{"id":3877,"date":"2010-07-09T02:10:46","date_gmt":"2010-07-09T01:10:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=3877"},"modified":"2011-10-06T01:02:33","modified_gmt":"2011-10-06T00:02:33","slug":"krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/","title":{"rendered":"Krishnamurti, L&rsquo;homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>La premi\u00e8re <\/em><em>et courte partie, de ce texte de 1947, concernant la vie de Krishnamurti (K) est aujourd\u2019hui incompl\u00e8te, du seul fait que K a v\u00e9cu jusqu\u2019en 1986. Quant \u00e0 la partie sur sa pens\u00e9e, elle reste actuelle, d\u2019une clart\u00e9 et d\u2019une profondeur rarement rencontr\u00e9es dans la litt\u00e9rature dite spirituelle, elle est \u00e0 la base du chapitre sur le processus du moi publi\u00e9 dans le livre de Fou\u00e9r\u00e9 \u00ab\u00a0La r\u00e9volution du R\u00e9el, Krishnamurti\u00a0\u00bb \u2026<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\"><strong>KRISHNAMURTI, L&rsquo;Homme  et sa Pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">(Revue Spiritualit\u00e9. No 39-40. F\u00e9vrier-Mars 1948)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\"><em>Conf\u00e9rence donn\u00e9e \u00e0 Bruxelles, \u00e0 l&rsquo;Institut Sup\u00e9rieur de Sciences et Philosophie.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Parler de Krishnamurti, que je consid\u00e8re comme l&rsquo;une des figures les plus \u00e9tonnantes de tous les temps, est une t\u00e2che tr\u00e8s ardue et tr\u00e8s aventureuse. Mon expos\u00e9 se divisera en deux parties. La premi\u00e8re sera principalement une biographie rapide de Krishnamurti. Dans la seconde, je m&rsquo;efforcerai de vous dire en quoi consiste son enseignement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je passe imm\u00e9diatement \u00e0 la partie historique. Les renseignements que je donnerai dans cette partie seront puis\u00e9s, parfois textuellement, soit dans les Bulletins de l&rsquo;\u00c9toile, soit dans le livre de Ludovic R\u00e9hault, \u00ab <em>Krishnamurti l&rsquo;Instructeur du Monde<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Krishnamurti est n\u00e9 en 1895 \u00e0 Madanapalle, pr\u00e8s de Madras, de parents brahmanes. Son nom de famille est Jiddu mais selon une coutume de sa caste il est connu sous son nom personnel, nous dirions en Europe son pr\u00e9nom, Krishnamurti. Ce nom personnel qui signifie apparence de Krishna lui a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 parce qu&rsquo;il fut, comme le dieu Krishna, un huiti\u00e8me enfant m\u00e2le.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Sa m\u00e8re, femme tr\u00e8s douce, mourut pr\u00e9matur\u00e9ment. Son p\u00e8re, haut fonctionnaire dans l&rsquo;administration anglaise, ne tarda pas \u00e0 perdre sa situation et tomba dans la mis\u00e8re avec ses enfants, au nombre de neuf. Ces circonstances contribu\u00e8rent, para\u00eet-il, \u00e0 le rendre extr\u00eamement dur et ses enfants recevaient, dit-on, plus de taloches que de nourriture ou de v\u00eatements. Krishnamurti, en raison de sa nature pensive fut particuli\u00e8rement malmen\u00e9 et devint ainsi tr\u00e8s timide. Priv\u00e9 de nourriture, v\u00eatu de haillons, il errait, avec son plus jeune fr\u00e8re Nityananda, sur les routes et les plages du Bengale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">C&rsquo;est, nous dit R\u00e9hault, sur l&rsquo;une de ces plages que M. Van Manen, biblioth\u00e9caire du Quartier G\u00e9n\u00e9ral de la Soci\u00e9t\u00e9 Th\u00e9osophique, remarqua les deux enfants et eut l&rsquo;id\u00e9e de les pr\u00e9senter \u00e0 la pr\u00e9sidente de la Soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Fond\u00e9e en 1875 par H. P. Blavatsky, cette soci\u00e9t\u00e9 s&rsquo;\u00e9tait donn\u00e9 pour t\u00e2che de propager dans le monde un enseignement que l&rsquo;on peut tenir, en d\u00e9pit de diverses critiques, pour une sorte de synth\u00e8se des doctrines de l&rsquo;Inde. Au point o\u00f9 nous en sommes de l&rsquo;histoire de Krishnamurti, la Soci\u00e9t\u00e9 Th\u00e9osophique \u00e9tait pr\u00e9sid\u00e9e par Madame Annie Besant, qui avait \u00e9t\u00e9 jadis l&rsquo;un des fondateurs du parti travailliste et dont la r\u00e9putation \u00e9tait mondiale. Madame Besant \u00e9tait assist\u00e9e d&rsquo;un lieutenant, Leadbeater, qui passait pour un m\u00e9dium remarquable. Pr\u00e9cis\u00e9ment, lorsque Krishnamurti et Nityananda furent amen\u00e9s au quartier g\u00e9n\u00e9ral de la Soci\u00e9t\u00e9 Th\u00e9osophique, Leadbeater se trouvait l\u00e0. Ce dernier, mis en pr\u00e9sence des deux fr\u00e8res, aurait d\u00e9clar\u00e9 qu&rsquo;il y avait en Krishnamurti quelque chose de tr\u00e8s grand. Les deux enfants, avec le consentement du p\u00e8re, devinrent les pupilles de Madame Besant. Or celle-ci pr\u00e9tendait communiquer t\u00e9l\u00e9pathiquement avec de myst\u00e9rieux personnages, dou\u00e9s de hauts pouvoirs spirituels et appel\u00e9s Ma\u00eetres. Les messages qu&rsquo;elle avait re\u00e7us de ces Ma\u00eetres annon\u00e7aient la venue imminente parmi les hommes d&rsquo;un Instructeur qui, \u00e0 la mani\u00e8re de J\u00e9sus et du Bouddha, enseignerait au sein de la confusion pr\u00e9sente la voie du salut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Pour pr\u00e9parer la venue de cet Instructeur, Madame Besant fonda en 1911 l&rsquo;ordre mondial de l&rsquo;\u00c9toile d&rsquo;Orient dont Krishnamurti est nomm\u00e9 chef. Presque au m\u00eame moment le p\u00e8re de Krishnamurti demandait que les deux enfants lui fussent rendus, l&rsquo;\u00e9ducation re\u00e7ue par ceux-ci \u00e9tant, selon lui, contraire aux r\u00e8gles de sa caste. A la suite d&rsquo;un proc\u00e8s que Madame Besant faillit perdre le p\u00e8re fut finalement d\u00e9bout\u00e9 de sa demande. Durant le proc\u00e8s les deux enfants, dont on craignait qu&rsquo;ils fussent enlev\u00e9s, furent envoy\u00e9s en secret \u00e0 Septeuil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Krishnamurti re\u00e7oit en Angleterre une \u00e9ducation priv\u00e9e mais n&rsquo;entre dans aucune universit\u00e9. Il suit \u00e9galement des cours de fran\u00e7ais et de sanscrit \u00e0 la Sorbonne o\u00f9 on l&rsquo;appelle famili\u00e8rement \u00ab le petit prince \u00bb. Selon Madame Besant il est non seulement le chef de l&rsquo;Ordre de l&rsquo;\u00c9toile, mais encore l&rsquo;\u00eatre \u00e9lu en lequel s&rsquo;incarnera l&rsquo;Instructeur du Monde et il porte d\u00e9j\u00e0 le fardeau de cette proph\u00e9tie \u00e9crasante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">En 1922, il se rend en Californie o\u00f9 l&rsquo;on esp\u00e8re que le climat r\u00e9tablira la sant\u00e9 chancelante de son fr\u00e8re. En 1925, Nityananda meurt. C&rsquo;est une grande souffrance pour Krishnamurti qui \u00e9crira plus tard :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>Il est mort. J&rsquo;ai pleur\u00e9 dans la solitude. Partout o\u00f9 j&rsquo;allais, j&rsquo;entendais sa voix et son rire heureux. Je cherchais son visage sur tous les passants et demandais partout si l&rsquo;on avait vu mon fr\u00e8re. Mais personne ne put me r\u00e9conforter. J&rsquo;ai pri\u00e9, j&rsquo;ai ador\u00e9, mais les dieux restaient silencieux<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ces accents simples et \u00e9mouvants nous d\u00e9couvrent la profonde sensibilit\u00e9 de Krishnamurti. La mort de son fr\u00e8re devait amener en lui une transformation d\u00e9cisive:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0 <em>Je souffris, dit-il, mais je commen\u00e7ai \u00e0 me d\u00e9livrer de tout ce qui me limitait, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;enfin, je m&rsquo;unis au Bien-Aim\u00e9, j&rsquo;entrai dans l&rsquo;oc\u00e9an de lib\u00e9ration et l&rsquo;\u00e9tablis au-dedans de moi<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Krishnamurti est devenu soudainement m\u00e9connaissable. Une flamme s&rsquo;est allum\u00e9e en lui. Un enthousiasme inattendu le poss\u00e8de. Une immense exp\u00e9rience int\u00e9rieure l&rsquo;a boulevers\u00e9. Que s&rsquo;est-il pass\u00e9 ? Est-il devenu l&rsquo;un de ces mystiques dont toutes les annales religieuses nous entretiennent ? On pourrait le croire. Il semble que d&rsquo;invisibles pr\u00e9sences l&rsquo;entourent et son Bien-Aim\u00e9 n&rsquo;est-il pas quelque chose d&rsquo;analogue au J\u00e9sus des visionnaires chr\u00e9tiens?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais cette illumination, ces extases, ne parviennent pas \u00e0 le satisfaire. \u00ab <em>Aussi longtemps<\/em>, se dit-il, <em>que je les verrai<\/em> (<em>les<\/em>, ce sont les grands Instructeurs pass\u00e9s) <em>hors de moi comme un tableau, images objectives, je serai \u00e9loign\u00e9 du centre.<\/em> \u00bb Ainsi, se manifeste d\u00e9j\u00e0 en lui une immense aptitude au doute qui lui inspirera plus tard ces lignes si caract\u00e9ristiques:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0 <em>Il nous faut donc tout mettre en doute afin que du paroxysme du doute naisse la certitude. Ce n&rsquo;est pas lorsque vous vous sentez fatigu\u00e9s ou malheureux qu&rsquo;il faut douter; n&rsquo;importe qui peut faire cela. C&rsquo;est dans les moments d&rsquo;extase que vous devez douter, car vous d\u00e9couvrez alors si ce qui demeure est vrai ou faux<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Sans ce paroxysme de doute, Krishnamurti n&rsquo;eut \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;un mystique parmi tant d&rsquo;autres, un homme \u00e9bloui, agenouill\u00e9 devant une divinit\u00e9 ext\u00e9rieure et invisible. Gr\u00e2ce \u00e0 ce paroxysme de doute il passe \u00e0 travers toutes les images, cr\u00e8ve toutes les toiles. Il sort de ses propres r\u00eaves. Les personnages s&rsquo;\u00e9vaporent. Krishnamurti demeure seul ou plut\u00f4t, et c&rsquo;est fantastique, indescriptible, il dispara\u00eet lui-m\u00eame de son propre regard. Nous aurons l&rsquo;occasion de revenir tout \u00e0 l&rsquo;heure sur cette conclusion inou\u00efe. Il nous faut reprendre l&rsquo;histoire ext\u00e9rieure de Krishnamurti au point o\u00f9 nous l&rsquo;avons laiss\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: center;\" lang=\"fr-CA\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Krishnamurti n&rsquo;avait dit jusque l\u00e0 que de vagues g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s. Maintenant, il d\u00e9clare qu&rsquo;il est positivement l&rsquo;Instructeur. Quel instructeur ? Selon Madame Besant, il doit \u00eatre le Christ r\u00e9incarn\u00e9. Quoi qu&rsquo;il en soit cette nouvelle provoque un d\u00e9cha\u00eenement d&rsquo;enthousiasme. Krishnamurti re\u00e7oit des hommages capable de faire tourner la t\u00eate la plus solide ou de corrompre l&rsquo;homme le mieux dispos\u00e9. A Trichinopoly, le parquet de son wagon dispara\u00eet sous les lilas et les roses. On lui fait pr\u00e9sent d&rsquo;un ch\u00e2teau historique entour\u00e9 d&rsquo;un domaine de 5.000 acres. Tout cet encens qui monte vers lui ne parvient pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9tourdir. Il reste tout \u00e0 fait lucide et d&rsquo;une simplicit\u00e9 d\u00e9concertante. Mais de nouvelles difficult\u00e9s vont surgir. Non seulement les chefs th\u00e9osophiques avaient annonc\u00e9 la venue de l&rsquo;Instructeur du monde mais encore, si l&rsquo;on peut dire, ils en avaient r\u00e9gl\u00e9 d&rsquo;avance tous les d\u00e9tails. Krishnamurti allait-il endosser ce v\u00eatement confectionn\u00e9 pour lui ? Allait-il, en particulier, prendre en mains ces organismes constitu\u00e9s expr\u00e8s pour le servir, je veux parler de la Court Masonery, mouvement mixte d&rsquo;inspiration ma\u00e7onnique, et de l&rsquo;\u00c9glise Catholique Lib\u00e9rale dont le rituel, calqu\u00e9 sur celui de l&rsquo;\u00c9glise romaine, avait \u00e9t\u00e9 soigneusement expurg\u00e9 de toute trace de col\u00e8re ou de haine ? Allait-il consentir \u00e0 monter sur les autels pr\u00e9par\u00e9s pour lui ? Question angoissante pour ses adorateurs; et la simplicit\u00e9 de Krishnamurti, son silence \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des organismes mentionn\u00e9s, n&rsquo;\u00e9taient pas faits pour dissiper les pires inqui\u00e9tudes. Des pressions commencent \u00e0 s&rsquo;exercer sur Krishnamurti, discr\u00e8tes d&rsquo;abord, puis de plus en plus pr\u00e9cises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Finalement l&rsquo;orage pressenti \u00e9clate. Krishnamurti rejette en bloc et les organisations et les c\u00e9r\u00e9monies qui s&rsquo;y accomplissent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Krishnamurti se trouve plac\u00e9 devant une alternative qui s&rsquo;est pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 bien des hommes au cours de l&rsquo;histoire. Il pouvait: soit conserver \u00e0 son message toute sa puret\u00e9, au risque de voir se d\u00e9tacher de lui un grand nombre de ceux qui l&rsquo;\u00e9coutaient, soit d\u00e9grader ce message, le mettre \u00e0 la port\u00e9e de la m\u00e9diocrit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, et augmenter ainsi le nombre de ses partisans. Sans h\u00e9siter il s&rsquo;engage dans 1a voie difficile et annonce dans un remarquable discours, la dissolution de l&rsquo;Ordre de l&rsquo;Etoile. Le conflit est parvenu \u00e0 son terme, le d\u00e9bat est clos. C&rsquo;est \u00e0 Ommen en 1929 que s&rsquo;accomplit cet acte d\u00e9cisif. Quelques extraits du discours de dissolution montreront la rare grandeur et l&rsquo;\u00e9nergie de ce discours:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>La V\u00e9rit\u00e9 est un pays sans chemins que l&rsquo;on ne peut atteindre par aucune route quelle qu&rsquo;elle soit : aucune religion, aucune secte. Tel est mon point de vue et je le maintiens d&rsquo;une fa\u00e7on absolue et inconditionnelle&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\"><em>S&rsquo;il n&rsquo;y a que cinq personnes qui veuillent entendre, qui veuillent VIVRE, dont les visages soient tourn\u00e9s vers l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, ce sera suffisant. A quoi cela sert-il d&rsquo;avoir des milliers de personnes ne comprenant pas, d\u00e9finitivement embaum\u00e9es dans leurs pr\u00e9jug\u00e9s, ne voulant pas la chose neuve, originale, mais la voulant traduite, ramen\u00e9e \u00e0 la mesure de leur individualit\u00e9 st\u00e9rile et stagnante&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\"><em>Parce que je suis la V\u00e9rit\u00e9&#8230; je d\u00e9sire que ceux qui cherchent \u00e0 me comprendre soient libres. Et non pas qu&rsquo;ils me suivent, non pas qu&rsquo;ils fassent de moi une cage qui deviendrait une religion, une secte. Ils devraient plut\u00f4t s&rsquo;affranchir de toutes les craintes: de la crainte des religions, de la crainte du salut, de la crainte de la spiritualit\u00e9, de la crainte de l&rsquo;amour, de la crainte de la mort, de la crainte m\u00eame de la vie. Comme un artiste qui peint un tableau parce que c&rsquo;est son art qui est sa joie, son expression, sa gloire, son \u00e9panouissement, c&rsquo;est ainsi que j&rsquo;agis, et non pas pour obtenir quoi que ce soit de qui que ce soit.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\"><em>Vous \u00eates habitu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9, ou \u00e0 l&rsquo;atmosph\u00e8re de l&rsquo;autorit\u00e9.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\"><em>Que ferais-je d&rsquo;une suite de gens insinc\u00e8res, hypocrites, moi, l&rsquo;incorporation de la V\u00e9rit\u00e9? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Mon dessein est de faire des hommes inconditionnellement libres&#8230; je veux donc d\u00e9livrer l&rsquo;homme et qu&rsquo;il se r\u00e9jouisse comme un oiseau dans le ciel clair, sans fardeau, ind\u00e9pendant, extatique au milieu de cette libert\u00e9.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Le Krishnamurti que nous avons vu fr\u00e9missant, boulevers\u00e9 par la mort de son fr\u00e8re, semble faire place \u00e0 un personnage implacable. Mais il nous pr\u00e9vient lui-m\u00eame qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit que d&rsquo;une apparence, par laquelle pourtant beaucoup seront abus\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0 <em>Si vous allez consulter un chirurgien<\/em>, dit-il, <em>n&rsquo;est-ce pas une bont\u00e9 de sa part de vous op\u00e9rer, m\u00eame s&rsquo;il vous fait mal ? C&rsquo;est ainsi que, si je vous parle sans d\u00e9tours, ce n&rsquo;est point par manque d&rsquo;amour, au contraire<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: center;\" lang=\"fr-CA\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Krishnamurti vient de pulv\u00e9riser les derni\u00e8res illusions. La Soci\u00e9t\u00e9 Th\u00e9osophique entre, de ce fait, dans une grave crise int\u00e9rieure. Beaucoup de ses membres qui faisaient partie de l&rsquo;Ordre de l&rsquo;\u00c9toile, s&rsquo;\u00e9loignent de Krishnamurti. Ils attendront d\u00e9sormais la venue d&rsquo;un nouveau Messie plus conciliant. Les effectifs de ce qui fut l&rsquo;Ordre de l&rsquo;\u00c9toile se trouvent consid\u00e9rablement r\u00e9duits; et r\u00e9duites aussi les ressources. N\u00e9anmoins une organisation mat\u00e9rielle subsiste. D\u00e9pouill\u00e9e de tout caract\u00e8re messianique ou mystique, elle servira dor\u00e9navant \u00e0 la diffusion de la pens\u00e9e de Krishnamurti, elle organisera les camps o\u00f9 celui-ci viendra parler non plus comme chef mais en qualit\u00e9 de simple individu. Nous sommes parvenus \u00e0 la phase pr\u00e9sente. Krishnamurti n&rsquo;est plus qu&rsquo;un homme qui voyage \u00e0 travers le monde et parle \u00e0 ceux qui veulent bien l&rsquo;\u00e9couter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les indications donn\u00e9es jusqu&rsquo;ici ne concernent pour ainsi dire que le Krishnamurti officiel. Comment l&rsquo;homme appara\u00eet-il \u00e0 ceux qui l&rsquo;approchent ? \u00ab <em>Parfaitement pure, de lignes harmonieuses, sa t\u00eate offre<\/em>, nous dit R\u00e9hault, <em>un complexe d&rsquo;\u00e2me extr\u00eamement rare. Parfois ses yeux semblent creus\u00e9s d&rsquo;ab\u00eemes de nostalgie; parfois une piti\u00e9 poignante alourdit ses paupi\u00e8res; ou bien sa t\u00eate tout \u00e0 coup se dresse et, ainsi que l&rsquo;a \u00e9crit un journaliste am\u00e9ricain, il a vraiment alors la majest\u00e9 du faucon. Puis voici que sa bouche s&rsquo;entr&rsquo;ouvre sur des dents \u00e9clatantes de blancheur et que son visage s&rsquo;\u00e9claire du sourire frais et clair et de la joie candide d&rsquo;un enfant.<\/em> \u00bb Ce portrait me para\u00eet suffisamment objectif. J&rsquo;ai vu moi-m\u00eame Krishnamurti rire comme le plus authentique des coll\u00e9giens, mais il m&rsquo;a livr\u00e9 aussi, en me parlant de la guerre d&rsquo;Espagne, une face ravag\u00e9e de tristesse, un masque si brusquement vieilli, que j&rsquo;en ai \u00e9prouv\u00e9 une sorte de saisissement. Son \u00e2ge semblait effarant, inexprimable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Autant que j&rsquo;ai pu m&rsquo;en rendre compte, son attitude ordinaire est simple jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;effacement. Je n&rsquo;ai pas ressenti pr\u00e8s de lui cette atmosph\u00e8re d&rsquo;autorit\u00e9 qui \u00e9mane presque toujours des puissantes personnalit\u00e9s. Il n&rsquo;a visiblement aucun d\u00e9sir d&rsquo;en imposer ou de retenir ses auditeurs. Pas plus qu&rsquo;au temps d\u00e9j\u00e0 lointain de la dissolution de son ordre, il ne se soucie d&rsquo;\u00eatre suivi. Il a dit, un jour \u00e0 Ommen : \u00ab\u00a0<em>J&rsquo;esp\u00e8re que la prochaine fois vous serez moins nombreux<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">&#8230; J&rsquo;ai voulu aller au-devant d&rsquo;une curiosit\u00e9 naturelle, en \u00e9voquant l&rsquo;apparence personnelle de Krishnamurti, mais on fera bien de se m\u00e9fier des traits que je lui ai pr\u00eat\u00e9s. C&rsquo;est un homme \u00e0 la fois simple et myst\u00e9rieux, proche et lointain, une sorte de synth\u00e8se stup\u00e9fiante et intraduisible. Bragdon l&rsquo;a justement qualifi\u00e9 de paradoxe vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Voici donc esquiss\u00e9e \u00e0 grands traits, l&rsquo;histoire de Krishnamurti. Que peut-on dire de son message au cours de cette histoire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous avons vu Krishnamurti adolescent \u00e9noncer, comme lui-m\u00eame le dira plus tard, de vagues g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s. P\u00e9riode d&rsquo;attente, de recherche. P\u00e9riode d\u2019inqui\u00e9tude aussi pour les membres de l&rsquo;Ordre qui se demandent comment un personnage aussi \u00e9vasif pourra remplir la mission extraordinaire dont on l&rsquo;a charg\u00e9. Mais voici la mort de Nityananda et l&rsquo;\u00e9veil soudain de Krishnamurti. Il parle maintenant avec une assurance surprenante et sa parole est une affirmation \u00e9blouie. Son message alors est, comme le dira justement Carlo Suar\u00e8s, un appel simple et direct \u00e0 participer \u00e0 une vie lib\u00e9r\u00e9e, un appel empreint d&rsquo;amour et s&rsquo;adressant \u00e0 l&rsquo;amour. Il fut le chant qu&rsquo;adresse un homme d\u00e9livr\u00e9 de ses cha\u00eenes \u00e0 la vie impersonnelle et infinie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Mais ce langage po\u00e9tique semble bercer ses auditeurs, les assoupir dans une qui\u00e8te et paresseuse adoration. Krishnamurti, qui n&rsquo;entend pas \u00eatre une idole, commence \u00e0 s&rsquo;exprimer plus durement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Il d\u00e9nonce les m\u00e9faits de l&rsquo;autorit\u00e9, de toutes les autorit\u00e9s, de celle m\u00eame qu&rsquo;on lui pr\u00eate. Sous peine de se contredire, une fois cette position prise, il ne peut plus conserver \u00e0 son message la forme affirmative, sentimentale qu&rsquo;il poss\u00e9dait au d\u00e9but. Il va donc entreprendre de d\u00e9tacher ce message de sa propre personne, de lui donner une forme impersonnelle. L&rsquo;affirmation fait place peu \u00e0 peu \u00e0 l&rsquo;analyse. Et c&rsquo;est ainsi que nous arrivons \u00e0 la forme actuelle de son enseignement. L&rsquo;\u00e9volution de son message est-elle de pure forme ou le fond a-t-il vari\u00e9 depuis le cri de lib\u00e9ration ? Je pense personnellement qu&rsquo;apr\u00e8s que Krishnamurti e\u00fbt, comme il dit, travers\u00e9 les images et d\u00e9pass\u00e9 la phase mystique, son message a \u00e9t\u00e9 fix\u00e9 dans ses lignes essentielles. Les perfectionnements ult\u00e9rieurs, et ils furent pour les auditeurs d&rsquo;importance capitale, n&rsquo;eurent pas, \u00e0 mon sens, un caract\u00e8re fondamental mais plut\u00f4t technique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">De toute mani\u00e8re on ne devra pas perdre de vue que l&rsquo;enseignement de Krishnamurti, m\u00eame quand il para\u00eet prendre une forme philosophique, n&rsquo;est pas celui d&rsquo;un savant, d&rsquo;un \u00e9rudit. C&rsquo;est le message d&rsquo;un homme qui par l&rsquo;effort et la souffrance, est parvenu \u00e0 une condition psychologique et vitale inconnue \u00e0 l&rsquo;immense majorit\u00e9 de ses semblables et qui, du point de vue de cette condition exceptionnelle et v\u00e9cue j&rsquo;insiste sur ce dernier mot examine et analyse, avec une p\u00e9n\u00e9tration qui nous est impossible, notre propre condition. Il se trouve d&rsquo;ailleurs que c&rsquo;est cette analyse qui est pour nous essentielle puisque la vie int\u00e9rieure de Krishnamurti, si \u00e9tonnante soit-elle, nous est pr\u00e9sentement inaccessible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: center;\" lang=\"fr-CA\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Je viens donc maintenant \u00e0 ce que l&rsquo;on peut appeler non sans quelque impropri\u00e9t\u00e9, la pens\u00e9e de Krishnamurti, pens\u00e9e dont vous avez d\u00e9j\u00e0 eu quelques \u00e9chos. Pour aller plus avant, trois voies s&rsquo;offraient \u00e0 moi. Je pouvais soit laisser Krishnamurti parler seul \u00e0 travers une s\u00e9rie de citations; soit pr\u00e9senter quelques textes de lui, en les accompagnant de commentaires plus ou moins \u00e9tendus; soit enfin, vous faire part, \u00e0 mes risques et p\u00e9rils, de la vision qui s&rsquo;est d\u00e9gag\u00e9e pour moi, d&rsquo;une longue familiarit\u00e9 avec ses ouvrages. C&rsquo;est cette derni\u00e8re voie que j&rsquo;ai d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment choisie, les autres me paraissant plus artificielles, moins propres \u00e0 mettre en lumi\u00e8re l&rsquo;unit\u00e9 d&rsquo;une pens\u00e9e vivante. Naturellement, la m\u00e9thode adopt\u00e9e est tr\u00e8s personnelle, mais sous une forme plus subtile les autres proc\u00e9d\u00e9s l&rsquo;\u00e9taient peut-\u00eatre autant. Je pr\u00e9f\u00e8re \u00eatre nettement personnel, en vous le disant, en vous demandant express\u00e9ment de vous m\u00e9fier de moi. Quand on dit que l&rsquo;on va transmettre la pens\u00e9e d&rsquo;autrui c&rsquo;est une formule commode mais dangereuse. Nul ne peut conna\u00eetre vraiment la pens\u00e9e d&rsquo;autrui. Des ouvrages nombreux ont paru, sous la signature de Krishnamurti. Mon but, est surtout de vous int\u00e9resser \u00e0 son message. Si j&rsquo;y parviens, alors vous \u00e9tudierez vous-m\u00eames les textes dont je vais essayer de d\u00e9gager le sens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: center;\" lang=\"fr-CA\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">&#8230;Une \u00e9norme sph\u00e8re incandescente s&rsquo;\u00e9teint dans une agonie physico-chimique peupl\u00e9e de convulsions. Finalement, elle se rev\u00eat d&rsquo;une cro\u00fbte et les oc\u00e9ans se d\u00e9versent dans les creux de sa face bossel\u00e9e. Puis surgissent des v\u00e9g\u00e9taux g\u00e9ants, dont le foisonnement s&rsquo;apaise peu \u00e0 peu, dont la taille progressivement d\u00e9cline. Voici qu&rsquo;une vie animale appara\u00eet \u00e0 son tour. D&rsquo;abord timide et marine, elle donne graduellement naissance \u00e0 des formes monstrueuses qui s&rsquo;\u00e9lancent sur les continents et s&rsquo;aventurent m\u00eame dans les airs. Comme la flore, cette faune subit avec le temps une sorte de recul, mais la d\u00e9croissance de la taille s&rsquo;accompagne d&rsquo;un perfectionnement dans la structure. Ce perfectionnement est particuli\u00e8rement visible chez un animal qui se tient debout et qui, seul, poss\u00e8de des mains dont le pouce est opposable aux autres doigts. Avec cet animal se manifeste un \u00e9trange pouvoir : celui de l&rsquo;invention, invention qui produit l&rsquo;instrument artificiel et en accro\u00eet d&rsquo;\u00e2ge en \u00e2ge la complexit\u00e9, la puissance; qui d\u00e9couvre le langage articul\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Et \u00e0 cause de ce pouvoir impalpable: l&rsquo;intelligence, l&rsquo;animal qui le porte va s&rsquo;approprier, conqu\u00e9rir, malgr\u00e9 sa taille modeste, toute la surface de la plan\u00e8te. Des si\u00e8cles passent : efforts, d\u00e9couvertes, batailles, empires croulant sur des empires, cruaut\u00e9s, horreurs, naissances et morts. Continument l&rsquo;animal humain engendre d&rsquo;autres animaux similaires et, apr\u00e8s une cha\u00eene de g\u00e9n\u00e9rations dont l&rsquo;origine se perd dans la nuit, des organismes issus d&rsquo;un fabuleux pass\u00e9, d&rsquo;accouplements innombrables, sont rassembl\u00e9s dans cette salle. Et ils \u00e9coutent. Ils \u00e9coutent parce qu&rsquo;il y a en eux quelque chose de myst\u00e9rieux et de familier pourtant : la conscience. Voil\u00e0 donc l&rsquo;homme : un organisme qui remonte par sa filiation biologique aux origines de la plan\u00e8te et du monde, organisme dans lequel existe une conscience. Non seulement une conscience mais, ce qui est plus troublant encore, une soi-conscience : en effet parmi toutes les images contenues dans la conscience de l&rsquo;homme, se trouve sa propre image. Il s&rsquo;aper\u00e7oit lui-m\u00eame; il s&rsquo;observe comme s&rsquo;il se tenait \u00e0 distance de soi. Il semble inclure en lui-m\u00eame un point de vue qui lui serait ext\u00e9rieur. Il est conscient de sa propre conscience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Il y a donc en nous une image de nous-m\u00eame et chacun, en contemplant cette image, se dit: \u00ab\u00a0Cela c&rsquo;est moi, je suis cela, je suis moi \u00bb. En quoi consiste cette image ? Elle est la repr\u00e9sentation d&rsquo;un organisme conscient. C&rsquo;est l&rsquo;image int\u00e9rieure ou m\u00eame la vision directe d&rsquo;un corps, avec ses particularit\u00e9s, et c&rsquo;est en m\u00eame temps l&rsquo;\u00e9vocation v\u00e9cue ou, \u00e0 la limite, purement verbale, d&rsquo;une conscience, avec ses perceptions, ses tendances, ses d\u00e9sirs, ses pens\u00e9es et les reflets, la traduction intime de ses activit\u00e9s ext\u00e9rieures, corporelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Gr\u00e2ce au langage, le r\u00e9sultat de notre contemplation, de notre constation de nous-m\u00eame, s&rsquo;exprime par des jugements, comme ceux-ci : \u00ab\u00a0 Je suis grand, j&rsquo;ai les yeux bleus \u00bb ou \u00ab\u00a0je suis triste \u00bb. A ces jugements viennent s&rsquo;ajouter d&rsquo;autres dont l&rsquo;origine est plus \u00e9videmment, plus manifestement sociale : \u00ab Je suis ouvrier, commer\u00e7ant, Chr\u00e9tien, communiste, etc&#8230; \u00bb Grammaticalement, toutes ces phrases \u00e9noncent les attributs port\u00e9s par un sujet logique, repr\u00e9sentation abstraite du sujet conscient, psychologique. Chacune d&rsquo;elle exprime un jugement particulier, c&rsquo;est-\u00e0-dire limit\u00e9 en son genre, puisqu&rsquo;il exclut la possibilit\u00e9 de tout autre jugement contraire. Or, la somme de jugements limit\u00e9s est elle-m\u00eame un jugement limit\u00e9. En cons\u00e9quence, les phrases pr\u00e9c\u00e9dentes, prises ensemble, mises en paquet, d\u00e9finissent des fronti\u00e8res, un domaine ferm\u00e9 dans l&rsquo;univers des choses. En d&rsquo;autres termes, elles constituent une affirmation limit\u00e9e. Et cette affirmation est, \u00e0 son tour, constitutive du moi. Elle nous donne \u00e0 nous-m\u00eames, nous identifie \u00e0 un certain empire, enclav\u00e9 dans l&rsquo;immensit\u00e9 du monde, et, en m\u00eame temps, elle nous enferme, nous emprisonne dans cet empire born\u00e9. En nous d\u00e9finissant, nous avons le sentiment d&rsquo;acqu\u00e9rir un patrimoine et l&rsquo;on voit par l\u00e0 que, selon le mot de Krishnamurti, \u00ab <em>toute soi-conscience est de l&rsquo;acquisition<\/em> \u00bb, mais cette acquisition a pour revers une solitude irr\u00e9m\u00e9diable. La conscience de soi est conscience de limite c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;isolement, de s\u00e9paration. C&rsquo;est la conscience d&rsquo;\u00eatre, dans un ensemble, une tache diff\u00e9rente, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, inassimilable, unique. D\u00e8s qu&rsquo;elle devient n\u00f4tre, une qualit\u00e9 quelconque prend un caract\u00e8re irr\u00e9ductible, intransmissible. Les autres peuvent \u00eatre comme nous, ils ne sont jamais nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous ne pouvons \u00eatre que nous. Nous sommes claustr\u00e9s en nous-m\u00eames. L&rsquo;intimit\u00e9 vivante d&rsquo;autrui nous est interdite, nous ne pouvons atteindre qu&rsquo;une pseudo-intimit\u00e9, une intimit\u00e9 par reflet, reconstitu\u00e9e, rationnelle, discursive et non pas primitive, intuitive. Inversement, au plus secret de nous-m\u00eames, nous sommes imp\u00e9n\u00e9trables. Notre conscience profonde \u00e9chappe \u00e0 toute observation directe. M\u00eame pour qui serait capable de l&rsquo;atteindre sans le secours des sens, elle resterait incertaine, interpr\u00e9t\u00e9e, m\u00e9diate. Nul tyran n&rsquo;a pouvoir sur elle. Il peut \u00e9touffer notre expression ext\u00e9rieure, nous contraindre m\u00eame \u00e0 porter un masque, mais il ne peut disposer de notre appr\u00e9ciation ultime. Il y a toujours entre les autres et nous, tant que la soi-conscience existe, une sorte de glace impossible \u00e0 rompre, si transparente qu&rsquo;elle puisse devenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">L&rsquo;affirmation compl\u00e8te de soi, ce n&rsquo;est donc pas seulement: \u00ab Je suis moi \u00bb, c&rsquo;est: \u00ab\u00a0Je suis moi et non pas les autres \u00bb. C&rsquo;est-\u00e0-dire que le moi ne consiste pas dans un sentiment d&rsquo;identit\u00e9 pure et simple, mais dans un sentiment d&rsquo;identit\u00e9 s\u00e9parative.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Krishnamurti va r\u00e9sumer en quelques lignes tout le d\u00e9veloppement historique que nous venons d&rsquo;\u00e9voquer :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0 <em>Toute la destin\u00e9e et la fonction de la Nature, <\/em>nous dit-il<em>, est de cr\u00e9er l&rsquo;individu conscient de soi, qui sait qu&rsquo;il constitue en lui-m\u00eame une entit\u00e9 s\u00e9par\u00e9e, qui se sait diff\u00e9rent des autres, en qui r\u00e9side la distinction entre lui et les autres<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous avons vu que la soi-conscience c&rsquo;est la conscience, le pouvoir de conna\u00eetre, identifi\u00e9e \u00e0 un ensemble d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments, ensemble clos, exclusif et born\u00e9. En d&rsquo;autres termes, la conscience se conna\u00eet elle-m\u00eame comme \u00e9tant ces choses avec lesquelles elle s&rsquo;est identifi\u00e9e, de sorte que ces choses, son avoir, deviennent la substance m\u00eame de son \u00eatre, la base de sa r\u00e9alit\u00e9 et de sa dur\u00e9e. Pour la conscience, sentir ces choses et les sentir siennes c&rsquo;est s&rsquo;affirmer dans l&rsquo;\u00eatre. R\u00e9ciproquement, tout ce qui met en question cette plateforme d&rsquo;appui semble mettre en p\u00e9ril la conscience elle-m\u00eame, le sujet Lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Or ces assises exclusives, ces fondations du moi sont \u00e0 tous \u00e9gards limit\u00e9es, ch\u00e9tives et pr\u00e9caires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Il a pu vous arriver d&rsquo;apercevoir un insecte \u00e9tourdi s&rsquo;aventurant sur le bitume de la route au risque d&rsquo;\u00eatre an\u00e9anti, subitement et sans recours, par la moindre voiture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Physiquement, et devant l&rsquo;univers entier, sommes-nous quelque chose de plus que cet insecte, ou que tel brin d&rsquo;herbe que nous brisons sans m\u00eame l&rsquo;avoir distingu\u00e9 ? Sur le flanc de la montagne, ou m\u00eame simplement dans les foules humaines, notre corps devient vite imperceptible. Si l&rsquo;on y met quelque pens\u00e9e, c&rsquo;est une exp\u00e9rience troublante que de rechercher quelqu&rsquo;un dans une rue populeuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">En regard de l&rsquo;ensemble des connaissances humaines, le savoir de chacun de nous est ridicule, et ces connaissances ne sont elles-m\u00eames que des balbutiements au seuil d&rsquo;un formidable inconnu. La dur\u00e9e consciente que nous pouvons nous attribuer est rigoureusement nulle compar\u00e9e aux p\u00e9riodes g\u00e9ologiques et astronomiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Plus donc je m&rsquo;affirme, c&rsquo;est-\u00e0-dire plus je rentre en moi, dans mes minuscules fronti\u00e8res, et plus je me sens une pauvre chose entour\u00e9e de menaces innombrables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">D&rsquo;aucuns pourront objecter que s&rsquo;affirmer ce n&rsquo;est en aucune mani\u00e8re rentrer en soi. Objection sp\u00e9cieuse. En m&rsquo;affirmant, je me soude en quelque sorte \u00e0 mon propre contenu, j&rsquo;y adh\u00e8re avec force. Mon affirmation semble me projeter \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, mais c&rsquo;est une illusion. Je ne fais en r\u00e9alit\u00e9, que m&rsquo;attacher plus solidement \u00e0 moi-m\u00eame, m&rsquo;engager, si je puis dire, dans cette affirmation. Et je ne prends de satisfaction en elle que parce que j&rsquo;oublie momentan\u00e9ment tout ce qui la contredit. Elle devient ainsi l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;un absolu, une chose en soi. Mais un moment vient o\u00f9 je prends conscience de sa relativit\u00e9, o\u00f9 des comparaisons redoutables s&rsquo;imposent \u00e0 mon esprit. J&rsquo;avais pris plaisir \u00e0 d\u00e9tailler mes possessions, concentr\u00e9 sur elles, ne voyant plus qu&rsquo;elles. Et voici que tout \u00e0 coup, je me r\u00e9veille, je sors de mon r\u00eave confortable. Tout ce qui m&rsquo;appartient n&rsquo;est plus soudain qu&rsquo;un \u00eelot rapetiss\u00e9, presque invisible dans l&rsquo;oc\u00e9an des \u00eatres et des \u00e9v\u00e9nements. Et plus j&rsquo;ai adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 cet \u00eelot dans mon affirmation premi\u00e8re, plus je me sens rapetiss\u00e9 avec lui, confin\u00e9 en lui, dans la monstrueuse perspective qui, maintenant, se d\u00e9couvre \u00e0 mes yeux. En d&rsquo;autres termes, plus je me suis accroch\u00e9 \u00e0 mes possessions, plus je les ai revendiqu\u00e9es, lorsque je les apercevais isol\u00e9ment et, pour ainsi dire, en elles-m\u00eames, et plus je me sens emprisonn\u00e9 en elles d\u00e8s qu&rsquo;elles m&rsquo;apparaissent situ\u00e9es dans l&rsquo;infinie perspective du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Cela peut \u00eatre illustr\u00e9 par l&rsquo;histoire de ce riche Ath\u00e9nien \u00e0 qui un sage demandait, question embarrassante, de montrer, d&rsquo;abord sur la carte d&rsquo;Ath\u00e8nes, puis sur celle de l&rsquo;Europe, les grands domaines dont il \u00e9tait si fier. L&rsquo;humiliation du riche \u00e9tait en raison directe de son orgueil initial.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Cet exemple est repr\u00e9sentatif du double mouvement de la conscience qui se place tour \u00e0 tour au point de vue du riche Ath\u00e9nien et au point de vue du sage, qui passe du sentiment de ses richesses limit\u00e9es au sentiment de ses limites elles-m\u00eames. Et l&rsquo;intensit\u00e9 du second sentiment augmente en proportion de la complaisance avec laquelle on s&rsquo;est abandonn\u00e9 au premier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ainsi donc, mon affirmation initiale entra\u00eene par la suite un repli plus profond, une sorte d&rsquo;enfoncement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de mes propres limites. Or plus je m&rsquo;enfonce dans mon moi et plus tout ce qu&rsquo;il exclut, c&rsquo;est-\u00e0-dire le non-moi devient terrible. En d&rsquo;autres termes, plus je m&rsquo;affirme et plus je m&rsquo;isole et plus je prends peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">C&rsquo;est cette peur secr\u00e8te, tapie en nous, cette peur ins\u00e9parable de la soi-conscience, cette peur qui suit le moi comme son ombre, que Krishnamurti appelle la peur fondamentale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">J&rsquo;ai dit peur secr\u00e8te. Je pourrais dire peur scell\u00e9e. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment de notre psychologie qui nous \u00e9chappe le plus, qui est le plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment refoul\u00e9. Nous verrons par la suite que toutes les activit\u00e9s individuelles et sociales ont \u00e9t\u00e9 organis\u00e9es de mani\u00e8re \u00e0 la recouvrir, \u00e0 l&rsquo;apaiser. Rares sont les moments o\u00f9 nous ressentons sa pr\u00e9sence aigu\u00eb et bouleversante. Alors elle nous tord les entrailles et nous brise. On ne rencontre gu\u00e8re cette \u00e9pouvante vitale qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;incidents impr\u00e9vus, lorsque plane, par exemple, la menace d&rsquo;une mort imm\u00e9diate ou lorsque sortant d&rsquo;un horrible cauchemar, on n&rsquo;a pas encore eu le temps de se ressaisir. On peut aussi en \u00e9prouver le frisson en \u00e9voquant un de ces affreux bombardements a\u00e9riens, au cours desquels chaque point de l&rsquo;espace devient un p\u00e9ril.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">D&rsquo;aucuns diront volontiers: \u00ab Mais vous vous trompez, je n&rsquo;ai pas peur \u00bb. S&rsquo;ils veulent entendre par l\u00e0 qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas actuellement peur, consciemment peur, ils peuvent avoir raison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Cependant, tant qu&rsquo;un \u00eatre est limit\u00e9 sous quelque rapport essentiel, il n&rsquo;est pas difficile d&rsquo;imaginer des circonstances qui feraient appara\u00eetre en lui une peur v\u00e9cue et profonde. On peut donc dire que si la peur n&rsquo;est pas toujours active, consciente, dans l&rsquo;individu, il la contient n\u00e9anmoins en permanence \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat potentiel. En un mot, du fait que l&rsquo;individu se per\u00e7oit, et il ne peut se percevoir que comme une chose limit\u00e9e, la peur est l\u00e0, qu&rsquo;il la ressente ou non. Je veux dire: ses racines sont l\u00e0, qui ne demandent que des circonstances propices pour s&rsquo;\u00e9panouir. Si, au lieu de me sentir limit\u00e9 dans l&rsquo;espace, la force et la dur\u00e9e, je me savais tout-puissant, omnipr\u00e9sent, indestructible, \u00e9ternel, comment et de quoi pourrais-je avoir peur ? Il n&rsquo;est donc pas douteux que la peur ne soit l&rsquo;ombre port\u00e9e, l&rsquo;ombre fatale de la limitation consciente. L&rsquo;une et l&rsquo;autre sont d\u00e8s lors indissociables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Il est m\u00eame possible d&rsquo;affirmer plus et de dire que la soi-conscience est toujours accompagn\u00e9e, en fait, d&rsquo;une peur vague situ\u00e9e, pour ainsi dire, \u00e0 la limite de l&rsquo;observation. Cela ressemble \u00e0 une sorte de pressentiment obscur et subtil. On a sourdement conscience qu&rsquo;il pourra toujours surgir quelque chose ou quelqu&rsquo;un qui mettra notre s\u00e9curit\u00e9 ou nos ambitions en p\u00e9ril. Et m\u00eame quand nous crions tr\u00e8s fort que nous ne redoutons rien, nous n&rsquo;enflons la voix que pour essayer de couvrir le chuchotement inquiet qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve du plus profond de notre c\u0153ur. L&rsquo;esp\u00e8ce de contentement que nous \u00e9prouvons en retrouvant les choses qui nous sont famili\u00e8res est comme la r\u00e9ponse apaisante \u00e0 une angoisse secr\u00e8te, l&rsquo;angoisse que l&rsquo;univers, cette pr\u00e9sence pour nous monstrueuse, ne vienne soudainement \u00e0 bouger. Si donc nous observions plus attentivement notre vie, nous verrions que nous vivons sans cesse dans l&rsquo;ombre d&rsquo;une peur insidieuse et informul\u00e9e qui empoisonne imperceptiblement toutes nos d\u00e9marches et imprime \u00e0 nos gestes les plus assur\u00e9s un tremblement qui nous \u00e9chappe \u00e0 nous-m\u00eames; nous verrions qu&rsquo;un halo d&rsquo;\u00e9pouvante aur\u00e9ole presqu&rsquo;invisiblement toutes nos pens\u00e9es et tous nos actes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">La peur fondamentale donne naissance \u00e0 la hantise de la s\u00e9curit\u00e9. Identifi\u00e9e \u00e0 ce moi fragile, d\u00e9risoire, la conscience individuelle tremble pour son destin. Toutes ses d\u00e9marches sont une poursuite incessante des moyens par lesquels elle va pouvoir prot\u00e9ger cet \u00e9difice microscopique et menac\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous voici parvenu au troisi\u00e8me maillon d&rsquo;une cha\u00eene de causes et d&rsquo;effets. Nous sommes partis de l&rsquo;affirmation limit\u00e9e, qui est la condition du moi. Nous avons vu que cette affirmation donnait naissance \u00e0 la peur fondamentale et que celle-ci \u00e0 son tour engendrait la poursuite de la s\u00e9curit\u00e9 individuelle. Retenez bien cet encha\u00eenement et allons plus avant dans notre analyse. Comment l&rsquo;individu va-t-il s&rsquo;efforcer de r\u00e9aliser sa propre s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Sa r\u00e9action naturelle \u00e0 cet \u00e9gard, r\u00e9action qui n&rsquo;est pas forc\u00e9ment intelligente, va \u00eatre d&rsquo;essayer de contr\u00f4ler le non-moi, le milieu, les circonstances; de se subordonner les choses m\u00eames qu&rsquo;il redoute, de les faire passer du camp qui menace dans le camp menac\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ainsi donc nous allons arriver logiquement \u00e0 un r\u00e9sultat paradoxal: la peur fondamentale, inh\u00e9rente \u00e0 la soi-conscience va subir une sorte de retournement apparent et prendre la forme d&rsquo;une affirmation conqu\u00e9rante, d&rsquo;une volont\u00e9 possessive. Elle va se muer en un pseudo-courage et nous voyons ainsi que l&rsquo;affirmation fr\u00e9n\u00e9tique est le revers d&rsquo;une peur cach\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">La constatation primitive : \u00ab\u00a0Je suis moi, je ne suis pas autrui \u00bb, la conscience de s\u00e9paration et de limite a d\u00e9clench\u00e9 le m\u00e9canisme d&rsquo;expansion du moi, l&rsquo;avidit\u00e9, le d\u00e9sir.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\" lang=\"fr-CA\">(\u00e0 suivre)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">(Revue Spiritualit\u00e9. No 41-42. Avril-Mai 1948)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">(Suite et fin)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Voulez-vous maintenant que nous suivions le moi dans son effort de possession, d&rsquo;appropriation, et presque tout l&rsquo;effort humain est un effort d&rsquo;appropriation ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous allons voir cet effort s&rsquo;exercer dans le temps et dans l&rsquo;espace, et nous allons essayer de mettre en lumi\u00e8re les cons\u00e9quences de cet effort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Consid\u00e9rons en premier lieu l&rsquo;expansion dans l&rsquo;espace. Elle aura deux aspects: d&rsquo;une part l&rsquo;expansion positive, d&rsquo;autre part l&rsquo;arr\u00eat ou la r\u00e9duction des expansions contraires. Examinons l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre ces deux points.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;expansion positive s&rsquo;exprimera par l&rsquo;accumulation d&rsquo;objets physiques, ces objets pouvant \u00eatre, dans la possession sexuelle, des \u00eatres vivants. Elle comportera aussi la recherche d&rsquo;appuis \u00e9motionnels: amiti\u00e9s, amours, faveur d&rsquo;autrui. Intellectuellement, elle prendra la forme d&rsquo;une soif de connaissances, d&rsquo;\u00e9rudition. Elle sera \u00e0 la fois quantitative et qualitative. On verra par exemple l&rsquo;homme s&rsquo;efforcer de conqu\u00e9rir des titres spirituels, ou pr\u00e9tendus tels, apr\u00e8s qu&rsquo;il aura amass\u00e9 des possessions mat\u00e9rielles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette expansion directe, imm\u00e9diate, trouve bien vite ses limites. L&rsquo;homme met alors en \u0153uvre un syst\u00e8me d&rsquo;extension indirect \u00e0 grand rendement, un syst\u00e8me d&#8217;emprise intellectuel dont 1a pi\u00e8ce ma\u00eetresse est l&rsquo;autorit\u00e9. Par l&rsquo;autorit\u00e9, on s&#8217;empare du vouloir d&rsquo;autrui et par l\u00e0 de son pouvoir. En s&#8217;emparant ainsi de l&rsquo;esprit des autres on man\u0153uvre tous leurs biens comme si l&rsquo;on en disposait personnellement : l&rsquo;amoureuse pour qui un homme se tue est presque ridicule devant le dictateur qui a le pouvoir de vie ou de mort sur des foules monstrueuses. Notons encore une forme d&rsquo;extension id\u00e9ale qui ne s&rsquo;accompagne pas d&rsquo;autorit\u00e9 exerc\u00e9e. C&rsquo;est le sentiment de famille, de classe, de race, de patrie. Selon le mot de quelqu&rsquo;un \u00ab\u00a0le moi s&rsquo;agrandit jusqu&rsquo;\u00e0 devenir le nous\u00a0\u00bb. Assez sottement, le national moyen se voit comme nimb\u00e9 de l&rsquo;\u00e9clat des gloires de sa contr\u00e9e. S&rsquo;il est Fran\u00e7ais, il se croit en quelque mesure Pasteur ou Napol\u00e9on, Comme l&rsquo;a dit Suar\u00e8s, il s&rsquo;exalte par procuration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces indications sur l&rsquo;expansion positive seront je crois suffisantes. Nous en arrivons maintenant \u00e0 l\u2019arr\u00eat ou \u00e0 la r\u00e9duction des expansions contraires. Nous trouverons sous cette rubrique\ttout ce qui st\u00e9rilise l&rsquo;effort ou la puissance d\u2019autrui, \ttout ce qui conduit \u00e0 des tr\u00eaves permettant de pr\u00e9parer les offensives futures. Signalons d&rsquo;abord la morale conventionnelle. Selon la remarque spirituelle de Krishnamurti, on fait toujours des morales pour autrui. Puis voici l&rsquo;obscurantisme, avec ses formes multiples. Il est \u00e0 la fois le revers et le compl\u00e9ment de l&rsquo;autorit\u00e9. Citons enfin la tol\u00e9rance par laquelle nous demandons au voisin de respecter nos petites constructions imb\u00e9ciles, \u00e0 charge de r\u00e9ciprocit\u00e9. Cette tol\u00e9rance, indiff\u00e9rente \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;est ce que j&rsquo;appelais tr\u00eave tout \u00e0 l&rsquo;heure. A la tol\u00e9rance on pourrait joindre \u00e0 certains \u00e9gards la notion l\u00e9gale de propri\u00e9t\u00e9. Car si la propri\u00e9t\u00e9 consacre les possessions personnelles, elle limite \u00e9galement l&rsquo;avidit\u00e9 d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l&rsquo;on envisage l&rsquo;extension d&rsquo;un point de vue purement int\u00e9rieur, elle devient la recherche d&rsquo;un sentiment d&rsquo;intensit\u00e9, de puissance int\u00e9rieure. Et l&rsquo;arr\u00eat des expansions contraires devient dans cet ordre d&rsquo;id\u00e9es le rejet du doute, la fuite des \u00e9tats d\u00e9pressifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Apr\u00e8s l&rsquo;espace, abordons le temps. L\u00e0, l&rsquo;expansion rev\u00eat la forme d&rsquo;un d\u00e9sir de prolongation dans la dur\u00e9e qui s&rsquo;exprime par un triple effort: effort de prolongation directe, effort de prolongation id\u00e9ale, effort de prolongation par r\u00e9sistance au changement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;effort de prolongation directe s&rsquo;exprime par l&rsquo;accumulation de mat\u00e9riaux en vue de la dur\u00e9e: objets, argent, etc&#8230; ; par le conformisme qui d\u00e9tourne de soi les menaces sociales; par la cr\u00e9ation des morales qui jouent ici le m\u00eame r\u00f4le que dans l&rsquo;extension spatiale D&rsquo;ailleurs, et nous aurons d&rsquo;autres occasions de le voir, la distinction de l&rsquo;expansion temporelle et de l&rsquo;expansion spatiale n&rsquo;a rien d&rsquo;absolu. C&rsquo;est une simple commodit\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;effort de prolongation id\u00e9ale s&rsquo;exprime par l&rsquo;identification de l&rsquo;individu \u00e0 des entit\u00e9s collectives ou \u00e0 des notions abstraites auxquelles on attribue une vie indestructible. Dans un livre intitul\u00e9, je crois, \u00ab Les Raisons du Nationalisme \u00bb, Barr\u00e9s a tr\u00e8s bien d\u00e9gag\u00e9 le sens de cet effort. Si je me pense isol\u00e9ment, a-t-il \u00e9crit en substance, je m&rsquo;apparais comme une sorte d&rsquo;\u00e9clair dans la dur\u00e9e. En adh\u00e9rant \u00e0 la nation, en m&rsquo;int\u00e9grant en quelque sorte dans sa permanence, j\u2019ai le sentiment de me prolonger en elle. Ce que Barr\u00e9s disait de la nation, on peut le r\u00e9p\u00e9ter de la famille, du parti, de la race, de la religion. C&rsquo;est encore valable pour la tradition. Dieu m\u00e9rite une mention sp\u00e9ciale: Il est le Moi des moi, celui qui a r\u00e9ussi la double expansion spatio-temporelle. En se nichant en lui, le fid\u00e8le esp\u00e8re atteindre l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 par procuration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Passons maintenant \u00e0 la prolongation par r\u00e9sistance au changement. \u00catre conscient de soi, c&rsquo;est se conna\u00eetre comme une chose particuli\u00e8re, singuli\u00e8re. La soi-conscience, a dit Krishnamurti, est du particulier. Or, les choses particuli\u00e8res sont soumises au devenir. On les voit na\u00eetre, cro\u00eetre, atteindre un point culminant puis d\u00e9cliner et mourir. Et l&rsquo;homme qui se voit lui-m\u00eame \u00e0 leur image, en arrive associer dans sa pens\u00e9e l&rsquo;id\u00e9e de changement aux id\u00e9es de mort et de destruction. Ainsi tout changement qui survient dans son \u00eatre est ressenti par lui comme un sombre avertissement. Pour les Grecs, \u00e9ternit\u00e9 et immobilit\u00e9 \u00e9taient pratiquement synonymes. Les \u00e9toiles \u00e9taient immortelles et divines parce que les figures des constellations \u00e9taient invariables&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme, obs\u00e9d\u00e9 par l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance de la mort, va donc se mettre \u00e0 la recherche d&rsquo;une permanence statique, d&rsquo;une d\u00e9finition stable que rien ne pourra mettre en \u00e9chec, qui prendra \u00e0 ses yeux la consistance d&rsquo;un absolu. Et il va essayer de se transformer en cet absolu, de donner \u00e0 son moi un caract\u00e8re immortel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En fait d&rsquo;immortalit\u00e9, il n&rsquo;atteindra, au prix de disciplines violentes, qu&rsquo;un durcissement terrible. Il s&rsquo;\u00e9tranglera, il \u00e9touffera en lui toute spontan\u00e9it\u00e9, toute fra\u00eecheur, et progressera lentement vers la cristallisation d\u00e9finitive. Son c\u0153ur cessera litt\u00e9ralement de battre, son esprit subira une sorte de p\u00e9trification dogmatique, cependant qu&rsquo;il deviendra l&rsquo;esclave de tous ceux qui lui promettront cette dur\u00e9e ind\u00e9finie \u00e0 laquelle d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment il aspire. Nous touchons l\u00e0 une des racines les plus profondes de l&rsquo;autorit\u00e9 subie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u00e9pit de tous ses efforts vers une condition immuable, l&rsquo;individu s&rsquo;interroge avec angoisse. Cette chose immortelle qu&rsquo;il d\u00e9sire, est-ce sa conscience banale ? H\u00e9las ! Si fortement qu&rsquo;il la veuille corseter, elle n&rsquo;est que fluctuations. De plus le sommeil, la syncope lui imposent des \u00e9clipses \u00e9videntes. Il va chercher quelque chose d&rsquo;invariable au-del\u00e0 de ces mouvements incessants et de ces interruptions. Alors il imagine \u2014 ou plut\u00f4t on imagine pour lui \u2014 un noyau permanent et abstrait, une \u00e2me substantielle, dont la conscience vulgaire est l&rsquo;expression intermittente. Et, avec l&rsquo;\u00e2me, voici Dieu et ses interpr\u00e8tes infaillibles, les cr\u00e9dos et l&rsquo;exploitation religieuse; tout cela est entretenu par la soif de l&rsquo;immortalit\u00e9 individuelle. Voici la foi et la haine du doute, du doute qui cr\u00e9e le sentiment que le moi est un assemblage mal fait, incoh\u00e9rent et pr\u00e9caire. L&rsquo;individu m\u00e9canis\u00e9 s&rsquo;endort dans son r\u00eave de survie statique et de permanence&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous avons pass\u00e9 en revue les principaux aspects de l&rsquo;expansion du moi dans l&rsquo;espace et dans le temps. Nous allons maintenant examiner les cons\u00e9quences g\u00e9n\u00e9rales de cette double expansion. Notre examen sera bref. D&rsquo;une part, en effet, nous avons d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9, chemin faisant, un certain nombre de r\u00e9sultats et, d&rsquo;autre part, ceux que nous n&rsquo;avons pas encore consid\u00e9r\u00e9s s&rsquo;imposent \u00e0 nous quotidiennement avec une douloureuse \u00e9vidence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Selon la remarque de Krishnamurti, la recherche de la s\u00e9curit\u00e9 personnelle par les possessions engendre l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale et la douleur. On se rend compte ais\u00e9ment de la v\u00e9rit\u00e9 de cette remarque. Si mon voisin est dans la d\u00e9tresse, cela ne concerne pas ma s\u00e9curit\u00e9 personnelle et je me d\u00e9sint\u00e9resse de lui. Je contribuerai m\u00eame \u00e0 son malheur si j&rsquo;esp\u00e8re en tirer quelque profit. Et la r\u00e9ciproque est vraie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;attitude possessive cr\u00e9e un immense esclavage, r\u00e9sum\u00e9 par cette phrase de Krishnamurti: \u00ab <em>Vous \u00eates devenus les esclaves de tout ce que vous avez conquis<\/em> \u00bb. Elle suscite une concurrence haineuse entre les individus. Le plus faible est exploit\u00e9 par le plus fort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">C&rsquo;est d&rsquo;abord l&rsquo;exploitation physique qui cr\u00e9e \u00e0 un p\u00f4le l&rsquo;accumulation des biens mat\u00e9riels et \u00e0 l&rsquo;autre p\u00f4le la mis\u00e8re et tout son cort\u00e8ge de douleurs. La cupidit\u00e9 conduit au meurtre : meurtre individuel et surtout meurtres collectifs qui sont la forme morale d&rsquo;extension et de survie des nationalismes et des imp\u00e9rialismes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis vient l&rsquo;exploitation \u00e9motionnelle qui trouve son expression dans les tourments, les violences et les tyrannies de l&rsquo;amour possessif, dans la jalousie sanglante, les amiti\u00e9s exclusives. Enfin, nous trouvons l&rsquo;exploitation intellectuelle et spirituelle. Elle se traduit par tous les m\u00e9faits de l&rsquo;autorit\u00e9, par l&rsquo;obscurantisme, la standardisation des individus, l&rsquo;ab\u00eatissement des masses: religieux, culturel, politique, les luttes pour le pouvoir intellectuel, la mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart du talent ou du g\u00e9nie par les gens en place, etc&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout cela ne date pas d&rsquo;hier et toute l&rsquo;histoire n&rsquo;est qu&rsquo;une longue suite de violences, de stupidit\u00e9s et d&rsquo;horreurs. De si\u00e8cle en si\u00e8cle, les clameurs, les implorations de l&rsquo;humanit\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e ont mont\u00e9 vers les nues. Et l&rsquo;individu, \u00e9pouvant\u00e9 de ses propres forfaits, des r\u00e9sultats monstrueux de ses valeurs possessives, s&rsquo;est efforc\u00e9 de d\u00e9velopper tout un syst\u00e8me de contre-valeurs. C&rsquo;est ainsi que l&rsquo;on a vu surgir des conceptions morales r\u00e9put\u00e9es altruistes, des id\u00e9es de renoncement et de sacrifice qui paraissent s&rsquo;opposer au mouvement naturel d&rsquo;expansion du moi. Cette apparence est-elle fond\u00e9e ? Examinons quelques exemples.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">On s&rsquo;est extasi\u00e9 sur le patriote qui se sacrifie \u00e0 son pays. Si l&rsquo;on y regarde de pr\u00e8s, on voit qu&rsquo;il ne fait que payer les frais d&rsquo;une affirmation agrandie et plus subtile. Son amour pour sa contr\u00e9e a pour revers une tranquille cruaut\u00e9 pour le reste du genre humain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Et puisque les nations ne sont en somme que des bandes arm\u00e9es, sa fin est analogue \u00e0 celle d&rsquo;un meurtrier crapuleux. Cependant, par la fiction du patriotisme, l&rsquo;assassinat devient une vertu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ce qui vient d&rsquo;\u00eatre dit de la patrie s&rsquo;applique sans grand changement \u00e0 la famille qui est la cellule primaire de l&rsquo;exploitation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Que penser de la pr\u00e9tendue g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des philanthropes ? Apr\u00e8s un ramassage impudent des biens de ce monde, le riche craint de s&rsquo;\u00eatre d\u00e9pouill\u00e9 de biens spirituels ou de l&rsquo;estime d&rsquo;autrui, qui sont des possessions d&rsquo;une autre sorte. Pour les reconqu\u00e9rir, il se met \u00e0 r\u00e9pandre ce qu&rsquo;il avait accumul\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab <em>C&rsquo;est une grande illusion<\/em>, dira Krishnamurti, <em>de vouloir \u00eatre riche pour faire du bien en aidant les autres. Le tort qui a \u00e9t\u00e9 commis en amassant des richesses ne peut \u00eatre r\u00e9par\u00e9 par aucune charit\u00e9. L&rsquo;argent \u00e9tant une forme du pouvoir, aider les autres c&rsquo;est simplement exercer ce pouvoir<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On exalte le d\u00e9vouement des petites s\u0153urs des pauvres. Ces saintes filles flattent la r\u00e9volte des affam\u00e9s. C&rsquo;est une des formes d&rsquo;exploitation les plus difficiles \u00e0 d\u00e9masquer. Elle a d\u00fb inspirer \u00e0 Krishnamurti cette r\u00e9flexion : \u00ab <em>Les \u00c9glises qui se disent spirituelles encouragent les riches, elles encouragent donc aussi les pauvres \u00e0 rester pauvres<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">L&rsquo;on peut dire aussi avec Krishnamurti que l&rsquo;amour, tel que la plupart des hommes le connaissent n&rsquo;est qu&rsquo;une prison subtile, une exploitation r\u00e9ciproque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">L&rsquo;humilit\u00e9 consciente, j&rsquo;insiste sur le mot consciente, n&rsquo;est qu&rsquo;une forme raffin\u00e9e d&rsquo;orgueil. Cette humilit\u00e9 \u00e9tant consid\u00e9r\u00e9e comme un bien, la poss\u00e9der consciemment c&rsquo;est se donner un nouveau titre secret d&rsquo;orgueil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">On peut r\u00e9p\u00e9ter de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme et de l&rsquo;altruisme conscient ce qui vient d&rsquo;\u00eatre dit de l&rsquo;orgueil et de l&rsquo;humilit\u00e9 consciente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons d\u00e9j\u00e0 eu l&rsquo;occasion de noter le r\u00f4le protecteur des morales. Des gens bien intentionn\u00e9s, voulant rem\u00e9dier \u00e0 la concurrence meurtri\u00e8re qui s\u00e9vit entre les hommes, pr\u00eachent un id\u00e9al d&rsquo;union. Mais comme je l&rsquo;\u00e9crivais \u00e0 l&rsquo;un d&rsquo;eux: \u00ab <em>La question n&rsquo;est pas d&rsquo;\u00e9prouver un sentiment d&rsquo;union avec les autres, mais de parvenir \u00e0 la connaissance vraie de soi. Tant que vous vous sentirez vous, les autres vous appara\u00eetront autres, c&rsquo;est in\u00e9vitable. Et votre sentiment d&rsquo;union sera un masque vain. Vous ne ferez que recouvrir d&rsquo;un nuage \u00e9motionnel fabriqu\u00e9 la notion secr\u00e8te et tenace de votre s\u00e9paration d&rsquo;avec autrui<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">En r\u00e9sum\u00e9, dans la plupart des cas, il n&rsquo;y a pas renoncement v\u00e9ritable mais seulement un transfert, un passage d&rsquo;une forme d&rsquo;appropriation et de s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 une forme plus subtile d&rsquo;appropriation et de s\u00e9curit\u00e9. On passe d&rsquo;un compartiment \u00e0 l&rsquo;autre sur l&rsquo;\u00e9chiquier des valeurs possessives et l&rsquo;on s&rsquo;imagine avoir fait un grand progr\u00e8s. En r\u00e9alit\u00e9, on demeure dans la m\u00eame condition essentielle. Comme l&rsquo;expansion du moi, n\u00e9e d&rsquo;un d\u00e9sir de s\u00e9curit\u00e9, cr\u00e9e l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 sociale, on a d\u00e9velopp\u00e9 une morale, en apparence oppos\u00e9e \u00e0 cette expansion mais, qui n&rsquo;est encore qu&rsquo;une recherche de s\u00e9curit\u00e9. C&rsquo;est l\u00e0 le grand pi\u00e8ge des valeurs oppos\u00e9es ou, plus simplement, des oppos\u00e9s. L&rsquo;illusion des oppos\u00e9s est un des points fondamentaux de l&rsquo;enseignement de Krishnamurti. Nous aurons l&rsquo;occasion d&rsquo;y revenir. Indiquons toutefois d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent que le passage d&rsquo;un oppos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre, bien que d\u00e9pourvu de valeur fondamentale, aboutit \u00e0 des contradictions pratiques. Du point de vue de l&rsquo;accumulation de l&rsquo;argent, le riche en devenant philanthrope d\u00e9fait son premier travail. Les contradictions de cette esp\u00e8ce sont innombrables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous allons maintenant laisser de c\u00f4t\u00e9 les r\u00e9sultats g\u00e9n\u00e9raux de l&rsquo;expansion du moi pour consid\u00e9rer attentivement les modes et les cons\u00e9quences individuelles de cette expansion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La tendance possessive de l&rsquo;individu ne s&rsquo;exprime pas simultan\u00e9ment dans toutes les directions. Pratiquement, le d\u00e9sir se sp\u00e9cialise et choisit un objectif particulier. Supposons que cet objectif soit atteint. L&rsquo;individu contemple ses limites \u00e9largies, et se trouve ramen\u00e9 au point de d\u00e9part. Il est toujours le m\u00eame domaine ferm\u00e9 dans l&rsquo;univers immense. La dimension, la forme du domaine peuvent changer, l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;isolement, de s\u00e9paration, subsiste et c&rsquo;est cela le point central. Au surplus, si grande que puisse \u00eatre, relativement, l&rsquo;extension des limites individuelles, elle demeure, au point de vue absolu litt\u00e9ralement inexistante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame apr\u00e8s une vie d&rsquo;efforts enrag\u00e9s, les conqu\u00eates de l&rsquo;individu dans l&rsquo;espace et dans le temps, sont, au regard de l&rsquo;univers, imperceptibles. Je n&rsquo;ai pas besoin de rappeler les limites naturelles qui nous sont impos\u00e9es. La simple appropriation des connaissances humaines est rendue impossible par le fait que ces connaissances sont une cr\u00e9ation incessante. Elles s&rsquo;accroissent dans le moment m\u00eame o\u00f9 on les assimile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ainsi donc, quoi que l&rsquo;homme puisse faire, le probl\u00e8me demeure entier. Nous sommes partis de la soi-conscience. Nous avons vu que cette soi-conscience cr\u00e9ait la peur fondamentale, laquelle engendrait \u00e0 son tour la hantise de la s\u00e9curit\u00e9. De cette derni\u00e8re, nous avons vu surgir l&rsquo;avidit\u00e9. Le m\u00e9canisme de l&rsquo;expansion du moi s&rsquo;est trouv\u00e9 d\u00e9clench\u00e9, conduisant l&rsquo;homme \u00e0 des possessions nouvelles. Et voici qu&rsquo;apr\u00e8s avoir \u00e9treint ces possessions, l&rsquo;individu s&rsquo;aper\u00e7oit que, fondamentalement, il n&rsquo;est pas sorti de sa condition initiale. Nous sommes en pr\u00e9sence d&rsquo;un cycle. Soi-conscience, peur fondamentale, recherche de la s\u00e9curit\u00e9, avidit\u00e9, possession, sont les articulations d&rsquo;un m\u00e9canisme circulaire. Et ce m\u00e9canisme une fois lanc\u00e9, continue ind\u00e9finiment. Krishnamurti l&rsquo;appelle \u00ab processus du moi \u00bb (I process) et le qualifie d&rsquo;auto-actif pour exprimer la propri\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;il a d&rsquo;engendrer lui-m\u00eame son propre mouvement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab <em>Vous voyez<\/em>, dit Krishnamurti, <em>quelque chose qui vous attire, vous le d\u00e9sirez et vous le poss\u00e9dez. Ainsi se trouve \u00e9tabli ce processus de perception, d\u00e9sir et acquisition. Ce processus se maintient de lui-m\u00eame ind\u00e9finiment. Il est auto-actif. La flamme se maintient elle-m\u00eame par sa propre chaleur, et la chaleur elle-m\u00eame est la flamme. Exactement de la m\u00eame mani\u00e8re le moi se maintient lui-m\u00eame par le besoin, les tendances et l&rsquo;ignorance<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette r\u00e9duction du moi \u00e0 un processus cyclique qui se reforme sans cesse, qui rena\u00eet \u00e0 chaque instant de ses propres r\u00e9sultats, est \u00e0 mon sens l&rsquo;une des id\u00e9es centrales du message de Krishnamurti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette id\u00e9e est d&rsquo;une port\u00e9e immense. Indiquons d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent quelques-unes de ses cons\u00e9quences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On voit qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 des m\u00e9taphysiques et des th\u00e9ologies, Krishnamurti refuse au moi tout caract\u00e8re substantiel, tout principe d&rsquo;immortalit\u00e9 ou de dur\u00e9e. Ce moi n&rsquo;est pas pour lui une entit\u00e9, une permanence intrins\u00e8que, mais, au contraire, un simple encha\u00eenement ph\u00e9nom\u00e9nal, une sorte de tourbillon \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et, au regard de la substance, une irr\u00e9alit\u00e9. \u00ab <em>C&rsquo;est<\/em>, d\u00e9clare-t-il, <em>une bulle qui est vite crev\u00e9e<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, va-t-on lui objecter, toutes les activit\u00e9s individuelles et sociales d\u00e9montrent que le moi est un fait. \u00ab <em>Bien que ce soit un fait<\/em>, r\u00e9pond-il, <em>c&rsquo;est pourtant une illusion<\/em>. \u00bb R\u00e9ponse paradoxale et judicieuse \u00e0 la fois. Il est, en effet, au pouvoir de l&rsquo;homme de pr\u00eater une vie concr\u00e8te aux fant\u00f4mes ignorants qu&rsquo;il con\u00e7oit. Il lui appartient d&rsquo;incarner dans ses actes, d&rsquo;animer de son \u00e9nergie, les conceptions les plus absurdes. Il devient ce qu&rsquo;il croit \u00eatre et conf\u00e8re ainsi sa propre r\u00e9alit\u00e9 objective aux fictions de son esprit. C&rsquo;est, pourrait-on dire, le myst\u00e8re de l&rsquo;incarnation du moi. C&rsquo;est aussi le secret de la puissance des mythes, puissance qui \u00e9clipse en maintes occasions celle des personnages vivants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous avons d\u00e9couvert l&rsquo;existence d&rsquo;un m\u00e9canisme circulaire, ou plut\u00f4t d&rsquo;un m\u00e9canisme tournant puisque les m\u00eames ph\u00e9nom\u00e8nes cycliques se reproduisent sans arr\u00eat. D&rsquo;un terme \u00e0 l&rsquo;autre, il y a transfert permanent d&rsquo;une impulsion motrice. De ce fait, un m\u00eame terme est, tour \u00e0 tour, animateur et anim\u00e9, cause et effet. De plus, si l&rsquo;on consid\u00e8re deux moments du processus s\u00e9par\u00e9s par une r\u00e9volution enti\u00e8re, on voit que chaque terme peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme sa propre cause puisque le mouvement, parti de ce terme, y revient apr\u00e8s un tour complet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces propri\u00e9t\u00e9s sont inh\u00e9rentes \u00e0 la notion de cha\u00eene causale ferm\u00e9e. Elles s&rsquo;\u00e9loignent beaucoup de celles que l&rsquo;on observe et que l&rsquo;on pourrait appeler \u00ab\u00a0la causalit\u00e9 de la ligne droite \u00bb. Celle-ci, dont la simplicit\u00e9 logique est s\u00e9duisante, postule une cause unique, une cause simple, permanente en elle-m\u00eame et produisant une s\u00e9rie d&rsquo;effets dans un ordre descendant. Cette derni\u00e8re conception qui s&rsquo;accorde, semble-t-il, avec les vues cart\u00e9siennes, nous est tr\u00e8s famili\u00e8re. Elle s&rsquo;exprime dans la tendance de l&rsquo;esprit \u00e0 rechercher pour chaque \u00e9v\u00e9nement une cause unique et sp\u00e9cifique, tendance qui donne naissance \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e innombrable des sp\u00e9cialistes et des experts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il r\u00e9sulte des consid\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes que dans un processus cyclique, au contraire, il n&rsquo;existe pas \u00e0 proprement parler de cause sp\u00e9cifique, mais plut\u00f4t un mouvement qui s&rsquo;entretient de lui-m\u00eame, une auto-activit\u00e9. C&rsquo;est un point que l&rsquo;on ne devra jamais perdre de vue si l&rsquo;on veut comprendre vraiment la pens\u00e9e de Krishnamurti. Autrement on s&rsquo;imaginera d\u00e9couvrir \u00e0 tout instant des contradictions fant\u00f4mes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Par exemple, quand on veut r\u00e9sumer l&rsquo;essentiel de l&rsquo;analyse krishnamurtienne, on est amen\u00e9 de parler de d\u00e9sir ou de peur, dans un sens g\u00e9n\u00e9ral. C&rsquo;est un langage commode pour faire saisir un encha\u00eenement, mais il ne faut pas oublier que dans l&rsquo;examen des \u00e9v\u00e9nements concrets, ce sont des d\u00e9sirs particuliers et des peurs particuli\u00e8res qu&rsquo;il faut prendre en consid\u00e9ration. Sinon, on aboutirait \u00e0 des m\u00e9prises grossi\u00e8res. Il n&rsquo;y a certes, rien d&rsquo;absurde \u00e0 pr\u00e9tendre qu&rsquo;un d\u00e9sir d\u00e9termin\u00e9 engendre une certaine peur et que cette peur, \u00e0 son tour, suscite un nouveau d\u00e9sir. Or, en exprimant cela sous une forme g\u00e9n\u00e9rale, on semblera dire que le d\u00e9sir est \u00e0 la fois la cause et l&rsquo;effet de la peur, et d&rsquo;aucuns penseront voir l\u00e0 une contradiction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ce n&rsquo;en est pas une, je viens de le montrer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces r\u00e9flexions vont me donner l&rsquo;occasion de r\u00e9pondre par avance \u00e0 une objection, que plusieurs seraient tent\u00e9s de me faire: \u00ab\u00a0Vous faites proc\u00e9der le d\u00e9sir, me diraient-ils, de la peur fondamentale. Or, selon les apparences, le d\u00e9sir ou, si l&rsquo;on veut, la pouss\u00e9e vitale, est une r\u00e9alit\u00e9 primitive ant\u00e9rieure \u00e0 la peur fondamentale. Dans ces conditions, n&rsquo;\u00eates-vous pas en train de prendre la cause pour l&rsquo;effet, de renverser l&rsquo;ordre des termes. \u00bb Une telle accusation est illusoire. Je n&rsquo;ai jamais dit, en effet, que la soi-conscience, qui engendre la peur fondamentale f\u00fbt, elle-m\u00eame une notion primitive. Elle est le r\u00e9sultat d&rsquo;une \u00e9volution historique dont l&rsquo;origine est imm\u00e9moriale. Et si quelque pouss\u00e9e vitale est \u00e0 la base de tout ce d\u00e9veloppement, il ne faut pas nous \u00e9tonner de la retrouver subtilement incluse dans la soi-conscience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame Krishnamurti pourra dire tour \u00e0 tour, que l&rsquo;attitude possessive engendre la peur ou que la peur engendre l&rsquo;attitude possessive. Comprises comme elles doivent l&rsquo;\u00eatre, c&rsquo;est-\u00e0-dire relativement \u00e0 un processus cyclique, dans lequel il n&rsquo;y a, en quelque sorte ni avant, ni arri\u00e8re<sup><a href=\"#sdfootnote1sym\"><sup>1<\/sup><\/a><\/sup>, ces deux assertions sont \u00e9galement vraies et, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de ce que pourrait croire un logicien classique, elles n&rsquo;impliquent aucune contradiction<sup><a href=\"#sdfootnote2sym\"><sup>2<\/sup><\/a><\/sup>. Il y a l\u00e0, et je demande qu&rsquo;on y prenne garde, toute une mentalit\u00e9 \u00e0 acqu\u00e9rir, mentalit\u00e9 inaccoutum\u00e9e et assez souple pour \u00e9chapper \u00e0 d&rsquo;apparentes \u00e9quivoques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il importe aussi de marquer au moins sommairement, la diff\u00e9rence entre un processus et une loi uniforme. Cette diff\u00e9rence s&rsquo;exprime ainsi: la cessation d&rsquo;une loi uniforme n&rsquo;est pas, en g\u00e9n\u00e9ral, concevable (que l&rsquo;on pense, notamment, aux relations math\u00e9matiques) tandis qu&rsquo;on peut concevoir l&rsquo;arr\u00eat d&rsquo;un processus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Par exemple, le r\u00e8gne v\u00e9g\u00e9tal tout entier n&rsquo;est qu&rsquo;un formidable processus cyclique dans lequel le mouvement passe contin\u00fbment de la plante \u00e0 la graine et de la graine \u00e0 la plante. Si l&rsquo;on d\u00e9truisait toutes les graines de tous les arbres, au fur et \u00e0 mesure de leur production, en l&rsquo;espace de quelques si\u00e8cles tout le monde v\u00e9g\u00e9tal serait aboli.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Cela n&rsquo;est pas seulement vrai du r\u00e8gne v\u00e9g\u00e9tal. Toute vie organique repose sur des processus. Et si une interruption critique survient dans le d\u00e9roulement de ces processus, l&rsquo;individu ou l&rsquo;esp\u00e8ce sont irr\u00e9m\u00e9diablement an\u00e9antis. En fait, on trouve d\u00e9j\u00e0 au cimeti\u00e8re des esp\u00e8ces de nombreux cadavres. Par contre, il nous appara\u00eet inconcevable que le rapport d&rsquo;une circonf\u00e9rence \u00e0 son diam\u00e8tre puisse varier, tout au moins tant que la g\u00e9om\u00e9trie pratique restera euclidienne. Nous imaginons presque aussi difficilement l&rsquo;abolition de la pesanteur ou des lois g\u00e9n\u00e9rales de la physique, la mati\u00e8re demeurant pr\u00e9sente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">On voit donc qu&rsquo;il y a une diff\u00e9rence profonde entre la continuit\u00e9 d&rsquo;une loi et la continuit\u00e9 d&rsquo;un processus. On pourrait dire que ces deux sortes de permanence n&rsquo;ont pas le m\u00eame ordre de r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, cette distinction n&rsquo;est pas toujours claire, ni dans les esprits, ni dans les faits. Un processus de tr\u00e8s longue dur\u00e9e peut faire illusion et passer pour une loi immuable, indestructible. Pour beaucoup de personnes, un individu sans moi, ou une soci\u00e9t\u00e9 sans guerre, sont aussi inimaginables qu&rsquo;un solide sans pesanteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, si le processus du moi est analogue au processus v\u00e9g\u00e9tal, on peut concevoir, je ne dis pas r\u00e9aliser son abolition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Indiquons encore que, s&rsquo;agissant d&rsquo;exprimer un processus tout ordre d&rsquo;exposition est n\u00e9cessairement arbitraire, tout au moins lorsque l&rsquo;origine du processus envisag\u00e9 est insaisissable. On peut p\u00e9n\u00e9trer dans le cycle par n&rsquo;importe quelle articulation. Et l&rsquo;on sent retrouver dans chaque terme l&rsquo;essence de tous les autres, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;essence du processus total. Tout \u00ab\u00a0plan \u00bb est ici artificiel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Non seulement l&rsquo;ordre d&rsquo;exposition est arbitraire, mais encore, en maintes circonstances, les \u00e9l\u00e9ments ou termes reli\u00e9s par la cha\u00eene causale. La succession : soi-conscience \u2014 peur fondamental \u2014 d\u00e9sir de s\u00e9curit\u00e9 \u00ad avidit\u00e9 \u2014 possession, n&rsquo;est aucunement obligatoire. On pourrait introduire de nouveaux termes, judicieusement choisis, ou supprimer, au contraire, en toute connaissance de cause des termes d\u00e9j\u00e0 existants. La cha\u00eene ainsi modifi\u00e9e continuerait de s&rsquo;appliquer \u00e0 des cas psychologiques concrets. Des combinaisons tr\u00e8s vari\u00e9es sont r\u00e9alisables : circuits \u00e9largis, contract\u00e9s, permutations, substitutions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ce qui est essentiel, ce n&rsquo;est donc aucun des termes, ou articulations du processus cyclique, c&rsquo;est ce processus lui-m\u00eame, chaque terme n&rsquo;\u00e9tant qu&rsquo;un lieu de passage ou, si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, un modificateur de l&rsquo;impulsion motrice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ainsi, ce qui subsiste \u00e0 travers toutes les transformations, c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de circuit, de processus. Cette id\u00e9e est extraordinairement f\u00e9conde et r\u00e9v\u00e9latrice. C&rsquo;est un instrument de choix pour la compr\u00e9hension des complexit\u00e9s et des subtilit\u00e9s psychologiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Si l&rsquo;on veut bien y r\u00e9fl\u00e9chir, si l&rsquo;on veut bien apporter quelque soin \u00e0 l&rsquo;observation de soi-m\u00eame, on verra, en effet, que tous les \u00e9tats conscients font partie d&rsquo;un immense processus aux enroulements innombrables, processus o\u00f9 s&rsquo;enchev\u00eatrent des cycles mineurs ayant chacun leur rythme propre, et d&rsquo;ailleurs variable. Ces cycles pr\u00e9sentent des interf\u00e9rences multiples et, du fait de cette p\u00e9n\u00e9tration mutuelle, aucun d&rsquo;eux n&rsquo;a une existence vraiment ind\u00e9pendante, et ne peut donc, si on le consid\u00e8re isol\u00e9ment, faire l&rsquo;objet dune connaissance compl\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">C&rsquo;est pourquoi nous avons parl\u00e9, plus justement, d&rsquo;un processus r\u00e9sultant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce processus, dont la changeante complexit\u00e9 d\u00e9fie toute description, chaque cycle \u00e9l\u00e9mentaire joue le m\u00eame r\u00f4le qu&rsquo;un terme quelconque dans un processus particulier. Seul l&rsquo;examen direct de ce r\u00e9seau vivant et embrouill\u00e9, avec ses connexions subtiles, peut en donner une notion ad\u00e9quate. Toute \u00e9vocation de ce prodigieux \u00e9cheveau est in\u00e9vitablement sch\u00e9matique, et ne peut qu&rsquo;en d\u00e9gager le sens, le principe basique, sans pr\u00e9tendre \u00e0 en fixer les d\u00e9tails, ni m\u00eame les fuyants contours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec cette vue, la vie psychologique se mobilise pour ainsi dire. Derri\u00e8re chaque donn\u00e9e qui passait pour fixe, nous apercevons un mouvement g\u00e9n\u00e9rateur. Krishnamurti accomplit ainsi, ou plut\u00f4t ach\u00e8ve, dans l&rsquo;ordre de la conscience, une r\u00e9volution sym\u00e9trique de celle r\u00e9alis\u00e9e par les physiciens dans le domaine de la mati\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On remarquera d\u2019autre part que l&rsquo;analyse \u00e0 laquelle nous avons proc\u00e9d\u00e9 \u00e9claire d&rsquo;un jour d\u00e9cisif la notion m\u00eame d\u2019\u00e9go\u00efsme. Il nous apparait que l&rsquo;\u00e9go\u00efsme  n&rsquo;est pas seulement, comme beaucoup l\u2019ont cru, une condition morale. C&rsquo;est encore et surtout une condition psychologique dont l&rsquo;identification repose sur un crit\u00e8re pr\u00e9cis: la soi-conscience. Si, par g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, il faut entendre une conduite r\u00e9ellement d\u00e9nu\u00e9e d&rsquo;\u00e9go\u00efsme, nous voyons combien grande est l&rsquo;illusion de ceux qui s&rsquo;efforcent de r\u00e9aliser un moi g\u00e9n\u00e9reux. Un tel moi est inconcevable. C&rsquo;est une contradiction dans les termes, une impossibilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>L&rsquo;\u00e9go\u00efsme<\/em>, nous dit Krishnamurti, <em>existe tant qu&rsquo;existe la soi-conscience, qui est l&rsquo;\u00e9go\u00efsme<\/em>. \u00bb Et Suar\u00e8s a \u00e9galement exprim\u00e9 cela dans une formule saisissante : Dire \u00ab je suis moi \u00bb est un acte d&rsquo;exploitation. Toute tentative de perfectionnement du moi est donc illusoire et toutes les morales qui s&rsquo;efforcent \u00e0 ce perfectionnement se trouvent frapp\u00e9s de st\u00e9rilit\u00e9. L&rsquo;aboutissement du probl\u00e8me moral doit \u00eatre cherch\u00e9 dans un changement d&rsquo;\u00e9tat psychologique, changement fondamental, dont l&rsquo;appr\u00e9ciation est directe, intuitive et non plus comparative, fond\u00e9e sur un \u00e9talon de valeur variant dans le temps comme dans l&rsquo;espace. Nous entrons ainsi dans la clart\u00e9. Nous sommes d\u00e9livr\u00e9s des arguties, des querelles byzantines, des autorit\u00e9s. Nous savons d\u00e9sormais que la solution du probl\u00e8me moral\t\u2014 si elle existe \u2014 est purement intime, \u00e9chappe \u00e0 tout contr\u00f4le ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous seuls pouvons savoir si la soi-conscience a cess\u00e9 en nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En somme, on peut d\u00e9finir l&rsquo;\u00e9go\u00efsme: l&rsquo;ensemble des comportements li\u00e9s \u00e0 la conscience de soi. Mais, diront certains, l&rsquo;animal n&rsquo;est-il pas \u00e9go\u00efste ? Il ne l&rsquo;est pas, sans doute, consciemment, et surtout il ne l&rsquo;est pas de la m\u00eame mani\u00e8re. L&rsquo;\u00e9go\u00efsme de l&rsquo;animal est un ensemble de r\u00e9flexes qui peuvent \u00eatre qualifi\u00e9s de purement physiologiques. Pour de tels r\u00e9flexes ou instincts, une satisfaction d\u00e9finitive est possible. L&rsquo;animal est parfait en son genre. Ses besoins sont limit\u00e9s. Leur satisfaction dissipe tout probl\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Dans le cas de l&rsquo;homme, la question est tout autre. Le d\u00e9sir en passant par la soi-conscience acquiert un caract\u00e8re nouveau. Il devient impossible \u00e0 satisfaire par une accumulation finie. Il s&rsquo;est en quelque sorte spatialis\u00e9 et participe de ce fait \u00e0 l&rsquo;essence illimit\u00e9e de l&rsquo;espace et \u00e0 toutes les propri\u00e9t\u00e9s symboliquement contenues dans la notion de domaine limit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Je voudrais faire comprendre clairement ce point et montrer que l&rsquo;espoir tenace de d\u00e9couvrir un objet dont la possession parviendrait \u00e0 satisfaire pleinement et d\u00e9finitivement l&rsquo;individu est un espoir sans fondement. En d&rsquo;autres termes, je voudrais montrer combien le probl\u00e8me de la soi-conscience, pos\u00e9 en termes classiques, est contradictoire et insoluble, et je voudrais en m\u00eame temps analyser de plus pr\u00e8s cette soi-conscience elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute affirmation limit\u00e9e \u2014\tet l&rsquo;affirmation limit\u00e9e est l&rsquo;essence m\u00eame du moi \u2014suppose l&rsquo;existence d&rsquo;une autre ou de plusieurs autres affirmations distinctes de la premi\u00e8re. Un objet ne peut \u00eatre dit bleu que parce qu&rsquo;il existe des objets rouges, verts, jaunes, etc&#8230; Si tous les objets du monde \u00e9taient blancs, la notion blancheur n&rsquo;aurait plus aucun sens. On ne dirait plus \u00ab ces objets sont blancs \u00bb puisque tous les objets le seraient. De m\u00eame le concept \u00ab mati\u00e8re \u00bb n&rsquo;a de sens que parce que l&rsquo;on a form\u00e9 un concept \u00ab esprit \u00bb et partag\u00e9 entre ces deux concepts toutes les qualit\u00e9s des choses. Nous sommes revenus, vous le voyez, \u00e0 la question des oppos\u00e9s, effleur\u00e9e tout \u00e0 l&rsquo;heure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Je puis m&rsquo;imaginer que le sentiment que j&rsquo;ai de moi-m\u00eame est un absolu. Ce n&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;une illusion. Je ne suis moi-m\u00eame que devant l&rsquo;autre. S&rsquo;il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;autre, le moi-m\u00eame dispara\u00eetrait. Tant qu&rsquo;il se sent lui-m\u00eame, le moi cr\u00e9era toujours devant lui cet autre, ce non-moi, impossible \u00e0 absorber. Les deux termes se supposent mutuellement et s&rsquo;excluent \u00e0 la fois. Ils sont dans le m\u00eame rapport que les p\u00f4les d&rsquo;un aimant, \u00e0 la fois s\u00e9par\u00e9s et ins\u00e9parables. Le moi s&rsquo;efforce d&rsquo;absorber, d&rsquo;inclure cet autre qu&rsquo;il n&rsquo;est pas, tout en restant lui-m\u00eame. C&rsquo;est contradictoire et impossible. La conscience du moi est une impasse. Si, par miracle, le moi parvenait \u00e0 dig\u00e9rer le non-moi, il perdrait alors toute conscience de lui-m\u00eame. Donc tant qu&rsquo;il restera lui-m\u00eame, il y aura devant lui un objet et il \u00e9prouvera la peur et le d\u00e9sir de cet objet. Le moi ne peut vivre que dans l&rsquo;opposition, la s\u00e9paration, la dualit\u00e9. Et c&rsquo;est la contradiction fondamentale du moi qui, en se projetant sur les activit\u00e9s humaines, cr\u00e9e la double s\u00e9rie des oppos\u00e9s, de ces oppos\u00e9s qui, en essence sont identiques. C&rsquo;est l&rsquo;ignorance de cette identit\u00e9 fondamentale qui est \u00e0 l&rsquo;origine de toutes les luttes furieuses qui ensanglantent la plan\u00e8te et d\u00e9s\u00e9quilibrent l&rsquo;individu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>Quand vous avez peur<\/em>, dit Krishnamurti, <em>vous cherchez le courage et ce courage, nous l&rsquo;appelons vertu; mais que faites-vous en r\u00e9alit\u00e9 ? Vous fuyez la peur. Vous essayez de recouvrir la peur d&rsquo;une autre id\u00e9e que vous appelez courage; vous pouvez le faire momentan\u00e9ment, mais la peur continue d&rsquo;exister et se manifestera sous d&rsquo;autres formes; tandis que si vous essayez de comprendre la cause fondamentale de la peur, l&rsquo;esprit n&rsquo;est plus captif du conflit entre les oppos\u00e9s<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Et voici encore une citation qui ne manque pas d&rsquo;humour:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab <em>La conscience de soi cr\u00e9e la dualit\u00e9, et vous avez ainsi la conscience cosmique et la conscience individuelle, toutes deux \u00e9tant des conceptions fausses qui surgissent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des limitations de l&rsquo;individualit\u00e9. Il r\u00e9sulte de cela une constante bataille entre les deux parties du m\u00eame centre. La partie personnelle demande \u00e0 la partie universelle pourquoi elle a cr\u00e9\u00e9 la mis\u00e8re, l&rsquo;injustice, la douleur. De cela r\u00e9sultent des sp\u00e9culations sans fin au sujet du comment, du pourquoi, de la cause et de la finalit\u00e9, qui n&rsquo;auront jamais de r\u00e9ponse parce qu&rsquo;elles partent d&rsquo;un faux raisonnement<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A la faveur des indications de Krishnamurti sur les oppos\u00e9s, nous pouvons voir l&rsquo;erreur de la phrase c\u00e9l\u00e8bre de Pascal: \u00ab <em>Le moi est ha\u00efssable<\/em> \u00bb. Se proposer de d\u00e9truire le moi, c&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 l&rsquo;endurcir dans l&rsquo;existence. Car cette volont\u00e9 de n\u00e9gation contient implicitement l&rsquo;affirmation de la chose que l&rsquo;on veut nier. En repoussant quoi que ce soit, on lui conf\u00e8re par l\u00e0 m\u00eame une r\u00e9alit\u00e9, on pense de plus en plus ce que l&rsquo;on rejette. Au surplus, c&rsquo;est le moi lui-m\u00eame qui se d\u00e9clare ha\u00efssable<sup><a href=\"#sdfootnote3sym\"><sup>3<\/sup><\/a><\/sup>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Apr\u00e8s cette digression sur les oppos\u00e9s et la soi-conscience, revenons au m\u00e9canisme g\u00e9n\u00e9ral du moi. Nous avons suppos\u00e9 que l&rsquo;individu \u00e9tait parvenu \u00e0 la possession de l&rsquo;objet convoit\u00e9. Avant cette possession effective, il entre dans une phase d&rsquo;exaltation, il y a en lui une sorte de galop int\u00e9rieur. D\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;est empar\u00e9 de l&rsquo;objet, cette exaltation se dissipe graduellement et fait place \u00e0 une sorte de d\u00e9sillusion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">En effet, tant que l&rsquo;homme \u00e9tait concentr\u00e9 sur l&rsquo;objet de son d\u00e9sir, cet objet occupait pour ainsi dire tout l&rsquo;horizon de son esprit, prenant de ce fait une extension psychologique pseudo-infinie. D\u00e8s que le d\u00e9sir cesse, la concentration tombe et l&rsquo;objet saisi se trouve soudain rapetiss\u00e9, parce qu&rsquo;il ne couvre plus toute l&rsquo;aire de l&rsquo;intensit\u00e9 consciente. Il n&rsquo;est plus dans le champ psychique, qu&rsquo;un domaine limit\u00e9. C&rsquo;est-\u00e0-dire que, pour reprendre une comparaison ant\u00e9rieure, le sujet passe du point de vue du riche ath\u00e9nien au point de vue du sage, et reprend conscience de ses limites, qui s&rsquo;\u00e9taient en quelque sorte effac\u00e9es au cours de la recherche ardente pr\u00e9c\u00e9dant la possession. De l\u00e0 un d\u00e9senchantement subtil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme ressent avec ce d\u00e9senchantement le caract\u00e8re illusoire du processus du moi mais cela n&rsquo;atteint pas chez lui la qualit\u00e9 d&rsquo;une connaissance claire et distincte. Aussi sa recherche va-t-elle s&rsquo;orienter apr\u00e8s chaque conqu\u00eate dans une nouvelle direction et \u00e0 chaque initiative, il passera par les m\u00eames alternances cycliques d&rsquo;exaltation et de creux. C&rsquo;est ainsi que s&rsquo;exprimera pour lui le fonctionnement de ce m\u00e9canisme psychologique, de cet oscillateur dont nous avons d\u00e9mont\u00e9 les pi\u00e8ces essentielles. Apr\u00e8s chaque exp\u00e9rience, la soi-conscience, cette conscience d&rsquo;isolement rena\u00eetra. Elle sera le poison secret des heures les plus exaltantes. Elle guettera les plus profondes intimit\u00e9s, celles m\u00eames o\u00f9 l&rsquo;on croit se perdre en entier. Elle attendra, inexorable, apr\u00e8s les \u00e9treintes, apr\u00e8s les balbutiements extasi\u00e9s des l\u00e8vres amoureuses. On la verra r\u00f4der dans l&rsquo;ombre des couvents et glisser son amertume dans les cantiques, son \u00e2cre parfum dans l&rsquo;encens. Et quand elle para\u00eetra, quand elle \u00f4tera ses voiles et d\u00e9couvrira son visage tr\u00e8s ancien, soudain l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9, Dieu ou femme qu&rsquo;importe, l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 deviendra l&rsquo;insaisissable, l&rsquo;inconnu, l&rsquo;autre enfin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Avec le temps, l&rsquo;homme s&rsquo;apercevra comme une sorte de Sisyphe roulant son \u00e9ternel rocher et malgr\u00e9 les victoires remport\u00e9es, une secr\u00e8te lassitude, une sorte de nostalgie s&rsquo;installera en lui. Sans se l&rsquo;avouer il souffrira.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceci dans l&rsquo;hypoth\u00e8se de succ\u00e8s faciles. Si l&rsquo;objectif semble difficile \u00e0 conqu\u00e9rir, l&rsquo;individu aura le sentiment d&rsquo;un rendement m\u00e9diocre. Il sera partag\u00e9 par l&rsquo;effort persistant. L&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une nouvelle recherche se pr\u00e9sentera \u00e0 son esprit. Il h\u00e9sitera, incertain entre les deux objectifs possibles. C&rsquo;est ce que Krishnamurti appelle le conflit du choix. Il implique ignorance, contradiction et douleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Enfin l&rsquo;effort de l&rsquo;individu peut aboutir \u00e0 un \u00e9chec brutal, et c&rsquo;est encore la douleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Mais il peut se faire que l&rsquo;individu soit l\u00e9s\u00e9 par autrui d&rsquo;une mani\u00e8re inattendue et imm\u00e9rit\u00e9e. C&rsquo;est en quelque sorte le choc en retour de la collectivit\u00e9. L&rsquo;attitude propre de l&rsquo;individu est pour ainsi dire r\u00e9fl\u00e9chie par le miroir social. Son agresseur est un autre lui-m\u00eame plac\u00e9 dans des circonstances diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Disons \u00e0 ce propos que dans la soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente, chaque individu s&rsquo;exprime autant qu&rsquo;il le peut, aussi bien par la r\u00e9volte que par la soumission. Mais comme chacune de ses expressions individuelles est ignorante, elles se limitent les unes les autres. \u00ab\u00a0<em>Le probl\u00e8me social<\/em>, a dit Krishnamurti, <em>est un probl\u00e8me individuel<\/em>. \u00bb Il n&rsquo;y a pas une soci\u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par une entit\u00e9 surhumaine qui limiterait l&rsquo;expression des individus. Ce sont les expressions individuelles elles-m\u00eames qui s&rsquo;entre-limitent, qui se heurtent l&rsquo;une l&rsquo;autre comme se heurteraient des aveugles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Cette parenth\u00e8se ouverte puis referm\u00e9e, nous pouvons voir que dans tous les cas le bilan du processus du moi s&rsquo;\u00e9tablit ainsi : satisfactions pr\u00e9caires, inassouvissement quasi-continu, peur, permanente, souffrance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi donc le processus du moi est un processus ignorant et la contradiction basique qui est \u00e0 l&rsquo;origine de ce processus engendre la souffrance. On peut m\u00eame dire que cette contradiction est la souffrance elle-m\u00eame. Cette souffrance va-t-elle \u00eatre le roc sur lequel viendront se briser l&rsquo;ignorance et l&rsquo;illusion ? Krishnamurti a \u00e9crit: \u00ab\u00a0<em>La souffrance n&rsquo;est pas autre chose que cette haute et intense clart\u00e9 de la pens\u00e9e et de l&rsquo;\u00e9motion, qui vous force \u00e0 reconna\u00eetre les choses telles qu&rsquo;elles sont<\/em>. \u00bb Mais l&rsquo;homme ne veut pas affronter la souffrance et l&rsquo;\u00e9carte. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs dans la logique de l&rsquo;expansion du moi : la souffrance \u00e9tant ressentie comme un amoindrissement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle implique en effet (prenez un \u00e9chec cuisant) une intense perception des limites personnelles, de la pauvret\u00e9, de l&rsquo;impuissance de l&rsquo;individu. Elle conduit \u00e0 un esseulement profond. L&rsquo;individu se sent pareil \u00e0 un enfant malmen\u00e9 qui aurait la tentation d&rsquo;aller pleurer dans un coin. Il lui semble que l&rsquo;univers entier conspire contre son bonheur. Comme il ne veut pas rester dans cette condition d\u00e9plaisante, il essaie d&rsquo;en sortir par une s\u00e9rie de r\u00e9actions qui sont autant d&rsquo;\u00e9vasions ou si l&rsquo;on veut de divertissements, en donnant au mot divertir le sens de d\u00e9tourner l&rsquo;attention. Voici quelques-unes de ces r\u00e9actions : <strong>recherche du r\u00e9confort<\/strong> : on prend plaisir \u00e0 inventorier les appuis qui subsistent ou l&rsquo;on se complait dans l&rsquo;\u00e9vocation des fastes du pass\u00e9; \u2014 <strong>repliement sur soi<\/strong> : on ne veut plus renouveler l&rsquo;exp\u00e9rience douloureuse, rencontrer la ou les personnes qui ont l\u00e9s\u00e9. Cette derni\u00e8re attitude conduit \u00e9ventuellement \u00e0 la r\u00e9pulsion, \u00e0 la haine: dans ce dernier cas, l&rsquo;\u00e9tat de creux cons\u00e9cutif \u00e0 la souffrance se transforme en exaltation agressive; \u2014 <strong>recherche d&rsquo;un autre terrain d&rsquo;affirmation<\/strong>, d&rsquo;une nouvelle m\u00e9thode ou sp\u00e9cialisation \u2014 d\u00e9pr\u00e9ciation de l&rsquo;\u00eatre qui a fait souffrir. Exemple l&rsquo;amant qui d\u00e9clare: \u00ab\u00a0Elle est partie, elle ne m\u00e9ritait pas que je m&rsquo;y int\u00e9resse \u00bb. <strong>Rationalisation<\/strong> : on se dit que c&rsquo;est dans la nature des choses, que cela devait arriver. Vulgairement on se fait une \u00ab\u00a0raison \u00bb \u2014 <strong>mise en \u0153uvre d&rsquo;une discipline quelconque<\/strong> pour acqu\u00e9rir fermet\u00e9 du caract\u00e8re, impassibilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Toutes ces r\u00e9actions ne tendent qu&rsquo;\u00e0 prot\u00e9ger l&rsquo;homme contre la douleur. Elles sont un refus de faire face honn\u00eatement au probl\u00e8me. Elles constituent autant d&rsquo;\u00e9vasions par lesquelles le processus du moi s&rsquo;entretient. Elles marquent aussi une fuite de la responsabilit\u00e9 totale, un refus de se tenir debout par ses propres moyens et conduisent \u00e0 la prolongation de l&rsquo;\u00e9tat de d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des appuis, que ces appuis soient des \u00eatres vivants ou des th\u00e9ories consolantes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On a en quelque sorte \u00e9cart\u00e9 la douleur, on l&rsquo;a emp\u00each\u00e9 d&rsquo;atteindre un sommet ind\u00e9sirable. De quel prix va-t-on payer l&rsquo;op\u00e9ration ? Soit un homme qui a pris une compagne. Sa vie s&rsquo;est organis\u00e9e sur cette base, un syst\u00e8me de relations s&rsquo;est \u00e9tabli et l&rsquo;homme est adapt\u00e9, habitu\u00e9 \u00e0 ce syst\u00e8me. Autrement dit, un \u00e9tat d&rsquo;habitude existe dont l&rsquo;homme tire un certain sentiment plus ou moins conscient de satisfaction. Mais voici que sa compagne meurt. L&rsquo;homme fa\u00e7onn\u00e9 selon son habitude ancienne veut en r\u00e9p\u00e9ter les rites, mais c&rsquo;est impossible. Il y une sorte de choc douloureux, quelque chose qui ressemble \u00e0 un mouvement brusquement arr\u00eat\u00e9, et cet arr\u00eat d\u00e9couvre une insupportable solitude. D\u00e9j\u00e0 l&rsquo;homme cherche un apaisement \u00e0 cette torture. Des projets s&rsquo;\u00e9bauchent en lui insidieusement, projets qu&rsquo;une sorte de pudeur l&rsquo;incite \u00e0 \u00e9carter. Il n&rsquo;ose pas se dire comme une h\u00e9ro\u00efne de Rosamund Lehmann : \u00ab\u00a0Il \u00e9tait mort, il fallait trouver autre chose \u00bb. Mais peu \u00e0 peu la tentation se pr\u00e9cise. Pourquoi souffrirait-il ? Ne retrouvera-t-il pas une autre compagne ? La douleur et la solitude d\u00e9croissent. L&rsquo;homme d\u00e9tourne son attention de la morte. Ce qui l&rsquo;occupe maintenant, c&rsquo;est de substituer \u00e0 la condition abolie une condition nouvelle. Et avec une nouvelle compagne il reconstitue une habitude nouvelle, qui d\u00e9robe sous son m\u00e9canisme quotidien cet effroi de la solitude que la mort de sa premi\u00e8re compagne avait mis \u00e0 nu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">On pourrait imaginer d&rsquo;autres r\u00e9actions. On verrait dans tous les cas que le contact d&rsquo;une habitude ancienne avec des circonstances nouvelles, ce que l&rsquo;on peut appeler exp\u00e9rience, engendre une douleur et que pour \u00e9chapper \u00e0 cette douleur, on accentue l&rsquo;habitude ancienne ou on forme une habitude nouvelle. J&#8217;emploie ici le mot habitude dans un sens \u00e9largi. Il ne d\u00e9signe pas un acte pr\u00e9cis, mais plut\u00f4t les actes divers qui peuvent r\u00e9sulter d&rsquo;une tendance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ainsi donc l&rsquo;exp\u00e9rience, au lieu de rendre l&rsquo;homme conscient du cercle vicieux dans lequel il tourne, aboutit \u00e0 la formation d&rsquo;habitudes, \u00e0 la m\u00e9canisation de l&rsquo;existence. Mais comme les circonstances sont mouvantes, il y a des ruptures incessantes dans l&rsquo;\u00e9difice des habitudes, ruptures suivies de repl\u00e2trages aboutissant \u00e0 de nouvelles ruptures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous retrouvons ici cette r\u00e9sistance au changement que nous avons d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9e au cours de notre \u00e9tude sur l&rsquo;expansion du moi dans le temps. Mais cette fois, elle n&rsquo;a plus le m\u00eame sens et ne r\u00e9pond plus aux m\u00eames pr\u00e9occupations. Ce n&rsquo;est plus l&rsquo;immortalit\u00e9 qui est recherch\u00e9e. On fuit seulement devant l&rsquo;effort et les troubles \u00e0 venir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ce ne sont pas seulement en effet, des consid\u00e9rations m\u00e9taphysiques qui poussent l&rsquo;homme \u00e0 acqu\u00e9rir une d\u00e9finition permanente, c&rsquo;est aussi une certaine interpr\u00e9tation de la vie concr\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous venons d&rsquo;\u00e9voquer \u00e0 l&rsquo;instant le processus de ruptures et de repl\u00e2trages qui se greffe sur l&rsquo;existence des habitudes. Ce processus est douloureux. Car toute habitude tend \u00e0 se maintenir d&rsquo;elle-m\u00eame et s&rsquo;appuie sur une accumulation d&rsquo;\u00e9nergie. Elle constitue donc un ensemble de r\u00e9flexes durcis qui ne peuvent \u00eatre vaincus ou modifi\u00e9s, qu&rsquo;au prix d&rsquo;un effort souvent p\u00e9nible. M\u00eame jug\u00e9s ind\u00e9sirables par l&rsquo;esprit, ces r\u00e9flexes n&rsquo;en tendent pas moins \u00e0 se manifester. L&rsquo;action qu&rsquo;ils devaient exprimer s&rsquo;\u00e9bauche, pour ainsi dire, bien qu&rsquo;elle ne parvienne pas \u00e0 son terme, arr\u00eat\u00e9e qu&rsquo;elle est par la r\u00e9solution qui veut briser l&rsquo;habitude existante ou former une nouvelle habitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Il y avait dans l&rsquo;automatisme ancien une sorte de satisfaction, d&rsquo;expression de soi, de spontan\u00e9it\u00e9. Le freinage brusque cr\u00e9e une douleur analogue \u00e0 celle qui r\u00e9sulterait de l&rsquo;immobilisation brutale d&rsquo;un mouvement physique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi donc, substituer une habitude \u00e0 une autre ou, en d&rsquo;autres termes, proc\u00e9der \u00e0 un \u00ab\u00a0repl\u00e2trage \u00bb, est une entreprise difficile, qui implique un effort soutenu et d\u00e9sagr\u00e9able contre la pr\u00e9c\u00e9dente version de soi. D&rsquo;autre part, la rupture involontaire d&rsquo;une habitude \u00e9tablie, rupture caus\u00e9e par des \u00e9v\u00e9nements dont le contr\u00f4le nous \u00e9chappe, est un ph\u00e9nom\u00e8ne tr\u00e8s d\u00e9plaisant. On con\u00e7oit, en cons\u00e9quence, que l&rsquo;homme aspire \u00e0 un \u00e9tat de choses qui ne n\u00e9cessiterait plus ces reconstructions laborieuses, toujours renaissantes, et qui, en outre, serait \u00e0 l&rsquo;abri des bouleversements fortuits. Cela se traduit chez l&rsquo;individu par la recherche d&rsquo;une habitude parfaite, ou, ce qui revient au m\u00eame, d&rsquo;une d\u00e9finition parfaite, d\u00e9finitive, qui serait \u00e0 la hauteur de toutes les circonstances \u00e0 venir. C&rsquo;est-\u00e0-dire que l&rsquo;individu va se mettre en qu\u00eate d&rsquo;un id\u00e9al, d&rsquo;un mod\u00e8le qu&rsquo;il prendra pour le symbole et la formule de l&rsquo;in\u00e9branlable perfection qu&rsquo;il veut atteindre. D\u00e8s qu&rsquo;il estimera poss\u00e9der ce mod\u00e8le, il s&rsquo;efforcera de s&rsquo;y conformer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Apr\u00e8s chaque rupture dans l&rsquo;\u00e9difice des habitudes, il y a ainsi recherche puis adoption d&rsquo;un mod\u00e8le, revu et corrig\u00e9, que l&rsquo;on tient pour ultime. A chaque recommencement, l&rsquo;individu essaie de se persuader qu&rsquo;il proc\u00e8de \u00e0 la derni\u00e8re tentative, que cette fois son mod\u00e8le est au point et ne subira plus de retouche. Et une fois la nouvelle d\u00e9finition, c&rsquo;est-\u00e0-dire la nouvelle attitude acquise, elle lui a co\u00fbt\u00e9 de si grands efforts et il est si peu dispos\u00e9 \u00e0 les renouveler, qu&rsquo;il la veut maintenir avec une \u00e9nergie farouche. De l\u00e0 encore, une empreinte volontaire, une induration qui tend \u00e0 se maintenir d&rsquo;elle-m\u00eame, une accumulation de la volont\u00e9, un r\u00e9flexe ancr\u00e9, m\u00e9canique, qui ne pourra \u00eatre dissip\u00e9 que moyennant de nouveaux efforts r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, lesquels engendreront \u00e0 leur tour un nouveau m\u00e9canisme. Indubitablement, nous sommes en pr\u00e9sence d&rsquo;un processus, d&rsquo;un nouveau processus, d&rsquo;un nouveau cycle; cycle en quelque sorte lat\u00e9ral dans le processus du moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Si le processus r\u00e9duit que nous venons de d\u00e9crire est envisag\u00e9 non plus \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle individuelle mais \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle sociale, les ruptures s&rsquo;appellent r\u00e9volutions et les repl\u00e2trages ne sont rien d&rsquo;autre que l&rsquo;institution de l\u00e9galit\u00e9s nouvelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Remarquons, en outre, de quelle curieuse mani\u00e8re l&rsquo;exp\u00e9rience du changement vient renforcer le d\u00e9sir de permanence et comment l&rsquo;homme dans son irr\u00e9flexion, s&rsquo;accroche \u00e0 la cause m\u00eame de ses tourments, \u00e0 ce comportement rigide qui suscite les troubles m\u00eames auxquels on lui demande de rem\u00e9dier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans doute y a-t-il, malgr\u00e9 tout, de rupture en rupture, une sorte de mouvement, d&rsquo;adaptation progressive. Mais ce progr\u00e8s s&rsquo;effectue par \u00e0-coups et en mode contraint, sous la pression des n\u00e9cessit\u00e9s de l&rsquo;heure. Ce n&rsquo;est pas une mobilit\u00e9 fondamentale, fluide. Il s&rsquo;agit plut\u00f4t de corrections, intermittentes et brutales, \u00e0 une continuit\u00e9 durcie, \u00e0 un \u00e9tat de choses qui est essentiellement rigide et se veut tel. Symboliquement ce n&rsquo;est pas une courbe harmonieuse, aux souples inflexions, mais une ligne bris\u00e9e ne rencontrant que rarement cette courbe id\u00e9ale, et, pour ainsi dire, par hasard. En chaque sommet de la ligne bris\u00e9e intervient ce que Krishnamurti appelle \u00ab\u00a0<em>le conflit du choix<\/em> \u00bb, conflit dont nous avons d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 et qui s&rsquo;accompagne de grands troubles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec le processus de destruction et de reconstruction de l&rsquo;habitude, on voit comment l&rsquo;action exerc\u00e9e par l&rsquo;individu sur le milieu se \u00ab\u00a0r\u00e9fl\u00e9chit \u00bb en quelque sorte et revient sur son auteur sous forme d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qui tendent \u00e0 susciter automatiquement chez celui-ci une nouvelle action, de m\u00eame nature que l&rsquo;action initiale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi l&rsquo;habitude rena\u00eet incessamment de ses propres cendres et les soufflets qu&rsquo;elle re\u00e7oit de l&rsquo;exp\u00e9rience contribuent paradoxalement \u00e0 la renforcer. Mais cela ne peut avoir lieu, l&rsquo;automatisme n&rsquo;est assur\u00e9 que parce que l&rsquo;individu ne per\u00e7oit pas clairement ce cycle d&rsquo;action-conscience sur lequel repose la p\u00e9rennit\u00e9 du processus. Autrement dit, tant que l&rsquo;individu n&rsquo;est pas en mesure d&rsquo;interpr\u00e9ter correctement ce qui lui advient, tant qu&rsquo;il ne comprend pas que c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment sa volont\u00e9 ant\u00e9rieure de permanence qui a engendr\u00e9 les troubles dont il cherche \u00e0 gu\u00e9rir, les exp\u00e9riences successives par lesquelles il passe sont d\u00e9pourvues de sens et d&rsquo;efficacit\u00e9. Elles n&rsquo;ont aucune valeur r\u00e9v\u00e9latrice. Contrairement \u00e0 l&rsquo;opinion commune et enracin\u00e9e, leur simple accumulation ou multiplication n&rsquo;apporte, pour ainsi dire, aucune lumi\u00e8re valable, aucun enrichissement r\u00e9el. L&rsquo;individu s&rsquo;encha\u00eene aveugl\u00e9ment \u00e0 la roue d&rsquo;un effort vide. Il cr\u00e9e lui-m\u00eame la n\u00e9cessit\u00e9 qui le presse, l&rsquo;aiguillon qui le harc\u00e8le. Sous la trompeuse diversit\u00e9 des apparences, l&rsquo;asservissement, le conditionnement demeurent et ne font que changer de forme. L&rsquo;esprit, obscurci par une limitation pr\u00e9alable, retraduit en les termes de cette limitation les r\u00e9sultats de ses activit\u00e9s. L&rsquo;individu vit ainsi, ind\u00e9finiment, dans une sorte de nuage et, peut-on dire, sans toucher terre, bien que les \u00e9v\u00e9nements auxquels il participe soient parfaitement r\u00e9els.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Quoi que ce soit qui puisse surgir, le militaire concluera toujours qu&rsquo;il faut s&rsquo;armer, le pr\u00eatre, qu&rsquo;il convient de prier davantage, etc&#8230; On voit de la sorte que la plupart de nos exp\u00e9riences ne nous \u00e9clairent pas vraiment, ne nous mettent pas en contact avec le r\u00e9el, sont, en bref, d\u00e9nu\u00e9es d&rsquo;objectivit\u00e9. Elles ne constituent pas, comme en sciences, de crit\u00e8res indiscutables de la validit\u00e9 de nos concepts et de nos repr\u00e9sentations. En d&rsquo;autres termes, malgr\u00e9 leur caract\u00e8re apparemment concret et tangible, ce ne sont pas de vraies exp\u00e9riences et, en les poursuivant, nous tournons dans un cercle d&rsquo;illusion. Comme le dit excellemment Krishnamurti:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>En permettant \u00e0 l&rsquo;esprit d&rsquo;accepter une th\u00e9orie, et d&rsquo;\u00eatre exerc\u00e9 selon cette conception, on peut avoir une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences, mais ce ne sont pas des exp\u00e9riences de la r\u00e9alit\u00e9<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Mais, du moins, l&rsquo;homme ne peut-il mettre un terme, par un d\u00e9cret de sa volont\u00e9 \u00e0 ce circuit de douleur ? Ne peut-il, par une r\u00e9solution d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, arracher de son c\u0153ur toutes les racines du d\u00e9sir ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Impossible, r\u00e9pond Krishnamurti, car derri\u00e8re tout effort de volont\u00e9 se dissimule un d\u00e9sir de gain, de satisfaction, qui est \u00e0 l&rsquo;origine de cet effort. C&rsquo;est-\u00e0-dire que la volont\u00e9 m\u00eame d&rsquo;\u00e9chapper au processus du moi et du d\u00e9sir, la r\u00e9solution d&rsquo;en briser le cercle, s&rsquo;alimentent, s&rsquo;enracinent dans ce processus m\u00eame. Ainsi donc, toute tentative de se d\u00e9livrer, par un effort positif, de l&rsquo;illusion g\u00e9ante dans laquelle toute vie est prise, est vaine d\u00e8s le principe parce que contradictoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ce point est capital, et personne, \u00e0 ma connaissance, ne l&rsquo;a vu aussi clairement que Krishnamurti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">N&rsquo;y a-t-il donc aucune issue \u00e0 cette roue suppliciante du processus du moi ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">D&rsquo;\u00e9vidence, nous n&rsquo;en pouvons concevoir qu&rsquo;une seule et qui r\u00e9side dans la conscience qui d\u00e9courage cet effort et conduit, en cons\u00e9quence, \u00e0 l&rsquo;extinction spontan\u00e9e du processus du moi. Ce processus s&rsquo;arr\u00eate de lui-m\u00eame, par d\u00e9couverte de sa propre et douloureuse futilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">C&rsquo;est la compr\u00e9hension m\u00eame de la nature du processus du moi qui peut nous d\u00e9livrer de ce processus. Mais cette d\u00e9livrance ne peut avoir lieu que lorsque nous p\u00e9n\u00e9trons de part en part le cercle d&rsquo;illusion dans lequel nous avons jusque-l\u00e0 v\u00e9cu, lorsque l&rsquo;absurdit\u00e9 de nos agissements quotidiens se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 nous dans une aveuglante et irr\u00e9sistible clart\u00e9. Une telle r\u00e9v\u00e9lation ne saurait d&rsquo;ailleurs s&rsquo;obtenir par une voie purement intellectuelle. Chacun de nous sait bien que l&rsquo;on peut pers\u00e9v\u00e9rer longtemps dans des conduites dont on a d\u00e9j\u00e0 mesur\u00e9 intellectuellement le caract\u00e8re contradictoire et absurde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est sur le vif, c&rsquo;est au moment m\u00eame de l&rsquo;action, nous dit Krishnamurti, que nous pouvons avoir de notre condition une r\u00e9v\u00e9lation lib\u00e9ratrice. Et nous ne pouvons obtenir cette r\u00e9v\u00e9lation que si, \u00e0 ce moment de l&rsquo;action, nous restons supr\u00eamement lucides, cette lucidit\u00e9 \u00e9tant \u00e0 la fois intellectuelle et \u00e9motionnelle, constituant une connaissance de soi qui est transformante, qui poss\u00e8de une efficacit\u00e9 propre. Krishnamurti la d\u00e9signe par le mot anglais \u00ab\u00a0Awareness \u00bb, mot qui traduit un \u00e9tat supr\u00eame d&rsquo;attention et de vigilance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ainsi donc, selon Krishnamurti, ce n&rsquo;est pas la volont\u00e9 qui lib\u00e8re, mais une impitoyable, une subtile et minutieuse connaissance de soi, cette connaissance m\u00eame dont les \u00e9tats de souffrance morale aigu\u00eb nous offrent tout \u00e0 la fois l&rsquo;avant-go\u00fbt et l&rsquo;occasion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Quand l&rsquo;homme discerne profond\u00e9ment le m\u00e9canisme implacable dans lequel il est pris, quand il comprend, avec toutes les puissances de son \u00eatre, la nature de ce m\u00e9canisme, il consent \u00e0 examiner ce sentiment de s\u00e9paration, cette conscience d&rsquo;isolement, qui sont \u00e0 l&rsquo;origine de toutes ses activit\u00e9s. Il affronte, avec une intelligence qui est \u00e0 la fois \u00e9motion et pens\u00e9e, ce probl\u00e8me central dont nul ne peut r\u00e9ellement s&rsquo;\u00e9vader.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Quelque effort que l&rsquo;on fasse pour l&rsquo;\u00e9carter, l&rsquo;oublier, il reviendra insistant. C&rsquo;est cela la chose torturante et tortur\u00e9e, cette conscience d&rsquo;isolement, cette marque qui s&rsquo;imprime sur tous les instants. L&rsquo;agrandir ? La d\u00e9corer ? Peine perdue ! \u00ab Il est vain, dit Krishnamurti, d&rsquo;accro\u00eetre au Ni\u00e8me degr\u00e9 cette conscience isol\u00e9e du moi, qui demeurera toujours isol\u00e9e, car elle a ses racines dans le sens de la s\u00e9paration. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Toutes les tentatives sont impuissantes \u00e0 la dissiper et tant qu&rsquo;elle subsiste, l&rsquo;homme est encha\u00een\u00e9 \u00e0 la roue de l&rsquo;inassouvissement et de la douleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque l&rsquo;homme reconna\u00eet que son effort pour fuir ce probl\u00e8me in\u00e9luctable est vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec, il conna\u00eet alors la v\u00e9ritable solitude. Non pas une solitude particuli\u00e8re, mais la solitude, cette solitude essentielle, intrins\u00e8que que Krishnamurti appelle l&rsquo;unicit\u00e9 individuelle. L&rsquo;homme passe par l&rsquo;agonie de la d\u00e9nudation totale, de la responsabilit\u00e9 totale. Il entre dans la peur fondamentale, dans cette peur qui est son tourment secret et qu&rsquo;avec toute la complicit\u00e9 de l&rsquo;organisation sociale, il avait jusque l\u00e0 recouverte de voiles innombrables. Il en devient pleinement conscient. Elle le p\u00e9n\u00e8tre jusqu&rsquo;aux moelles. Il est envahi de son frisson glac\u00e9. Et pourtant ce tremblement mortel est le fr\u00e9missement d&rsquo;une nouvelle naissance. Son cri d&rsquo;angoisse devient soudain le cri de la d\u00e9livrance ultime. La douleur s&rsquo;est dissoute dans son propre paroxysme. L&rsquo;homme entre \u00e9bloui dans un \u00e9tat nouveau et indescriptible, au seuil duquel toute conscience de soi s&rsquo;est effac\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Essayons de comprendre cette \u00e9closion tout \u00e0 la fois naturelle et myst\u00e9rieuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Et d&rsquo;abord, pourquoi la conscience de soi a-t-elle disparu, ainsi que Krishnamurti put s&rsquo;en rendre compte apr\u00e8s qu&rsquo;il eut \u2014 comme il le dit \u2014 travers\u00e9 les images des instructeurs ? C&rsquo;est une cons\u00e9quence n\u00e9cessaire de l&rsquo;arr\u00eat du processus du moi. Celui-ci introduit dans l&rsquo;\u00eatre une contradiction fondamentale. C&rsquo;est cette contradiction qui cr\u00e9e la soi-conscience. Quand l&rsquo;homme croyait s&rsquo;apercevoir lui-m\u00eame, ce qu&rsquo;il apercevait en v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait ce paquet d&rsquo;habitudes qui faisait obstacle \u00e0 son v\u00e9ritable \u00e9panouissement. Ce paquet s&rsquo;est dissous dans le prodigieux \u00e9clair final. Son abolition \u00e9tablit le contact avec la r\u00e9alit\u00e9. C&rsquo;est le commencement de l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9elle. L&rsquo;\u00e9nergie de l&rsquo;homme qui s&rsquo;\u00e9puisait en contradictions toujours renaissantes, atteint maintenant une supr\u00eame concentration. L&rsquo;\u00eatre int\u00e9rieur est projet\u00e9 dans une pl\u00e9nitude sans mesure, dans une intensit\u00e9 sereine qui le rend inexploitable et qui, r\u00e9ciproquement, \u00e9teint en lui tout d\u00e9sir d&rsquo;exploitation. L&rsquo;intellect et l&rsquo;\u00e9motion, dissoci\u00e9s auparavant par le processus du moi, convergent maintenant, s&rsquo;unissent dans une intelligence d\u00e9livr\u00e9e du temps. Il y a une int\u00e9gration compl\u00e8te des puissances de l&rsquo;\u00eatre, et cet amour surgit qui, selon le mot de Krishnamurti, est \u00e0 lui-m\u00eame sa propre \u00e9ternit\u00e9. Un tel amour n&#8217;emprisonne ni ne choisit. Il est pareil \u00e0 un soleil spirituel dont la gloire se r\u00e9pand \u00e9galement sur toutes choses, illumine indiff\u00e9remment le papillon dor\u00e9 ou l&rsquo;insecte difforme. Il comprend dans son rayonnement splendide le criminel et le saint. Il est encore, nous dit Krishnamurti, semblable \u00e0 la fleur qui r\u00e9pand son parfum sur tous les passants, ou \u00e0 un projecteur qui rend aimable tout ce sur quoi se pose ses rayons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">J&rsquo;ai parl\u00e9 tout \u00e0 l&rsquo;heure d&rsquo;une intelligence d\u00e9livr\u00e9e du temps. Qu&rsquo;est-ce \u00e0 dire ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Nous avons vu que le moi est un faisceau de comportements, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;habitudes, si l&rsquo;on veut bien entendre par habitudes non pas les gestes simples sans la r\u00e9p\u00e9tition desquels les techniques, les arts, le commerce entre les hommes et la vie m\u00eame ne pourraient subsister mais, tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment, ces conduites habituelles qui ne font que perp\u00e9tuer des r\u00e9actions d\u00e9fensives suscit\u00e9es par des \u00e9v\u00e9nements douloureux du pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Ce sont, si l&rsquo;on peut dire, des m\u00e9moires cicatricielles, des indurations qui se sont form\u00e9es aux points o\u00f9 le moi s&rsquo;est trouv\u00e9 l\u00e9s\u00e9, des r\u00e9sidus de ce que Krishnamurti appelle l&rsquo;action incompl\u00e8te, l&rsquo;action qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 pleinement v\u00e9cue, qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 pleinement comprise; l&rsquo;incident qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 assimil\u00e9, dig\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Or, le monde est un mouvement \u00e9ternel, un \u00e9ternel devenir. La soi-conscience, avec ses fixit\u00e9s, ses indurations cr\u00e9\u00e9es par le d\u00e9sir de permanence statique, est une r\u00e9sistance \u00e0 ce devenir. Le moi est en somme le pass\u00e9, conserv\u00e9 dans une m\u00e9moire qui n&rsquo;est pas simplement documentaire ou fonctionnelle, mais qui, charg\u00e9e d&rsquo;\u00e9motion et de puissance, oriente positivement nos activit\u00e9s, tend \u00e0 imprimer un cours d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 notre destin\u00e9e. C&rsquo;est cette m\u00e9moire qui, \u00e0 chaque r\u00e9veil, nous rejette dans les voies de nos poursuites anciennes, nous impose de renouer avec nos ambitions du pass\u00e9 le pacte gr\u00e2ce auquel elles survivent et re\u00e7oivent une impulsion nouvelle. La continuit\u00e9 du moi n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la continuit\u00e9 de cette m\u00e9moire et la perp\u00e9tuation du moi est ainsi la perp\u00e9tuation du pass\u00e9, d&rsquo;un pass\u00e9 qui est raideur, r\u00e9sistance \u00e0 toute d\u00e9viation ou inflexion, \u00e0 tout devenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Le conflit du moi avec le pr\u00e9sent se r\u00e9duit d\u00e8s lors au conflit du pass\u00e9 avec le pr\u00e9sent. Ce conflit cr\u00e9e la notion psychologique du pass\u00e9. Autrement dit, cette r\u00e9sistance au devenir, qui s&rsquo;est constitu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, cr\u00e9e en nous le sens du pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">D&rsquo;autre part, l&rsquo;inassouvissement, le d\u00e9sir cr\u00e9ent le futur. Non pas le futur r\u00e9el qui sera effectivement v\u00e9cu mais un futur artificiel, qui n&rsquo;est au fond qu&rsquo;un pass\u00e9, parce qu&rsquo;il est construit avec tous les souvenirs du pass\u00e9. Il n&rsquo;y a pas de nouveaut\u00e9 r\u00e9elle dans ce pseudo-futur. Il n&rsquo;est pour ainsi dire que l&rsquo;image retourn\u00e9e du pass\u00e9 dans le miroir de la soi-conscience. Le futur r\u00e9el ne peut jamais \u00eatre connu que comme un pr\u00e9sent vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">On voit ainsi comment, dans son effort m\u00eame pour s&rsquo;identifier \u00e0 une certaine image de lui-m\u00eame qu&rsquo;il con\u00e7oit, \u00e0 une certaine conduite qu&rsquo;il veut se donner, dans sa tentative pour devenir et rester quelque chose, le moi est le constructeur et l&rsquo;esclave du temps. Je dis bien l&rsquo;esclave, car d\u00e8s que l&rsquo;on se propose de devenir quelque chose, on a imp\u00e9rieusement besoin de temps pour r\u00e9aliser son projet. Du m\u00eame coup, on introduit en soi la terreur que ce temps puisse manquer, c&rsquo;est-\u00e0-dire, finalement, la terreur de la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">On notera toutefois que le temps cr\u00e9\u00e9 par le moi et ses exigences n&rsquo;est pas celui des physiciens, lequel n&rsquo;est que rep\u00e8re ou mesure du mouvement des choses, cette indiff\u00e9rente succession des jours dont nous avons la notion quand, d&rsquo;un doigt distrait, nous effeuillons un calendrier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Le temps cr\u00e9\u00e9 par le moi est celui qui marque les moments de notre destin\u00e9e et qui tant\u00f4t nous emprisonne et tant\u00f4t nous d\u00e9livre. C&rsquo;est le temps qui nous ouvre les portes terrifiantes ou radieuses de l&rsquo;avenir et nous ferme impitoyablement celles du pass\u00e9. C&rsquo;est le temps dans lequel sonne l&rsquo;heure de notre mort et qui enveloppe toute notre vie. C&rsquo;est encore celui par lequel nous sommes press\u00e9s, \u00e9peronn\u00e9s ou, \u00e0 d&rsquo;autres heures, d\u00e9courag\u00e9s et accabl\u00e9s. Celui que nous \u00e9treignons passionn\u00e9ment et qui en retour nous \u00e9treint. Celui que parfois nous voudrions \u00e0 jamais abolir et qui, finalement, nous d\u00e9truit. Celui qui marque l&rsquo;instant fr\u00e9missant des rencontres d\u00e9cisives, des choix angoissants, des extases ou des agonies. Celui qui abaisse ou \u00e9l\u00e8ve des murailles entre nous et les autres. C&rsquo;est le temps dans lequel nous avons le sentiment de cro\u00eetre ou de d\u00e9cliner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Comment ce temps, qui est celui de nos projets, de notre continuit\u00e9 personnelle, qui est la dur\u00e9e m\u00eame, sinon l&rsquo;essence, de notre moi pourrait-il \u00eatre aboli ? De toute \u00e9vidence, par suppression de la cause qui le cr\u00e9e, de cette volont\u00e9 de devenir quelque chose, \u00e0 partir de laquelle se construit sa notion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Krishnamurti, au cours d&rsquo;une causerie, \u00e0 Oja\u00ef en 1945, disait: \u00ab <em>Le pr\u00e9sent est la totalit\u00e9 du temps; dans la semence du pr\u00e9sent on trouve le pass\u00e9 et le futur; le pass\u00e9 est le pr\u00e9sent, le futur est le pr\u00e9sent. Le pr\u00e9sent est l&rsquo;Eternel, le Sans-Dur\u00e9e. Mais nous consid\u00e9rons le pr\u00e9sent, le maintenant, comme un passage vers le pass\u00e9 ou vers le futur; dans le processus de devenir, le pr\u00e9sent est un moyen en vue d&rsquo;une fin et, par l\u00e0, perd sa signification immense.<\/em> \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Je commenterai ce texte de la mani\u00e8re suivante: Philosophiquement, il y a deux mani\u00e8res d&rsquo;envisager le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">On peut voir en lui la limite insaisissable, \u00e9vanescente, entre le pass\u00e9 et l&rsquo;avenir; une paroi sans \u00e9paisseur travers\u00e9e par des gestes qui ne sortent des t\u00e9n\u00e8bres du futur que pour se pr\u00e9cipiter dans la d\u00e9finitive immobilit\u00e9 du pass\u00e9; un guichet vide franchi par une action qui, partant des donn\u00e9es, des mesures, des images du pass\u00e9, se propose d&rsquo;atteindre les possibles qu&rsquo;elle projette sur l&rsquo;\u00e9cran du futur. Le pr\u00e9sent, ainsi consid\u00e9r\u00e9, n&rsquo;est qu&rsquo;une transition sans contenu propre. Il n&rsquo;a aucune importance en lui-m\u00eame et n&rsquo;est qu&rsquo;une porte ouverte sur quelque chose d&rsquo;autre qui est seul important.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il est pareillement l\u00e9gitime d&rsquo;envisager le pr\u00e9sent de tout autre mani\u00e8re. Il est alors l&rsquo;essence vivante et la totalisation du pass\u00e9; la floraison de tout le r\u00e9volu; le parfum qui survit aux roses \u00e9cras\u00e9es dans le pressoir du temps. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, comme je l&rsquo;ai dit ailleurs, le futur n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que le pr\u00e9sent profond. C&rsquo;est-\u00e0-dire que le pr\u00e9sent est le germe essentiel de tout l&rsquo;avenir et renferme secr\u00e8tement l&rsquo;odeur finale de ce qui n&rsquo;a pas encore surgi. Cela, au surplus, reste vrai \u00e0 tout moment de la dur\u00e9e. Le pr\u00e9sent est sans cesse total, exprim\u00e9, du pass\u00e9 et le total, \u00e0 exprimer, de l&rsquo;avenir. Certains aspects qui \u00e9taient nagu\u00e8re d\u00e9sign\u00e9s sous le nom de futur se trouvent maintenant d\u00e9sign\u00e9s sous le nom de pass\u00e9. Mais il n&rsquo;y a l\u00e0 qu&rsquo;un simple transfert d&rsquo;\u00e9tiquettes ext\u00e9rieures qui n&rsquo;alt\u00e8re fondamentalement en rien la totalit\u00e9 concr\u00e8te du pr\u00e9sent profond. Ainsi le pr\u00e9sent, saisi dans son essence, reste immuable, malgr\u00e9 le d\u00e9roulement du temps. Le temps ne fait que glisser comme une ombre \u00e0 la surface de ce pr\u00e9sent \u00e9ternel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Je le r\u00e9p\u00e8te, du point de vue philosophique, ces deux visions du pr\u00e9sent : celle qui en fait un n\u00e9ant et celle qui le consid\u00e8re, sur le plan d&rsquo;une essence qui n&rsquo;est aucunement abstraite, comme une pl\u00e9nitude supr\u00eame, sont \u00e9galement l\u00e9gitimes. Mais que nous dit Krishnamurti? Ceci que, tant que nous nous \u00e9vertuerons \u00e0 vouloir devenir quelque chose \u2014 et il importe peu ici que notre projet de nous-m\u00eame soit r\u00e9put\u00e9, conventionnellement, ignoble ou sublime \u2014 nous ne cesserons pas de nous lier \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience du pr\u00e9sent vide, du pr\u00e9sent-transition, et de nous interdire la possession du pr\u00e9sent \u00e9ternel. Tant que nous continuerons d&rsquo;errer sur les voies horizontales du devenir-quelque-chose, nous nous interdirons l&rsquo;unique chemin vertical qui nous conduit aux profondeurs intemporelles de notre \u00eatre et, par voie de cons\u00e9quence, \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a l\u00e0 une vue \u00e0 la fois tr\u00e8s simple et d&rsquo;une audace infinie. Quelle entreprise pour l&rsquo;individu que celle de cesser de vouloir devenir, alors que tous les moments de sa vie actuelle sont p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s de la passion contraire! Nous sommes ici au del\u00e0 de toutes les morales, si ing\u00e9nieuses ou grandioses qu&rsquo;elles puissent para\u00eetre. Car toutes les morales demandent \u00e0 l&rsquo;homme de devenir quelque chose qu&rsquo;il n&rsquo;est pas. Nous voyons aussi comment une attitude que nous serions tent\u00e9 d&rsquo;appeler \u00ab\u00a0morale \u00bb, si le terme ne pr\u00eatait \u00e0 confusion, peut devenir, \u00e9trangement, la condition m\u00eame d&rsquo;une certaine perception des choses, d&rsquo;une certaine exp\u00e9rience, inimaginable, du temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Que serait le pr\u00e9sent de notre exp\u00e9rience concr\u00e8te si nous parvenions \u00e0 le saisir sous son aspect \u00e9ternel, s&rsquo;il nous devenait transparent jusqu&rsquo;\u00e0 ses derni\u00e8res profondeurs ? C&rsquo;est ce qu&rsquo;une pens\u00e9e engag\u00e9e dans le temps comme la n\u00f4tre ne saurait, de toute \u00e9vidence, se repr\u00e9senter. On voit par l\u00e0 combien ceux qui demandent \u00e0 Krishnamurti de leur d\u00e9crire ce pr\u00e9sent \u00e9ternel sont illogiques et ignorants. Si l&rsquo;on pouvait d\u00e9crire cette \u00e9ternit\u00e9 en termes de temps, elle ne serait plus l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, elle retomberait dans le cercle du temps. Est-ce \u00e0 dire que l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 v\u00e9ritable soit fig\u00e9e. Nullement. Elle est devenir encore. Mais devenir pur, devenir spontan\u00e9 et non pas devenir en vue d&rsquo;une fin. Elle est ce \u00ab\u00a0<em>Timeless becoming<\/em> \u00bb, ce devenir hors du temps dont parle Krishnamurti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">On peut saisir indirectement la logique de ce qui pr\u00e9c\u00e8de. J&rsquo;ai dit que l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e9ternelle du pr\u00e9sent \u00e9tait impossible, \u00e9videmment et n\u00e9cessairement impossible, tant que le pr\u00e9sent, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;action pr\u00e9sente, est r\u00e9duit \u00e0 n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un moyen en vue d&rsquo;une fin, et donc n&rsquo;a pas sa fin en lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Dire que les actions de l&rsquo;homme n&rsquo;ont pas leur fin en elles-m\u00eames, cela revient \u00e0 dire que l&rsquo;homme est \u00e9cartel\u00e9 en quelque sorte entre le pr\u00e9sent et le futur. Son attention vitale est \u00e0 demi-d\u00e9centr\u00e9e du pr\u00e9sent. Elle est divis\u00e9e entre l&rsquo;\u0153uvre qu&rsquo;il accomplit et le r\u00e9sultat lointain qu&rsquo;il en attend. C&rsquo;est un nouvel aspect de la contradiction du moi. Et c&rsquo;est encore un cycle. Car la poursuite du futur cr\u00e9e la dualit\u00e9 dans le pr\u00e9sent et cette dualit\u00e9, qui s&rsquo;accompagne d&rsquo;inassouvissement, cr\u00e9e elle-m\u00eame un nouveau futur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Au contraire, lorsque la vie s&rsquo;accomplit \u00e0 tout instant, alors chaque instant peut devenir le lieu d&rsquo;une initiative nouvelle. Chaque acte se suffisant \u00e0 lui-m\u00eame n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;\u00eatre reli\u00e9 \u00e0 des actes ant\u00e9rieurs. Ainsi le pass\u00e9 dispara\u00eet et aussi ce futur imaginaire qui n&rsquo;\u00e9tait que son reflet et son extrapolation. Avec le futur s&rsquo;effondrent tous les probl\u00e8mes du futur: mort, au-del\u00e0, r\u00e9incarnation, etc&#8230; C&rsquo;est parce que l&rsquo;homme ne vit pas pleinement qu&rsquo;il redoute la mort, et r\u00e9ciproquement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme qui a r\u00e9alis\u00e9 son int\u00e9gration compl\u00e8te vit dans un pur instant qui se renouvelle sans cesse. Il vit dans un pr\u00e9sent \u00e9ternel. Selon le mot de Suar\u00e8s, l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, c&rsquo;est la pr\u00e9sence du pr\u00e9sent et, ajoute Suar\u00e8s, le paradoxe, c&rsquo;est qu&rsquo;il faut du temps pour entrer dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">C&rsquo;est parce qu&rsquo;il est totalement int\u00e9gr\u00e9 que l&rsquo;homme lib\u00e9r\u00e9 est inconscient de lui-m\u00eame. C&rsquo;est parce qu&rsquo;il r\u00e9alise pleinement sa propre particularit\u00e9 qu&rsquo;il cesse d&rsquo;en \u00eatre conscient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">Cette lib\u00e9ration de l&rsquo;homme est \u00e0 base d&rsquo;intelligence, de compr\u00e9hension. Elle est \u00e9galement \u00e9loign\u00e9e du renoncement et de la licence, \u00e0 vrai dire, elle n&rsquo;a m\u00eame aucun rapport avec ces choses.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\" lang=\"fr-CA\">Ren\u00e9 FOUERE<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#sdfootnote1anc\">1<\/a> Si l&rsquo;origine des temps n&rsquo;est pas fix\u00e9e, on peut aussi bien dire \tqu&rsquo;une montre retarde de 10 minutes ou avance de 23 h 50.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#sdfootnote2anc\">2<\/a> Autre exemple. On trouve dans le Bulletin de l&rsquo;Etoile de \tNovembre-D\u00e9cembre 1931 les deux assertions suivantes de \tKrishnamurti :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">a) \t\u00ab\u00a0<em>La lutte entre les oppos\u00e9s \tcr\u00e9e en nous la notion de l&rsquo;existence individuelle, isol\u00e9e<\/em>. \t\u00bb (page 92).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">b) \u00ab \t<em>Ainsi que je vous l&rsquo;ai expliqu\u00e9, la \tcause des oppos\u00e9s est la soi-conscience<\/em>. \t\u00bb (page 124).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En \tface de ces assertions dont l&rsquo;une affirme que les oppos\u00e9s sont la \tcause de la soi-conscience et l&rsquo;autre que la soi-conscience est la \tcause des oppos\u00e9s, un logicien born\u00e9 dirait que Krishnamurti se \tmoque de son auditoire ou qu&rsquo;il \u00e9rige la contradiction en syst\u00e8me. \tKrishnamurti ne se moque pas du tout, et il n&rsquo;est pas plus \tcontradictoire que le naturaliste qui enseigne tour \u00e0 tour que la \tplante est le produit de la graine et la graine est le produit de la \tplante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#sdfootnote3anc\">3<\/a> Il ne se d\u00e9truit sur un plan que pour s&rsquo;affirmer sur un autre. \tC&rsquo;est le \u00ab bon\u00a0\u00bb moi qui fait la guerre au moi ha\u00efssable. \tMais il n&rsquo;y a pas de \u00ab bon\u00a0\u00bb moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" lang=\"fr-CA\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En d\u00e9pit de tous ses efforts vers une condition immuable, l&rsquo;individu s&rsquo;interroge avec angoisse. Cette chose immortelle qu&rsquo;il d\u00e9sire, est-ce sa conscience banale ? H\u00e9las ! Si fortement qu&rsquo;il la veuille corseter, elle n&rsquo;est que fluctuations. De plus le sommeil, la syncope lui imposent des \u00e9clipses \u00e9videntes. Il va chercher quelque chose d&rsquo;invariable au-del\u00e0 de ces mouvements incessants et de ces interruptions. Alors il imagine \u2014 ou plut\u00f4t on imagine pour lui \u2014 un noyau permanent et abstrait, une \u00e2me substantielle, dont la conscience vulgaire est l&rsquo;expression intermittente. Et, avec l&rsquo;\u00e2me, voici Dieu et ses interpr\u00e8tes infaillibles, les cr\u00e9dos et l&rsquo;exploitation religieuse; tout cela est entretenu par la soif de l&rsquo;immortalit\u00e9 individuelle. Voici la foi et la haine du doute, du doute qui cr\u00e9e le sentiment que le moi est un assemblage mal fait, incoh\u00e9rent et pr\u00e9caire. L&rsquo;individu m\u00e9canis\u00e9 s&rsquo;endort dans son r\u00eave de survie statique et de permanence&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[61],"tags":[37,6,23,240],"class_list":["post-3877","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-r-fouere","tag-conscience","tag-krishnamurti","tag-liberation","tag-processus-du-moi"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.5 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Krishnamurti, L&#039;homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9 - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Krishnamurti, L&#039;homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9 - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"En d\u00e9pit de tous ses efforts vers une condition immuable, l&#039;individu s&#039;interroge avec angoisse. Cette chose immortelle qu&#039;il d\u00e9sire, est-ce sa conscience banale ? H\u00e9las ! Si fortement qu&#039;il la veuille corseter, elle n&#039;est que fluctuations. De plus le sommeil, la syncope lui imposent des \u00e9clipses \u00e9videntes. Il va chercher quelque chose d&#039;invariable au-del\u00e0 de ces mouvements incessants et de ces interruptions. Alors il imagine \u2014 ou plut\u00f4t on imagine pour lui \u2014 un noyau permanent et abstrait, une \u00e2me substantielle, dont la conscience vulgaire est l&#039;expression intermittente. Et, avec l&#039;\u00e2me, voici Dieu et ses interpr\u00e8tes infaillibles, les cr\u00e9dos et l&#039;exploitation religieuse; tout cela est entretenu par la soif de l&#039;immortalit\u00e9 individuelle. Voici la foi et la haine du doute, du doute qui cr\u00e9e le sentiment que le moi est un assemblage mal fait, incoh\u00e9rent et pr\u00e9caire. L&#039;individu m\u00e9canis\u00e9 s&#039;endort dans son r\u00eave de survie statique et de permanence...\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\" \/>\n<meta property=\"article:published_time\" content=\"2010-07-09T01:10:46+00:00\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2011-10-06T00:02:33+00:00\" \/>\n<meta name=\"author\" content=\"3e mill\u00e9naire\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"\u00c9crit par\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"3e mill\u00e9naire\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:label2\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data2\" content=\"87 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\\\/\\\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"Article\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\\\/#article\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\\\/\"},\"author\":{\"name\":\"3e mill\u00e9naire\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5\"},\"headline\":\"Krishnamurti, L&rsquo;homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9\",\"datePublished\":\"2010-07-09T01:10:46+00:00\",\"dateModified\":\"2011-10-06T00:02:33+00:00\",\"mainEntityOfPage\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\\\/\"},\"wordCount\":17310,\"keywords\":[\"Conscience\",\"Krishnamurti\",\"Lib\u00e9ration\",\"processus du moi\"],\"articleSection\":[\"Fou\u00e9r\u00e9 Ren\u00e9\"],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\\\/\",\"name\":\"Krishnamurti, L'homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9 - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/#website\"},\"datePublished\":\"2010-07-09T01:10:46+00:00\",\"dateModified\":\"2011-10-06T00:02:33+00:00\",\"author\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5\"},\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\\\/#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\\\/\"]}]},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\\\/#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Accueil\",\"item\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"Krishnamurti, L&rsquo;homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9\"}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/#website\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/\",\"name\":\"3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation\",\"description\":\"L&#039;Homme en devenir\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"SearchAction\",\"target\":{\"@type\":\"EntryPoint\",\"urlTemplate\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/?s={search_term_string}\"},\"query-input\":{\"@type\":\"PropertyValueSpecification\",\"valueRequired\":true,\"valueName\":\"search_term_string\"}}],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"Person\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5\",\"name\":\"3e mill\u00e9naire\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.revue3emillenaire.com\\\/blog\\\/author\\\/admin\\\/\"}]}<\/script>\n<!-- \/ Yoast SEO plugin. -->","yoast_head_json":{"title":"Krishnamurti, L'homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9 - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"Krishnamurti, L'homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9 - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","og_description":"En d\u00e9pit de tous ses efforts vers une condition immuable, l'individu s'interroge avec angoisse. Cette chose immortelle qu'il d\u00e9sire, est-ce sa conscience banale ? H\u00e9las ! Si fortement qu'il la veuille corseter, elle n'est que fluctuations. De plus le sommeil, la syncope lui imposent des \u00e9clipses \u00e9videntes. Il va chercher quelque chose d'invariable au-del\u00e0 de ces mouvements incessants et de ces interruptions. Alors il imagine \u2014 ou plut\u00f4t on imagine pour lui \u2014 un noyau permanent et abstrait, une \u00e2me substantielle, dont la conscience vulgaire est l'expression intermittente. Et, avec l'\u00e2me, voici Dieu et ses interpr\u00e8tes infaillibles, les cr\u00e9dos et l'exploitation religieuse; tout cela est entretenu par la soif de l'immortalit\u00e9 individuelle. Voici la foi et la haine du doute, du doute qui cr\u00e9e le sentiment que le moi est un assemblage mal fait, incoh\u00e9rent et pr\u00e9caire. L'individu m\u00e9canis\u00e9 s'endort dans son r\u00eave de survie statique et de permanence...","og_url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/","og_site_name":"3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","article_published_time":"2010-07-09T01:10:46+00:00","article_modified_time":"2011-10-06T00:02:33+00:00","author":"3e mill\u00e9naire","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"3e mill\u00e9naire","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"87 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"Article","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/#article","isPartOf":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/"},"author":{"name":"3e mill\u00e9naire","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5"},"headline":"Krishnamurti, L&rsquo;homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9","datePublished":"2010-07-09T01:10:46+00:00","dateModified":"2011-10-06T00:02:33+00:00","mainEntityOfPage":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/"},"wordCount":17310,"keywords":["Conscience","Krishnamurti","Lib\u00e9ration","processus du moi"],"articleSection":["Fou\u00e9r\u00e9 Ren\u00e9"],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/","url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/","name":"Krishnamurti, L'homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9 - 3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","isPartOf":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#website"},"datePublished":"2010-07-09T01:10:46+00:00","dateModified":"2011-10-06T00:02:33+00:00","author":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5"},"breadcrumb":{"@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/"]}]},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/krishnamurti-lhomme-et-sa-pensee-par-rene-fouere\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Accueil","item":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Krishnamurti, L&rsquo;homme et sa pens\u00e9e par Ren\u00e9 Fou\u00e9r\u00e9"}]},{"@type":"WebSite","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#website","url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/","name":"3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","description":"L&#039;Homme en devenir","potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Person","@id":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/#\/schema\/person\/9a3a7cc4ccaa707f402d4394327106d5","name":"3e mill\u00e9naire","url":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/author\/admin\/"}]}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3877","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3877"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3877\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3877"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3877"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3877"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}