{"id":4568,"date":"2010-09-06T14:19:25","date_gmt":"2010-09-06T13:19:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=4568"},"modified":"2010-09-06T14:19:25","modified_gmt":"2010-09-06T13:19:25","slug":"connaissance-scientifique-et-filiation-par-andre-cailleux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/connaissance-scientifique-et-filiation-par-andre-cailleux\/","title":{"rendered":"Connaissance scientifique et filiation par Andr\u00e9 Cailleux"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Teilhard de Chardin. N<sup>o<\/sup> 24-25 Novembre 1965)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la recherche scientifique, les d\u00e9marches de la pens\u00e9e sont, \u00e0 bien des titres, int\u00e9ressantes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;homme cultiv\u00e9, voyant l&rsquo;importance grandissante, parfois presque importune des sciences dans le monde moderne, aimerait comprendre comment s&rsquo;\u00e9laborent, \u00e0 l&rsquo;origine, les instruments de son confort ou de son tourment. Et le chercheur scientifique lui-m\u00eame, interrompant parfois le jeu, qui est sien, s&rsquo;interroge sur les r\u00e8gles de ce jeu, ou pour mieux dire sur la mani\u00e8re dont il le joue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un mot savant, forg\u00e9 heureusement dans la langue d&rsquo;Hom\u00e8re, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, d\u00e9signe cette \u00e9tude de la science. Elle a donn\u00e9 lieu \u00e0 de nombreux travaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous voudrions nous inspirer de certaines tendances profondes des sciences, envisager leurs structures et chercher des liaisons possibles entre elles. Nous proposerons ensuite quelques observations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S&rsquo;il est un point sur lequel savants et chercheurs sont d&rsquo;accord, o\u00f9 leurs t\u00e9moignages concordent, c&rsquo;est le point que Pierre de B\u00e9thune en 1952, a si bien exprim\u00e9 en cette phrase lapidaire : \u00ab L&rsquo;acte essentiel de la recherche scientifique est la d\u00e9couverte, g\u00e9n\u00e9ralement soudaine, d&rsquo;une relation impr\u00e9vue entre des faits qui paraissaient ind\u00e9pendants. \u00bb Vers la m\u00eame \u00e9poque, Bouligand consacrait une chronique \u00e0 \u00ab l&rsquo;acte de liaison et sa port\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus g\u00e9n\u00e9ralement toute d\u00e9couverte scientifique, grande ou petite, suppose obtenus et acquis ant\u00e9rieurement, non seulement un r\u00e9sultat, mais plusieurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9lectrodynamique, \u00e9difi\u00e9e en quelques semaines par Amp\u00e8re, impliquait non seulement l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;\u0152rsted sur l&rsquo;aiguille aimant\u00e9e, mais aussi la connaissance des math\u00e9matiques et, par l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;\u0152rsted, celle de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 statique et du magn\u00e9tisme, dont les d\u00e9buts remontaient \u00e0 l&rsquo;Antiquit\u00e9 grecque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus on regarde dans le temps, plus on s&rsquo;aper\u00e7oit que les ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;un acte de liaison, si unique et si instantan\u00e9 celui-ci puisse-t-il para\u00eetre, sont nombreux, et remontent loin, comme le font les anc\u00eatres d&rsquo;un \u00eatre vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette comparaison entre la recherche scientifique et l&rsquo;\u00eatre vivant est-elle simple figure de rh\u00e9torique ? Ou bien, la ressemblance est-elle plus profonde, naturelle, g\u00e9n\u00e9tique ? C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;une des id\u00e9es de Teilhard de Chardin que la nature peut, par comparaison, nous renseigner sur l&rsquo;homme, comme l&rsquo;homme peut nous renseigner sur la nature.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les ant\u00e9c\u00e9dents d&rsquo;une d\u00e9couverte convergent vers cette d\u00e9couverte, comme les anc\u00eatres convergent vers leurs descendants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette ressemblance, vraie pour leur pass\u00e9, est vraie aussi pour leur avenir : comme l&rsquo;\u00eatre vivant, la recherche ou la d\u00e9couverte sont non seulement le point o\u00f9 ont converg\u00e9 une multitude d&rsquo;ant\u00e9c\u00e9dents ; elles sont aussi celui d&rsquo;o\u00f9 divergeront des \u00e9panouissements futurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce double mouvement de la recherche, convergent d&rsquo;abord, divergent ensuite, a \u00e9t\u00e9 clairement vu et d\u00e9fini par J. D. Bernal, en 1959. L&rsquo;image de l&rsquo;arbre g\u00e9n\u00e9alogique la pr\u00e9cise. Entre deux ramifications en sens inverse, la d\u00e9couverte est comme le collet de l&rsquo;arbre entre les branches et les racines, ou comme l&rsquo;\u00eatre humain entre le faisceau de ses ascendants, et celui de ses descendants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Prise dans son ensemble la science r\u00e9sulte bien entendu d&rsquo;un grand nombre de telles d\u00e9couvertes, dont les ant\u00e9c\u00e9dents, comme les cons\u00e9quences, se recoupent, tout comme dans la for\u00eat des arbres g\u00e9n\u00e9alogiques, les branches des diff\u00e9rents troncs s&rsquo;entrelacent par les mariages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La population des recherches scientifiques, comme celle des hommes, appara\u00eet, en fin de compte comme un r\u00e9seau, ainsi que l&rsquo;a not\u00e9 Bernal. D\u00e9s lors tout l&rsquo;art, dans la recherche, consiste \u00e0 se placer dans un bon n\u0153ud du r\u00e9seau. Le bon n\u0153ud est celui qui donnera, dans l&rsquo;avenir, un arbre florissant et riche de fruits. A quoi le reconna\u00eetre ? A ce qu&rsquo;il est probablement celui qui, dans le pass\u00e9, a eu un chevelu de racines abondant, ou du moins vigoureux et vari\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On voit ici tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;il y a, \u00e0 ce que le chercheur scientifique soit bien form\u00e9, et bien inform\u00e9 ; toute l&rsquo;importance de l&rsquo;enseignement et des centres d&rsquo;information.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces connaissances s\u00fbres et efficaces qui lui viennent du pass\u00e9 et d&rsquo;autrui, le chercheur devra les assimiler, les int\u00e9grer dans son pr\u00e9sent, les faire siennes. Ce qui \u00e9tait social et ext\u00e9rieur deviendra pour lui personnel et int\u00e9rieur. Comment et par quel m\u00e9canisme, et \u00e0 l&rsquo;aide de quelle forme de structure ? C&rsquo;est ce que nous allons nous demander, en examinant de plus pr\u00e8s, le fonctionnement des cerveaux humains, en face de la nature.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi les lois naturelles quantitatives, beaucoup ont une forme logarithmique. Par exemple, dans la d\u00e9composition radioactive, le nombre des atomes encore intacts est divis\u00e9 par deux, chaque fois que s&rsquo;est \u00e9coul\u00e9 un certain intervalle de temps, toujours le m\u00eame d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si dans un morceau de bois carbonis\u00e9 datant de la pr\u00e9histoire, il y a eu 160 atomes de Carbone 14 \u00e0 l&rsquo;origine, il n&rsquo;y en a plus que 80, moiti\u00e9 moins, au bout de 5.568 ans ; 40 au bout de 11.136 ans ; 20 au bout de 16.704 ans ; 10 au bout de 22.272 ans&#8230; et ainsi de suite. Le nombre des atomes indemnes a diminu\u00e9 en progression g\u00e9om\u00e9trique quand le temps augmentait en progression arithm\u00e9tique. Ou, si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, chaque fois que le temps a \u00e9t\u00e9 augment\u00e9 d&rsquo;une m\u00eame dur\u00e9e \u2014 ici 5.568 ans \u2014 le nombre d&rsquo;atomes de Carbone 14 a \u00e9t\u00e9 divis\u00e9 par un m\u00eame nombre \u2014 ici deux. Addition (ou soustraction) d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, division (ou multiplication) de l&rsquo;autre : c&rsquo;est la d\u00e9finition d&rsquo;une loi logarithmique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De telles lois sont tr\u00e8s fr\u00e9quentes dans la nature, infiniment plus fr\u00e9quentes qu&rsquo;on pourrait le croire. Ainsi l&rsquo;intensit\u00e9 de nombreuses r\u00e9actions chimiques, de la respiration, de l&rsquo;assimilation chlorophyllienne, est multipli\u00e9e par deux, chaque fois que la temp\u00e9rature s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de 9\u00b0 environ ; en montagne, le nombre d&rsquo;esp\u00e8ces d&rsquo;oiseaux ou de batraciens, ou de lichens, est divis\u00e9 par deux chaque fois qu&rsquo;on s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de six cents m\u00e8tres, en moyenne. Les exemples abondent (Cailleux 1961) ; on n&rsquo;a que l&#8217;embarras du choix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais s&rsquo;il est vrai qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 de lois de la nature, il est aussi \u00e9vident que c&rsquo;est avec notre esprit et avec notre syst\u00e8me nerveux que nous avons r\u00e9ussi \u00e0 en prendre connaissance. Ainsi, entre la nature et notre esprit, ou nos circuits nerveux, il y a adaptation. Il est donc possible qu&rsquo;il existe, dans nos circuits nerveux ou dans l&rsquo;arrangement de nos cellules nerveuses, quelque chose qui soit comme dans la nature, en progression g\u00e9om\u00e9trique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La physiologie des sensations apporte, dans ce sens, des pr\u00e9somptions encore plus fortes. Tout \u00e0 fait classique est, depuis plus d&rsquo;un si\u00e8cle, la loi d\u00e9couverte par Weber, puis v\u00e9rifi\u00e9e par Fechner pour toutes les sensations mesurables, comme celles de poids, d&rsquo;intensit\u00e9 lumineuse, de hauteur ou d&rsquo;intensit\u00e9 de son : la sensation cro\u00eet comme le logarithme de l&rsquo;excitation. Autrement dit, pour avoir des sensations en gradation arithm\u00e9tique r\u00e9guli\u00e8re, comme la suite, 1, 2, 3, 4, 5, il faut des excitations en progression g\u00e9om\u00e9trique 1, 2, 4, 8, 16.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette loi est si vraie que les grandeurs des \u00e9toiles, jadis d\u00e9finies par l&rsquo;impression qu&rsquo;elles procurent \u00e0 l&rsquo;\u0153il, se sont av\u00e9r\u00e9es, quand on a pu mesurer leurs intensit\u00e9s lumineuses, proportionnelles non \u00e0 ces intensit\u00e9s elles-m\u00eames, mais \u00e0 leurs logarithmes. Et sans aller si loin, la gamme ch\u00e8re aux musiciens ob\u00e9it \u00e0 une loi du m\u00eame genre, chaque octave \u00e9tant l&rsquo;intervalle qui double la fr\u00e9quence du son, quelle qu&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 cette fr\u00e9quence au d\u00e9part.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis Weber et Fechner, nos connaissances sur la structure des organes des sens, se sont approfondies et affin\u00e9es ; elles sont descendues \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle des cellules, et des parties de cellules. Nous savons qu&rsquo;\u00e0 cette dimension tr\u00e8s t\u00e9nue, les sensations sont re\u00e7ues par des organites (ou petits organes) r\u00e9cepteurs, puis transmises par des fibres nerveuses et orient\u00e9es ou bifurqu\u00e9es de loin en loin par des cellules jouant un r\u00f4le de plot ou de relais ; le tout rappelle un r\u00e9seau de t\u00e9l\u00e9phone, ou de calculatrice \u00e9lectronique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le plan de l&rsquo;individu, nous pouvons joindre \u00e0 cette notion de r\u00e9seau nerveux celle de loi logarithmique de Weber-Fechner, et conclure : dans l&rsquo;agencement de notre syst\u00e8me nerveux, dans l&rsquo;arrangement r\u00e9ciproque de ses cellules et de ses fibres, dans leur mode de liaison en un r\u00e9seau, il existe une forme, ou une structure, capable le cas \u00e9ch\u00e9ant, \u2014 et au moins dans le cas des sensations \u2014 de d\u00e9celer des progressions g\u00e9om\u00e9triques. L&rsquo;explication la plus probable est que dans cette forme, ou dans cette structure, mat\u00e9riellement, quelque chose est en progression g\u00e9om\u00e9trique, ou d\u00e9coule d&rsquo;une telle progression.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peut-\u00eatre trouverait-on dans cette hypoth\u00e8se, une partie de l&rsquo;explication d&rsquo;une autre cat\u00e9gorie de faits en apparence tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e et aussi d\u00e9routants que bien \u00e9tablis : le cas des calculateurs prodiges. Pr\u00e9sent\u00e9s devant des acad\u00e9mies, en dehors de toute supercherie possible, leur authenticit\u00e9 attest\u00e9e par des hommes comme Cauchy ou Lebesgue, ne fait aucun doute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Citons deux exemples.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est demand\u00e9 \u00e0 Vinckler de d\u00e9composer en quatre carr\u00e9s un nombre de 5 chiffres. Au bout de 3 minutes, il donne plusieurs solutions justes. Pr\u00e9sent \u00e0 cette s\u00e9ance, le math\u00e9maticien Lebesgue avoue que ce calcul lui aurait demand\u00e9 15 jours d&rsquo;effort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A Inaudi, on posa le probl\u00e8me suivant : \u00ab J&rsquo;ai quatre-vingt six ans moins vingt jours. Combien ai-je d&rsquo;heures. \u00bb R\u00e9ponse instantan\u00e9e : 753.396.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les observations faites sur ces calculateurs, leur t\u00e9moignages contr\u00f4l\u00e9s et leur biographie, montrent que leur aptitude extraordinaire appara\u00eet tr\u00e8s t\u00f4t, vers l&rsquo;\u00e2ge de 12 ans ; elle est purement m\u00e9canique (Inaudi ne savait au d\u00e9but ni lire, ni \u00e9crire) ; elle peut s&rsquo;allier \u00e0 des dons intellectuels, comme ce fut le cas chez le math\u00e9maticien Euler, mais souvent aussi elle appara\u00eet chez des esprits moyens ou m\u00eame m\u00e9diocres, comme fut Mondeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De Mondeux, on a pu \u00e9crire qu&rsquo;il \u00e9tait \u00ab une machine \u00e0 calculer merveilleusement organis\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1880, on disait cela par m\u00e9taphore. Mais aujourd&rsquo;hui ? Pour une aptitude non vraiment intellectuelle, mais quasi automatique, et n\u00e9anmoins mentale, ne peut-on imaginer une structure nerveuse, ou quelque chose dans une structure nerveuse qui rappellerait un peu nos r\u00e8gles \u00e0 calcul, ou nos machines \u00e0 calculer, et qui ait, comme elles, une disposition logarithmique ? En tout cas, si une telle disposition existe dans notre syst\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral, d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, elle peut faciliter le calcul mental, et elle expliquerait bien les caract\u00e8res que presque tous les calculateurs prodiges lui reconnaissent : son apparence d&rsquo;automatisme, ou de spontan\u00e9it\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi trois ordres de faits bien diff\u00e9rents \u2014 l&rsquo;adaptation g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la nature, la loi de Weber-Fechner et les dons des calculateurs prodiges \u2014 convergent vers la m\u00eame conclusion. Il y aurait, dans la structure de notre syst\u00e8me nerveux, quelque chose de logarithmique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne nous dissimulons pas ce que cette hypoth\u00e8se a de choquant pour certains. Les psychologues \u00e9pris de tradition craignent le math\u00e9matisable. Et pourtant, si celui-ci existait ? Il n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas du tout exclusif dans notre pens\u00e9e, car m\u00eame s&rsquo;il y a des automatismes dans le travail de notre cerveau (et personne ne songe \u00e0 le contester), ces automatismes ne sont pas tout. La preuve en est le r\u00f4le des mots n\u00e9cessaires m\u00eame au calculateur-prodige, ne serait-ce que pour poser le probl\u00e8me, pour mettre en route le circuit. Sur le r\u00e9seau de notre cerveau, les mots sont plac\u00e9s en des sortes de passages ou de points de riposte. Ils jouent des r\u00f4les de relais, d&rsquo;aiguillage ou de r\u00e9flexe ; ils peuvent ouvrir la voie \u00e0 d&rsquo;autres circuits, ou renvoyer ; ils peuvent parfois faire d\u00e9vier, diriger l\u00e0 o\u00f9 il ne faudrait pas. Ils peuvent ouvrir ou fermer. Ce sont comme des plots sous un manipulateur \u00e0 plusieurs entr\u00e9es, ou comme la main sur ce manipulateur. Ainsi notre vue d&rsquo;une disposition logarithmique, dans le syst\u00e8me nerveux, n&rsquo;est pas exclusive et doit \u00eatre soigneusement nuanc\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il est bien probable qu&rsquo;elle existe, au moins dans certains territoires. Cette disposition g\u00e9om\u00e9trique, si remarquable, comment a-t-elle pu s&rsquo;organiser ? Apr\u00e8s coup ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour qui a vu au microscope, dans une coupe de cerveau, la t\u00e9nuit\u00e9 des synapses, (ces points d&rsquo;articulation entre l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 d&rsquo;une fibre et le petit prolongement de la cellule nerveuse voisine) et l&rsquo;enchev\u00eatrement des fibres et des cellules, si compliqu\u00e9 que notre \u0153il a du mal \u00e0 s&rsquo;y retrouver, une organisation qui se ferait par apr\u00e8s, dans un tel d\u00e9dale, parait bien improbable. Par contre tout s&rsquo;\u00e9claire si on l&rsquo;imagine instaur\u00e9e \u00e0 l&rsquo;origine, par suite de filiation. Nos cellules nerveuses, au nombre de plusieurs milliards, se sont form\u00e9es par division, les unes \u00e0 partir des autres, et tr\u00e8s t\u00f4t d&rsquo;ailleurs, au cours de la vie embryonnaire, puisqu&rsquo;il semble bien qu&rsquo;\u00e0 la naissance du petit d&rsquo;homme, le nombre en soit d\u00e9finitivement fix\u00e9, au moins dans le cerveau et les autres centres nerveux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, la marche des divisions cellulaires est bien connue dans son principe : une cellule se divise d&rsquo;abord en deux ; puis chacune des deux cellules nouvelles-n\u00e9es se divise \u00e0 son tour en deux autres ; et ainsi de suite. De sorte qu&rsquo;on a successivement une cellule, puis deux, puis quatre, huit, seize, trente-deux&#8230; c&rsquo;est-\u00e0-dire justement une progression g\u00e9om\u00e9trique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On sait d&rsquo;autre part que les cellules nerveuses sont r\u00e9unies les unes aux autres par des prolongements ou fibres, qui conduisent l&rsquo;influx de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre. Il est raisonnable de penser que ces liaisons ont eu tendance, du moins dans certains territoires, \u00e0 s&rsquo;\u00e9tablir de pr\u00e9f\u00e9rence d\u00e8s l&rsquo;origine et de proche en proche entre cellules d&rsquo;une m\u00eame lign\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un m\u00eame rameau g\u00e9n\u00e9alogique, ou d&rsquo;une m\u00eame filiation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il suffit que cette r\u00e9gularit\u00e9 des divisions cellulaires, et cette conformit\u00e9 de leurs liaisons actuelles avec les parentages d&rsquo;origine, aient pr\u00e9valu dans certaines r\u00e9gions ou dans certains dispositifs, pour qu&rsquo;il y existe naturellement une disposition en progression g\u00e9om\u00e9trique, et une aptitude \u00e0 r\u00e9agir suivant ce genre de progression. On peut d&rsquo;ailleurs imaginer plusieurs foyers de ce genre, les uns dans le cerveau, les autres, peut-\u00eatre dans certains organes des sens. Bien entendu, des liaisons lat\u00e9rales, ont pu s&rsquo;\u00e9tablir ailleurs, ou ailleurs encore des liaisons de filiation ont pu se casser ; en tous cas, d&rsquo;autres territoires de notre syst\u00e8me nerveux, ceux de la pens\u00e9e raisonnante entre autres, n&rsquo;ont probablement pas en fait un dispositif aussi m\u00e9canique ni aussi rigoureux dans ses bifurcations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les progressions g\u00e9om\u00e9triques, \u2014 les math\u00e9maticiens nous l&rsquo;apprennent, \u2014 peuvent avoir plusieurs raisons ou bases. Nos tables de logarithme habituelles sont \u00e0 base dix. La raison des divisions cellulaires est typiquement de deux ; si, par exception, on s&rsquo;en \u00e9carte, c&rsquo;est dans les cellules anormales ou malades, comme les cellules canc\u00e9reuses o\u00f9 les divisions se font souvent par trois ou plus. Or la raison deux, qui est celle des lign\u00e9es de cellules saines, se retrouve dans un domaine en apparence tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 : elle est la plus commode et la plus favorable pour les machines \u00e0 calculer \u00e9lectroniques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;exp\u00e9rience l&rsquo;a montr\u00e9. Il y a l\u00e0 une heureuse co\u00efncidence entre les voies de la nature et celles d\u00e9couvertes par l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 de l&rsquo;homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les rapprochements un peu d\u00e9concertants \u00e0 premi\u00e8re vue, que nous venons d&rsquo;esquisser, entre des faits d&rsquo;ordres tr\u00e8s divers, il nous para\u00eet bon de distinguer trois lots. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux, le dernier, relatif \u00e0 la raison deux est un d\u00e9tail, peut-\u00eatre une simple co\u00efncidence. Le premier, la ressemblance entre le d\u00e9veloppement de la recherche scientifique et un arbre g\u00e9n\u00e9alogique, avec ses racines, est surtout une image, mais qui a l&rsquo;avantage d&rsquo;\u00eatre suggestive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le troisi\u00e8me groupe de faits invite davantage \u00e0 la r\u00e9flexion. Il essaie de lier entre eux les lois logarithmiques naturelles, la loi de Weber-Fechner relative aux sensations, le cas des calculateurs prodiges et le mode m\u00eame de division des cellules, et en particulier des cellules nerveuses, en progression g\u00e9om\u00e9trique. Il est le plus pr\u00e9cis dans son \u00e9nonc\u00e9. Il est fond\u00e9 sur les faits les plus vari\u00e9s et, pour certains, les mieux \u00e9tablis. Il fait appel, en derni\u00e8re analyse, \u00e0 la notion de filiation, qui a tant d&rsquo;importance dans la biologie moderne: si nous comprenons si bien le monde, c&rsquo;est parce que nos cellules, et entre autres, nos cellules nerveuses se sont form\u00e9es, sont n\u00e9es suivant ses lois. Et si maintenant nous remontons dans le cours du temps, et dans l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;\u00e9volution, au-del\u00e0 des premiers hommes pensants, au-del\u00e0 des premiers \u00eatres vivants dont ils d\u00e9rivent, et ainsi jusqu&rsquo;aux toutes premi\u00e8res mol\u00e9cules, nous sommes conduits \u00e0 imaginer, \u00e0 partir de celles-ci, un d\u00e9roulement \u00e9volutif du genre suivant :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au d\u00e9but, sur la plan\u00e8te Terre \u00ab jeune encore, et vierge de d\u00e9sastres \u00bb, qu&rsquo;a chant\u00e9e le po\u00e8te, des mol\u00e9cules s&rsquo;agitent ; elles ob\u00e9issent \u00e0 des lois logarithmiques, par exemple, \u00e0 la loi de Laplace, sur la pression atmosph\u00e9rique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis des mol\u00e9cules organiques se groupent, et se multiplient. Des \u00eatres vivants primitifs apparaissent : ils ob\u00e9issent \u00e0 des lois logarithmiques. Des cellules se divisent : en progression g\u00e9om\u00e9trique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des animaux se diff\u00e9rencient, des syst\u00e8mes nerveux s&rsquo;organisent, des lign\u00e9es de cellules s&rsquo;y multiplient, en progression g\u00e9om\u00e9trique, au moins par endroits. Les sensations qui en r\u00e9sultent, chez les animaux sup\u00e9rieurs et chez l&rsquo;homme, suivent la m\u00eame loi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et quand, le moment venu, l&rsquo;\u00e9tat de nos soci\u00e9t\u00e9s et de nos civilisations humaines et leur acquis le permettent, nous appliquons nous-m\u00eames, \u00e0 la connaissance du monde, ce syst\u00e8me nerveux et ce jeu de cellules et de fibres, issus de lui et suivant ses propres lois. Quoi d&rsquo;\u00e9tonnant si nous le comprenons ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous rejoignons ici une perspective \u00e9minemment teilhardienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, si le mot loi parait \u00e0 certains un peu d\u00e9plac\u00e9, disons famili\u00e8rement qu&rsquo;il s&rsquo;agit de r\u00e8gles de jeu, ou d&rsquo;habitudes de jeu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette hypoth\u00e8se sur la connaissance pourrait \u00eatre appel\u00e9e : connaissance par filiation. Nous l&rsquo;avons expos\u00e9e ici \u00e0 propos de la recherche scientifique, sur le plan de la nature, en termes de mati\u00e8re et de nombres. Mais sur le plan surnaturel, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une connaissance par filiation, \u00e0 partir d&rsquo;un Dieu qui est un p\u00e8re, n&rsquo;est-elle pas aussi \u00e9minemment acceptable pour un chr\u00e9tien ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">BERNAL J. D. (1959) Science et Planification, Le Monde Scientifique, t. III, No 5, p. 2-5 Londres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">BETHUNE P. (de) (1952) La science et les humanit\u00e9s. Les \u00e9tudes classiques. t. 20 ; No 2-3 \u2014 Namur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">BOULIGAND, G. (1953) L&rsquo;acte de liaison et sa port\u00e9e. Revue G\u00e9n\u00e9rale des Sciences, t. 60 ; No 5-6, p. 129-134 \u2014 Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">CAILLEUX, A. (1953) Biog\u00e9ographie mondiale, 128 p., 18 fig. Coll. \u00ab Que sais-je ? \u00bb N<sup>o<\/sup> 590 \u2014 Paris. Trente millions de si\u00e8cles de vie. 320 p., 23 fig., 16 pl. \u2014 Paris.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ces connaissances s\u00fbres et efficaces qui lui viennent du pass\u00e9 et d&rsquo;autrui, le chercheur devra les assimiler, les int\u00e9grer dans son pr\u00e9sent, les faire siennes. Ce qui \u00e9tait social et ext\u00e9rieur deviendra pour lui personnel et int\u00e9rieur. 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