{"id":3439,"date":"2010-05-06T17:39:31","date_gmt":"2010-05-06T16:39:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=3439"},"modified":"2011-10-08T23:38:57","modified_gmt":"2011-10-08T22:38:57","slug":"le-mythe-de-faust-et-la-genese-du-surhomme-par-jean-claude-frere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/le-mythe-de-faust-et-la-genese-du-surhomme-par-jean-claude-frere\/","title":{"rendered":"Le mythe de Faust et la gen\u00e8se du surhomme par Jean-Claude Fr\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p>(Revue Question De. N<sup>o<\/sup> 3. 1974)<\/p>\n<p><em>Le mythe est une r\u00e9alit\u00e9 essentielle, une transfiguration du r\u00e9el. Il nous conduit, par des chemins de lumi\u00e8re et de t\u00e9n\u00e8bres, jusqu&rsquo;\u00e0 notre \u00eatre essentiel. Il est r\u00e9v\u00e9lation. Ainsi en est-il pour le mythe de Faust.<\/em><\/p>\n<p><em>La l\u00e9gende du docteur Faust appara\u00eet au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle en Occident ; elle se fonde sur les \u00e9v\u00e9nements qui furent plus ou moins ceux qui compos\u00e8rent la vie de l&rsquo;authentique \u00ab docteur Faust \u00bb, en Allemagne, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de la R\u00e9forme luth\u00e9rienne ; mais ces \u00e9v\u00e9nements ne sont qu&rsquo;un support qui permettra la r\u00e9activation d&rsquo;un mythe essentiel pour l&rsquo;homme occidental: celui de Prom\u00e9th\u00e9e et du surhomme. Faust, d\u00e8s lors, appara\u00eet comme le drame de la connaissance. Le docteur Faust devient la moderne image du dieu grec.<\/em><\/p>\n<p><em>Sur ces fondements, la l\u00e9gende faustienne n&rsquo;a cess\u00e9 de se d\u00e9velopper en Europe au cours de ces quatre derniers si\u00e8cles. Nous nous sommes attach\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution du mythe faustien dans son ensemble, et ce, jusque dans son actualit\u00e9. Car Faust revit, plus puissant que jamais : il est \u00ab le Pr\u00e9sident Henry Faust \u00bb de Louis Pauwels, terme contemporain et synth\u00e8se du surhomme faustien.<\/em><\/p>\n<p>Il est des \u0153uvres qui ne sont pas la cr\u00e9ation d&rsquo;un seul ; ce sont de longues continuit\u00e9s spirituelles. Elles appartiennent alors \u00e0 tous les membres d&rsquo;une m\u00eame communaut\u00e9 culturelle.<\/p>\n<p>En Inde, le Veda, les Upanishads ou le Mahabharata, en Gr\u00e8ce les grands th\u00e8mes tragiques, \u0152dipe, Oreste, H\u00e9l\u00e8ne, sont de cette veine. Et dans notre Occident moderne, quelques noms aussi, Don Juan et Faust surtout&#8230;<\/p>\n<p>Faust est une histoire \u00e0 jamais inachev\u00e9e ; d&rsquo;\u00e9poque en \u00e9poque, des hommes de talent, de g\u00e9nie, les seuls qui innovent vraiment, se consacrent \u00e0 une \u00ab r\u00e9\u00e9criture \u00bb de Faust.<\/p>\n<p>Pourquoi ? Que ce soit Faust ou Don Juan en Europe moderne, \u0152dipe ou Oreste dans la Gr\u00e8ce antique, ces th\u00e8mes ne sont plus seulement des motifs litt\u00e9raires ; ce sont des r\u00e9alit\u00e9s fondamentales, des arch\u00e9types exprimant au plus haut niveau les tensions les plus complexes et les plus profondes de l&rsquo;\u00eatre. C&rsquo;est, au sens propre, l&rsquo;\u00e2me m\u00eame de la race.<\/p>\n<p>Faust, personnage mythique, personnage historique ? Les deux, certes. Mais, avant tout, expression de la profonde aspiration de l&rsquo;homme occidental vers le surhomme, la surhumanit\u00e9.<\/p>\n<p>Un certain christianisme, sa forme la plus radicale, la plus discutable, a \u00e9t\u00e9 le destructeur des mythes fondamentaux de l&rsquo;Occident. Mais ces mythes ne furent r\u00e9duits qu&rsquo;en apparence. Dans les profondeurs de l&rsquo;\u00eatre, ils vivaient toujours, demeuraient vivaces, mobiles, pr\u00eats \u00e0 surgir de nouveau ; toujours aussi jeunes, \u00e9ternels enfin&#8230;<\/p>\n<p>Ainsi en fut-il de Prom\u00e9th\u00e9e, le demi-dieu sublime, l&rsquo;ami des hommes, celui qui venait apporter aux humains l&rsquo;itin\u00e9raire de la surhumanit\u00e9, lui qui re\u00e7ut \u00e9galement le nom de \u00ab Porteur de lumi\u00e8re \u00bb : Luci-Fer, l&rsquo;ange qui annonce l&rsquo;assomption de l&rsquo;homme et le renforce dans sa volont\u00e9 de puissance, fut, plus que d&rsquo;autres, poursuivi par les docteurs du christianisme. L&rsquo;ennemi \u00e9tait de taille, assur\u00e9ment ; il \u00e9tait l&rsquo;expression m\u00eame de la divinit\u00e9 de l&rsquo;homme, celle-l\u00e0 qui n&rsquo;est pas le privil\u00e8ge d&rsquo;un seul, qui aurait ensuite charge de sauver l&rsquo;humanit\u00e9 enti\u00e8re, mais qui, par voie d&rsquo;\u00e9lection mystique, est conf\u00e9r\u00e9e \u00e0 tous ceux qui sont susceptibles de d\u00e9passer l&rsquo;humaine condition et de ne vivre vraiment que s&rsquo;ils sont en accord avec leur volont\u00e9.<\/p>\n<p><strong>La d\u00e9figuration chr\u00e9tienne des grands mythes<\/strong><\/p>\n<p>Prom\u00e9th\u00e9e donc devait mourir. Son nom fut occult\u00e9, bafou\u00e9 ; son \u00eatre arch\u00e9typique d\u00e9figur\u00e9. Peu \u00e0 peu, il devint, sous l&rsquo;influence des mentalit\u00e9s orientales qui nous submergeaient, une figure grima\u00e7ante, monstrueuse, l&rsquo;entit\u00e9 m\u00eame qui devait figurer tous les esprits malfaisants. Le \u00ab diable \u00bb chr\u00e9tien \u00e9tait n\u00e9 ; Satan, M\u00e9phistoph\u00e9l\u00e8s, Lucifer (sous l&rsquo;appellation totalement d\u00e9voy\u00e9e) exprimaient les diff\u00e9rentes formes de la m\u00eame obsession: le \u00ab Mal \u00bb \u00e9tait vu partout. Les pr\u00eatres chr\u00e9tiens parcouraient villes, villages et campagnes en annon\u00e7ant le \u00ab Jour du Jugement \u00bb. Des cat\u00e9gories de valeurs \u00e9taient cr\u00e9\u00e9es: l&rsquo;imagination \u00e9tait en prison.<\/p>\n<p>Mais l&rsquo;app\u00e9tit de surhumanit\u00e9, inh\u00e9rent au monde occidental, n&rsquo;\u00e9tait pas apais\u00e9 pour autant. Sous la pierre d&rsquo;une tombe illusoire, dans cette vieille terre d&rsquo;Occident, r\u00e9sidait encore l&rsquo;esprit de lumi\u00e8re, la quintessence des antiques harmonies hell\u00e9niques.<\/p>\n<p><strong>Si le grain ne meurt&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Le Moyen Age fut un hiver splendide ; sous le gel d&rsquo;un humus recroquevill\u00e9 dormaient les germes. C&rsquo;est alors que vint la \u00ab Renaissance \u00bb, celle-l\u00e0 qui ne savait pas encore son nom. Et la terre se l\u00e9zarda, et l&rsquo;on entendit des tonnerres. Puis, comme surgis de l&rsquo;innombrable Had\u00e8s, les dieux magnifiques r\u00e9apparurent. L&rsquo;Europe \u00e9tait en grande confusion.<\/p>\n<p>Au cours du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, Luther vocif\u00e9ra, Giordano Bruno s&rsquo;essaya au grand art de la r\u00e9surrection des dieux pa\u00efens ; et, l\u00e0-bas, sur les routes d&rsquo;Allemagne, de Flandres, d&rsquo;Italie et de France, un \u00e9trange p\u00e8lerin : Johann Georg Faust. Le Dr Faust.<\/p>\n<p>Devant le reflux de la th\u00e9ologie biblique, l&rsquo;homme occidental, encore \u00e9tonn\u00e9 de sa libert\u00e9, retrouve les merveilles du monde ancien. D&rsquo;aucuns citent la phrase de l&#8217;empereur Julien : \u00ab Ce temps est le temps d&rsquo;un choix, et il faut choisir entre le dieu de Mo\u00efse et le dieu de Platon. \u00bb C&rsquo;est-\u00e0-dire entre la mena\u00e7ante th\u00e9ologie descendue sous forme d&rsquo;interdits de la montagne du Sina\u00ef et la joie puissante, la sagesse \u00e9ternelle des monts de l&rsquo;Olympe et du Parnasse.<\/p>\n<p>Et ceux qui, vers la fin du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, surent choisir en se souvenant de leurs traditions si longtemps perdues, ceux-l\u00e0 se mirent \u00e0 la recherche de Prom\u00e9th\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Il faut sauver l&rsquo;\u00e2me grecque<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;homme occidental pr\u00e9parait l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un homme nouveau : le r\u00eave hell\u00e9nique retrouvait force et vigueur. D\u00e8s lors, pourquoi encore trembler devant des entit\u00e9s mena\u00e7antes, pourquoi encore reproduire dans la pierre de nos cath\u00e9drales le r\u00eave de Salomon quand un seul d\u00e9sir nous inonde : retrouver la perfection et les harmonies d&rsquo;un temple grec, retrouver et transposer dans nos villes les myst\u00e8res de la perfection hell\u00e9nique et romaine ?<\/p>\n<p>Il ne s&rsquo;agit pas de digressions : Prom\u00e9th\u00e9e, Faust, le surhomme occidental sont l\u00e0, partout, dans chaque innovation de la civilisation europ\u00e9enne \u00e0 la Renaissance. Nous parlons bien de la gen\u00e8se d&rsquo;une id\u00e9e et d&rsquo;un mythe.<\/p>\n<p>Pour nous, c&rsquo;est un fait, le Dr Faust hier, le Pr\u00e9sident Faust aujourd&rsquo;hui sont les signes du lent mais combien puissant renouveau prom\u00e9th\u00e9en. L&rsquo;homme antique n&rsquo;a pu \u00eatre tout \u00e0 fait oubli\u00e9 dans l&rsquo;homme moderne. En Faust renaissent les dieux jadis \u00e9vanouis ; d\u00e9j\u00e0 s&rsquo;\u00e9labore le patron de l&rsquo;homme-dieu. Faust ne chante pas l&rsquo;av\u00e8nement des masses sans nom et sans visage, Faust est la glorification de l&rsquo;Homme, de l&rsquo;individu arm\u00e9 de sa seule volont\u00e9, de son d\u00e9sir de toujours vaincre et se vaincre ; il est aussi le triomphe du qualitatif sur le quantitatif. Ceux qui le cherchent \u00e0 travers des trames et des trag\u00e9dies nouvelles dans la forme et profond\u00e9ment semblables quant au fond, ceux-l\u00e0 sont les h\u00e9rauts d&rsquo;un prodigieux av\u00e8nement. Ils nous appellent et voici leur cri : \u00ab L&rsquo;homme n&rsquo;est plus ! Le vieil homme est mort. Prom\u00e9th\u00e9e a bris\u00e9 ses cha\u00eenes&#8230; Le monde a chang\u00e9 d&rsquo;\u00e2ge; ceux qui ne sont point inspir\u00e9s par les dieux ne comprendront pas : voici l&rsquo;\u00e8re du surhomme ! \u00bb<\/p>\n<p>La l\u00e9gende de Faust sera longue, multiple et sa prodigieuse fortune se continue donc aujourd&rsquo;hui encore, sous des formes multiples et avec des nuances infinies. D\u00e8s le XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le mythe \u00e9merge : Faust, le Dr Faust appara\u00eet comme un n\u00e9cromancien redoutable, un sataniste dangereux. Il vole dans les airs, il est partout \u00e0 la fois : en Asie, en Europe, au Nouveau Monde.<\/p>\n<p>Les premiers \u00e9crits \u00ab faustiens \u00bb sont consign\u00e9s dans un livre populaire, le Faustus Volksb\u00fccher, puis il est l&rsquo;objet d&rsquo;un th\u00e9\u00e2tre de marionnettes qui se continuera jusqu&rsquo;au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p><strong>Premi\u00e8re adaptation th\u00e9\u00e2trale du mythe : le Faust de Marlowe<\/strong><\/p>\n<p>Un presque contemporain de Faust, l&rsquo;Anglais Marlowe (1564-1593), le plus prestigieux des pr\u00e9d\u00e9cesseurs de Shakespeare, fils de cordonnier mais bachelier de Cambridge, \u00e9crit le premier drame sur le \u00ab Docteur Faust \u00bb : The Tragical History of Dr Faustus.<\/p>\n<p>Marlowe avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s attentif \u00e0 l&rsquo;histoire romanc\u00e9e de Faust \u00e9dit\u00e9e par Spies \u00e0 Francfort en 1587 et telle qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9sum\u00e9e, sous forme populaire, dans une complainte anglaise de 1588. Mais la premi\u00e8re repr\u00e9sentation du Faustus de Marlowe n&rsquo;est donn\u00e9e qu&rsquo;en 1594, un an apr\u00e8s la mort de son auteur. Marlowe pr\u00e9tendait \u00eatre poursuivi par le spectre de Faust et affirmait \u00e0 qui voulait l&rsquo;entendre que le magicien le guettait pour l&rsquo;entra\u00eener dans les ab\u00eemes&#8230;<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, dans le drame de Marlowe, tous les th\u00e8mes sont pr\u00e9sents : le docteur habile et merveilleux, la m\u00e9ditation sur le surhomme \u00e0 venir, la vieillesse, le pacte de jouvence avec le diable, l&rsquo;amour de l&rsquo;or, la connaissance universelle et la puissance sur tous les mondes gr\u00e2ce \u00e0 ce pacte. Mais l&rsquo;amour de Faust, chez Marlowe, n&rsquo;est pas Marguerite, mais H\u00e9l\u00e8ne. H\u00e9l\u00e8ne de Troie qui revient, H\u00e9l\u00e8ne, amour impossible, venue des temps imm\u00e9moriaux, mod\u00e8le de la femme divine, de la d\u00e9esse \u00e0 nulle autre pareille. Faust f\u00e9brilement, gr\u00e2ce \u00e0 sa puissance, \u00e9voque H\u00e9l\u00e8ne ; accompagn\u00e9 de M\u00e9phisto, il traverse l&rsquo;Europe, se rend \u00e0 Tr\u00e8ves, \u00e0 Paris, \u00e0 Venise, \u00e0 Padoue, \u00e0 Rome, \u00e0 Naples ; c&rsquo;est une croisade \u00e0 rebours : le spectre d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne doit \u00e0 jamais an\u00e9antir toute vell\u00e9it\u00e9 de retour \u00e0 la pi\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne. Le paganisme doit triompher par l&rsquo;union prom\u00e9th\u00e9enne de M\u00e9phisto et de Faust.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme-dieu est en voie de s&rsquo;accomplir en Faust : il est chez Marlowe le Prom\u00e9th\u00e9e des temps retrouv\u00e9s. \u00c9videmment, Faust a totalement perdu le Ciel des chr\u00e9tiens ; sa mort sera celle d&rsquo;un damn\u00e9 qui souffrira les maux de l&rsquo;Enfer. Cette seule pens\u00e9e heurte le magicien ; il tente d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&#8217;emprise de M\u00e9phisto. Impossible dans les faits. Il lui reste une supr\u00eame astuce : ne pas mourir simplement, mais s&rsquo;an\u00e9antir, retourner dans le chaos primordial. Ainsi fera-t-il, bravant le Ciel, grugeant l&rsquo;Enfer.<\/p>\n<p>Marlowe n&rsquo;a certes pas os\u00e9 absoudre tout \u00e0 fait son magicien. Il a plu \u00e0 son imagination pessimiste, \u00e0 son g\u00e9nie pa\u00efen que cet homme aille plus s\u00fbrement \u00e0 sa perte absolue. Il a pr\u00eat\u00e9 \u00e0 Faust ses propres ambitions, ses r\u00eaves et ses fantasmes. Mais toute \u0153uvre digne de ce nom, quand elle atteint \u00e0 la source m\u00eame de toute po\u00e9sie, n&rsquo;est-elle pas n\u00e9cessairement la transposition romanesque des aspirations de l&rsquo;auteur ?<\/p>\n<p><strong>D\u00e9veloppement de la l\u00e9gende faustienne au XVIIIe si\u00e8cle<\/strong><\/p>\n<p>Il faut ensuite attendre Lessing pour que se dresse la premi\u00e8re image du Faust de l&rsquo;\u00ab Aufkl\u00e4rung \u00bb (le si\u00e8cle des lumi\u00e8res) [Lessing (1729-1781) : XVII Lettres sur la litt\u00e9rature, 1759]. Ce n\u2019est pas comme dramaturge ou comme romancier que Lessing \u00e9tudie Faust, mais en tant qu&rsquo;essayiste. Pour Lessing, Faust ne peut \u00eatre compris que par un g\u00e9nie shakespearien, par un esprit germanique ou anglo-saxon. Il incarne, selon lui, toutes les tensions surhumaines des peuples germaniques.<\/p>\n<p>Nous n&rsquo;aborderons pas toutes les formes que rev\u00eatira le mythe faustien au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle en Allemagne. Qu&rsquo;il nous suffise de renvoyer \u00e0 l&rsquo;excellent ouvrage de Genevi\u00e8ve Bianquis, <em>Faust \u00e0 travers quatre si\u00e8cles<\/em> (Paris, Aubier, 1959).<\/p>\n<p><strong>Goethe et Faust : l&rsquo;av\u00e8nement de la connaissance<\/strong><\/p>\n<p>Le Faust de Goethe enfin ! Drame de la connaissance et de l&rsquo;amour. Drame commenc\u00e9, abandonn\u00e9 par son auteur, repris, modifi\u00e9, d\u00e9velopp\u00e9, amplifi\u00e9.<\/p>\n<p>Il y a, on le sait, \u00ab deux Faust \u00bb chez Goethe. Le drame humain tout d&rsquo;abord, puis, dans le second, et par une lente transposition, le drame m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p>Les th\u00e8mes demeurent identiques : trop connus pour \u00eatre une fois de plus expliqu\u00e9s. Marguerite, c&rsquo;est non seulement l&rsquo;amour, mais l&rsquo;\u00e9ternelle sagesse ; la femme humaine, l&rsquo;\u00e9pouse mystique, l&rsquo;\u00eatre int\u00e9rieur de l&rsquo;homme : l&rsquo;\u00e9quivalent de la B\u00e9atrice de la Divine Com\u00e9die de Dante.<\/p>\n<p>M\u00e9phisto, l&rsquo;esprit qui toujours nie, c&rsquo;est aussi Faust. Car, chez Goethe, Faust est triple : il est le docteur, \u00e9ternel cherchant, Marguerite, la Dame ultime, la r\u00e9alisation alchimique de l&rsquo;androgyne dans l&rsquo;homme et M\u00e9phisto, puissance obscure et lumineuse, t\u00e9n\u00e8bres et transcendance de l&rsquo;homme. Le Dr Faust vit au milieu de ses miroirs. Il est pr\u00e9sent dans tous les \u00eatres du drame. Il est l&rsquo;homme et la femme et le dieu que l&rsquo;on dit satanique.<\/p>\n<p>Volont\u00e9 de puissance illimit\u00e9e, d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;humaine condition. Volont\u00e9 aussi. Volont\u00e9 surtout. Il n&rsquo;y aurait pas de Faust sans un volontarisme de tous les instants. Il n&rsquo;y aurait pas de Faust s&rsquo;il n&rsquo;y avait l&rsquo;\u00e9thique occidentale comme volont\u00e9 de repr\u00e9sentation du monde. Dans ce sens, Schopenhauer et Nietzsche furent des penseurs faustiens, donc prom\u00e9th\u00e9ens.<\/p>\n<p><strong>Par-del\u00e0 le bien et le mal&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 chr\u00e9tienne du bien et du mal est pr\u00e9serv\u00e9e chez Goethe, car son temps ne se pr\u00eate gu\u00e8re d\u00e9j\u00e0 \u00e0 une remise en question fondamentale de toutes les valeurs. Il fallait encore agir discr\u00e8tement. Mais les dieux sont pourtant pr\u00e9sents, partout \u00e0 la fois, puisque l&rsquo;homme faustien est l&rsquo;homme qui se veut dieu et qui le devient par le miracle de la volont\u00e9. Mais, prisonnier du temps, dont il ne peut encore \u00eatre le ma\u00eetre (ce sera aussi un des d\u00e9sirs du Pr\u00e9sident Faust de Louis Pauwels : devenir le ma\u00eetre du temps), Faust accomplira sa qu\u00eate lucif\u00e9rienne en d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. L&rsquo;esprit de transcendance occidental se heurte l\u00e0 au criticisme du si\u00e8cle : l&rsquo;homme, animal raisonnable, doit savoir qu&rsquo;il ne peut \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec final. Il pourra susciter des substituts de puissance \u00e0 ce r\u00eave grandiose, mais il ne pourra jamais, pour autant, \u00e9galer les dieux.<\/p>\n<p>Au terme de l&rsquo;existence faustienne, ce n&rsquo;est pas la transfiguration divine, mais la mort et le cheminement vers le n\u00e9ant.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir connu tout ce que la terre peut offrir, \u00e0 un homme, de puissance, d&rsquo;amour, de richesse et d&rsquo;aventures, le Pr\u00e9sident Faust de Louis Pauwels le dit bien au diable : \u00ab Adieu. Seulement un homme parmi les hommes. \u00bb<\/p>\n<p>Le Faust de Goethe aussi ne s&rsquo;accomplit r\u00e9ellement qu&rsquo;en se sachant un homme parmi les hommes. Mais, \u00e0 la diff\u00e9rence du Faust de Pauwels, celui de Goethe n&rsquo;est pas consentant : il ne recherche pas l&rsquo;assomption dans l&rsquo;homme, il accepte l&rsquo;\u00e9chec dans l&rsquo;humain.<\/p>\n<p><strong>G\u00e9rard de Nerval, Faust et le chef-d\u2019\u0153uvre inachev\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, G\u00e9rard de Nerval tentera lui aussi l&rsquo;aventure faustienne. Prom\u00e9th\u00e9en entre les prom\u00e9th\u00e9ens, Nerval n&rsquo;ira jamais au bout de son Faust. Il r\u00e9alisera lui-m\u00eame l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;homme-dieu, s&rsquo;arr\u00eatera en chemin, prendra une voie d\u00e9tourn\u00e9e. Son errance n&rsquo;aura d&rsquo;autre terme que sa folie.<\/p>\n<p>Par la musique, la force lyrique, le cri et l&rsquo;arrogance, un autre lucif\u00e9rien prodigieux clamera la volont\u00e9 surhumaine de l&rsquo;homme occidental : Berlioz. Berlioz qui nous donnera une pure \u00e9vocation des th\u00e8mes goeth\u00e9ens, insistant toutefois davantage sur l&rsquo;amour que sur la connaissance. Une puissante musique enveloppe ce drame auquel Goethe a pr\u00eat\u00e9 ses personnages et son plan g\u00e9n\u00e9ral. Mais, si Goethe donnait \u00e0 son second Faust un d\u00e9nouement conciliant, tout restant inscrit dans les potentialit\u00e9s surhumaines de l&rsquo;homme, Berlioz, moins apollinien, plus dionysiaque, romantique pur enfin, laisse Faust s&rsquo;ab\u00eemer dans la fin la plus tragique, la plus noire, la plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. L&rsquo;homme-dieu reflue devant le chr\u00e9tien qui accepte l&rsquo;\u00e9chec tragique de Prom\u00e9th\u00e9e, le ratifie m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>Charles Gounod et l&rsquo;exaltation de Marguerite<\/strong><\/p>\n<p>Faust dans la musique, c&rsquo;est aussi Charles Gounod. Reprenant le th\u00e8me, Gounod centre n\u00e9anmoins tout son op\u00e9ra sur le r\u00f4le de Marguerite. Des personnages mythologiques surgissent au long du drame musical, Sibelt, le roi de Thul\u00e9. Les l\u00e9gendes s&rsquo;interp\u00e9n\u00e8trent. La hardiesse de composition est plus grande que n&rsquo;est pr\u00e9sente la r\u00e9alit\u00e9 m\u00e9taphysique de la qu\u00eate faustienne de l&rsquo;homme partag\u00e9 entre l&rsquo;amour et la qu\u00eate absolue de la connaissance qui est aussi puissance.<\/p>\n<p>Les personnages sont plus tranch\u00e9s aussi, nulle ambigu\u00eft\u00e9 : Faust est bien le Dr Faust, Marguerite, la femme tant d\u00e9sir\u00e9e et inaccessible, M\u00e9phisto non seulement le mythe prom\u00e9th\u00e9en, mais aussi la l\u00e9gende jud\u00e9o-chr\u00e9tienne du Satan terrible et n\u00e9gatif.<\/p>\n<p><strong>Faust au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle : Val\u00e9ry et le drame humaniste<\/strong><\/p>\n<p>Plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle s&rsquo;\u00e9coule, et Paul Val\u00e9ry \u00e0 son tour esquisse un Faust \u00e0 sa fa\u00e7on. Le premier Faust po\u00e9tique fran\u00e7ais : Mon Faust. Dans sa pr\u00e9face, il explique que Faust et M\u00e9phistoph\u00e9l\u00e8s lui sont apparus comme les deux p\u00f4les de l&rsquo;humain et de l&rsquo;antihumain. C&rsquo;est un Faust radicalement humaniste. L&rsquo;homme et le dieu sont d\u00e9tach\u00e9s l&rsquo;un de l&rsquo;autre : il n&rsquo;y a pas, pour lui, de volont\u00e9 chez Faust de parvenir \u00e0 la transfiguration dans le personnage de M\u00e9phisto.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre restera inachev\u00e9e, imparfaite ; nous ne savons, au juste, si Val\u00e9ry avait l&rsquo;intention de revoir ce Faust par trop dichotomique. Il est le produit d&rsquo;une \u00e9poque : la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ses violences, ses morales totalitaires, le drame de la conscience europ\u00e9enne et les guerres.<\/p>\n<p>Personnage apollinien, Paul Val\u00e9ry a pourtant vu son Faust comme une aventure dionysiaque.<\/p>\n<p><strong>Les tourments dionysiaques de notre temps<\/strong><\/p>\n<p>Le Docteur Faustus de Thomas Mann, qui est, nous dit l&rsquo;auteur, la \u00ab relation de la vie du musicien allemand Adrian Leverk\u00fchn \u00bb, est une des grandes transpositions romanesques de l&rsquo;id\u00e9al faustien. Drame du cr\u00e9ateur, d\u00e9chirement des id\u00e9aux en un temps o\u00f9 le monde est partag\u00e9 entre la folie et la d\u00e9mesure, le Dr Faustus, quoiqu&rsquo;il reste, dans son essence, une manifestation des d\u00e9sirs prom\u00e9th\u00e9ens, n&rsquo;en est pas moins ext\u00e9rieur \u00e0 la filiation faustienne qui va, \u00e0 notre avis, de Marlowe \u00e0 Pauwels en passant par Nerval et Goethe.<\/p>\n<p><strong>Le \u00ab Pr\u00e9sident Faust \u00bb et l&rsquo;assomption d&rsquo;un mythe<\/strong><\/p>\n<p>Le Pr\u00e9sident Faust de Louis Pauwels est tout d&rsquo;abord un film pour la t\u00e9l\u00e9vision fran\u00e7aise, con\u00e7u et r\u00e9alis\u00e9 avec Jean Kerchbron. Mais surtout une restitution moderne de tous les th\u00e8mes fondamentaux du mythe prom\u00e9th\u00e9en. Faust est ici un pr\u00e9sident d&rsquo;entreprise moderne ; il voyage, dirige des affaires immenses. Son univers est celui de la puissance moderne, de la technologie. Mais le Diable et Marguerite sont l\u00e0 aussi, pr\u00e9sents, inalt\u00e9rables, tels qu&rsquo;en eux-m\u00eames depuis la cr\u00e9ation du mythe faustien.<\/p>\n<p><strong>Louis Pauwels et la renaissance faustienne<\/strong><\/p>\n<p>Il fallait que la tradition faustienne en Occident soit r\u00e9anim\u00e9e, et c&rsquo;est le grand m\u00e9rite de Pauwels d&rsquo;avoir su actualiser l&rsquo;aventure faustienne. Le Pr\u00e9sident Faust est un solitaire qui se sait puissant chez les hommes ; il se veut rationaliste, mais il aime \u00e0 c\u00f4toyer des ab\u00eemes. Intelligence m\u00e9thodique, homme moderne, mais aussi profond\u00e9ment traditionnel.<\/p>\n<p>La rencontre avec les poncifs caract\u00e9riels de notre \u00e9poque est trait\u00e9e avec la lucidit\u00e9 n\u00e9cessaire. Le th\u00e8me fatigu\u00e9 de la \u00ab Gauche pure et dure \u00bb y appara\u00eet dans toute sa caducit\u00e9 ; les \u00ab mythes \u00bb \u00e0 rebours d&rsquo;un certain syndicalisme, qui surgissent sporadiquement, incarn\u00e9s par des personnages parfaitement plausibles dans notre monde de la d\u00e9figuration occidentale, sont l\u00e0, comme des monstres n\u00e9cessaires mais qu&rsquo;il faut sans tr\u00eave combattre pour que triomphe une juste id\u00e9e de l&rsquo;homme, de son honneur, de sa volont\u00e9.<\/p>\n<p>Car le Faust de Pauwels est un hymne \u00e0 la volont\u00e9 ; volont\u00e9 humaine et surhumaine. Volont\u00e9 de cr\u00e9er le surhomme. Le monde moderne n&rsquo;est pas la hideuse caricature bross\u00e9e par quelques songe-creux de la d\u00e9sesp\u00e9rance moderne. Le monde moderne peut, si la volont\u00e9 et l&rsquo;intelligence l&#8217;emportent, engendrer une race nouvelle : la race prom\u00e9th\u00e9enne dont toute l&rsquo;aventure faustienne appara\u00eet comme la pr\u00e9monition centrale de ces quatre derniers si\u00e8cles.<\/p>\n<p>Le Pr\u00e9sident Faust est un espoir surhumain pour une humanit\u00e9 mise en danger de mort par une torsion mat\u00e9rialiste des th\u00e8mes fondamentaux du proph\u00e9tisme social n\u00e9s du christianisme.<\/p>\n<p>Le moderne Prom\u00e9th\u00e9e incarne ici le r\u00e9alisme occidental face \u00e0 des d\u00e9magogues qui veulent susciter des monstres nouveaux dont l&rsquo;essence se fonde sur une incessante remise en cause du pr\u00e9sent : faire vivre l&rsquo;homme dans l&rsquo;attente d&rsquo;un \u00ab monde meilleur \u00bb est, estime le Pr\u00e9sident Faust, une des plus grandes aberrations de la morale des partis de gauche. Le pr\u00e9sent et seul r\u00e9el, et c&rsquo;est lui qu&rsquo;il faut am\u00e9nager.<\/p>\n<p>Mais, si le Pr\u00e9sident Henry Faust est r\u00e9ellement Faust, Marguerite plus Marguerite que jamais et le Diable plus m\u00e9phistoph\u00e9lique que dans tous les \u00ab Faust \u00bb du pass\u00e9, et si la trame dramatique n&rsquo;est l\u00e0 que pour \u00e9lever sans cesse la volont\u00e9 du Prom\u00e9th\u00e9e d\u00e9cha\u00een\u00e9 et qui, d\u00e9sormais, peut tout esp\u00e9rer, tout entreprendre, le Faust de Louis Pauwels est surtout une r\u00e9vision m\u00e9taphysique du monde occidental.<\/p>\n<p>Face \u00e0 la d\u00e9b\u00e2cle profonde, quoique ni\u00e9e, du mat\u00e9rialisme historique des marxistes, face \u00e0 l&rsquo;essoufflement de la psychanalyse freudienne qui n&rsquo;explique rien bien qu&rsquo;elle d\u00e9monte tout, Faust-Prom\u00e9th\u00e9e, dans une langue d&rsquo;une grande puret\u00e9, nous livre enfin un message pour notre \u00e9poque :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il n&rsquo;a pas choisi le chemin de la bergerie,<\/p>\n<p>\u00bb\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Celui qui a voulu la connaissance.<\/p>\n<p>\u00bb\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il a \u00e9t\u00e9 conduit par son lion dans le d\u00e9sert<\/p>\n<p>\u00bb\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 O\u00f9 il n&rsquo;y a que du sable et des os.<\/p>\n<p>\u00bb\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et il ne pleure pas sur sa solitude<\/p>\n<p>\u00bb \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Les yeux s\u00e9ch\u00e9s par un soleil blanc.<\/p>\n<p>\u00bb\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il en contemple l&rsquo;\u00e9tendue infinie.<\/p>\n<p>\u00bb \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Et il dit :<\/p>\n<p>\u00bb\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0\u00c9tendue infinie, enseigne-moi.\u00a0\u00bb \u00bb<\/p>\n<p>&#8230; Ainsi aurait pu parler Zarathoustra.<\/p>\n<p><strong>LA VERITABLE HISTOIRE DU DOCTEUR FAUST<\/strong><\/p>\n<p>Mais Faust lui-m\u00eame, qui fut-il ? Car le Dr Faust, devenu mythe arch\u00e9typique de la pens\u00e9e occidentale, a bien exist\u00e9 dans l&rsquo;histoire. S&rsquo;il fut le pr\u00eate-nom endoss\u00e9 par une figure de notre inconscient occidental et que cette figure pr\u00e9existe \u00e0 nous-m\u00eames, n&rsquo;oublions pas Johann Georg Faust, m\u00e9decin, alchimiste, sataniste et escroc allemand du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Pouvons-nous, un instant, du fond de ce XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle o\u00f9 il v\u00e9cut, le faire remonter \u00e0 la lumi\u00e8re ?<\/p>\n<p>On le dit originaire de Heidelberg, ou peut-\u00eatre de Cologne ou de Wittenberg. Il a \u00e9tudi\u00e9 la magie \u00e0 Cracovie, o\u00f9 se trouvait la seule universit\u00e9 d&rsquo;Europe\u00a0 ayant \u00e0 ses programmes des cours complets sur les sciences occultes.\u00a0 N\u00e9 vers l&rsquo;an 1480, il serait mort vers 1540.<\/p>\n<p>Nombreux sont les hommes illustres de son temps qui parl\u00e8rent de lui. D\u00e8s 1507, l&rsquo;abb\u00e9 Johann Tritheim, connu pour son savoir alchimique, parle d&rsquo;un savant math\u00e9maticien, m\u00e9decin et astronome nomm\u00e9 Faustus. Il le dit sorcier et mage, un peu fou et vivant d&rsquo;exp\u00e9dients.<\/p>\n<p>Faust rencontre, vers 1513, le th\u00e9osophe Reuchlin et Melanchthon, l&rsquo;un des grands th\u00e9ologiens de la R\u00e9forme allemande.<\/p>\n<p>D&rsquo;auberge en auberge, il abreuve un auditoire de badauds de ses prouesses r\u00e9elles ou imaginaires.<\/p>\n<p>Le 12 f\u00e9vrier 1520, le prince-\u00e9v\u00eaque de Bamberg prie Faust de lui tirer son horoscope. En 1534, le jeune Philipp von Hutten lui demande ses pronostics pour une exp\u00e9dition au Venezuela et confirme, sept ans apr\u00e8s, que toutes les pr\u00e9visions du \u00ab philosophe\u00a0\u00bb se sont r\u00e9alis\u00e9es.<\/p>\n<p>Recherch\u00e9 pour son savoir, ses dons de pr\u00e9diction, dou\u00e9 d&rsquo;un r\u00e9el pouvoir hypnotique, il n&rsquo;en est pas moins poursuivi souvent pour ses escroqueries et des actions qui malm\u00e8nent la morale courante du temps. Il est appel\u00e9 \u00ab le grand sodomite et n\u00e9cromancien \u00bb. Chass\u00e9 de Nuremberg et d&rsquo;Ingolstadt en 1532, il n&rsquo;en est pas moins tr\u00e8s officiellement convi\u00e9 \u00e0 se prononcer sur l&rsquo;issue de la guerre qui oppose Charles-Quint \u00e0 Fran\u00e7ois 1<sup>er<\/sup>.<\/p>\n<p>Personnage double, en effet : homme du monde, illustre et prot\u00e9g\u00e9, vagabond \u00e9trange, mena\u00e7ant, \u00e0 qui l&rsquo;on impute des vil\u00e9nies, voire d&rsquo;abominables crimes. Il est une double image : docteur admir\u00e9, th\u00e9ologien recherch\u00e9 et, secr\u00e8tement, de temps en temps, monstre terrifiant, Gilles de Rais au petit pied&#8230; On le dit li\u00e9 avec des kabbalistes de Prague et de Cracovie, appartenant \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te aux ramifications dans toute l&rsquo;Europe. La Rose-Croix encore silencieuse \u00e0 cette \u00e9poque ou l&rsquo;\u00e9trange Voarchadumia italienne ?<\/p>\n<p>Enfin, vers 1540, alors qu&rsquo;il revenait d&rsquo;Italie, Faust s&rsquo;arr\u00eate dans une auberge de village, non loin de Nuremberg. Alors qu&rsquo;il \u00e9tait connu pour sa grande ga\u00eet\u00e9, ce soir-l\u00e0 chacun le voit triste, nerveux, angoiss\u00e9. Il dit que cette nuit sera terrible, qu&rsquo;un personnage viendra lui r\u00e9clamer un d\u00fb qu&rsquo;il ne pourra acquitter. Il fait ses adieux \u00e0 la petite assembl\u00e9e de l&rsquo;auberge. Vers le matin, l&rsquo;aubergiste entend des cris, un vacarme de meubles fracass\u00e9s, puis le silence. L&rsquo;instant de frayeur pass\u00e9, un petit groupe se dirige vers sa chambre. La\u00a0 porte en est ouverte. Spectacle d&rsquo;horreur : Faust g\u00eet sur le sol, sans vie, face retourn\u00e9e vers le dos comme ceux qu&rsquo;\u00e9trangle le diable.<\/p>\n<p><strong>Le Faust de Goethe au Goetheanum de Dornach<\/strong><\/p>\n<p>Comme Richard Wagner \u00e2 Bayreuth, Rudolf Steiner avait cherch\u00e9, d\u00e8s le d\u00e9but du si\u00e8cle, \u00e0 construire une sorte de lieu culturel total qui puisse accueillir les \u00ab drames-myst\u00e8res \u00bb\u00a0 qu&rsquo;il avait compos\u00e9s pour la sc\u00e8ne. Leur r\u00e9alisation exigeait un espace th\u00e9\u00e2tral particulier qui permette, notamment, la mise au point d&rsquo;un nouvel art du mouvement : l&rsquo;eurythmie, expression gestuelle des forces plastiques du langage et de la musique.<\/p>\n<p>L&rsquo;esprit g\u00e9n\u00e9ral de cette dramaturgie reprenait l&rsquo;id\u00e9al wagn\u00e9rien de l&rsquo;art int\u00e9gral et de la transposition des sensations (couleur, musique, langage, danse), tel que Schur\u00e9, l&rsquo;auteur du Drame musical, avait pu le d\u00e9crire \u00e0 Rudolf Steiner dans les ann\u00e9es 1910.<\/p>\n<p>Le b\u00e2timent lui-m\u00eame, le Goetheanum, sorte de caisse de r\u00e9sonance plastique aux harmonies du cosmos, exprimait par sa forme m\u00eame cet id\u00e9al des \u00ab correspondances \u00bb. Incendi\u00e9 en 1923, il fut reconstruit en b\u00e9ton, sur les collines de Dornach, pr\u00e8s de B\u00e2le.<\/p>\n<p>Comme Bayreuth pour Wagner ou Salzbourg pour Mozart, le Goetheanum de Dornach organise chaque ann\u00e9e un festival consacr\u00e9 alternativement au Faust de Goethe, aux drames de Steiner ou \u00e0 certaines pi\u00e8ces d&rsquo;\u00c9douard Schur\u00e9 (Les enfants de Lucifer).<\/p>\n<p>En juillet et ao\u00fbt 1974, reprise de la repr\u00e9sentation int\u00e9grale du Faust de Goethe, dont la seconde partie, r\u00e9put\u00e9e injouable, approche cet id\u00e9al de l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art totale, \u00e0 la fronti\u00e8re de l&rsquo;op\u00e9ra, du th\u00e9\u00e2tre et de la danse, telle que Goethe put en avoir l&rsquo;intuition sous l&rsquo;influence de Schiller.<\/p>\n<p>La mise en sc\u00e8ne de la troupe du Goetheanum se ressent un peu d&rsquo;un certain esth\u00e9tisme munichois des belles ann\u00e9es du \u00ab\u00a0Jugendstyl \u00bb, mais Dornach est le seul endroit au monde \u00e0 proposer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du Faust (les repr\u00e9sentations s&rsquo;\u00e9talent sur six journ\u00e9es) dans des conditions aussi exceptionnelles.<\/p>\n<p><strong>Les principaux ouvrages sur Faust <\/strong>(en 1974)<strong><\/strong><\/p>\n<p>La traduction du Faust de Marlowe est disponible chez Axium-Laville (1969). Aubier-Montaigne propose en \u00e9dition bilingue le Faust de Goethe. La traduction du premier Faust et du Faust de Goethe par G\u00e9rard de Nerval sont publi\u00e9s chez Garnier. Le Faust inachev\u00e9 de Nerval se trouve dans les \u0153uvres compl\u00e8tes en \u00e9dition La Pl\u00e9iade. <em>Le Docteur Faustus<\/em> de Thomas Mann est publi\u00e9 par Albin Michel et <em>Mon Faust<\/em> de Val\u00e9ry par Gallimard (1<sup>re<\/sup> \u00e9dition en 1945). Enfin, <em>Pr\u00e9sident Faust<\/em> de Louis Pauwels vient de sortir chez Albin Michel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Faust est une histoire \u00e0 jamais inachev\u00e9e ; d&rsquo;\u00e9poque en \u00e9poque, des hommes de talent, de g\u00e9nie, les seuls qui innovent vraiment, se consacrent \u00e0 une \u00ab r\u00e9\u00e9criture \u00bb de Faust. Pourquoi ? 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