{"id":3486,"date":"2010-05-12T19:30:45","date_gmt":"2010-05-12T18:30:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=3486"},"modified":"2010-05-12T19:32:26","modified_gmt":"2010-05-12T18:32:26","slug":"la-litterature-francaise-et-linde-par-jean-varenne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/la-litterature-francaise-et-linde-par-jean-varenne\/","title":{"rendered":"La litt\u00e9rature fran\u00e7aise et l&rsquo;Inde par Jean Varenne"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Question De. N<sup>o<\/sup> 4. 1974)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La d\u00e9couverte de l&rsquo;Inde, de sa civilisation et de sa religion a-t-elle modifi\u00e9 la litt\u00e9rature fran\u00e7aise ? A cette question, Jean Bi\u00e8s vient de r\u00e9pondre par un gros ouvrage, \u00ab l&rsquo;Influence de la pens\u00e9e hindoue sur la litt\u00e9rature fran\u00e7aise des origines \u00e0 1950 \u00bb, publi\u00e9 aux \u00e9ditions Klincksieck. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une \u00e9tude d\u00e9taill\u00e9e sur l&rsquo;influence des penseurs de l&rsquo;Inde, philosophes et \u00e9crivains, sur un grand nombre d&rsquo;essayistes et de romanciers fran\u00e7ais. Peut-on aujourd&rsquo;hui encore regarder d&rsquo;un \u0153il amus\u00e9 l&rsquo;inqui\u00e9tante image des dieux hindous ? Peut-on plaisanter encore sur la religion du Bouddha ou confondre sa m\u00e9taphysique avec quelque religiosit\u00e9 diffuse des premiers \u00e2ges ? Au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle d\u00e9j\u00e0, Voltaire peste et temp\u00eate contre F. indomanie \u00bb de son temps mais Rameau se fait applaudir par tout Paris lors de la sortie de son op\u00e9ra \u00ab Les Indes galantes \u00bb&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Pourtant peut-on affirmer que, malgr\u00e9 le cri de Ren\u00e9 Gu\u00e9non, pour qui il n&rsquo;y avait de salut pour l&rsquo;esprit que dans l&rsquo;infinie contemplation des religions orientales et de l&rsquo;hindouisme en particulier, l&rsquo;Inde ait \u00e9t\u00e9 la source d&rsquo;un renouveau litt\u00e9raire en France ? Et si Jean Bi\u00e8s semble militer dans ce sens, Jean Varenne, professeur de sanscrit et de civilisation de l&rsquo;Inde \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Provence, nous explique que cette impr\u00e9gnation indienne dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, du moins jusqu&rsquo;\u00e0 1950, est peut-\u00eatre moins profonde, plus anecdotique. Le d\u00e9bat reste ouvert&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On disait autrefois \u00ab les Indes \u00bb, et c&rsquo;\u00e9tait tout l&rsquo;Orient, les Antilles aussi bien que l&rsquo;Indon\u00e9sie, Ceylan et Cuba. Mais les temps ont chang\u00e9, les grandes Compagnies ont disparu, l&rsquo;Empire m\u00eame (qui l&rsquo;e\u00fbt cru ?) s&rsquo;est \u00e9vanoui et l&rsquo;on sait d\u00e9sormais que l&rsquo;Inde est unique, clairement d\u00e9finie dans l&rsquo;espace : un morceau du continent asiatique, gigantesque triangle pointant vers l&rsquo;Antarctique. C&rsquo;est une nation, un pays qui se dit neuf et dont l&rsquo;entr\u00e9e r\u00e9cente dans le \u00ab club atomique \u00bb vient de faire quelque bruit ; un drapeau, un peuple, une arm\u00e9e : tout concourt \u00e0 donner raison \u00e0 Mme Gandhi lorsqu&rsquo;elle parle de l&rsquo;Inde du m\u00eame ton que nous disons \u00ab la France \u00bb. Pourtant le Pakistan, Ceylan, le Bengla D\u00e8sh ne sont-ils pas indiens eux aussi ? N&rsquo;est-ce pas un hasard historique, une p\u00e9rip\u00e9tie, qui a s\u00e9par\u00e9 Dacca<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> de Calcutta, deux villes d&rsquo;une m\u00eame province o\u00f9 le m\u00eame peuple parle la m\u00eame langue, comme si Troyes \u00e9tait en France, et Reims la capitale d&rsquo;une Champagne ind\u00e9pendante ? L&rsquo;Indus n&rsquo;est-il pas le fleuve indien par excellence au moins autant que le Gange, sinon plus puisqu&rsquo;il a donn\u00e9 son nom au pays ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Indes, donc : le pluriel \u00e9tait peut-\u00eatre plus significatif que le singulier. Et puis, il suffit d&rsquo;observer les passagers d&rsquo;un vol Paris-New Delhi pour se rendre compte que chacun poss\u00e8de son Inde priv\u00e9e : la cravate de celui-ci, sa serviette bourr\u00e9e de dossiers, contrastent avec la chemise d\u00e9lav\u00e9e de celui-l\u00e0 ; l&rsquo;un pense aux affaires qu&rsquo;il va traiter dans les bureaux climatis\u00e9s des banques de la capitale, l&rsquo;autre r\u00eave des ruelles du bazar o\u00f9 le haschisch se trouve si facilement, et \u00e0 si bon march\u00e9. Plus loin, l&rsquo;in\u00e9vitable \u00e9tudiante en rupture de ban se voit d\u00e9j\u00e0 illumin\u00e9e par la gr\u00e2ce divine \u00e0 l&rsquo;ombre d&rsquo;un banyan dans quelque ashram idyllique. Sur place, ils c\u00f4toieront le touriste que ses guides conduisent \u00e0 toute vitesse du Taj-Mahal aux temples de Khajur\u00e2ho des gh\u00e2ts de B\u00e9nar\u00e8s aux grottes d&rsquo;Ajanta. Tous reviendront avec une moisson de souvenirs contradictoires : la poussi\u00e8re, les chiens \u00e9tiques, les mendiants, l&rsquo;odeur fade des fleurs offertes dans les sanctuaires, le pittoresque de la foule, la splendeur des \u00e9toffes, la ferveur des chants religieux, la fum\u00e9e des b\u00fbchers fun\u00e9raires au bord du Gange, tant d&rsquo;images insolites qui \u00ab valaient le d\u00e9placement \u00bb, certes, mais dont la coh\u00e9rence \u00e9chappe au non-initi\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les meilleurs se rabattent alors sur les livres dans l&rsquo;espoir d&rsquo;y trouver une cl\u00e9, ou plusieurs, c&rsquo;est selon. Et beaucoup y d\u00e9couvrent alors qu&rsquo;en partant pour l&rsquo;Inde, en fait, ils revenaient de loin&#8230; La course aux contrats commerciaux continue, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9vidence, la qu\u00eate des \u00e9pices gr\u00e2ce \u00e0 laquelle Vasco de Gama d\u00e9couvrit la route maritime d&rsquo;Europe en Inde. Les touristes mettent leurs pas dans ceux des voyageurs qui, de Marco Polo \u00e0 Henri Michaux, nourrirent notre sensibilit\u00e9 de tant de merveilles exotiques, tr\u00e9sors de Golconde, r\u00eaves de marbre<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>, drogues myst\u00e9rieuses, parfums au charme magique&#8230; Et combien de P\u00e8lerinage aux sources, apr\u00e8s Lanza del Vasto ! combien de na\u00effs \u00e0 la recherche d&rsquo;une Inde secr\u00e8te o\u00f9 de nobles sw\u00e2mis leur pr\u00eacheraient l&rsquo;\u00c9vangile universel ! Mais Rolland, Michaux et tous les modernes : le Mallarm\u00e9 des Contes Indiens, le Daumal de Bharata, le Schweitzer des Grands penseurs, tant d&rsquo;autres, r\u00e9pondent, en \u00e9crivant leurs livres, \u00e0 l&rsquo;appel des grands romantiques : Hugo, Vigny, Lamartine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut donc saluer la parution toute r\u00e9cente d&rsquo;un ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 la Litt\u00e9rature fran\u00e7aise et la pens\u00e9e hindoue, des origines \u00e0 1950 (Paris, Librairie Klincksieck, 1974). L&rsquo;auteur, Jean Bi\u00e8s, \u00e0 qui l&rsquo;on doit des ouvrages sur Emp\u00e9docle (Paris, \u00c9ditions Traditionnelles), Ren\u00e9 Daumal (Paris, Seghers), etc., est conduit par la force des choses \u00e0 \u00e9largir le champ de ses investigations : c&rsquo;est plus de l&rsquo;attirance exerc\u00e9e par l&rsquo;Inde sur les auteurs fran\u00e7ais qu&rsquo;il s&rsquo;occupe que de la seule \u00ab pens\u00e9e hindoue \u00bb, si tant est que ces deux derniers mots puissent \u00e9voquer quelque chose de pr\u00e9cis. Car il est bien \u00e9vident que, lorsque Marie de France prenait le sujet de ses Fables dans le tr\u00e9sor des contes indiens que les Turcs venaient de transmettra \u00e0 l&rsquo;Occident, c&rsquo;\u00e9tait plus au piquant des situations qu&rsquo;elle s&rsquo;int\u00e9ressait qu&rsquo;\u00e0 une sagesse brahmanique dont elle aurait \u00e9t\u00e9 bien en peine (et pour cause !) de parler&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le premier grand indianiste : Anquetil-Duperron<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A propos de fables, remarquons que Jean Bi\u00e8s aurait pu insister davantage sur La Fontaine, furtivement cit\u00e9, qui lui aussi disait avoir re\u00e7u le sujet de ses fables d&rsquo;un Indien nomm\u00e9 Pillai. Les \u00ab anciens \u00bb (entendez tous ceux qui pr\u00e9c\u00e8dent nos contemporains) ne re\u00e7oivent d&rsquo;ailleurs pas dans ce livre la place qu&rsquo;ils m\u00e9ritent \u00e0 mon avis. N&rsquo;oublions pas que c&rsquo;est par eux que tout a commenc\u00e9, et l&rsquo;auteur a mille fois raison de mettre en \u00e9vidence un personnage comme Anquetil-Duperron, cet extraordinaire aventurier de l&rsquo;esprit qui, au milieu du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, s&rsquo;en fut en Inde chercher les livres sacr\u00e9s des zoroastriens et ceux des brahmanes. Aussi grand que Champollion, il fut le premier \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler au public europ\u00e9en l&rsquo;existence de ces textes que l&rsquo;on croyait perdus (ou \u00ab mythiques \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire fictifs !) et, mieux encore, \u00e0 les traduire. Savons-nous que c&rsquo;est par nous, Fran\u00e7ais, que l&rsquo;Occident a lu l&rsquo;Avesta<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> de Zoroastre et les cinquante plus importantes Upanishads ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">De ce point de vue, je regrette qu&rsquo;Anquetil n&rsquo;ait droit qu&rsquo;\u00e0 trois petites pages sur les quelque sept cents que compte le livre. Le lecteur risque fort de ne pas se rendre compte que 1802 (parution de l&rsquo;Oupnekhat<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a> d&rsquo;Anquetil-Duperron, \u00e0 Strasbourg) est une date capitale de notre \u00e9poque : cette ann\u00e9e-l\u00e0, la culture occidentale sortit de son ghetto, elle sut qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas la culture en soi, mais simplement une forme de civilisation parmi d&rsquo;autres. Dire que tous les penseurs d&rsquo;Occident en ont tenu compte serait excessif, mais tout de m\u00eame, Schopenhauer n&rsquo;e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 ce qu&rsquo;il fut sans l&rsquo;Oupnekhat, ni Bergson, pour ne prendre que deux exemples. De la m\u00eame fa\u00e7on, je trouve excessive la fa\u00e7on dont Jean Bi\u00e8s \u00ab exp\u00e9die \u00bb les savants qui, de Ch\u00e9zy<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> et Burnouf \u00e0 Lacombe et Renou, ont perp\u00e9tu\u00e9 l&rsquo;esprit de recherche d&rsquo;Anquetil et ont contribu\u00e9 massivement \u00e0 la diffusion de la culture indienne hors de l&rsquo;Inde par la somme proprement incroyable de traductions qu&rsquo;ils ont livr\u00e9es au public de langue fran\u00e7aise. On ignore souvent, semble-t-il, que pratiquement toutes les \u0153uvres majeures de la litt\u00e9rature sanskrite sont accessibles dans notre langue et, \u00e0 ce titre, Jean Bi\u00e8s se trompe quand, page 555, il exprime le souhait que l&rsquo;on traduise certains textes indiens : tous ceux qu&rsquo;il cite l\u00e0 l&rsquo;ont \u00e9t\u00e9, parfois \u00e0 plusieurs reprises. A sa d\u00e9charge, on dira que certaines de ces traductions sont anciennes (d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle), non r\u00e9\u00e9dit\u00e9es, et que souvent elles ne m\u00e9ritent pas de l&rsquo;\u00eatre, soit parce que la connaissance que l&rsquo;on avait alors du sanskrit laissait beaucoup \u00e0 d\u00e9sirer, soit encore parce que tous les traducteurs n&rsquo;\u00e9taient pas \u00e9galement dou\u00e9s !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le m\u00e9pris des rationalistes universitaires du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a encore autre chose, et ce n&rsquo;est pas le moins \u00e9tonnant : plus d&rsquo;un de ces universitaires n&rsquo;aimait pas l&rsquo;Inde, et le disait ! Il y eut, \u00e0 cet \u00e9gard, une p\u00e9riode noire des \u00e9tudes indiennes \u00ab officielles \u00bb : il \u00e9tait de bon ton de refuser de mettre les pieds en Orient et de s&rsquo;int\u00e9resser au sanskrit, par exemple, que pour le progr\u00e8s de la grammaire compar\u00e9e. Bergnaigne parlait du \u00ab galimatias \u00bb qu&rsquo;\u00e9tait \u00e0 ses yeux la po\u00e9sie v\u00e9dique et Oltramare accusait le bouddhisme de \u00ab mutiler cruellement l&rsquo;homme \u00bb (sic)<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. Il est \u00e0 peine besoin d&rsquo;ajouter que dans ces milieux personne ne songeait \u00e0 s&rsquo;enqu\u00e9rir des litt\u00e9ratures modernes de l&rsquo;Inde. Mais nous savons bien aujourd&rsquo;hui que la recherche ne peut se dissocier de la personnalit\u00e9 du chercheur. Un rationaliste ne peut aborder les Upanishads de la m\u00eame fa\u00e7on que le fait un thomiste, par exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>De nos jours, des traductions \u00ab inspir\u00e9es \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais Jean Bi\u00e8s aurait d\u00fb, justement, montrer que les choses ne sont plus aujourd&rsquo;hui ce qu&rsquo;elles \u00e9taient au tournant du si\u00e8cle : un ma\u00eetre-livre comme \u00ab\u00a0l&rsquo;Absolu selon le V\u00e9d\u00e2nta \u00bb<a href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>, des traductions \u00ab\u00a0inspir\u00e9es \u00bb comme celles de Louis Renou (je pense \u00e0 ce livre inoubliable que fut Hymnes et pri\u00e8res du V\u00e9da<a href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>, o\u00f9 l&rsquo;influence de la po\u00e9sie la plus moderne se fait sentir \u00e0 chaque page). Et les allusions discr\u00e8tes qu&rsquo;il fait \u00e0 Lilian Silburn<a href=\"#_ftn9\">[9]<\/a> ne sont-elles pas propres \u00e0 sugg\u00e9rer au lecteur qu&rsquo;une universitaire comme elle est authentiquement capable de \u00ab comprendre \u00bb et donc de rendre en fran\u00e7ais les textes tantriques les plus subtils ? On pourrait sans difficult\u00e9 allonger la liste, sans se dissimuler pour autant que le rationalisme le plus \u00e9troit a encore quelques repr\u00e9sentants dans les \u00e9tudes indiennes contemporaines. Du moins n&rsquo;en sommes-nous pas chez nous \u00e0 la guerre ouverte \u00e0 ce sujet comme ce le fut un temps en Union sovi\u00e9tique o\u00f9 Staline fit interdire l&rsquo;enseignement du sanskrit parce qu&rsquo;il conduisait les \u00e9tudiants \u00ab \u00e0 adopter des positions id\u00e9alistes \u00bb (ce qui, en l&rsquo;occurrence, signifie n&rsquo;importe quelle philosophie autre que le marxisme le plus \u00ab orthodoxe \u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoi qu&rsquo;il en soit de ces probl\u00e8mes, il reste qu&rsquo;en 1974 il est possible de s&rsquo;initier au sanskrit et \u00e0 la civilisation de l&rsquo;Inde dans un certain nombre d&rsquo;universit\u00e9s : Lille, Nancy, Paris, Lyon, Strasbourg, Aix-en-Provence. Et de le faire de tous les points de vue possibles : non seulement la philologie (base d&rsquo;ailleurs n\u00e9cessaire si l&rsquo;on veut lire les textes), mais aussi la sociologie, l&rsquo;anthropologie, l&rsquo;histoire de l&rsquo;art, la philosophie, l&rsquo;histoire des religions; etc. L&rsquo;\u00e9ventail n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi ouvert et les \u00e9changes plus f\u00e9conds, je crois, entre professeurs et \u00e9tudiants. Ceux-ci, d&rsquo;ailleurs, voyagent massivement, s\u00e9journent en Orient, ont souvent une exp\u00e9rience directe de ce dont on les entretient dans les salles de cours. Tout porte \u00e0 croire que les prochaines g\u00e9n\u00e9rations litt\u00e9raires et philosophiques (au sens large du terme) ne ressembleront gu\u00e8re aux anciennes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Romain Rolland, Ren\u00e9 Daumal, Lanza del Vasto<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce propos, je dois avouer que je ne partage pas l&rsquo;admiration de Jean Bi\u00e8s pour Romain Rolland et Ren\u00e9 Daumal. Du premier, Ren\u00e9 Gu\u00e9non disait qu&rsquo;il se signalait par sa \u00ab sentimentalit\u00e9 niaise \u00bb et, de fait, un livre comme celui qu&rsquo;il consacra \u00e0 R\u00e2makrishna est-il encore lisible aujourd&rsquo;hui ? Pires encore ses r\u00eaveries sur un \u00ab \u00e9vangile universel \u00bb dont Viv\u00e9k\u00e2nanda n&rsquo;\u00e9tait s\u00fbrement pas le proph\u00e8te !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant on ne saurait oublier que c&rsquo;est lui qui r\u00e9v\u00e9la au grand public, dans notre pays, l&rsquo;existence de ces g\u00e9ants et alerta l&rsquo;opinion sur le mouvement lanc\u00e9 par Gandhi. A ce titre, il m\u00e9rite notre reconnaissance ; mais il n&#8217;emp\u00eache que son adh\u00e9sion aux principes du mat\u00e9rialisme dialectique ne le pr\u00e9parait gu\u00e8re (c&rsquo;est le moins que l&rsquo;on puisse dire) \u00e0 \u00ab sentir du dedans \u00bb la spiritualit\u00e9 d&rsquo;un R\u00e2makrishna, non moins d&rsquo;ailleurs que l&rsquo;action politique de Gandhi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 Daumal, ce ne sont pas ses qualit\u00e9s de po\u00e8te ni son r\u00f4le dans l&rsquo;esquisse du Grand Jeu qui sont ici en cause, mais sa connaissance pr\u00e9tendue \u00ab directe \u00bb du V\u00e9d\u00e2nta et de la m\u00e9taphysique indienne en g\u00e9n\u00e9ral. Les quelques traductions qu&rsquo;il a donn\u00e9es d&rsquo;hymnes v\u00e9diques sont d&rsquo;une platitude d\u00e9sarmante (on attendait mieux d&rsquo;un po\u00e8te) et s&rsquo;accompagnent malheureusement de commentaires o\u00f9 la p\u00e9danterie le dispute \u00e0 l&rsquo;ignorance : on est l\u00e0 aux antipodes de la rigueur d&rsquo;un Ren\u00e9 Gu\u00e9non qu&rsquo;il n&rsquo;est jamais possible de prendre en d\u00e9faut\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 ou de la richesse int\u00e9rieure d&rsquo;un Lanza del Vasto. Et il est heureux que Jean Bi\u00e8s accorde une place importante \u00e0 l&rsquo;un et \u00e0 l&rsquo;autre de ces deux auteurs. Nul ne conna\u00eet le jugement que la post\u00e9rit\u00e9 rendra sur ce mouvement de \u00ab reconnaissance \u00bb de la civilisation indienne que notre \u00e9poque poursuit depuis plusieurs d\u00e9cennies, mais j&rsquo;inclinerais \u00e0 parier que l&rsquo;influence de Gu\u00e9non ne cessera de grandir dans tout l&rsquo;Occident, et celle de Lanza del Vasto chez nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Un dernier point pour conclure : \u00e0 lire le gros ouvrage de Jean Bi\u00e8s, le public peut \u00eatre tent\u00e9 de penser, d&rsquo;une part, que la France est la nation privil\u00e9gi\u00e9e dans le domaine des rapports entre l&rsquo;Inde et l&rsquo;Occident et, d&rsquo;autre part, que notre litt\u00e9rature a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment affect\u00e9e par ces contacts. Or ces vues sont fausses l&rsquo;une et l&rsquo;autre : il n&rsquo;est que trop \u00e9vident que c&rsquo;est l&rsquo;Angleterre qui joua le r\u00f4le principal au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et l&rsquo;on ne s&rsquo;en \u00e9tonnera pas en r\u00e9fl\u00e9chissant que c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 pour elle un imp\u00e9ratif majeur, car elle ne pouvait songer \u00e0 administrer un pays dont elle e\u00fbt ignor\u00e9 la culture. Les traductions anglaises du sanskrit sont donc dix fois plus nombreuses que les fran\u00e7aises, et cent fois au moins celles des \u0153uvres en langues indiennes modernes. Par voie de cons\u00e9quence, il va sans dire que les lettres britanniques ont \u00e9t\u00e9 plus profond\u00e9ment influenc\u00e9es que les n\u00f4tres par ce que Bi\u00e8s appelle \u00ab la pens\u00e9e hindoue \u00bb : on chercherait en vain chez nous l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;un Kipling, pour ne citer que l&rsquo;exemple le plus connu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Quelques phrases chez les romantiques<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">De la m\u00eame fa\u00e7on, \u00e0 parler de Hugo, de Lamartine, de Mallarm\u00e9, on risque d&rsquo;oublier qu&rsquo;ils n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;effleur\u00e9s par \u00ab le vent d&rsquo;Est \u00bb et non secou\u00e9s par lui. De Lamartine, on cite toujours le m\u00eame passage du Cours familier de litt\u00e9rature : moins d&rsquo;une page sur des milliers ! Bien s\u00fbr, Hugo a inclus \u00ab Supr\u00e9matie<a href=\"#_ftn10\">[10]<\/a> \u00bb dans la L\u00e9gende des si\u00e8cles, mais ce n&rsquo;est qu&rsquo;un seul po\u00e8me (et pas des meilleurs !) sur des centaines. Allons plus loin : Rolland lui-m\u00eame et Daumal aussi ne parlent de l&rsquo;Inde que dans une part de leur \u0153uvre ; qu&rsquo;est-ce que R\u00e2makrishna par rapport \u00e0 Jean-Christophe ? Et Daumal restera plus s\u00fbrement par son Mont Analogue que par un recueil d&rsquo;articles tel que Bharata. Gu\u00e9non ne cesse de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l&rsquo;Inde, c&rsquo;est vrai, mais il ne lui a consacr\u00e9 que deux livres<a href=\"#_ftn11\">[11]<\/a> sur la quinzaine qu&rsquo;on lui doit (mis \u00e0 part les recueils posthumes). De la m\u00eame fa\u00e7on, Lanza del Vasto n&rsquo;est pas \u00e0 proprement parler un \u00ab indianiste \u00bb, quelle que soit l&rsquo;ampleur que l&rsquo;on veut donner \u00e0 ce titre. Il reste cependant que l&rsquo;Inde est maintenant pr\u00e9sente comme source d&rsquo;inspiration dans tout un secteur de notre litt\u00e9rature et, depuis 1950 (date \u00e0 laquelle Jean Bi\u00e8s cl\u00f4t son \u00e9tude), il semble que les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 cet Orient \u00e0 la fois g\u00e9ographique et \u00ab mystique \u00bb ne cessent de se multiplier. Il y a l\u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne significatif qui m\u00e9riterait qu&rsquo;on l&rsquo;\u00e9tudie pour lui-m\u00eame : il t\u00e9moigne d&rsquo;une ouverture de notre civilisation, d&rsquo;un \u00e9largissement de notre horizon intellectuel dont les lecteurs de notre revue ne peuvent que se r\u00e9jouir.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">J.V.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur Jean Varenne voir <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Varenne\">http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Varenne<\/a> &amp; <a href=\"http:\/\/varenne.tc.columbia.edu\/jv\/index.html\">http:\/\/varenne.tc.columbia.edu\/jv\/index.html<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean Varenne, n\u00e9 \u00e0 Marseille\u00a0 (1926-1997), docteur d&rsquo;\u00e9tat \u00e8s lettres, est l&rsquo;un des plus grands sp\u00e9cialistes fran\u00e7ais de l&rsquo;hindouisme, des cosmogonies v\u00e9diques (upanishad\u00a0 v\u00e9diques), de la tradition propre \u00e0 l&rsquo;Inde, de la litt\u00e9rature fondatrice, aux mythes, en passant par l&rsquo;histoire depuis les origines jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours, et d&rsquo;autres formes de la culture indienne : yoga (yoga classique du Patanjali et le yoga \u00a0\u00bb physique \u00a0\u00bb ou hatha-yoga), tantrisme\u00a0 et art.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Quelques ouvrages<\/strong> :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">* Mah\u00e2-N\u00e2r\u00e2yana Upanisad, [\u00e9d. critique et trad.], 2 vol., Paris, \u00c9ditions de Boccard (PICI), 1960.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Mantra v\u00e9diques dans le \u00ab Raurava-\u00e2gama \u00bb, JA 250\/2, p. 185-189, 1962.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Zarathushtra et la tradition mazd\u00e9enne, Paris, Seuil [r\u00e9\u00e9d. 1977], 1962.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Mythes et l\u00e9gendes, extraits des Br\u00e2hmanas, Paris, Gallimard, 1968.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Grammaire du sanskrit, Paris, PUF (Que sais-je ?, 1416), 1971.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Upanisads du Yoga, traduits du sanskrit et annot\u00e9s, Paris, Gallimard (Connaissance de l&rsquo;Orient, 39), 1971.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Le Yoga et la tradition hindoue, Paris, Deno\u00ebl, 1971.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* C\u00e9l\u00e9bration de la Grande D\u00e9esse (D\u00e9v\u00ee-m\u00e2h\u00e2tmya), Paris, Les Belles Lettres, 1975.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Le Tantrisme : mythes, rites, m\u00e9taphysique, Albin Michel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Capitale du\u00a0\u00a0 Bengladesh. On sait que celui-ci est la moiti\u00e9 orientale de l&rsquo;ancienne province du Bengale partag\u00e9e entre l&rsquo;Inde et le Pakistan en 1947.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> On a dit du Taj-Mahal qu&rsquo;il \u00e9tait \u00ab un r\u00eave de marbre devenu r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Avesta est le nom que donnent les zoroastriens \u00e0 l&rsquo;ensemble de leurs \u00e9critures sacr\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> La traduction latine des principales Upanishads par Anquetil-Duperron parut \u00e0 Strasbourg, en 1802.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> La premi\u00e8re chaire de sanskrit en Europe fut cr\u00e9\u00e9e pour Ch\u00e9zy, au Coll\u00e8ge de France, en 1814.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Les \u00ablitt\u00e9raires\u00bb n&rsquo;\u00e9taient d&rsquo;ailleurs pas en reste. Sait-on, par exemple, que Claudel parlait du Bouddha comme d&rsquo;un \u00ab ver immonde \u00bb et assurait que l&rsquo;Inde \u00e9tait \u00ab la patrie de Satan \u00bb !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Olivier Lacombe: l&rsquo;Absolu selon le Ved\u00e2nta (Paris, Geuthner, 1937, r\u00e9cemment r\u00e9\u00e9dit\u00e9).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> Louis Renou : Hymnes et pri\u00e8res du V\u00e9da (Paris, Maisonneuve, 1938).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> Les ouvrages de Lilian Silburn (traductions comment\u00e9es de textes sanskrits) ont tous paru aux \u00c9ditions De Boccard, Paris. De la m\u00eame, on peut lire aussi <em>Instant et Cause<\/em> (Paris. Vrin, 1948)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> Il s&rsquo;agit de l&rsquo;adaptation d&rsquo;un passage de la K\u00e9na Upanishad, dont on peut lire une traduction par L. Renou, publi\u00e9e chez Maisonneuve en 1942.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> L&rsquo;Homme et son devenir selon le Ved\u00e2nta (Paris, Chacornac, 1925) et Introduction g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des doctrines hindoues (id., 1921).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 lire le gros ouvrage de Jean Bi\u00e8s, le public peut \u00eatre tent\u00e9 de penser, d&rsquo;une part, que la France est la nation privil\u00e9gi\u00e9e dans le domaine des rapports entre l&rsquo;Inde et l&rsquo;Occident et, d&rsquo;autre part, que notre litt\u00e9rature a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment affect\u00e9e par ces contacts. 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