{"id":4663,"date":"2010-09-17T19:33:38","date_gmt":"2010-09-17T18:33:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=4663"},"modified":"2011-10-01T01:28:02","modified_gmt":"2011-10-01T00:28:02","slug":"millenarisme-messianisme-eschatologie-par-jean-chevalier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/millenarisme-messianisme-eschatologie-par-jean-chevalier\/","title":{"rendered":"Mill\u00e9narisme, messianisme, eschatologie par Jean Chevalier"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Question De. N<sup>o<\/sup> 16\u00a0: <em>La fin du monde<\/em>. Janvier-F\u00e9vrier 1977)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Mill\u00e9narisme : crainte du passage d&rsquo;un mill\u00e9naire \u00e0 l&rsquo;autre \u2014 Messianisme : attente du retour du Christ et de l&rsquo;av\u00e8nement du royaume des cieux \u2014 Eschatologie : science des fins derni\u00e8res \u2014 Apocalypse : \u00ab soul\u00e8vement du voile \u00bb, vision des derniers jours du monde \u2014 Parousie : retour triomphal du Christ en gloire \u2014 Comment na\u00eet la pens\u00e9e eschatologique \u2013 Les interpr\u00e9tations mill\u00e9naristes des premiers chr\u00e9tiens \u2014 L&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une \u00e9volution cyclique de l&rsquo;univers \u2014 Vivre l&rsquo;instant pr\u00e9sent.<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;int\u00e9r\u00eat n&rsquo;a cess\u00e9 de grandir en Occident pour les mouvements mill\u00e9naristes et l&rsquo;inqui\u00e9tude eschatologique. Mircea Eliade parle m\u00eame d&rsquo;une \u00ab vague \u00bb du messianisme, qui constituerait \u00ab un des traits caract\u00e9ristiques de la culture occidentale contemporaine<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> \u00bb. Toutes les sectes \u2014 et l&rsquo;on conna\u00eet leur audience \u2014 annoncent la proximit\u00e9 de la fin du monde. Sur ce sujet, les publications d&rsquo;historiens, de sociologues, de philosophes, de th\u00e9ologiens se sont multipli\u00e9es ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Une science nouvelle est en formation, la thanatologie ; bien qu&rsquo;elle concerne la mort physique de l&rsquo;homme, elle d\u00e9bouche in\u00e9vitablement sur l&rsquo;eschatologie, car l&rsquo;attitude devant la mort d\u00e9pend du sens donn\u00e9 \u00e0 la vie. Son d\u00e9veloppement est bien significatif des pr\u00e9occupations de nos contemporains. Dans son livre<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>, Jean Fourasti\u00e9 \u00e9crit : \u00ab L&rsquo;humanit\u00e9 en est venue \u00e0 une p\u00e9riode de son \u00e9volution o\u00f9 une r\u00e9flexion et une information sur les fins derni\u00e8res sont n\u00e9cessaires \u00e0 la survie. \u00bb Il r\u00e9clame un \u00e9veil et un approfondissement de la conscience \u00e0 un \u00ab surr\u00e9el \u00bb qui s&rsquo;accorderait au r\u00e9el et donnerait un sens \u00e0 une histoire dont on voit surtout, aujourd&rsquo;hui, les affolantes oscillations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette recrudescence d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour les fins derni\u00e8res, l&rsquo;eschatologie, s&rsquo;explique par des causes multiples, occasionnelles ou profondes. Notre si\u00e8cle a connu deux guerres mondiales, les plus meurtri\u00e8res et les plus destructrices de l&rsquo;histoire ; des r\u00e9volutions scientifiques, technologiques, morales, sociales, qui ont boulevers\u00e9 la vie quotidienne ; l&rsquo;effondrement des empires coloniaux et l&rsquo;accession \u00e0 la souverainet\u00e9 politique de plus de cinquante \u00c9tats, qui comptent les uns moins de 100 000 habitants, les autres plus d&rsquo;un demi-milliard, mais qui disposent tous d&rsquo;un \u00e9gal pouvoir politique, une voix chacun, dans l&rsquo;Organisation des nations unies. Mais surtout ce si\u00e8cle est celui o\u00f9 l&rsquo;humanit\u00e9 a acquis la puissance, gr\u00e2ce \u00e0 la ma\u00eetrise de l&rsquo;\u00e9nergie nucl\u00e9aire, de se d\u00e9truire soudain totalement et de faire sauter la plan\u00e8te. Elle prend aussi conscience que les richesses naturelles s&rsquo;\u00e9puisent plus vite qu&rsquo;elles ne se produisent et que leurs substituts chimiques ont des effets destructeurs sur les organismes vivants. Chez les peuples les moins \u00e9volu\u00e9s, les traditions sont min\u00e9es par la pens\u00e9e moderne qui, chez les plus \u00e9volu\u00e9s, explose en contestations contradictoires. Il semble que la philosophie se dissolve et que les religions dogmatiques doutent d&rsquo;elles-m\u00eames. D\u00e9lire, d\u00e9rive. Sur son esprit, son corps, sa libert\u00e9, sa vie, l&rsquo;homme sent aujourd&rsquo;hui, tous ses remparts abattus, l&rsquo;approche des plus redoutables pouvoirs. Une violence aveugle semble pr\u00e9valoir sur toutes les recherches de s\u00e9curit\u00e9 et sur tous les efforts d&rsquo;organisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est en ces p\u00e9riodes de tension, de fr\u00e9n\u00e9sie et d&rsquo;incertitude que resurgissent avec plus d&rsquo;insistance l&rsquo;inqui\u00e9tude eschatologique, les mouvements messianiques, la terreur et l&rsquo;espoir mill\u00e9naristes. On n&rsquo;a jamais tant parl\u00e9 de cr\u00e9ativit\u00e9. Apr\u00e8s avoir tout d\u00e9truit, valeurs, structures, langages, on veut tout recommencer, de la base au sommet, \u00e0 partir du n\u00e9ant. L&rsquo;orgie des bouleversements pr\u00e9lude \u00e0 l&rsquo;exaltation cr\u00e9atrice des commencements absolus. La r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration passe par la mort. L&rsquo;\u00ab extermination \u00bb \u00e0 laquelle on assiste pr\u00e9sente le double aspect d&rsquo;un ach\u00e8vement, auquel on est le plus sensible, et d&rsquo;un renouvellement, dont on n&rsquo;aper\u00e7oit que d&rsquo;obscures figures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Eschatologie, science des derniers jours<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Eschatologie, messianisme, mill\u00e9narisme, ces trois termes d\u00e9signent des croyances diff\u00e9rentes, mais \u00e9troitement li\u00e9es. L&rsquo;analyse de leurs significations met au jour des structures analogues. On adopte cependant l&rsquo;un ou l&rsquo;autre de ces termes, suivant l&rsquo;accent mis sur l&rsquo;un des principaux aspects de ces croyances. \u00ab Eschatologie \u00bb recouvre de nombreuses acceptions : fin de ce monde et av\u00e8nement d&rsquo;un autre monde ; fin du monde et apparition d&rsquo;un monde tout autre ; fin d\u00e9finitive, une fois pour toutes, ou fins cycliques, dans un \u00e9ternel retour des choses ; fin individuelle (mort, jugement particulier, vie de l&rsquo;\u00e2me s\u00e9par\u00e9e, purgatoire) ou fin universelle de l&rsquo;humanit\u00e9 (r\u00e9surrection, jugement dernier, partage des \u00e9lus et des damn\u00e9s entre le paradis et l&rsquo;enfer). Mais on pr\u00e9f\u00e9rera ce mot (eskata : les derniers ; logia : \u00e9tude, science ; c&rsquo;est-\u00e0-dire science des derniers jours) pour d\u00e9signer la fin ultime des temps, la fin de cet univers humain et spatio-temporel, une dimension cosmique, la vision apocalyptique des derniers jours et la manifestation de l&rsquo;autre vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On choisira plut\u00f4t le terme \u00ab messianisme \u00bb, si l&rsquo;on pense \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e de Celui qui pr\u00e9side \u00e0 la fin d&rsquo;un ordre social et cosmique et \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un nouveau royaume. On parlera enfin de \u00ab mill\u00e9narisme \u00bb si l&rsquo;on envisage la dur\u00e9e d&rsquo;un temps (mille ans, par exemple) durant lequel s&rsquo;\u00e9coule un univers et le mill\u00e9sime o\u00f9 se produit le passage brutal de la catastrophe \u00e0 l&rsquo;ordre nouveau. Le mill\u00e9narisme se confond souvent avec l&rsquo;eschatologie et le messianisme : une fin et un commencement, mais seulement la fin d&rsquo;un cycle, d&rsquo;un monde, non pas n\u00e9cessairement la fin globale du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Des cycles cosmiques, ou le temps a-t-il un sens ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces croyances forment un ensemble assez diversifi\u00e9, mais g\u00e9n\u00e9ralement bien constitu\u00e9 : tout ce qui est dans le temps est condamn\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre ; tout ce qui a eu un commencement, f\u00fbt-ce le temps lui-m\u00eame, aura une fin. Il s&rsquo;agit bien ici de fin du temps ou d&rsquo;un temps, au sens de terme, de dernier instant, de destruction, de mort, mais non de finalit\u00e9. La finalit\u00e9 est un autre aspect du probl\u00e8me. Comment, quand se produiront cette explosion universelle, cette mutation totale ? La r\u00e9ponse, difficile \u00e0 interpr\u00e9ter, se trouve dans les apocalypses, ces r\u00e9v\u00e9lations de v\u00e9rit\u00e9s qui \u00e9taient jusqu&rsquo;alors cach\u00e9es et qui apparaissent \u00e0 des visionnaires, tels Daniel, H\u00e9noch, Jean, au moment des plus grandes crises de l&rsquo;histoire, sous la forme de descriptions hallucinantes, de cris, conjurations ou adjurations, de symboles terrifiants ou riches de promesses. Aujourd&rsquo;hui m\u00eame, en cette fin de 1976, des visionnaires nous annoncent la fin du monde dans cent quarante ans, dans trente ans, dans dix ans, dans trois ans. La plupart ne s&rsquo;aventurent pas sur le terrain pr\u00e9cis des dates : les temps sont \u00ab proches \u00bb, \u00ab imminents \u00bb ; nous sommes \u00e0 la \u00ab derni\u00e8re p\u00e9riode \u00bb d&rsquo;une \u00e9volution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La croyance en une multiplicit\u00e9 cyclique des \u00e2ges cosmiques (temps cyclique) est r\u00e9pandue dans tous les continents, toute l\u2019Asie, ainsi que dans les cosmogonies pr\u00e9colombiennes et africaines, des temps les plus recul\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours. La plus \u00e9labor\u00e9e est peut-\u00eatre celle des Brahma-Sutra. D&rsquo;apr\u00e8s elle, nous serions au c\u0153ur de l&rsquo;ultime phase d&rsquo;un cycle, la plus redoutable. Kaliyuga d\u00e9signe la quatri\u00e8me et ultime p\u00e9riode d&rsquo;un Kalpa (\u00e2ge cosmique), la plus br\u00e8ve, mais la pire. Selon la pens\u00e9e hindoue, l&rsquo;\u00e9poque actuelle rel\u00e8ve du Kaliyuga par son aspect cr\u00e9pusculaire et catastrophique. Mais le fait m\u00eame d&rsquo;\u00eatre le dernier acte du drame cosmique comporte un aspect positif : apr\u00e8s le d\u00e9sastre, la reconstruction ; apr\u00e8s la d\u00e9composition la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration, apr\u00e8s la mort la renaissance ; apr\u00e8s les t\u00e9n\u00e8bres la lumi\u00e8re. L&rsquo;espoir devient plus fervent et la d\u00e9livrance plus proche. L&rsquo;optimisme rena\u00eet des profondeurs de l&rsquo;ab\u00eeme. Nous n&rsquo;avons pas encore fini de conna\u00eetre les progr\u00e8s de la d\u00e9cadence, biologique, sociale, morale, spirituelle. Les souffrances vont s&rsquo;aggraver, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la d\u00e9sagr\u00e9gation finale \u00e9clate en catastrophe et qu&rsquo;une nouvelle cosmogonie succ\u00e8de au chaos g\u00e9n\u00e9ral. Cette succession cyclique est d&rsquo;une rigueur qui lui conf\u00e8re une apparence de parfaite normalit\u00e9. Mais elle para\u00eet trop logique et inexorable pour ne pas ressembler \u00e0 une construction de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autre part, le cycle a-t-il vraiment un sens s&rsquo;il n&rsquo;est jamais d\u00e9finitif ? Seule l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 d\u00e9livre de la r\u00e9p\u00e9tition ind\u00e9finie des cycles. Seule elle conf\u00e8re un sens au temporel (temps lin\u00e9aire). Mais cette recherche d&rsquo;un sens n&rsquo;est-elle pas aussi un besoin de la raison ? La raison ne s&rsquo;apaiserait-elle que dans la foi en l&rsquo;\u00e9ternel ? L&rsquo;eschatologie est pr\u00e9cis\u00e9ment la recherche, plut\u00f4t que la science, du sens ultime de l&rsquo;\u00e9volution universelle. Elle tend \u00e0 exorciser l&rsquo;irrationalit\u00e9 de l&rsquo;univers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Comment na\u00eet la pens\u00e9e eschatologique ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous les textes eschatologiques, de quelque religion ou culture qu&rsquo;ils rel\u00e8vent, et malgr\u00e9 toutes les diff\u00e9rences de fabulations mythologiques, t\u00e9moignent d&rsquo;une m\u00eame structure et d&rsquo;un m\u00eame dynamisme. En effet, ils s&rsquo;articulent sur trois p\u00e9riodes qui sont elles-m\u00eames \u00e9volutives. Les pr\u00e9dictions les plus r\u00e9centes n&rsquo;\u00e9chappent pas \u00e0 cette dialectique immanente. La premi\u00e8re phase de formation de la pens\u00e9e eschatologique co\u00efncide avec le d\u00e9veloppement de plus en plus manifeste, qui va vers son paroxysme, d&rsquo;une situation d&rsquo;injustice, de perversion, d&rsquo;oppression, d&rsquo;ali\u00e9nation, d&rsquo;impuissance contre un mal envahissant. Un sentiment d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 se g\u00e9n\u00e9ralise. Bouleversements sociaux, cataclysmes naturels, bab\u00e9lisation du langage, confusion mentale, instinct de r\u00e9volte et de domination, tout se conjugue pour troubler les esprits et les persuader que rien ne pourra plus enrayer la d\u00e9gradation de l&rsquo;ordre universel ; cet ordre du moins tel qu&rsquo;on l&rsquo;imagine avoir exist\u00e9 dans le pass\u00e9 ou tel qu&rsquo;on r\u00eavait de le voir progresser r\u00e9guli\u00e8rement vers un avenir meilleur. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e2ge de fer et d&rsquo;argile, de la d\u00e9solation, des tyrans et des faux proph\u00e8tes, l&rsquo;\u00e8re du Dragon ou de Kaliyuga, que d\u00e9crivent les mythologies, les apocalypses et les visionnaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec la\u00a0 deuxi\u00e8me phase, la contestation subversive g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e voit s&rsquo;opposer \u00e0 elle une protestation d\u00e9nonciatrice, mena\u00e7ante, constructive. Et la lutte s&rsquo;exacerbe entre les forces de dissolution et les cris des proph\u00e8tes, entre les b\u00eates et les anges, avec son cort\u00e8ge de bourreaux et de victimes. Les uns se regroupent dans une r\u00e9sistance pers\u00e9cut\u00e9e, les autres se d\u00e9cha\u00eenent dans une insistance pers\u00e9cutrice. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 grandit une lueur d&rsquo;espoir, de l&rsquo;autre s&rsquo;aggrave l&rsquo;acharnement \u00e0 d\u00e9truire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une troisi\u00e8me phase, la certitude de l&rsquo;esp\u00e9rance s&rsquo;est consolid\u00e9e, la victoire est en vue, l&rsquo;\u00e9croulement d&rsquo;un monde mauvais approche, le Dragon sera terrass\u00e9, le Sauveur arrive, le Messie est l\u00e0, le Royaume nouveau commence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces trois p\u00e9riodes constituent l&rsquo;esp\u00e9rance messianique, que celle-ci s&rsquo;inscrive dans une conception mill\u00e9nariste, c&rsquo;est-\u00e0-dire cyclique, comme la foi dans l&rsquo;Eternel Retour, ou qu&rsquo;elle proc\u00e8de d&rsquo;une eschatologie d\u00e9finitive, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un renouvellement global, une fois pour toutes, avec r\u00e9surrection des morts et jugement dernier, avec le r\u00e8gne sans fin et sans partage de la loi messianique, avec l&rsquo;abolition du temps et l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. Cette vue eschatologique est infiniment plus grandiose que l&rsquo;espoir mill\u00e9nariste. Elle est peut-\u00eatre aussi plus angoissante, car c&rsquo;est dans un temps limit\u00e9, dans un aujourd&rsquo;hui si bref, que se joue l&rsquo;infini d&rsquo;une \u00e9ternit\u00e9. D\u00e8s lors, de quelle gravit\u00e9 la vie pr\u00e9sente n&rsquo;est-elle pas empreinte ! Elle ne se jouera pas deux fois. Et le verdict d&rsquo;un premier jeu, et d&rsquo;un seul, sera immuable pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On comprend qu&rsquo;une rigueur aussi inexorable dans les cons\u00e9quences de nos actes \u2014 \u00e0 moins qu&rsquo;on ne s&rsquo;abandonne aveugl\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;amour mis\u00e9ricordieux d&rsquo;un Dieu cr\u00e9ateur, Sauveur et Juge, comme le font les mystiques du monoth\u00e9isme juif, chr\u00e9tien ou musulman, qui sont assoiff\u00e9s de s&rsquo;unir \u00e0 Lui dans une fusion sans retour de leur existence en celle de l&rsquo;\u00c9ternel \u2014 soit si fr\u00e9quemment tourn\u00e9e aujourd&rsquo;hui, m\u00eame dans les soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;un monoth\u00e9isme affadi, par la croyance en des r\u00e9incarnations successives. Celles-ci offrent le moyen de racheter dans de nouvelles vies terrestres toutes les fautes des vies pr\u00e9c\u00e9dentes et de s&rsquo;acheminer, \u00e0 travers ces exp\u00e9riences renouvel\u00e9es, vers un \u00e9tat de perfection qui, d\u00e9livrant des servitudes temporelles, permettra la fusion dans l&rsquo;\u00eatre infini. Cette loi du Karma, dont le d\u00e9terminisme n&rsquo;est att\u00e9nu\u00e9 par aucun souffle de mis\u00e9ricorde, est tout aussi rigoureuse, sinon plus, que l&rsquo;eschatologie d\u00e9pendant de la foi en une seule vie terrestre. En multipliant, en r\u00e9p\u00e9tant les possibilit\u00e9s de r\u00e9demption, elle ne les am\u00e9liore pas n\u00e9cessairement, elle ne fait, en r\u00e9alit\u00e9, que reculer l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance, la solution du probl\u00e8me du salut. Et elle exprime la m\u00eame esp\u00e9rance en une fin d\u00e9finitive, quoique diff\u00e9r\u00e9e, de la vie terrestre et en l&rsquo;accession, \u00e9galement d\u00e9finitive, \u00e0 une vie \u00ab tout autre \u00bb dans un \u00ab tout autre \u00bb monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Transformation de l&rsquo;attente aux premiers si\u00e8cles de l&rsquo;\u00e8re chr\u00e9tienne<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mill\u00e9narisme, au sens strict, se distingue de cette croyance en des r\u00e9incarnations successives. Mais il est, lui aussi, une tentative pour \u00e9chapper aux \u00e9preuves du temps. Les donn\u00e9es psychologiques et religieuses qu&rsquo;il exprime sous des formes diverses se rejoignent en de communes caract\u00e9ristiques ; en face des d\u00e9sordres innombrables du monde, et incurables par les moyens de ce monde perverti, na\u00eet l&rsquo;attente d&rsquo;un Sauveur ; un Messie viendra ou reviendra pour fonder un monde nouveau, o\u00f9 r\u00e8gneront la justice et l&rsquo;amour ; ses ennemis seront an\u00e9antis. L&rsquo;id\u00e9e se fit jour peu \u00e0 peu, dans la tradition juive, que les Justes, qui \u00e9taient morts avant l&rsquo;av\u00e8nement du Messie, ressusciteraient pour ne pas \u00eatre priv\u00e9s de ses bienfaits et pour r\u00e9gner avec Lui une p\u00e9riode de mille ans sur une terre purifi\u00e9e (Dan., XII, 2-3). Au terme de ce mill\u00e9naire, tous les d\u00e9funts, depuis les origines de l&rsquo;humanit\u00e9, justes ou non, ressusciteraient en vue d&rsquo;un jugement dernier. Pour les uns, ce serait le bonheur \u00e9ternel de corps et d&rsquo;\u00e2me ; pour les autres, la damnation. Cette croyance, qui fut aussi celle de nombreux chr\u00e9tiens (les \u00ab chiliastes \u00bb : du grec kilia \u00e9t\u00e8 : dur\u00e9e de mille ans) des premiers si\u00e8cles, s&rsquo;enracinait dans une foi rabbinique en l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un royaume messianique, qui r\u00e9tablirait la puissance d&rsquo;un Isra\u00ebl lib\u00e9r\u00e9 de ses envahisseurs et convertirait tous les autres peuples \u00e0 la loi de Yahv\u00e9 ; de l\u00e0 r\u00e9sulteraient une paix et une prosp\u00e9rit\u00e9 universelles. Un tel espoir consolait des cruelles r\u00e9alit\u00e9s de l&rsquo;histoire et maintenait la coh\u00e9sion des tribus humili\u00e9es. Des calculs rabbiniques, plus ou moins fond\u00e9s sur les chiffres de la Gen\u00e8se et d&rsquo;un Psaume, pr\u00e9voyaient cet av\u00e8nement pour l&rsquo;ouverture du septi\u00e8me mill\u00e9naire de la cr\u00e9ation de l&rsquo;homme, le sabbat mill\u00e9naire, le repos de toute la cr\u00e9ation dans un ordre juste et assur\u00e9. Les discours eschatologiques de J\u00e9sus, tels que les rapportent les \u00e9vang\u00e9listes, tendent \u00e0 substituer \u00e0 l&rsquo;imagerie dramatique et grandiose des rabbins l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un royaume int\u00e9rieur, de nature spirituelle, plac\u00e9 sous la loi divine de l&rsquo;amour et n&rsquo;agissant sur le monde ext\u00e9rieur que par la m\u00e9diation des consciences unies \u00e0 la conscience du Christ. Mais certains termes de ces discours \u00e9taient emprunt\u00e9s au langage rabbinique du temps et portaient en eux-m\u00eames une densit\u00e9 s\u00e9culaire de d\u00e9sirs et de r\u00eaves, m\u00eame quand ils visaient, par leur sens global, par l&rsquo;ensemble du contexte, \u00e0 d\u00e9noncer ces illusions. Ils en demeuraient impr\u00e9gn\u00e9s, m\u00eame quand le Christ voulait en purifier le sens. C&rsquo;est pourquoi ils purent servir de fondement \u00e0 des interpr\u00e9tations mill\u00e9naristes plus attach\u00e9es \u00e0 la lettre qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;esprit, et seulement \u00e0 une certaine lettre, \u00e0 une lettre partielle, au lieu de consid\u00e9rer l&rsquo;ensemble de l&rsquo;enseignement et son sens profond.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le royaume de Dieu n&rsquo;est pas de ce monde<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;\u00c9p\u00eetre aux Corinthiens (XV, 50), de saint Paul, a pr\u00e9venu toute interpr\u00e9tation terrestre et politique de l&rsquo;attente du Royaume : il s&rsquo;agit bien, pour le pers\u00e9cuteur converti, du Royaume c\u00e9leste, auquel le fid\u00e8le n&rsquo;acc\u00e8de que par la mort et la r\u00e9surrection dans le Christ. Mais saint Pierre (Pet. III, 4), Barnabas et la plupart parmi les premiers \u00e9crivains chr\u00e9tiens durent calmer l&rsquo;impatience des jeunes communaut\u00e9s qui vivaient dans l&rsquo;attente enthousiaste du retour proche et triomphant du Messie (la parousie). Certains \u00e9v\u00eaques, comme Papias, en faisaient d&rsquo;avance appr\u00e9cier les d\u00e9lices : les fruits seraient multipli\u00e9s, les animaux ob\u00e9issants, les vices et les crimes disparus, la nature enti\u00e8re transform\u00e9e. Les gnostiques, au contraire, s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent contre ces r\u00eaves fantastiques, \u00e0 l&rsquo;image des d\u00e9sirs terrestres. Presque tous les grands th\u00e9ologiens les combattent, \u00e0 partir du II<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, quand les faits commencent \u00e0 d\u00e9mentir l&rsquo;espoir d&rsquo;un imminent retour. Mais l&rsquo;interpr\u00e9tation litt\u00e9rale de certains textes subsistera, hostile \u00e0 la lecture int\u00e9riorisante qui donne \u00e0 la lettre un sens spirituel. Au fond, des querelles religieuses, comme je l&rsquo;ai montr\u00e9 ailleurs<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>, il y a toujours un probl\u00e8me herm\u00e9neutique. L&rsquo;alliance de l&rsquo;Empire romain avec le christianisme, au IV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, mit fin aux accusations d&#8217;empire satanique et affaiblit un des fondements de l&rsquo;attente : la condamnation globale de ce monde perverti. Eus\u00e8be de C\u00e9sar\u00e9e exaltera le triomphe de l&rsquo;\u00c9glise, lors de la conversion de Constantin, comme l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un temps nouveau ; mais ce n&rsquo;est point, h\u00e9las ! celui du Royaume de Dieu. Au m\u00eame moment se multiplient les anachor\u00e8tes qui fuient le monde dans le d\u00e9sert pour protester contre l&rsquo;assimilation du Royaume de Dieu \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 temporelle quelconque. Et saint J\u00e9r\u00f4me observe que l&rsquo;\u00c9glise, en accroissant par la faveur des princes sa puissance et ses richesses, s&rsquo;expose \u00e0 la contamination de leurs vices. Augustin, non sans avoir un moment \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9 par le mill\u00e9narisme, ne voit plus dans l&rsquo;attente d&rsquo;une prochaine parousie qu&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9bilit\u00e9 mentale, une marque d&rsquo;\u00ab\u00a0\u00e2me charnelle \u00bb. Sur terre, l&rsquo;\u00c9glise sera toujours militante, elle ne triomphera que dans le Royaume des Cieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le r\u00f4le vivifiant de l&rsquo;esp\u00e9rance<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u00e9anmoins, l&rsquo;attente de ce Royaume continue de s&rsquo;aur\u00e9oler, au cours des si\u00e8cles, de visions catastrophiques, ainsi que de pr\u00e9dictions illumin\u00e9es \u00e0 plus ou moins br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance. La mentalit\u00e9 archa\u00efque, du moins ce qui en subsiste encore, la mentalit\u00e9 chr\u00e9tienne et la mentalit\u00e9 moderne qui en d\u00e9rive restent p\u00e9n\u00e9tr\u00e9es de ce r\u00eave d&rsquo;un changement radical. N&rsquo;est-il pas jusqu&rsquo;aux partis politiques qui se font un programme de l&rsquo;id\u00e9e r\u00e9volutionnaire en vue d&rsquo;une Soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement nouvelle ? Et plus les situations deviennent critiques, plus s&rsquo;aggravent les malheurs publics, plus les id\u00e9es mill\u00e9naristes d&rsquo;un renouveau total prennent de force. Comme une d\u00e9rive de la raison vers la puissance compensatrice de l&rsquo;imaginaire. Pour peu que les circonstances s&rsquo;y pr\u00eatent, chaque mill\u00e9naire se croit le dernier et m\u00eame chaque si\u00e8cle<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. Et la figure d&rsquo;un Messie se d\u00e9tache, s&rsquo;appel\u00e2t-il Karl Marx, puis Mao Ts\u00e9-toung. La continuit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00e9rite de retenir l&rsquo;attention. Ce messianisme persistant, accompagn\u00e9 de son corollaire, l&rsquo;utopie mill\u00e9nariste, se r\u00e9duit toujours aux trois formes que nous avons analys\u00e9es : une phase initiale de \u00ab religion des peuples opprim\u00e9s \u00bb, puis une \u00ab explosion contestataire globale \u00bb ; enfin, une \u00ab adh\u00e9sion militante au r\u00eave d&rsquo;un autre monde\u00a0\u00bb. D&rsquo;abord r\u00e9signation de l&rsquo;attente, puis refus de la r\u00e9alit\u00e9, puis lutte, c&rsquo;est-\u00e0-dire prise de conscience et mobilisation de v\u00e9rit\u00e9s, de valeurs, de forces, sous la domination exaltante d&rsquo;un grand espoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Une force interne anime toute eschatologie, mill\u00e9nariste ou non, l&rsquo;esp\u00e9rance. Le r\u00f4le propulseur de l&rsquo;id\u00e9e messianique se v\u00e9rifie dans la psychologie de l&rsquo;attente. L&rsquo;attente du Messie, plus que sa venue r\u00e9elle, plus que son existence visible ou sa possession est inspiratrice. D\u00e8s lors qu&rsquo;il serait l\u00e0, pr\u00e9sent corps et \u00e2me, et triomphant, la mobilisation des forces et des valeurs perdrait sa raison d&rsquo;\u00eatre dans le repos d&rsquo;un r\u00e9gime install\u00e9. On l&rsquo;a bien vu avec l&rsquo;histoire m\u00eame du Christ. Lorsque sa qualit\u00e9 de Messie se fut affirm\u00e9e, les ap\u00f4tres \u00e9prouv\u00e8rent un enthousiasme, certes, mais il demeura st\u00e9rile tant que le Christ fut l\u00e0 et il retomba lors du proc\u00e8s et de la crucifixion. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s la r\u00e9surrection, l&rsquo;ascension, la Pentec\u00f4te \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire apr\u00e8s sa disparition et la promesse de son retour \u00e0 une date ind\u00e9termin\u00e9e \u2014 que les disciples devinrent des ap\u00f4tres, qu&rsquo;ils se mirent \u00e0 pr\u00eacher, qu&rsquo;ils fond\u00e8rent des \u00c9glises et qu&rsquo;ils subirent le martyre pour leur foi, \u00ab substance de leurs espoirs \u00bb. Ils v\u00e9curent et propag\u00e8rent leur foi dans l&rsquo;attente, ce stimulant de l&rsquo;apostolat. Pour le messianisme, ce n&rsquo;est pas la pr\u00e9sence d&rsquo;une personne qui est d\u00e9terminante ; au contraire, elle dissout le messianisme, comme la r\u00e9alisation de l&rsquo;espoir, comme la possession dissolvant le d\u00e9sir. Un proph\u00e8te se condamne s&rsquo;il se d\u00e9clare lui-m\u00eame Messie. Ce qui compte, c&rsquo;est le personnage tel qu&rsquo;il est per\u00e7u, imagin\u00e9, r\u00eav\u00e9, aim\u00e9, h\u00e9ros ou mythe, pourvu qu&rsquo;il soit absent ! Il joue son r\u00f4le comme un puissant symbole, quintessence des d\u00e9sirs. Comme le dit avec force Henri Desroche : \u00ab Son essence sera plus forte que son inexistence, et m\u00eame si, \u00e0 la limite, il est un messie purement construit, il n&rsquo;en sera pas moins efficace dans sa thaumaturgie ou dans ses th\u00e9urgies. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les rythmes bio-cosmique et les arch\u00e9types sociaux<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les id\u00e9es d&rsquo;une \u00e9volution cyclique de l&rsquo;univers ou de l&rsquo;existence d&rsquo;un autre monde ne sont pas n\u00e9es seulement des souffrances de cette vie, g\u00e9n\u00e9ratrices d&rsquo;un espoir d&rsquo;en finir avec elle, sans pour autant perdre d\u00e9finitivement toute forme de vie. Elles se fondent non seulement sur un sentiment moral, sur une difficult\u00e9 d&rsquo;\u00eatre, qu&rsquo;il convient de surmonter gr\u00e2ce \u00e0 la perspective d&rsquo;autres modes d&rsquo;\u00eatre, mais aussi sur l&rsquo;observation des \u00ab rythmes bio-cosmiques \u00bb. C&rsquo;est tout l&rsquo;univers, avec l&rsquo;alternance des saisons, du jour et de la nuit, avec les phases de la lune, qui donne l&rsquo;exemple d&rsquo;un mouvement perp\u00e9tuel, d&rsquo;une destruction et d&rsquo;une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration p\u00e9riodiques. Qu&rsquo;est-ce donc que ce temps limit\u00e9, que nous mesurons \u00e2 l&rsquo;\u00e9chelle des jours, et m\u00eame des mill\u00e9naires, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cet infini que sugg\u00e8rent la contemplation des \u00e9toiles et le retour imm\u00e9morial des moissons ? Qu&rsquo;est-ce donc qu&rsquo;une vie, enferm\u00e9e dans ce temps et cet espace, alors que l&rsquo;immensit\u00e9 qui nous entoure comme l&rsquo;immensit\u00e9 du d\u00e9sir qui nous habite nous imposent, nous d\u00e9montrent presque l&rsquo;existence d&rsquo;une autre vie, d&rsquo;autres conditions de vie ? La valeur de cet espace-temps fugitif, imparfait, provisoire vient uniquement d&rsquo;un espace-temps arch\u00e9typal, immuable et parfait, dont il est l&rsquo;image et le vestibule. Le mod\u00e8le est cet absolu figur\u00e9 dans les mythes et dans les rites, dans les sacrifices et la communion, qui en sont comme une repr\u00e9sentation et une actualisation symboliques. L&rsquo;histoire se r\u00e9v\u00e8le ainsi, d\u00e9nu\u00e9e de valeur et d&rsquo;\u00eatre par elle-m\u00eame, comme une \u00ab \u00e9piphanie de Dieu \u00bb, selon le mot de Mircea Eliade, ou comme une anthropomorphose, une mutation de l&rsquo;homme, ou encore une \u00ab machine \u00e0 faire des dieux \u00bb, une th\u00e9og\u00e9n\u00e8se. Elle ne prend un sens que dans la perspective eschatologique. Le temps n&rsquo;a de valeur r\u00e9elle qu&rsquo;en vertu des fins derni\u00e8res. Faute de quoi, nous traversons un monde absurde : rocher de Sisyphe, tonneau des Dana\u00efdes, \u00ab passion inutile \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9volte contre le temps pr\u00e9sent, tel qu&rsquo;il se d\u00e9roule avec son cort\u00e8ge de d\u00e9ceptions et d&rsquo;horreurs, proc\u00e8de soit de la survivance d&rsquo;un mythe inconscient sur les origines du monde, par\u00e9es des prestiges d&rsquo;un \u00c9den ou d&rsquo;un \u00e2ge d&rsquo;or que l&rsquo;on souhaiterait reconqu\u00e9rir, soit d&rsquo;un r\u00eave de Terre promise, aur\u00e9ol\u00e9e de toutes les promesses de bonheur, soit le plus g\u00e9n\u00e9ralement des deux \u00e0 la fois, comme dans un \u00e9ternel retour des choses, \u00e0 travers des cycles p\u00e9riodiques, de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de fer ou d&rsquo;argile. Qu&rsquo;il soit situ\u00e9 dans le pass\u00e9 ou qu&rsquo;il le soit dans le futur, c&rsquo;est toujours \u00e0 un mod\u00e8le en quelque sorte arch\u00e9typal et transhistorique que la r\u00e9volte et l&rsquo;espoir se r\u00e9f\u00e8rent. L&rsquo;acceptation de l&rsquo;histoire concr\u00e8te, d&rsquo;un pass\u00e9 et d&rsquo;une \u00e9volution tels que la raison peut les d\u00e9couvrir, ainsi que la vision d&rsquo;un avenir tel qu&rsquo;elle peut le pr\u00e9voir et le pr\u00e9parer exigent la formation d&rsquo;un esprit scientifique, une forte dose de sagesse et une volont\u00e9 \u00e9clair\u00e9e de transformation. La synth\u00e8se de ces qualit\u00e9s, avouons-le, n&rsquo;est pas encore tr\u00e8s r\u00e9pandue. Alors les vestiges de l&rsquo;esprit archa\u00efque, qui subsistent en nous, continuent d&rsquo;entretenir des r\u00eaves jamais r\u00e9alis\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;av\u00e8nement surclasse l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rejet de ce monde dont nous avons l&rsquo;exp\u00e9rience s&rsquo;inspire aussi, comme l&rsquo;\u00e9crit Mircea Eliade, d&rsquo;\u00ab une valorisation m\u00e9taphysique de l&rsquo;existence humaine \u00bb<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. L&rsquo;homme vaut mieux que ce qu&rsquo;il vit. Ce qu&rsquo;il vit devant dispara\u00eetre, comme tout ce qui a eu un commencement, comment ne pas imaginer que de cette fin d&rsquo;un monde, ou du monde, ne sortira pas un monde nouveau, diff\u00e9rent, tout autre, parfait, digne de la plus sublime destin\u00e9e, celle que l&rsquo;homme est capable de concevoir ? Ne pourra-t-il jamais r\u00e9aliser ce qu&rsquo;il con\u00e7oit ? Les traditions les plus antiques et les plus durables, dans toutes les aires culturelles, les religions r\u00e9v\u00e9l\u00e9es les plus pures entretiennent ces croyances en un renouvellement global p\u00e9riodique ou d\u00e9finitif. Pour un croyant fervent au surnaturel, l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 commence ici-bas par l&rsquo;\u00e9tat de gr\u00e2ce sanctifiante, qui est d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;aptitude embryonnaire \u00e0 la vie divine. Si on ne croit pas \u00e0 cette vocation th\u00e9omorphique de l&rsquo;homme, du moins esp\u00e8re-t-on en une humanit\u00e9 meilleure et plus digne. Le temps \u00ab av\u00e8nementiel \u00bb, que regarde l&rsquo;esp\u00e9rance messianique, d\u00e9livre de la tyrannie du temps \u00ab \u00e9v\u00e9nementiel \u00bb, qui borne les horizons de ce monde. La r\u00e9volution v\u00e9ritable \u00e9clate avec l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un nouveau r\u00e9gime, non dans les spasmes asphyxiants des \u00e9v\u00e9nements qui se succ\u00e8dent dans l&rsquo;ordre temporel. Un temps mythique ou mystique se superpose ainsi au temps historique dans la conscience humaine. Un arch\u00e9type se substitue \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te, la double ou la p\u00e9n\u00e8tre. Il aide \u00e0 la supporter, et m\u00eame \u00e0 la d\u00e9passer. La difficult\u00e9, voire l&rsquo;incapacit\u00e9, de supporter la r\u00e9alit\u00e9 historique recouvre l&rsquo;affirmation d&rsquo;une finalit\u00e9, trahit tout au moins l&rsquo;existence d&rsquo;une t\u00e9l\u00e9onomie. Cette vue de Mircea Eliade, valable pour la mentalit\u00e9 archa\u00efque, pourra subsister avec celle du christianisme, qui valorise le temps, avec toutes ses \u00e9preuves, mais seulement comme l&rsquo;instrument d&rsquo;une sanctification, d&rsquo;une purification et d&rsquo;une ascension spirituelles. Au fond de toutes les doctrines et du sentiment eschatologiques, accompagn\u00e9s ou non d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 ou d&rsquo;angoisse, sourdent ces probl\u00e8mes du temps et de l&rsquo;histoire, de la coexistence d&rsquo;une dur\u00e9e qui passe et finira avec un d\u00e9sir de vivre sans fin. De l&rsquo;\u00e9coulement des heures, des jours, des ann\u00e9es \u2014 tel qu&rsquo;il est per\u00e7u aux diff\u00e9rents niveaux de la conscience \u2014 na\u00eet la question : Combien de temps ? Quand la vie, ma vie, cessera-t-elle ? Et pourquoi ? Quand des savants nous disent que sur Mars ou sur des plan\u00e8tes inconnues la vie a pu, pourra ou doit exister, quand ils retracent les origines et l&rsquo;\u00e9volution de la vie sur la Terre, il nous para\u00eet bien \u00e9vident qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas toujours exist\u00e9 et ne pourra pas toujours exister. Un certain vertige saisit la pens\u00e9e quand elle affronte cette \u00e9nigme du temps, de la vie et de la conscience du d\u00e9sir. Et l&rsquo;on comprend que, pour fuir cet inconnu, pour l&rsquo;abolir, elle con\u00e7oive une autre vie, qui sera soustraite au temps, qui en dissiperait en quelque sorte le myst\u00e8re. N&rsquo;est-ce pas une tendance naturelle de l&rsquo;esprit que de colmater les br\u00e8ches du savoir par les fabulations de l&rsquo;imaginaire, o\u00f9 l&rsquo;ardeur du d\u00e9sir fomente de resplendissantes images ? L&rsquo;eschatologie ne serait-elle que la projection de nos mirages sur un plan philosophique et religieux ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Un conflit tragique, en v\u00e9rit\u00e9, ressenti d&rsquo;abord en nous-m\u00eames, puis explicit\u00e9 par les croyances, imagin\u00e9es ou r\u00e9v\u00e9l\u00e9es, engendre et nourrit l&rsquo;eschatologie, cette connaissance de l&rsquo;ultime, qui n&rsquo;est, aux yeux de la raison, qu&rsquo;une conjecture sur la fin des temps, hormis cette seule certitude que tout ce qui commence p\u00e9rira. C&rsquo;est le conflit entre le puissant d\u00e9sir de vivre et l&rsquo;\u00e9vidence de la mort. Pour le surmonter, il faut \u00e9teindre le d\u00e9sir, ou passer la mort comme un seuil, pour entrer dans une autre vie. Le bouddhisme incline vers la premi\u00e8re solution ; c&rsquo;est aussi une forme d&rsquo;eschatologie. La fin, tout au moins de l&rsquo;homme, sera l&rsquo;extinction du d\u00e9sir ; le Nirvana, ou l&rsquo;Absolu, sera l&rsquo;\u00eatre sans d\u00e9sir. Mais comment l&rsquo;\u00eatre subsiste-t-il sans au moins le d\u00e9sir d&rsquo;\u00eatre ? Il m&rsquo;a toujours sembl\u00e9 que, pour \u00e9viter la contradiction ou l&rsquo;an\u00e9antissement, le bouddhisme laissait en suspens la r\u00e9ponse au probl\u00e8me des fins derni\u00e8res. Il visait \u00e0 amortir toute souffrance sur la terre et dans l&rsquo;univers ; il tra\u00e7ait la voie de cette d\u00e9livrance ; mais sur quoi d\u00e9bouchait-elle ? Ses meilleurs interpr\u00e8tes restent tr\u00e8s divis\u00e9s sur la r\u00e9ponse. Peut-\u00eatre la sagesse consiste-t-elle, ici, \u00e0 s&rsquo;arr\u00eater sur un aveu d&rsquo;impuissance et d&rsquo;incertitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La fin d&rsquo;un temps ou la fin des temps implique, dans ces croyances quasi universelles, la fin d&rsquo;un monde, d&rsquo;un ordre, d&rsquo;un ou de l&rsquo;univers. Cette intuition pr\u00e9scientifique que le temps et l&rsquo;espace sont physiquement ins\u00e9parables a devanc\u00e9 les d\u00e9monstrations modernes de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e sur le continuum de l&rsquo;espace-temps. L&rsquo;eschatologie embrasse la totalit\u00e9 de l&rsquo;espace-temps : elle suppose, non seulement la fin de tout, mais l&rsquo;apparition d&rsquo;une alt\u00e9rit\u00e9 totale. Bien plus, cet espace-temps, dans l&rsquo;univers o\u00f9 nous vivons actuellement, est en \u00e9troite d\u00e9pendance de la mati\u00e8re. Avec une logique pr\u00e9scientifique extraordinaire, les formes les plus \u00e9volu\u00e9es de l&rsquo;eschatologie, comme celles d&rsquo;une eschatologie chr\u00e9tienne \u00e9pur\u00e9e, ont reli\u00e9 \u00e0 la disparition finale de cet espace-temps et \u00e0 l&rsquo;apparition d&rsquo;un autre monde la conception d&rsquo;une vie qui serait ind\u00e9pendante des conditions de la mati\u00e8re. Elles attribuent aux ressuscit\u00e9s des corps dits glorieux, pour manifester que les conditions de la vie future n&rsquo;ont rien de commun avec celles de la vie pr\u00e9sente. La continuit\u00e9 entre les d\u00e9funts de ce monde et les ressuscit\u00e9s de l&rsquo;autre monde \u2014 qui personnalisera les nouveaux vivants \u2014 est d&rsquo;ordre moral et spirituel. L&rsquo;\u00e9vanouissement d&rsquo;un temps local et de la dur\u00e9e successive ne supprimera pas les diff\u00e9rences personnelles et la p\u00e9rennit\u00e9, ou plut\u00f4t une instantan\u00e9it\u00e9 toujours actuelle. L&rsquo;intense, au sens qualitatif du terme, remplacera le successif. Mais on parvient ici \u00e0 un domaine de sp\u00e9culation o\u00f9 l&rsquo;imagination, la science et la foi se trouvent d\u00e9sarm\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;instant pr\u00e9sent de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;eschatologie et l&rsquo;\u00e9thique sont li\u00e9es. Un changement de m\u0153urs implique un changement d&rsquo;id\u00e9e sur les fins derni\u00e8res, et r\u00e9ciproquement, m\u00eame si cette relation demeure inconsciente. Une v\u00e9ritable conversion adopte simultan\u00e9ment, sous l&rsquo;impulsion de l&rsquo;amour divin, une foi, une fin et une conduite. La totalit\u00e9 de l&rsquo;homme s&rsquo;engage dans le temps pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. Le vide symbolique, dans lequel vit notre \u00e9poque, a fait perdre le sens de l&rsquo;\u00e9ternel et les messianismes d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, qui abondent, ne sont que des r\u00e9p\u00e9titions d&rsquo;utopies temporelles, que des causes de frustrations ind\u00e9finiment renouvel\u00e9es, des t\u00e9moins aveugles d&rsquo;une attente qui les d\u00e9passe. La pens\u00e9e symbolique, profond\u00e9ment distincte des mythes de la pens\u00e9e archa\u00efque, r\u00e9v\u00e8le une participation, ou tout au moins un appel, \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 transcendante. Elle voit la r\u00e9alit\u00e9 ultime de chaque chose dans un syst\u00e8me coh\u00e9rent de relations avec le cosmos et avec un mod\u00e8le supra-temporel. La vie int\u00e9grale se r\u00e9alise \u00e0 deux niveaux, l&rsquo;un spatio-temporel, l&rsquo;autre transspatial et transhistorique, qui couronne le premier ou consomme sa d\u00e9gradation. Paradis, Enfer. Aussi l&rsquo;eschatologie est-elle remplie de crainte, autant que d&rsquo;esp\u00e9rance, et les plus saints parmi les hommes ont le plus trembl\u00e9 \u00e0 la perspective du Jugement dernier. Leur conscience affin\u00e9e leur montre \u00e0 la fois les d\u00e9fauts de leur \u00e9tat, les perfections de leur mod\u00e8le et l&rsquo;ab\u00eeme qui les s\u00e9pare. Aussi, avant de mourir, s&rsquo;en remettent-ils non \u00e0 l&rsquo;exacte mesure de la justice divine, mais \u00e0 la mis\u00e9ricorde infinie de l&rsquo;amour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le christianisme, parti du messianisme rabbinique, l&rsquo;a radicalement transform\u00e9, en l&rsquo;universalisant et en le spiritualisant. A l&rsquo;image d&rsquo;une f\u00e9licit\u00e9 mat\u00e9rielle sur une terre o\u00f9 couleraient le lait et le miel, il a substitu\u00e9 les b\u00e9atitudes d&rsquo;une attitude morale et religieuse command\u00e9e par l&rsquo;amour. L&rsquo;alliance de Dieu avec un peuple s&rsquo;est \u00e9largie \u00e0 tous les peuples de la terre. Le Messie n&rsquo;est plus un chef politique et militaire, il est le Verbe de Dieu : la force de la lumi\u00e8re \u00e9clipse celle des pouvoirs. La chaleur de l&rsquo;Esprit saint succ\u00e8de aux rigueurs de la Torah. Toute l&rsquo;\u00e9nergie immanente de l&rsquo;homme se mobilise pour acc\u00e9der \u00e0 la transcendance divine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La proximit\u00e9 des derniers jours est \u00e0 la mesure de Dieu, non temporelle, mais instantan\u00e9e. Il ne s&rsquo;agit plus d&rsquo;attendre un \u00e9v\u00e9nement ext\u00e9rieur, il s&rsquo;agit de le pr\u00e9parer d&rsquo;abord en soi par une conversion radicale. L&rsquo;eschatologie est commenc\u00e9e, elle est en marche. Ce que dure une ann\u00e9e cosmique ne peut \u00eatre \u00e9voqu\u00e9 que par des symboles, qui manifestent la relativit\u00e9 de toutes les mesures du temps. D&rsquo;apr\u00e8s une belle image bouddhique, un voile de mousseline effleurant, une fois par si\u00e8cle, une montagne de fer, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il l&rsquo;ait us\u00e9e, voil\u00e0 ce qui pourrait donner quelque id\u00e9e de l&rsquo;ann\u00e9e cosmique. De m\u00eame, \u00ab mille ans \u00bb ne d\u00e9signent pas une dur\u00e9e chronom\u00e9trique, mais symbolisent une dur\u00e9e longue, ind\u00e9termin\u00e9e, incalculable. Il faut l&rsquo;\u00e9troitesse et le fanatisme de l&rsquo;interpr\u00e9tation litt\u00e9raliste pour y voir une date fixe. Il en est, h\u00e9las ! d&rsquo;innombrables exemples, \u00ab mille \u00bb exemples.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La valeur de la conscience eschatologique d\u00e9pendra du rapport que l&rsquo;on \u00e9tablit entre la vie terrestre et l&rsquo;\u00ab ailleurs\u00a0\u00bb. Si l&rsquo;on croit \u00e0 une rupture totale soit par l&rsquo;an\u00e9antissement de tout l&rsquo;\u00eatre humain, soit par la totale gratuit\u00e9 d&rsquo;un nouveau don de Dieu, cette conscience est sans importance : d&rsquo;autres motifs d\u00e9termineront la conduite. Si l&rsquo;on croit seulement \u00e0 une disproportion entre l&rsquo;ici-bas et l&rsquo;ailleurs, \u00e0 un \u00e9cart infranchissable, on pourra s&rsquo;abandonner \u00e0 la transcendance pour l&rsquo;avenir et se concentrer sans souci sur la lutte pour l&rsquo;am\u00e9lioration du monde pr\u00e9sent. Si l&rsquo;on croit, au contraire, \u00e0 une continuit\u00e9 d&rsquo;ordre spirituel entre les deux univers, celui du temps et celui de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, s&rsquo;il existe une mesure exacte de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, bien que sa nature en soit inconnue, si nos actes nous suivent, alors la th\u00e9ologie de l&rsquo;Incarnation prend toute sa valeur. Il faut s&rsquo;engager en ce monde, l&rsquo;assumer, le sanctifier, le transfigurer, selon l&rsquo;arch\u00e9type de la J\u00e9rusalem c\u00e9leste, de la cit\u00e9 de Dieu, o\u00f9 s&rsquo;\u00e9ternise sous une forme indescriptible tout ce qui est r\u00e9alis\u00e9 de bien sur cette terre. Le temps prend valeur d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est pour toujours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le monde futur : \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;esprit<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Que l&rsquo;on croie aux renaissances successives d&rsquo;un \u00eatre humain sur la terre jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il ait atteint sa perfection et qu&rsquo;il se d\u00e9livre ainsi de la loi du Samsara, ou que l&rsquo;on croie \u00e0 la valeur d\u00e9cisive d&rsquo;une seule existence, qui d\u00e9terminera l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 d&rsquo;une destin\u00e9e, l&rsquo;obligation morale reste la m\u00eame. Nul n&rsquo;a de temps \u00e0 perdre, ici-bas, sur la voie imp\u00e9rieuse de la perfection. Plus on la retarde, plus on s&rsquo;expose aux \u00e9preuves renouvel\u00e9es du temps. La conscience eschatologique suscite une tension, constante et calme, vers la vie parfaite, telle que nous souhaitons qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9ternise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La conscience eschatologique nous fait vivre, dans l&rsquo;instant pr\u00e9sent, la fin des temps en actualisant le drame int\u00e9rieur qu&rsquo;elle provoque. Cette fin nous est pr\u00e9sente par le regard que nous jetons sur notre propre mort et sur l&rsquo;\u00e9ruption \u00e0 venir de l&rsquo;univers. Le Nouveau R\u00e8gne commence en nous par les dispositions spirituelles que nous d\u00e9cidons de prendre aujourd&rsquo;hui. Le monde futur sera pour chacun de nous \u00e0 l&rsquo;image de ce que nous aurons con\u00e7u, voulu, v\u00e9cu en ce monde. Nous le construisons en nous construisant nous-m\u00eames et en modelant l&rsquo;univers social. L&rsquo;eschatologie se r\u00e9alise d&rsquo;abord \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des consciences : les derniers temps ne sont pas pour demain, ils ont d\u00e9but\u00e9. Peu importe la date : un jour est comme mille ans, aux yeux de Dieu, et mille ans comme un jour.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jean Chevalier<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Jean Chevalier (1908-1993), docteur en th\u00e9ologie et en philosophie, a \u00e9t\u00e9 professeur de philosophie, doyen de facult\u00e9 et chef de cabinet du directeur g\u00e9n\u00e9rai de l&rsquo;Unesco. Il a \u00e9crit plusieurs ouvrages dont un \u00ab Dictionnaire des symboles \u00bb, \u00ab le Soufisme et la Tradition de l&rsquo;islam \u00bb ; il a dirig\u00e9 le dictionnaire \u00ab les Religions \u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*** ***<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>A PROPOS DES FINS DERNIERES&#8230;<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le Royaume des Cieux par Pierre Philippe<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pr\u00e9face de Olivier Costa de Beauregard Paris, Fayard, 1976, 172 pages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L&rsquo;Au-del\u00e0 retrouv\u00e9 par Gustave Martelet<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Paris, Descl\u00e9e, 1975, 210 pages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Conversion \u00e0 l&rsquo;avenir par J\u00fcrgen Moltmann<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Traduction de J.P. Thevenaz et A. Ramer Paris, Le Seuil, 1975, 192 pages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On se plaint aujourd&rsquo;hui que les pr\u00eatres n&rsquo;osent ou ne savent plus parler du ciel, de l&rsquo;enfer et de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 \u2014 de ce que les th\u00e9ologiens appellent l&rsquo;eschatologie ou les fins derni\u00e8res \u2014 et voici que, coup sur coup, paraissent trois livres importants sur le sujet. Apr\u00e8s la conspiration du silence, trois coups de gong, mais ils n&rsquo;annoncent pas un concert. Ces trois livres sont en effet tr\u00e8s diff\u00e9rents : le plus r\u00e9volutionnaire est le dernier paru, les deux autres \u00e9tant de tendance l&rsquo;une progressiste, l&rsquo;autre conservatrice, mais plus proches entre eux que du premier, qui s&rsquo;en distingue par une notion particuli\u00e8re du temps et de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, tir\u00e9e de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon Pierre Philippe, toute th\u00e9ologie pr\u00e9suppose, pour s&rsquo;exprimer, non seulement une anthropologie, mais une philosophie de la nature ; celle-ci est tributaire d&rsquo;une physique scientifique. Or la th\u00e9ologie des fins derni\u00e8res n&rsquo;a pas su, jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour, d\u00e9velopper les cons\u00e9quences de la r\u00e9volution d\u00e9clench\u00e9e en physique par la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Elle repose sur une physique de type aristot\u00e9licien, m\u00eame quand elle d\u00e9savoue Aristote et ignore encore Einstein, m\u00eame quand elle pr\u00e9tend l&rsquo;admirer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La th\u00e9ologie nouvelle propos\u00e9e par Pierre Philippe, qui fit des \u00e9tudes d&rsquo;ing\u00e9nieur avant d&rsquo;\u00eatre ordonn\u00e9 pr\u00eatre et d&rsquo;exercer un minist\u00e8re paroissial, fait appel \u00e0 deux couples de concepts op\u00e9ratoires particuli\u00e8rement utilis\u00e9s par la pens\u00e9e moderne, le couple objectif-subjectif, appliqu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;existence comme \u00e0 la connaissance, et le couple temps absolu-temps relatif, appliqu\u00e9 \u00e0 la compr\u00e9hension tant du monde visible que du monde invisible, c&rsquo;est-\u00e0-dire la totalit\u00e9 du Royaume des Cieux. Dans une pr\u00e9face qui cautionne les donn\u00e9es scientifiques du livre sans se prononcer sur leurs incidences th\u00e9ologiques, le grand physicien qu&rsquo;est Olivier Costa de Beauregard n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 d\u00e9clarer que, de ces sept courts chapitres, \u00ab on retire \u00bb \u00e0 poign\u00e9e des joyaux \u00e0 la fois anciens et nouveaux. C&rsquo;est une d\u00e9couverte spirituelle \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A la lecture aristot\u00e9licienne du dogme, Pierre Philippe substitue donc, selon les termes de son pr\u00e9facier, \u00ab la lecture spatio-temporelle d&rsquo;Einstein due \u00e0 Poincar\u00e9 et \u00e0 Minkowski \u00bb. Il se propose de la baptiser ss, comme Thomas d&rsquo;Aquin baptisa celle d&rsquo;Aristote. La relativit\u00e9 de l&rsquo;espace et du temps permet de les concevoir comme d\u00e9pourvus d&rsquo;existence objective et autonome. Ils ne sont qu&rsquo;un \u00ab syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence \u00bb \u00e0 l&rsquo;usage de l&rsquo;observateur. Au lieu de se repr\u00e9senter la dur\u00e9e comme une suite d&rsquo;instants, comme des tranches d&rsquo;univers et de vie (pass\u00e9, pr\u00e9sent&#8230;) qui meurent et renaissent ind\u00e9finiment, comme des atomes de temps successifs, ce syst\u00e8me supprime l&rsquo;instant du temps universel pour ne plus consid\u00e9rer que la totalit\u00e9 espace-temps. Porteuse d&rsquo;information, celle-ci poss\u00e8de un pouvoir riche de connaissance et fort de sa capacit\u00e9 d&rsquo;organisation, \u00ab un r\u00e9seau de t\u00e9l\u00e9communications entre psychismes incarn\u00e9s dans telle ou telle portion de l&rsquo;univers \u00bb. L&rsquo;id\u00e9e habituelle des relations esprit-mati\u00e8re, temps-\u00e9ternit\u00e9, s&rsquo;en trouve radicalement modifi\u00e9e. Gr\u00e2ce \u00e0 la conscience, la mort ferait passer l&rsquo;homme d&rsquo;un mode relatif d&rsquo;existence et de connaissance au mode intemporel et aspatial d&rsquo;existence et de connaissance, qui appartient \u00e0 Dieu de toute \u00e9ternit\u00e9. Ce mode relatif est celui de la subjectivit\u00e9, seul le mode divin est r\u00e9ellement objectif. Objectiver le temps serait en faire un absolu et, en cons\u00e9quence, le s\u00e9parer irr\u00e9versiblement de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, ce serait rendre incompr\u00e9hensibles et incompatibles les concepts de r\u00e9surrection, d&rsquo;enfer et de paradis. Si nous pouvons conna\u00eetre une immortalit\u00e9 de b\u00e9atitude ou de souffrance, c&rsquo;est parce que nous vivons dans la relativit\u00e9 de l&rsquo;espace-temps et que, par la conscience, nous pouvons participer de l&rsquo;absolu divin, en qui nous conna\u00eetrons toute chose, lui qui est la source de toute information et de tout pouvoir. Dans les conditions de l&rsquo;existence terrestre, la subjectivit\u00e9 de la conscience et la relativit\u00e9 de ses connaissances, comme de ses pouvoirs, ne tiennent que par l&rsquo;objectivit\u00e9 existentielle de Dieu et par l&rsquo;absolu de sa vision. Le Royaume des Cieux peut donc \u00eatre \u00e0 la fois ici-bas et ailleurs, dans le temps et dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 la relativit\u00e9 et \u00e0 la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;espace-temps et de la totalit\u00e9 qu&rsquo;il englobe. La mort assurera le passage du relatif \u00e0 l&rsquo;absolu, du subjectif temporel \u00e0 l&rsquo;objectif \u00e9ternel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette th\u00e9orie s&rsquo;\u00e9carte \u00e0 la fois de l&rsquo;\u00e9volutionnisme teilhardien, de l&rsquo;id\u00e9alisme critique et du panth\u00e9isme, qui sous-entendent une conception univoque du temps, de la connaissance et de l&rsquo;existence. Par la distinction qu&rsquo;elle affirme entre le monde objectif et le monde subjectif, le temps absolu et le temps relatif, elle vise au contraire \u00e0 rendre compte de la diff\u00e9rence des r\u00e9alit\u00e9s, des situations, des exp\u00e9riences v\u00e9cues. On pourrait plut\u00f4t craindre que l&rsquo;auteur ne les s\u00e9pare \u00e0 l&rsquo;exc\u00e8s, dans le souci de mieux marquer la nouveaut\u00e9 de son point de vue : \u00ab Temps et \u00e9ternit\u00e9 sont deux dimensions de l&rsquo;\u00eatre, ind\u00e9pendantes l&rsquo;une de l&rsquo;autre. \u00bb Cette affirmation d&rsquo;ind\u00e9pendance pourra soulever des r\u00e9serves.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec une orchestration scientifique toute moderne et en illustrant plusieurs probl\u00e8mes th\u00e9ologiques \u00e0 la lumi\u00e8re de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, l&rsquo;auteur rejoint toutefois une notion tout \u00e0 fait traditionnelle de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, qui nous vient de Bo\u00e8ce (po\u00e8te, philosophe, homme d&rsquo;\u00c9tat chr\u00e9tien en 480-524) et que reprend la Somme th\u00e9ologique de Thomas d&rsquo;Aquin : \u00ab Une possession totale, tout ensemble, et parfaite d&rsquo;une vie sans fin. Tota simul et perfecta. \u00bb Cette notion est d&rsquo;autant plus remarquable, note l&rsquo;auteur, \u00ab qu&rsquo;elle implique la relativit\u00e9 du temps \u00bb. Quand la m\u00e9taphysique se tient \u00e0 son niveau propre, il lui arrive ainsi, sans d\u00e9pendre des sciences, de s&rsquo;accorder d&rsquo;avance et implicitement \u00e0 leurs d\u00e9couvertes qu&rsquo;elle ne saurait ni formuler ni m\u00eame pressentir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Compar\u00e9s \u00e0 la profonde originalit\u00e9 de cet essai, les livres de Gustave Martelet et de J\u00fcrgen Moltmann donnent l&rsquo;impression d&rsquo;exploiter, avec beaucoup de talent, des id\u00e9es sur les fins derni\u00e8res d\u00e9j\u00e0 fort connues dans les milieux chr\u00e9tiens. A partir d&rsquo;une m\u00eame profession de foi, ils rajeunissent la pr\u00e9sentation des dogmes, dont certains commentaires ne laissaient pas, observe le P\u00e8re Martelet, d&rsquo;\u00eatre \u00ab frapp\u00e9s de ridicule et d&rsquo;un peu d&rsquo;infamie \u00bb, au point que l&rsquo;esp\u00e9rance chr\u00e9tienne s&rsquo;en trouvait bless\u00e9e. Mais le c\u00e9l\u00e8bre j\u00e9suite ne recourt point aux sciences, hormis l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se, pour gu\u00e9rir cette blessure. Il d\u00e9veloppe une admirable christologie en sept p\u00e9riodes, ou plut\u00f4t \u00e0 sept niveaux de vision : la pr\u00e9-g\u00e9n\u00e9ration cosmique du Christ (l&rsquo;Esprit volant sur les eaux, de la Gen\u00e8se) ; la pr\u00e9conception humaine du Christ (la cr\u00e9ation d&rsquo;Adam et \u00c8ve, \u00ab \u00e0 la ressemblance de Dieu \u00bb) ; la g\u00e9n\u00e9ration proph\u00e9tique du Christ (l&rsquo;histoire d&rsquo;Isra\u00ebl et la succession des proph\u00e8tes) ; la g\u00e9n\u00e9ration individuelle du Christ dans la chair (Annonciation, Nativit\u00e9&#8230;) ; la g\u00e9n\u00e9ration du Christ \u00e0 la gloire (Crucifixion, R\u00e9surrection, Ascension) ; la g\u00e9n\u00e9ration du Christ en nous (l&rsquo;\u00c9glise de l&rsquo;Esprit Saint) ; l&rsquo;ultime g\u00e9n\u00e9ration du Christ par l&rsquo;Esprit (le retour d\u00e9finitif du Messie et la gloire du Corps mystique : le Royaume des Cieux). Fresque grandiose, o\u00f9 la cr\u00e9ation, l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9 et l&rsquo;av\u00e8nement du Royaume s&rsquo;\u00e9clairent mutuellement. La doctrine des fins derni\u00e8res prend naissance dans la pens\u00e9e cr\u00e9atrice de Dieu. Une connaissance tr\u00e8s \u00e9tendue des auteurs anciens et modernes ; une forme litt\u00e9raire soign\u00e9e et quelque peu \u00e9loquente ; des formules habiles sur l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 structurelle de l&rsquo;homme, qui maintiennent une certaine dualit\u00e9, tout en rejetant le dualisme : \u00ab\u00a0L&rsquo;esprit est le corps de l&rsquo;homme en sa source, ou, sous un autre aspect et en partant du corps lui-m\u00eame : le corps est dans l&rsquo;homme la morphologie premi\u00e8re de l&rsquo;esprit ; une alternance un peu trop syst\u00e9matique de l&rsquo;\u00e9loge et de la critique : \u00ab c&rsquo;est \u00bb vrai&#8230; mais cette vision ne respecte pas assez la v\u00e9rit\u00e9&#8230; \u00bb (soit une v\u00e9rit\u00e9 qui ne se respecte pas elle-m\u00eame); de tr\u00e8s belles pages sur la mort et le p\u00e9ch\u00e9 : \u00ab d\u00e9figuration de l&rsquo;homme et cr\u00e9ateur d&rsquo;un antimonde \u00bb ; mise en valeur de la richesse symbolique des expressions bibliques et th\u00e9ologiques concernant les fins derni\u00e8res (les deux Adam, la rencontre de la R\u00e9surrection, le chemin de Damas, les noces, la Cit\u00e9 de Dieu, le Royaume, etc.) ; une pr\u00e9dilection pour Teilhard de Chardin, souvent cit\u00e9, que Pierre Philippe au contraire r\u00e9cusait ; voil\u00e0 un livre d\u00e9bordant d&rsquo;\u00e9rudition, de vie et de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00fcrgen Moltmann, auteur d&rsquo;une c\u00e9l\u00e8bre <em>Th\u00e9ologie de l&rsquo;esp\u00e9rance<\/em>, a rassembl\u00e9 dans <em>Conversion \u00e0 l&rsquo;avenir<\/em> une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes qui constituent \u00e0 son avis une traduction historique et politique de l&rsquo;\u00c9vangile. L&rsquo;avenir du Christ et celui des hommes, l&rsquo;avenir m\u00eame de Dieu, il les consid\u00e8re, non plus dans le ciel, mais sur la terre et dans l&rsquo;histoire. Il ram\u00e8ne l&rsquo;eschatologie au niveau de la plan\u00e8te et d&rsquo;une lutte politique contre la souffrance. Le Royaume de Dieu, c&rsquo;est la paix, la justice et la joie sur terre. L&rsquo;esp\u00e9rance chr\u00e9tienne r\u00e9side dans l&rsquo;attente, mais une attente active et combative de cet av\u00e8nement du Christ et de l&rsquo;instauration de son royaume. La finalit\u00e9 du monde, c&rsquo;est la fin de la d\u00e9tresse. L&rsquo;action, que commande l&rsquo;esp\u00e9rance chr\u00e9tienne, consiste \u00e0 diffuser la Bonne Nouvelle et \u00e0 respecter la loi d&rsquo;amour. Rien de plus r\u00e9volutionnaire que cette loi. A l&rsquo;instinct de mort qui s&rsquo;est empar\u00e9 d&rsquo;une partie de l&rsquo;humanit\u00e9, elle oppose l&rsquo;instinct de vie. La science des fins derni\u00e8res, l&rsquo;eschatologie, engendre une pratique de cette esp\u00e9rance, \u00ab qui fait p\u00e9n\u00e9trer l&rsquo;avenir esp\u00e9r\u00e9 dans les souffrances du pr\u00e9sent\u00a0\u00bb. L&rsquo;avenir se gagne ou se perd dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La foi dans les promesses du Christ nous interdit de dormir tant que le monde, comme le Christ, souffre sur la croix. L&rsquo;axe du salut de l&rsquo;\u00e2me dans l&rsquo;Au-del\u00e0 passe par le salut de l&rsquo;homme ici-bas, par la lib\u00e9ration du malheur pr\u00e9sent. L&rsquo;avenir commence aujourd&rsquo;hui. Dans ce livre qui se veut d&rsquo;une pratique r\u00e9volutionnaire \u2014 l&rsquo;apport chr\u00e9tien tourn\u00e9 vers l&rsquo;ici-bas \u2014, le \u00ab\u00a0temps \u00bb est con\u00e7u de la fa\u00e7on la moins critique et la plus traditionnelle, comme s&rsquo;il n&rsquo;y avait pas discontinuit\u00e9 radicale de l&rsquo;existence entre le temps et l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout aussi engag\u00e9 dans les luttes pr\u00e9sentes, Pierre Philippe, lui, innove davantage en th\u00e9ologie par sa conception des rapports temps-\u00e9ternit\u00e9. D&rsquo;autre part, Moltmann, en privil\u00e9giant l&rsquo;histoire de l&rsquo;homme et la transformation technique de la soci\u00e9t\u00e9, me para\u00eet faire trop bon march\u00e9 de la consid\u00e9ration du Cosmos, qualifi\u00e9e de mythe, de la destin\u00e9e personnelle, de l&rsquo;Au-del\u00e0. Il tombe dans cet autre mythe, bien plus caduc, celui du scientisme cart\u00e9sien de \u00ab l&rsquo;homme devenu ma\u00eetre de son monde \u00bb. Le cosmos est capable de se venger de telles erreurs \u00e0 son sujet. A quoi bon sous-estimer les probl\u00e8mes du cosmos, de la personne, des fins derni\u00e8res, pour mieux \u00ab combattre pour Dieu dans le cadre du savoir historique et de la pratique politique \u00bb ? Beaucoup estiment aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;une vision cosmologique, personnaliste, eschatologique appelle une th\u00e9ologie et une pratique politiques tout autant qu&rsquo;une vision historique domin\u00e9e par le spectacle de la mis\u00e8re humaine. L&rsquo;une et l&rsquo;autre visions se renforcent. Un accord sur ce qu&rsquo;\u00e9crit Moltmann de la \u00ab m\u00e9diation \u00bb de l&rsquo;histoire n&rsquo;entra\u00eene pas n\u00e9cessairement l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 ses critiques des autres \u00ab m\u00e9diations \u00bb. L&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;homme se r\u00e9alisera dans une synth\u00e8se, non dans une opposition de ces visions qui embrassent tous les niveaux de son existence. De grands th\u00e8mes th\u00e9ologiques sont pass\u00e9s en revue par Moltmann \u00e0 la lumi\u00e8re de cette id\u00e9e directrice du \u00ab\u00a0Dieu qui vient \u00bb : \u00ab l&rsquo;\u00eatre de Dieu [&#8230;] est en cours d&rsquo;ach\u00e8vement. \u00bb Il est ais\u00e9, \u00e0 partir de cette conception dynamique et \u00e9volutive, de taxer toutes les autres de statiques et de r\u00e9p\u00e9titives. L&rsquo;auteur va jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9crire que l&rsquo;\u00e9laboration de sa doctrine imposera de \u00ab comprendre l&rsquo;Esprit dans un sens mat\u00e9rialiste et la mati\u00e8re dans un sens spirituel \u00bb. C&rsquo;est r\u00e9aliser Dieu dans l&rsquo;histoire, ou le n\u00e9cessaire dans le contingent. Quel dommage qu&rsquo;une dialectique, riche de beaucoup d&rsquo;id\u00e9es justes, n&rsquo;arrive pas \u00e0 une synth\u00e8se coh\u00e9rente, par cette manie de simplifier jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;outrance, voire de d\u00e9figurer toutes les autres doctrines et de gommer les id\u00e9es de transcendance, de divinit\u00e9 et d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 ! La nouveaut\u00e9 se d\u00e9tache alors comme une illusion sur une caricature.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est vrai qu&rsquo;existent beaucoup de ces d\u00e9viations que d\u00e9nonce Moltmann. Mieux vaudrait les redresser que de basculer dans les exc\u00e8s contraires. Le grand m\u00e9rite de ce livre, toutefois, consiste dans une brillante mise en relief des exigences imm\u00e9diates et des esp\u00e9rances terrestres qu&rsquo;engendre la foi chr\u00e9tienne. Les fins derni\u00e8res y deviennent les premi\u00e8res : elles se r\u00e9alisent dans l&rsquo;action politique pour la justice, la paix, la lib\u00e9ration et le bonheur en ce monde. La descente du Christ aux enfers et sa r\u00e9surrection appellent \u00e0 une \u00ab insurrection de la conscience contre les enfers de la terre et contre tous ceux qui les attisent \u00bb. D&rsquo;accord ! Mais pourquoi ne me parlez-vous pas, aussi, de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jean Chevalier<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<hr style=\"text-align: justify;\" size=\"1\" \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> M. Eliade : <em>la Nostalgie des origines<\/em> (Paris, Gallimard, 1972).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> J. Fourasti\u00e9 : <em>le Long Chemin des hommes<\/em> (Paris, Laffont, 1976).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Dans \u00ab Quatre fa\u00e7ons de lire la Bible \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Henri Desroche a recens\u00e9 ces croyances du 1<sup>er<\/sup> au XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, sous quelque 1 500 noms, dans un <em>Dictionnaire des messianismes et mill\u00e9narismes de l&rsquo;\u00e8re chr\u00e9tienne<\/em> (Paris, Mouton, 1969) qui d\u00e9montre la continuit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> M. Eliade : <em>le Mythe de l&rsquo;\u00c9ternel Retour<\/em> (Paris, Gallimard, 1969).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est en ces p\u00e9riodes de tension, de fr\u00e9n\u00e9sie et d&rsquo;incertitude que resurgissent avec plus d&rsquo;insistance l&rsquo;inqui\u00e9tude eschatologique, les mouvements messianiques, la terreur et l&rsquo;espoir mill\u00e9naristes. On n&rsquo;a jamais tant parl\u00e9 de cr\u00e9ativit\u00e9. Apr\u00e8s avoir tout d\u00e9truit, valeurs, structures, langages, on veut tout recommencer, de la base au sommet, \u00e0 partir du n\u00e9ant. L&rsquo;orgie des bouleversements pr\u00e9lude \u00e0 l&rsquo;exaltation cr\u00e9atrice des commencements absolus. La r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration passe par la mort. 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3e mill\u00e9naire - Spiritualit\u00e9 - Connaissance de soi - Non-dualit\u00e9 - M\u00e9ditation","og_description":"C'est en ces p\u00e9riodes de tension, de fr\u00e9n\u00e9sie et d'incertitude que resurgissent avec plus d'insistance l'inqui\u00e9tude eschatologique, les mouvements messianiques, la terreur et l'espoir mill\u00e9naristes. 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