{"id":2526,"date":"2010-02-01T16:40:40","date_gmt":"2010-02-01T15:40:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=2526"},"modified":"2010-02-01T16:44:02","modified_gmt":"2010-02-01T15:44:02","slug":"langoisse-et-la-foi-dans-les-upanishads-par-jacques-londe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/langoisse-et-la-foi-dans-les-upanishads-par-jacques-londe\/","title":{"rendered":"L&rsquo;angoisse et la foi dans les upanishads par Jacques Londe"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Extrait de L\u2019homme et la connaissance, \u00e9dition Le Courrier du Livre 1965)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Jacques Londe a \u00e9t\u00e9 captiv\u00e9, tr\u00e8s jeune, par la personnalit\u00e9 de R\u00e2makrishna. Plus tard, il rencontrait le Sw\u00e2mi Siddheswar\u00e2nanda, et, sous sa direction \u00e9tudiait le Vedanta dans la doctrine que lui a donn\u00e9 Shankara.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ce magistral interpr\u00e8te des Upanishads a laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9, sembla-t-il \u00e0 Jacques Londe, tout un aspect de ces textes v\u00e9n\u00e9rables \u2014 celui d&rsquo;une certaine intuition po\u00e9tique de l&rsquo;Etre, pr\u00e9sente \u00e9galement dans la recherche philosophique moderne. Aussi s&rsquo;attacha-t-il \u00e0 lire les Upanishads sans vouloir faire entrer leurs propositions dans quelque syst\u00e8me de pens\u00e9e, mais en cultivant une attention dans laquelle pouvaient appara\u00eetre des significations \u00e9vocatrices de l&rsquo;Etre. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;un simple verset de telle Upanishad a pu lui donner mati\u00e8re \u00e0 longue r\u00e9flexion. Il y a reconnu, sous une forme litt\u00e9raire, les traits m\u00eames qui, plus t\u00f4t, avaient fait sur lui une si vive impression: la pl\u00e9nitude, la diversit\u00e9 et l&rsquo;amour de R\u00e2makrishna.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em> <\/em><\/p>\n<p style=\"padding-left: 300px; text-align: justify;\"><em> ***<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;angoisse et la foi, dont j&rsquo;essayerai de dire quelques mots ce soir, entrent difficilement dans le cadre d&rsquo;une conf\u00e9rence ; l&rsquo;un et l&rsquo;autre engagent en effet, l&rsquo;homme tout entier. Mais je vous ferai part de quelques remarques extraites des textes Upanishadiques, de ces Upanishads qui forment la partie terminale, la partie la moins ritualiste des V\u00e9das et qui nous concernent tr\u00e8s directement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi nous concernent-ils encore, et si directement ? Parce que, la plupart du temps, ces textes tr\u00e8s anciens passent bien au-dessus de nos conceptions religieuses ou philosophiques, et traitent tr\u00e8s directement de notre situation \u00ab d&rsquo;homme dans le monde \u00bb, dans ce qu&rsquo;elle a d&rsquo;intangible, d&rsquo;universelle mais aussi d&rsquo;imm\u00e9diat et de brutal. Je veux dire que, lorsque nous parlerons de l&rsquo;angoisse, il s&rsquo;agira de l&rsquo;angoisse humaine en g\u00e9n\u00e9ral, et non pas sp\u00e9cialement de telle angoisse religieuse particuli\u00e8re \u2014 sinon donn\u00e9e comme exemple \u2014. Et, lorsque nous parlerons de foi, nous ferons allusion aux diverses fois qui sont dans le monde. Mais il sera essentiellement question de la foi en tant qu&rsquo;elle est l&rsquo;essence des diff\u00e9rentes \u00ab croyances \u00bb. On pourrait ainsi opposer foi et croyances, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment, les placer l&rsquo;une \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;autre, la foi repr\u00e9sentant l&rsquo;essence des multiples croyances.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux mots employ\u00e9s ici : angoisse et foi, ne sont que des approximations pour rendre des mots sanscrits dont les racines sont, pour l&rsquo;angoisse la racine BI qui a donn\u00e9 Baya, et pour la foi Shrad et Vid.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Baya est plus g\u00e9n\u00e9ralement traduit par peur, peur panique m\u00eame, c&rsquo;est une peur terrifiante. La diff\u00e9rence que l&rsquo;on fait en fran\u00e7ais entre peur et angoisse, n&rsquo;est qu&rsquo;une question d&rsquo;intensit\u00e9. La peur, on l&rsquo;\u00e9prouvera dans le sentiment de proximit\u00e9 du danger, lorsque le danger est l\u00e0 qui nous guette, et qu&rsquo;il est pr\u00eat \u00e0 nous sauter dessus en quelque sorte, tandis que l&rsquo;angoisse me parait \u00eatre davantage une menace qui p\u00e8se d&rsquo;assez loin, souvent d&rsquo;une mani\u00e8re continue. La diff\u00e9rence est donc de distance par rapport \u00e0 la manifestation du danger plut\u00f4t que d&rsquo;essence m\u00eame. Ce sera le mot Baya qui rendra compte de ce sentiment de menace sinon d&rsquo;\u00e9pouvante plus ou moins prononc\u00e9, plus ou moins durable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tandis que, par foi, nous entendons ce qu&rsquo;en sanscrit on appelle Vid, Veda, que l&rsquo;on retrouve en latin, et qui se prolonge en fran\u00e7ais dans le mot \u00e9vidence. Ainsi il y a des \u00e9vidences, par exemple l&rsquo;\u00e9vidence des choses per\u00e7ues, ce qui est connu comme r\u00e9el d&rsquo;une mani\u00e8re tr\u00e8s imm\u00e9diate, et qu&rsquo;on ne penserait peut-\u00eatre pas, dans cette imm\u00e9diatet\u00e9, \u00e0 mettre en doute. Et pourtant, il est possible et fr\u00e9quent de mettre en doute aujourd&rsquo;hui, des choses qui nous ont paru \u00e9videntes hier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 l&rsquo;autre racine sanscrite que les grammairiens traduisent g\u00e9n\u00e9ralement par foi, c&rsquo;est Shrad, qui se trouve dans les textes v\u00e9diques anciens, dans un sens particulier au contexte culturel de cette \u00e9poque : Shradda y est un certain sacrifice qui relie l&rsquo;officiant \u00e0 l&rsquo;esprit des anc\u00eatres. C&rsquo;est un acte rituel par lequel un homme d&rsquo;une certaine famille entre en communication avec un a\u00efeul d\u00e9funt. On voit que dans ce type de foi c&rsquo;est une proximit\u00e9 qui est recherch\u00e9e. On entre dans une proximit\u00e9, celle des anc\u00eatres lointains, des anc\u00eatres d\u00e9c\u00e9d\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est important de comprendre cette notion de proximit\u00e9, car elle est pr\u00e9cis\u00e9ment la clef de la foi. La proximit\u00e9 dans la foi, nous le verrons, c&rsquo;est plus encore qu&rsquo;une proximit\u00e9 au sens ordinaire du terme, c&rsquo;est une intimit\u00e9 dans laquelle il y a deux et un, ensemble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rappelons-nous donc que l&rsquo;essence de l&rsquo;angoisse est la menace, et que celle de la foi est l&rsquo;\u00e9vidence et la proximit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous allons, si vous voulez bien, lire maintenant deux versets extraits de la Taitterya Upanishad :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>En v\u00e9rit\u00e9, Brahman&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chaque fois que je prononcerai le mot de Brahman, traduisez par r\u00e9alit\u00e9, dans le sens le plus g\u00e9n\u00e9ral, pour \u00e9viter toute introduction d&rsquo;id\u00e9es philosophiques annexes. La r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est celle que nous vivons maintenant, elle est Brahman.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>En v\u00e9rit\u00e9 Brahman est ce qui accorde Ananda, la pl\u00e9nitude, car, vraiment, quand on d\u00e9couvre qu&rsquo;il demeure dans l&rsquo;absence de peur <\/em>(il, c&rsquo;est Brahman)<em> ce Brahman invisible, sans nom et sans fondement, alors il advient que la peur dispara\u00eet.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voyez-vous l&rsquo;id\u00e9e ? Lorsqu&rsquo;on d\u00e9couvre que la r\u00e9alit\u00e9 dans ce qu&rsquo;elle a de r\u00e9el et d&rsquo;\u00e9vident dans sa nature propre de r\u00e9alit\u00e9, lorsque cela est d\u00e9couvert, est connu d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, il advient que la peur, Baya, dispara\u00eet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Quand, cependant, cet \u00e0tman, ce moi (chacun disant moi) fait dans la r\u00e9alit\u00e9 la plus petite distinction, la plus faible diff\u00e9rence, alors la peur advient qui le fait p\u00e9rir (qui l&rsquo;an\u00e9antit). Car en v\u00e9rit\u00e9 ceci est la peur qu&rsquo;\u00e9prouve celui qui n&rsquo;a pas pens\u00e9 juste.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em> <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e0, tout le fran\u00e7ais est faible et pauvre : beaucoup plus que \u00ab pens\u00e9 juste \u00bb c&rsquo;est penser dans le sens le plus noble du terme. Lorsque notre fa\u00e7on de penser \u2014 ici : Manas, la pens\u00e9e qui saisit directement les choses, une aperception en quelque sorte comme la fra\u00eecheur de l&rsquo;eau ou comme une pomme que nous avons dans la main et dont nous savons bien qu&rsquo;elle est une pomme \u2014, lorsque notre fa\u00e7on de penser d\u00e9coule d&rsquo;une telle \u00e9vidence, Vid, lorsque la r\u00e9alit\u00e9 est connue de cette mani\u00e8re imm\u00e9diate, la peur dispara\u00eet. Mais, s&rsquo;il y a un doute, s&rsquo;il y a une contradiction possible qui menace la certitude de notre pens\u00e9e, alors la peur appara\u00eet et fait p\u00e9rir celui qui conna\u00eet ce doute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici un autre verset infiniment plus surprenant :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Dans la peur qui vient de la r\u00e9alit\u00e9, de Brahman<\/em> (on notera qu&rsquo;ici Brahman est source de peur, tandis que tout \u00e0 l&rsquo;heure il \u00e9tait source de pl\u00e9nitude) <em>soufflent les devas<\/em> (les dieux, les puissances vitales) <em>qui sont le vent et le soleil, et c&rsquo;est dans cette peur qu&rsquo;agissent Agni et Indra ; c&rsquo;est encore dans cette peur que court la mort, le cinqui\u00e8me.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tels sont les cinq r\u00e9gents mythologiques de l&rsquo;univers ; la mort repr\u00e9sentant la cessation des fonctions vitales d&rsquo;un organisme particulier ; or, la mort, qui pour nous, \u00e9voque pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;an\u00e9antissement et donc la m\u00e8re de toutes peurs, l&rsquo;Upanishad dit d&rsquo;elle qu&rsquo;elle a peur. Comment concevoir un pareil renversement des valeurs courantes. Il suffit pourtant, pour le comprendre, de se rappeler un \u00e9pisode de la vie de J\u00e9sus : la r\u00e9surrection de Lazare. On voit la mort reculer devant un ordre de Celui qui figure ou qui est la r\u00e9alit\u00e9 et la vie ; la mort a peur, elle recule. C&rsquo;est dans ce sens, voyez-vous, que l&rsquo;Upanishad parle de la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici un texte extrait d&rsquo;une autre Upanishad, plus importante, sans doute plus ancienne, la Bhrih\u00e0daranyaka. Ce passage me para\u00eet particuli\u00e8rement \u00e9loquent au sujet de l&rsquo;angoisse:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le premier \u00eatre fut l&rsquo;homme cosmique, il regarda et ne vit rien d&rsquo;autre que lui-m\u00eame&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est un petit mythe, une br\u00e8ve histoire qui est ici racont\u00e9e afin que l&rsquo;on saisisse la situation qui est la n\u00f4tre dans ce monde. Nous allons retrouver dans l&rsquo;homme cosmique, l&rsquo;homme que nous sommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Depuis ce jour, quand une personne est interpell\u00e9e, elle dit d&rsquo;abord \u00ab c&rsquo;est moi \u00bb et c&rsquo;est seulement apr\u00e8s qu&rsquo;elle ajoute son nom.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voyez-vous l&rsquo;astuce de l&rsquo;auteur, pour faire appara\u00eetre dans un comportement ordinaire qui est celui de l&rsquo;homme que nous sommes ou que nous rencontrons, comment le \u00ab c&rsquo;est moi \u00bb qui arrive d&rsquo;abord, est ce qui est originel en nous, c&rsquo;est l&rsquo;homme cosmique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Mais cet homme cosmique fut effray\u00e9 de se trouver seul. C&rsquo;est pourquoi les hommes sont encore effray\u00e9s quand ils sont seuls. Il pensa : mais s&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre que moi, de quoi aurai-je peur ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La petite histoire se poursuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Aussit\u00f4t la peur quitta sa solitude, car la peur ne para\u00eet qu&rsquo;avec la pr\u00e9sence d&rsquo;un second.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mot qui a \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 ici en sanscrit, DVI, signifie \u00e0 peu pr\u00e8s : quoi que ce soit de deuxi\u00e8me \u2014 je ne sais pas ce qu&rsquo;en pensent les sp\u00e9cialistes du sanscrit, mais je me demande s&rsquo;il n&rsquo;y a pas une parent\u00e9 entre la racine DVI (deux) et la racine VI qui veut dire \u00ab s\u00e9par\u00e9 \u00bb ; je n&rsquo;en suis pas certain, mais le texte pourrait le faire penser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin le dernier verset que je citerai d&rsquo;une mani\u00e8re anecdotique, car il concerne peut-\u00eatre moins directement notre propos, mais tout de m\u00eame&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Mais dans sa solitude, l&rsquo;homme n&rsquo;\u00e9tait pas du tout heureux. Par cons\u00e9quent, quoiqu&rsquo;il n&rsquo;y ait pas peur manifeste, l&rsquo;angoisse existe encore.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une autre forme de l&rsquo;angoisse, c&rsquo;est l&rsquo;ennui. C&rsquo;est pourquoi les hommes ne sont pas heureux quand ils sont seuls.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il d\u00e9sira (la pr\u00e9sence) d&rsquo;un autre, il s&rsquo;amplifia de mani\u00e8re \u00e0 atteindre la taille d&rsquo;un homme et d&rsquo;une femme s&#8217;embrassant ; il divisa ce corps en deux et alors apparut le premier couple.<\/em> C&rsquo;est la gen\u00e8se de l&rsquo;humanit\u00e9 telle que la con\u00e7oit l&rsquo;Inde et qui rend compte d&rsquo;une mani\u00e8re extr\u00eamement forte, de la situation de l&rsquo;\u00eatre vivant, en tant qu&rsquo;il est sexu\u00e9. On gardera en m\u00e9moire ces quelques textes sur la peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon ces textes, nous voyons que la peur appara\u00eet toujours avec un second, un deuxi\u00e8me, un autre que soi. L&rsquo;homme seul de la Brhih\u00e0daranyaka, qui est effray\u00e9 dans sa solitude, voit la peur s&rsquo;en aller et se muer en ennui d\u00e8s qu&rsquo;il pense juste : s&rsquo;il est seul, rien ne peut r\u00e9ellement le menacer. Sa peur venait de l&rsquo;id\u00e9e injustifi\u00e9e qu&rsquo;il avait d&rsquo;un autre, et cet autre n&rsquo;\u00e9tait pas encore&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le deuxi\u00e8me, d\u00e9sign\u00e9 par DVI, n&rsquo;est pas un deuxi\u00e8me \u00ab \u00e0 la suite \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire apr\u00e8s un et avant trois, il n&rsquo;appartient pas \u00e0 la s\u00e9rie des nombres. Le fait que le deuxi\u00e8me est \u00ab en face \u00bb, implique que celui qui est premier, ne peut pas se saisir de celui qui est en face, et qui est deuxi\u00e8me, sans se perdre : en d&rsquo;autres termes, le un et le deux se d\u00e9finissent ici, l&rsquo;un par l&rsquo;autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La philosophie contemporaine a tr\u00e8s bien rendu cette notion en appelant \u00ab autrui \u00bb ce qu&rsquo;autrefois on appelait le transcendant. Elle montre que le transcendant n&rsquo;est plus, cette fois, un royaume au-dessus de nous, et qui requiert, pour \u00eatre atteint, une ascension p\u00e9rilleuse, mais qu&rsquo;il est un \u00ab en face \u00bb qu&rsquo;on ne peut atteindre du fait m\u00eame qu&rsquo;il est en face et ce vers quoi, justement, on se pr\u00e9cipite inlassablement, soit pour manifester notre nature propre \u2014 le fait m\u00eame d&rsquo;aller vers autrui \u00e9tant l&rsquo;existence, et ceci se rapproche de la position upanishadique, soit dans un mouvement qui est n\u00e9cessairement d\u00e9\u00e7u, et par cons\u00e9quent fait reposer toute vitalit\u00e9, toute activit\u00e9 humaine sur un ab\u00eeme. L&rsquo;autre, qui, \u00e0 nos yeux, a de l&rsquo;\u00eatre, nous fait ressentir notre n\u00e9ant ; de ce fait il nous accuse et nous menace. L&rsquo;autre, en face, demeurant plus ou moins inconnu, nous laisse dans une intol\u00e9rable incertitude. On comprendra mieux par un exemple inverse, montrant comment la peur s&rsquo;en irait si tout \u00e9tait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 dans une intimit\u00e9, une proximit\u00e9 sans d\u00e9faut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un prisonnier, dans sa cellule, n&rsquo;a pas peur d&rsquo;\u00eatre dans sa cellule. Il n&rsquo;a peur qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9vocation du proc\u00e8s o\u00f9 il s&rsquo;est trouv\u00e9 condamn\u00e9, il le revit par la pens\u00e9e et repasse par les m\u00eames angoisses, les m\u00eames incertitudes : c&rsquo;est l\u00e0 son ch\u00e2timent r\u00e9el. Condamner \u00e0 mort n&rsquo;est un v\u00e9ritable ch\u00e2timent que si le proc\u00e8s dure ; la menace p\u00e8se ainsi lourdement, c&rsquo;est la mani\u00e8re la plus puissante de ch\u00e2tier quelqu&rsquo;un. La mort, ou, en g\u00e9n\u00e9ral l&rsquo;accomplissement du ch\u00e2timent est la chose lib\u00e9ratrice. Je vous propose donc comme th\u00e8me de r\u00e9flexion le Jugement Dernier lib\u00e9rateur. Le Jugement Dernier sera la lib\u00e9ration des damn\u00e9s. Pourquoi ? Parce qu&rsquo;il ne laisse plus planer aucun doute sur l&rsquo;avenir. On est dans une situation o\u00f9 l&rsquo;on comprend la vanit\u00e9 qu&rsquo;il y a \u00e0 rem\u00e2cher continuellement ses p\u00e9ch\u00e9s : c&rsquo;est fini une fois pour toute, je suis damn\u00e9, je suis tranquille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dernier verset que j&rsquo;avais cit\u00e9, indique que la mani\u00e8re de vaincre cette menace passe par l&rsquo;amour, puisque l&rsquo;ennui et la peur ont disparu, lorsqu&rsquo;il y eut l&rsquo;homme et la femme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceci rend compte, d\u00e9j\u00e0, d&rsquo;un aspect de notre situation dans le monde, o\u00f9 nous voyons que tout ce qui peut \u00eatre tourn\u00e9 vers l&rsquo;amour correspond \u00e0 un sens de la pl\u00e9nitude, et o\u00f9 l&rsquo;\u00eatre qui est \u00ab en face \u00bb, devient, dans l&rsquo;amour, identique \u00e0 soi-m\u00eame. L&rsquo;union r\u00e9alise la pl\u00e9nitude qui est l&rsquo;essence du premier homme, du \u00ab c&rsquo;est moi \u00bb. C&rsquo;est un retour, mais un retour qui sera condamn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avance, \u00a0puisque cette pl\u00e9nitude est appel\u00e9e\u00a0 \u00e0 \u00eatre bris\u00e9e \u00e0 nouveau, par le fait m\u00eame que la vie n&rsquo;est pas fix\u00e9e, fig\u00e9e. Celui qui aura connu une succession d&rsquo;\u00e9tats de pl\u00e9nitude provisoire sous toutes les formes que l&rsquo;on voudra concevoir, s&rsquo;il admet que ces \u00e9tats sont suivis de d\u00e9chirement lorsque cette pl\u00e9nitude n&rsquo;est plus atteinte, celui-l\u00e0 aura sur la vie, une vue synoptique. Elle lui montrera que l&rsquo;homme dans le monde est n\u00e9cessairement recouvert par une tension d&rsquo;angoisse. C&rsquo;est alors que va s&rsquo;articuler, rentrer en jeu, la foi, SHRAD, VID.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce en quoi nous avons foi, c&rsquo;est en quoi nous croyons retrouver cet accomplissement, cette pl\u00e9nitude. Il y a donc relation n\u00e9cessaire entre la foi, la r\u00e9alit\u00e9, puisque c&rsquo;est bien quelque chose de r\u00e9el que nous cherchons \u00e0 atteindre par la foi, et l&rsquo;amour, puisque la r\u00e9alit\u00e9 que nous cherchons \u00e0 saisir, nous cherchons \u00e0 la saisir dans une pl\u00e9nitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On voit ces trois termes : foi, amour et sens de la r\u00e9alit\u00e9 former une trilogie; ils expriment la m\u00eame impulsion au c\u0153ur de l&rsquo;homme, une impulsion qui le pousse vers l&rsquo;autre, cet autre aux mille visages et qui n&rsquo;est pas obligatoirement un autre \u00e0 visage humain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque cette pulsion qui le pousse vers l&rsquo;autre prend la forme religieuse, on dira que c&rsquo;est une croyance. Qu&rsquo;est-ce, en effet, qu&rsquo;une croyance ? Ici, l&rsquo;Upanishad n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 employer des exemples religieux ou philosophiques, bien que les probl\u00e8mes qui concernent l&rsquo;homme angoiss\u00e9 ne soient ni religieux ni philosophiques par essence. C&rsquo;est une situation de masse, une situation massive d&rsquo;angoisse. On y voit, par exemple, que consid\u00e9rer tel dieu, telle divinit\u00e9 comme r\u00e9els, signifie tout \u00e0 la fois croire en eux et les aimer. Le fait de consid\u00e9rer qu&rsquo;un dieu est r\u00e9el, implique que sa r\u00e9alit\u00e9 va nous apporter la pl\u00e9nitude dont nous avons soif \u2014 la r\u00e9alit\u00e9 ici, c&rsquo;est bien la pl\u00e9nitude du r\u00e9el. Il y a identit\u00e9 compl\u00e8te de termes, et, comme nous nous sentons s\u00e9par\u00e9s de ce dieu, nous sommes pouss\u00e9s vers lui et \u00e9prouvons de l&rsquo;amour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est l\u00e0 que le mot VID va nous aider. L&rsquo;\u00e9vidence d&rsquo;une croyance n&rsquo;est pas une \u00e9vidence derni\u00e8re, elle est toujours accompagn\u00e9e d&rsquo;un doute qui appara\u00eetra t\u00f4t ou tard. Dans la Taitteryopanishad, <em>celui pour qui la r\u00e9alit\u00e9 parait avec \u00e9vidence comme positive devient lui-m\u00eame positif.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je crois qu&rsquo;il y a beaucoup d&rsquo;humour dans nombre de ces textes mais leur lecture en est si aride que l&rsquo;on oublie cet humour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc celui qui croit, d&rsquo;une foi enti\u00e8re, avec tout l&rsquo;amour dont il est capable, que la r\u00e9alit\u00e9 est positive, qu&rsquo;elle a une positivit\u00e9 absolue, celui-l\u00e0 devient positif. Quant \u00e0 celui qui croit, comme les nihilistes, que le monde est vide, d&rsquo;une vacuit\u00e9 rigoureuse et absolue, celui-l\u00e0 deviendra lui-m\u00eame vacuit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, la r\u00e9alit\u00e9 qui est la seule chose indubitable, puisque nous sommes faits d&rsquo;elle, que nous sommes en elle, et qu&rsquo;il n&rsquo;y a qu&rsquo;elle, appara\u00eetra avec \u00e9vidence, sous des traits aussi oppos\u00e9s que positivit\u00e9 et n\u00e9gativit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Seuls des esprits ayant une grande intensit\u00e9 de vie int\u00e9rieure, peuvent consid\u00e9rer le monde comme ayant positivit\u00e9 ou n\u00e9gativit\u00e9. Mais pour nous, nous consid\u00e9rons simplement ce mur ou cette table comme \u00e9vidents, comme des \u00e9vidences per\u00e7ues. Or, la table poss\u00e8de un caract\u00e8re de r\u00e9alit\u00e9 \u00e9vidente du m\u00eame degr\u00e9 que nous-m\u00eames au moment o\u00f9 nous la percevons. Shankara utilise fr\u00e9quemment ces types d&rsquo;\u00e9vidences pour \u00e9tablir une d\u00e9valorisation radicale du monde dans lequel nous vivons. Comme exemple, la situation actuelle o\u00f9 nous sommes, la table et moi, appartient \u00e0 un certain type de r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;il appellera l&rsquo;\u00e9tat de veille ; il le niera enti\u00e8rement par l&rsquo;\u00e9vidence de l&rsquo;\u00e9tat de r\u00eave. Ces deux \u00e9vidences sont pleinement contradictoires, et pourtant elles sont v\u00e9cues comme si elles \u00e9taient d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 indubitable, puisque, quand nous r\u00eavons, le monde du r\u00eave est parfaitement r\u00e9el. Et quand nous sommes \u00e9veill\u00e9s et que nous vivons ici, maintenant, cette table est \u00e9vidente, on ne peut douter qu&rsquo;elle est.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette contradiction entre les formes d&rsquo;\u00e9vidences, qui, pour l&rsquo;Upanishad, contrairement \u00e0 Shankara, ne contraint pas \u00e0 reconna\u00eetre l&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9 des spectacles \u00ab vus \u00bb, cette contradiction est celle qui existe \u00e0 chaque instant de notre vie. L&rsquo;objet vers lequel nous allons, n&rsquo;est pas seul \u00e0 poss\u00e9der l&rsquo;\u00eatre, mais nous-m\u00eames sommes accord\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence de l&rsquo;objet vers lequel nous allons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi lorsque nous aimons tel dieu : nous sommes, disent les textes vichnou\u00eftes, une partie de ce dieu. La notion de bhakti repose sur cette connaissance. La racine BHAJ, que l&rsquo;on retrouve trois fois dans la formule classique : \u00ab Bhagavad-Bhakta-Bhagavan\u00a0\u00bb (l&rsquo;\u00c9criture, l&rsquo;adorateur, le Seigneur), signifie \u00ab part \u00bb, comme la part d&rsquo;un mets que l&rsquo;on a partag\u00e9 ; chaque part est le g\u00e2teau, chaque morceau du g\u00e2teau est le g\u00e2teau lui-m\u00eame. Cette participation indique que ce vers quoi nous tendons, c&rsquo;est ce dont nous sommes faits nous-m\u00eames. Mais non dans un accomplissement actuel, puisqu&rsquo;il n&rsquo;y a pas r\u00e9el accomplissement, et que nous souffrons dans l&rsquo;angoisse, dans une certaine mani\u00e8re de nous repr\u00e9senter notre propre r\u00e9alit\u00e9. Ce vers quoi nous tendons, qui est en face de nous en tant que l&rsquo;autre, poss\u00e8de la m\u00eame qualit\u00e9 d&rsquo;\u00e9vidence que nous-m\u00eames : nous sommes accord\u00e9s \u00e0 notre id\u00e9al, n\u00e9cessairement et toujours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque R\u00e2makrishna veut enseigner \u00e0 quelqu&rsquo;un une m\u00e9thode pour vaincre l&rsquo;angoisse, il ne cherchera pas \u00e0 inculquer un syst\u00e8me philosophique dans lequel la r\u00e9alit\u00e9 serait d\u00e9finie comme \u00e9tant positive ou n\u00e9gative. Il ne fixera pas non plus, sp\u00e9cialement, l&rsquo;esprit de la personne sur un concept comme le Soi, le Lumineux ou tel dieu particulier. Mais il cherchera \u00e0 savoir exactement ce qui, pour la personne qui est en face de lui et qui se trouve angoiss\u00e9e \u2014 puisqu&rsquo;il y a d\u00e9marche aupr\u00e8s d&rsquo;un instructeur \u2014, il t\u00e2chera de savoir ce que cette personne consid\u00e8re comme r\u00e9el. Il racontait parfois cette histoire qui illustre bien sa mani\u00e8re d&rsquo;enseigner : \u00ab Un pauvre homme vint trouver un instructeur. Ce dernier lui demande : \u00ab Qu&rsquo;aimez-vous le plus au monde ? &#8212; J&rsquo;aime le mouton que je soigne, lui r\u00e9pondit l&rsquo;homme \u2014 Eh bien, ce mouton est votre dieu, soignez-le, mais voyez en lui le Seigneur Krishna \u00bb. Krishna, dans le contexte culturel indien, est v\u00e9ritablement la m\u00eame certitude qu&rsquo;\u00e9voque le mot Satya dans les Upanishads, l&rsquo;existant, dans le sens le plus fort du terme. Il n&rsquo;est donc pas question d&rsquo;amener un amour nouveau, une nouvelle foi sans le support d&rsquo;un amour d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu. On aboutirait \u00e0 un \u00e9chec, car faute de contrepartie r\u00e9elle, l&rsquo;id\u00e9e propos\u00e9e ne serait pas aim\u00e9e, ne serait pas crue. C&rsquo;est seulement \u00e0 travers ce que nous aimons, qu&rsquo;un accomplissement de notre nature est possible, c&rsquo;est au travers de ce que nous tenons d\u00e9j\u00e0 pour r\u00e9el.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourra peut-\u00eatre objecter que si le mouton en question \u00e9tait bien r\u00e9el pour cet homme d&rsquo;autres objets devaient aussi, \u00eatre r\u00e9els. Eh bien non ! La r\u00e9alit\u00e9 dont nous parlons, est ce qui entre avec force dans le champ de notre perception, y laisse un souvenir durable, marque profond\u00e9ment notre affectivit\u00e9. L\u00e0 se trouve notre moi existentiel, notre moi vivant. Donc, bien que je sois ici, assis \u00e0 cette table, et que je vous parle, il n&rsquo;entre, dans ma perception des choses pr\u00e9sentes, qu&rsquo;une tr\u00e8s faible partie d&rsquo;entre elles. Je ne per\u00e7ois que quelques formes, quelques visages, quelques id\u00e9es, quelques objets. Et quand j&rsquo;aurai quitt\u00e9 cette salle, la plupart des choses qui s&rsquo;y seront pass\u00e9es, m&rsquo;auront \u00e9chapp\u00e9. Pourquoi? Parce que mon diapason, je veux dire le sens, la certitude de la r\u00e9alit\u00e9 pour moi, n&rsquo;est fix\u00e9 que dans un certain angle, un certain choix, choix inconscient bien entendu, mais un choix qui est ma nature profonde, ma nature pr\u00e9sente aux choses, bref mon \u00eatre existant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, si le Ma\u00eetre a pu dire au pauvre homme : \u00ab\u00a0Votre mouton est la r\u00e9alit\u00e9 absolue de Krishna \u00bb, c&rsquo;est que l&rsquo;homme \u00e9tait son mouton. Etant son mouton, il pouvait \u00eatre un jour Krishna-mouton. Mais il est excessif de dire qu&rsquo;il \u00e9tait son mouton : il vivait pr\u00e8s de son mouton, dans un amour r\u00e9el, dans une intimit\u00e9 absorbante. C&rsquo;est la ce que nous entendons par la proximit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La proximit\u00e9 ne se situe ni dans l&rsquo;espace, ni dans le temps. Elle n&rsquo;est pas comme le voisinage, ni comme l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement qui surviendra tout \u00e0 l&rsquo;heure. La proximit\u00e9, c&rsquo;est une certaine mani\u00e8re d&rsquo;\u00e9tablir une relation intime avec ce qui se tient en face de nous. Prenons un exemple saisissant, il me semble, quoique \u00e9trange : la mort. Tant que nous la concevons comme un an\u00e9antissement, pour nous, elle est un \u00e9v\u00e9nement qui se situe dans le temps ; lointain ou proche. Mais il y a une certaine mani\u00e8re de vivre dans la proximit\u00e9 de la mort, qui n&rsquo;a aucun rapport avec la distance qui nous s\u00e9pare de cet \u00e9v\u00e9nement. Lorsqu&rsquo;on sait que l&rsquo;on va mourir, cela signifie que l&rsquo;aujourd&rsquo;hui de notre mort est comme d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Cela signifie que nous allons bel et bien \u00ab y passer \u00bb et que cela sera inexorablement \u00ab v\u00e9cu \u00bb, cela arrivera, non pas \u00ab un jour \u00bb, mais comme si c&rsquo;\u00e9tait maintenant. Or, c&rsquo;est une pens\u00e9e que nous avons parfois, et qui nous effleure seulement ; mais qui, \u00e0 d&rsquo;autres moments, peut prendre la couleur d&rsquo;une angoisse car nous savons que cela sera. Dans un Pur\u00e2na, un grand po\u00e8me \u00e9pique indien, il est dit sous une forme humoristique : \u00ab La chose la plus surprenante, c&rsquo;est que tant d&rsquo;hommes vont mourir, tous les hommes vont mourir, et que si peu pensent que cela leur arrivera \u00e0 eux \u00bb. Lorsqu&rsquo;on sait que cela nous arrivera, \u00e0 nous, il y a proximit\u00e9 avec la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu importe de savoir si la mort n&rsquo;est qu&rsquo;une image de notre an\u00e9antissement, ou un an\u00e9antissement r\u00e9el, car \u2014 et ceci est une parenth\u00e8se \u2014 l&rsquo;an\u00e9antissement lui-m\u00eame ne peut \u00eatre une source de peur, seule l&rsquo;id\u00e9e que nous nous en faisons, en est une. Il existe m\u00eame des cas o\u00f9 l&rsquo;oppos\u00e9 est manifeste. Dans le livre \u00ab Le jour le plus long \u00bb, on voit un soldat qui a souffert toute la journ\u00e9e de combats horribles, regarder les cadavres flottants sur la mer, et se dire \u00ab Ah ! ceux-l\u00e0 ont de la chance ! \u00bb Tandis que si nous raisonnons actuellement, et que nous faisons venir la mort dans une proximit\u00e9, il est tr\u00e8s difficile de ne pas la concevoir comme angoisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e2mana Maharshi a v\u00e9cu cette exp\u00e9rience. Peut-\u00eatre pourrions-nous utiliser son r\u00e9cit afin de mieux comprendre cette notion de proximit\u00e9 avec la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il sait qu&rsquo;il va mourir, il y pense intens\u00e9ment ; il investit sa sensibilit\u00e9, son psychisme tout entier dans des images de mort et ces images sont si vivement v\u00e9cues qu&rsquo;il y participe \u2014 un peu comme nous faisons au spectacle, en nous identifiant \u00e0 un acteur qui joue remarquablement bien : nous rions, nous pleurons avec lui. Donc, par le moyen d&rsquo;une certaine image mentale qui sera l&rsquo;image de l&rsquo;an\u00e9antissement de lui-m\u00eame, il provoque une rupture dans son comportement ordinaire. En d&rsquo;autres termes, sa foi qui, jusqu&rsquo;alors \u00e9tait ancr\u00e9e dans les objets qu&rsquo;il percevait, dans quelques id\u00e9es re\u00e7ues, quelques sentiments pour son p\u00e8re ou sa m\u00e8re, cette foi-l\u00e0, cette \u00ab croyance \u00bb s&rsquo;est trouv\u00e9e totalement m\u00e9tamorphos\u00e9e en une autre croyance \u2014 dont l&rsquo;essence, je le r\u00e9p\u00e8te, reste identique : \u00ab c&rsquo;est r\u00e9el \u00bb \u2014. Son p\u00e8re, sa m\u00e8re, etc&#8230; ne seront plus la r\u00e9alit\u00e9 avec laquelle il vivra, mais ce sera une certaine image de son propre an\u00e9antissement, qui absorbera alors toutes ses \u00e9nergies, toute sa puissance possible. Le fait d&rsquo;arr\u00eater ainsi tout l&rsquo;\u00e9lan vital par la proximit\u00e9 d&rsquo;une image qui le nie, provoque un choc violent, un bouleversement du psychisme. Tout p\u00e9rit, y compris l&rsquo;ultime id\u00e9e de l&rsquo;an\u00e9antissement car aucune croyance ne peut plus se maintenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui \u00e9tait \u00e9vident, l&rsquo;unique \u00e9vidence, \u00ab avant \u00bb, comme celle d&rsquo;\u00eatre n\u00e9 de ses parents, d&rsquo;avoir un fr\u00e8re, d&rsquo;aller au lyc\u00e9e, de gagner de l&rsquo;argent, toutes ces id\u00e9es-l\u00e0 qui lui paraissaient des \u00e9vidences in\u00e9luctables (\u00ab La r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9tant ce qui nous prend, qui nous poss\u00e8de) sont balay\u00e9es comme phantasmes. Il ne reste plus alors qu&rsquo;une seule \u00e9vidence, celle d&rsquo;exister. En niant radicalement toutes les \u00e9vidences sensibles par l&rsquo;\u00e9vidence de la mort, il aura trouv\u00e9 la proximit\u00e9 de toutes choses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;aime pas beaucoup les expressions souvent employ\u00e9es pour d\u00e9crire ce que l&rsquo;Inde appelle moksha, la lib\u00e9ration, et qui \u00e9voquent une vision uniformisante, monotone. Elles donnent l&rsquo;impression qu&rsquo;il y a un Soi \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-fond qui serait comme le noyau des choses. En toute clart\u00e9 d&rsquo;esprit, il faut admettre qu&rsquo;il y a bien un homme, R\u00e2mana Maharshi, qui parle, \u00e9coute, pleure et rit, bref un mouvement de la vie. Or, ce mouvement de la vie c&rsquo;est ce que l&rsquo;Upanishad a exprim\u00e9 dans le mythe de l&rsquo;homme cosmique : il s&rsquo;est divis\u00e9 en deux pour que soit, face \u00e0 face, cela, qui n&rsquo;est ni un ni deux. Il n&rsquo;y est pas question d&rsquo;un Soi-Un ni d&rsquo;une dualit\u00e9. Il s&rsquo;agit de la vie m\u00eame dans son mouvement, cette vie qui englobe toutes les croyances, toutes les \u00e9vidences. Pour le Maharshi, elle s&rsquo;ouvre comme le champ de ses pr\u00e9f\u00e9rences, mais elle laisse la possibilit\u00e9 \u00e0 toutes choses, de venir. Elle ne leur r\u00e9siste pas, elle ne leur fait pas obstacle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut dire que la foi du Maharshi, s&rsquo;il y a foi, ou le sens que le Maharshi a de la r\u00e9alit\u00e9, n&rsquo;est pas confondu avec une croyance, mais reste disponible, ouvert \u00e0 la vie dans sa complexit\u00e9, dans sa simplicit\u00e9, ni divis\u00e9e, ni non-divis\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait exprimer la m\u00eame chose en disant que la situation dans laquelle nous sommes, est toujours morbide, d&rsquo;une morbidit\u00e9 qui sera pathologique dans les cas extr\u00eames, et noble dans la haute mystique. Elle sera toujours morbide parce que stagnante dans la forme particuli\u00e8re que nous aurons aim\u00e9e, \u00e0 laquelle nous tenons et qui sera pour nous la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a dans les Upanishads beaucoup de passages qui traitent de disciplines particuli\u00e8res, de yogas techniques. Dans ces textes-l\u00e0, on trouve des trucs, des recettes qui permettent de quitter des niveaux inf\u00e9rieurs de morbidit\u00e9, pour atteindre des niveaux sup\u00e9rieurs. Ils donneront \u00e0 celui qui aura, par leur moyen, obtenu une maturit\u00e9, l&rsquo;occasion de vaincre l&rsquo;angoisse, d&rsquo;atteindre une certaine limite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vais m&rsquo;expliquer. Que veut-on dire par limite ? Une limite, dans le cas de l&rsquo;exp\u00e9rience de R\u00e2mana Maharshi, a \u00e9t\u00e9 atteinte en quelques minutes par la \u00ab mort \u00bb du corps. Il \u00e9tait mort, il \u00e9tait \u00e9tendu sur l&rsquo;herbe, immobile, le c\u0153ur et le mental arr\u00eat\u00e9. C&rsquo;est une limite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l&rsquo;on veut vivre la charit\u00e9 (voil\u00e0 un enseignement technique) dans le sens du don de soi \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, la limite se situe dans l&rsquo;esclavage o\u00f9 nous tient autrui. Si l&rsquo;on est esclave d&rsquo;autrui, on mourra probablement \u00e0 la t\u00e2che. Dans cette mani\u00e8re de mourir \u00e0 la t\u00e2che, peut-\u00eatre y aura-t-il une possibilit\u00e9 de voir que soi et autrui, c&rsquo;est comme l&rsquo;homme et la femme de l&rsquo;Upanishad, c&rsquo;est le m\u00eame existant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la limite n&rsquo;est pas atteinte, s&rsquo;il n&rsquo;y a pas oubli complet de soi, abandon de toute croyance, \u00ab l\u00e2cher-prise \u00bb selon l&rsquo;expression d\u00e9sormais classique, l&rsquo;angoisse inh\u00e9rente \u00e0 la recherche, \u00e0 la poursuite de l&rsquo;autre, ne s&rsquo;en ira pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la m\u00e9ditation sur Krishna, on enseigne que, lorsque le m\u00e9ditant est parvenu \u00e0 la perception du dieu Krishna vivant, jouant de la fl\u00fbte, par\u00e9 de plumes de paon, il atteint la limite de son exercice, apr\u00e8s quoi l&rsquo;image de Krishna dispara\u00eet. Elle explose en quelque sorte, et se fond dans l&rsquo;univers tout entier. C&rsquo;est le Krishna cosmique, non dans le sens d&rsquo;une id\u00e9ation, d&rsquo;une croyance nouvelle, mais dans une exp\u00e9rience intime qui rend proche et amie toute chose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e2mdas disait : \u00ab Pour R\u00e2mdas tout est R\u00e2m \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire que, en s&rsquo;adressant \u00e0 vous, \u00e0 moi, \u00e0 tous, \u00e0 un animal aussi, il voit R\u00e2m (R\u00e2m est comme Krishna, un dieu), non pas avec ses attributs mythologiques que les Pur\u00e2nas d\u00e9crivent, mais comme sa propre r\u00e9alit\u00e9. Il est lui-m\u00eame R\u00e2m, donc tout est R\u00e2m \u2014 et dans cette mani\u00e8re de parler, R\u00e2m n&rsquo;est seulement qu&rsquo;un mot. Ce mot servira \u00e0 communiquer que chaque chose est le tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00e9vidence de la r\u00e9alit\u00e9 du dieu mythologique, dieu d&rsquo;amour, dieu aim\u00e9, dans la proximit\u00e9 cr\u00e9e par la m\u00e9ditation, dispara\u00eetra. Avec elle s&rsquo;en ira l&rsquo;angoisse \u2014 l&rsquo;angoisse terrible du d\u00e9vot qui se croit abandonn\u00e9 de son dieu. C&rsquo;est alors qu&rsquo;il y aura proximit\u00e9 entre ce qui est en face et soi-m\u00eame, l&rsquo;\u00e2tman et brahman. Le Soi est \u00ab everywhere \u00bb, il n&rsquo;est pas seulement dans votre c\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute vie est ainsi prise dans ce mouvement, l&rsquo;un recherche l&rsquo;autre, l&rsquo;un fuit l&rsquo;autre, l&rsquo;un d\u00e9vore l&rsquo;autre. Parfois la joie est trouv\u00e9e dans l&rsquo;union, dans la nourriture, parfois c&rsquo;est la peur qui s&#8217;empare des \u00eatres, et personne n&rsquo;\u00e9chappe \u00e0 cela. Le sage qui a perdu toute illusion, toute esp\u00e9rance, toute foi particuli\u00e8re, n&rsquo;est pas, pour autant, exempt de tribulations. Mais ces tribulations ne sont plus accompagn\u00e9es d&rsquo;angoisse, de m\u00eame que ses joies ne sont plus suivies de d\u00e9ceptions, car le jeu de l&rsquo;homme cosmique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vais terminer ici, en rappelant simplement une parole de la Bhagavad-G\u00eet\u00e2 dont nous pouvons tirer profit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que je suis, en tant que je me sens \u00eatre dans ma propre r\u00e9alit\u00e9, est identique avec ce que je tiens pour r\u00e9el en face de moi \u2014 nous avons d\u00e9j\u00e0 dit cela. C&rsquo;est \u00e0 partir de cette identit\u00e9 que le Ma\u00eetre spirituel donnera l&rsquo;\u00e9lan \u00e0 la recherche, et, par suite, la possibilit\u00e9 d&rsquo;une mutation dans notre foi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi le verset de la G\u00eet\u00e2, que nous allons lire, d\u00e9clare qu&rsquo;il y a trois sortes de foi (SHRAD). Cela veut dire que la foi a trois modifications majeures qui sont trois styles de croyances. Ils correspondent aux trois GUNA de l&rsquo;Inde: TAMAS, RAJAS, SATTVA.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ecoute, la foi de chacun est form\u00e9e selon sa propre nature<\/em>. Ce que nous tenons pour r\u00e9el autour de nous poss\u00e8de la m\u00eame qualit\u00e9 que nous-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>L&rsquo;homme consiste en sa foi, l&rsquo;homme est ce qu&rsquo;est sa foi<\/em>. On ne peut l&rsquo;exprimer de mani\u00e8re plus concise. Et m\u00eame ceux qui adorent avec une foi enti\u00e8re d&rsquo;autres dieux, donc ceux qui vont atteindre leurs propres limites possibles, ils m&rsquo;adorent aussi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le moi de Krishna qui parle ici, \u00e9tant la r\u00e9alit\u00e9, le brahman des Upanishads.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ils m&rsquo;adorent aussi quoiqu&rsquo;ils soient infid\u00e8les \u00e2 l&rsquo;ancienne loi<\/em>. L&rsquo;ancienne Loi est le Rig-Veda, un certain rituel d\u00e9fini et particulier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut que nous trouvions cette foi qui nous anime d\u00e9j\u00e0 mais dans des formes fragmentaires et qui passent peut-\u00eatre inaper\u00e7ues de nous-m\u00eames. L&rsquo;instructeur doit pouvoir la d\u00e9couvrir. Nous ne valons que par notre pouvoir de foi, l&rsquo;intensit\u00e9 de notre vivre. Que croyons-nous ? En quoi avons-nous foi ? Que tenons-nous pour r\u00e9el ? Voil\u00e0 qui est tr\u00e8s, tr\u00e8s important, et ce que, bien souvent, nous ignorons, faute de nous \u00eatre interrog\u00e9 dans des moments privil\u00e9gi\u00e9s de recueillement. En g\u00e9n\u00e9ral, nous subissons des quantit\u00e9s d&rsquo;influences qui voilent notre vraie nature. Nous imitons tel ou telle, parce que cette personne a du prestige, qu&rsquo;elle passe pour avoir une \u00ab r\u00e9alisation \u00bb sup\u00e9rieure. Et nous nous apercevons, apr\u00e8s coup, \u00ab que nous n&rsquo;avan\u00e7ons pas \u00bb. Pourquoi ? Parce que nous avons manifest\u00e9 trop de respect pour autrui et pas assez pour nous-m\u00eames. Il faut s&rsquo;aimer davantage, essayer de voir que notre propre divinit\u00e9 r\u00e9side dans la foi. Il faut la trouver, il faut savoir ce que nous aimons vraiment. C&rsquo;est seulement lorsque nous savons vraiment ce que nous aimons, que nous sommes capables de progr\u00e8s spirituels. L&rsquo;Upanishad ne dit pas autre chose. Elle ne nous enseigne pas une religion nouvelle. Elle ne nous dit pas de croire en ceci ou en cela ; elle nous dit simplement : \u00ab Vous \u00eates angoiss\u00e9s parce que vous n&rsquo;\u00eates pas dans la proximit\u00e9 de l&rsquo;autre \u00bb. Mais qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;autre, pour nous ? Voici la premi\u00e8re question. Peut-\u00eatre est-ce la plus difficile&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le Bouddhisme Zen, il est dit que, pour des esprits d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s \u00e9volu\u00e9s, la r\u00e9alit\u00e9, dans sa nature la plus saisissante, appara\u00eet \u2014 lorsqu&rsquo;on a d\u00e9pass\u00e9 beaucoup d&rsquo;\u00e9vidences mineures \u2014 soit comme merveilleuse, soit comme effrayante, soit comme indiff\u00e9rente (je crois que ce sont \u00e0 peu pr\u00e8s les trois termes employ\u00e9s). Dans l&rsquo;\u00e9merveillement, l&rsquo;angoisse est cach\u00e9e et ne r\u00e9v\u00e8le que le charme de l&rsquo;autre \u2014 l&rsquo;union de l&rsquo;homme et de la femme, dans le Mythe cit\u00e9, est comme promise \u2014. Dans l&rsquo;aspect effrayant ou shiva\u00efte des choses, c&rsquo;est au contraire cette menace que l&rsquo;autre fait peser sur nous qui est aper\u00e7ue. Et dans l&rsquo;indiff\u00e9rence, c&rsquo;est un certain recul intellectuel qui est obtenu, dans lequel les formes sont vues comme \u00e9gales et d\u00e9pourvues d&rsquo;attrait (du fait qu&rsquo;il y a recul).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si nous voulons jeter un regard en nous-m\u00eame, nous d\u00e9couvrirons que nous entrons dans une de ces trois cat\u00e9gories, soit que nous sommes effray\u00e9s par la r\u00e9alit\u00e9 dure des choses, que nous craignons continuellement de perdre ce que nous aimons ; soit, \u00e0 l&rsquo;inverse, que nous soyons \u00e9merveill\u00e9s de vivre dans un monde si fantastique ; soit, encore, que nous sentions que perdre et gagner n&rsquo;a gu\u00e8re, au fond, d&rsquo;importance. Voil\u00e0 trois attitudes, trois types de foi \u00e0 partir desquels notre caract\u00e8re spirituel se d\u00e9finira, rendant ainsi notre \u00e9volution possible.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ceci rend compte, d\u00e9j\u00e0, d&rsquo;un aspect de notre situation dans le monde, o\u00f9 nous voyons que tout ce qui peut \u00eatre tourn\u00e9 vers l&rsquo;amour correspond \u00e0 un sens de la pl\u00e9nitude, et o\u00f9 l&rsquo;\u00eatre qui est \u00ab en face \u00bb, devient, dans l&rsquo;amour, identique \u00e0 soi-m\u00eame. L&rsquo;union r\u00e9alise la pl\u00e9nitude qui est l&rsquo;essence du premier homme, du \u00ab c&rsquo;est moi \u00bb. C&rsquo;est un retour, mais un retour qui sera condamn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avance,  puisque cette pl\u00e9nitude est appel\u00e9e \u00e0 \u00eatre bris\u00e9e \u00e0 nouveau, par le fait m\u00eame que la vie n&rsquo;est pas fix\u00e9e, fig\u00e9e. Celui qui aura connu une succession d&rsquo;\u00e9tats de pl\u00e9nitude provisoire sous toutes les formes que l&rsquo;on voudra concevoir, s&rsquo;il admet que ces \u00e9tats sont suivis de d\u00e9chirement lorsque cette pl\u00e9nitude n&rsquo;est plus atteinte, celui-l\u00e0 aura sur la vie, une vue synoptique. 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