{"id":19,"date":"2008-06-13T00:00:00","date_gmt":"2008-06-13T00:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=19"},"modified":"2023-10-24T18:47:42","modified_gmt":"2023-10-24T17:47:42","slug":"plnitude-du-vide-par-pascal-ruga","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/plnitude-du-vide-par-pascal-ruga\/","title":{"rendered":"Pl&eacute;nitude du vide par Pascal Ruga"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Etre Libre. Num\u00e9ros 152-154, Ao\u00fbt-Octobre 1958)<\/p>\n<p style=\"padding-left: 270px; text-align: right;\"><em>&#8230; lorsque l&rsquo;esprit est totalement silencieux. <\/em><br \/>\n<em>lorsqu&rsquo;il est \u00e0 bout de ressources. <\/em><br \/>\n(Krishnamurti)<\/p>\n<p style=\"padding-left: 270px; text-align: right;\"><em>Quand l\u2019Inconscient est atteint,<br \/>\nil n&rsquo;y a ni passions mauvaises, ni<br \/>\nilluminations. <\/em>(Bodhi-Dharma.)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En janvier dernier, il y eut quelques semaines o\u00f9 la richesse exp\u00e9rimentale de ma vie ne pouvait aboutir qu&rsquo;\u00e0 une saturation. Je ne me satisfaisais d&rsquo;aucune formule, d&rsquo;aucun principe, d&rsquo;aucune th\u00e9orie. Ainsi que je l&rsquo;\u00e9crivais alors, une \u00e9cluse s&rsquo;\u00e9tait ouverte, et la vie coula avec ses sortil\u00e8ges, ses com\u00e9dies et ses petits drames. Livr\u00e9e \u00e0 ma m\u00e9ditation, elle suffisait \u00e0 mon d\u00e9sir de voir, et naturellement j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 moi-m\u00eame mon propre cobaye !&#8230; Je regardais s&rsquo;agiter en moi toute la complexit\u00e9 de mes r\u00e9flexes et de mes conditionnements psychologiques, sans chercher \u00e0 les modifier au profit d&rsquo;une ligne de conduite. Du moins je le supposais avec une robuste sinc\u00e9rit\u00e9, mais par devers moi, quelque chose au tr\u00e9fonds de ma conscience n&rsquo;ignorait pas que ma vision \u00e9tait encore toute mentale ; en r\u00e9alit\u00e9, je me poursuivais secr\u00e8tement. J&rsquo;\u00e9tais \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt d&rsquo;un r\u00e9sultat. Je ne d\u00e9sarmais pas, enregistrant chacune de mes r\u00e9actions aux mille provocations des choses. Puis vint le moment o\u00f9 cette tension s&rsquo;\u00e9puisa d&rsquo;elle-m\u00eame, le processus exp\u00e9rimental que je recueillais chaque jour dans mon journal cessa, non par faute d&rsquo;aliments, mais peut-\u00eatre par simple fatigue mentale. J&rsquo;avais accumul\u00e9 et provoqu\u00e9 une inflation d&rsquo;exp\u00e9rience, et j&rsquo;en fus un peu barbouill\u00e9 comme apr\u00e8s un repas trop copieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne tardais pas \u00e0 m&rsquo;apercevoir que le d\u00e9sir de voir dans ma propre nature n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un leurre de plus, d\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 cet \u00e9tat \u00e9tait voulu. D&rsquo;avoir esp\u00e9r\u00e9 atteindre ce que je pensais \u00eatre la v\u00e9rit\u00e9, m\u00eame en croyant me d\u00e9pouiller du d\u00e9sir de la poss\u00e9der, ne pouvait que me jeter dans une impasse ; car une v\u00e9rit\u00e9 qui peut s&rsquo;atteindre n&rsquo;est pas la v\u00e9rit\u00e9, mais une nouvelle cristallisation de la poursuite du moi. Je fus tenaill\u00e9 par un doute, \u2014 \u00e0 savoir, si mon processus exp\u00e9rimental \u00e9tait aussi bien \u00e9puis\u00e9 que je voulais bien le reconna\u00eetre&#8230; Ce n&rsquo;est qu&rsquo;un grand besoin de repos, me disais-je, qu&rsquo;un simple abandon conditionn\u00e9 par les circonstances, ainsi que le sommeil nous prend apr\u00e8s une journ\u00e9e de labeur. Cependant je ne tardais pas \u00e0 remarquer que, primo : je n&rsquo;\u00e9tais pas du tout dispos\u00e9 \u00e0 me reposer, \u2014 ce qui implique qu&rsquo;il y avait aussi autre chose qu&rsquo;une simple fatigue mentale ; et secundo : que je supportais difficilement un certain vide de l&rsquo;esprit ; ce que j&rsquo;appellerais le malaise de la non cr\u00e9ation. En fait, ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une derni\u00e8re agitation, qu&rsquo;un dernier d\u00e9sir de pr\u00e9s\u00e9ance de mon ego. Conna\u00eetre ce qui cr\u00e9ait ce malaise m&rsquo;amenait \u00e0 rire de ce moi obs\u00e9dant, qui tel un Prot\u00e9e revenait continuellement \u00e0 la charge sous les d\u00e9guisements les plus divers, se transformant de vice en vertu et vice versa avec l&rsquo;habilet\u00e9 d&rsquo;un vieux singe !&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceci m&rsquo;amena vers une acceptation presque sans r\u00e9serve des choses, et quelques-unes d&rsquo;entre elles se modifi\u00e8rent d&rsquo;elles-m\u00eames au contact de cette nouvelle \u00ab situation \u00bb. A la crispation du d\u00e9sir, succ\u00e9da la d\u00e9tente d&rsquo;un non-vouloir que j&rsquo;observais calmement, amus\u00e9 du tour pendable que je jouais au moi tout en sachant que celui-ci n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un symbole de l&rsquo;existant, qu&rsquo;une pr\u00e9figuration de ce qui est. Je n&rsquo;essayais pas d&rsquo;\u00e9chapper au malaise que cr\u00e9ait ce vide de l&rsquo;esprit, je me laissais passivement porter par lui, laissant les probl\u00e8mes de ma vie se d\u00e9faire d&rsquo;eux-m\u00eames sans que j&rsquo;intervienne volontairement. C&rsquo;est-\u00e0-dire que je les laissais aboutir \u00e0 des conclusions spontan\u00e9es, exactement comme si j&rsquo;ob\u00e9issais \u00e0 des valeurs hors de ma comp\u00e9tence personnelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s que rien n&rsquo;est voulu, l&rsquo;inspiration trouve son compte, car aucune \u00e9paisseur ne s&rsquo;intercale dans la juste relation des objets ; aucune raideur, aucune tension ne repoussent l&rsquo;objet vers lui-m\u00eame en le faisant s&#8217;emprisonner dans sa propre insistance. Bien entendu, nous sommes ici au del\u00e0 du mieux ou du moins bien, nous ne sommes simplement qu&rsquo;au terme d&rsquo;un jeu qui s&rsquo;est \u00e9puis\u00e9. Nous reconnaissons avec une sorte de stupeur sacr\u00e9e que rien ne motive ou ne limite ce qui est. Nous d\u00e9couvrons subitement que tous nos conditionnements que l&rsquo;on croyait d&rsquo;une v\u00e9racit\u00e9 indiscutable, selon l&rsquo;exp\u00e9rience de notre sensibilit\u00e9, ne sont en v\u00e9rit\u00e9 que ce que notre esprit veut bien qu&rsquo;ils soient !&#8230; C&rsquo;est-\u00e0-dire que si nous voulons nous mystifier et nous satisfaire en nous complaisant \u00e0 poursuivre vainement notre moi, nous n&rsquo;aurons qu&rsquo;illusion et d\u00e9sillusion. Nous sommes pris dans un jeu et nous ne savons pas encore tr\u00e8s bien qu&rsquo;il n&rsquo;est qu&rsquo;un jeu. Mais d\u00e8s que nous reconnaissons que rien n&rsquo;est situable, que tout est pure relation, que nos antagonismes habituels sont de mesquines ouvertures, nous d\u00e9couvrons que nous n&rsquo;avons rien \u00e0 d\u00e9fendre, rien \u00e0 sauver, rien \u00e0 conqu\u00e9rir. Nous ne voulons convaincre personne de quoi que ce soit. Le monde est ce qu&rsquo;il est. Nous sommes ce monde !&#8230; Que nous soyons ce monde n&rsquo;est en soi ni un bien ni un mal ; si nous le dualisons, nous ne ferions que redonner un \u00e9lan \u00e0 la roue de notre illusion d&rsquo;\u00eatre et nous nous enivrerions de nouveau dans le tourbillon des actions affectives. Prenant fait ou cause pour ou contre quelque chose, nous nous donnons l&rsquo;illusion de vivre pour enfin mourir avec l&rsquo;angoisse et l&rsquo;orgueil au c\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;EST A CHAQUE INSTANT QUE NOUS DEVONS MOURIR, SI NOUS N&rsquo;INCARNONS PAS CELA, TOUT N&rsquo;EST QU&rsquo;ILLUSION.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un soir, une exp\u00e9rience s&#8217;empara de moi. Je me trouvais devant une page blanche de ce \u00ab journal \u00bb, et j&rsquo;\u00e9prouvais le malaise que j&rsquo;\u00e9voque plus haut parce que ma page restait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vierge. De nombreux \u00e9crivains ont d\u00e9j\u00e0 soulev\u00e9 dans leurs \u00e9crits cette hantise de la page blanche, mais la plupart d&rsquo;entre eux sont encore trop accroch\u00e9s \u00e0 leur \u00e9tat d&rsquo;exception pour \u00eatre d\u00e9livr\u00e9s de cet envo\u00fbtement. Ce malaise persistait, mais je ne le combattais en rien, je me contentais de l&rsquo;observer sans faire appel au mental. Peu \u00e0 peu la sourde souffrance n\u00e9e de mon impuissance disparut, et comme je n&rsquo;attendais rien et que je ne me soumettais \u00e0 aucune condition de cr\u00e9ation, il en r\u00e9sulta un approfondissement de ce rien ! Vouloir faire, pour \u00eatre quelque chose, c&rsquo;est toujours ob\u00e9ir au pathos obsessionnel du moi ; et malheur \u00e0 l&rsquo;homme qui se justifierait d&rsquo;\u00eatre quelque chose parce qu&rsquo;il se veut au service de ses semblables !&#8230; C&rsquo;est une de ces erreurs travestie en vertu dont on revient difficilement. D\u00e8s qu&rsquo;un but est fix\u00e9, quelque chose se corrompt quelque part ; et ceci je le ressentais avec une intensit\u00e9 particuli\u00e8re. Ainsi, allant en se d\u00e9veloppant, ma m\u00e9ditation sur le vide se d\u00e9tacha lentement de la pens\u00e9e qui l&rsquo;exprimait encore, et s&rsquo;incarna en une r\u00e9alisation du vide. Par cette passivit\u00e9, j&rsquo;ob\u00e9issais \u00e0 un appel profond de ma nature r\u00e9elle, et il s&rsquo;\u00e9tait cr\u00e9\u00e9 spontan\u00e9ment en moi un \u00e9tat que des disciplines spirituelles mill\u00e9naires suscitaient volontairement. On mesure toute la diff\u00e9rence entre vouloir cet \u00e9tat, et le laisser s&rsquo;auto-r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 soi !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet \u00e9tat \u00e9tait une manifestation de grande paix, de paix sans motif ; la conscience existait sans le d\u00e9sir de conna\u00eetre !&#8230; Il me semblait avoir rejoint la matrice de ma nuit originelle. C&rsquo;\u00e9tait un po\u00e8me obscur et lent, silencieux, sans mots, sans espace, sans rien qui le soutienne, m\u00eame pas une pens\u00e9e, m\u00eame pas une extase, \u2014 une \u00e9trange tranquillisation de tout. Il n&rsquo;\u00e9tait point question de d\u00e9sirer garder cet \u00e9tat ou de le repousser, car ici tous les d\u00e9sirs s&rsquo;abolissaient. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas non plus un r\u00eave, car il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;image. Ce n&rsquo;\u00e9tait ni la mort ni la vie, \u2014 peut-\u00eatre une myst\u00e9rieuse synth\u00e8se des deux !&#8230; Au fond de moi, je ne sais pas !&#8230; il n&rsquo;y avait l\u00e0 rien \u00e0 savoir !&#8230; et les mots que j&rsquo;aligne pour tenter de donner une id\u00e9e de ce vide sont bien mis\u00e9rables !&#8230; Seuls quelques paradoxes pourraient peut-\u00eatre donner le choc de la compr\u00e9hension : cela peut \u00eatre aussi bien une lumi\u00e8re obscure, qu&rsquo;une obscurit\u00e9 lumineuse !&#8230; cela n&rsquo;entre dans aucune cat\u00e9gorie de l&rsquo;esprit, car ce n&rsquo;est ni de l&rsquo;\u00eatre ni du non \u00eatre !&#8230; Ce n&rsquo;est ni un mouvement ni une immobilit\u00e9 ; et si j&rsquo;ai \u00e9crit plus haut que c&rsquo;\u00e9tait un po\u00e8me silencieux, ce n&rsquo;\u00e9tait que pour essayer de donner l&rsquo;intuition que l\u00e0, il n&rsquo;y a ni silence ni non silence !&#8230; Je ne devrais m\u00eame pas prononcer le mot unit\u00e9, car il sous-entend d\u00e9j\u00e0 son antonyme. En r\u00e9alit\u00e9, il n&rsquo;y a ni unit\u00e9 ni dualit\u00e9 !&#8230; Mais j&rsquo;en ai d\u00e9j\u00e0 trop dit d&rsquo;une chose dont il n&rsquo;y a rien \u00e0 dire !&#8230; Car celui qui ne l&rsquo;a pas v\u00e9cue ne peut en avoir qu&rsquo;une impression superficielle. Cependant, je dirais encore que cela n&rsquo;\u00e9tait ni absolu ni relatif !&#8230; et la preuve c&rsquo;est que j&rsquo;en suis sorti, \u2014 j&rsquo;ai \u00e9merg\u00e9 de ce bain de paix avec la naturelle lenteur d&rsquo;un \u00eatre qui ne trouve pas cet \u00e9tat plus extraordinaire qu&rsquo;un autre. Je repris mes occupations quotidiennes comme si rien ne s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9, \u2014 et r\u00e9ellement, il ne s&rsquo;\u00e9tait rien pass\u00e9 !&#8230; (encore un paradoxe !&#8230;).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la suite de cette derni\u00e8re et ultime exp\u00e9rience, (mais \u00e9tait-ce encore une exp\u00e9rience ? car une exp\u00e9rience surgit toujours de deux \u00e9l\u00e9ments qui s&rsquo;opposent !&#8230;) je passais quelques semaines riches de calme et de qui\u00e9tude \u00e9veill\u00e9e ; et pourtant il ne me semblait pas que dans ma vie il y eut un changement, ou tout au moins je n&rsquo;avais pas le d\u00e9sir de l&rsquo;observer et de m&rsquo;en satisfaire. J&rsquo;\u00e9tais m\u00eame heureux que, dans mon entourage imm\u00e9diat, on n&rsquo;eut rien remarqu\u00e9 d&rsquo;insolite dans mon comportement habituel. Je gardais ainsi toute ma libert\u00e9 d&rsquo;allure en restant dans les normes des affections humaines. Je dois tout de m\u00eame m&rsquo;avouer que secr\u00e8tement je me sentais plus ouvert, plus perm\u00e9able, que je me laissais traverser par la vie courante sans chercher \u00e0 en modifier le cours ; j&rsquo;\u00e9tais de moins en moins sensible \u00e0 l&rsquo;esprit de cr\u00e9ation volontaire. Souvent je savourais des moments de solitude qui m&rsquo;isolaient du monde familier qui m&rsquo;\u00e9tait propre. Des travaux qui m&rsquo;eussent paru jadis ennuyeux \u00e9taient assum\u00e9s avec une \u00e9quanimit\u00e9 souriante, \u2014 ce qui ne m&#8217;emp\u00eachait pas parfois d&rsquo;avoir envers eux une ironie bienveillante et amus\u00e9e. A plusieurs reprises, je me suis surpris \u00e0 d\u00e9couvrir de la grandeur dans les actes les plus prosa\u00efques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me souviens d&rsquo;un dimanche de f\u00e9vrier, en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, o\u00f9 apr\u00e8s une journ\u00e9e donn\u00e9e aux travaux du jardin, j&rsquo;allais avec une remorque que je poussais, porter des vieilles herbes au remblai qui se trouvait \u00e0 400 m\u00e8tres de notre maison. Je devais traverser la grande route, mais je dus attendre !&#8230; c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;heure de la rentr\u00e9e du dimanche, et les voitures se suivaient tr\u00e8s rapproch\u00e9es les unes des autres. J&rsquo;avais tout le temps, et je sentais dans mon corps une bonne fatigue physique, je respirais bien \u00e0 fond, la fontaine \u00e9tait d\u00e9barrass\u00e9e de ses broussailles, le jardin pr\u00eat aux labours ; enfin bref, j&rsquo;\u00e9tais content. Et tout d&rsquo;un coup, pendant que j&rsquo;attendais le passage, je fus saisi par la crispation des visages des automobilistes ! Qui ne conna\u00eet aujourd&rsquo;hui ces rentr\u00e9es aux alentours d&rsquo;une grande ville ?&#8230; J&rsquo;irai m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 dire qu&rsquo;elles me donnent la vision d&rsquo;un cauchemar !&#8230; L&rsquo;homme croyait se lib\u00e9rer par la machine, mais h\u00e9las ! elle ne l&rsquo;a pas lib\u00e9r\u00e9 de son avidit\u00e9, et maintenant elle est devenue la grande menace, la grande peur, la machine-Damocl\u00e8s !&#8230; Subitement l&rsquo;acte de pousser une remorque m&rsquo;appar\u00fbt comme une gr\u00e2ce pleinement humaine, l&rsquo;homme y trouvait encore son compte de simplicit\u00e9, d&rsquo;accord physique, et de plaisir tranquille ; \u00e0 croire que je portais au remblai toutes les ronces qui avaient pouss\u00e9 dans le c\u0153ur de l&rsquo;homme !&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi les jours s&rsquo;\u00e9coulaient paisiblement au gr\u00e9 d&rsquo;une vie int\u00e9rieure que ranimaient constamment les faits les plus prosa\u00efques. A chaque jour je laissais sa chance, je le laissais s&rsquo;ouvrir, et mon action s&rsquo;y adaptait selon la juste proportion qu&rsquo;il lui \u00e9tait demand\u00e9. Certes, il y avait toujours le rythme habituel de ma vie affective, douleurs, plaisirs, joies et souffrances continuaient leur ronde, et je con\u00e7ois difficilement qu&rsquo;un homme puisse leur \u00e9chapper sans cesser d&rsquo;\u00eatre homme ; mais ce rythme \u00e9tait accept\u00e9 sans r\u00e9serve, m\u00eame avec une certaine curiosit\u00e9, \u2014 exactement comme si j&rsquo;\u00e9tais au th\u00e9\u00e2tre. Surtout ne rien exclure !&#8230; et je me souvins de \u00ab l&rsquo;extase \u00bb qui m&rsquo;advint \u00e0 ce sujet, ce fameux 6 juillet de l&rsquo;an dernier au \u00ab Lion d&rsquo;Or \u00bb de Cologny. Cela m&rsquo;\u00e9tait tomb\u00e9 dessus \u00e0 l&rsquo;improviste. J&rsquo;\u00e9tais arriv\u00e9 \u00e0 bicyclette au pied de la rampe qui m\u00e8ne au village de Cologny. Je d\u00e9sirais rentrer \u00e0 Hermance par la route d&rsquo;en haut. La chaleur \u00e9tait torride, et le soleil battait son plein de midi. Je mis pied \u00e0 terre et me mis en devoir de monter la pente en m&rsquo;abritant le plus possible sous les quelques maigres ombres que je rencontrais le long de la route. Il \u00e9tait pr\u00e8s d&rsquo;une heure lorsque je parvins au village. Un village d\u00e9sert, silencieux, caniculaire !&#8230; Je compris qu&rsquo;il \u00e9tait imprudent de continuer ma route, et qu&rsquo;il valait mieux me r\u00e9duire \u00e0 l&rsquo;ombre d&rsquo;un arbre en attendant que l&rsquo;astre du jour voulut bien mod\u00e9rer ses ardeurs. Et voici peut-\u00eatre ce qui d\u00e9termina ce qui suivit, l&rsquo;acte de simplement m&rsquo;arr\u00eater, simplement avoir d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;avoir une ou deux heures de calme sans m\u00eame me soucier de mon repas de midi. La grande terrasse du \u00ab Lion d&rsquo;Or \u00bb, ombrag\u00e9e par de v\u00e9n\u00e9rables marronniers, dominant le lac, semblait m&rsquo;attendre avec ses tables et ses chaises solitaires. Je m&rsquo;installais \u00e0 une table et commandais une consommation. Je fermais les yeux, j&rsquo;\u00e9tais tranquille, voluptueusement solitaire ; n&rsquo;avoir rien \u00e0 faire &#8230;quelle b\u00e9n\u00e9diction ! ne plus penser \u00e0 son travail quotidien, \u00e0 sa famille, \u00e0 ses amis, \u00e0 ses livres, \u00e0 son \u0153uvre !&#8230; quel repos !&#8230; Je sommeillais doucement, seul le bourdonnement des insectes trouait le grand silence de l&rsquo;heure chaude. Mais il y avait trop de repos, trop de pl\u00e9nitude, quelque chose devait survenir, il y avait trop de bonheur, quelque chose devait \u00e9clater !&#8230; d\u00e9border !&#8230; et je bus une longue, tr\u00e8s longue gorg\u00e9e \u00ab d&rsquo;extase \u00bb !&#8230; Et voici ce que j&rsquo;\u00e9crivis ce jour-l\u00e0 \u00e0 la terrasse du caf\u00e9 du \u00ab Lion d&rsquo;Or \u00bb, il \u00e9tait 14 h. 30 :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A NE RIEN TRANCHER LE MONDE EXISTE DANS SA TOTALITE ; A NE RIEN VOULOIR, LE MONDE VEUT CE QU&rsquo;IL VEUT. CE QUE NOUS SOMMES, NOUS SOMMES LUI. ALORS PEU IMPORTE CE QUE NOUS SOMMES OU DEVENONS, L&rsquo;INSTANT SUFFIT A REJOINDRE SON ETERNITE.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">(A suivre.)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pl\u00e9nitude du vide<\/strong> par Pascal RUGA.<br \/>\n(Revue Etre Libre. Num\u00e9ros 155-157, Novembre 1958 &#8211; Janvier 1959)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 cette non exclusion de tout, mes probl\u00e8mes avec mon entourage : ma compagne, mes enfants ma famille, mes amis, mes coll\u00e8gues d&rsquo;atelier, etc., restaient les m\u00eames, et je ne pr\u00e9tends pas avoir acquis un pouvoir de les r\u00e9soudre; mais envers eux il s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9 en moi un non faire que d&rsquo;aucuns pourraient prendre pour de l&rsquo;indiff\u00e9rence. J&rsquo;ai la conviction que nous ne faisons que compliquer un probl\u00e8me, d\u00e8s que nous tentons pour le r\u00e9soudre, de modifier volontairement quoi que ce soit en nous ou dans notre entourage. Laissons plut\u00f4t l&rsquo;inspiration spontan\u00e9e prendre le pas sur l&rsquo;analyse. Chaque \u00eatre, s&rsquo;il est sain d&rsquo;esprit, doit \u00eatre laiss\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, en lui seul est la source de vie qui lui convient. On ne cr\u00e9e pas la vraie relation, elle se retrouve ou elle se perd, et il n&rsquo;y a pas \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de ces deux modalit\u00e9s !&#8230; Elles sont plac\u00e9es dans le m\u00eame jeu de vivre. Ceci dit, rien n&rsquo;indique que nous n&rsquo;ayons pas nos choix, \u2014 une affinit\u00e9 \u00e9lective peut nous mener plut\u00f4t chez un ami que chez un autre !&#8230; Nous sommes dans le jeu et nous continuons de le jouer, \u2014 seulement nous n&rsquo;en sommes pas dupe. \u00ab L&rsquo;indiff\u00e9rence \u00bb sacr\u00e9e qui nous placerait en dehors de toutes nos affectivit\u00e9s ne serait d\u00e9j\u00e0 plus humaine. Cependant, la r\u00e9alisation de l&rsquo;homme dans l&rsquo;homme n&rsquo;est pas une trappe que l&rsquo;on ferme une fois pour toute sur sa condition !&#8230; Aucunes limites n&rsquo;entourent le r\u00e9el !&#8230; R\u00e9aliser le \u00ab sans-limite \u00bb, c&rsquo;est cela la \u00ab voie \u00e9troite \u00bb, et nous en mesurons tout le myst\u00e8re en une calme et impersonnelle pri\u00e8re !&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une chose est certaine, c&rsquo;est qu&rsquo;au cours des semaines qui suivirent l&rsquo;exp\u00e9rience du vide, je ne me souciais d&rsquo;aucune r\u00e9alisation, je n&rsquo;h\u00e9sitais pas entre une action et une autre, \u2014 celle qui \u00e9tait la plus spontan\u00e9e se choisissait elle-m\u00eame. Point n&rsquo;\u00e9tait besoin de savoir si ce qui se faisait \u00e9tait sage ou non, je n&rsquo;apportais pas d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments d&rsquo;appr\u00e9ciations, et du m\u00eame coup j&rsquo;acceptais les autres, tous les autres mes semblables; mon d\u00e9sir de les juger \u00e9tait moins violent, et le fait de ne pas chercher \u00e0 savoir ce que les autres pensaient de moi, me lib\u00e9rait \u00e9trangement de ma propre personne. Le mardi 25 f\u00e9vrier, je pouvais \u00e9crire ce qui suit dans ce \u00ab journal \u00bb : \u00ab L&rsquo;erreur initiale de la plupart de ceux qui se soucient d&rsquo;une r\u00e9alisation, c&rsquo;est de la consid\u00e9rer comme un point d&rsquo;arriv\u00e9e. En r\u00e9alit\u00e9 (cet \u00e9tat) n&rsquo;est ni un point d&rsquo;arriv\u00e9e, ni un point de d\u00e9part, et encore moins une r\u00e9alit\u00e9 en cours. Ici, rien n&rsquo;est commenc\u00e9. En somme, c&rsquo;est un mouvement qui n&rsquo;est plus soumis \u00e0 une cause et \u00e0 un effet. Mais cette non soumission ne l&rsquo;arrache pas pour autant aux n\u00e9cessit\u00e9s cr\u00e9atrices des formes dont il assume la vie. Mouvement, vie et forme sont un tout que ne tourmente plus la vaine poursuite d&rsquo;un but. Ce qui veut dire que la libert\u00e9 n&rsquo;est pas une valeur abstraite que l&rsquo;on acqui\u00e8re une fois pour toute, chaque instant la provoque. Chaque instant contient la conscience de ce qui est dans le jeu et hors du jeu. C&rsquo;est un complexe o\u00f9 libert\u00e9 et n\u00e9cessit\u00e9 sont une seule et m\u00eame chose. Mourir et vivre dans le m\u00eame instant sont les deux pulsations que la r\u00e9alit\u00e9 prend dans une forme. Si nous comprenons cela, non seulement avec notre mental, mais en mettant notre \u00eatre total \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de cette compr\u00e9hension; alors il n&rsquo;y a plus de probl\u00e8mes.\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, malgr\u00e9 moi, une attente sourde m&rsquo;habitait, une gestation inconsciente me pr\u00e9parait \u00e0 cet extraordinaire et dernier jour de f\u00e9vrier. D\u00e9j\u00e0 la veille de ce jour quelque chose s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9nou\u00e9e ! Je d\u00e9couvrais subitement que je vivais en-dessous de ce qui m&rsquo;\u00e9tait propre !&#8230; C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;oppos\u00e9 de la surench\u00e8re !&#8230; Voici ce que j&rsquo;\u00e9crivis ce jour-l\u00e0 dans ce \u00ab journal \u00bb :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Penser ne m&rsquo;est plus une cha\u00eene&#8230;, mieux, j&rsquo;ai la sensation de ne plus penser, d&rsquo;\u00eatre \u00e9tabli (ou pas! cela n&rsquo;a pas d&rsquo;importance) dans un vide auquel je ne puis donner aucune qualification. Ce vide, il n&rsquo;est ni lumineux ni sombre, ni musical ou quoi que ce soit d&rsquo;autre. Il accomplit un tout et je sais que je le trahis d\u00e9j\u00e0 en parlant d&rsquo;accomplissement. Les mots ne peuvent \u00eatre que des mots. Ici, rien n&rsquo;est \u00e0 prot\u00e9ger, rien n&rsquo;est cherch\u00e9, poursuivi, en v\u00e9rit\u00e9 rien ne doit s&rsquo;accomplir dans ce sens, rien ne d\u00e9pend de rien, tout est neuf \u00e0 chaque instant. Il n&rsquo;y a plus ni commencement ni fin, et m\u00eame la fontaine de vie ne coule pas plus qu&rsquo;elle ne doit couler !&#8230; car \u00e9videmment rien n&rsquo;est \u00e0 exalter, une chose n&rsquo;est pas plus exaltante qu&rsquo;une autre. C&rsquo;est un calme \u00e9norme, tranquille, une respiration oc\u00e9ane. J&rsquo;ai oubli\u00e9 tout ce qui fut accumul\u00e9. Les formes n&rsquo;ont plus dans ma vision l&rsquo;indigeste cristallisation de leur priorit\u00e9. O ! miracle, l&rsquo;existant m\u00eame importe peu; \u00ab \u00eatre ou ne pas \u00eatre \u00bb, O ! Hamlet ! n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un faux probl\u00e8me o\u00f9 l&rsquo;\u00eatre poursuivait vainement un dilemme insoluble, car il n&rsquo;y a rien \u00e0 saisir de l&rsquo;\u00eatre, on ne saisit pas le vide !&#8230; Quelle folie !&#8230; Qu&rsquo;ai-je \u00e0 dire ? Qu&rsquo;ai-je \u00e0 montrer ? Rien, rien, rien !&#8230; Aujourd&rsquo;hui j&rsquo;\u00e9cris comme la bise souffle, comme hier la neige tombait je n&rsquo;ai nul privil\u00e8ge \u00e0 donner, mes mains se sont ouvertes, et le fardeau de ce monde a bascul\u00e9 dans le vertige du ciel qui m&rsquo;entoure. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Est-ce juste ? Peu importe, il ne s&rsquo;agit pas de moi et je sais encore me gratter dans le dos !&#8230; Est-ce bonheur, diront les uns ? Bah ! laissons le bonheur \u00e0 ceux qui le poursuivent !&#8230; Est-ce une lib\u00e9ration des conditionnements humains diront les autres ? Bah ! rien n&rsquo;est \u00e0 lib\u00e9rer. Cela aussi est un faux probl\u00e8me. Nous ne comprenons pas, diront quelques-uns ! Diable ou Dieu ! que pourrions-nous bien comprendre l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y a rien \u00e0 comprendre ? &#8230; A celui-ci, qu\u00e9mandeur de Dieu, et \u00e0 celui-l\u00e0, n\u00e9gateur endiabl\u00e9 !&#8230; je puis dire qu&rsquo;il n&rsquo;y a RIEN, et que ce RIEN est tout. Un tout sans pass\u00e9, sans avenir, sans choix. Un tout sans images. Qu&rsquo;ai-je besoin d&rsquo;images ? Qu&rsquo;ai-je besoin de fixer ce RIEN en qui le temps s&rsquo;est aboli ? Ce ne serait qu&rsquo;un geste d\u00e9ment, qu&rsquo;une poursuite sans fin, qu&rsquo;une \u00e9treinte de l&rsquo;espace !&#8230; Aujourd&rsquo;hui, je dors, je bois, je mange, je travaille,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, la r\u00e9v\u00e9lation capitale devait surgir le lendemain o\u00f9 j&rsquo;\u00e9crivis ce texte. Cela m&rsquo;est venu dans le tram, en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi. Je regagnais Hermance apr\u00e8s ma journ\u00e9e de travail, j&rsquo;\u00e9tais dans cet \u00e9tat de passivit\u00e9 lucide qui me devient de plus en plus familier. Le rythme et le cahotement de la remorque aidaient \u00e0 me garder dans cette non intervention que j&rsquo;observais d&rsquo;une \u00e2me tranquille et silencieuse. J&rsquo;avais ferm\u00e9 les yeux, les conversations que j&rsquo;entendais autour de moi s&rsquo;estomp\u00e8rent, je me neutralisais litt\u00e9ralement !&#8230; Je sentis que l&rsquo;exp\u00e9rience du vide allait se renouveler. C&rsquo;est un peu comme si l&rsquo;on se laissait glisser sereinement dans la mort !&#8230; Mais l&rsquo;exp\u00e9rience ne se r\u00e9alisa pas. Dans cette premi\u00e8re zone du vide, un doute venait de surgir&#8230; Attention ! Il y a danger de bonheur, me disais-je en souriant int\u00e9rieurement !&#8230; Reconna\u00eetre une exp\u00e9rience et s&rsquo;y laisser glisser parce qu&rsquo;elle est un peu plus qu&rsquo;agr\u00e9able, ne peut que refermer une fois de plus la porte de la prison que le moi a construit autour de lui. Je mesurais ce qu&rsquo;apportait ma m\u00e9moire affective en suscitant le souvenir de ma premi\u00e8re exp\u00e9rience du vide; je d\u00e9couvris qu&rsquo;en ob\u00e9issant au d\u00e9sir de me laisser aspirer \u00e0 nouveau par cette exp\u00e9rience, je ne faisais que me poursuivre encore, et que je ne manifestais ainsi que mon d\u00e9sir de lib\u00e9ration totale ou d&rsquo;illumination. La mort \u00e0 soi-m\u00eame dans ces conditions devenait une \u00e9vasion de plus !&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne souffrais pas de cette constatation. J&rsquo;\u00e9tais amus\u00e9 par les incidences que soulevait ma dialectique d&rsquo;approche de la r\u00e9alit\u00e9. Je jouais un bon tour \u00e0 mon cher ego, grand jouisseur devant l&rsquo;\u00e9ternel de tout ce qui pouvait l&rsquo;affirmer; et l&rsquo;id\u00e9e que j&rsquo;avais encore une dialectique, et que j&rsquo;en usais !&#8230; me faisait sourire !&#8230; J&rsquo;en \u00e9tais l\u00e0 de ma bonne humeur un peu goguenarde, ayant toujours les yeux ferm\u00e9s, lorsqu&rsquo;en moi se manifesta ce qui devait \u00eatre l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement capital de tous ces jours. Une cons\u00e9cration s&rsquo;effectuait, une r\u00e9v\u00e9lation m&rsquo;\u00e9tait donn\u00e9e. Th\u00e9oriquement, je savais cela depuis des mois, m\u00eames des ann\u00e9es, et je me souviens lorsque je tentais d&rsquo;expliquer (quel vilain mot), que la nostalgie de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;illumination niait l&rsquo;illumination. Que toute poursuite de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;illumination ne pouvait mener qu&rsquo;\u00e0 une impasse; mais je sais maintenant que ce n&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 qu&rsquo;un dernier proc\u00e9d\u00e9 paradoxal de ma raison pour me permettre d&rsquo;atteindre ce que je d\u00e9sirais sourdement au plus profond de ma personne. Quoi que je fisse alors, je d\u00e9sirais l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;illumination !&#8230; et tout d&rsquo;un coup, calmement, sans pr\u00e9paration, \u2014 bien que toute la journ\u00e9e qui pr\u00e9c\u00e9da cet instant fut \u00e9trangement contemplative; tout d&rsquo;un coup, cette r\u00e9v\u00e9lation s&rsquo;incarnait en moi, me dessillait les yeux, me d\u00e9chargeait d&rsquo;un poids que je portais mis\u00e9rablement depuis des d\u00e9cades, tout d&rsquo;un coup, le plus grand et le plus \u00e9vident des paradoxes : J&rsquo;EUS L&rsquo;ILLUMINATION QUE L&rsquo;ILLUMINATION N&rsquo;EXISTAIT PAS.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je venais enfin de rompre avec elle. Je n&rsquo;avais donc poursuivi qu&rsquo;un fant\u00f4me jusqu&rsquo;\u00e0 cet instant ? Oui, maintenant j&rsquo;en avais la conviction, m\u00eame en me convainquant que dialectiquement je ne la poursuivais pas !&#8230; \u00ab Il y a loin de la coupe aux l\u00e8vres !&#8230; \u00bb Je venais de br\u00fbler int\u00e9rieurement, un mal s&rsquo;\u00e9tait consum\u00e9, une illusion avait desserr\u00e9 son \u00e9treinte obsessionnelle. Je reconnaissais que mon d\u00e9sir d&rsquo;illumination n&rsquo;\u00e9tait encore que la projection de ma complexion \u00e9gotiste. Je le redis avec certitude, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;illumination tous nos d\u00e9sirs de r\u00e9alisation ne sont que des mythes !&#8230; J&rsquo;en ai donc fini de remonter sans cesse le rocher de Sisyphe ? Puis-je donc vivre d\u00e9sormais sans pr\u00e9occupations, et peut-\u00eatre mourir de m\u00eame ? Puis-je donc m&rsquo;abstraire de moi-m\u00eame ? N&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un brin d&rsquo;herbe parmi des milliards d&rsquo;autres brins d&rsquo;herbe ? Je ne suis pas un homme privil\u00e9gi\u00e9, je ne suis qu&rsquo;un homme m\u00eal\u00e9 \u00e0 la multitude de ses semblables. J&rsquo;\u00e9tais un gars qui, depuis pr\u00e8s de vingt-quatre ans, se poursuivait dans ce \u00ab journal \u00bb et qui d\u00e9couvre que ce \u00ab journal \u00bb touche \u00e0 sa fin, car il n&rsquo;y a plus rien \u00e0 poursuivre !&#8230; Je ne suis que ce que chaque instant me fait. Je ne me lasse plus de m&rsquo;abandonner enfin au grand fleuve de l&rsquo;univers qui m&#8217;emporte et m&rsquo;impersonnalise en son sein.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;homme avide qui se nourrit d&rsquo;espoir, et tente d&rsquo;atteindre la r\u00e9alit\u00e9 en accumulant ses connaissances dans le tonneau perc\u00e9 de son affirmation, je ne peux que dire ce qui suit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N&rsquo;h\u00e9site pas, coupe la t\u00eate \u00e0 ton espoir, ne regarde plus dans le devenir. Le devenir n&rsquo;existe pas, et \u00e0 chaque instant il y a ton \u00e9ternit\u00e9 pr\u00e9sente. Elle seule te d\u00e9livrera de ta folie, de ta peur de ne pas \u00eatre, de ton angoisse, \u2014 ce ballon perdu auquel tu as accroch\u00e9 ta nacelle de s\u00e9curit\u00e9. Ne cherche pas \u00e0 survivre !&#8230; Vis, parle, chante tes joies et tes peines, car l&rsquo;homme vit en s&rsquo;exprimant; travaille et procr\u00e9e comme le soleil nous \u00e9claire, comme la pluie tombe, sans but pr\u00e9con\u00e7u, sans exprimer autre chose que ce qui est. Comment sans d\u00e9mence pourrait-on VOULOIR ce qui est&rsquo;? Lorsqu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de vouloir, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;avidit\u00e9; lorsqu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;avidit\u00e9, il n&rsquo;y a pas de mis\u00e8re; et lorsqu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de mis\u00e8re, le jeu de la poursuite cesse. Aucuns mots ne peuvent te dire ce qui se passe alors vraiment, et surtout personne d&rsquo;autre que toi-m\u00eame ne pourra te le faire sentir. Dis-toi bien \u00e9galement que je ne cherche pas \u00e0 te convaincre !&#8230; Je dis tout cela parce qu&rsquo;il est dans ma nature de le dire; peu importe le r\u00e9sultat, rien ne me lie \u00e0 ce discours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est possible d&rsquo;ailleurs (et c&rsquo;est m\u00eame fort probable), que mon action ne soit pas aussi gratuite qu&rsquo;elle se pr\u00e9sente de prime abord, il est possible qu&rsquo;elle soit m\u00eal\u00e9e aux scories de mon affectivit\u00e9; mais dis-toi bien que cela n&rsquo;a aucune importance, il importe surtout que nous ne nous jugions pas les uns les autres. D\u00e8s que nous \u00e9tablissons un jugement de valeur, nous sommes de nouveau repris par l&rsquo;engrenage des poursuites. Le moindre d\u00e9sir de gr\u00e2ce ou d&rsquo;illumination corrompt indubitablement ce d\u00e9sir. Voici ce que nous dit Krishnamurti : \u00ab Le d\u00e9sir de r\u00e9alisation doit dispara\u00eetre; c&rsquo;est ce d\u00e9sir qui engendre les moyens et la fin. L&rsquo;humilit\u00e9 est essentielle pour conna\u00eetre. \u00bb Donc saute par-dessus ce d\u00e9sir, et dis-toi qu&rsquo;il n&rsquo;y a que ce que tu es \u00e0 chaque instant de ta vie. La merveille des merveilles est que chaque instant est toujours neuf; ne te laisse donc pas affecter par un pass\u00e9 m\u00e9moriel, \u2014 la m\u00e9moire affective contient tous les r\u00e9sidus de tes folles poursuites. Sois pr\u00e9sent, loin de tous soucis ou profits personnels auxquels tu t&rsquo;identifies, et ta vie ne se perdra plus dans la tragi-com\u00e9die de la grande illusion du moi. Tout poursuivant est un obs\u00e9d\u00e9, un malade. La vie authentique ne veut rien, la vie est ce qu&rsquo;elle est, elle ne se laisse enfermer dans aucune d\u00e9finition, et bien entendu aucun mot ne lui convient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques dix jours apr\u00e8s cette vigoureuse r\u00e9v\u00e9lation, j&rsquo;\u00e9crivais dans ce \u00ab journal \u00bb : \u00ab Il y a des simplifications qui \u00e9meuvent, et le vertige nous enlace ;&#8230; Cela \u00e9tait donc si simple ? Comme la vie peut \u00eatre paisible dans le drame de ce monde domin\u00e9 par la peur&#8230; Je pense \u00e0 celui qui disait jadis : \u00ab Je suis la vie \u00bb. Oui, c&rsquo;est cela ! Que puis-je ajouter? Peu importe si la balance oscille de haut en bas, de bas en haut !&#8230; Peu importe si plus tard je doive seulement me souvenir de cet instant; pourquoi voudrais-je mener le jeu? Et \u00ab D\u00e9j\u00e0 le r\u00eave fra\u00eechit \u00bb, disait Rimbaud. Le souvenir ? C&rsquo;est peut-\u00eatre cela la \u00ab Chute de l&rsquo;ange \u00bb; eh bien, peu importe que je tombe encore d&rsquo;innombrables fois, au fond cela m&rsquo;indiff\u00e8re. Certes, jouir et souffrir est un jeu continu un peu semblable au fleuve d&rsquo;H\u00e9raclite, mais l&rsquo;esprit \u00ab ne survole-t-il pas les eaux \u00bb ?, mais ceci n&rsquo;est toujours qu&rsquo;une image !&#8230; En r\u00e9alit\u00e9, je consid\u00e8re qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien, que ce que nous appelons esprit, n&rsquo;est toujours qu&rsquo;un mot, qu&rsquo;un substitut, qu&rsquo;une \u00e2nerie quoi !&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parvenant \u00e0 la fin de ce texte, je d\u00e9sire tout de m\u00eame pr\u00e9ciser dans quel \u00e9tat d&rsquo;esprit il doit \u00eatre lu si on veut bien le comprendre. Dans ce que je viens d&rsquo;\u00e9crire, aucun mot ne doit \u00eatre pris \u00e0 la lettre, car nous n&rsquo;aurions ainsi que des malentendus. Il est d&rsquo;exp\u00e9rience courante dans une conversation d&#8217;employer les m\u00eames mots sans r\u00e9ussir \u00e0 nous entendre sur leur sens propre. Premi\u00e8rement, nous perdons trop souvent de vue que le mot n&rsquo;est qu&rsquo;un symbole; secondement, nous nous identifions presque toujours \u00e0 une fa\u00e7on de voir, ce qui fait que souvent deux positions s&rsquo;opposent parce que chacune ne r\u00e9ussit pas \u00e0 se d\u00e9crocher d&rsquo;elle-m\u00eame. S&rsquo;accrocher \u00e0 une pens\u00e9e, si juste soit-elle, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 se maintenir dans l&rsquo;erreur. Ce n&rsquo;est pas le mot qui d\u00e9fend l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;interpr\u00e9tation sous-jacente que nous lui donnons d\u00e8s que nous mesurons son impuissance. Aussi n&rsquo;est-ce point au hasard que j&rsquo;aie \u00e9crit dans ces pages : \u00ab J&rsquo;eu l&rsquo;illumination que l&rsquo;illumination n&rsquo;existait pas \u00bb. Pour un esprit \u00e9troit, attach\u00e9 \u00e0 la lettre, il y aura dans cette phrase une insupportable contradiction; et pourtant, seul ce paradoxe pouvait exprimer l&rsquo;esprit de ce que je voulais dire. Le mot illumination est consid\u00e9r\u00e9 ici selon deux modes : d\u2019une part il est conditionn\u00e9 par son affectivit\u00e9, et d&rsquo;autre part il s&rsquo;en d\u00e9gage. Le but de ce paradoxe est surtout de provoquer l&rsquo;\u00e9tonnement chez le lecteur et d&rsquo;op\u00e9rer ainsi un choc salutaire pour aider \u00e0 une compr\u00e9hension juste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour terminer, je dirais que j&rsquo;ai surtout \u00e9crit ces derni\u00e8res pages de \u00ab journal \u00bb \u00e0 l&rsquo;intention de quelques amis pour qui cette vision des choses n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8re. Il va de soi que les malentendus seront in\u00e9vitables, et je ne me leurre pas \u00e0 ce sujet. Pourquoi ai-je \u00e9crit ce texte pour mes amis ? Je m&rsquo;interroge avec circonspection, et je sais que ce qui a conduit ma plume n&rsquo;est pas la d\u00e9mangeaison habituelle, si commune chez l&rsquo;homme, d&rsquo;\u00eatre compris par les autres !&#8230; Je ne sais que trop o\u00f9 me m\u00e8ne un tel d\u00e9sir !&#8230; Ce n&rsquo;est pas non plus la recherche du dialogue. Au-del\u00e0 d&rsquo;une certaine compr\u00e9hension le dialogue cesse, \u2014 le monologue aussi d&rsquo;ailleurs !&#8230; C&rsquo;est donc autre chose, que je sens \u00eatre simple et subtil \u00e0 la fois. A plusieurs reprises dans ces lignes, j&rsquo;ai senti que ma personne \u00e9tait nettement d\u00e9pass\u00e9e, bien que tout un champ d&rsquo;exp\u00e9riences personnelles exige\u00e2t l&#8217;emploi fastidieux du pronom je, mais il fallait \u00e9viter toute hypocrisie. Ce d\u00e9passement rejoint l&rsquo;\u00e9tat de relation impersonnelle, ce texte s&rsquo;est d\u00e9tach\u00e9 de moi comme une feuille de son arbre, et d\u00e9j\u00e0 il ne m&rsquo;appartient plus. Regardons-le tout de m\u00eame comme le simple signe d&rsquo;un ami vivant \u00e0 d&rsquo;autres amis vivants; et que chacun accomplisse sa ronde comme les \u00e9toiles du ciel, et nous savons bien que pour faire un ciel, il faut toutes les \u00e9toiles !&#8230; Bonne chance donc, joie et sant\u00e9 \u00e0 tous et qu&rsquo;un amour vigoureux nous unisse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je ne tardais pas \u00e0 m&rsquo;apercevoir que le d\u00e9sir de voir dans ma propre nature n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un leurre de plus, d\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 cet \u00e9tat \u00e9tait voulu. D&rsquo;avoir esp\u00e9r\u00e9 atteindre ce que je pensais \u00eatre la v\u00e9rit\u00e9, m\u00eame en croyant me d\u00e9pouiller du d\u00e9sir de la poss\u00e9der, ne pouvait que me jeter dans une impasse ; car une v\u00e9rit\u00e9 qui peut s&rsquo;atteindre n&rsquo;est pas la v\u00e9rit\u00e9, mais une nouvelle cristallisation de la poursuite du moi.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":16981,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[65],"tags":[],"class_list":["post-19","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-p-ruga"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.0 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Pl&eacute;nitude du vide par Pascal Ruga - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/plnitude-du-vide-par-pascal-ruga\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Pl&eacute;nitude du vide par Pascal Ruga - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Je ne tardais pas \u00e0 m&#039;apercevoir que le d\u00e9sir de voir dans ma propre nature n&#039;\u00e9tait qu&#039;un leurre de plus, d\u00e8s l&#039;instant o\u00f9 cet \u00e9tat \u00e9tait voulu. 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