{"id":4684,"date":"2010-09-17T19:36:23","date_gmt":"2010-09-17T18:36:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/?p=4684"},"modified":"2010-09-17T19:36:23","modified_gmt":"2010-09-17T18:36:23","slug":"cet-art-ou-la-main-ecoute-par-amadou-hampate-ba","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revue3emillenaire.com\/blog\/cet-art-ou-la-main-ecoute-par-amadou-hampate-ba\/","title":{"rendered":"Cet art o\u00f9 la main \u00e9coute par Amadou Hamp\u00e2t\u00e9 B\u00e2"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">(Revue Aurores. N<sup>o<\/sup> 39. Janvier 1984)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">\u00abTOUT PARLE, TOUT EST PAROLE, DIT LA VIEILLE AFRIQUE, TOUT CHERCHE A NOUS COMMUNIQUER<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">UN ETAT D&rsquo;ETRE MYST\u00c9RIEUSEMENT ENRICHISSANT\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Issu d&rsquo;une famille Peule maraboutique et guerri\u00e8re, Amadou Hamp\u00e2t\u00e9 B\u00e2 (1901-1991) re\u00e7ut un enseignement de tradition orale riche en contes mythiques et initiatiques. Parall\u00e8lement son ma\u00eetre Tierno Bokar lui prodigua l&rsquo;enseignement soufi de la Voie Tidjaniya. Amadou Hamp\u00e2t\u00e9 B\u00e2 est l&rsquo;auteur de nombreux articles ou ouvrages sur l&rsquo;Afrique. Notons quelques livres remarquables: \u00abKa\u00efdara\u00bb r\u00e9cit initiatique peul (Armand Collin); \u00abl&rsquo;Etrange destin de Wangrin\u00bb (Presses de la Cit\u00e9, coll. 10\/18); \u00abVie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara\u00bb (Seuil). Le texte qui suit a fait l&rsquo;objet d&rsquo;une communication approfondie lors d&rsquo;un colloque international organis\u00e9 par l&rsquo;Unesco en 1974 sur le th\u00e8me \u00abL&rsquo;artiste dans la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine\u00bb. Rappelons que Hamp\u00e2t\u00e9 B\u00e2 est fondateur de l&rsquo;Institut des Sciences Humaines de Bamako et ancien membre du Conseil Ex\u00e9cutif de l&rsquo;Unesco. Sur Amadou Hamp\u00e2t\u00e9 B\u00e2\u00a0: <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amadou_Hamp%C3%A2t%C3%A9_B%C3%A2\" target=\"_blank\">http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amadou_Hamp%C3%A2t%C3%A9_B%C3%A2<\/a> <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">LE contenu que nous mettons dans les mots \u00abart\u00bb et \u00abartiste\u00bb et la place particuli\u00e8re qu&rsquo;ils tiennent dans la soci\u00e9t\u00e9 moderne, ne correspondent pas tout \u00e0 fait \u00e0 la conception africaine traditionnelle. L&rsquo;\u00abart\u00bb n&rsquo;\u00e9tait pas s\u00e9par\u00e9 de la vie. Il recouvrait toutes les formes d&rsquo;activit\u00e9 mais en leur donnant un sens. Pour l&rsquo;Afrique ancienne, la vision, de l&rsquo;Univers \u00e9tait une vision religieuse et globale et les actes, particuli\u00e8rement de cr\u00e9ation, y \u00e9taient rarement, sinon jamais, accomplis sans raison, sans intention, et sans pr\u00e9paration rituelle ad\u00e9quate. Il n&rsquo;y avait pas, comme dans notre soci\u00e9t\u00e9 moderne, le sacr\u00e9 d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et le profane de l&rsquo;autre. Tout \u00e9tait li\u00e9, parce que tout reposait sur le sentiment profond de l&rsquo;unit\u00e9 de la vie, de l&rsquo;unit\u00e9 de toutes choses au sein de l&rsquo;univers sacral o\u00f9 tout \u00e9tait interd\u00e9pendant et solidaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Chaque acte, chaque geste \u00e9taient cens\u00e9s mettre en jeu les forces invisibles de la vie. La tradition bambara (peuple du Mali) consid\u00e8re ces forces comme les multiples aspects de la Se, ou Grande Puissance cr\u00e9atrice primordiale, elle-m\u00eame aspect de l&rsquo;Etre Supr\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un tel contexte, les actes, \u00e9tant g\u00e9n\u00e9rateurs de forces, ne pouvaient donc \u00eatre que rituels afin de ne point perturber l&rsquo;\u00e9quilibre des forces sacr\u00e9es de l&rsquo;univers, dont l&rsquo;homme, selon la tradition, \u00e9tait sens\u00e9 \u00eatre \u00e0 la fois le g\u00e9rant et le garant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les activit\u00e9s artisanales (travailleurs du fer, du bois, du cuir, tisserands, etc.) n&rsquo;\u00e9taient donc pas consid\u00e9r\u00e9es comme de simples occupations utilitaires, domestiques, \u00e9conomiques, esth\u00e9tiques ou r\u00e9cr\u00e9atives. C&rsquo;\u00e9taient des fonctions se rattachant au sacr\u00e9 et jouant un r\u00f4le pr\u00e9cis au sein de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A la limite, pour cette Afrique ancienne, tout \u00e9tait art, d\u00e8s l&rsquo;instant qu&rsquo;il y avait connaissance, de quelque ordre que ce soit, et moyens et m\u00e9thodes pour la mettre en \u0153uvre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;art, ce n&rsquo;\u00e9tait pas seulement la poterie, la peinture, etc., mais tout l&rsquo;ensemble de ce que l&rsquo;homme \u0153uvrait (on disait litt\u00e9ralement \u00abl&rsquo;\u0153uvre de la main\u00bb) et de ce qui pouvait concourir \u00e0 former l&rsquo;homme lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet ensemble d&rsquo;activit\u00e9s cr\u00e9atrices \u00e9tait d&rsquo;autant plus sacr\u00e9 que le monde o\u00f9 nous vivons \u00e9tait cens\u00e9 n&rsquo;\u00eatre que l&rsquo;ombre d&rsquo;un autre monde, un monde sup\u00e9rieur consid\u00e9r\u00e9 comme une mare myst\u00e9rieuse, qui n&rsquo;est localisable ni dans le temps ni dans l&rsquo;espace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e2mes et les pens\u00e9es des hommes sont reli\u00e9es avec cette mare. Elles y per\u00e7oivent des formes, ou des impressions, qui m\u00fbrissent ensuite dans leur esprit et s&rsquo;ext\u00e9riorisent par le v\u00e9hicule de leurs paroles ou de leurs mains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;importance de la main de l&rsquo;homme, consid\u00e9r\u00e9e comme un outil qui reproduit, sur notre plan mat\u00e9riel, ou \u00abplan des ombres\u00bb, ce que l&rsquo;\u00eatre a per\u00e7u dans une autre dimension.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;atelier du forgeron traditionnel, initi\u00e9 aux connaissances g\u00e9n\u00e9rales et occultes h\u00e9rit\u00e9es des anc\u00eatres, n&rsquo;est pas un atelier ordinaire, mais un sanctuaire o\u00f9 l&rsquo;on ne p\u00e9n\u00e8tre qu&rsquo;apr\u00e8s avoir accompli des rites de purifications bien pr\u00e9cis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Chaque outil, chaque instrument de la forge est le symbole de l&rsquo;une des forces de vie, active ou passive, \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans l&rsquo;univers, et ne peut \u00eatre manipul\u00e9 que d&rsquo;une certaine fa\u00e7on et en pronon\u00e7ant des paroles sacramentelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son atelier-sanctuaire, le forgeron africain traditionnel a donc conscience, non pas seulement d&rsquo;effectuer un travail ou de confectionner un objet, mais de reproduire, analogiquement et occultement, l&rsquo;acte cr\u00e9ateur initial et, par l\u00e0, de participer au myst\u00e8re m\u00eame de la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il en allait de m\u00eame pour les autres activit\u00e9s artisanales. Dans les anciennes soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles, o\u00f9 la notion de \u00abprofane\u00bb n&rsquo;existait pour ainsi dire pas, les fonctions artisanales n&rsquo;\u00e9taient pas exerc\u00e9es pour de l&rsquo;argent ou pour \u00abgagner sa vie\u00bb, mais correspondaient \u00e0 des fonctions sacr\u00e9es, \u00e0 des voies initiatiques, dont chacune v\u00e9hiculait un ensemble de connaissances secr\u00e8tes patiemment transmises de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces connaissances se rattachaient toujours au myst\u00e8re de l&rsquo;unit\u00e9 cosmique primordiale, dont chaque m\u00e9tier \u00e9tait comme un reflet, une expression particuli\u00e8re. La multiplicit\u00e9 des m\u00e9tiers artisanaux d\u00e9coulait de la multiplicit\u00e9 m\u00eame des rapports possibles de l&rsquo;homme avec le cosmos, qui repr\u00e9sentait le grand habitat de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l&rsquo;art du forgeron est li\u00e9 aux myst\u00e8res du feu et de la transformation de la mati\u00e8re, l&rsquo;art du tisserand, lui, est li\u00e9 au myst\u00e8re du rythme et de la parole cr\u00e9atrice se d\u00e9ployant dans le temps et dans l&rsquo;espace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>UNE EXPRESSION DES FORCES COSMIQUES<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les temps anciens, non seulement le m\u00e9tier, ou l&rsquo;art, \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme une expression incarn\u00e9e des forces cosmiques sous un aspect particulier, mais encore comme un moyen pour entrer en relation avec elles. Par souci de ne point m\u00e9langer imprudemment des forces qui pouvaient se r\u00e9v\u00e9ler de caract\u00e8re incompatible, et pour conserver les connaissances secr\u00e8tes au sein du lignage, ces diff\u00e9rents groupes furent amen\u00e9s \u00e0 pratiquer l&rsquo;endogamie \u00e0 la suite de nombreux interdits sexuels.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On voit comment ces fili\u00e8res initiatiques, ou ramifications de la connaissance, donn\u00e8rent peu \u00e0 peu naissance, par endogamie, au syst\u00e8me particulier des castes de l&rsquo;ancienne r\u00e9gion du Bafour (nom donn\u00e9 jadis \u00e0 la r\u00e9gion de la savane qui s&rsquo;\u00e9tendait du S\u00e9n\u00e9gal au lac Tchad). Ces castes jouissent d&rsquo;un statut tout \u00e0 fait sp\u00e9cial au sein de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Venons-en \u00e0 la classe interm\u00e9diaire, qui nous int\u00e9resse plus particuli\u00e8rement ici, celle des artisans que l&rsquo;on appelle, en bambara, les Nyamakalaw et que l&rsquo;on d\u00e9signe en fran\u00e7ais, faute de mieux, par \u00abartisans\u00bb, ou \u00abhommes de l&rsquo;art\u00bb, ou \u00abhommes de caste\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00abC&rsquo;est la guerre et le noble qui ont fait le captif, dit l&rsquo;adage, mais c&rsquo;est Dieu qui a fait l&rsquo;artisan\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Du fait de l&rsquo;origine sacr\u00e9e ou occulte de sa fonction, le Nyamakala ne pouvait, en aucun cas, devenir serf, et il \u00e9tait dispens\u00e9 du devoir de la guerre assum\u00e9 par les nobles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Chaque cat\u00e9gorie d&rsquo;artisans, ou Nyamakalaw, constituait non seulement une caste, mais une \u00e9cole initiatique. Le secret de l&rsquo;art y \u00e9tait jalousement gard\u00e9 et strictement transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les artisans \u00e9taient eux-m\u00eames astreints \u00e0 un mode de vie h\u00e9r\u00e9ditaire, avec obligations et interdits, propre \u00e0 entretenir en eux les qualit\u00e9s et facult\u00e9s requises par leur art.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne r\u00e9p\u00e9tera jamais assez que l&rsquo;Afrique ancienne ne peut se comprendre qu&rsquo;\u00e0 travers une appr\u00e9hension occulte et religieuse de l&rsquo;univers, o\u00f9 tout est force vivante et dynamique derri\u00e8re les apparences des choses et des \u00eatres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;initiation enseignait la science de l&rsquo;approche de ces forces qui, en soi, ne sont ni bonnes ni mauvaises, tout comme l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, mais qu&rsquo;il fallait savoir approcher dans les conditions requises pour ne pas provoquer court-circuits ou incendies d\u00e9vastateurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">N&rsquo;oublions pas que le souci premier \u00e9tait de ne point perturber l&rsquo;\u00e9quilibre des forces de l&rsquo;univers, dont le premier homme Maa, avait \u00e9t\u00e9 institu\u00e9 le garant par son Cr\u00e9ateur, ainsi que tous ses descendants apr\u00e8s lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">A l&rsquo;heure o\u00f9 tant de dangers menacent notre plan\u00e8te du fait de la folie et de l&rsquo;inconscience des hommes, la question ainsi pos\u00e9e par le vieux mythe bambara n&rsquo;a rien perdu, me semble-t-il, de son actualit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s les forgerons viennent les tisserands traditionnels, \u00e9galement d\u00e9tenteurs d&rsquo;une haute tradition initiatique. Les tisserands initi\u00e9s du Bafour ne travaillent que la laine, et les motifs d\u00e9coratifs de leurs couvertures ou tapisseries ont tous une signification tr\u00e8s pr\u00e9cise se rattachant au myst\u00e8re des nombres et de la cosmogonie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On trouve encore les artisans du bois, qui fabriquent des objets rituels et notamment les masques. Ils coupent eux-m\u00eames le bois dont ils ont besoin. Leur initiation est donc li\u00e9e \u00e0 la connaissance des secrets de la brousse et des v\u00e9g\u00e9taux. Ceux qui fabriquent les pirogues doivent, en outre, \u00eatre initi\u00e9s aux secrets de l&rsquo;eau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Viennent ensuite les travailleurs du cuir qui ont souvent la r\u00e9putation de sorciers et, enfin, figurant \u00e9galement parmi les Nyamakalaw, la caste toute sp\u00e9ciale des \u00abanimateurs publics\u00bb, djeliw en bambara, plus connus en France sous le nom de griots.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On distingue parmi les griots d&rsquo;une part les musiciens, chanteurs, danseurs et conteurs, d&rsquo;autre part les ambassadeurs ou \u00e9missaires charg\u00e9s de s&rsquo;entremettre entre les grandes familles, puis les g\u00e9n\u00e9alogistes et historiens. J&rsquo;indique ici les grandes lignes sans entrer dans les exceptions de d\u00e9tail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les griots ne correspondent pas \u00e0 une initiation de caste, bien qu&rsquo;ils puissent, individuellement, appartenir \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s initiatiques particuli\u00e8res. Mais ils n&rsquo;en sont pas moins Nyamakalaw, car ils manipulent, en fait, l&rsquo;une des plus grandes forces capables d&rsquo;agir sur l&rsquo;\u00e2me humaine: la parole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors que les nobles sont tenus, par la tradition, \u00e0 la plus grande r\u00e9serve, en gestes comme en paroles, les griots jouissent en ce domaine de tous les droits. Ils deviennent la bouche des nobles et leurs interm\u00e9diaires, d&rsquo;o\u00f9 leur place particuli\u00e8re dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Nyamakalaw, artisans de la mati\u00e8re ou de la parole, transformateurs des \u00e9l\u00e9ments naturels, cr\u00e9ateurs d&rsquo;objets et de formes, manipulateurs de forces, tenaient, dans la soci\u00e9t\u00e9 africaine traditionnelle, une place \u00e0 part. Ils remplissaient une fonction \u00e9minente d&rsquo;interm\u00e9diaires entre les mondes invisibles et la vie quotidienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Gr\u00e2ce \u00e0 eux, les objets usuels ou rituels n&rsquo;\u00e9taient pas des objets ordinaires, mais des r\u00e9ceptacles de puissance. Ils \u00e9taient, le plus souvent, destin\u00e9s \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer la gloire de Dieu et des anc\u00eatres, \u00e0 ouvrir le sein de la grande m\u00e8re sacr\u00e9e, la Terre, ou \u00e0 mat\u00e9rialiser des impressions que l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;adepte, ou de l&rsquo;initi\u00e9, allait puiser dans la partie cach\u00e9e du cosmos et que le langage ne saurait clairement exprimer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00abDIEU L&rsquo;A MISE DANS SON VENTRE\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le monde sacr\u00e9 traditionnel, la fantaisie n&rsquo;existait pas. On ne r\u00e9alisait pas une \u0153uvre par fantaisie, par hasard ou par caprice, ni dans n&rsquo;importe quel \u00e9tat. L&rsquo;\u0153uvre avait un but, une fonction, et l&rsquo;artisan devait \u00eatre dans un \u00e9tat int\u00e9rieur correspondant au moment o\u00f9 il la r\u00e9alisait. Parfois il plongeait dans un \u00e9tat de transe puis, lorsqu&rsquo;il en sortait, il cr\u00e9ait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne disait pas alors, que l&rsquo;\u0153uvre \u00abvenait de lui\u00bb. Il \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un instrument, un agent de transmission. On disait, \u00e0 propos de son \u0153uvre: \u00abDieu l&rsquo;a mise dans ton ventre\u00bb, ou \u00abDieu l&rsquo;a descendue dans ton ventre\u00bb, ou encore \u00abDieu t&rsquo;a utilis\u00e9 pour r\u00e9aliser une belle \u0153uvre\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;art \u00e9tait, en fait, une religion, une participation aux forces de vie, une fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre pr\u00e9sent au monde visible et invisible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;artisan devait se placer dans un \u00e9tat d&rsquo;harmonie int\u00e9rieure avant d&rsquo;entreprendre son travail, afin que cette harmonie puisse passer dans le \u00abdouble subtil\u00bb de l&rsquo;objet et avoir la vertu d&rsquo;\u00e9mouvoir celui qui le regardera.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est pourquoi il devait proc\u00e9der \u00e0 des ablutions sp\u00e9ciales et r\u00e9citer des litanies qui le \u00abmettaient en condition\u00bb en quelque sorte. Une fois r\u00e9alis\u00e9 l&rsquo;\u00e9tat recherch\u00e9, il accomplissait son travail et lui communiquait sa vibration int\u00e9rieure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En sculptant, en fa\u00e7onnant, en brodant, en tra\u00e7ant des traits g\u00e9om\u00e9triques sur le cuir, en tissant des motifs symboliques, il mat\u00e9rialise et il ext\u00e9riorise cette beaut\u00e9 int\u00e9rieure qui est en lui (et qui n&rsquo;est pas de la \u00abjoliesse\u00bb, mais une beaut\u00e9 d&rsquo;un autre plan), de telle sorte que cette beaut\u00e9, cette vibration, passe dans le \u00abdouble subtil\u00bb de l&rsquo;objet et continue de capter l&rsquo;attention du spectateur, \u00e0 travers les si\u00e8cles. Tout le secret est l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00abUne chose qui n&rsquo;a pas remu\u00e9 en toi une beaut\u00e9, dit l&rsquo;adage, ne peut pas remuer la beaut\u00e9 en un autre quand il la regarde\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La cr\u00e9ation artistique \u00e9tait donc la manifestation ext\u00e9rieure d&rsquo;une vision de beaut\u00e9 int\u00e9rieure qui, pour la tradition ancienne, n&rsquo;\u00e9tait autre que le reflet de la beaut\u00e9 cosmique. C&rsquo;est pourquoi l&rsquo;art n&rsquo;avait pas de prix. Parce que cela ne pouvait pas se payer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne peut dire de certaines statues qu&rsquo;elles sont \u00abbelles\u00bb au sens esth\u00e9tique du terme, et pourtant, elles nous remuent parfois plus qu&rsquo;un beau tableau, parce que l&rsquo;\u0153uvre est le support d&rsquo;une puissance qui peut attirer comme elle peut effrayer, selon l&rsquo;intention qui a \u00e9t\u00e9 mise en elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On rencontre parfois \u00e0 l&rsquo;improviste, dans la brousse, un cercle de statues du Komo (une des grandes \u00e9coles d&rsquo;initiation du peuple bambara au Mali) qui semblent sortir de terre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Le choc qu&rsquo;elles provoquent est si fort, qu&rsquo;\u00e0 moins d&rsquo;\u00eatre initi\u00e9 \u00e0 leur sens ou d\u00fbment pr\u00e9par\u00e9 le premier mouvement qui vous prend est celui de la fuite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019objet peut encore servir d\u2019instrument pour la transmission d\u2019une connaissance par les symboles dont il est porteur, telles les tapisseries dont les signes peuvent \u00eatre d\u00e9chiffr\u00e9s, ou les tabourets sculpt\u00e9s dont les traits g\u00e9om\u00e9triques ont un sens pr\u00e9cis, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un hublot pour contempler le cosmos<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u0153uvre d\u2019art quelle que soit sa forme, plastique ou d\u2019expression, est consid\u00e9r\u00e9e par les Africains traditionnels comme un hublot par lequel on peut contempler l\u2019horizon infini du cosmos.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut y voir des choses selon le degr\u00e9 de son propre d\u00e9veloppement. Le voyant peut y contempler le monde de l\u2019occulte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019art profane, bien rare \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 dans les temps anciens, ne diff\u00e9rait de l\u2019art religieux que par le fait que l\u2019objet profane n\u2019\u00e9tait pas \u00abconsacr\u00e9\u00bb. On dit qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas \u00abcharg\u00e9\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne peut nier, \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience, qu\u2019un objet rituel ayant \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9 et ayant servi ne produit pas la m\u00eame impression, pour un \u00eatre sensible, qu\u2019un objet non consacr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019art profane \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019ombre de l\u2019art sacr\u00e9. C\u2019en \u00e9tait la partie visible pour les non-initi\u00e9s. Il arrivait par exemple, que l\u2019on fasse des copies de masques pour le Kot\u00e9, ou th\u00e9\u00e2tre traditionnel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il va de soi que l\u2019art profane s\u2019est surtout d\u00e9velopp\u00e9 depuis l\u2019\u00e9poque coloniale et qu\u2019il est devenu bien rare de d\u00e9couvrir un objet authentique et charg\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s qu&rsquo;un masque \u00e9tait consacr\u00e9, dans la tradition du Komo, par exemple, ou chez les Dogons, on ne devait plus le voir au dehors. Il \u00e9tait cach\u00e9 aux yeux non pr\u00e9par\u00e9s et demeurait soit dans sa cachette de brousse, soit dans la caverne des masques, chez les Dogons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Certains masques dogons sont si charg\u00e9s et si sacr\u00e9s qu&rsquo;on ne les sort que tous les soixante ans, pour la grande c\u00e9r\u00e9monie du Sigui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La conclusion \u00e0 tirer de tout cela, c&rsquo;est que l&rsquo;art traditionnel africain n&rsquo;\u00e9tait pas gratuit et qu&rsquo;il remplissait une fonction capitale au sein de la communaut\u00e9 humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">La plupart des \u0153uvres artistiques d&rsquo;ordre plastique ou d&rsquo;expression, comportaient plusieurs niveaux de signification: un sens religieux, un sens de divertissement et un sens \u00e9ducatif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fallait donc apprendre \u00e0 \u00e9couter: les contes, les enseignements, les l\u00e9gendes, ou \u00e0 regarder les objets, \u00e0 plusieurs niveaux \u00e0 la fois. C&rsquo;est cela, en r\u00e9alit\u00e9 l&rsquo;initiation. C&rsquo;est la connaissance profonde de ce qui est enseign\u00e9 \u00e0 travers la nature m\u00eame et les apparences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout ce qui est, enseigne en une parole muette. La forme est langage. L&rsquo;\u00eatre est langage. Tout est langage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: right;\">Amadou Hamp\u00e2t\u00e9 B\u00e2<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Extrait \u00abLe Courrier\u00bb de l&rsquo;Unesco, F\u00e9v. 1976<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le monde sacr\u00e9 traditionnel, la fantaisie n&rsquo;existait pas. On ne r\u00e9alisait pas une \u0153uvre par fantaisie, par hasard ou par caprice, ni dans n&rsquo;importe quel \u00e9tat. 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