsquo;espace devient opalescent, d&rsquo;un gris perle lumineux, quand la lune qui se l\u00e8ve est jaune paille \u2014 qui rend magique ce d\u00e9sordre de hangars et de d\u00e9p\u00f4ts d&rsquo;ordures, b\u00e9ni par le dessin des m\u00e2ts, des cordages et des bateaux \u00e0 l&rsquo;amarre. Je pense alors \u00e0 ces atterrissages lointains, \u00e0 tous ces voyages dont nous avons toujours r\u00eav\u00e9.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Je contemple \u00e0 pr\u00e9sent un vaste espace d&rsquo;eau et d&rsquo;oiseaux, qui s&rsquo;ach\u00e8ve en une ligne de pentes verdoyantes parsem\u00e9es d&rsquo;arbres. Par-dessus le bastingage du bateau, l&rsquo;eau \u2014 semble-t-il \u2014 abrite, sous sa surface, un r\u00e9seau constamment mouvant de rayons solaires r\u00e9fract\u00e9s qu&rsquo;un banc de petits poissons, d\u00e9licieusement libres, d\u00e9chire. Pourtant, \u00e0 quelques m\u00e8tres de l&rsquo;endroit o\u00f9 nous sommes amarr\u00e9s, les magasins d&rsquo;app\u00e2ts et d&rsquo;articles de p\u00eache vendent les saumons et les crabes qui abondent dans cette r\u00e9gion.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Tel est le paradoxe de l&rsquo;oc\u00e9an. Sable, embruns, galets, coquillages, bois flott\u00e9, eaux \u00e9tincelantes, espace incroyablement lumineux parcouru de nuages qui soulignent l&rsquo;horizon et d\u00e9limitent un ciel dans lequel notre imagination se perd \u00e0 l&rsquo;infini. Mais, sous la surface de l&rsquo;eau et du ciel, r\u00e8gne l&rsquo;effroyable loi de la jungle : hommes et oiseaux ligu\u00e9s contre les poissons ; poissons ligu\u00e9s contre les poissons \u2014 le processus tortueux de la vie se perp\u00e9tuant par la transformation p\u00e9nible d&rsquo;une forme ou d&rsquo;un corps en un autre. Pour des cr\u00e9atures qui n&rsquo;anticipent pas et ne refl\u00e8tent pas imaginativement cet holocauste (manger et \u00eatre mang\u00e9), cela n&rsquo;a peut-\u00eatre rien de terrible. Mais pour ce pauvre homme ! Plus habile que tous les autres animaux, parce qu&rsquo;il est capable de penser en termes de temps, parce qu&rsquo;il conna\u00eet abstraitement l&rsquo;avenir, il meurt avant m\u00eame d&rsquo;\u00eatre mort. Il se d\u00e9robe aux dents du requin avant d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 mordu, et craint le germe \u00e9tranger bien, bien avant que son banquet n&rsquo;ait commenc\u00e9.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">J&rsquo;observe en ce moment une mouette qui a attrap\u00e9 un crabe, dans un trou d&rsquo;eau abandonn\u00e9 par la mar\u00e9e. \u00c9tal\u00e9 sur le sable, le crabe se r\u00e9fugie dans l&rsquo;antre de sa carapace qui r\u00e9sonne au son du tac-tac-tac du bec de la mouette. \u00ab Qui frappe \u00e0 ma porte ? \u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Je pense que la carapace est pour un crabe la limite de son univers. Pour nous mettre \u00e0 sa place, il nous faudrait imaginer un son s&rsquo;amplifiant de plus en plus, un son qui ne viendrait de nulle part en particulier, d&rsquo;une porte, de murs, d&rsquo;un plafond, d&rsquo;un plancher.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Non, pensez plut\u00f4t \u00e0 un bruit qui viendrait de partout, qui battrait \u00e0 toutes les limites de l&rsquo;espace et de la conscience, qui s&rsquo;infiltrerait comme une dimension absolument inconnue dans notre monde familier.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">\u00ab Laisse-moi entrer ! Laisse-moi entrer ! Je t&rsquo;aime tant ! Je pourrais te manger. Je t&rsquo;aime jusqu&rsquo;\u00e0 la moelle, sp\u00e9cialement tes parties tendres et juteuses, tes parties les plus vivantes et les plus douces. Rends-toi \u00e0 cette agonie, et tu seras transform\u00e9 en Moi. En mourant, tu redeviendras vivant en Moi. Nous serons tous chang\u00e9s en un instant, en un clin d&rsquo;\u0153il, le jour o\u00f9 r\u00e9sonneront les trompettes du Jugement dernier. Car voici ! Je suis Celui qui est \u00e0 ta porte, qui frappe ! \u00bb<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Il n&rsquo;y a aucun moyen de s&rsquo;en sortir. On ne peut pas dire de la mouette qu&rsquo;elle est vorace ou avide. Vivre et manger sont, pour elle, deux notions allant de pair. Les oiseaux de mer ne sont que la transformation de poissons ; les hommes sont la transformation de c\u00e9r\u00e9ales, de veaux et de poulets. L&rsquo;amour de la nourriture est la mort m\u00eame de la nourriture. Refuser l&rsquo;ins\u00e9parabilit\u00e9 du plaisir et de la douleur, de la vie et de la mort, c&rsquo;est refuser l&rsquo;existence tout enti\u00e8re. Mais nous ne pouvons pas, bien s\u00fbr, nous emp\u00eacher de refuser la venue de notre derni\u00e8re heure. Nier la douleur est douleur. Pour autant que nous le sachions, la mouette et le poisson ne philosophent pas. Ils semblent, au contraire, appr\u00e9cier la vie quand ils mangent, et la ha\u00efr quand ils sont mang\u00e9s. Mais ils ne m\u00e9ditent pas sur le processus global et ne disent pas : \u00ab Qu&rsquo;il est dur de tant travailler pour gagner sa vie \u00bb, ou bien encore : \u00ab C&rsquo;est l&rsquo;enfer que de devoir constamment faire attention \u00e0 ces satan\u00e9es mouettes. \u00bb Je suis tout \u00e0 fait certain que cela \u2014 dans leur monde \u2014 va de pair avec la vie, comme le fait d&rsquo;avoir des yeux, des pattes ou des ailes.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Mais l&rsquo;homme, avec son incroyable capacit\u00e9 \u00e0 prendre du recul par rapport \u00e0 lui-m\u00eame et \u00e0 penser \u00e0 lui \u2014 en bref, son incroyable disposition \u00e0 commenter la vie \u2014, a fait quelque chose qui rend sa propre existence confuse jusque dans ses racines. Car plus il est sensible, plus il sent que le fait m\u00eame de vivre se trouve en contradiction avec sa conscience morale. Toute r\u00e9flexion faite, un univers o\u00f9 il n&rsquo;est possible de vivre qu&rsquo;en exterminant d&rsquo;autres vies semble \u00eatre une monstrueuse erreur : ce n&rsquo;est pas une cr\u00e9ation de Dieu, mais du Diable. \u00ab Il \u00e9tait une fois, les choses \u00e9taient autres et il n&rsquo;y avait pas de mort, et le lion se couchait pr\u00e8s de l&rsquo;agneau. \u00bb Ce mythe a toujours cours, bien s\u00fbr, mais il y a eu, depuis, la chute, la grave erreur qui a corrompu la nature tout enti\u00e8re. Tout cela s&rsquo;est pass\u00e9 il y a des mill\u00e9naires, dans une autre galaxie peut-\u00eatre, l\u00e0 o\u00f9 les conditions de vie \u00e9taient totalement diff\u00e9rentes. Peut-\u00eatre que la grave erreur ne fut autre que ce pas qui permit \u00e0 l&rsquo;homme, dans son \u00e9volution, de r\u00e9fl\u00e9chir, de faire des commentaires sur la vie. Car en \u00e9tant capable de prendre du recul par rapport \u00e0 la vie, en \u00e9tant capable d&rsquo;y penser, il s&rsquo;en est \u00e9cart\u00e9 et l&rsquo;a trouv\u00e9e \u00e9trang\u00e8re a lui-m\u00eame. Peut-\u00eatre que m\u00e9diter sur le monde et en \u00ab objecter \u00bb le principe ne sont que deux aspects d&rsquo;une m\u00eame activit\u00e9. Les mots eux-m\u00eames ne sugg\u00e8rent-ils pas que nous devons \u00ab objecter \u00bb tout ce qui devient objet ? Mais n&rsquo;y a-t-il pas des moments o\u00f9 nous parlons de quelque chose que nous savons \u00eatre sujet \u2014 le sujet de ce livre, le sujet que j&rsquo;\u00e9tudie en ce moment ? Je me demande alors s&rsquo;il ne serait pas possible de \u00ab sujettir \u00bb la vie plut\u00f4t qu&rsquo;y objecter&#8230; N&rsquo;est-ce qu&rsquo;une fa\u00e7on de jouer sur les mots ? Cela veut-il vraiment dire quelque chose ?<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Maintenant, si les mouettes et les poissons ne philosophent pas, ils n&rsquo;ont pas conscience de la vie comme \u00e9tant bonne ou mauvaise. Aussi, quand nous philosophons et que nous ressentons de la piti\u00e9 pour le pauvre poisson, il s&rsquo;av\u00e8re que c&rsquo;est notre probl\u00e8me, justement. De son point de vue \u00e0 lui, le monde des plantes et des animaux, des insectes et des oiseaux n&rsquo;est absolument pas probl\u00e9matique. Il n&rsquo;existe pas la moindre preuve pour sugg\u00e9rer un tel malaise.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Au contraire, je suis enclin \u00e0 penser que toutes ces cr\u00e9atures \u00ab vivent \u00bb et \u00ab souffrent \u00bb. Elles vivent jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 le jeu n&rsquo;en vaut plus la chandelle. Je suis certain qu&rsquo;elles ne se tiennent pas de grands discours sur leurs devoirs et ne se soucient gu\u00e8re de l&rsquo;endroit o\u00f9 elles iront apr\u00e8s leur mort.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">N&rsquo;est-ce pas, finalement, un immense soulagement pour nous, les hommes, de voir que la flore et la faune ne sont absolument pas un probl\u00e8me pour elles-m\u00eames, et que nous gaspillons notre \u00e9nergie intellectuelle en \u00e9mettant des jugements moraux \u00e0 ce sujet ? Nous ne pouvons, bien s\u00fbr, rejoindre la conscience non r\u00e9fl\u00e9chissante du monde animal sans devenir monstrueux \u2014 d&rsquo;une mani\u00e8re que ne connaissent absolument pas les animaux. \u00catre humain, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment poss\u00e9der ce circuit suppl\u00e9mentaire de conscience qui nous permet de savoir que nous savons, et d&rsquo;adopter en cons\u00e9quence une attitude face \u00e0 tout ce dont nous faisons l&rsquo;exp\u00e9rience. L&rsquo;erreur que nous avons commise \u2014 et c&rsquo;est la chute de l&rsquo;homme \u2014 a \u00e9t\u00e9 de croire que ce circuit suppl\u00e9mentaire, cette capacit\u00e9 \u00e0 adopter une attitude face au reste de la vie revenait \u00e0 se tenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, \u00e0 \u00eatre s\u00e9par\u00e9 de ce que nous voyons. Nous semblons croire que la chose qui sait qu&rsquo;elle sait est son moi essentiel, que \u2014 en d&rsquo;autres termes \u2014 notre identit\u00e9 personnelle est enti\u00e8rement du c\u00f4t\u00e9 du commentateur. Nous oublions, parce que nous apprenons \u00e0 l&rsquo;ignorer subtilement, ce fait organismique bien plus important qui veut que la conscience de soi ne soit qu&rsquo;une partie secondaire et un instrument de tout notre \u00eatre, une esp\u00e8ce de contrepartie mentale \u00e0 l&rsquo;opposition doigt\/pouce dans la main humaine. Qui \u00eates-vous vraiment ? Le doigt ou le pouce ?<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Observez les stades de cette diff\u00e9renciation, les niveaux d&rsquo;abstraction : d&rsquo;abord, l&rsquo;organisme distinct de son environnement, puis l&rsquo;organisme distinct de cette connaissance de l&rsquo;environnement. Ensuite la distinction du savoir connaissant de la connaissance elle-m\u00eame. Comme l&rsquo;opposition doigt\/pouce, cela reste concr\u00e8tement une diff\u00e9rence qui ne se divise pas. Le pouce ne flotte pas dans l&rsquo;air, s\u00e9par\u00e9 du reste de la main. Les doigts et le pouce sont r\u00e9unis \u00e0 leurs racines, et nous sommes reli\u00e9s par nos racines \u00e0 toute la nature. Vous pourriez, bien s\u00fbr, dire que la nature ou l&rsquo;univers tout entier ne sont rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une \u00e9norme abstraction. Mais, dites-moi, une orange n&rsquo;est-elle qu&rsquo;une abstraction, s\u00e9par\u00e9e de tous ses constituants mol\u00e9cules, peau, segments, fibres et fluides ?<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Notre difficult\u00e9, je crois, vient de ce que nous avons appris \u00e0 appr\u00e9hender notre conscience bien trop superficiellement, comme si toutes nos sensations se cantonnaient au bout de nos doigts et non pas au creux de nos paumes. Nos commentaires sur la vie sont insuffisamment \u00e9quilibr\u00e9s parce que nous ne nous rendons pas clairement compte que nous parlons de nous \u2014 nous, dans un sens bien plus fondamental et r\u00e9el que ce circuit suppl\u00e9mentaire qui sait qu&rsquo;il sait. Sommes-nous troubl\u00e9s par le fait que nous bougeons librement sur la Terre, que nous n&rsquo;y sommes pas enracin\u00e9s comme le sont les arbres ou comme le sont les doigts \u00e0 la main ? Serions-nous aussi distants de la Terre qu&rsquo;un atome d&rsquo;orange d&rsquo;un autre, nous serions alors quelque part du c\u00f4t\u00e9 de la Lune ou de Mars. Nous savons maintenant que l&rsquo;atome, la mol\u00e9cule, la cellule ou l&rsquo;organe secondaire de n&rsquo;importe quel organisme est-ce qu&rsquo;il est en vertu de sa place et de son insertion dans le dessin tout entier. Mais du sang, dans une \u00e9prouvette, cesse tr\u00e8s vite d&rsquo;\u00eatre identique au sang qui coule dans nos veines. De la m\u00eame fa\u00e7on, l&rsquo;homme doit faire attention \u00e0 ne pas se couper psychiquement du monde qu&rsquo;il voit, \u00e0 ne pas isoler le sujet de l&rsquo;objet, car en agissant ainsi il cesse rapidement d&rsquo;\u00eatre homme.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Voil\u00e0 pourquoi j&rsquo;aime l&rsquo;oc\u00e9an. C&rsquo;est la partie de la nature la plus difficile \u00e0 souiller avec les embl\u00e8mes et les sympt\u00f4mes de la conscience fragment\u00e9e de l&rsquo;homme \u2014 quoique ce ne soit pas impossible pour l&rsquo;homme \u00ab industrialiste \u00bb et nationaliste.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Mais l&rsquo;oc\u00e9an est un environnement o\u00f9 la conscience de nos racines peut s&rsquo;\u00e9veiller, o\u00f9 l&rsquo;espace, si r\u00e9el \u00e0 cause de la lumi\u00e8re et des couleurs, est per\u00e7u comme l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment qui r\u00e9unit les choses plus qu&rsquo;il ne les s\u00e9pare.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Oh oui, je viens de d\u00e9couvrir quel \u00e9tait ce bruit contre les murs de l&rsquo;espace et de la conscience. C&rsquo;est celui que font les battements de mon c\u0153ur.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"justify\">***<\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\"><b>Et la montagne<\/b><\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Ao\u00fbt 1970<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Il y a l&rsquo;eau, mais il y a aussi la montagne. (En chinois, les deux caract\u00e8res d\u00e9signant \u00ab la montagne \u00bb et \u00ab l&rsquo;eau \u00bb signifient \u00ab paysage \u00bb.) J&rsquo;habite une petite maison d&rsquo;une seule pi\u00e8ce, sur les flancs de la montagne Tamalpais, que je peux voir de mon ferry-boat. Ma maison est nich\u00e9e au creux d&rsquo;un bosquet d&rsquo;\u00e9normes eucalyptus et surplombe une immense vall\u00e9e dont l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 est couverte d&rsquo;une \u00e9paisse for\u00eat de ch\u00eanes et de lauriers. Ces arbres sont de hauteurs si \u00e9gales que, de loin, on dirait des buissons. Pas une maison en vue. Le seul habitant de cette for\u00eat est une ch\u00e8vre sauvage, qui a neuf ans environ. Elle sort de temps \u00e0 autre et va danser sur la cr\u00eate d&rsquo;un \u00e9norme rocher qui domine la for\u00eat. Personne ne va dans cette for\u00eat. Je suis all\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la lisi\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 s&rsquo;\u00e9tend une prairie \u2014 endroit parfait pour pratiquer le tir \u00e0 l&rsquo;arc. Je crois que j&rsquo;explorerai cette for\u00eat, un de ces jours. Mais il se peut que je n&rsquo;en fasse rien, car ce sont des endroits o\u00f9 les gens ne devraient jamais aller.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">En ces temps de surpopulation et de maux sociaux qui demandent toute notre attention, il peut para\u00eetre l\u00e2che et cruel de se retirer, loin de la foule hippie et boh\u00e8me qui peuple la baie de Sausalito. Mais, pour \u00eatre sinc\u00e8re, j&rsquo;ai foi \u2014 en fait, pas tellement \u2014 en l&rsquo;id\u00e9alisme historique du \u00ab progr\u00e8s humain \u00bb. Comme la plan\u00e8te, l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9 continue de tourner. Il y a des aubes pleines d&rsquo;espoir et de promesse, et des couchants pleins de tristesse, des printemps d&rsquo;aspirations et des automnes de d\u00e9sespoir, m\u00eame si notre attitude peut \u00eatre \u00e0 ce point modifi\u00e9e qu&rsquo;on puisse voir dans, l&rsquo;automne le d\u00e9but d&rsquo;un cycle dont le printemps serait le terme. Cela ne revient pas \u00e0 dire ; \u00ab Au diable, les gens ! \u00bb comme si je me sentais sup\u00e9rieur au commun des mortels, un terme qui signifie en fait \u00ab l&rsquo;homme \u00bb, qui nous est commun \u00e0 tous et qui est donc (si l&rsquo;on me pardonne ce calembour en sanskrit) l&rsquo;atman [<a class=\"sdfootnoteanc\" href=\"#sdfootnote1sym\" name=\"sdfootnote1anc\"><sup>1<\/sup><\/a>], notre ego supra-individuel.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Il y a des situations o\u00f9 l&rsquo;on doit la solitude aux autres, ne serait-ce que pour ne pas les d\u00e9ranger. Mais la multitude a, de surcro\u00eet, besoin de solitaires, comme elle a besoin de facteurs, de docteurs et de p\u00eacheurs. Ils sortent, envoient ou rapportent quelque chose \u2014 m\u00eame s&rsquo;ils n&rsquo;envoient rien et disparaissent finalement hors de notre vue. Le solitaire est aussi n\u00e9cessaire \u00e0 notre \u00e9quilibre que le d\u00e9sert, la for\u00eat o\u00f9 personne ne va, la chute d&rsquo;eau au fond d&rsquo;un canyon que personne n&rsquo;a jamais vue ni entendue. Nous ne voyons pas nos c\u0153urs. Je ne m&rsquo;attends pas \u00e0 \u00eatre solitaire \u00e0 ce point, car, comme toute personne paradoxale, je suis \u00e9galement gr\u00e9gaire et je pr\u00e9conise le rythme : retraite hors du monde, retour dans le monde. Mais, dans la montagne, j&rsquo;observe le Tao, le Cours de la nature non humaine (si une telle chose existe), et je me sens en lui pour d\u00e9couvrir que je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 en dehors, car la nature \u00ab peuple \u00bb tout autant qu&rsquo;elle \u00ab arborise \u00bb.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Pour comprendre cela, il faut aller au-del\u00e0 de ce qui nous distingue et nous divise en tant qu&rsquo;\u00eatres humains \u2014 nos pens\u00e9es et nos id\u00e9es. Pour dire les choses d&rsquo;une mani\u00e8re extr\u00eame, nous nous trompons quand nous croyons que nos id\u00e9es repr\u00e9sentent ou refl\u00e8tent la nature, car cela nous place en dehors d&rsquo;elle et nous donne le r\u00f4le de simples observateurs. L&rsquo;arbre ne repr\u00e9sente pas le poisson, m\u00eame s&rsquo;ils ont tous deux besoin d&rsquo;eau et de lumi\u00e8re. Le fait est que nos pens\u00e9es et nos id\u00e9es sont la nature, tout autant que les vagues sur l&rsquo;oc\u00e9an et les nuages dans le ciel. L&rsquo;esprit engendre les pens\u00e9es comme le champ engendre l&rsquo;herbe. Si je pense aux pens\u00e9es, comme s&rsquo;il y avait un \u00ab je \u00bb quelconque, quelque penseur qui observerait du dehors, alors appara\u00eet la r\u00e9gression infinie : je pense que je pense, etc., parce que ce \u00ab je \u00bb est une pens\u00e9e en lui-m\u00eame, et que les pens\u00e9es, comme les arbres, poussent d&rsquo;elles-m\u00eames. Dans la solitude, les pens\u00e9es restent plus facilement au repos. Tenter de se d\u00e9barrasser de ses pens\u00e9es est une grossi\u00e8re erreur, car qui, alors, les expulsera ? Mais les esprits y voient plus clair quand les pens\u00e9es sont au repos.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"justify\">_________________________<\/p>\n<div id=\"sdfootnote1\">\n<p class=\"sdfootnote\" align=\"justify\"><a class=\"sdfootnotesym\" href=\"#sdfootnote1anc\" name=\"sdfootnote1sym\">1<\/a> <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-size: medium;\"><span lang=\"fr-CA\">Atman : mot sanskrit d\u00e9signant l&rsquo;ego. Mais il faut \u00e9galement voir le jeu de mots, car dans atman, il y a le mot man, qui signifie \u00ab homme \u00bb en anglais. (N. d. T.)<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;eau Avril 1970 Du plus loin qu&rsquo;il m&rsquo;en souvienne, la lumi\u00e8re, les odeurs, les bruits, les mouvements de la mer ont toujours exerc\u00e9 sur moi un effet magique. 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