{"id":305,"date":"2009-03-31T00:00:00","date_gmt":"2009-03-31T00:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=305"},"modified":"2011-09-21T03:38:07","modified_gmt":"2011-09-21T02:38:07","slug":"lame-intrpide-et-le-drame-de-la-conscience-chez-lamennais-par-pierre-dangkor","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/lame-intrpide-et-le-drame-de-la-conscience-chez-lamennais-par-pierre-dangkor\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00e2me intr\u00e9pide et le drame de la conscience chez Lamennais par Pierre d&rsquo;Angkor"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Le Lotus Bleu. Mai-Juin 1956)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lamennais, qui v\u00e9cut au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier, est une de ces figures \u00e9tranges, \u00e9nigmatiques, difficiles \u00e0 juger, \u00e0 comprendre m\u00eame, parce qu&rsquo;elles semblent concentrer et r\u00e9sumer en elles-m\u00eames toutes les contradictions du monde moderne, contradictions qui ne sont d&rsquo;ailleurs que le reflet m\u00eame de la complexit\u00e9 de notre nature.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au cours de sa vie et de sa carri\u00e8re mouvement\u00e9es, on le voit passer brusquement en effet d&rsquo;une attitude \u00e0 l&rsquo;attitude oppos\u00e9e, se portant toujours aux extr\u00eames, allant de l&rsquo;incroyance, du scepticisme radical; \u00e0 la foi catholique ardente et indiscut\u00e9e, puis, se lib\u00e9rant graduellement de celle-ci pour finir par une rupture compl\u00e8te avec Rome et avec la religion, mais t\u00e9moignant toujours n\u00e9anmoins, \u00e0 travers toutes ses palinodies, d&rsquo;une sinc\u00e9rit\u00e9 enti\u00e8re et de la foi id\u00e9aliste de l&rsquo;homme qui cherche avant tout la v\u00e9rit\u00e9, sans s&rsquo;inqui\u00e9ter de l&rsquo;apparente incoh\u00e9rence de sa pens\u00e9e et de sa conduite, ni du scandale qui pourra en r\u00e9sulter, ni de la peine qu&rsquo;il causera \u00e0 ses proches, \u00e0 tout son entourage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lamennais fut un esprit brillant qui parut souvent excessif et peu ordonn\u00e9, mais une \u00e2me noble, ardente et g\u00e9n\u00e9reuse, et il m&rsquo;a sembl\u00e9 qu&rsquo;il pouvait utilement \u00eatre propos\u00e9 comme mod\u00e8le \u00e0 tant de ces esprits d&rsquo;aujourd&rsquo;hui que l&rsquo;opportunisme rend veules et comme \u00e9mascul\u00e9s, et qui, toujours fig\u00e9s par la peur de se compromettre, ne savent plus, ou ne veulent plus, prendre une d\u00e9cision quelconque, pr\u00e9f\u00e9rant se cantonner dans des r\u00e9serves prudentes plut\u00f4t que de s&rsquo;ancrer dans une conviction acquise. Ceux-l\u00e0 ne m\u00e9ritent-ils pas le jugement s\u00e9v\u00e8re de l&rsquo;\u00c9vangile que \u00ab Dieu vomit les ti\u00e8des \u00bb ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lamennais qui v\u00e9cut, lui, courageusement cette trag\u00e9die de la conscience, que de telles \u00e2mes veulent ignorer ou \u00e9touffer, vaut donc la peine qu&rsquo;on s&rsquo;y arr\u00eate un moment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pierre-Henri Simon, l&rsquo;\u00e9minent \u00e9crivain, critique et professeur de litt\u00e9rature \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Catholique de Fribourg, a consacr\u00e9 au cas Lamennais une magistrale et subtile \u00e9tude dans la revue b\u00e9n\u00e9dictine Esprit et Vie de Mared-sous. C&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9tude que je veux principalement me r\u00e9f\u00e9rer, en la commentant, en la compl\u00e9tant aussi sur certains points par des consid\u00e9rations qu&rsquo;un professeur catholique laissera prudemment dans l&rsquo;ombre, tandis qu&rsquo;un th\u00e9osophe se plaira au contraire \u00e0 les souligner, \u00e0 les faire ressortir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je dis donc que le cas Lamennais est un de ces cas exceptionnels que l&rsquo;on n&rsquo;imaginerait pas ais\u00e9ment, si l&rsquo;histoire elle-m\u00eame ne nous en fournissait de temps \u00e0 autre des exemples frappants. Ce qui est le plus curieux, je le r\u00e9p\u00e8te, dans cette vie, ce sont ces phases altern\u00e9es, toujours sinc\u00e8res, d&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9 et de foi aveugle, de mysticisme d\u00e9vot et de rationalisme agnostique. L&rsquo;homme passe brusquement de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre, quasi sans transition et sans les m\u00e9langer, toujours avec la m\u00eame g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 du c\u0153ur, mais toujours aussi avec la m\u00eame d\u00e9cision, la m\u00eame intransigeance de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c&rsquo;est ainsi que l&rsquo;on voit finalement cet ap\u00f4tre convaincu du catholicisme, ce disciple fervent du Christ, hier pr\u00eatre fanatique, se muer d&rsquo;un coup en ennemi d\u00e9clar\u00e9 des pr\u00eatres et de la religion pour terminer son existence, imp\u00e9nitent, irr\u00e9concili\u00e9 avec cette \u00c9glise qu&rsquo;il avait passionn\u00e9ment aim\u00e9e et d\u00e9fendue. \u00ab Quelle rupture plus totale en effet aux yeux du Chr\u00e9tien, \u00e9crit le professeur Simon, que celle d&rsquo;un pr\u00eatre catholique qui dit un jour au Christ : \u00ab Tu n&rsquo;es pas Dieu \u00bb, et \u00e0 son \u00c9glise : \u00ab Tu es le temple du mensonge et de la tyrannie \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 donc l&rsquo;\u00e9trange cas de conscience qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9lucider, les \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me successifs dont il nous faut essayer de p\u00e9n\u00e9trer les arcanes, les mobiles psychologiques, pour autant bien entendu qu&rsquo;une conscience humaine se laisse ainsi p\u00e9n\u00e9trer dans son intimit\u00e9 secr\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lamennais avait toute l&rsquo;obstination de cette race bretonne dont il \u00e9tait issu. Il naquit \u00e0 Saint-Malo en 1782. D\u00e8s sa jeunesse, il s&rsquo;\u00e9tait senti une \u00e2me sensible et inqui\u00e8te. C&rsquo;\u00e9tait un \u00ab enfant du si\u00e8cle \u00bb, un po\u00e8te romantique, livr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;angoisse m\u00e9taphysique et au \u00ab vague des passions \u00bb, nous dit le professeur Simon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9coutons au surplus comment il se juge lui-m\u00eame \u00ab La Providence a mis dans mon c\u0153ur une source de douleur qui s&rsquo;est \u00e9tendue sur ma vie d\u00e8s ma naissance et ne s&rsquo;\u00e9puisera qu&rsquo;avec elle \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et encore : \u00ab La cause premi\u00e8re de tous mes maux n&rsquo;est pas \u00e0 beaucoup pr\u00e8s r\u00e9cente : j&rsquo;en portais depuis plusieurs mois le germe dans cette m\u00e9lancolie aride et sombre, dans ce d\u00e9go\u00fbt de la vie qui s&#8217;emparant de mon \u00e2me peu \u00e0 peu, finit par la remplir toute enti\u00e8re&#8230; La vue de ces champs qui se fl\u00e9trissent, ces feuilles qui tombent, ce vent qui souffle ou qui murmure, n&rsquo;apportent \u00e0 mon esprit aucune pens\u00e9e, \u00e0 mon c\u0153ur aucun sentiment. Tout glisse sur fond d&rsquo;apathie stupide et am\u00e8re \u00bb. Ce vague \u00e0 l&rsquo;\u00e2me qu&rsquo;aucun trouble sexuel ne parait justifier \u2014 car la passion sexuelle ne joua aucun r\u00f4le dans sa vie \u2014 semble pourtant moins \u00eatre la plainte romantique d&rsquo;un po\u00e8te que la nostalgie d&rsquo;un mystique insatisfait par l&rsquo;impermanence des choses d&rsquo;ici-bas. Sans doute cette m\u00e9lancolie profonde \u00e9tait-elle aussi partialement caus\u00e9e par une sant\u00e9 d\u00e9bile. M. Simon \u00e9crit \u00e0 ce propos : \u00ab Ce proph\u00e8te moderne dont la grande voix abaissait les sages, avertissait les rois, invoquait la Papaut\u00e9 et interpr\u00e9tait impavidement les secrets de la Providence, \u00e9tait faible de sant\u00e9 et ch\u00e9tif de corps \u2014 il \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 sept mois avec une d\u00e9pression de l&rsquo;\u00e9pigastre \u00bb. Souffrant d&rsquo;un complexe d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9, il confiait \u00e0 son fr\u00e8re sa faiblesse physique et morale et la n\u00e9cessit\u00e9 qu&rsquo;il ressentait d&rsquo;un appui, d&rsquo;une direction, d&rsquo;un soutien dans la vie. Je ne crois pas n\u00e9anmoins que l&rsquo;explication soit suffisante pour rendre compte des \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me successifs d&rsquo;un homme qui, par ailleurs, dans tout le cours de son existence, t\u00e9moigna toujours de la plus grande \u00e9nergie morale, voire d&rsquo;un courage intr\u00e9pide. La vraie raison du mal d&rsquo;\u00e2me de sa jeunesse me para\u00eet plut\u00f4t avoir \u00e9t\u00e9 l&rsquo;\u00e2pret\u00e9 du conflit int\u00e9rieur qui \u00e9puisait ses forces vives, conflit suscit\u00e9, d&rsquo;une part, par le mysticisme de sa nature profonde, et, de l&rsquo;autre, par les exigences d&rsquo;un esprit naturellement critique et raisonneur. Cette dualit\u00e9 de tendances oppos\u00e9es ne se manifesta pourtant pas simultan\u00e9ment en lui, mais alternativement et successivement, ainsi que je l&rsquo;ai dit; de sorte que c&rsquo;est plut\u00f4t inconsciemment qu&rsquo;il souffrit de ce manque d&rsquo;\u00e9quilibre que provoquait dans les profondeurs de son \u00eatre la partie de lui-m\u00eame momentan\u00e9ment refoul\u00e9e. Il semble en effet que ses doutes contre la foi aient surgi d\u00e8s son enfance. \u00ab N\u00e9 et \u00e9lev\u00e9 dans une famille pieuse, nous dit le professeur Simon, l&rsquo;enfant \u00e9tait d\u00e9vot, mais ses tendances rationalistes naturelles, favoris\u00e9es par la lecture pr\u00e9coce de Jean-Jacques Rousseau, se d\u00e9velopp\u00e8rent rapidement. D\u00e9j\u00e0 il assaillait d&rsquo;objections son professeur de cat\u00e9chisme. Et il ne semble pas que ce fut l\u00e0, chez lui, simples questions na\u00efves d&rsquo;enfant curieux, mais bien le fait d&rsquo;un scepticisme de nature, de doutes s\u00e9rieux qui \u00e9branlaient son \u00e2me en \u00e9veil, qui paralysaient sa croyance native, au point que, chose extraordinaire dans cette famille bretonne, ultra-catholique, sa premi\u00e8re communion d\u00fbt \u00eatre retard\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de vingt-deux ans et apr\u00e8s seulement qu&rsquo;il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 converti par son fr\u00e8re, l&rsquo;abb\u00e9 Jean. Un contemporain pr\u00e9cise qu&rsquo;\u00e0 seize ans il \u00e9tait d&rsquo;une \u00ab incr\u00e9dulit\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9rante \u00bb. Quoi qu&rsquo;il en soit, apr\u00e8s sa conversion, nous assistons \u00e0 l&rsquo;\u00e9closion subite d&rsquo;un homme nouveau. C&rsquo;est le mystique qui brusquement r\u00e9appara\u00eet en lui et l&#8217;emporte sur le sceptique. Le doute vaincu, difficilement refoul\u00e9 au profit de la foi aveugle, il \u00e9touffe d\u00e9sormais jusqu&rsquo;\u00e0 la possibilit\u00e9 de tout trouble de sa conscience par une fermentation intellectuelle intense. Il se montre un pros\u00e9lyte ardent de la foi catholique, un ultramontain intransigeant. Il publie en 1818, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 trente-six ans, un ouvrage qui fait sensation : l&rsquo;\u00ab Essai sur l&rsquo;indiff\u00e9rence en mati\u00e8re de religion \u00bb. Dans son z\u00e8le, il se fait l&rsquo;apologiste convaincu de la religion en laquelle il voit le seul moyen de combattre le mat\u00e9rialisme ambiant \u2014 le mat\u00e9rialisme de la pens\u00e9e et des m\u0153urs \u2014 et de respiritualiser la soci\u00e9t\u00e9 moderne. Le livre para\u00eet sous le voile d&rsquo;un anonymat bien vite perc\u00e9 \u00e0 jour.- L&rsquo;abb\u00e9 de Lamennais est d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre. Partisan du traditionalisme le plus r\u00e9actionnaire, il voue aux g\u00e9monies infernales \u00e0 la fois la sagesse antique et la pens\u00e9e moderne. Il traite de \u00ab penchant abject \u00bb l&rsquo;admiration ressentie pour des sages tels que Socrate et Marc-Aur\u00e8le. Il condamne pareillement Descartes, Kant, Voltaire et Rousseau. Il maudit surtout comme diaboliques les id\u00e9es de la R\u00e9volution de 89. A ce moment, il se montre donc f\u00e9rocement antilib\u00e9ral, lui, qui devait quelques ann\u00e9es plus tard \u00eatre un des coryph\u00e9es du catholicisme lib\u00e9ral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans des ouvrages subs\u00e9quents, il accentue encore sa position extr\u00e9miste, pr\u00e9conisant une sorte de th\u00e9ocratie catholique, r\u00eavant de soumettre tous les \u00c9tats \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 supr\u00eame de l&rsquo;\u00c9glise, affirmant le r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant de la Papaut\u00e9 dans cette \u0153uvre n\u00e9cessaire de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration spirituelle. Le bruit fait par ces publications est naturellement \u00e9norme. Lamartine qui a voulu conna\u00eetre l&rsquo;astre du jour, le d\u00e9crit comme suit : \u00ab Je trouvai un petit homme presque imperceptible, ou plut\u00f4t une flamme que le vent de sa propre inqui\u00e9tude chassait d&rsquo;un coin de la chambre \u00e0 l&rsquo;autre, comme un de ces feux phosphorescents qui flottent sur l&rsquo;herbe des cimeti\u00e8res et que les paysans prennent pour l&rsquo;\u00e2me des tr\u00e9pass\u00e9s. Il \u00e9tait non pas v\u00eatu mais couvert d&rsquo;une redingote sordide, il penchait la t\u00eate vers le plancher comme un homme qui cherche \u00e0 lire des caract\u00e8res myst\u00e9rieux sur le sable. Il regardait obliquement, il ricanait sans cesse, il parlait avec une volubilit\u00e9 intarissable \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pauvre Lamennais ! Le portrait est amusant mais sans indulgence, vraisemblablement assez ressemblant. J&rsquo;ai dit l&rsquo;abb\u00e9 de Lamennais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre temps, en effet, il est entr\u00e9 dans la cl\u00e9ricature. Il a re\u00e7u les ordres mineurs et puis tardivement \u2014 \u00e0 trente-quatre ans seulement \u2014 s&rsquo;est laiss\u00e9 mener jusqu&rsquo;\u00e0 la pr\u00eatrise. A son corps d\u00e9fendant toutefois, car \u2014 chose extraordinaire et dont il nous faut chercher les raisons \u2014 ce jeune pr\u00eatre a horreur du sacerdoce. L&rsquo;abb\u00e9 Teysseire qui est son ami, son pieux conseiller, lui \u00e9crit \u00e0 ce sujet : \u00ab Nous avons c\u00e9l\u00e9br\u00e9 notre premi\u00e8re messe sur le Thabor : pour vous, il vous sera donn\u00e9 de la c\u00e9l\u00e9brer sur le Calvaire. \u2014 Votre \u00e2me y sera peut-\u00eatre, comme celle de J\u00e9sus dans l&rsquo;agonie, triste jusqu&rsquo;\u00e0 la mort&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et apr\u00e8s que le grand pas a \u00e9t\u00e9 accompli, en mars 1816, le m\u00eame abb\u00e9 Teysseire \u00e9crit encore \u00e0 un autre correspondant en parlant de lui : \u00ab Il pousse l&rsquo;ob\u00e9issance jusqu&rsquo;\u00e0 c\u00e9l\u00e9brer la messe presque tous les jours malgr\u00e9 l&rsquo;horreur qu&rsquo;il semble avoir du sacerdoce \u00bb. Quelle trag\u00e9die intime r\u00e9v\u00e8le cette lettre \u00e0 son fr\u00e8re o\u00f9, trois mois apr\u00e8s son ordination, il \u00e9crit : \u00ab Tout ce qui me reste \u00e0 faire est de m&rsquo;arranger de mon mieux et, s&rsquo;il se peut, de m&rsquo;endormir au pied du poteau o\u00f9 l&rsquo;on a riv\u00e9 ma cha\u00eene \u00bb. Petit \u00e0 petit pourtant le calme se r\u00e9tablit en son \u00e2me et l&rsquo;ap\u00f4tre surgit. Ceci nous m\u00e8ne jusqu&rsquo;en 1830. A ce moment, nous assistons \u00e0 un nouveau tournant brusque dans cette existence. Ce ferme adversaire des id\u00e9es de la R\u00e9volution appara\u00eet soudain comme compl\u00e8tement retourn\u00e9. Il veut r\u00e9concilier l&rsquo;\u00c9glise avec la libert\u00e9. Il fonde un journal : L&rsquo;Avenir, dans lequel il se fait l&rsquo;apologiste de ces fameuses libert\u00e9s publiques qu&rsquo;il abhorrait pr\u00e9c\u00e9demment comme diaboliques : libert\u00e9 de conscience, libert\u00e9 de la presse, libert\u00e9 de l&rsquo;enseignement, libert\u00e9 d&rsquo;association, etc. Avec Montalembert et le P\u00e8re Lacordaire, pr\u00e9dicateur \u00e9minent, il est \u00e0 l\u00e0 t\u00eate du lib\u00e9ralisme catholique. Le th\u00e9ocrate absolutiste qu&rsquo;il \u00e9tait s&rsquo;est mu\u00e9 en son contraire, le d\u00e9mocrate chr\u00e9tien; car, \u00e0 cette \u00e9poque encore, il compte surtout sur la religion et principalement sur l&rsquo;autorit\u00e9 papale, pour freiner les libert\u00e9s dangereuses, en \u00e9carter les p\u00e9rils, et spiritualiser le monde. Mais ici commence le drame le plus poignant dans la vie de notre h\u00e9ros. Pour d\u00e9fendre ses id\u00e9es, son programme \u2014 car le catholicisme lib\u00e9ral a de terribles ennemis, dont le principal, le plus f\u00e9roce pourrait-on dire, est le grand \u00e9crivain et pol\u00e9miste catholique, Louis Veuillot, \u2014 il se rend \u00e0 Rome, et l\u00e0, c&rsquo;est la catastrophe. Les d\u00e9ceptions graves que causent \u00e0 ce na\u00eff enthousiaste les intrigues qui entourent la cour pontificale et le nouveau Pape lui-m\u00eame \u2014 Gr\u00e9goire XVI venait de succ\u00e9der \u00e0 L\u00e9on XII \u2014 ne tardent pas \u00e0 faire s&rsquo;\u00e9crouler en lui toute cette laborieuse construction de foi, tout ce factice \u00e9difice, \u00e9chafaud\u00e9 \u00e0 grand-peine dans sa mentalit\u00e9, naturellement encline, nous l&rsquo;avons vu, \u00e0 l&rsquo;incertitude et au doute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mal appara\u00eet profond, irr\u00e9m\u00e9diable et \u00ab les paroles d&rsquo;un croyant \u00bb qu&rsquo;il publie en 1834, \u00e0 son retour en France, sont comme un exp\u00e9dient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 pour sauver, s&rsquo;il se peut encore, les assises de sa propre foi \u00e9branl\u00e9e, sinon d\u00e9j\u00e0 d\u00e9truite, en la destin\u00e9e de l&rsquo;\u00c9glise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son voyage \u00e0 Rome en effet lui a ouvert les yeux, l&rsquo;a boulevers\u00e9 : \u00ab J&rsquo;ai vu cela, \u00e9crit-il \u00e0 une correspondante et je me suis dit : ce mal est au-dessus de la puissance de l&rsquo;homme \u2014 et j&rsquo;ai d\u00e9tourn\u00e9 les yeux avec d\u00e9go\u00fbt et avec effroi \u00bb. Si l&rsquo;\u00c9glise lui para\u00eet ainsi avoir trahi sa mission spirituelle, il compte pourtant encore sur le r\u00f4le providentiel et l&rsquo;action personnelle du nouveau Pape, Gr\u00e9goire XVI, pour r\u00e9parer le mal et r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer le monde. D\u00e8s lors, ce qui s&rsquo;ensuit est comme marqu\u00e9 pour lui du sceau de la fatalit\u00e9. La condamnation personnelle, par le Pape, de ses id\u00e9es et de son livre, dans l&rsquo;encyclique papale \u00ab Singulari nos \u00bb, est la goutte d&rsquo;eau qui fait d\u00e9border le vase. Apr\u00e8s un instant d&rsquo;h\u00e9sitation et de soumission, il rompt d\u00e9finitivement avec Rome et la religion. Cette attitude, il la maintiendra d\u00e9sormais, farouchement, jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de sa vie, refusant toute r\u00e9tractation \u00e0 son heure derni\u00e8re, refusant m\u00eame que l&rsquo;on m\u00eet sur sa tombe une croix, ce symbole de l&rsquo;esp\u00e9rance chr\u00e9tienne, demandant seulement d&rsquo;\u00eatre enterr\u00e9 parmi les pauvres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment donc expliquer un revirement aussi ahurissant, cette perte apparemment totale de sa foi chr\u00e9tienne? Le professeur Simon, s&rsquo;appuyant sur des textes pr\u00e9cis, s&rsquo;efforce de discerner les mobiles psychologiques qui l&rsquo;ont provoqu\u00e9e. Lamennais, se demande-t-il, fut-il pouss\u00e9 par l&rsquo;orgueil, ou bien y eut-il, chez lui, une d\u00e9faillance de l&rsquo;amour, de l&rsquo;amour chr\u00e9tien? Sans doute, il poss\u00e9dait un caract\u00e8re susceptible et ombrageux. Pourtant, ses intimes protestent contre l&rsquo;accusation que c&rsquo;\u00e9tait un homme orgueilleux. \u00ab Pas d&rsquo;homme au monde plus enfonc\u00e9 dans l&rsquo;humilit\u00e9 et le renoncement \u00e0 soi-m\u00eame \u00bb, a \u00e9crit son disciple et ami Maurice de Gu\u00e9rin. Au surplus, \u00ab ce qu&rsquo;il y a eu d&rsquo;orgueil chez Lamennais, \u00e9crit le professeur Simon, n&rsquo;explique ni la brusquerie, ni la constance et la profondeur de l&rsquo;apostasie \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autre part, ce n&rsquo;est pas non plus l&rsquo;amour qui a faibli en cette \u00e2me naturellement aimante, et qui s&rsquo;\u00e9tait passionn\u00e9ment attach\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00c9glise et \u00e0 sa doctrine. Ce qui, \u00e0 un moment donn\u00e9, a faibli chez lui, c&rsquo;est la foi, apr\u00e8s un long travail int\u00e9rieur sur lequel nous sommes mal renseign\u00e9s, nous dit encore le professeur Simon, \u00ab F\u00e9li (c&rsquo;est le nom familier que lui donnait son entourage) s&rsquo;\u00e9tant montr\u00e9 tr\u00e8s secret aux approches de ce myst\u00e8re d\u00e9finitif \u00bb. Le distingu\u00e9 professeur conclut donc que c&rsquo;est \u00ab une paille \u00bb, une \u00ab fissure dans le m\u00e9tal de sa foi catholique \u00bb qui est \u00e0 l&rsquo;origine premi\u00e8re de sa rupture avec Rome. C&rsquo;est cette fissure originelle d&rsquo;ailleurs qui expliquerait \u00e9galement sa r\u00e9pugnance intime \u00e0 recevoir la pr\u00eatrise, m\u00eame apr\u00e8s son adh\u00e9sion au catholicisme; c&rsquo;est elle qui le m\u00e8nera finalement \u00e0 ce que les catholiques nomment l&rsquo;apostasie. Apostasie! Mot dur, cruel, injuste, car de quel droit qualifie-t-on de ce terme injurieux et qui implique la faute morale la plus grave, une attitude qui peut \u00eatre command\u00e9e \u00e0 son auteur par une exigence de sa conscience profonde, par une vision claire et imp\u00e9rative de l&rsquo;Esprit? Au lieu de faute morale, n&rsquo;est-ce pas plut\u00f4t le courage moral qu&rsquo;il faudrait reconna\u00eetre dans le cas Lamennais? Quel courage en effet ne lui fallut-il pas pour surmonter tous les obstacles qui se dressaient sur sa route, pour se d\u00e9gager de son entourage, de ses influences familiales, renoncer \u00e0 ses croyances ancestrales, pi\u00e9tiner son amour-propre, m\u00e9priser ces relents de vanit\u00e9 que lui faisait respirer sa jeune c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 acquise, le tout pour demeurer fid\u00e8le \u00e0 lui-m\u00eame? A lui-m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la Voix divine, \u00e0 la Raison divine se refl\u00e9tant en son mental humain, car telle est bien la vraie grandeur de l&rsquo;homme. Certes, il y a ici des risques. Chacun peut se tromper dans ce discernement de la V\u00e9rit\u00e9, et il peut para\u00eetre audacieux pour l&rsquo;individu d&rsquo;opposer sa conviction personnelle \u00e0 de vieux enseignements. Pourtant, c&rsquo;est l\u00e0, r\u00e9p\u00e9tons-le, une question de noblesse, de courage personnel et de dignit\u00e9 humaine. L&rsquo;erreur de bonne foi n&rsquo;est pas un crime. Aux risques donc de souffrir temporellement de ses erreurs \u00e9ventuelles, chacun se doit de d\u00e9couvrir la V\u00e9rit\u00e9 par soi-m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire par son propre effort courageux, par sa propre exp\u00e9rience, \u00e0 ses propres risques, et non par l&rsquo;effet d&rsquo;une contrainte morale impos\u00e9e par une autorit\u00e9 ext\u00e9rieure, \u00e0 laquelle il doit se soumettre aveugl\u00e9ment, sans discussion, sans restriction et au m\u00e9pris de sa propre raison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais pour en revenir \u00e0 Lamennais qu&rsquo;est-ce qui explique cette fissure que soup\u00e7onne le professeur Simon et qui alt\u00e9ra, d\u00e8s l&rsquo;origine, le m\u00e9tal de sa foi ? M. Simon ne r\u00e9pond pas \u00e0 la question : il se d\u00e9fend m\u00eame de la poser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Il serait na\u00eff, \u00e9crit-il, de se poser une question de cet ordre comme si le fait de croire ou de ne pas croire \u00e9tait: explicable et comme si l&rsquo;intelligence critique pouvait entendre, au foyer d&rsquo;une \u00e2me, l&rsquo;ultime dialogue de la Gr\u00e2ce et de la libert\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour le catholique, en effet, l&rsquo;acte de foi est en quelque mani\u00e8re un acte gratuit, un miracle de la Gr\u00e2ce, un acte surnaturel que l&rsquo;on constate mais que l&rsquo;on n&rsquo;explique pas, que l&rsquo;on ne raisonne pas, un myst\u00e8re. Pour nous, au contraire, nous pensons que l&rsquo;homme raisonnable, s&rsquo;il croit quelque chose, doit savoir ce qu&rsquo;il croit, si ce qu&rsquo;il croit n&rsquo;est pas en opposition avec sa raison, et pourquoi il le croit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous voulons donc que l&rsquo;acte de croire soit en nous le r\u00e9sultat d&rsquo;une sorte d&rsquo;intuition intime et non la simple et aveugle adh\u00e9sion \u00e0 une autorit\u00e9 ext\u00e9rieure qui nous impose cette croyance. Je pense donc que pour \u00e9lucider le cas Lamennais et l&rsquo;\u00e9nigme qu&rsquo;il pose, il importe de chercher plus avant que ne le fait le distingu\u00e9 professeur de Fribourg, autrement dit de creuser plus profond\u00e9ment dans les replis secrets de la conscience de notre personnage, pour tenter d&rsquo;y d\u00e9couvrir, si possible, les raisons ultimes de sa croyance et de son incroyance successives. Pour y r\u00e9ussir, peut-\u00eatre convient-il d&rsquo;\u00e9tablir au pr\u00e9alable la position de Lamennais, compte tenu de son caract\u00e8re et de sa mentalit\u00e9 propres, en face du magist\u00e8re de l&rsquo;\u00c9glise. Lamennais, nous l&rsquo;avons dit, \u00e9tait un esprit inquiet et chercheur : un mystique, certes, mais aussi un enfant du si\u00e8cle. Pour lui, les droits de la raison, le doute m\u00e9thodique, et la libert\u00e9 de la conscience, repr\u00e9sentaient des valeurs spirituelles. Sans doute ces valeurs furent-elles quelque peu obnubil\u00e9es \u00e0 ses yeux quand il se convertit au catholicisme. N\u00e9anmoins il est de fait, nous l&rsquo;avons vu, que ses dispositions originelles \u00e0 la critique et son amour de la libert\u00e9 furent au point de d\u00e9part de toute sa carri\u00e8re. En r\u00e9alit\u00e9, donc, il est fils attard\u00e9, je ne dirai pas de Luther, \u2014 car si Luther pr\u00e9tendait affranchir l&rsquo;esprit humain de la contrainte romaine, il le maintenait toujours esclave de la lettre des \u00c9critures \u2014 mais fils de Descartes et de Pascal : de Descartes qui proclamait les droits de la pens\u00e9e en tout domaine, sans poser aucune restriction, de Pascal aussi qui disait que toute la dignit\u00e9 de l&rsquo;homme est dans la pens\u00e9e, la pens\u00e9e libre s&rsquo;entend.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le professeur Simon me dit que Lamennais ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme fils de Descartes, lui, qui a r\u00e9pudi\u00e9 le Cart\u00e9sianisme et \u00ab n&rsquo;a jamais renonc\u00e9 \u00e0 la doctrine du sens commun et de la raison g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 laquelle s&rsquo;oppose la th\u00e9orie cart\u00e9sienne du sens propre et de l&rsquo;\u00e9vidence issue de la conscience d&rsquo;un moi isol\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je r\u00e9ponds que s&rsquo;il est vrai qu&rsquo;il a rejet\u00e9 nomm\u00e9ment le Cart\u00e9sianisme, sa conduite, au d\u00e9but et au terme de sa carri\u00e8re, n&rsquo;en a pas moins \u00e9t\u00e9 celle d&rsquo;un parfait cart\u00e9sien, inconsciemment peut-\u00eatre. Ses mobiles d&rsquo;action semblent bien en effet lui avoir \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9s non par une raison g\u00e9n\u00e9rale ou le sens commun, mais bien par une conviction personnelle, une sensibilit\u00e9 propre, caract\u00e9ristique de cette nature romantique qui \u00e9tait la sienne, et le distinguait personnellement de son entourage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au surplus, un tel \u00e9tat d&rsquo;esprit remonte \u00e0 plus haut que Descartes, au mouvement m\u00eame de la Renaissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est la Renaissance en effet qui d\u00e9veloppa l&rsquo;esprit critique d&rsquo;investigation et de libre examen, en r\u00e9action au fid\u00e9isme aveugle du moyen \u00e2ge. Ce sont les humanistes de ce temps qui soulign\u00e8rent la valeur, non seulement spirituelle mais temporelle, de la personne humaine, alors que pr\u00e9c\u00e9demment le droit individuel \u00e9tait annihil\u00e9 sous la loi collective des soci\u00e9t\u00e9s civiles ou religieuses. Et ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;ult\u00e9rieurement on a commis l&rsquo;erreur grave de pr\u00e9senter les droits de l&rsquo;homme et du citoyen comme un absolu, au point de perp\u00e9trer en leur nom toute sorte d&rsquo;exc\u00e8s et de crimes et de nier la n\u00e9cessit\u00e9 de toute discipline morale et sociale, que l&rsquo;on peut m\u00e9conna\u00eetre ces droits inali\u00e9nables de l&rsquo;individu et les fouler aux pieds. \u2014 Telle \u00e9tait donc l&rsquo;attitude d&rsquo;esprit du jeune Lamennais, lorsque repris par l&rsquo;ambiance familiale et circonvenu par un entourage ennemi de la R\u00e9volution, il fait retour au bercail catholique. Nous assistons d\u00e8s lors \u00e0 un brusque changement du d\u00e9cor, au changement d&rsquo;attitude que lui commandent les postulats m\u00eames de la foi catholique. Quels sont ces postulats? On peut les r\u00e9sumer en les trois points suivants :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0 L&rsquo;homme livr\u00e9 \u00e0 ses seules ressources ne peut conna\u00eetre les v\u00e9rit\u00e9s surnaturelles de la R\u00e9v\u00e9lation contenues dans les \u00c9critures;<br \/>\n2\u00b0 Une gr\u00e2ce surnaturelle lui est donc n\u00e9cessaire pour arriver \u00e0 la connaissance exacte de ces v\u00e9rit\u00e9s;<br \/>\n3\u00b0 L&rsquo;\u00c9glise catholique repr\u00e9sente le seul canal par lequel nous arrive cette Gr\u00e2ce, et, partant, elle est la seule interpr\u00e8te autoris\u00e9e de ces m\u00eames V\u00e9rit\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La cons\u00e9quence qui d\u00e9coule de ces trois postulats est que l&rsquo;esprit critique n&rsquo;est pas recevable ici et que l&rsquo;homme doit s&rsquo;en remettre les yeux ferm\u00e9s \u00e0 l&rsquo;enseignement de l&rsquo;\u00c9glise dans le domaine de la foi et accepter ses directives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Telle fut d\u00e8s lors l&rsquo;attitude impos\u00e9e \u00e0 Lamennais, du fait m\u00eame de son ralliement \u00e0 la foi catholique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais alors, se demandera-t-on, comment cette foi, accept\u00e9e apr\u00e8s un long d\u00e9bat int\u00e9rieur, vint-elle ult\u00e9rieurement \u00e0 d\u00e9faillir chez lui? Le professeur Simon nous dit que c&rsquo;est le choc des d\u00e9ceptions, des indignations, \u00e9prouv\u00e9es \u00e0 Rome, la capitale de la Chr\u00e9tient\u00e9, qui a \u00e9largi la fissure originelle et caus\u00e9 le d\u00e9sastre. Mais il me semble qu&rsquo;il y a ici une certaine contradiction dans la th\u00e8se de l&rsquo;\u00e9minent professeur, car le choc des d\u00e9ceptions ou des indignations subies a bien pu provoquer chez l&rsquo;homme incompris et sensible qu&rsquo;\u00e9tait Lamennais une r\u00e9volte du caract\u00e8re, de son orgueil et de sa vanit\u00e9 bless\u00e9s \u2014 hypoth\u00e8se que le distingu\u00e9 professeur semble avoir pr\u00e9c\u00e9demment rejet\u00e9e, nous l&rsquo;avons vu \u2014 mais il n&rsquo;expliquerait pas une d\u00e9faillance de sa foi, si celle-ci e\u00fbt \u00e9t\u00e9 fermement \u00e9tablie. Il y eut donc autre chose. Cette foi n&rsquo;\u00e9tait pas fermement \u00e9tablie et le professeur le reconna\u00eet lui-m\u00eame en nous parlant de fissure originelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment celle-ci s&rsquo;est-elle aggrav\u00e9e? Le professeur ne nous le dit pas, il n&rsquo;ose s&rsquo;aventurer dans les replis secrets de cette conscience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette autre chose pourtant me para\u00eet simple. C&rsquo;est, chez notre h\u00e9ros, apr\u00e8s sa condamnation pontificale survenue \u00e0 Rome, le brusque retour de son esprit critique, le flux en retour de cette raison si p\u00e9niblement refoul\u00e9e par lui jadis, et qui, par l&rsquo;irruption soudaine de sa vague puissante a provoqu\u00e9 le naufrage de sa foi catholique. Cette foi d&rsquo;ailleurs semblait avoir \u00e9t\u00e9 en lui moins le fruit d&rsquo;une gr\u00e2ce surnaturelle, ainsi qu&rsquo;on le suppose, que le r\u00e9sultat d&rsquo;un dur et constant effort contre sa propre nature rationnelle. Aussi est-ce bien l&rsquo;orgueil de sa raison que l&rsquo;\u00c9glise incrimine en lui. \u00ab Superbia satanica \u00bb, a dit le Pape. L&rsquo;\u00c9glise taxe toujours d&rsquo;orgueil les rebelles \u00e0 son enseignement. Quoi qu&rsquo;il en soit, la foi de Lamennais s&rsquo;est \u00e9vanouie au souffle de l&rsquo;esprit critique retrouv\u00e9. Le professeur Simon note les \u00e9tapes de ce naufrage : \u00ab Ce qui a c\u00e9d\u00e9 tout d&rsquo;abord, nous dit-il, c&rsquo;est la foi de l&rsquo;ultramontain dans l&rsquo;infaillibilit\u00e9 du si\u00e8ge de Pierre; puis la foi du catholique dans les destin\u00e9es surnaturelles de l&rsquo;\u00c9glise; enfin la foi dans la divinit\u00e9 du Christ, et alors tout est emport\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lamennais n&rsquo;a rien ext\u00e9rioris\u00e9 de ces d\u00e9bats intimes. Mais peut-\u00eatre n&rsquo;est-il pas impossible de retracer dans une certaine mesure le flot de pens\u00e9es, de r\u00e9flexions, qui, dans le tr\u00e9fonds secret de cette conscience troubl\u00e9e, a d\u00fb n\u00e9cessairement pr\u00e9c\u00e9der ou accompagner ses abandons ou revirements successifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab L&rsquo;\u00c9glise, a-t-il d\u00fb penser, est une institution qui fut cr\u00e9\u00e9e par le Christ et mise par lui au service de l&rsquo;homme et de son salut. Mais les hommes ont d\u00e9ifi\u00e9 l&rsquo;institution, mis l&rsquo;homme \u00e0 son service, en sacrifiant la libert\u00e9 humaine \u00e0 cette divinit\u00e9 nouvelle. Double crime d&rsquo;idol\u00e2trie et d&rsquo;asservissement de l&rsquo;homme. Quant \u00e0 l&rsquo;enseignement m\u00eame de l&rsquo;\u00c9glise, les dogmes \u00e9labor\u00e9s par elle, ceux de la cr\u00e9ation, la chute du premier homme, la r\u00e9demption, l&rsquo;eucharistie, la r\u00e9surrection de la chair, etc., ils sont, dans leur formulation litt\u00e9rale, pareils \u00e0 ces coquilles grossi\u00e8res qui renferment et dissimulent des perles de grand prix. Ils contiennent en effet les plus hautes v\u00e9rit\u00e9s \u00e9sot\u00e9riques, c&rsquo;est-\u00e0-dire appartenant \u00e0 un ordre transcendantal : mais enseign\u00e9s au sens de leur lettre morte, et priv\u00e9s du sens symbolique qui les \u00e9claire et les illumine, ils ne sont plus que des coquilles vides, c&rsquo;est-\u00e0-dire des non-sens, des absurdit\u00e9s pour notre entendement. Saint Paul l&rsquo;avait dit : \u00ab La lettre tue si l&rsquo;esprit ne vivifie. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00e9connaissant la parole de l&rsquo;Ap\u00f4tre, les hommes d&rsquo;\u00c9glise ont mis sur le m\u00eame pied de cr\u00e9dibilit\u00e9 la lettre qui tue et l&rsquo;esprit transcendant qu&rsquo;elle recouvre, et dont ils ont perdu la clef, le sens v\u00e9ritable. Ils ont ainsi trahi la religion elle-m\u00eame et son enseignement, dont ils ont fait une mati\u00e8re inassimilable \u00e0 notre raison. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans m\u00e9conna\u00eetre donc ici la ligne des grandes \u00e2mes et des saints que l&rsquo;\u00c9glise, en d\u00e9pit de ses errements, n&rsquo;a cess\u00e9 de produire au cours des si\u00e8cles de son histoire, Lamennais n&rsquo;a pu s&#8217;emp\u00eacher, semble-t-il, de constater l&rsquo;action n\u00e9faste des hommes, venant compromettre et trahir l&rsquo;\u0153uvre du Christ. D\u00e8s lors c&rsquo;est le caract\u00e8re divin de cette \u0153uvre qui lui est devenu suspect et sa foi en elle a sombr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais m\u00eame quand il en arriva \u00e0 la pire des n\u00e9gations pour un pr\u00eatre, quand il renie ce qui, selon l&rsquo;expression du professeur Simon, est \u00ab l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;\u00e2me de la foi chr\u00e9tienne \u00bb, la divinit\u00e9 m\u00eame de la personne du Christ, ce qu&rsquo;il renie, selon nous, c&rsquo;est seulement la conception th\u00e9ologique de cette divinit\u00e9 du Christ. Comment croire en effet qu&rsquo;en le Ma\u00eetre Chr\u00e9tien qu&rsquo;il aimait et v\u00e9n\u00e9rait comme un id\u00e9al de perfection, il e\u00fbt cess\u00e9 de voir l&rsquo;envoy\u00e9 divin, le messager de la sagesse divine, de ce Verbe divin, immanent dans la Nature enti\u00e8re dont il est la vie animatrice et cr\u00e9atrice, mais immanent \u00e0 fortiori en l&rsquo;homme lui-m\u00eame, ainsi que le dit l&rsquo;\u00c9vangile selon saint Jean. Rien donc n&rsquo;autorise \u00e0 croire que ce J\u00e9sus, en qui la Divinit\u00e9 s&rsquo;\u00e9tait manifest\u00e9e, cessa d&rsquo;\u00eatre pour Lamennais, \u00e0 aucun moment de sa vie, le Ma\u00eetre, le \u00ab fr\u00e8re aim\u00e9 des hommes \u00bb, le prototype de l&rsquo;homme divin, et non cette incarnation divine unique dans l&rsquo;Histoire, ainsi que l&rsquo;a imagin\u00e9 la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je dis donc qu&rsquo;il est vraisemblable de croire que Lamennais entrevit confus\u00e9ment et accepta implicitement ces hautes v\u00e9rit\u00e9s \u00e9sot\u00e9riques, sous l&#8217;emprise d&rsquo;une intuition, fruit d&rsquo;une conscience libre, ayant repris possession d&rsquo;elle-m\u00eame : mais que rebut\u00e9 par le langage, l&rsquo;intransigeance, l&rsquo;incompr\u00e9hension eccl\u00e9siastiques, par le mat\u00e9rialisme et le litt\u00e9ralisme \u00e9troit de l&rsquo;enseignement th\u00e9ologique, il se soit d\u00e9tourn\u00e9 de ce dogmatisme qui, tel quel, lui parut \u00eatre un outrage, un d\u00e9fi \u00e0 la raison, pour se consacrer d\u00e9sormais exclusivement au salut social de l&rsquo;humanit\u00e9!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, en pr\u00eatant ces id\u00e9es et ces sentiments \u00e0 Lamennais, je me rends compte du danger que pr\u00e9sentent des vues que ne soutient aucun texte explicite, et de l&rsquo;audace qu&rsquo;il y a, de ma part, \u00e0 vouloir r\u00e9soudre les \u00e9nigmes d&rsquo;une conscience qui ne voit pas toujours clair en elle-m\u00eame. Si je le fais tout de m\u00eame, c&rsquo;est que pareils sentiments et pens\u00e9es me semblent \u00eatre impos\u00e9s par les circonstances m\u00eames, command\u00e9s par les attitudes qui opposent la pens\u00e9e libre au fid\u00e9isme catholique, et qu&rsquo;il para\u00eet inconcevable d\u00e8s lors que Lamennais, dont toute la vie fut l&rsquo;illustration path\u00e9tique de ce conflit, ne les e\u00fbt pas personnellement \u00e9prouv\u00e9s et profond\u00e9ment ressentis au fond de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il est temps de conclure. Comment convient-il donc que nous jugions l&rsquo;homme? Devons-nous ne voir en Lamennais qu&rsquo;un esprit inquiet, instable, en perp\u00e9tuelle contradiction avec lui-m\u00eame, ainsi qu&rsquo;on le fait g\u00e9n\u00e9ralement? Ou bien, en d\u00e9pit des apparences contraires, peut-on d\u00e9couvrir dans sa pens\u00e9e, dans sa conduite, quelque constante, un fil conducteur souterrain, qui dirige occultement toute cette existence mouvement\u00e9e et restitue \u00e0 ses \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me oppos\u00e9s une sous-jacente unit\u00e9?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, il est n\u00e9cessaire de mettre en regard les trois phases principales de sa vie. Nous avons d&rsquo;abord le Lamennais d&rsquo;avant 1830, antilib\u00e9ral, ultramontain, incarnant les r\u00e9actions du monde catholique r\u00e9volt\u00e9 contre les exc\u00e8s et les crimes de la R\u00e9volution, luttant passionn\u00e9ment contre le positivisme mat\u00e9rialiste, et comptant sur la foi et l&rsquo;action catholiques pour respiritualiser la Soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ensuite nous est apparu brusquement le Lamennais d&rsquo;apr\u00e8s 1830, mu\u00e9 en apologiste fervent du catholicisme lib\u00e9ral, d\u00e9fenseur passionn\u00e9 des conqu\u00eates de la R\u00e9volution dans ce qu&rsquo;elles ont de l\u00e9gitime, et comptant toujours sur la religion pour en pr\u00e9venir les exc\u00e8s et les abus. \u2014 A y bien r\u00e9fl\u00e9chir, y a-t-il r\u00e9elle contradiction entre ces deux premi\u00e8res attitudes? Au lieu d&rsquo;une contradiction, ne faut-il pas mieux voir ici entre elles une compl\u00e9mentarit\u00e9 de tendances? Si par exemple nous \u00e9largissons le probl\u00e8me, ne voyons-nous pas, au cours de l&rsquo;Histoire, les hommes de la Renaissance succ\u00e9der et &lsquo;s&rsquo;opposer aux hommes du moyen \u00e2ge, comme pouss\u00e9s par une sorte de r\u00e9action naturelle et spontan\u00e9e? Et ne convient-il pas de voir, ici aussi, plut\u00f4t qu&rsquo;une contradiction de la nature humaine un mouvement pendulaire du fl\u00e9au de la balance venant r\u00e9tablir dans l&rsquo;Humanit\u00e9 un \u00e9quilibre rompu? La foi mystique des uns en effet doit s&rsquo;\u00e9quilibrer avec la raison des autres, car les deux tendances sont pareillement l\u00e9gitimes dans la nature humaine et doivent s&rsquo;harmoniser dans une compl\u00e9mentarit\u00e9 mutuelle. Quand donc Lamennais fait succ\u00e9der en lui les exigences de sa raison aux \u00e9lans imp\u00e9tueux de sa foi, il ne fait donc que r\u00e9sumer en sa personne le mouvement m\u00eame de l&rsquo;Histoire lequel, par sa r\u00e9action aux extr\u00eames, tend toujours \u00e0 r\u00e9aliser l&rsquo;homme \u00e9quilibr\u00e9, l&rsquo;homme parfait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est ce m\u00eame r\u00e9tablissement d&rsquo;\u00e9quilibre donc qui explique aussi la troisi\u00e8me et derni\u00e8re phase de la vie de notre h\u00e9ros. Sa rupture avec Rome, lorsqu&rsquo;il se rend compte que le catholicisme romain, en refusant de reconna\u00eetre comme appartenant de droit \u00e0 la personne humaine les droits proclam\u00e9s par la R\u00e9volution, cette rupture, dis-je, est \u00e9galement chez lui une r\u00e9action naturelle de l&rsquo;esprit, car en se muant en puissance despotique sur les \u00e2mes et les consciences, l&rsquo;\u00c9glise \u00e0 laquelle il croyait lui semble avoir trahi sa propre mission spirituelle. De l\u00e0 la r\u00e9volte en lui de l&rsquo;homme contre le croyant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On objectera peut-\u00eatre que Lamennais ne s&rsquo;est jamais souci\u00e9 du droit des individus, que seul le hantait le probl\u00e8me social, le salut collectif du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est certes vrai que ce fut le salut social en m\u00eame temps que la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration spirituelle du monde, qui, sa vie durant, furent son principal souci. N\u00e9anmoins sa propre aventure spirituelle, sa r\u00e9volte personnelle contre l&rsquo;\u00c9glise, impliquait au m\u00eame titre, l&rsquo;affirmation du droit de chaque individu \u00e0 r\u00e9sister aux pr\u00e9tentions eccl\u00e9siastiques \u00e0 r\u00e9genter les \u00e2mes, \u00e0 dominer les consciences. N&rsquo;est-ce pas aussi d&rsquo;ailleurs autant pour le d\u00e9veloppement de la personne individuelle que pour assurer son r\u00f4le social que dans son dernier livre : \u00ab Esquisse d&rsquo;une philosophie \u00bb, qui est comme son testament spirituel, il affirme que la valeur de chaque homme en particulier d\u00e9pend de l&rsquo;\u00e9quilibre en lui des trois facult\u00e9s : l&rsquo;intelligence, l&rsquo;amour, la volont\u00e9, montrant que la moindre d\u00e9faillance dans l&rsquo;une des trois engendre n\u00e9cessairement des cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses dans le comportement humain?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c&rsquo;est \u00e9galement l&rsquo;\u00e9quilibre de ces trois facult\u00e9s : intelligence, amour, volont\u00e9, que nous constatons comme constante dans sa propre vie :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0 Une intelligence toujours passionn\u00e9ment orient\u00e9e vers la v\u00e9rit\u00e9, quelle qu&rsquo;elle puisse \u00eatre. Il a dit lui-m\u00eame \u00e0 Sainte-Beuve \u00e0 ce propos : \u00ab J&rsquo;ai re\u00e7u de la Providence une facult\u00e9 heureuse, dont je la remercie : la facult\u00e9 de me passionner toujours pour ce que je crois la v\u00e9rit\u00e9, pour ce qui me para\u00eet tel actuellement. Je m&rsquo;y porte \u00e0 l&rsquo;instant comme \u00e0 un devoir, sans trop me soucier de ce que j&rsquo;ai pu dire autrefois \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2\u00b0 La seconde constante chez lui, c&rsquo;est son amour, un amour sans d\u00e9faillance. Dans un extrait de lettre \u00e0 Montalembert, que me communique le professeur Simon, je lis cette phrase : \u00ab Je n&rsquo;ai point chang\u00e9, c&rsquo;est le m\u00eame fleuve qui coule dans la m\u00eame direction et qui, en coulant, longe des rives diverses. Le fleuve, c&rsquo;est l&rsquo;amour, les rives, ce sont les id\u00e9es \u2014 et voil\u00e0 toute mon inconstance! \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3\u00b0 Enfin, la troisi\u00e8me constante, c&rsquo;est une volont\u00e9 tenace, intr\u00e9pide, que ne peuvent abattre ni les troubles, ni ces d\u00e9chirements int\u00e9rieurs de la sensibilit\u00e9 que devaient lui causer ses volte-face et ses reniements altern\u00e9s. On l&rsquo;a accus\u00e9 \u00e0 ce propos d&rsquo;indiff\u00e9rence, de s\u00e9cheresse de c\u0153ur. Mais cette conclusion ne cadre pas avec l&rsquo;\u00e2me fine, sensible, aimante, que nous lui avons reconnue. D&rsquo;autre part, ce masque ferm\u00e9, tourment\u00e9, volontaire, qui est le sien, trahit \u00e0 la fois les troubles de son \u00e2me et cette fermet\u00e9 de caract\u00e8re qui lui permet de les surmonter, fermet\u00e9 qu&rsquo;il tient de sa race bretonne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour moi, je veux donc croire que si Lamennais n&rsquo;a rien laiss\u00e9 para\u00eetre au dehors de ses sentiments intimes, ce n&rsquo;est pas par s\u00e9cheresse de c\u0153ur, pas davantage par pudeur secr\u00e8te ou par obstination orgueilleuse. S&rsquo;il a maintenu, cette attitude jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de sa vie, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il a craint que toute marque de peine ou de souffrance de sa part ne f\u00fbt interpr\u00e9t\u00e9e comme un remords, un regret, une h\u00e9sitation ou une r\u00e9tractation de ses id\u00e9es. Sto\u00efquement donc il a tout retenu par devers lui, il s&rsquo;est tu jusqu&rsquo;\u00e0 la fin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lamennais? Pauvre homme, mais \u00e2me magnanime, sinc\u00e8re, g\u00e9n\u00e9reuse, pour tout dire en un mot, un vrai th\u00e9osophe; car, durant toute sa vie douloureuse, il pratiqua sans cesse, h\u00e9ro\u00efquement notre devise : \u00ab Satyan nasti paro dharmah \u00bb : \u00ab Il n&rsquo;est pas de religion sup\u00e9rieure \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb. Passionn\u00e9 dans cette recherche, il en v\u00e9cut, il en mourut.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 240px;\">Pierre D&rsquo;ANGKOR.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lamennais, qui v\u00e9cut au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier, est une de ces figures \u00e9tranges, \u00e9nigmatiques, difficiles \u00e0 juger, \u00e0 comprendre m\u00eame, parce qu&rsquo;elles semblent concentrer et r\u00e9sumer en elles-m\u00eames toutes les contradictions du monde moderne, contradictions qui ne sont d&rsquo;ailleurs que le reflet m\u00eame de la complexit\u00e9 de notre nature.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[64],"tags":[205,206],"class_list":["post-305","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-p-dangkor","tag-conscience-dechiree","tag-lamenais"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.5 - 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